L LETTRE A L'AUTEUR
de la létlaciion très-rapide de ce catalogue, mais ce qu'il a écrit sur les maîtres demeurera longtemps encore ce qu'il y a de plus vrai et de mieux dit en pareille matière.
Pour ceux qui n'ont lu que les catalogues de notre temps, dont la sèche nomenclature ressemble beaucoup à celle des marchandises mises à l'encan dans nos ports de mer, le catalogue Crozat est une curiosité littéraire, et ils le préféreront, je l'espère pour leur goût, aux périodes prétentieuses et emphatiques des catalogues descriptifs et prétendus raisonnes dont on fait l'honneur à quelques ventes exceptionnelles; mais on sera encore plus surpris en apprenant que les 19,042 dessins de M. Crozat choisis avec tant de goût et dont l'origine était si bien établie, ne produisirent que 36,401 livres et 2 sous, à savoir :
Écoles d'Italie 13,199 dessins, 23,549 hv. 13 s.
Écoles allemande et des
Pays-Bas 2,741 — 7,616 18
École française 3,102 — 5,204 11
19,042 dessins, 36,401 liv. 2 s.
Il est vrai que cette vente était faite au profit des pauvres, qu'il n'y avait pas d'héritiers intéressés à en soutenir les prix, et qu'elle fut abandonnée à la bande noire des marchands, ou à la bande grise des amateurs.
Trois curieux, le marquis de Gouvernet, le comte de Tessin et l'abbé Bernard osèrent s'y montrer et n'y furent pas trop maltraités, comme on peut en juger par la liste des acquisitions de M. de Gouvernet, qui achetâtes plus beaux dessins de Raphaël :
Dix dessins de Michel-Ange, dont une élude pour le fameux crucitîx qui a donné occasion de débiter une fable qui n'a jamais eu le moindre fondement. 18 liv. » s.
Vingt et un dessins d'André del Sarte 6 2
Vingt-sept de Fra Bartolomeo 22 »
Sri; LA CUIUOSITK. M
Dix do Uapliai'l, dont plusieurs pour le tableau de l'École d'Athènes 86 Ijv. » s.
Six du même dont les études d(; tij^ures nues
pour la Dispute du Saint-Sacrement 54 n
Quatre du même, dont un carton en grand d'une tèle de femme, pour un tableau représentant les Amours d'Acis et de Galatéc (jui a été gravé par Silvestre de Ravenne, et qui peut être de Jules Romain étant encore sous Raphaël : une étude de (juelques figures nues pour le tableau de la Transfiguration, et la tête d'une des Grâces de la loge de Chigi dessinée en pastel par Lebrun 50 »
Douze de Jules Romain, dont deux têtes tirées du livre de dessins de Vasari 10 »
Quatre autres grands dessins du même, sa^ voir : un Festin, la Marche d'un triomphe, un sujet de bas-relief et la Chasse au sanglier de Calydon; ils sont très-terminés et il y a apparence que c'est sur ces dessins qu'ont été exécutés les cartons pour les tapisseries 28 »
Quatorze grands dessins de paysages , dont un de Piètre de Cortone, un autre de J. Francesco Bolognese, un troisième de Paul Bril et une vue de la place Navone dessinée par don Philippe Juvara 12 »
Douze du Corrège 10 »
Douze du même, dont les premières pensées pour les tableaux de la Descente de croix et de XEcce Homo 73 »
Douze du même, dont Dieu le père porté par les anges. Dessin que le sieur Magnavacca de Bologne regardait cunune le premier
m LETTRE A L'AUTEUR
de son cabinet 15 liv. » s.
Douze du môme , dont une Vierge , la première pensée pour l'ordonnance générale de la coupole de Parme, et cinq dessins que le Vasari allribiiail au Corrcge, mais qui n'en étant pas ou étant même dans une manière très-différente, font juger que cet auteur connaissait très-mal le Corrège ; et par conséquent on ne doit pas être surpris s'il en a jugé si peu fermement 8 »
Quatorze du Parmesan, dont diverses études
pour la Vierge au long col 31 6
Les achats de ces trois amateurs ne comprennent que deux ou trois cents dessins; tout le reste devint la proie des marchands et fut partagé entre les sieurs Huguier, Durand, Noury, Agar, Payen, Glomy, Héquet, Joullain, Passant.
Quelques dessins en très-petit nombre furent payés à des prix d'exception : le plus cher était un grand dessin peint à l'huile et colorié, représentant la Chute des mauvais anges et des réprouvés, différente de toutes celles qui ont paru gravées. C'était un morceau peint avec soin et qui pouvait être mis au rang des plus beaux tableaux de Rubens ; il venait du célèbre cabinet de M. Jabach et fut payé 367 livres par Mariette, l'auteur du catalogue, qui acheta un grand nombre de ces dessins dont il est difficile de retrouver la trace dans sa vente, puisque les dessins Crozat se vendaient à la douzaine, et sans autre indication que le nom du maître. Aujourd'hui, par cela seul qu'ils ont passé par le cabinet Crozat, les dessins qui portent sa marque se vendent aux plus hauts prix. Tel de ces Raphaël qui se payait 8 livres, s'est vendu plus de 10,000 francs à la vente du roi de Hollande. Cinq dessins de Jules Romain ont été payés près de 5,000 fr. il y a quelque temps, à la vente de M"'' de Chavagnac, tandis que M. de Gouvernet en achetait douze pour dix livies 5 la vente Crozat. Quoique le goùl
SliU LA CDIUO.SITK. Lin
(les dessins ne se soil pas autant lépandii ([ue celui des tal)leauv, C(>pendan[, depuis la vente Cio/al, leur prix a toujours été en augmentant, les collections et les ventes de dessins sont devenues de plus en plus rares, malgré le développement de la fabrication des faux dessins.
H esta regretter que les dessins de ce catalogue ne soient pour la plupart désignés que par des nondjres, ainsi ils se vendent par lots de 10, de 20, de 50, comme on le ferait aujourd'hui du mobilier d'une cave. De temps en temps, seulement, Mariette accorde à quel(iucs-uns l'honneur d'une mention spéciale.
On a peine à s'expliquer comment le « Catalogue du cabinet de feu S. A. S. monseigneur le prince de Carignan, premier prince de sang de Sardaignc », qui eut lieu un an plus tard, quoique se distribuant chez de Poilly, graveur, retombe dans l'orthographe du catalogue d'Orléans. On y trouve des Squedon, des Carlin-Dolc/uj, des Gouarcliin, des Vandeique, des André del Salte, des Blorillos, des Vato et des Nancré, des Olbens, des Porldenom, des Porcachin, des Rimbran, des Paris-Bourdon, des Sleymit, des Francisquini, et enfin, pour couronner cette barbare nomenclature, un Medessus. Ce catalogue se termine par la note suivante, dans laquelle les vérités surabondent: « Tous les tableaux mentionnés dans le présent catalogue sont richement embordurés, à l'exclusion d'un fort petit nombre gui ne le sont pas. »
Cependant ce cabinet se composait de 300 tableaux environ, des meilleurs maîtres d'Italie, de Flandre et de Hollande, parmi lesquels on distinguait :
Le portrait de Thomas Parr, par van Dyck,
vendu 1,200 liv.
Vénus et l'Amour, par Paul Véronèse 1,800
Une Vierge et l'Enfant Jésus, par l'Albane... 1,000
L'Enlèvement des Sabines, par J. Bassan 3,000
Liv LETTRE A L'AUTEL R
Tancrcdc et Clorinde, par le Guerchin 1,999 liv.
Vénus et Énée, par le Poussin 3,500
Sainte Cécile, parRubens 10,000
La Vierge et l'Enfant Jésus, par Seb. del Piombo 2,401
Sainte Famille, par Baroche 1,800
Saint Jean , par Murillo 2,850
Saint Jérôme, par L. de Vinci 1,900
Renaud et Armide, par Van Dyck 3,302
La Bataille des Amazones, par Breughel de
Velours 1,510
Portement de croix, par Daniel de Volterre. . 5,201
Vénus et Adonis, par Titien 4,500
El enfin deux Rembrandt, représentant, l'un Tobie recouvrant la vue , l'autre Joseph expliquant ses songes, vendus ensemble pour le modeste prix de 1,101 liv. Tous les autres prix qui viennent d'être cités peuvent être considérés comme élevés pour l'époque, et attesteraient le mérite des tableaux de cette collection, s'il n'était pas établi par la tradition et par ce qui en reste dans plusieurs galeries. C'est une raison de plus pour regretter que le catalogue ait été aussi mal rédigé.
Heureusement les catalogues littéraires sont bientôt remis en honneur, et en 1744, à la vente Lorangère, Gersaint vient rivaliser avec Mariette.
Ce cabinet consistait en tableaux, dessins, estampes, coquillages.
M. de Lorangère, pendant toute sa vie, n'avait connu d'autres plaisirs que les moments qu'il fallait à chercher quelque nouveauté dans toutes les parties qui faisaient l'objet de sa curiosité. Jamais curieux ne fut plus ardent à acquérir. Il résistait difficilement à l'envie de posséder un beau morceau. Souvent môme ses désirs troublaient son repos (juaud quelque hasard l'empêchait de les satisfaire. Il n'épargnait ni soins pour chercher, ni argent pour acquérir.
SUK LA ClRIOSITl-:. LV
Dans la partie des eslampcs, Callol, La IJelle, Leclerc et Bernard Picart élaienl en parlieidier les (jualre niaîlics qui avaient le plus attiré ses soins, et surtout Callot (pi'il avait poussé si loin que c'était l'œuvre le plus beau (]iii lût en Europe.
Quoique tous les autres maîtres, tant d'ilalie, de Flandre, que d'Allemagne, de Hollande, d'Angleterre et de France ne fussent pas aussi complets, on trouvait dans ce cabinet les morceaux intéressants de ces maîtres, et presque tous d'une épreuve admirable.
La partie des dessins était en proportion de celle des estampes, et en particulier pour ce qui regarde les maîtres hollandais, il y avait, entre autres, parmi ces dessins, une collection singulière, tant sur les décorations que sur les habits de théâtre, en (îuinze volumes in-folio, la plupart originaux et de bons maîtres.
M. Lorangère n'avait pas un grand ordre dans la manière de classer les estampes. Les sujets et les maîtres sont tout à fait mêlés dans ses portefeuilles, où ils se trouvent souvent môme collés sur les deux côtés d'une feuille. Gcrsaint trouva dans un volume intitulé Grotesques des morceaux des plus beaux et des plus rares de Corneille Visscher, mêlés avec nombre de pièces médiocres et de peu de valeur.
Gersaint, dans l'avant-propos de son catalogue, donne la définition suivante des curieux de son temps :
« Il faut nécessairement que tout homme ait quelque amusement; son esprit fatigué d'une étude et d'un travail continuel, ou acca])lé d'affaires et d'occupations journalières, demande du relâche et de la dissipation ; ce sont ordinairement nos passions qui nous dictent nos plaisirs et nos amusements, et nous ne nous en formons guère que d'une espèce à les pouvoir satisfaire ; mais un curieux a souvent l'avantage et le mérite de n'être point li^ré à ces passions fortes et si familières à la nature humaine.
Lvi LETTRE A l/AUTEUR
L'objet de sa curiosité remplit les vides de son loisir; amusé par ce qu'il possède, ou occupé par les recherches de ce qu'il désire posséder, il ne lui reste que les moments suClisants pour pouvoir travailler au progrès de sa curiosité, et son cabinet devient le centre de tous ses plaisirs, et le siège de toutes ses passions.
« Quels avantages un curieux ne trouve-t-il pas des suites ordinaires de sa curiosité? Il ne connaît pas ce que c'est que l'ennui. S'il se lasse d'être chez lui, son titre de curieux lui donne entrée dans les cabinets les plus fameux, et il peut aller s'y récréer. En qualité de curieux, il devient égal à ceux mêmes qui, livrés à cette noble passion, se trouvent au-dessus de son état par leur rang ou par leur condition. Comme tel, il est appelé et reçu avec plaisir dans leurs assemblées établies à dessein de se communiquer leurs découvertes ou leurs acquisitions. Il profite et jouit avec eux de ces nouveautés, et il acquiert ainsi journellement des lumières et des connaissances en s'amusant avec fruit.
« On pourrait Idistinguer les curieux des beautés de l'art en deux classes ; je veux dire les curieux de tableaux et les amateurs de la peinture. J'appelle curieux de tableaux ceux qui ne les aiment que par amusement et par récréation, au lieu que les amateurs de la peinture ne les recherchent que pour y admirer le mérite et le talent de chaque maître, qui a toujours assez de quoi leur plaire, sans avoir égard aux agréments du sujet, pourvu que ce maître soit supérieur en son genre, tel qu'il puisse être.
« L'amour de la curiosité suppose toujours dans un curieux du goût et du sentiment. Cet amour perce ordinairement dès sa plus tendre jeunesse. On commence assez souvent par la possession de quelques bagatelles, dans les- (juelles, faute d'expérience, on trouve des beautés qui s'évanouissent bientôt par la comparaison qu'on est plus en étal de faire dans la suite. Les yeux s'ouvrent enfin, le bon
SlMl LA CLIUOSI l "E. l.vii
goût se l'orme. Nous Irouvons alors des délauls dans la plupart des morceaux qui faisaient auparavant notre admiration, et nous devenons insensiMenienl plus délicats dans notre choix. C'est ainsi que, par gradation, un acquiert la qualité de connaisseur.
« Comme la peinture est l'imitation du vrai, et que la perfection de cet art est la plus diflicile à acquérir, l'amour de la peinture est aussi la première et la plus noble de toutes les passions. Les princes et les rois ne dédaignent pas de passer quelques moments à en admirer les beautés et de faire faire des recherches de ce qu'il peut y avoir de plus beau en ce genre.
« Le roi de France et le roi de Pologne, électeur de Saxe, viennent de faire tout récemment l'acquisition de l'élite des morceaux capitaux des grands maîtres italiens et flamands qui se sont trouvés, tant dans le cabinet de M. le prince de Carignan, que dans d'autres cabinets. Le célèbre M. Rigaud a été nommé pour iixer le choix de ces pièces intéressantes. »
Gersaint trouvait alors difficile de former un cabinet de morceaux choisis des meilleurs maîtres de toutes les écoles, sans une dépense qui deviendrait certainement audessus des forces d'un particulier, et cependant la vente entière du cabinet Lorangère ne s'éleva qu'à 38;,981 liv. 8 s. à savoir :
69 tableaux 9,249 liv. 7 s.
4,309 dessins 6,868 4
340 enluminures 249 5
23,543 estampes 10,941 15
Cabinet du roi 2,374 10
Galeries, recueils, livres de géographie,
topographie 6,957 9
Coquilles 2,340 18
38,981 liv. 8 s.
Lviii l.ETTKK A L'AUTEUR
Que (lirait aiijoufcriiui Gersainl, en voyant un Murillo paye plus de 600,000 IVancs ?
M. de Lorangère avait trop de goût pour que ses tableaux ne fussent pas bien cboisis, et l'on trouve parmi eux :
Un l^aysage de Pynaker 77 liv. 5 s.
Des Enfants par Walleau 46 »
Une Cuisine par Tcniers 60 »
Deux Pastels par Boucher 104 »
Deux Paysages par Polenibourg 176 »
Deux Pendants par Breughel 1,3M »
Une Chasse par WouY^^ermans, venant de
la comtesse de Verrue 1 ,050 »
Une Tabagie par Téniers 130 »
Un Paysage par Wouwermans 126 »
Un Paysage par Berghem 479 6
Un Concert par Watteau 351 »
Une sainte Famille par Poussin 241 »
D(îs Joueurs de trictrac par A. V. Oslade. 450 »
Une Marine par Backhuysen 45 »
Une Conversation champêtre par Pater. . 76 3
Les dessins se vendirent par lots et à peu près dans les prix de ceux de M. de Crozat.
Quant aux estampes, elles sont d'un bon marché désespérant pour ceux qui en recherchent aujourd'hui.
Les maîtres français se trouvaient classés et furent vendus par œuvre.
En première ligne vient, comme de raison, Callot dont l'œuvre contient environ 1 ,600 pièces tant gravées par lui que d'après ses dessins, en y comprenant les lépétitions et les morceaux douteux : c'est sans contredit l'œuvre le plus complet qui se soit renconh'é, et cependant il se vend la modique somme de 1,237 liv. 15 s. On y trouve ses foires, ses supplices, ses misères de la guerre, sa grande et sa petite passion, s«n éventail, son parterre, sa grande rue de Nancy,
s ni I.A (M'RIOSrri'. nx
ses images de tous les sainls et saintes de raniiée, suivant le martyrologe romain, dédiées à M. le cardinal de Richelieu, en 163G, sa vie de la Vierge, son nouveau testament, sa vie de l'enCant prodigue, son petit prêtre, son porte-Dieu, sa Pandore, sa teulalion de saint Antoine, ses tableaux de Saint-Pierre de Rome, ses caprices, ses gueux, ses paysages ses sièges, ses i)orlraits, etc., et tout cela en magniTupics épreuves avec remarques, quelques-unes avec l'épi Ihète de ravissantes (il y a plusieurs siècles) et provenant du cabinet du grand-père de (ieVsaint auquel 31. de Lorangère les avait en quelque façon arrachées à prix d'argent.
Callot n'a pas toujours gravé au burin et il a bien fait, car l'eau-forte pouvait suffire à la rapidité de sa conception et à la finesse de son esprit. Ses productions, comme on le voit par l'indication qui précède, sont très-variées et fort nombreuses en raison de sa vie, puisqu'il mourut à l'âge de 42 ans. Quel feu, quel esprit, quelle abondance de génie, quelle finesse de pointe ne remarque-t-on pas dans ses ouvrages ! Quand on examine ses pièces de grande composition, on a peine à concevoir comment le génie peut être assez fécond pour imaginer une si grande quantité de sujets et de groupes, tous variés dans leurs attitudes, sans contrastes, et placés comme s'il les y avait trouvés. Ses plus petites pièces sont de grands morceaux; malgré le peu d'espace qu'elles contiennent, il n'a été donné qu'à lui de rendre de petites choses aussi intéressantes.
Après Callot, vient de La Belle, cet orfèvre de Florence dont la vue de quelques estampes de Callot lit un graveur. On a de lui des batailles, des marines, des paysages, des chasses, des ruines, des animaux, des ornements; c'était un génie plein de feu et d'imagination. Il imita d'abord Callot, mais il acquit plus tard une manière d'eau-forte toute particulière, plus expéditive; dans un voyage en Hollande il voulut aussi imiter Rembrandt, mais il revint à son originaUté pour ne plus la quitter.
Lx LKTTRE A L'AUTEUR
L'œuvre de celte collection est un des plus complets et des plus beaux de ce maître, tant parla quantité des pièces et les différences qui se rencontrent dans les épreuves toutes choisies avec soin, que par la rareté de certains sujets de portraits et de titres de livres, dont plusieurs presque introuvables. Il contient près de 1,150 morceaux et ne se vend cependant que 720 livres.
L'œuvre de Séb. Leclerc, quoique beau et assez nombreux, n'est pas en proportion aussi complet que les deux précédents, et surtout que celui de M. D'Argenville, l'auteur de la Vie des peintres, curieux de premier ordre qui ne se contentait pas d'écrire sur les arts, mais possédait un cabinet rempli de belles choses, en tableaux, dessins, estampes, livres, histoire naturelle; son œuvre de Leclerc contenait 3,300 morceaux, dont près de 200 unique^, tant par leur rareté que par les différences qui s'y rencontraient. Il avait joint à cet œuvre une trentaine des plus beaux dessins de ce maître et entre autres celui du Coup de canon et de la Multiplication des pains. Les premiers protecteurs de Sébastien Leclerc lurent Colbert et Lebrun ; mais malgré la puissance de l'un et la faveur de l'autre, il ne jouissait encore que d'une pension de 1,800 livres, quand il se maria avec la fdle du teinturier du roi aux Gobelins, qui lui donna dix-huit enfants. Il eut une longue carrière et fut très-laborieux; rien ne lui était difficile, sujets historiés, animaux, plantes, paysages, médailles ; la facilité de son génie et de sa pointe fournissait à tout; il avait une imagination vive et brillante, mais réglée; ses compositions étaient agréables, son dessin correct, sa gravure nette.
A ces trois maîtres succède Bernard Picart , avec cette manière léchée qu'il adopta pour plaire aux Hollandais, quand, vers le milieu de sa vie, il quitta la France pour s'établir à Amsterdam. Depuis cette époque il ne travailla guère que pour les libraires de ce pays ; sa femme qui se mêlait seule de la vente, avait l'attention de se réserver une
SUR I.A CUlUOSlTi:. LXi
quantité d'épreuves de ses planches. Elle mettait à ces pièces des prix très-élevés, surtout quand on voulait faire une collection couiplMe. Un dessin de lui «t (|ni n'élait qu'une copie d'après Van der Werff, fut vendu a[)rès sa mort 300 florins, et sa femme lu^ l'eût pas laissé à moins de 600 llorins, ce (jui fait plus de 1200 fr, La plupart de ses estampes sont de son invention et prouvent (ju'il était grand travailleur; ses compositions belles et nobles sont (juclquefois trop recherchées. Treize épithalamcs sont les luorceaux les plus gracieux de son œuvre. L'usage en Hollande était de faire plusieurs pièces de vers pour féliciter les maris. Mais on ne se contentait pas de poésie, et l'on chargeait un artiste en renom de graver un frontispice ; quand on en avait tiré un nombre suffisant pour les parents et les amis , on dorait la planche et on la faisait encadrer.
Dans cet œuvre de 1 ,376 pièces et qui ne se vend que 417 livres, sont comprises les Impostures innocentes avec le discours, en 78 morceaux, que Bernard Picard avait gravées dans ses moments de récréation , d'une manière légère et approchant du dessin, en imitant la manière de différents maîtres qui n'ont gravé qu'à l'eau-forte, tels que le Guide, Carie Maralte , Rembrandt. Il voulait répondre ainsi à ceux qui prétendaient que les peintres seuls pouvaient graver avec esprit et liberté. Plusieurs de ses estampes furent vendues pour être des maîtres qu'il avait imités.
Le reste de la collection Lorangère se compose de vingt mille estampes, dont le plus grand nombre, belles d'épreuves, et beaucoup avec remarques des maîtres italiens, allemands, flamands et français, des Martin Rota, Marc-Antoine, Jules Bonasone , Augustin Vénitien , George Mantouan, Augustin Ganache, Baroche, Corneille Cort, Villamène, Tempeste, le Guide, Carie Maratte, P. d'Aquila, Corneille Blomaert, Spierre, Paul Pontius, Bloswert, Wor-
LXii LETTRE A L'AUTEUR
sterman, Natalis, P. de Jode, Crispin de Passe, Ostade, Suyderhoef, Visscher, GoUzius, Albert Durer, Aldegrave, Lucas de Leyde, Théodore de Bry, le comte de Goudt, Wilhein Baur, MuUer, Beml)randt, Sadeler, HoUar, Hondius, Kilian, Berghem, Swanevelt, Smilh, Bourdon, Mellan, Edelinck, Poilly, Brevet, Vermeulen, Masson, Nanteuil, Le Bas, Cochiii , Audran ' .
Il y a, eu outre, le cabinet du Hoi en 27 volumes, 60 volumes de galeries, bas -reliefs, antiques, tètes, médailles et autres collections sur les beaux-arts, 14 volumes de divers recueils et suites sur l'histoire naturelle.
Quanta la collection des coquilles, elle est nombreuse el variée d'espèces bien choisies, parmi lesquelles se trouvent presque toutes les rares.
Le catalogue se termine par de courtes notices pleines de précision et de détails utiles, dont on peut se faire une idée par celle de Rembrandt.
« Rembrandt est le maitre de la Hollande qui s'est le plus écarté de la manière si finie et si léchée, qui est ordi naire aux peintres de ce pays; ou du moins il a toujours su conserver dans ses tableaux les plus arrêtés une touche fière qui approche de celle des plus grands maîtres. Il doit être regardé comme un de ces hommes rares, qui, pleins d'une noble émulation, cherchent toujours à se distinguer et travaillent à se faire, un nom par des routes non frayées. En effet, il ne doit sa réputation qu'à son seul génie; à ses réflexions et à l'étude continuelle de la nature, dans les effets de la lumière qu'il a rendus avec une vérité et une force surprenantes.
« Jamais peintre n'a si bien entendu le clair-obscur. Sa touche, tant dans ses tableaux que dans ses estampes, est tout esprit, sa manière libre et facile, sa couleur fondue et
1. Comme de raison, ces maîtres ne sont pas rangés ici dans l'ordro chronologique, mais dans celui du catalogue et de la vente.
suu i,.\ crinnsiTK. i.xiii
vigoureuse. Il s'est formé uu goùl si hien à lui el si p.uliculier, qu'il est inimitable dans son pineeau comme dans sa pointe, dont elia(|U(' coui) est expiessii' et l'ait eflel. Ses paysages sont aussi admirables que ses sujets, mais ils sont beaucoup plus rares à trouver '.
« Il est vrai qu'il faut être avec lui iudulgenl sur les corrections du dessin, sur le cboix et sur les grâces de ses compositions; à l'exception, cependant, des têtes, surtout des vieillards, qu'il a toujours assez bien dessinées, par l'habitude qu'il avait de faire des portraits, dans lesquels il réussissait supérieurement. Ses figures nues sont insupportables et d'une nature à faire horreur, elles font assez apercevoir qu'il n'a jamais connu les beautés et les agréments des (igures antiques, quoiqu'il eût chez lui un recueil renommé de dessins et d'estampes des plus grands maîtres d'Italie, qu'il n'avait apparemment que par simple curiosité, et dont il ne cherchait à faire aucun profit.
« Les ouvrages de ce maître, malgré leurs défauts, feront toujours le plaisir, l'élonnement et l'admiration des vrais connaisseurs qui s'attachent ordinairement plus à ce qui louche l'esprit et même le cœur qu'à ce qui récrée les yeux et amuse l'imagination. Ses tableaux, ainsi que ses estampes, sont très-rares et très-recherchés, tant en Hollande que dans les autres pays. »
Gersaint, marchand de tableaux au pont Notre-Dame,
1. « M. de JuUieiiue, dit Gersaint, en a eu un de moi depuis peu, qui est une des plus telles choses et des plus piquantes que ce maître ait faites. »
Ce paysage est sans doute compris dans le lot suivant de la vente Jullienue, paj'é 2,071 livres :
« Deux tableaux ou pendants : l'un , peint par Rembrandt , représente une campagne très-étendue, diverses maisons proches de deux bras de rivière, plusieurs figures et animaux; on remarque un homme portant un plumet à son chapeau, suivi d'un autre et de deux levi-iers.
« L'autre, de Rubeus, représente des vues de maisons et abbayes dans un très-riche paysage, avec figures. Chacun de ces tableaux est peint sur hois de seize pouces six lignes de haut sur vingt-quatre pouces six lignes de large. »
Lxiv LETTRE A L'AUTEUR
était non-seulement très-versé dans la connaissance des œuvres d'art, mais il avait un mérite littéraire que ces citations feront apprécier. Son instruction était étendue, et à sa vente qui eut lieu le 2o mai 4750, ce qu'il y eut de plus intéressant, ce n'est pas son fonds d'objets d'art, mais sa l)ibliothèque. Il paraît que les tableaux et les dessins qu'il achetait ne faisaient pas un long séjour chez lui, et que If s curieux tels que MM. Lempereur, Blonde! de Gagny, de Jullienne et autres , dont il possédait la confiance, se les disputaient. Ses tableaux qui furent vendus, au nombre d'une vingtaine seulement, venaient d'être achetés par lui en Hollande, et ils étaient arrivés pendant sa maladie. La mort ne lui laissa pas le temps de les montrer. Il y avait deux Berghem, deux 3Ietsu, un Paul Potter, un magnifique tableau de Rubens, représentant Atalante portant une hure de sanglier que vient de lui présenter Méléagre ; un autre Rubens représentant Notre -Seigneur dormant dans la barque où il est entré avec ses disciples; deux portraits de Van Dyck, celui du distributeur d'aumônes, à Anvers, et de sa femme. Van Dyck avait eu l'attention de mettre son nom et l'année dans laquelle il a peint ces tableaux, pour faire voir qu'il les regardait comme deux de ses meilleurs morceaux.
La bibliothèque de Gersaint contenait 2,207 ouvrages de théologie, jurisprudence, philosophie, sciences, belleslettres, histoire. Il y avait beaucoup de livres rares et curieux, on peut en juger par la liste suivante des traités pour ou contre les femmes :
La dispute cVun asne contre frère Anselme Turméde, tonchant la dignité, noblesse et prééminence de l'homme, par-devant les autres animaux. Pampelune, 1600.
La réflexion de la lune sur les liommes, par M"* de B"*. Paris, 16o4.
De la grandeur et de l'excellence des femmes au-dessus des liommes, traduit d'Âgrippa. Paris, 1718.
SliK I.A ClilUoMTK. lAV
Figures mystiques du prrcieux cahinrt des dames, pai' André Diichèno. Paris, 1605.
Les cent heureux et (jlorieux éloges du Irès-aimnble sexe, en gavotte à danse ronde.
Le mérite des darnes^ avec Ventrée de la reine et de In reine Infante et de cent-une dames dans le ciel des belles héroïnes, par de S. Gabriel. Paris, 1600.
Le bouclier des dames soulevant toutes leurs belles perfections, par Louis le Bernier, sieur de la Martelièrc. Rouen,
Paradoxe apologique où il démontre que la femme est beaucoup plus parfaite que Vhomme en. toute action de vertu, par Alexandre de Pontemery. Paris, 1594.
Alphabet de ^imperfection et malice des femmes, par Jacques Olivier. Rouen, 1630.
Réponse aux impertinences de V assoit i capitaine Vigoureux sur la défense des femmes, par J. Olivier. Paris 1617.
L'Art de rendre les femmes fidèles, Paris, 1713.
Disputatio qua anonimus probare nititur miilieres homines non esse. Hag. coin., 1638.
La femme démasquée ou r Amour peint selon l'usage nouveau, par Quesnoy. La Haye, 1698.
Discours pro7ioncé par il!/"'= Perette de la Babille, contenant les louanges des dames en prose et en vers. Lyon, 1736.
En 1745, Gersaint rédigea le catalogue du cahinet du chevalier de La Roque dans le goûl de celui de M. de Lorangère. M. de La Roque clait le plus aimable des curieux. La probité, la douceur des mœurs, la candeur, la sincériie qui formaient son caractère et qui étaient si naturcllemenl peintes sur son visage, lui attiraient l'estime et la vénération de tous ceux qui l'approchaient. Le chevalier de La Roque avait voyagé pour son instruction, pendant sa jeu nesse, recherchant surtout le commerce des artistes d'un grand mérite. Les renseignements qu'il avait recueillis lui firent concevoir l'idée d'une histoire des peintres et d'une
ixvi LETTRE A L'AUTEl'K
histoire du tliéàtre François (vous faites l'une et vous pourriez raconter l'autre) ; mais le chevalier de La Roque lut dérangé par la canonnade de Malplaquet^ comme dit Gersaint, qui, lui enlevant une jambe et une partie de la cuisse , le rendit bientôt aux arts et aux lettres. Il ne souffrit pas autrement des violences de la canoimade, puisqu'il mourut en 1744 seulement, à l'âge de 70 ans, d'une fièvre maligne. Mais il avait, après la canonnade, dit adieu aux gendarmes du roi. Associé par Dufresny au privilège du Mercure, il en publia 331 volumes. C'est problablement ce qui l'a décidé à vous laisser \ Histoire des Peintres à faire, ce dont, malgré ses succès du Mercure, on doit lui savoir beaucoup de gré.
Les tableaux sont une des parties les plus importantes de ce cabinet. « L'amour de la peinture, dit Gersaint, tenait le premier rang chez M. de La Roque ; il régnait si vivement sur lui que la vue d'un beau tableau, dont il saisissait jusqu'au moindre mérite , lui faisait une impression à laquelle il ne pouvait s'empêcher de se livrer. J'ai souvent remarqué en lui l'effet de cet enthousiasme si ordinaire et si naturel aux vrais amateurs, qui sentent et connaissent les beautés de cet art. Les expressions énergiques, justes et exactes, dont il se servait alors pour exprimer tout le plaisir qu'il ressentait, faisaient participer nécessairement au môme plaisir ceux qui se trouvaient avec lui. Il était attentif à profder de l'occasion de jouir chez les autres curieux des morceaux qu'il ne possédait pas, et c'était lui donner le cadeau le plus flatteur et le plus exquis que de lui procurer la vue de quelques nouveautés en ce genre. »
M. de La Roque avait près de 300 tableaux. Gersaint ne les range pas pai" école. Ses simples descriptions, sans aucune épi thcte sur la qualité des tableaux, sont entremêlées de courtes notices sur les principaux maîtres et accompagnées de notes explicatives, pour mieux faire comprendre les sujets.
SUR L.\ CriUOSlïi:. iwn
M. de l^a iloqiic possédait, du reste , toutes les variétés de la curiosité : tableaux de choix, dessins, estampes, bronzes et autres ouvrag^es de sculpture, porcelaines, laques de toute espèce, diamants, pierres fines d'une couleur parfaite, pierres gravées en creux et en relief, coquilles.
Un très-beau tableau peint sur toile par Paul Véronèse, au bas duquel est écrit : Vcrona fatta net monasterio Angola anno 158t. Malgré le nom de Paul Véronèse, malgré l'originalité du tableau, il ne se vend que 120 liv.
Des buveurs et des preneurs de tabac par Terburg, ne se vendent que 72 liv., et un Saint Georges, par Rubens, 61 liv. 5 s.; une dame, par Gaspard Netscher, 50 liv. 4 s.; Bethsabée sortant du bain, par le Poussin, 166 liv.; deux Wouwermans, 280 liv.
Deux magniliques paysages de Claude atteignent le prix le plus élevé de la vente, 2,301 liv. Les Téniers, les Adrien Van de Velde se vendent 3 à 400 livres, un Gérard Dow, 705. Deux des plus piquants tableaux que Wattcau ait peints, ceux que Gersaint a fait graver sous le nom de Fatigues et délassements de la guerre, ne se vendent que 680 liv.,; et 130 liv. un Adrien Van Ostade, représentant le boulanger qui corne le pain chaud et beurré que la bourgeoisie d'Amsterdam est dans l'usage de manger le samedi, jour consacré au nettoiement de la maison, et dans lequel les domestiques sont si occupés qu'ils n'ont pas le temps de préparer les tartines de leurs maîtres.
A propos d'un tableau italien (ils sont peu nombreux dans cette vente) représentant le Songe de Joseph, que les uns attribuent au fameux Corrége, parce qu'il en a toutes les beautés, le grand goût et la manière, et que d'autres donnent à Procaccini, Gersaint fait comprendre combien il est difficile, la plupart du temps, de trouver le nom du maître : « Ce serait prendre trop sur soi que de vouloir décider absolument, non pas du vrai mérite (car ce qui est beau le doit toujours être, il n'importe qui l'ait fait).
Lxviii I.RTTHE A I/AUTEUll
mais des véritables noms que doivent porter certains tableaux de ce genre, quand on n'a pas d'occasions plus fréquentes que nous n'en avons ici, de pouvoir faire des actes de comparaison sur les ouvrages de tant de giands maîtres italiens, dont nous ne possédons, pour ainsi dire, presque rien.
Le Wouwermans qui a été gravé par Laurent, sous le titre des Adieux, est donné pour 430 liv. ; un Peintre dans son atelier, regardant de loin l'effet de son tableau, par Rembrandt, pour 60 liv.; un Enlèvement d^Europe, par Benedetto Casliglione, s'élève au prix de 650 liv. Les Ruysdael ne sont pas mieux traités que les Rembrandt, et la paire se vend 120 liv.
Les dessins et les estampes ne formaient pas la partie brillante du cabinet de La Roque ; il les avait plutôt rcchercliés comme des documents pour son Histoire des Peintres, qu'en raison de leur mérite réel. Gersainl profita de cette circonstance pour joindre au catalogue et à la vente une collection d'estampes qu'il avait formée avec le plus grand soin.
Voici comment il délinit les qualités, les habitudes et les devoirs du curieux d'estampes :
« L'on ne doit les rechercher que pour y examiner le goût, l'élégance, le génie de la composition et la variété des différents sujets qu'elles nous représentent; ou pour y admirer l'esprit de la pointe, quand l'estampe est gravée à l'eau-forte, ou la beauté et la fermeté du travail, quand elle est gravée au burin.
« Ceux qui ne cherchent que de la variété dans les estampes, peuvent se satisfaire plus aisément. Ils ne portent point le scrupule dans les épreuves, jusqu'au degré de perfection; et, comme par là il leur est plus facile de trouver à se contenter, ils poussent ordinairement ces collections plus loin.
« Mais les véritables amateurs de l'art de In gravure, (jui
sijii i.A CI inosiTi;. Lxiv
sont jjiloiix (le joindre l'a^n'ablo à l'ulilc, cl la porlcctioii h i'anuiscment, picnnciil dos précaiilions dans leur choix cl acquièrent plus ditiicilemcnt; ils s'attachent davantaf,^c à la qualité de restanq)c, qu'à la quantité; et quand ils auraient le désir d'acquérir plus promptement, la dirfieuUé de trouver des morceaux i)ai(aits y mettrait un empêchement.
« L'estampe n'est donc aimable aux yeux des vrais connaisseurs, que lorsqu'elle se trouve dans la pureté de ses premières épreuves. Ainsi, un curieux délicat ne saurait apporter trop de soin pour ne se procurer rien qui ne soit irréprochable. Souvent il se trouve découragé quand il rencontre chez d'autres curieux une épreuve qui l'emporte sur celle qu'il possède, et qu'il regardait néanmoins comme une des plus belles.
« Ce n'est point à tort que l'on doit s'attacher aux premières épreuves des estampes. Il est constant qu'elles ne sont dans leur beauté et dans leur perfection que quand elles se trouvent dans ce cas. Elles perdent leur mérite à mesure qu'elles s'en éloignent.
« Un graveur habile travaille sa planche jusqu'au moment qu'il la croit parfaite. Éclairé soit par ses propres lumières, soit par le secours de celles d'un peintre intelligent, auquel il a recours ordinairement dans cette occasion, il la met sous presse, quand il lui paraît qu'on n'y peut plus rien désirer, ni dans le travail, ni dans les effets. Il en fait souvent des essais, il la retouche, il efface quelquefois des endroits qui sont trop exprimés. Sa réputation s'y trouve intéressée ; le titre d'habile homme qu'il a acquis, qu'il cherche à acquérir, fait qu'il ne néglige rien pour la conduire à la plus grande perfection. Les épreuves qu'il en fait tirer alors en constatent le mérite ; il est enfin content de son ouvrage. Voilà le degré où il a voulu pousser sa planche : c'est le moment où elle a été jugée digne d'être produite au grand jour, et livrée aux yeux, à la critique ou à l'approbation des connaisseurs ; et par cou-
Lxx LETTRE A I/AUTEUH
séquent c'est le moment aussi décide qui peut satisfaire la curiosité. Car à mesure que la planche vieillit sous la presse, elle perd sa vivacité, son accord, sa fraîcheur; la légèreté de son travail se dissipe et s'évanouit, et elle devient enfin insipide et méprisable.
« Il est très-difficile d'apprendre à connaître , à l'égard d'une estampe, ce que c'est qu'une première épreuve, et peu de personnes sont en état d'en décider. On se laisse quelquefois surprendre par le faux brillant et l'effet outré d'une épreuve. Souvent même cette épreuve, par ce défaut, paraîtra aux yeux de faibles connaisseurs mériter la préférence sur la bonne. On s'imagine mal à propos qu'une épreuve, pour être des premières, doit être caractérisée par un grand noir; mais ce mérite séduisant et trompeur pour quelques-uns, tombe et s'évanouit promptemenl par un exact examen, qui ne peut se faire avec certitude que par une grande habitude acquise de longue main. C'est par des actes réitérés de comparaison, que l'on se forme enfin un coup d'œil sûr et un jugement certain. Ce n'est donc pas à ce faux brillant que l'on doit s'attacher, mais à un certain effet doux, agréable, sans crudité quoique vif, et qui sait conserver un accord et une union entre toutes les différentes parties de l'estampe, aussi bien qu'à une taille nourrie et nette qui laisse apercevoir toutes les beautés du travail jusque dans les ombres les plus fortes, et qui est exempt de cette sécheresse et de cette aridité ordinaires aux mauvaises épreuves. L'usage et la pratique sont pour celte connaissance beaucoup au-dessus de la théorie; il ne serait pas aisé de donner par écrit les moyens sûrs de ne pas s'y tromper. »
Gersaint avait aussi rédigé le catalogue et dirigé la vente de la collection de M. Bonnier de la Mosson, bailli et capitaine des chasses de la varenne des Thuilleries , et ancien colonel du régiment Dauphin.
SUU LA (.riUOSlTK. ixM
Celte collection appartenait snrtout à la science, la cniioité pro|)renienl ilite y tenant très-pen de place ; elle se composait de nenl" cabinets :
h Le cabinet d'anatoniie ;
iî" Le cabinet de cliiniie ou le laboratoire ;
3» Le cabinet de pharmacie ou l'apotbicaircrie ;
4» Le cabinet des drogues ;
5" Le cabinet du tour et des outils propres ;\ dilïérents arts;
6" Le premier cabinet d'histoire naturelle, contenant les animaux en fiole dans une liqueur conservatrice, avec quelques minéraux ;
7» Le deuxième cabinet d'histoire naturelle, qui renferme les animaux desséchés, les papillons et autres insectes, les plantes, les mines, les minéraux , etc. ;
8« Le cabinet de physique ou cabinet des machines, avec plusieurs pièces d'artillerie et nombre d'autres morceaux qui ont rapport aux mathématiques ;
9° Le troisième cabinet d'histoire naturelle , contenant les coquilles, l'herbier, plusieurs volumes d'estampes qui la plupart ont rapport aux coquilles et à d'autres parties de l'histoire naturelle et de la physique ; ce cabinet est aussi celui de la bibliothèque.
Ces cabinets étaient ornés par tout ce que l'art a pu imaginer de mieux et de plus agréable. Le tout selon les attributs qui leur convenaient à chacun. Rien n'y avait été épargné : propreté dans l'exécution du bois qui en formait les armoires ou bureaux , sculpture recherchée et délicate, glaces, dessus de portes.
Outre les curiosités spéciales à ces cabinets, il y avait plusieurs autres morceaux intéressants, sous le titre de diverses curiosités meublantes dispersées tant dans les cabinets que dans les appartements, comme figures et ornements de bronze doré et non doré, bustes de marbre, porcelaines montées et non montées, meubles curieux et de prix, pendules singulières, bijoux.
Lxxii LETTRE A l/AUTEUR
Ce catalogue conlienl des notes savantes qui , si elles sont l'œuvre de Gersaint, comme tout porte à le croire, donnent une haute idée de l'étendue de ses connaissances. Dans mon exemplaire, annoté par Gersaint lui-même, je remarque que M. de Buffon fit dans cette vente un grand nombre d'acquisitions.
En 1747, Gersaint revint à la vraie curiosité par le catalogue des bijoux, porcelaines, lacqs, tableaux, dessins et autres effets de curiosité, provenant de la succession de M. Angran, vicomte de Fonspertuis.
Ce catalogue est écrit dans le même style que ceux de Lorangère et de La Roque; il contient, en outre, de trèsintéressants renseignements sur la fabrication de la porcelaine et du lacq de Chine.
Il ne faut pas croire que dans le siècle dernier tous les rédacteurs de catalogue fussent de la force de Mariette et de Gersaint. A mesure que les curieux et les ventes se multiplient, les catalogues tournent à l'annonce; ils devancent la réclame moderne, et, comme la mauvaise littérature, l'art du catalogue a ses Vadius et sesTrissolins qui se louent et s'insultent sous les noms de Remy et de Glomy.
Voici un échantillon de ces querelles : C'est un manifeste du sieur Remy, grand faiseur de collections, de catalogues et de ventes,
« Le sieur Remy», suivant ce que dit le sieur Glomy dans le catalogue raisonné des différents effets curieux qui composent le cabinet de feu M. Bailly, ancien garde des marchands apothicaires, etc. « n'a eu d'autre part à ce catalogue que d'avoir donné la mesure des tableaux et l'ordre chronologique des maîtres. »
«Les amateurs qui nous connaissent l'un et l'autre, et qui ont daigné m'accorder leur confiance, avant et depuis la vente de M. le duc de Tallard, sont en état de décider du mérite de cette observation. Je n'imiterai pas M. Glomy :
SUR I.A CIIUIOSITE. lxxui
la preuve que je prends |)l;iisir h lui rendre jusllce, c'est que je m'en lais un d'annoncer ici au [)ul)lie, (j[u'il est un des premiers pour coller les dessins et pour les ajuster avec filets de papier doré. »
Après avoir ainsi remis à sa place son rival cl détracteur, M. Glomy, IVÎ. Remy énumère avec une victorieuse complaisance les nombreux catalogues qu'il avait rédigés en totalité et en partie, à dater de 1757, dans l'espace de dix années.
D'après ce relevé, on est obligé de reconnaître que presque toute la curiosité de cette époque a passé par ses mains savantes.
Cette liste, qu'il serait trop long de reproduire, se couronne par le Catalogue raisonné des tableaux, dessins et estampes , bronzes antiques , bronzes chinois , figures , bustes et vases de bronze et de marbre, bustes et vases de porphire, figures, groupes, bas-reliefs et vases de terre cuite, figures et bas-reliefs d'ivoire et de cire , tasses et soucoupes de jade et d'agate orientale, armes et ustensiles indiens et chinois, et autres effets curieux de M. de JulUenne, écuyer, chevalier de Saint-Michel, membre honoraire de fAcadémie royale de Peinture et de Sculpture.
Certes, il était bien permis à M. Remy, du haut de tant et de si belles ventes, de contempler avec dédain les vains efforts du sieur Glomy pour lui disputer la confiance de la fine fleur des curieux et de leurs héritiers, car la plupart de ses ventes avaient lieu après décès. M. Remy était passé maître en catalogue, il avait la vogue, la confiance des acheteurs et des vendeurs, et nul ne possédait mieux que lui cet art que nous croyons récent et qui est fort ancien, qui n'entraîne pas seulement le public ignorant, mais auquel se laissent aller de nos jours encore les amateurs les plus difficiles.
Les catalogues de Remy, il faut bien le dire, vont de plus fort en plus foit. Le succès n'éteint pas sa verve, et
Lxxiv LETTRE A L'AUTEUR
dix ans après, on la retrouve encore plus surexcitée dans les catalogues de M. Randon de Boisset et du prince de Conti.
Ce n'est pas à dire que plusieurs de ces collections ne lussent d'une grande valeur et d'un grand goût, mais elles n'avaient pas besoin, pour être appréciées, de l'extase de M. Rcmy.
M. Remy avait tant de Ijesogne qu'il faisait des catalogues comme on fait aujourd'hui des vaudevilles, en collaboration. Il était peintre, et quand son officine de la rue Poupée (la seconde porte à gauche en entrant par la rue Hautefeuille ) ne suffisait pas à l'empressement des grands seigneurs, des belles dames , des fermiers généraux , des gentilshommes et des secrétaires du roi , il appelait à son aide M. Juilliot, marchand, rue Saint-Honoré au coin de celle du Four, Au Curieux des Indes, qui rédigeait la partie des curiosités.
Mais M. Remy se réservait la biographie des illustres curieux. Il nous apprend que M. de Jullienne, mort à près de quatre-vingts ans, s'était fait un amusement de sa collection pendant la plus grande partie de sa longue vie; que sa mort n'a pas laissé que de paraître prématurée, non-seulement à ses amis, mais à tous les honnêtes gens dont il était connu, aimé et estimé; et il ajoute :
« Que de douceurs dans les mœurs de M. de Jullienne ! que d'honnêteté et de probité ! Quelle sécurité dans son commerce et dans son amitié! Quelle candeur dans ses discours! Quelle bonté pour les talents naissants des jeunes artistes, qu'il encourageait comme un père par ses conseils et par ses bienfaits! Bon citoyen, bon ami, charitable envers les pauvres, il a mérité l'estime de sa patrie ; nous osons môme dire qu'elle lui doit de la reconnaissance ; et pourquoi ne l'oserions-nous pas, puisqu'il contribuait de toute sa fortune à prouver aux étrangers le goût de la nation I)our les arts, et puisqu'il enrichissait son pays en y attirant les étrangers pour voir son riche cabinet? »
Du reste, Gersaint, vingt-trois ans auparavant, avait dans
SUR LA CrillOSITK. i.xxv
une note du ('.italoj^uc Lorant^èrc, rendu jusiicc à M. de Jullienne eu nienlionnant l'aniitié ([ue ee conseiller lionorairc de l'Académie royale de Peinture et de Sculplure, avait toujours eue pour Watteau, et en le reniereiant des soins qu'il avait bien voulu prendre pour faire jouir le publie de tant de beaux morceaux qu'il avait fait graver d'après les meilleurs tableaux et les éludes de ce maître. Gersaint ajoutait : « Ce goût naturel pour les belles choses , et l'amour que M. de Jullienne a toujours eu pour les arts qu'il a même cultivés dans sa jeunesse, se reconnaissent aisément dans le fameux cabinet qu'il possède aujourd'hui, et à la perfection duquel il travaille depuis une trentaine d'années, malgré l'application continuelle qu'exigent de lui deux manufactures à la tète desquelles il est depuis longtemps, et qui fleurissent de plus en plus sous sa direction. Ce cabinet est l'ouvrage de ses moments de loisir qu'il y a sacrifiés ; il a toujours eu une attention particulière pour en ôter les pièces de moindre mérite, à mesure qu'il a pu en acquérir de plus recommandables ; et en effet, ce n'est qu'avec du temps, du goût, et du discernement que l'on peut parvenir à ce degré de choix délicat. Son cabinet n'est point borné au seul mérite de la peinture, de la sculpture, du dessin et de l'estampe ; on y voit également plusieurs autres curiosités de divers genres, dont l'arrangement et le bel ordre augmentent encore le mérite ; mais ce qui est au-dessus de tout cela, c'est la manière polie et affable avec laquelle il reçoit ceux qui, sur la réputation de tant de raretés, vont pour les admirer, et qui lui attirent journellement tous les étrangers et tous les amateurs, à l'ardeur desquels il se prête avec tant de plaisir et de complaisance, que l'on croirait volontiers qu'il a acquis toutes ces richesses plus pour la jouissance des autres que pour la sienne propre. » D'après ce jugement de Gersaint, jugement désintéressé, puisqu'il n'avait pas à vendre le cabinet de M. de Jullienne, les belles choses qu'il contenait étaient suffisamment con-
Lxxvi LETTRE A 1/AUTEUR
nues et n'avaient pas besoin des artifices du catalogue Remy, pour être appréciées et payées à leur valeur.
Cependant le sieur Remy n'oublie rien pour attirer l'attention des curieux. Pour faire mieux ressortir les tableaux italiens, il les subdivise dans toutes les ramifications: école florentine, de Sienne, romaine, de Parme, de Rologne, de Milan et de Rresse; vénitienne, génoise, napolitaine et espagnole, n'eût-il qu'un tableau à ranger sous un de ces titres. C'était une satisfaction donnée à son érudition et à celle de ses lecteurs; mais les écoles flamande et boUandaise restaient confondues sous le titre commun d'école des Pays-Ras.
Cette vente de M. de JuUienne, commença le 30 mars 1767; l'exposition avait eu lieu quinze jours avant, de neuf beures du malin jusqu'à midi, les dimancbes et fêtes exceptés, dans la maison de M. de JuUienne, rue des Gobelins.
Le produit total de la vente fut de 391,676 liv. 18 s., à savoir :
Tableaux, écoles d'Italie 50,464 liv. 9 s.
— — des Pays-Ras 181,135 12
— — française 55,243 18
— copies et divers 766 13
Total des tableaux 287,610 12
Dessins des diverses écoles 36,212 3
Estampes 6,930 15
Figures, bustes et vases antiques et
modernes en bronze, en marbre,
sculptures en albâtre et en stuc,
ouvrages en émail, en ivoire, en
nacre et en cire, terres cuites et
autres morceaux d'art, vases et
autres pièces de jade et d'agate,
Iropbées de la galerie 60,922 18
suit 1,A ClIUOSITl':. iwvii
Il y avail 84 tal)leaiix italiens, 113 allemands, llamands el hollandais, 100 français.
Les tableaux les plus chers de la i)i'cmièrc partie sont :
Un Salvator Rosa, vendu 12,012 liv. » s.
Murillo , . . . . 0,000
Corrége 2,400 »
Dominique Feti 1,901 0
André Solario 1,400 »
Guide 1,100
Le Salvator Rosa est un grand paysage, Apollon cl la Sibylle de Cumcs; le Murillo, les Noces de Cana : ce tablean passait alors pour le plus capital de ce peintre; le Corrége, une Femme couchée et endormie : c'était un petit tableau de 22 pouces sur 19; le Dominique Feti, Tobie qui rend la vue à son père ; l'André Solario, la Vierge donnant à teter à l'Enfant Jésus, 21 pouces sur 18 ; le Guide, l'Enfant Jésus baisant le petit saint Jean, 9 pouces sur 6.
En général, .les tableaux de M. de Jullienne étaient de petite dimension.
Les Daniel de Volterre, Raphaël, Jules Romain, Raroche, Piôrre de Cortone, François Mola, Maratte, Lauri, le Parmesan, Lanfranc, Pannini, Carrache, Dominiquin, Guerchin, Albane, Cignani, Titien, Sebastien del Piombo, Rassan, Tintoret, Veronèse, Canaletti, Luc Giordano, Ribcra variaient de 100 à 7 ou 800 livres.
L'école des Pays-Ras, pour 29 tableaux de plus, s'est élevée à 181,135 livres au lieu de 50,464 que donnent les écoles d'Italie.
De tous les maîtres de l'école des Pays-Ras, c'est Philippe Wouvermans qui l'emporte. Trois de ses tableaux se vendent 16,700, 5,060, 2,701 liv. Le premier est une Chasse au cerf; le second, les Occupations champêtres, gravé par Moyreau. Le troisième est également gravé par Moyreau, dans la soixante-douzième estampe de son œuvre.
ixxviii LETTRE A L AUTEUR
Un tableau de Berghem, gravé par Aliamct, se vend 8,000 liv.
Adrien van Ostade se vend : 7,410 liv. une Chambre de paysans, 6,42o liv. une École, 2,700 liv. un Jeu de quilles.
Un David Ténicrs monte à 7,202 liv.
Metzu : une Malade atteinte de ce mal qui devait être bien commun en Hollande, et dont un médecin examine les résultats dans une fiole, 6,020 liv.
Rubens : une Charité romaine, 5,000 liv.
Rembrandt, encore méconnu, atteint le prix de 3,401 liv. pour le porh'ait de sa mère, peint en 1643, et 1551 liv. seulement pour le Bon Samaritain, qu'il a gravé.
Il est vrai que Gérard de Lairesse, pour un de ces froids tableaux qui n'ont dû leur succès qu'à leur ton prétentieux au milieu du naturel flamand, se paie 9,610 liv., trois fois autant que Rembrandt !
Les Rottenhamer et les Breughel obtiennent aussi de trèsbons prix, et Brauwer est presque aussi cher que Téniers.
Dans l'école française, le tableau le mieux vendu est un Carie Vanloo, Bâcha faisant peindre sa rnaitresse, gravé par Lépicié , 5,002 liv. ; une Résurrection de Notre-Seigneur, du même maître, gravée par Carmona, ne se vend que 1,700 liv.; la Fête vénitienne, de Watteau, gravée par Laurent Cars, n'obtient que 2,605 liv. ; un Soleil levant, de Claude, 3,600 liv. Il est vrai qu'une Vue de mer, de Pierre Patel, s'élève à 2,031 liv.; les Travaux d'un port de mer, de Joseph Vernet, gravé par Jean Daullé, 13,915 liv.; une Vue de Tivoli, du môme, 2,650 liv.; une Petite Fille de Greuze, baisant la croix de Jésus, gravée par Boizot, est donnée pour 634 liv., quoique M. Remy rappelle que ce cliarmant tableau a été exposé au salon de 1763.
Du reste, malgré la protection si éclairée de M. de Julienne pour les peintres vivants, MM. de La Grénée, Drouais lils, Martin fils, Jouffroy, Glaise, Raguenet, Julien sont assez maltraités dans la vente.
siiu LA c.rinosiTi:. i,xxi\
Ici les dessins ne se vendent plus par lois cominc dans les ventes Crozat et Lorangère. (^iL'ujne dessin a son nnméi'o et sa description. Ceux de l'école d'Italie sont divisés c(»nniie les tableaux, et la piogiession des prix est encore plus considérable. Il n'y a que 816 dessins qui sont vendus 3(), ^13 liv., somme éjiale au produit des 1!),()00 dessins de la vente Crozat, et l'on ne peut pas dire cependant que M. de Julienne ail choisi les siens avec plus de poùl et puisé à de meilleures sources.
Les estampes ne sont pas très-nombreuses ; ce qu'il y a de mieux, ce sont d'abord deux cent trois pièces d'Albert Durer, presque toutes très-anciennes épreuves dont cent une gravées sur cuivre, parmi lesquelles Adam et Eve, la petite Passion en seize pièces, les deux Jérôme, le saint Hubert, la Pandore, l'Enfant prodigue. Ce beau recueil ne se vend cependant que 201 liv.
Deux cent cinquante eaux-fortes de Rembrandt, parmi lesquelles se trouvent les pièces les plus rares et la plupart avec l'indication de la beauté des épreuves, atteignent le prix de 2,449 liv. C'est considérable pour l'époque; elles vaudraient aujourd'hui au moins quarante fois autan!.
Parmi les curiosités, on distingue deux vases de poiphyre en forme d'urne, 13,000 liv.
Deux vases de marbre de Sicile, 5,062 liv.
Le bouclier de Scipion l'Africain, 410 liv.
Une note dit que ce bouclier est le même qui fut fait à Rome par les ordres de Marius, sénateur romain, aux dépens de la République, quand on lui décerna le triomphe en mémoire de ce qu'il avait vaincu Annibal et pris Caithage. Un Juif, fouillant en 1154 dans les démolitions de l'ancien palais de Scipion , à Smyrne , trouva dans une espèce de coffre de fer ce bouclier, avec la date de son ancienneté , qui est 302 avant la naissance de Notre- Seigneur. Le consul de France [fie), qui était alors à Smyrne, l'acheta dudit Juif, mais étant venu à mourir, il fut vendu
i.xxx LETTRE A L AUX ELU
à un particulier qui passa en France; et de là, comme on le voit, an cabinet de M. Jullienne, il n'y a qu'un pas.
J'ai signalé dans le catalogue Jullienne cette tendance à la marchandise qui se substituait à l'amour de l'art; elle se manifeste encore dans le catalogue du cabinet de Mariette dont la vente a lieu huit ans plus tard. C'est Basan qui rédigea ce catalogue. Basan, d'abord graveur, avail lui-même déserté l'art pour se livrer au commerce. Il est l'auteur du catalogue du cabinet Neyman , si riche en beaux dessins ; il avait composé la galerie du duc de Choiseul. Basan suivit le ministre congédié, dans le triomphe desoftexilà Chanteloup, ce beau château de la Touraine dont il ne reste plus que la Pagode. Le duc de Choiseul, qui n'avait pas laissé son esprit dans les cartons du ministère, distingua Basan au milieu des brillants consolateurs de sa disgrâce, et il eut le bon goût de leur présenter ce littérateur de catalogues, en leur disant : « Voici le maréchal de Saxe de la curiosité. »
Basan débute, comme ses devanciers, par un éloge des curieux dont il fait la vente, et quoique la littérature du genre ait déjà bien dégénéré, Basan n'est pas encore aussi marchand que Bemy, et dans sa boutique de la rue Serpente, il retrouve encore quelques traditions de ce bon goût et de ce simple langage des catalogues Crozat et Lorangère. Il mêle à la description de chaque dessin (caria vente par lots est depuis longtemps abandonnée) des noies, et sur les dessins et sur les maîtres, qui indiquent du savoir. Le produit total de la vente Mariette est de 283,726 liv. 41 s., et se décompose ainsi qu'il suit :
Tableaux 21,111 liv. 4 s.
Dessins 153,491 H
Estampes 81,196 7
Livres d'estampes 16,975 2
Terres cuites, marbres et bronzes. 8,555 »
Pierres gravées 3,397 7
SUU l,A (.UlllOSITi:. i.xxxi
Il n'y a que vingt-cinq ta!)leanx. On y ivinarqiio :
Trois miniatures par Uosall)a Cairieia, dont le portrait de donna Foscari et plusieurs pastels.
Le j)()rlrail en émail de la duchesse d'Olonne, coiffée en cheveux et la gorge découverte, par Petitol, vendu 3,000 liv. Ce portrait passait pour le chef-d'œuvre de l'artiste, et il est probable que le premier qui l'a reçu ne l'a pas vendu, cai' en passant par tant de mains, il eût, malgré sa valeur, fini par s'égarer.
Un superbe Adrien Van de Velde, gravé par Aliamet sous le titre d'Amusements d'hiver, vendu 4,000 liv.
Jupiter enfant, à qui un satyre présente à boire, par le l'oussin, vendu 2,310 liv.
Et enfin un paysage de Walteau qui, quoique Basan atteste qu'on y reconnaît la finesse de dessin qui règne dans tous les tableaux de ce célèbre peintre, est donné pour la modique somme de 176 liv.
Les terres cuites sont de Girardon , Flamand , Bouchardon, Sarrazin, Clodion ; elles sont peu nombreuses. On y voit un groupe représentant Vénus et Adonis attribué par 31arieltc à Paul Véronèse et qui, cependant, ne se vend que 80 liv.
Les pierres gravées sont sans importance.
Ce sont les dessins et les estampes qui forment la plus grande valeur de la vente. Pendant sa longue vie, tout entière consacrée à l'art, ses travaux pour les galeries de l'Empereur et du prince Eugène en Allemagne, ses voyages en Italie et grâce à ses relations avec les curieux et les marchands français et étrangers, Mariette avait dû rencontrer et saisir les meilleures occasions pour former son cabinet. Il avait acheté quantité de dessins, et des meilleurs, à la vente Crozat. Ces dessins, au nombre de douze cent soix'ante-six, et très-bien choisis, ne lui avaient coûté que 4,107 liv. 3 s. C'est à peu près le nombre de ceux de sa propre collection qui produisent 153,491 liv. Us.
i.xxxii LETTRE A T/AUTEUK
Le cabinet de Mariette se compose de 1,600 dessins de maîtres italiens non compris 550 dessins du graveur de La Belle, 100 études du Carrache, 66 dessins d'architecture de Montano, 60 têtes et caricatures de Léonard de Vinci, 470 dessins de différents maîtres flamands, hollandais et allemands, 78 dessins d'Hemskerck, plus de 100 dessins de maîtres français, 194 dessins de Bouchardon, très-finis, d'après les pierres gravées du cabinet du roi, 60 contreépreuves des Cris de Paris, du même, 90 dessins du môme, faits à Rome, d'après les antiques, 70 dessins de Callot, 56 sujets divers par Corneille, 42 sujets de la Bible, par La Hyre, 360 feuilles de croquis et esquisses de différents maîtres, deux volumes de dessins chinois. Il y avait des dessins encadrés, d'autres, en grand nombre, collés sur des cartons minces avec du papier bleu et des filets d'or à l'entour du sujet. Heureux le curieux qui retrouve dans cet élégant entourage la preuve qu'un dessin a fait partie d'une aussi fameuse collection !
Le cabinet de Mariette contient, en outre, près de 300 ouvrages sur la théologie, l'iconologie sacrée, la philosophie, la morale, la littérature, les emblèmes, la physique, l'histoire naturelle, les mathématiques, les arts, qui produisent 16,975 liv. 2 s. La liste de ces précieux livres, dont plusieurs étaient annotés par Mariette, se termine par VAbecetlariu Pittorico, édition de Bologne de 1719, avec beaucoup d'observations manuscrites de Mariette, et les notices biographiques de tous les auteurs qu'il a pu y joindre. Cet intéressant volume est retiré à 50 liv. 1 s.
Dix ans après, et sans préjudice des catalogues qu'il a rédigés dans cet intervalle, M. Remy livrait au public celui de la vente de M. Randon de Boisset, receveur général des finances.
M. Remy ne fait pas la biographie de M. Randon de Boisset ; il se contente de publier les renseignements qui lui ont été donnés par M. de Sireuil, ami du défunt.
SIU I, \ ClIlUOSITi:, i.xxxiii
M M. tic Biiisscl jouissait «runc loiliino coiisidéiaMc, il avait su s'attiivr do ses confrères, MiM. les rcrinicis-;;ciicraux, une considéiation personnelle qui le taisait rcgaideicomme un honnne du mérite le plus rare et de l'esprit le plus transcendant. Déterminé |)ar des circonstances luiiticulières à quitter sa place de fermier-général, il passa à celle de receveur-général des finances, qui lui donnait plus de temps pour cultiver son goùl pour l'étude et pour les beauxarts. M. de Boisset avait beaucoup de littérature, on ne pouvait être d'un commerce plus aimable, ni avoir l'esprit plus orné. Tous les bons auteurs du siècle d'Auguste, poètes, orateurs, historiens, lui étaient familiers, il avait une bibliothèque choisie, composée des meilleurs hvres, grecs, latins, itaUens et français, sont des plus belles éditions.
« Ses connaissances en peinture n'étaient pas si étendues; il n'avait que celles qui tiennent au goût et à l'esprit, c'est-à-dire de l'amateur qui n'est pas artiste. Il rechercha la connaissance des plus grands peintres de notre école, et il eut l'avantage de s'en faire aimer. M. de Boisset fut lié avec MM. Boucher, Greuzc et Robert. Leur nom seul est un éloge. Les lumières qu'il retirait du commerce de ces habiles artistes fortifiaient et perfectionnaient chaque jour son goût pour la peinture; il envisagea l'Italie comme une source féconde qui devait l'enrichir de nouvelles connaissances; il y fit deux voyages, le premier en 17S2 et le second en 1763; il y vit tout ce que l'Italie possède de plus rare et de plus précieux.
« Depuis celte époque, M. de Boisset se livra tout entier à la peinture; il sacrifia à cette maîtresse nouvelle des sommes immenses, dont le résultat a formé une des plus belles collections. Il fit le voyage de la Hollande et de la Flandre. M. Boucher l'accompagna dans son voyage de Flandre, en 1766. Tous les cabinets lui furent ouverts. C'est dans ce voyage qu'il se prit du golit le plus vif pour l'école
Lxxxiv I.F.TTRE A I/AUTEUR
(lamnnde cl hollandaise. Lorsqu'un tableau élail connu pour cire de la plus grande réputation, il en faisait l'acquisilion et le payait en souverain. On peut dire avec vérité que les plus précieux tableaux de la Flandre et de la Hollande se trouvent dans son cabinet. Il consultait dans toutes ses acquisitions M. Remy. C'était M. Boucher qui l'avait fait connaître à M. Randon de Boisset. Il ne pouvait, dans le désir (ju'il avait de former un cabinet distingué, accorder sa confiance à un homme d'une probité plus reconnue : les cabinets qu'il a formés, la confiance des amateurs qui l'aiment et l'estiment, leur empressement à le consulter, tout concourt à le mettre au rang des premiers connaisseurs en peinture. M. de Boisset se préparait à faire de magnifiques acquisitions, lorsqu'une maladie cruelle a terminé sa vie. Il avait rapporté d'Italie les marbres les plus rares; il avait rassemblé des dessins de toutes les écoles, miniatures, gouaches, figures, vases de marbre et de bronze, commodes et effets les plus précieux de laque et du célèbre BouUe, des porcelaines anciennes et modernes du plus grand prix et du plus beau choix, des pendules et des bras de cheminée, des feux de bronze doré; tout ce que le Japon et la Chine offrent de plus précieux se trouve réuni dans son cabinet. Il a écrit trois journaux de remarques sur les beautés de tout genre dont il a été frappé dans ses voyages. Ces manuscrits intéressants, qui forment plus de douze volumes in-quarto, sont un monument de ses connaissances dans les différents arts qu'il a cultivés, et de sa sagacité dans les jugements qu'il a portés sur les mœurs et les usages des pays qu'il a parcourus. »
M. Randon de Boisset possédait toutes les qualités de l'amateur par excellence, le goût, l'instruction, et la grande Ibrtune, qui peut passer elle-même pour une qualité quand l'esprit et la générosité en dirigent l'emploi.
Le catalogue que je possède, et qui me vient de la vente de M. de JessainI, contient non-seulement les indications
sni i..\ cLiuosi ri:. lïx.w
(le M. iU'iiiy et les |)ii\ (l<^ vente, mais le nom des aeheleuis et roii|;ine des plus impoilîints de ces tableaux.
Le total de cette belle vente s'élève à la somme énorme pour l'époque de 1,255,978 liv., à savoir :
Tableaux, école italienne et espagnole 56,020 liv. 14 s.
— — des Pays-Bas 031,0()1 15
— — française 178,446 12
Gouaches 7,410 18
Figures et bustes de marbre, de
bronze, de terre cuite 41,222 17
Dessins 43,690 10
Estampes 1,294 6
Bijoux et médailles 4,759 19
964,576 liv. 11 s.
Vases et colonnes de marbre , agates
onyx, orientales et sardoines 80,774 4
Porcelaines 87,919 7
Cristal de roche 1,222 1
Effets d'ancien laque du Japon 26,345 2
Meubles curieux de marqueterie ,
tables de marbre sur leurs pieds
sculptés, pendules de goût, lustres,
girandoles, feux et bras de bronze
doré 88,855 4
1,249,692 liv. 9 s.
Cette vente, comme on voit, laisse bien loin derrière elle, par le produit, celles qui l'avaient précédée.
L'école d'Italie est peu nombreuse : on n'y compte que vingt-trois tableaux produisant 56,080 liv. 14 s. On y trouve :
Neptune et les autres divinités de la mer réunies pour contribuer au triomphe de Vénus, par l'Albane 5,600 liv. » s.
Lxxxvi LETTRE A L AUTEUR
Une Femme en médilalion, tenant un livre de la main gauche, par Carlo
Cignani 3,500 liv. » s.
Ce tableau s'était vendu chez M. de
Tallard 3,001 liv., et chez M. de Gai-
gnat 3,221 liv.
Un Repos en Egypte, par Carie Maratte. 3,600 »
Paysage avec l'ange conducteur du jeune
Tobie qui tient un poisson , par Sal-
vator Rosa 7,200 »
Deux tableaux de Pannini : l'un représente Notre -Seigneur qui chasse les marcl)ands du temple ; l'autre , la
Pèche miraculeuse 5,599 19
Enfin , la Vierge assise tenant l'Enfant Jésus sur ses genoux, figures grandeur
de petite nature , par Murillo 10,999 19
M. Remy ajoute la note suivante :
« Ce tableau est estimé de tous les connaisseurs, et c'est une preuve de son grand mérite. Le sieur Langlois, Napolitain, nous l'a rapporté d'Espagne; il y était considéré, et il n'a pu l'acquérir qu'à grands frais. Il est peint sur toile et porte 5 pieds de haut sur 3 pieds 8 pouces de large. »
On sait qu'à cette époque les tableaux espagnols étaient encore confondus avec les tableaux napolitains, dans l'école d'Italie. M, Randon de Roisset avait payé celui-là 15,000 liv. Ce sont les premiers prix convenables payés pour des Murillo. Cependant ils n'étaient pas encore en grande vogue, puisque le prix baissa. Il y a d'ailleurs loin de là aux 600,000 fr. du Murillo de la vente Soult.
La grande valeur du cabinet Randon de Roisset est dans l'école des Pays-Ras, qui comprend cent quarante et un tableaux, dont le produit s'élève à 631,661 liv.
Le goût pour les tableaux de cette école allait toujours croissant; toutes les collections de la Relgique et de la
^l. Il LA eu KlO.-il l K. i..\,\\ii
Hollande étaient mises à contribution pai' les cinieux et les marchands de tableaux, qui, durant leurs Iréquenles excursions dans les Pays-Bas, taisaient ce qui se lait de nos jours. Ils ne se contentaient pas d'enlever tout ce qui se présentait de bon ou même de passable dans les ventes, mais ils fouillaient dans les boutiques et dans les greniers, mais ils s'introduisaient dans l'intérieur des familles et cherchaient à y obtenir à prix d'argent les tableaux qu'elles conservaient comme des titres de noblesse. Quelques-uns de ces tableaux, longtemps négliges, étaient en assez mauvais étal. Pour peu qu'il restât quelque chose du mai Ire, on leur infligeait le traitement énergique du nettoyage et ensuite le régime d'une restauration peu intelligente, et quand ils brillaient de celte parure empruntée, on les montrait avec toutes les précautions d'usage aux curieux qui se les disputaient pour leur plus grande gloire et surtout pour la plus grande satisfaction des marchands. Il n'j a aujourd'hui de changé que les prix, qui ont énormément augmenté par cette loi de l'économie politique , la rareté de l'offre et l'abondance de la demande.
Je ne cite que les tableaux qui furent vendus 10,000 liv. et au-dessus, et j'ajouterai le nom des acheteurs, en faisant observer que la plupart de ces tableaux sont aujourd'hui au Louvre.
L'Adoration des Rois, par Pierre-Paul Rubcns. Ce tableau venait du grand autel de l'église principale de Berg-Saint- Vinox. Des réparations urgentes et le manque de fonds pour satisfaire au paiement de ces réparations obligèrent les magistrats d'en permettre la vente. Il est retiré à 10,000 liv. par les héritiers. 11 avait coûté tout récemment pour les réparations 8,000 liv. Il revenait à M. de Boisset, les réparations comprises, à 30,000 liv.
Une des Femmes de Rubens, assise sur une chaise ; son habillement est blanc ; elle a la tète couverte d'un chapeau gris, orné d'une plume qui lui tombe sur l'épaule gauche ,
i.xxxviu LETTKE A L'AUTEUR
elle tient cntie ses jambes un enfant debout; un autre enfant est placé à sa gauche; par Rubens, 18,000 liv. Acheté par Lebrun, marchand. Ce tableau avait d'abord été acheté par M, de La Live 4,000 liv.; ensuite, à sa vente, par M. Dongeuil , 20,000 liv. , et enfin par M. de Boisset 24,000 liv.
Le Président Richardot, par Van Dyck, acheté par Lebrun 10,400 liv. Il avait coulé chez M. Gaignat 9,200 liv.
Le Philosophe en méditation et le Philosophe en contemplation, par Rembrandt, gravés par Louis Surugue; les deux tableaux achetés par M. Millon d'Ailly, neveu et l'un des principaux héritiers de M. de Boisset, 10,900 liv. Ils avaient coûté 14,500 liv. à la vente du duc de Choiseul.
Les Pèlerins d'Emmaiis, par le même, acheté pour Louis XVI, 10,500 liv. Ce tableau venait de la vente du marquis de Lassay.
Une Chambre dans laquelle sont trois femmes : une écrit une lettre sur une table couverte d'un tapis de velours de couleur pourpre ; une autre femme a ses mains appuyées sur-le dos de la chaise ; la troisième est debout auprès de la table; par Gérard Terburg. Acheté par M. Lebrun 10,000 hv. Il avait coûté chez M. Gaillard de Gagny 3,600 liv. et chez M. de Gaignat 8,000 liv.
Un Paysage par Jean Wynanls, avec figures d'Adrien Van de Velde, acheté par M. Lebrun 10,000 Uv. Il venait du cabinet de Lubbeling, d'Amsterdam.
La Cour d'une ferme, par David Téniers, venant du même cabinet, acheté par Millon d'Ailly 11,000 liv.
Une Marchande épicière, par Gérard Dow, acheté par M. Paillet, marchand, 15,500 liv. 1 s. Il avait coûté 18,000 liv.
La Course du hareng, par Philippe Wouv^ermans, du cabinet Lubbeling, acheté 11,999 liv. 19 s. par M. Donjeux, marchand.
Une Fennne assise sur un cheval , un liomme sur un
SUR LA CUUIOSITK. i-xxxix
mulet, une aiilre l'ennne avec son enlaut, un pa(][uet sous le bras, par Nicolas Heit;lieni, acheté i)ai' M. Donjeux 10,000 liv. 11 avait coûté chez M. La Live de Jully 8,252 liv.
Un Village, par Isaac Van Ostadc, acheté par M. liadix de Sainte-Foix 14,009 liv. 19 s.
Un Paysage avec des animaux, par A. Van de Velde, acheté par M. Millon d'Ailly 20,000 liv. Il venait de chez M. Lubbeling et complétait les quatre tableaux venant de ce cabinet, qui avaient coûté à M. de Boisset 130,000 liv., et qui ne produisant à la vente que 53,099 liv. 18 s., donnent une perte de 70,900 liv.
L'Adoration des Rois, par Gérard de Lairesse, acheté par le comte de Strogonof 13,001 liv. 1 s. Il venait aussi du cabinet de M. Lubbeling et avait coûté 18,000 liv. à M. de Boisset.
Le cabinet de Boisset est non moins riche en tableaux de l'école française, puisque les 73 tableaux dont il se compose produisent 178,446 liv. 12 s. On y distingue :
Une Fête en l'honneur du dieu Pan, par le Poussin, acheté par M. Lebrun 14,999 liv. 19 s.
Le Ministre d'État avec ses attributions, sujet allégorique par Lesueur, acheté par le prince de Rohan-Chabot
Le Mariage de la Vierge , par Carie Vanloo , acheté par M. Langlier, marchand, 6,000 liv.
Le Père de famille lisant la Bible, par Greuze, acheté par M. le baron de Saint-Julien 6,700 liv. Il avait coûté dans l'origine à M. de La Live de Jully 600 liv. M. de Boisset l'avait acheté 4,750 liv.
La Visitation de la Sainte Vierge, par Honoré Fragonard , acheté par M. le chevalier Lambert 7,030 liv.
Les dessins sont magnifiques et se vendent au plus haut prix ; on en compte cent vingt-cinq, produisant 43,690 liv. 10 s., c'est-à-dire 8,000 liv. de plus que les 19,000 de la vente Crozat, et que les 815 de la vente Jullienne.
\r. LETTUE A LAUTEUU
La veille de M. Randon de Boissel ne se fait pas au profit des pauvres, et par conséquent elle n'est pas, comme celle de M. de Crozat, abandonnée aux marchands. D'ailleurs, dans l'intervalle de ces deux ventes, il y en avait eu de très-belles qui avaient concouru à développer le goût et le commerce de la curiosité. Il y a beaucoup plus de curieux, et partant beaucoup plus de marchands. L'amour de la curiosité s'était répandu parmi toutes les classes de la société assez riches pour le satisfaire. La famille royale, la noblesse de cour, la robe, les financiers, les avocats, les notaires, les peintres, les sculpteurs, les joailliers, les demoiselles de l'Opéra, et enfin cette nuée d'experts, de marchands, de restaurateurs de tableaux , qui suivent les belles ventes, comme les fournisseurs suivent les grandes armées, figurent dans l'inventaire Randon de Boisset : tous ils sont présents.
Cette liste d'acheteurs est assez curieuse et mérite qu'on la reproduise, quand ce ne serait que pour la comparer à l'espèce de curieux qui fréquentent aujourd'hui le très-petit nombre de nos belles ventes.
Louis XVI : il achète 10,500 liv. les Pèlerins d'Emmaiis, par Rembrandt, et l'Empereur Valeiis qui tombe d'effroi à l'aspect majestueux de saint Basile , par Pierre Sublejras. La première acquisition est d'autant plus remarquable qu'ayant cette époque il n'y avait peut-être pas de Rembrandt dans le cabinet du roi, ce qui augmente le mérite du Denon ou du Forbin qui a donne ce conseil. Quant au Subleyras, malgré le mérite de ce peintre, c'est une affaire de mode.
Le comte d'Artois, plus occupé de ses plaisirs que des jouissances de l'art, n'achète point de tableaux ; il ne figure que parmi les curieux de la marqueterie ; il achète 4,999 liv. 19 s. une commode en tombeau première partie, deBoullc, à quatre pieds de biche et à quatre pieds d'entre-jambes, finissant par des dés et pieds en limaçon, garnie de car-
si'u i.\ ciiiuosiTi:. Ml
(leron, loiles chulos à lèle dt; roninio ailc'c, ik* pieds à griffes, de cadres et autres ornements, le tout en ])ronze doré, longueur 48 pouces sur 23 de profondeur et 32 de haut. Le comte d'Artois achète encore 1,399 Uv. 19 s. une très-helle table de porphyre, sur son pied à deux entablements, le premier à moulures à oves, à plates-bandes et à petites feuilles, le second à frise de feuilles de laurier, à carré long, à rosace sur chaque angle, à deux volutes de chaque côté, et supporté par quatre gaines rondes cannelées, avec entre-jambes. Le composé du pied de cette table est noble et correct.
Après la famille royale, viennent les princes de Rohan- Chabot et de Monaco. Le premier recherche surtout des tableaux, et son choix se porte sur un Salvalor Rosa de 7,200 liv., deux Pannini de 5,599 hv. 19 s., un Asselyn de 4,500 liv., un Lesueur de 10,000 liv. [le Ministre d'État). Ces acquisitions, qui. font honneur au goût du prince, se complètent par un marbre d'Etienne Falconnet , représentant un jeune Amour assis, tirant de la main droite une flèche de son carquois, et de l'autre faisant un signe malin avec un doigt qu'il porte à sa bouche. Le prince savait ce que vaut l'amour, car il en paie l'image 5,000 liv. — Le prince de Monaco prise surtout les vases, les porcelaines. Il a un rival dangereux dans le duc d'Aumont, qui paie 7,100 liv. deux vases de vert antique. Mais ces deux grands seigneurs sont battus par la duchesse de Mazarin, qui a la passion de la porcelaine.
On retrouve , parmi les plus intrépides curieux de cette yente, les ducs de Praslin, de Liancourt, de Chartres, de Montmorency, la duchesse de Praslin, les marquis de Sé-^ ran, de la Villevieille, de la Vaupalière , de Brancas, lea comtes de Merle, de Strogonoff, de Brancas du Luc, de 1^ Neuve, les barons de Saint-Julien et de Breteuil, et un officier des gardes françaises, M. de Cossis, qui soutient vaillamment son titre de curieux.
xcii I.IÏTTRE A LALÏEUR
Le clergé a ses représentants : M. de Vogué , évêque de Dijon, prélat élégant, qui achète deux tables de granit rose ; les abbés Leblanc et Duprat, et jusqu'au Père d'Ombreville, feuillant. La noblesse n'achète ni dessins ni gravures.
La robe, les financiers, les riches bourgeois, les artistes soutiennent vivement la lutte, et leurs écus ne reculent pas devant ceux de la noblesse. On trouve, dans ce corps d'armée de la curiosité, MM. les présidents Hocquart et Nicolaï; Poullain, receveur général des domaines et bois; de Beaujon, banquier de la cour; Boullogne de Préminville; Radix de Sainte-Foix, surintendant des bâtiments du comte d'Artois ; Destouches , premier commis des finances ; Millon d'Ailly; Millon d'Ainval ; Geoffroy de Montjay; Morinière, receveur général des finances; Randon de la Tour, trésorier de la maison du roi et de la reine ; de Courmont, Godot de la Rivière, fermiers généraux; Legendre, agent de change; les notaires Clos, Dutartre, Duclos-Dufresnoy; Feuillet et Aubert, sculpteurs ; Trouard, de Wailly et Radel , architectes ; Beauvarlet , graveur, qui paie 1,901 liv. une pendule de BouUe, d'après les dessins de Michel-Ange; les bijoutiers Drais, Ronnedant et Lempereur; enfin, Vestris, premier danseur de l'Opéra, et M"" Sophie Arnoult, de la même compagnie. Leurs achats sont modestes quant aux prix, mais se distinguent par leur bon goût. Pour Vestris, c'est une copie du Mariage de sainte Catherine, un dessin de l'Enlèvement des Sabines, d'après Rubens, par Martenasi, deux grandes tasses et quelques autres pièces de Sèvres. Pour M"* Sophie Arnoult, le buste de M"" Clairon en terre cuite , de proportion naturelle, par un artiste savant, et quelques élégantes porcelaines.
Mais ceux qui font les meilleures affaires, ce sont évidemment les marchands, qui se pressent en foule, et parmi lesquels on remarque LangUer, Lebrun, Paillet, Basan,
SIK l.\ CI moSlTK. xciii
Sollier, JuUiot, Dubois, IUmuj, Légère. Lebrun, à lui seul, achète un Albane, 5,600 liv.; un PaulVéronèse, 2,401 liv.; un Murillo, 10,990 liv. 19 s.; la Femme de Uubens, 1S,000 liv.; le Polirait du président Rieliardol, par VanDjck, 10,400 liv.; un Terburg, 10,000 liv.; un Wynants, 9,9L9 liv. 19 s.; un Téniers, 11,999 liv. 19 s.; un Ostade, 9,400 liv.; deux Gérard Dow, 12,999 liv. 19 s.; un Metsu, 9,980 liv.; un Paul Potier, 7,450 liv.; un Nicolas Poussin, 14,999 liv. 19 s.; un autre tableau, du même, 7,101 liv. Par le choix, par la quantité et par le prix de ses achats, Lebrun se place déjà au-dessus de ses confrères. Il y a aussi un chevalier Lambert, qualifié de banquier anglais, qui achète de tout, et qui se montre aussi adroit spéculateur que connaisseur habile.
Le nouveau style de catalogue, plus commercial que littéraire, dont j'ai signalé le début dans la vente Jullienne, s'élève, dans la vente Randon de Boisset, à tout ce que l'annonce, la réclame et le prospectus peuvent imaginer de plus éloquent. Le sieur Remy, pour les tableaux et les dessins, et le sieur Julliot, pour les porcelaines et les meubles, rivalisent d'hyperbole, et ce dernier surtout écrit comme pourrait parler, s'il avait la parole, ce Curieux des Indes qui sert d'enseigne à sa boutique.
L'origine des tableaux et le nom de leurs précédents possesseurs sont souvent indiqués comme une recommandation, mais cela ne suffît pas : presque tous ses tableaux sont « d'une touche savante, d'un coloris vigoureux; ils se distinguent par l'agrément de la composition, la touche précieuse et la fraîcheur des teintes; ils sont très- fins (presque autant que les marchands) et d'un bon coloris ». Quand on ne dit rien du tableau, on loue le peintre, « cet excellent artiste (il est question de Carie Maratte), dont la pureté du dessin et les compositions gracieuses et nobles le mettent dans un rang distingué, a fait ce tableau dans son meilleur temps. » La phrase n'est pas aussi pure que le tableau. On dit d'un Paul Véronèse, qui ne se vend
xc.ix LETTIIE A LA U TE Lit
cependant que :2,401 liv. : « Ce tableau est d'autant plus estimable, que nous croyons pouvoir assurer qu'il est l>resque impossible de trouver un morceau qui réunisse plus d'agrément. » Que dirait-on des Noces de Cana? Puis reviennent « le meille-ur style et le beau ton de couleur argentine », qui se dit encore de nos jours de mainte peinture qui par sa couleur n'a rien de commun avec l'argent. Il y a enfin des tableaux qualifiés d'estimables, mais c'est le plus petit nombre ; aussi n'obtiennent-ils à la vente qu'un succès d'estime.
Quelquefois le sieur Remy veut faire preuve d'impartialité et semble douter de l'originalité du tableau, mais ce doute ne s'applique qu'à quelque peintre secondaire, comme Breugliel de Velours. En revancbe, tel Jordaens est eslimé à l'égal d'un Rubens; un Albert Cuyp est qualifié de ragoûtant, autre épithètc qui marclic fièrement à côté de Vargentin; le pinceau gras n'est pas non plus oublié. Enfin, il y a des tableaux qui méritent considération, qui sont capitaux, piquants, intéressants, transparents, introuvables, harmonieux, brillants, moelleux, de beaucoup d'intelligence et d'un bel accord, d'une composition large et d'une exécution qui flatte tous les connaisseurs; en un mot, il n'y a pas dans le catalogue un tableau qui n'ait sa bonne «lualité et son honorable mention : c'est exactement comme dans les pensionnats de demoiselles , le jour de la distribution des prix.
Mais le sieur Julliot laisse bien loin derrière lui son collègue Remy ; il justifie d'avance la prolixité et l'étrangeté de ses descriptions. Si le mérite supérieur de certains articles le force à un détail circonstancié et à quelques courtes notes, il espère « qu'ils seront agréés, n'ayant en vue que de faire connaître le genre et l'ensemble de chaque chose, surtout pour l'étranger (|ui n'est pas à portée de voir une collection, dont la vente donne aujourd'hui aux amateurs une occasion, peut-être unique, de se procurer, en
SUK LA Cl lUOSri'K. Trv
un instant, les morceaux les plus rares et (iiii, pour l'ordinaire, coûtent tant d'années et de dilïicultés à rassembler. » Puis vient l'énuméialion des colonnes en fiianit rose, gris, en noir anli([ue, des \ases en porphyre rouge, vert, et en marbre vert antique, serpentin, granit rose et gris, jaune antique, albâtre oricnlal, de prime-verte, et hmiachelle, des tables de ces mêmes substances et encore en griotte d'Italie avec leurs pieds ; des vases en pierre d'améthyste, des coupes de jaspe, de lapis, d'agate d'Orient; de ces eslimables porcelaines du Japon , nommées anciennes première qualité; d'autres d'ancien Japon et d'ancien la Chine, plusieurs d'ancien céladon et de bleu céleste, la plupart ornées de bronzes dorés, de quelques parties des manufactures de France et de Saxe, de précieux morceaux d'ancien laque, meubles importants en marqueterie, lustres, feux de Boulle, et autres, pendules, girandoles de goût et flambeaux en bronze doré.
Il y a un petit préambule pour chaque espèce à laquelle appartiennent ces divers trésors de la curiosité. Ainsi l'ancienne porcelaine du Japon, dont la composition est entièrement perdue, a toujours eu l'avantage d'inspirer la plus grande tentation aux connaisseurs par le grenu fin du beau blanc de sa pâte, le flou séduisant de son rouge mat, le velouté de ses douces et vives couleurs en vert et bleu céleste foncé; tel est le véritable mérite reconnu dans cette porcelaine; aussi tous les cabinets supérieurs en ont été et en sont composés, ce qui seul fait l'éloge du Japon et de ses porcelaines.
Le sieur Julliot indique aussi les origines, les cabinets de M. de Fonpertuis, du duc d'Ancezane, de M. de Jullienne, de M. le baron de Thiers, de M. Boucher, de M. le duc de Tallard, de M. Lalive de JuUy, et enfm le boudoir de M"" la marquise de Pompadour. Parmi les meneilles qui en proviennent, on distingue une précieuse cassette fond noir dont le dessus et les battes forment autant de tableaux
xcvi LETTRE A L'AUTEUR
ravissants par la variélé et le fini des différents sujets, encadrés de bordure à mosaïque, le tout en or de relief ; sur le haut du côté droit du dessus, on voit un riche portique à colonnes et à fronton orné de chimères et griffons; près du [)erron, deux dromadaires, des galères à chaque côté du jiortique ; au-dessous un huffle h-ainant un chariot entouré de trois pagodes; quatre autres pagodes dans le milieu paraissant marcher. Plus bas, est une longue galère en face de laquelle sont six pagodes; sur le côté gauche, on voit aussi plusieurs degrés qui conduisent à un tribunal élevé où siège un bonze, et à peu de distance sont quatre pagodes assises dans une attitude attentive et une autre au bas des degrés ; la face, les côtés et le derrière présentent encore 33 autres pagodes distribuées les unes dans des châteaux, les autres dans des nacelles ; sur le dedans du couvercle, est un cartouche fond noir avec inscription en gros caractères d'or, portant ces mots : Maria van Diemen, et encadrés d'un très-fine broderie en or demi-relief. L'intérieur contient un plateau à grand cartouche fond or à paysages, châteaux tracés à l'encre du pays, entouré d'un filet à lame d'or, et de quatre équerres en broderie et à rosettes en or demi-relief. Le tout renfermé par un dessin courant en mosaïque, et le bord extérieur à dessins de griffons.
Ce meuble précieux est comme de raison un ancien laque du Japon ; ses emblèmes et ses figures n'ont rien d'amoureux, il n'est galant et royal que par la rareté; aussi un sieur Lange le paye-t-il 6,900 liv. pour le céder bientôt à M. le duc de Bouillon.
Toutes les descriptions ne sont pas de celte étendue, mais il en est dont les termes sont beaucoup plus difficiles à comprendre, quoiqu'on ait de la peine à se retrouver dans ce labyrinthe de pagodes.
Cette langue, ou plutôt, cet argot de la curiosité s'est maintenu jusqu'à nos jours, le vocabulaire s'en est même
Sl'M I.A ClIIUOSITi:. xcvii
ciiiiclii ; i'cnlciidais (Icniiriciiiciil un ciiriciix dire (rniic pciuliile, pour la vaiilcr, (ju elle élail lraii(|iiill(' : (|iil'1(11i'iiii qui n'y ajoidail pas malice, ajoula : Oli! oui, car die ne marche |)as.
Il ne liiul pas s'élonner que les cuiieux et ceux (pu vivent de lacuiiosilé aient la prétention d'avoir une langue à eux. La chancellerie, la justice, la hasoche, la bourse, le jiuf, n'ont-ils pas leur argot/ il n'est pas jusqu'à la litléialure qui ne veuille avoir le sien; et cepiîudant Pascal, Corneille, La Bruyère, Racine, Molière, La Fontaine, Voltaire ont écrit la langue de tout le monde.
Le sieur Uemy est à peine reposé des latigues et du succès de la vente Randon de Boisset, qu'il préside, un mois après, à celle des tableaux, dessins, terres cuites, marbres, bronzes, pierres gravées, médailles et autres objets précieux qui'Composent le cabinet du prince de Conti, prince du sang et grand prieur de France. Cette vente doit commencer le 8 avril 1777, au palais du Temple.
Six mois de temps, de celte année, réunissent donc les ventes des cabinets Blondel de Gagny, Randon de Boisset et [)rince de Conti. Le public avait été mis à môme de juger les deux premiers. M. de Gagny, d'un caractère doux, honnête, affable, ne voulait pas jouir seul des richesses qu'il avait amassées; il se faisait encore un plaisir de partager cette jouissance avec tous ceux qui paraissaient le désirer. Français, éUangers, tout le monde était sur d'y être bien accueilli. M. de Boisset, aussi doux, aussi honnête, mais moins communicatif, regardait, pour ainsi dire, son cabinet comme un sanctuaire où tout le mond.e ne pomait pas être admis. Pour y arriver, il [allait être lié avec M. de Boisset, le prier, le solliciter : aussi son cabinet, avec de la célébrité, était, malgré cela, comiu de peu de personnes. Ses héritiers, pour remédier à cet inconvénient, l'avaient ouvert : on en sortait rempli d'adnùration, et partout on se répandait en éloges sur les beautés qu'il renfermait.
v.vm LETTin-: A LAITKIR
Le sieur Heiny ne nous dit rien tle la personne tlu pi'inec lie Conli, il laisse son oraison funèbre aux Bossuet et aux Fléchier du lenips. Mais il paraît que le grand prieur tenait ses tableaux cachés et qu'on en concluait qu'ils ne \alaient pas grand'chose. Le sieur Remy, lui-même, avoue que bien des gens ne regardent cette collection que comme un amas immense de tableaux. En un mot, le prince de Conti était le cardinal Fesch de sou temps, acbetant de toutes maijis et tenant plutôt à la quantité qu'à la qualité.
Cependant, le sieur Remy entreprend de détromper le pul)lic et de le ramener à la vérité sur le mérite de ce cabinet que l'on n'a jamais vu et duquel on n'a pu concevoir que des idées fausses d'après tles propos vagues, tenus par des gens peu instruits et peut-être mal intentionnés. Tout fier de la réussite de ses deux dernières ventes, le sieur Remy annonce que celle-ci est d'une plus grande importance encore, que la simple auc des objets détruira le ridicule préjugé où l'on a été jusqu'à ce jour, et il ajoute : « Depuis le prince de Carignan, aucune vente n'a présenté autant de tableaux de l'école italienne ; l'originalité de ces tableaux ne doit pas être suspecte, on en connaît la filiation ; nous avons cité, autant que nous l'avons pu, les divers cabinets par où ils ont passé, enlin nous n'affirmerons rien dont nous ne soyons moralement sur.
« L'école italienne ne sera pas la seule qui fournira des chefs-d'œuvre : on verra dans les écoles des Pays-Bas et dans l'école française un grand nombre de morceaux des plus grands maîtres et d'un choix exquis. On sera étomié qu'on ait pu ramasser tant de richesses; mais il faut faire attention que depuis dix ans on a eu des occasions fré- (juentcs par la vente de plusieurs cabinets célèbres, tels que ceux de 3IM. de JuUienm», Gaignat, de Choiseul, Leml)ereur et autres.
« Toutes ces richesses ne sojit pas les seules qui composent ce cabinet : on y trouve des dessins |)récieu\, des
SI i{ i.A ciKiosril':. x.-.ix
bronzes t'gyplit'iis cl (■•lriis(|ii('s, des lias-rdicrs .'iiili(|ii('s de iiiarbiv, (les lencs euiles de Diunicsnoy, grand nondjic de pierres giavées anlHiues el' modernes, des médailles g"ree(ines et romaines, de Irès-bclles pcndnies, des montres, des tabatières d'or, des bijoux, des elaveeins. »
Grâce à la pompe et à l'autorité de cet avertissement, grâce à l'eiilbonsiasme du ealalogue, malgré la recommandation des origines les plus lionorables, malgré le succès des dernières ventes, le total ûc. celle-ci s'élève à la somme de 1,086,233 liv. 6 s. Mais ce n'en est pas moins une vente à peu i)iès mancpiée. Ixs 871 lableaux ne produisent que 880^000 liv., tandis qu'à la \enle llandon de Boisset, 238 tableaux seulement, produisent presque autant. Un autre symptôme indique que, sans avoir vu le cabinet du grand prieur, le public l'axait convenablement apprécié, et que ce cabinet était bien connu des gens de la cour, car cette réunion brillante de curienx de tout l'ang et de tout état qui se pressait à la vente de Boisset, déserte celle du prince de Conli. On dirait aux noms roturiers des aclieteurs que la révolution et l'émigration ont commencé. On ne voit dans la liste des curieux renommés que le comte de Merle et le vicomte de Cboiscul; puis apparaissent, de loin en loin , les noms de M. de, Jumilbac, d'un comte Baudoin , d'un cbevalier de Launay et de quelques abbés très-peu connus, dont un revend 399 liv. 19 s. un prétendu (îérard Dow qu'il avait payé 1,050 liv. Mais, en revanche, les marchands abondent, et presque tout le bon, le médiocre et le mauvais revient dans les mains des Remy, des Paillet, des Miliolti, des Langlier, des Lebrun, (]ui probablement avaient été les pourvoyeurs du prince de Conti.
Ces conjectures ne sont pas prises au hasard dans le catalogue que j'ai sous les yeux et qui me vient de la dernière vente de M. Woodburn, marchand anglais d'un grand renom. Il y a de précieuses annotations faites pai' celui qui a marqué les prix et les noms des acheteurs.
c LETTRE \ L'AUTEUR
quoiqu'il ) ait dans ces notes un parti pris de décrier, ce qui me ferait présumer qu'elles pourraient bien être du sieur Glouiy, si dédaigneusement traité par le sieur Remy dans le préambule du catalogue Jullienne, il y a de piquantes révélations sur le goût des curieux, les manies des marchands, la sincérité des catalogues et l'état des tableaux^ déjà en grande partie souillés par les méfaits de la restauration. Ces notes sont d'ailleurs écrites par un lionnue du métier, ayant beaucoup vu et beaucoup retenu; le style et les fautes dont il abonde indiquent une origine italienne; ce qui pouvait encore se rapporter au sieur Glomy qui aurait francisé l'orthograplie de son nom.
S'il faut en croire la préface manuscrite de cet annotateur, dès 1777 et même bien avant, voici ce qui se passait dans le domaine et dans le commerce de la curiosité.
« Celui qui a fait ce catalogue parait si ignorant dans les descriptions, qu'il a pris pour excellent ce qui est mauvais, pour original ce (jui est copie, pour Italien ce qui est Flamand et Hollandais, confondant les anciens avec les modernes, ne connaissant pas même les peintres vivants; ne pouvant juger de la condition et de la conservation des tableaux, ne sachant pas que les tableaux frottés, usés, effacés perdent beaucoup de leur mérite parce que les beautés de l'art sont loin , lorsqu'un tableau a perdu avec ses glacis, le fini et l'harmonie; il ne reste plus alors que la composition : encore perd-elle beaucoup de son premier éclat, parce (pie l'effet, qui est une grande partie dans la peiuture, a disparu. »
« Les marchands, gens ignorants, fondent leur commerce et leurs connaissances sur l'intrigue des catalogues. Ils payent inconsidérément ce qui est copié, gâté, repeint, un tableau faux, racconunodé, connue un tableau vrai et bien conservé: tout leur est indifférent pourvu que le catalogue ait parlé; c'est là toute leur gai'antie.
« Les marchands sont intéressés à soutenir la réputation
J^UR I,A r.T'RTOSITK. .:i
<lo Unirs (loN.iiicicrs ([iii oui placr clio/ les anialcurs, de mauvais lal)lean\ à des prix ('\ai::(''r('S. Ils so rriinissoiil pour accivclil«M" c(>s iiiènics lahicaiix en les poussant dans les V('nf(>s pnhiicpios; les calaloi^iics lails |>ar les coniidiccs des iiiaicliaiids, ne sonl éciils que poni' induiie en erreur les acheteurs ; toutes les histoires qu'on y dt^'hite ne mettent ni eonq)osilion, ni dessin, ni couleui" sur les lahicaiix, et ne peuvent les faire devenir hons quand ils sont mauvais.
« Les tableaux portent avec eux leur origine, leui' existence, leur vrai mérite, leur nom, leur conservation, leur originalité. Tl ne faut croire <jue ce qu'ils monlrenl aux yeux; il est vrai que la connaissance des tableaux demande une étude très-grande pour distinguer, soit l'originalité, soit le faire; il faut être artiste et savoir opérer, ou, au moins, avoir beaucoup vu pour reconnaître les diveises manières; les Italiens peignent autrement (jue les Flamands, les Français diffèrent des Espagnols, et les Hollandais ont une tout autre façon de faire que les Allemands. Poui" arriver à cette appréciation, il faut de longues et de nombreuses études, il faut faire des voyages, voir l'Italie, la Hollande, la Flandre, l'Angleterre, y examiner les célèbres collections, les églises et les ouvrages qu'on y conserve des plus célèbres peintres,
« Les copies sont rarement correctes de dessin, elles
pèchent par la sécheresse, la dureté et la crudité, ou bien elles sont moljes et froidement faites. Il y a une certaine peine qui résulte de l'incertitude d'un pinceau cherchant par l'imitation les formes d'un dessin ou les tons d'une couleur qui ne lui a])partiennent pas. »
Quand on songe que tout cela se pratiquait il y a plus de 80 ans, que la restauration inintelligente et la fabrication frauduleuse ont perfectionné leurs méthodes , que cette manie de la plupart des curieux d'avoir des tableaux brillants, d'un éclat et d'une fraîcheur empruntés et démentis par leur âge, les condamne périodiquement à l'in-
.;ii LETTIIF. A J/AUTEUll
juro (lu IVotleineiil et à l'excès du vernis, on se demande s'il existe encore quelque chose des vieux tableaux qui courent le monde, et si, à vrai dire, ceux qui dépérissent dans les grandes galeries ne valent pas mieux que ceux que l'on galvanise malgré eux. Ces tableaux que l'on appelle anciens deviennent chaque jour antiques, c'est-à dire qu'ils s'éteignent et disparaîtront peu à peu, comme les peintures des Grecs et des Romains, et comme les h-esques de la Renaissance.
Le sieur Remy fait, dans la description de chacun de ces tableaux, les efforts les plus persévérants pour qu'ils trouvent acheteurs, il n'épargne "aucune des qualifications louangeuses de la flatterie commerciale, mais en même temps son annotateur est sans pitié, et plus l'un vante, plus l'autre déprécie. Mais il faut le dire, dans les jugements portés par le sieur Glomy sur la plupart des tableaux du cabinet Conti, on reconnaît bien le désappointement et l'amertume d'un homme qu'un rival plus heureux a, du haut de je ne sais combien de catalogues et de ventes accumulés, condamné à l'encadrement perpétuel des dessins. Il n'y a (ju'un marchand qui puisse parler ainsi de ses confrères; un curieux, si trompé qu'il eût été, n'avouerait jamais à ce point sa duperie. Il n'y a personne de plus facile à abuser, et de plus diflicile à désabuser qu'un curieux.
Cependant un petit nombre de tableaux échappe à la sévérité des sentences du sieur Glomy, à l'aide de circonstances atténuantes, et encore en est -il fort peu qu'il veuille bien louer complètement.
Il admet pour vrais trois Paunini, un Augustin Carrache et un Luca Giordano; une Élévation de croix par Rubens et (pii avait appartenu à Rigaud, peintre du roi et qui en faisait grand cas, est, selon le sieur Glomy, une belle esquisse peinte sur papier collé sur toile. Il y a un certain mérite dans quel(|ues pai'ties de cet ouvrage bien conservé.
Ln Saint François distribuant l'aumône aux pauvres par
sir. 1. V r. I KKisl l'K nii
Jean .Miel, lui paiail tuijAiiial. (Jiio'uiiic |>liisi('iiis li-iiiiis ait'iil \»oiiss('' ail noir, il parait assez bien coiisoivé; mais le lahleaii n'osf pas un des (iiis do ce rnailrc. Ceux (jii'il a peiiils sur cuivre sont de nieilleure qualité; mais les mieux étudiés, les plus (iuis et les plus rares sont ceux (pi'il a r;iils sur des fonds d'arp;ent.
Ia' sieur (doinv, en parlant d'un 'ahleau <le Cuyp, ajoute" : i< Ce peintre est à peine connu à l'aris, où il y a très-peu de ses ouvrages. La plupart sont en Hollande et en An<;leterre où ils sont très-recheicliés, encore n'est-il connu en AnglcteiTC que depuis une douzaine d'années. »
Le Samaritain, dont on connaît l'estampe sravée par Rembrandt lui-même, a bien quel(|ue mérite, mais il est trop clier à l,1oO liv. quoiqu'il en ait coûté 1,5S0 à la vente Ghoiseul.
Un autre lableau provenant aussi de la vente Cboiseul est beaucoup mieux traité, c'est un Gérard Dow représentant une vieille femme tenant de la main gauche un lièvre (|u'une jeune tille paraît lui marcbander: celle-ci a la main droite appuyée sur un seau de fer-blanc. Derrière elle sont un homme et une femme qui entrent dans la cham])re; l'appui de la fenêtre au travers de laquelle on voit ces personnages, est chargé d'un paon , de plusieurs canards, d'un morceau d'étoffe de laine, d'un travail admirable; audessous un bas-relief taillé dans la pierre, sur lequel se détache une cage à poulets, d'où sort la tète d'un coq qui mange dans une terrine. Le marchand l^anglier paye le faire de ce tableau, car la composition doit être donnée par-dessus le marché, 20,000 liv. Le sieur Glomy en eût bien donné 15,000 liv.; le lièvre, le seau, la marmite, lui arrachent une admiration qu'il accorderait à peine à une belle Descente de croix. Gérard Dow, exalté pour sa composition, et le Samaritain de Rembrandt trouvé trop cher à 1,150 liv., voilà le goût du personnage!
Le Bois de La Haye, ])ar Paul Potier, (pii venail, comme
civ I.ETTliE A L'AUTEUR
lo (iérard Dow, clo la cuUoctioii Clioisoul, où il aAail (''!('' vendu 27,400 liv., est aussi déclare original et tiès-consené. La vérité de la nature, qui élait le grand mérite de ce maître, se trouve dans toutes les parties du tahleaii. Le marchand Langlier, un des plus intrépides aclieteurs de cette vente, le paye 19,000 liv. Le même Langlier obtient pour 2,401 liv. seulement, deux J. Ruysdael, représentant, l'un la Vue de Schevening, l'autre un Rivage bordé de dunes fort élevées et une vaste étendue d'eau. Il est vrai que le sieur Glomy, tout en reconnaissant que les deux tableaux ont quelque mérite, ne leur trouve pas le beau ffiire et la brillante touche que Ruysdael avait, lorsqu'il peignait une Chute d'eau, une Forèl avec des arbres à écorce blanchâtre, comme le tremble, le bouleau.
Le sieur Glomy reconnaît du mérite à deux tableaux de fleurs, d'insectes et d'oiseaux de Rachel Kuysch; il est aussi satisfait d'un Marchand d'orviétan par François-Paul Fcrg, peintre allemand, mort en 1756 à Londres, où ses ouvrages sont très-estimés. Ce tableau est bien conservé , la touche en est fine et spirituelle, la composition agréable. Il y a fort peu d'ouvrages de ce maîlre en France. Son genre est entre Polembourg et Breemberg.
En général le sieur Glomy se mon Ire plus indulgeid pour les tableaux flamands ou hollandais de celle collection que pour les italiens ou les français.
Cependant le Maréchal à la forge, par Lenain, lui paraîl un des meilleurs de la main de ce maître, par la lumière, le dessin et la vérité. Il admet pour originaux, et il loue franchement un Paysage avec des baigneuses, par La Hire, Éuée qui sauve son père Anchise, par Carie Yanloo, et quelques Marines par Vernet ; mais il ne peut pardonner à Greuze la Prière à l'Amour. « Ce tableau est original , mais d'un pinceau lourd, d'un maniéré bien éloigné des belles formes de l'antique. (On ne sait pas trop ce que l'anlique vieni faire ici.) L'Amour esl d'im dessin boudiné
suit I, A crmosri'K. i;v
(|ui l'ail voir \c |»(MI de science (|iie l'ailisle possède dans celle pai'lie. »
La coiilroverse du si(Mii'(iloMi\ liiiil avtM- les lal)leaii\, el pour le resie de la venle, on reioiidx' dans le catalofiue non conlesié. Le pi'ince de Coiili a nn assez ficand noml)re de gonaclies par Willielni l>anr et d'anlres peinires allcniands cl (laniands, el de minialnies par Cliailiei' ; mais il n'a pas nn seni INiilel. Les dessins jn'ovienneni en fzrande parlic des colleclions Crozat, MarieUc, Lcnipcreur. Un Paysage, dans lequel on voil nn homme prosterné devant nn vieillard qu'accompagnent deux Anges, c'est-à-dire le snjel (le la gravure des Anges chez Aliraham , se vend 320 liv. C'est le prix le plus cher payé pour un dessin de Remhrandl, dans les ventes faites jusqu'à ce jour. Deux portraits de femme, par Cornélius Visseher, se vendent 580 liv.; un su|)erbe dessin à la sanguine, par Bouchai'don, projet de fontaine représentant Mercure qui ramène Hercule des enfers (singulière idée ponr une fontaine), 501 liv.
Il y a 26 teri'es cuites de Du([uesnoy, les autres sont de Bouchardon, Clodion, Pajou, De la Rue. Les hronzes viennent, pour la plupart, comme les dessins et les terres cuites, des ventes précédentes. Quant aux pierres gravées, le sieur Remy en abandonne le catalogue au sieur IMilliotti, antiquaire du prince. Les 450 morceaux de cette collection ne se vendent que 43,810 liv., ce qui indique qu'elle se distingue aussi plutôt pai- la quantité que par la qualité.
Le grand-prieur a le goiit des bijoux. La vente de cette partie commence par une boîte en or à deux tabacs, de 2,120 liv., de forme ovale, ornée de trois beaux camées, dont un Bacchus, gravure antique sur onyx brûlé; c'est la plus belle de la collection. Puis viennent des boîtes de toutes los formes, ciselées, émailléos.
Dans les pendules, on ne distingue qu'une pendule de 3,501 liv., à sphère mouvante, exécutée d'après les tables de MM. Cassini et de La Lande. Parmi les douze montres,
..VI LETT[\E V I/AUTEIR
(»n on remarque nue de (330 Ih., composée et exécutée par le sieur d'Ivernois. Cette montre est à secondes, concentrique, disposée pour les o])ser\ations et expériences de pliysique; elle est à deux cadrans et à répétition d'heures et de (juarts, au moyen d'un degré et <Viine aiguille qni marque le nîouvement du soleil.
Après ces trente années de grande agitation, le mouvement de la curiosité se ralentit un peu. Cependant il se produit, mais à de plus rares intervalles, quelques belles ventes, jusqu'au moment où la Hévoluliou vient troubler le monde des curieux et de la curiosité.
Ainsi, en 1770, Lebrun, assisté de Julliot fds, procède à la vente des tableaux, dessins, estampes, tigures de bronze et de marbre, morceaux d'histoire naturelle, vases, porcelaines, meu])les de BouUe et antres effets précieux, qui formaient le cabinet de M. Poullain, receveur général des domaines du roi.
M. Poullain était lui-même peintre et dessinateur, et il consultait son ami le peintre Casanova. Il cultivait aussi les sciences et la littérature. C'était un curieux conqilet. Les beaux tableaux de sa galerie avaient été dessinés par Moitte, et Basan en avait fait exécuter les gravures, qu'il est diflicile de trouver en belles épreuves, et qui font pendant à celles du cabinet du duc de Choiseul.
Cette collection ne contenait ([u'une douzaine de tableaux de l'école italienne ; mais elle était riche en 11amands, et l'on y voyait quelques beaux Claude, dont le Canqjo-Vaccino.
La plupart de ces tableaux venaient des cabinets Monlmartel, comte de Bruhl, Blondel de Gagny, prince de Conti, Lubbeling, Randon de Boisset, comtesse de Veri'ue, duc de Choiseul, BiaamUamp, prince de Carignan.
On i('niar([ue, dans cette vente, une Sainte Famille, de liubi'ns, vendue 11,000 li\. » s.
s ru I A cruidsi ri;. cvn
Une Fùle tlo vill;i<;o, de Tciiicis «,!)!>!! liv. >« s.
Une Femme qui verse du l;iil, [)ar (iérard Dow 10,700 »
Mais, en général, malgré la lépulalion et le mérite réel de ces la])leaux, les prix l'aiblissenl. Les nobles acheteurs deviemienl rares, et l'on n'y voit tigurer que le prince de Rohan-Chabot, MM. de Cossé, de Merle el d'Orsay.
ÏAi vente des tableaux d'Italie, de Flandre et de Hollande, de M. le comte de Vaudreuil, grand fauconnier de France , laite par Lebrun, relève la curiosité de son apathie.
On y achète, pour le compte du roi et pour rorneni'.'nl du Louvre :
La Reconnaissance de Laban et de Jacob, par Piètre d(^
Cortone, de la galerie Barberini 35,901 liv. » s.
La Vierge assise, tenant l'Enfant Jésus
sur ses genoux, par Murillo Î),0()1 »
(Ce tableau avait été paj é lO,!)!)!) Tia . à la vente Randon de Boissel.) Le Portrait de la- femme de Rubens et
de son tils 20,001 1
(Il avait été vendu 20,000 liv. à la vente La Liv e, et 18,000 seulement à la vente Randon de Boisset.) Le Président Richardot, par Van Dyck. 1i,S20 »
(Vendu 9,000 liv., vente Gaignal; 10,400 liv., vente Randon de Boisset.) Deux tableaux, sous le litre des Philosophes, par Rembrandt, gi-avés par
Surugue 12,999 19
(1 4,000 1. , vente Randon de Boisset.)
Une École , par A . Van Oslade 6,601 »
La Vue d'un canal l'hiver, par Is. Ostade. 6,00 1 »
Les Prix de l'arc, par Van der Helst. . . 10,010 » (Du cabinet Locquetd'Amst(Mdam.)
cviM LETTRE A L'AUTEru
La Marchande de poi\i'o, par (îérnrd
Dow 16,0)01 liv. )i s.
(15,500 1., venle Randon de Boisset. ) La Chasse au cerf, par Wouvermans ,
gravée par Moyreaii 9,001 »
(6,620 1., vente de Cagny ; 7,001 1., vente d'Aginconi't.)
Vue Prairie, par Paul Potier 15,000 )^
(4,911 1., vente Jullienne; 8,001 L, venle duc de Choiseul; 9,530 liv., vente prince de Conti; 7,311 liv., venle de Pange.)
Une Mer agitée , par Backhuysen 4,300 »
Le Portrait de Pjnacker, pai- Ary de
Voys 1,802 »
Vu Paysage, par Adrien Van de Velde. 19,910 »
( Du cahinet Lu])beling, d'Anislcrdani; 20,000 liv., venle Randon de Boisset.) Vue de Schevening, par G .Van de Velde. 0,80 1 »
(5,072 hv., \ente prince de Conti.) Une belle Prairie, par Karel Dujardin. 8,901 »
(5,500 1., venle Randon de Boisset.) Les 92 tableaux de la venle produisent 381,920 liv. 19 s.
Enfin le 18 février 1793, la grande curiosité franç^aise du xvni'' siècle rend son dernier soupir dans la vente des lal)leaux précieux des écoles d'Italie, de Flandre, de Hollande et de France, des figures et bustes en mai'bre, groupes et figures (le bronze, vases, colonnes et coupes de marbre et matières rares, de granit, de serpentin, porpbyre rouge et noir, liehes meubles et cabinets de marqueterie de Boulle, porcelaines anciennes et rares du Japon et de la Cbine, tasses, coupes et échantillons précieux d'agalc orientale, pcîubdes, feux et bras dorés, girandoles de grands mo-
>i i; L \ (;ri(i()>i 1 i;. cix
(icics, p;iia\('iils (le la»iii(î cl aiilivs ohjr-ls, bajoues de pinrc yraYoes, luiiiialiircs dr l'clilol, de, de., le loiil pioNciiaiil (lu cahijid de Icii iM. (Ilioiscnl-Piasliii.
Celle eolledion a\ail élé eoiiinieiieée en 1750 [)ar le |)èi'e (lu dernier possesseur; il avait d(!'bulé par deux niaji;nifi(|ues (ÙMard Dow, le lanieux Colombier de Wouwerniuns et l'Enibar([ueinenl des vivres, par Bergiiem ; il y avait ajoiilé le Kaiieoiiiiier et plusieiiis beaux porirails par Rubens, deux friands paysages de Claude, une Sainte Famille par Rembrandt, une Prairie par l*aul 1*oII(M", un piéeieux Inb'rieuid'Ostade, des paj sages de Kari 1 Dujardin, d'Adrien Van de Velde, des fleurs de Van Hujsum.
Les grands aebeleurs manciuaient, la possession de ces richesses de l'art pouvait paraître dangereuse ; l'argent était rare et cependant les belles choses de cette collection atteignent de hauts prix; il est vrai qu'elles sont presque toutes rachetées par M. de Choiseul-Praslin ou par M. Paillet (jui dirigeait la vente et qui, probablement, achetait pour le même compte, à savoir : . i
Un Joueur de musette, par Van Dyck 8,800 fr.
Deux Teniers ^9,:^o0
Un Adrien Van Ostade 7,950
Un Gabriel Metsu 6,051
L'Embarquement des vivres, par Berghem... 17,601
Un Paysage, du même 9,200
Le Départ poui- la chasse , d'Adrien Van de
Velde 7,021
Un Paysage, par le même f^. 6,700
Des enfants et des jeunes filles prenant des oiseaux, par Van der Werf 33,500
r , r' AT^ I 33,500
Les deux Gérard Dow '
Une Flotte, par Guillaume Van de Velde 6,980
Un Intérieu)', de Terburg 15,501
Ces tableaux, rachetés par la famille, ne sont adjugés
ex I.KTTKE A L'AUTEUR
(lu'apiès enchère, et quelques autres acquéreurs paient de liants piix.
Ainsi, le Roi de la fève, par Jordaens, est \endn 6,0^0 lu. à M. Vautier.
Le Portrait de M"" de Boonen, par Uubens, 7,750 fr. à M. Lebrun.
La Sainte Famille, dite le Ménage du menuisier, par Rembrandt, 17,l!20 t'r., au môme.
Un Intérieur, d'Adrien Van Oshidc, 10,001 ir. , à M. Maurice.
La Prairie, par Paul Potter, 28,200 fr., à M. Lebrun.
La Ferme au colombier, par Wouwennans, 37,500, IV., à M. Dauchet.
Fleurs, par Van Huysum, 9,201 fr., à M. Chardin.
Ces prix sont-ils payés en argent ou en assignats, c'est ce que le catalogue ne dit pas; il annonce seulement que la vente sera faite publiquement, en défait, au plus offrant et dernier enchérisseur , en la manière accoutumée et au comptant.
Du reste, l'activité du commerce de la curiosité ne date réellement en France que du commencement du xviii" siècle, ainsi qu'on peut en juger par le document ci-après :
AJIREST DK LA CUUli DU PARLKMI.NT PORTANT DEFENSE AUX PARTICULIERS DE FAIRE AUCUNE VENTE PUBLIQUE DE TABLEAUX, DU 31 MARS 1685.
Entre Nicolas Drouart, bourgeois de Paris, appellant de la sentence rendue par le lieutenant-général de police le 14 janvier 1684, par laquelle^ ponr l'entreprise par lui faite sur l'art de peinture et sculpture, il est condamné en cinquante livres de dommages-intérêts envers les intimés ci-après nommés, et en trente livres d'amende et aux dépens, avec défense de plus entreprendre sur ledit art, et à Jean Rolland, sergent à verge, de faire à l'avenir pareille vente de tableaux sur plus grandes peines, d'une part;
Et les jurés et communauté des peintres et sculpteurs de cette ville de Paris, intimés, d'autre part;
Après que Baudouin, avocat pour l'appellant, et Verouneau pour les intimés ont été ouïs ; ensemble Talon pour le procureur-général du Roi : l.a Cour a mis et met l'appellation et ce dont a été appelé au néant; émen- (lant (b'chargela partie de Baudouin des condamnations portées par ladite
Si;|{ l,\ CIIIUOSITK. CXI
seiilciice et iiKaumoiiis lui lait déiciises de faire aucune vente et commerce de tableaux ; et ayaut égard aux conclusions du procureur-géuéral du Koi, ordonne que les statuts et règlements de la coniinuiuiuté des peintres seront exécutés; et en conséquence fait défenses à toutes personnes, de quelque (lualité et condition qu'elles soient, de faire faire aucune vente publiiiue de tableaux, excepté dans les inventaires et saisies, qu'au préalable ils u'en ayent obtenu jm'i mission du prévôt de Paris ou de sou lieutenant civil, signifiée au syndic de la cnmimuiiauté des peintres, à peine de mille livres d'amende et de confiscation. Fait en Parlement, le trente-unième mars mil six cent quatre-vingt cinq.
[Hrijlcincnts, sfiiti'ts et (irrrts rt>/(ifif<! à lu Ciiviiiiiiiiiiutr de Sniitt-Lur.)
Il ne laut i)as allrihtier uniqiu'inciil au pcrleclionnomenl (lu fioiil, au raKiui'Hient des manières et à ranioiu' de l'arl, l'ardeur des curieux et le grand nombre de collections qui servent comme d'illuslratious au wni* siècle. Le système de Law et les fortunes qu'il tit et délit si rapidement, y ont une bonne part. Poiu' (pielques rares curieux tenaces, heureux de la possession, la plupart sont très-mobiles dans leurs goûts, leur vie se passe à échanger et à brocanter; les héritiers n'ont nullement l'esprit de conservation hollandais, et ils battent monnaie sur les cendres à peine refroidies de leurs auteurs. Les œuvres les plus sérieuses passent du cabinet des graves magistrats dans les boudoirs des demoiselles de l'Opéra ; c'est une espèce de partie de volant dans laquelle la bourgeoisie et la noblesse se renvoient si vite ces chefs-d'œuvre de l'art, qu'on ne sait vraiment à qui Us appartiennent.
Ce mouvement de ventes trompe sur l'inventaire réel de la curiosité pendant cette période. 11 est beaucoup moins riche qu'on ne se l'imagine : quand on y regarde de près, on voit que les mêmes objets, surtout en fait de tableaux, reviennent souvent sous le marli^au du commissaire-priseur.
L'école italienne en particulier est très-pauvre et se com- ])ose d' œuvres très-contestables : c'est un tableau de Pierre deCortone, une manière de décoration, qui se vend le plus cher! L'école espagnole se produit timidement par quelques
ex II LKTTUK A l/AlTEUll
iiisigniliaiils Mmillo, dans les derniers rangs de l'école na[)oli(aine, Velasquez est à peu près inconnu.
Dans Vécole française on ne rencontre que très-rarement les œuvres de ses plus grands maîtres, le Claude el Poussin. Leurs lableaux n'obtiennent que des prix médiocres, et toute la faAcur se porte sur des contemporains dont on cherche aujourd'hui les noms dans les souvenirs de l'érudition. L'école allemande ne figure que pour mémoire.
Ce sont les écoles flamande et hollandaise qui jettent le plus grand éclat. Le réalisme, s'il m'est permis pour des choses d'autrefois, de me servir d'un mot d'hier, est partout : il règne dans les mœurs, dans la littérature, dans la philosophie elle-même, et il chasse l'imagination du sanctuaire de l'art, son dernier asile. Dans cet empressement d'appréciations et de jugements sommaires on n'étudie pas la composition, on va droit à l'exécution, l'esprit se récuse et les yeux seuls décident. Ce n'est pas un égarement complet du goût, mais c'est souvent une partialité qui conduit à de regrettables injustices. Ainsi le chevalier Van der Werf et sa porcelaine sont souvent préférés à Metsu ; Schalken et son éternelle chandelle jettent un plus grand éclat que rimmortelle lumière de iîembrandl; Rubens el Van Dyck obtiennent quelque justice pour leurs portraits, mais Subleyras, Lemoine et Gérard de Lairesse disputent la préséance aux saints tableaux de ces héros de l'art flamand. Van Huysum qui ne \oil qu'un coin de la nature, quelques fleurs, un nid d'oiseau et dlinnocents reptiles, marche avant Berghem, Karel Dujardin, Bothet Van de Velde, ces peintres de tous les charmes du ciel, de la terre et de l'eau. Bujsdacl est caché derrière ses buissons, comme s'il lui fallait arracher, l'escopette à la main, le vrai prix de ses tableaux ; Hobhema est encore endormi dans les marais de la Frise; Wouwermans méconnu de son époque, mais qui a pris favenr dans le 'siècle dernier connue aujourd'hui, court en avant d(! sesiivaux au galop de ses cbevaiix de chasse et de guerre.
srii 1. A c.ntiosiTK. cxiii
Le vrai fioùl do l'ail no se iclroinc (|ii»' dans les (■(illcclions (le tlossins vi ireslampes : là, rcnaissriil tons les niaî- Iros, dans la richesse si variée de la composition et du style, (yest en ([nel(|nc laçon le panorama de loiiles les écoles et de lonles les épocjnes. Ce sont les peinlrcs qui vulf-arisenl el étendent leurs tableaux par le burin ou par l'eau-forte. Ce sont les maîtres graveurs qui dépenscmt, pour la re])i()duction des œuvres d'autrui, presque autant de talent que pour des compositions originales; ce sont ces inventeuis de la pointe et du burin qui créent à leur tour, comme si la toile et le pinceau n'existaient pas; et cela, dans tous les temps où l'art a tleuri, dans tous les pavs où a été conq)ris le sentiment de ses perfections et de ses jouissances.
Que si l'on songe au temps (jui s'est écoulé depuis l'époque qui me suggère ces réllexions, et aux événements de la fin du siècle dernier et de la moitié de celui-ci, on sera moins étonné du triste état dans lequel se trouve aujourd'hui la curiosité. 11 n'\ a plus d'étude possible de l'art (]ue dans les grandes collections publiques, et les curieux en sont réduits à se disputer à grands coups d'enchère (pieUpies débris dont l'originalité est incertaine; mais c'est une laison de plus pour reprendre et continuer celle revue rétrospective dans d'autres pays.
Vous avez remaïqué comme moi que la curiosité a souvent été en France une affaire de vanité et de mode. Il en est de même en Angleterre, et encore à un plus haut degré; la curiosité y est un passe-temps de l'aristocratie et de la grande richesse.
Quand l'Italie eut renoncé à tous les arts, excepté la nuisique, ce fut la Hollande qui devint la terre classique de la curiosité. Tout y conduisait : l'isolement de ce pays, ses villes nond)reuses, le caractèi'c et les habitudes de ses habitants, leur esprit d'ordre et d'économie, l'accroissement de fortune qui en résultait, l'absence de ce mouvement du bel esprit, de la conversation et de la société, vraie cause de
cxiv LETÏKE A L'AUTEUR
l'inslabililé de nos goûts, la vie recluse et sédentaire dans des demeures dont il faut orner les murs, parce qu'une grande partie de la vie se passe à les regarder. Aujourd'hui encore, à Amsterdam, quand on quitte les bords de l'Amstel ou la ville des juifs, pour entrer dans ces rues silencieuses dont le milieu est occupé par un canal, rues vénitiennes, au ciel et au soleil près, quand on examine ces maisons qui conser^ent un air de gravité espagnole, leurs façades si propres, leurs perrons aux marches et aux balustrades si luisantes, quand on aperçoit, par l'indiscrétion d'une porte entr'ouverte, les vestibules de marbre, on se laisse facilement aller à l'idée que ces demeures sont tout aulant de sanctuaires ornés par la curiosité. On cherche à toutes les fenêtres l'image du bourguemestre Six, telle que nous l'a donnée Rembrandt; on éprouve à plus forte raison la même impression dans les villes de l'intérieur où il n'y a pas de mouvement commercial, à Harlem, à Leyde, à Utrecht, à La Haye.
Ce n'est malheureusement aujourd'hui qu'une illusion ; la Hollande, tardivement, à regret peut-être, a courbé son originalité sous le niveau de civilisation commune qui donne à tous les peuples le même cosUmie, la même pâture, les mêmes plaisirs, et contre laquelle il n'y a d'auhe protestation que celle de l'entêtement du langage. Les villes de Hollande ont des bourguemestres qui ressemblent à nos maires, des médecins, des avocats, des négociants, des banquiers, des spéculateurs qui n'ont nulle idée de l'ait pour l'art, la gravité des matrones a fait place aux airs évaporés, et l'ampleur de leurs formes naturelles n'a même pas préservé les fennnes du mensonge de la crinoline.
La curiosité a eu son âge d'or en Hollande, il y a environ deux siècles. C'était l'époque des succès de ce pays en tous genres : après avoir arraché son sol à la mer et sa foi à l'Inquisition, il avait, sans autre force que sa persévérance, triomphé de tous les despotismes, donné un libérateur à
SUR LA ClHIOSITi;. cxv
rAiiploliMTC cl litmiilir l'orgueil le plus iiisciisc'' (|iii ail jamais ciillr le cd'iir d'iiii roi. J.a llollaiulc (tinrail alois iiii asile à toutes les hardiesses de l'espril, un caiMMcl ({'('liidc à toiiles les invcstiiialions do la science, cl clic loiidail une école de [)ciiilLiie nationale; mérite rare (jui n'appartient qu'à ce petit pays et à l'Italie, de glorieuse mémoire.
En quelques années, ces villes où la curiosité n'avait d'autre aliment que les tulipes et les vases du Japon, fuient peuplées de peintres, de graveui's et de curieux; et comme, à cette époque, les tableaux peints en Hollande n'en sortaient pas, car ce fut de Piles (|ui le premier en apporta en Fiance, on peut se faire ime idée de la richesse de ces collections dans lesquelles s'accumulaient les peintures des Rembrandt, des Berglicm, des Both, des Miéris, des Gérard Dow, des Karel Dujardin, des Paul Potier, des Oslade, des Van de Velde, des Backhuysen, des Metsu, des Terburg et de leurs nombreux élèves; tous ces maîtres étaient aussi habiles dessinateurs que grands peintres. Les portefeuilles se remplissaient de leurs esquises, de leurs dessins tinis, et de leurs eaux-fortes, ces brillantes improvisations, si variées, de la gravure. Cet arl lui-même était poussé à sa dernière perfection : non -seulement il reproduisait les œuvres des peintres hollandais, mais sous le burin des Pontius, des Bolswert, des Voisterman, une espèce de fraternité s'établissait entre la peinture hollandaise et la peinture flamande. L'art du peuple libre tendait la main à l'art du peuple encore asservi, et pendant que les grands maîtres de la Hollande, tout entiers à la reproduction de la nature et des mœurs de leur pays, se contcnlaicnt de l'admiration et de l'amitié de quelques échevins et de quelques marchands intelligents, Rubens, Van Dyck, Jordaens, Téniers, un peu coureurs comme tous les artistes (pie l'amour d'un pays libre ne rattache pas au sol , travaillaient pour les empereurs, les rois, les archiducs, les princes, les grands seigneurs et les riches confréries.
ex VI LETTRE A LA UT EUR
La touchante liistoire de la pauvreté de Rembrandt, de cette déiresse qui le force à se séparer de ses chères reliques, histoire qui, grâce à vos patientes recherches, est aujourd'hui, pour l'honneur du peintre et de l'art, substituée à une réputation mensongère d'avarice et d'avidité, donne une idée dn pénible labeur des grands maîtres de la Hollande.
Et même dans le siècle suivant, à une époque où la France commençait à connaître et à apprécier le mérite des peintres et des graveurs hollandais, les prix de leurs œuvres ne s'étaient pas sensiblement élevés. Les meilleurs tableaux se vendaient encore ponr quelqnes florins; en 1735, la vente de la collection du célèbre amateur Van Hubs, bourguemestre de La Haye, à laqucUe on distinguait, parmi les acheteurs, les premiers curieux du pays, MM. Van Lcyde, de Buren, de Rover, Tonneman et plusieurs étrangers, ne produisit que 9,73;2 florins, 20,437 francs. Voici à quels prix y furent vendus les trésors de la gravure :
225 pièces de Lucas de Leyde 3 louis »
21 7 d'Albert Durer, sur cuivre .
296 bois. ' ^
^248 de H. S. Beham
100 de H. S. P
1,690 de Hollar 40 »
157 d'Israël de Mecken » 1/2
1 47 de George Penz 1 1/2
369 d'Aldegrever 27 florins »
864 des plus anciens maîtres hollandais et flamands 17 »
212 de Berghem 41 »
141 de Waterloo 12 »
1 30 de Swaneveldt 12 »
438 d'Adrien Van de Velde 40 »
Enlin l'œuvre immortel de Rembrandt, contenant, entre autres, le rare portrait de
s un LA eu Kl OS m:. cwn
l'avoral Tollin^, deux belles (''|)r('ii\('s do la
Pièce au\ eeiil lloiiiis, la Méclée au homiel,
Asselyii au elievalel, le grand Coppenol au
loiul blanc, ;{!) paysages, en l(tul 3H0 [)ièces. 8S0 (l(»i-ins »
Un llorin la pièce !
Le même œuvre, à la vente de M. Verslolk de Soelen, ministre du roi de Hollande, laite à Amsterdam en 1487, s'est élevé au prix de deux cent mille i'rancs, environ.
Ce n'était donc ni l'appàl de l'argent, ni les lavems d'une cour, ni les cajoleiies de (pielques Mécènes, c'était l'amour de l'art, et [)lus encore peut-être l'amour de leur pays qui soutenait ces grands artistes, et c'est ce qui a valu à la Hollande une école nationale si riche et si variée. C'est toujours la Hollande sous ses différents aspects que nous reti'ouvons dans les intérieurs de Terburg, de Metsu, de Miéris, d'Ostade, dans les prairies et les chasses de Paul Potier, dans les marines et les grèves de Guil. Van de Velde et de Backlniysen, dans les paysages de Van de Velde, de Ruysdael et d'Hobhema; et chez ceux-là mêmes, tels que Berghem, Both, Dujardin, qui sont allés demander au ciel et à la campagne d'Italie de plus chandes inspirations, il y a tonjours, dans la peinture la plus brillante, un petit coin où l'on retrouve le souvenir de la Hollande.
Remhrandt fut plus Hollandais que Maurice de Nassau. En retoui' du hasard de sa naissance, il a donné à son pays l'éclat de sa gloire, il a traîné à la suite de son immortalité ceux que l'amitié, la confraternité de l'art et les misères de la vie ont mis en relation avec lui. Rembrandt, dans ses saintes images de la vie du Christ, a emprunté tous ses types à la Hollande, et cet évangile hollandais a paru plus vrai, plus naturel, malgré l'innovation des formes et l'anachronisme des costumes, que le Christ et les apôtres empruntés par les maîtres ifjdiens aux traditions de l'art antique. Le Christ de Rembrandt, pauvre, souffreteux, est le Chi'ist des humbles misères, ses rabbins sont les docteurs
ex VIII LETTRE A L'AUTEUR
de la persécution, son Pilate est le lâche instrument d'une populace en délire, et cette vérité profonde vaut bien les magnificences de l'art italien.
Ce que je viens de dire du caractère de nationalité de la peinture hollandaise, est confirmé par un homme qui est presque contemporain de ces grands maîtres, M, Wassenaer, d'Opdam, qui, du temps de Gersaint, passait pour le plus grand et le plus dilficile curieux de la Hollande. Son cabinet se composait de ce qu'il y avait de plus rare et de plus heau en chaque genre : dessins, estampes, tableaux, pierres précieuses, bronzes; mais, en fait de tableaux, il n'en avait que des maîtres du pays. Il montrait un jour à Gersaint un des plus beaux tableaux d'Ostade, il en faisait ressortir la naïveté et les effets, et il ajoutait : « Quand on voit chez vous de ces tableaux supérieurs de nos maîtres, où la nature est rendue avec autant de finesse, de vérité et d'art, que dans celui-ci, peut-on nous reprocher encore d'être trop attachés à leurs ouvrages, et de ne point nous sentir frappés du mérite de ceux des autres nations? Nous avons peut-être tort; mais nous aimons ces sortes de pièces qui nous représentent, au > rai, ce que nous sommes dans l'habitude de voir tous les jours. Nous y reconnaissons les usages, lesphùsirs et le tracas de nos paysans, leur simplicité, leur amusement, leur joie, leurs peines, leurs caractères, leurs passions, leurs vêtements; fout y est exprimé avec la plus exacte vérité; rien n'y est fardé. Ils y sont peints selon leur nature; nous croyons les voir et les entendre , tout y parle : voilà ce qui nous séduit. »
Il est impossible de retrouver la trace des curieux hollandais du xvir siècle; c'est à peine si les noms de quelques-uns nous viennent par les peintres. Ces curieux n'appartenaient pas, comme en France, à la classe privilégiée du grand monde et du bel air : c'étaient deux mots inconnus dans la vie hollandaise. La Hollande n'avait pas de beaux esprits, Plutarques (acilcs des grands seigneurs
SUR LA CrUIOSITH. cxix
et dos f(Mnii(>rs fiVMirr.uix du wiir sirclc; elle n'avail pas do Maiicllc ni de CiMsainl pour ('crirc do (ius calaloguos, ot le soûl iuvonlairc de la ouiiosilc lidllaudaiso est dans les trois gros volunios [)ul)liés, on \1~^2, {y,\v (Jérard Hoot, sous le titre do : Catalogus of naamiyst van Schilderycn niet do.izelver pryzen.
C'est l'état de toutes les ventes, mais de tableaux seulement, faites dans les différentes villes i\Q HoUando, depuis i()84 jusqu'en 1767. Ces ventes sont, pour la plupjiil, anonymes, et quand le nom du possesseur est indiqué, Ilocl no nous apprend rien sur sa personne.
La série des ventes consii^nées dans les trois gros volumes de G. Hoet, avec indication dos noms, commence par celle d'un illustre étranger, lord Arundel, faite en 16<Si. Il ne s'agissait probablement que dos débris de sa colb^tion. On y remarque un Ciorgion de 400 florins et un Claude de 455 florins.
Sans refaire, sur les catalogues do IIool, le travail que vous avez fait sur ceux de la Bibliotlioquo, il est intéressant do reproduire ici les noms dos principaux amateurs et les prix do quelques-uns de leurs tableaux.
On y voit figurer Pierre Six , sans doute un parent du bourguomcstre ; Jean-François d'OrvioUe; Cornolis Uitenbogaerdt; Adrien Paets, chez lequel des tableaux de Van dor Wcrff se vendent 3 et 4,000 florins, alors qu'un saint Antoine de Padoue , d'Annibal Carrache , ne monte qu'à 1,000 florins, et la fameuse Stratonice , de Lairesse, à 1,550 florins; Van dor Hulk, bourguomestro de Dordrecbt; Van de Amory, dont le tableau le plus remarquable était un Samson trahi par Dalila, de Van Dyck, qui fut payé 4,300 florins; Jacques Meyers; Cornelis Hasselaar; Lambert Witzen , qui possédait un Marché aux chevaux de Wouwermans, vendu plus do !2,000 florins; Théodore Wilkins; Jacob Van dor Dusscn , ot la douairière de Renier, dont la collection, où se trouvaient huit Rembrandt, trois
cxx LETTKE A L'AUTEUR
Piiiil Potter el quatre Miéris, fut vendue 80,000 florins au prince de Hesse; Lorniier; le prince de lUibenipré; De la Court. La vente de ces deux derniers curieux est relatée dans votre ouvrage.
Van der Werff et Gérard de Lairesse obtiennent longtemps , dans ces ventes , les plus grands succès de prix. Un Ruysdael apparaît pour la première lois, en 4739, el ne se vend que 59 florins; sept ans après, il monte à lit florins, puis à 200 florins, et, en 1765, à 320 florins. Hobbema n'est pas mieux traité d'abord : son premier tableau se vend, en 1752, 13 florins; mais il atteint ensuite des prix plus élevés que Ruysdael; il monte, en 1787, à 604 florins.
Il y eut aussi, dans la même période, plusieurs ventes de dessins, les peintres et les graveurs hollandais ayant beaucoup dessiné, tant pour l'étude de leur art, que pour la satisfaction d'amateurs assez nombreux.
La collection de Rover, achetée en hloc par Goll de Frankenstein, contenait les plus beaux dessins de Rembrandt. Celle de Tonneman, vendue en 1754, a servi à former plusieurs cabinets; elle contenait, entre autres, 80 Berghem, dont 2 en couleurs ; 35 Adrien Van de Velde, dont 3 en couleurs; 44 Everdingen, dont 12 en couleurs; 68 Backbuysen; 9 Ph.\youwermans; 5 G. de Velde; 3 Karel Dujardin; 2 Paul Potier; 1 Gérard Dow.
Un grand nombre des tableaux vendus en Hollande, dans le dernier siècle, ont été inq^orlés en France, et plusieurs œuvres capitales qui ornent le Louvre nous viennent des ventes Lubbeling, Braamcamp et autres, après avoir fait l'ornement des collections de nos curieux les plus élégants. Plus tard, cette exportation s'est étendue à l'Angleterre et n'a plus laissé à Amsterdam que trois collections de tableaux , qui remontent aux plus beaux temps de la peinture hollandaise , et sur lesqueUes j'aurai occasion de revenir.
J'ai sous les yeux la relation inédite d'un voyage fait par
SUH l,.\ criUOSITH. i;xxi
le comte de Cayliis en Hel^M|iu', en Hollande et en Angleterre, dans l'année 17^:2, précieux manuscrit ([ni contieni les renseignements snivanls sur ([iieUines cnrieux de celle époqne :
« A Brnxelles, le cabinet de M. Fraula, placé à la tète des finances du pays, méi'ite d'être mi. Jamais je n'ai rencontré ensemble lanl de Kend)randt. Il a de beaux portrails de Van Dyck, plusiems Ui-eu;;liel el (piehpu's Uubens,
« i\I. Vernouerl a im grand tableau d'aulel d'une Vierge de Kubens, qui élail aulrel'ois à Sainle-Gudule; un beau Van Dyck : une Fennue \èlue de noir; un saint Sébasiien de Rubens, demi-natuie : il semble que le peintre ait eu en vue une ordonnance; du Ganache ; un superbe Kubens sur bois; une Partie de caries, ligures demi-nature; une Nativité de Rubens, de vigoureuse manière.
« Le marquis de Prié, conunandant pour l'empereur, a de beaux Guide, le Mariage de l'Amour par Rubens, deux Snayders bien fins, et beaucoup de paysages de peintres italiens.
« A Anvers, le cabinet de la veuve de M. de With, marchand de vins, contient de très-belles choses: des Van Dyck de premier ordre, plus de trente Wouwermans, des Breughel, parmi lesquels il y a une Apparition du Christ aux pèlerins d'Emmaùs , dont les figures sont peintes par Rubens. Deux morceaux de ce grand maître m'ont frappé d'admiration : un Christ en croix, tiers de nature, où la force, l'expression et la facilité brillent au dernier point; une petite esquisse en grisaille de la Cène.
«M. Peeter possède le magnifique Héro et Léandre de Rubens. »
Le comte de Caylus énumère aussi toutes les richesses que contenaient, à cette époque, les églises et les couvents de Bruxelles, de Gand et d'Anvers.
A Rotterdam, le comte de Caylus paie aussi son tribut d'admiration au chevalier Van der Werfl , ce Raphaël du
cxxii LETTRE A L'AUTEUR
Vatican de Dusseldorf. Il trouve ses ouvrages d'un fini parfait, d'un accord et d'une tonte admirables.
«M. de Walcondjourg a un assez joli cabinet, entre autres une belle esquisse, par Carletto Véronèse, de mon tableau favori de la Famille de Darius par son père; une grande Sainte -Famille et une Danse d'amours par Van Dyck.
« M. Flink m'a fait voir un cabinet assez honnête ; ses tableaux sont en petit nombre, mais ses dessins sont superbes; il en a 500. » C'est M. Flink qui vendit au duc de Devonshire ce précieux Livre de vérité contenant 200 dessins de Claude, qu'il avait faits pour que ses tableaux ne fussent pas confondus avec les contrefaçons de ses imitateurs.
« A Amsterdam, j'ai vu le cabinet de M. Tencatc, anabaptiste ; un grand et très-beau dessin de Raphaël en fait le plus bel ornement. M. Willienbroek a aussi de magnifiques dessins, entre autres quatre tètes de Raphaël.
« A Harlem, le baron Van der Burk me montra son cabinet de pierres gravées et de camées. J'y vis de superbes choses; c'est aussi un très-grand curieux de médailles. »
J'ai laissé en Angleterre les Stuarls rétablissant la collection de leur père, comme un monument de la restauration de la monarchie ; mais ce n'étaient pas des curieux : leur goût suivait une autre direction. Les amours et la littérature faciles, les conspirations du pouvoir absolu, les inlrigues catholiques étaient alors les passe-temps de la cour d'Angleterre; et quand Guillaume vint rendre à ce pays les habitudes sérieuses de son parlement, il ne fut pas suivi dans son invasion pacifique par les peintres ou par les curieux de son pays. Sous la reine Anne et les rois hanovricns, l'Angleterre devint encore plus étrangère à la curiosité.
Cependant le comte de Caylus, dans le voyage que j'ai déjà cité, mentionne quelques amateurs.
SUR LA CURIOSITE. cxxiii
« Milord Dcvonsliiir, grand cuiioiix, savant, l)on liommc, l)Ossè(le une nia|j;ni(i(|ii(; maison, nnc hcllo l)il)liolliè(iU(', cl, entre autres tableaux , un Christ i)rèeliaiit dans U; dési'il, par André Schiavone , charmant, d'une grande finesse et d'un(> l)elle couleur; un vieux l\dm(' très-frais; de Ix'aux ])orlrails de Van D)ck; un graïul polirait en pied, i)ar le Titien, dont l'armure est magnifique; une Adoration, de Paul Véronèse; un mauvais I^armesan; un charmant Karinati sur marbre ; Énée qui porte son père Anchise et conduit son lils Ascagne. M. Crozat en a le dessin original. Le duc de Devonshire a aussi de très-beaux dessins, dont la marque est un D couronné; une Assomption, au cravon rouge, et une sainte Famille, au ])istre, du Corrège; deux superbes Paul Véronèse : le Martyre de saint Xavier, et les Pèlerins d'Ennnaiis.
« A Windsor, il y a une salle où l'on a peint sur la muraille le triomphe du prince de Galles. Le roi Jean y est représenté enchaîné, et les Anglais poliment demandent toujours : Avez-vous vu le roi. de France? Ce qu'il y a de meilleur, ce sont les tableaux suivants : Loth et ses Filles, du Valentin ; le portrait de Baccio Bandinelli, par le Corrège; un assez beau portrait d'Henri VIII, par Holbein; deux Hommes, par Quentin Matzis; un iMartyre de saint Etienne, de Sodoma ; un Christ devant Caiphe, par Schiavone; des Femmes et des Satyres, par Rubens; les figures sont de la grandeur de celles du Poussin ; un grand el beau portrait, du Titien ; deux Enfants magnifiques, du Parmesan; une grande Madeleine, du Guide; un Déluge, du Bassan; de beaux portraits, de Van Dyck.
« Lord Chandos a, dans sa maison de campagne, une Vierge, le Christ et le petit saint Jean, d'André del Sarte; une grande tète de femme, du Corrège , l'Étude de sa coupole, un Satyre et une Abondance, de Rubens, grands comme nature; le paysage et les truits sont du Breughel; un Christ et les Apôtres à la pèche, par Jordaens ; une Vierge,
cxxiv LETTRE A L'AUTEUR
de Lanfranc; un portrait de Charles-Quint à cheval, coiil'onné par la Victoire, de Rubens; Charles I" en pied, du même.
« Milord Pembrocke n'a i)as d(; très-beaux tableaux. Il possède une petite Adoration, de Paul Véronèse ; une petite tête de femme, du Corrège; Judith et Holopherne, d'André Mantegna. Ce que lord Pembrocke a de plus beau, c'est un livre de desssins, depuis Cimabué jusqu'à Carie Maratte; ce livre est curieux et coutient du plus beau. Un autre livre est plus magnifique encore, il va depuis le Pérugin jusqu'au Guifle : il renferme de très-beaux Corrège , une vinglaine de Raphaël. Cette collection est supei'be ; mais le traître qu'il est, eu a plus brûlé, plus coupé, plus déchiré, qu'il ne lui en reste; il a même encore la cruaulé de ployer en quatre des Raphaël et des Corrège pour les faire entrer dans son livre !
« Chez le duc de Sommerset, il y a le plus superbe Titien que j'aie jamais vu : ce sont les portraits de la famille Cornaro; la gradation des figes du grand-père, du père, du fils et de six petits enfants qui occupent les deux coins du tableau est admirable. Une preuve de la beauté de ce morceau, c'est que, dans cette môme chambre, il y a un antre Titien, un duc de Florence qui dicte à son secrétaire. 11 est très-beau; il serait admirable partout ailleurs. A peine si on en est touché, vis-à-vis de ce grand brutal, dont le fond est seulement un peu gâté.
« Chez le chevalier Hamuier, j'ai remarqué un Van Dyck et un Raphaël qui représente encore un seigneur qui dicte à son secrétaire.
«11 y a quatorze milles de Londres à Hamptoncourt, mais y en eût-il cent, on serait payé de la peine par la vue des célèbres cartons de Raphaël; ils sont bien tenus; je ne les croyais pas si bien conservés. On voit aussi dans le palais les cartons d'André Mantegna, mais très-retouchés. 11 y a un superhe portrait de Charles I", pnr Van Dyck ; un roi
SUH 1,\ CTRIOSITE. cxxv
de OaiUMiiaik <|ii(' je (loiiiic à riciiibiaïKll ; l),\\n\ (|iii coupe la lèto de (lolialli, |)ar le (iiicrcliin ; deux Kiilaiits, de Léominl (la Vinci.
« Chez un peintre anglais, nommé .lervas, j'ai mi de niap,ni(i<pies dessins, environ cent , de Kaphaei, mais des |)lns beaux, tous sujets d'hisloire, peu ;ui crayon, pres(iue tous lavés et à la pluiue, pliisieiiis de (loriège, beaucoup de I)onniii(|uin, de Cairaclie, de LanlVanc el de Carie Maialle. »
Là s'airéle le nianuscril du coude de Canins, el il est |)ermis de penser qu'il n'avait |)as beaucoup d'autres collections à citer.
Celait précisément dans l'année du voyage du comte de Caylusque Robert Walpole posait l;i première pierre de son château de Honghlon-Hall. Son lils Horace a publié, en 1747, sons le titre de (Jlides Walpo/ia/uc, la description des objets d'ait qui ornaient Houghthon-Hall. Ce livre est de la plus grande rareté; il était destiné à être donné et ne fut pas mis dans le commerce de la librairie.
On s'attend peu à trouver Robert Walpole sur la liste des curieux; par un parti pris de l'histoire. Robert Walpole n'est connu que comme le type de la corruption ministérielle. Il eut ])Our adversaire Bolingbroke, Chesterfield, Pitt, Pope, S^vitt, Fielding et Johnson ; il n'en fallait pas tant pour clouer à son nom l'ineffaçable écriteau d'une très-mauvaise réputation.
Cependant, s'il faut en croire l'historien contemporain le plus distingué de l'Angleterre, M. Macaulay, Robert Walpole fut tout simplement l'homme de son temps : il eut les défauts politiques de son époque et de son pays; il continua ce qui était pratiqué depuis longtemps el ce qui ne cessa pas de l'être après lui, connue le seul moyen de faire fonctionner des parlements qui n'étaient dominés ni par la crainte dii pouvoir, ni parle respect de l'opinion publi(jue.
M. Macaulay , whig des plus honnêtes , traite la conuption politique comme un des éléments de l'existence an-
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glaise, il en parle connue il parlerait chi brouillard. « Personne, » dit-il, a ne doit être sévèrement traité pour ne s'être pas montré au-dessus de son siècle, en lait de vertu. Acheter les suffrages des électeurs est aussi immoral que d'acheter les votes des élus. Le candidat qui donne cinq livres à l'électeur est aussi coupable que celui qui offre trois cents gainées à l'élu; et cependant dans notie temps personne n'est tenu ])()ur déshonoié, personne n'est exclu de la société ou d'un club parce que, sous l'ancien système d'élection, il s'est fait nommer à Stafford ou à Liverpool, par le seul moyen qui pût y réussir. Walpole gouverna par la corruption parce que de son temps c'était le seul moyen de gouverner. »
Voilà donc Walpole redevenu un ministre anglais comme tous les autres, et notre historien ajoute, pour la justification de notre curieux : « c'était un bon homme qui , pendant trente ans, ne vit dans les autres que les plus tristes côtés de l'humaine nature. 11 connaissait la malice des meilleures gens et la perfidie des honmies les plus honorables. Les patriciens les plus tiers baisèrent la poussière tic ses souliers, et des patriotes le prièrent de mettre un prix à leur intégrité. Après sa chute il disait qu'il était dangereux d'être minisire, que peu de cœurs pouvaient résister à ce spectacle constant de la bassesse et de la dépravation ; et, il faut le dire à son honneur, le sien sortit de cette épreuve moins endonnnagc que tout autre. 11 se retira après vingt ans passés au pouvoir, avec une humeur qui n'était pas aigre , avec un cœur sans dureté, avec des goûts simples, des manières franches, et une sincère disposition à l'amitié. »
Sa retraite de Houghton-Hall était l'imitation peu heureuse tfun palais italien ou grand corps de logis à deux étages, surmonté de deux dômes aux extrémités , et auxquels se rattachaient deux pavillons, par des galeries ouverles, à colonnes. C'était là encore une de ces aberrations de l'ar-
SUR I.A CUKIOSITE. oxxvi!
cliilecUire aiighiise (|iii so promène, diiiis la cuiislruclioii de seschàlcaux, du slylc antique au shic IV-odal, l()rs(|M'('ll(' di'Mail se conlrnlcr de icpi'oduirc le style du temps d'Klisahelli, si bien approprié au elimal et aux conditions de la grande piopriélé en Angieleric.
Ilouglilon-Hall rospleiulissail de lal)leau\ de joutes les écoles. On y remarquait, dans la salle des Chasses, Suzanne et les vieillards, par Uubens; dans le [»arloii- oïdinaire, wwv Cuisine, |)arTeniers, une liaeelianale, par liubens, dont le dessin est à la tribune de Florence, l'admirable portrait de sir Thomas Challones, gouverneur du prince de Galles, par Van Dyck, Érasme, par Holbein, une tète de moine, par Hubens, une copie de l'École d'Athènes, par Lebrun, la femme de Rembrandt, par Rembrandt, la femme de Rubcns, par Rubens.
On voyait dans le salon, le Jugement de l'àiis, par Luca Jordano, Charles V', sa femme Maiie-Henriette de France, l'archevêque Laud, lord Wharlon, lady Wharton, lord Wandersl'ord, Jeanne, tille de lord Wcumann, par Van Dyck. Tous ces Van Dyck venaient de la collection de lord Wharton.
Dans un second salon , d(;ux superbes groupes de Jean de Boulogne, le Baptême du Christ par l'Albane (ce tableau avait appartenu à Law), le Martyre de saint Etienne, parLesueur, une Sainte Famille, célèbre tableau de Van Dyck; la partie principale est une danse d'anges, la Vierge paraît un porhait, et n'est pas très-belle; le tout est trop chargé de fleurs, de fruits et d'oiseaux ; il y a dans l'air deux perdrix (ce tableau avait été vendu deux fois 1,400 liv. st. Robert Walpole l'avait acheté de la mère du prince d'Orange) ; la Madeleine lavant les pieds du Christ, quatorze ligures par Rubens, une Sainte Famille, par le Titien, une Sainte Famille, par André del Sarte, l'Assomption de la Vierge, par Murillo, Dédale et Icare, par Lebrun.
Dans la chambre de tlarle Maratte, douze tableaux de ce maître, une Fuite en Egypte, par Murillo.
cxxviii LEÏTUE A L'AUïEUU
Dans le cabinet, le fameux portrait de la l'enniie de Ruhens, par Van Dyck; elle est de grandeur naturelle et habillée de satin noir, coiffée d'un chapeau (ce tableau avait figuré dans la chambre de la femme de Rubens), le portrait d'Innocent X, peint à Rome par Velasquez, qui en avait reçu la mission du roi d'Espaune (Lorsque le pape envoya son chambellan chez le peintre pour le payer, il refusa l'argent en disant qu'il avait l'habitude d'être pa\é par son maître, de sa propre main.); la Vierge, et l'Enfant Jésus dans ses bras, par Murillo, deux tableaux de fleurs, par Van Huysum, une Sainte Famille, par Rellini (ce tableau avait appartenu à Law); saint Christophe, par Elzheimer.
Dans le parloir de marbre, la comtesse de Danby, sir Thomas Wharton, par Vau Dyck; une Ascension, par Paul Véronèse.
Enfin une grande galerie qui d'abord devait être une serre, fut, après la chute de Robert Walpole, remplie des tableaux qui ornaient sa demeure officielle de Downing street. On y voyait les docteurs de l'Église discutant sur l'immaculée conception, représentée sous les traits de la Vierge, dans des nuages (sir Robert avait fait acheter ce tableau à Rome, dans la collection du marquis Angeli : au moment où on allait l'embarquer à Civila-Vecchia, le pape Innocent XIII en défendit la sortie, mais il leva l'interdiction quand il connut le nom de l'acheteur); l'Enfant prodigue, par Salvator Rosa, Méléagre et Atalante, un carton, par Rubens, une Lionne et deux lions, par le même, un Usurier et sa fenune, par Quentin Matzis; Lazare et le mauvais riche, par Paul Véronèse; un Clair de lune, paysage par Rubens; le Sacrifice d'Abraham, par Rembrandt, d'après son eau-forte; l'Adoration des bergers, par le Guide; la Continence de Scipion, Moïse h'appant le rocher, par Poussin ; le Christ au tombeau, par Louis Carrache ; la Cène, par llaphac'l (ce tableau provenait de la collection de lord
SUR LA Cl UIOSI li:. cxxix
Anindcl); nu Porl de hum- el la Sibylle cic (liiincs, par Claude (ces deii\ tableaux avaient [ij;iirc dans le eabiiiet du iiiaiqiiis de Mari ); la Joeoiide, par Léonard de Vinci, l'Ai^^le et Ganymède, par Michel Ange.
Cette niagni(i([nc collection es! pei'dne poin- rAiiiilelerre. Klle fut, en 1779, vendue à rini[)éralrice Callieiijie de Hussie par lord George Orford, petit-fils de Uoberl \Val|K)le, pour ta sonnnc de 40,000 liv. st., un million de lianes. On n'en excepta qu'un portrait de llohert Walpole, qui lut conservé à Strawlîerry Hill, demeure de son fils Horace, qui fut lui-même un curieux, mais d'un goût moins relevé que son père.
Le contact d'Horace Walpole avec notre société lui avail inoculé la peste de nos idées , de notre langage , de nos façons et de nos goûts, la maladie la |)lus dangereuse qui puisse frapper un cerveau anglais, j^'imilation de l'Angleterre est moins dangereuse pour iious. Nous la copions par le côté matériel, par les vêtements, la cuisine, les chevaux, les voitures : cela peut tout au plus nous conduire au ridicule; mais une tète anglaise qui se francise, court un vrai danger de folie. C'est ce qui est arrivé à Horace Valpole. S'il fût resté de son pays, il eût été le fils convenable d'un premier ministre, un membre ordinaire du Parlement et des clubs de l'aristocratie, tenant une place disliuguée dans cette société compassée qui partage sa vie entre les diners, les bals, les concerts de la saison de Londres, la chasse et les exercices de la campagne. Mais Horace fut un excentrique prétentieux, nn faux original, non pas à la façon anglaise, mais à la mode française. Sa correspondance avec M""= du Deffand l'entretint dans toutes ses erreurs. 11 devint l'homme le plus artificiel, le plus difficile et le plus capricieux que puisse créer la satisfaction sans limites de tons les goûts qui traversent l'esprit. Son imagination se promenait des tripotages de la comédie parlementaire, et des futiles cancans des boudoirs de la cour.
r.xxx LETTRE A L'AUTEUR
aux salles de ventes où il poursuivait avec acharnement les plus pauvres reliques de la curiosité, le peigne de la reine Marie, le chapeau rouge du cardinal Wolsey, la pipe que l'amiral Tromp avait fumée dans son dernier comhato II avait l'enthousiasme du futile, du mesquin et de l'inutile. Imbu de tous les préjuges de l'aristocratie et enchaîné par toute son existence au respect de la royauté, il faisait l'esprit rebelle en fait de politique. Il avait exposé chez lui l'arrêt de mort de Charles P^, avec cette inscription : Major Charïa; mais au fond il n'aimait les révolutions qu'à la distance d'un siècle. Il imprimait à Strawberry Hill les Mémoires du chevalier de Grammont, comme un reflet de sa propre élégance. Engagé plus que personne dans la fabrication du bel esprit, il craignait surtout de passer pour un homme de lettres. Dans son amour de la curiosité, sa préférence était pour le bizarre. Sa demeure de Strawberry étalait au dehors une ridicule imitation du gothique; il avait dessiné plusieurs milles d'allées dans un parc de quelques arpents. On a joint au catalogue préparé pour sa vente, qui fut faite en 1842 par lord Waldegrave, une parodie qui se confond avec la description sérieuse. Ce n'est pas que dans cet amas de tableaux, d'estampes, d'armures, de vieux meubles, de livres, de marbres, de bronzes, de porcelaines, il n'y eût d'heureux spécimen de l'art, mais il fallait les déterrer sous d'insigniiiantes curiosités d'une origine suspecte et d'un goût frelaté. Il faudrait un volume pour décrire Strawbcrry Hill dans ses détails. J'essaierai de reproduire ici les souvenirs d'une course rapide.
Le premier passage après la porte d'entrée, contenait un oratoire avec le portrait de Léonorc d'Est, cette cruelle ennemie de la raison du Tasse.
De là on arrivait au réfectoire, orné de nombreux portraits de famille, et d'une table de jaspe sicilien, couverte de vases étrusques et de vieilles porcelaines; au-dessus de cell«> table, était suspendu un cor de cuivre émaillé, avec
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l'histoire de saint Hubert et des fisiires allépoiiques. En iiioiilaiil rescalier, on renconli-ail, an premier palier, la salle du déjeuner, avec dcu\ cadres de niijiialuies jiar Isaac et Peter Oliver, Hilliard et Pelilof. I.e reste des murs était couvert de nombreux portraits, parmi lesquels on distinguait ceux du duc de Vendôme, de la princesse Palatine, de la duchesse de Monlbazon, du comte de (ïrammonl, de Pope, de la Margravinc d'Anspach , de la duchesse de Choisenl, et enfin de M'"" du Defland.
Un vestibule contenait des niches remplies de trophées de cottes de mailles, de boucliers indiens, de sabres, d'arcs et de flèches que l'on supposait avoir été ra[)portés de la Terre-Sainte par un des ancêtres de notre curieux. Sur l'escalier, resplendissait une de ces armures de François I" que l'on montre partout.
De là on passait dans une bibliothèque dont la boiserie reproduisait les sculptures du chœur de Saint-Paul, et qui contenait quinze mille volumes. On remarquait dans le nombre un recueil de dessins de Janel ayant appartenu à Mai'iette, au nond)rc desquels figuraient Fiançois I", Louise de Savoie, Marguerite de Navarre, Diane de Poitiers, Lautrec, l'amiral Bonnivet, Claude de France, et une trenlaine de personnages moins connus. Ce volume fut vendu à la vente de Mariette 14^ livres, et à celle de Strawberry Hill il a atteint le prix de ' '
Il y avait en outre, dans la bibliothèque, une petite pendule d'argent donnée par Henri YHI à Anne de Boleyn, le malin de son mariage, avec cette inscription : Le plus heureux.
A la suite de la bibUothèque, la chambre étoilée était ornée de vitraux, de médaillons et de vieux coffres.
Dans la chambre dite d'Holbein, on voyait la chaise du dernier abbé de Glastonbury, et une c(>rfaine quantité de