TABLEAUX, DESSINS, ESTAMPES. BASAN, EXPERT
L'heureux temps que celui où les vignettes de Gravelot se trouvaient mr les quais pour quelques sous ! Et pourquoi faut-il que le goût des étrangers, plus vif que le nôtre^ ait fait monter à un si haut prix les ouvrages de nos petits maîtres ?
Hubert-François- Bourguignon Gravelot était le frôre du célèbre géographe d'Anville ; il était né à Paiis en 1699. Qoc de grands hommes et que d'hommes charmants nés dans ce Paris ! Comme il avait du penchant à aimer l'ait et à. bien dessiner, sou père eonsentit à l'envoyer en Italie, et il l'attacha au duc de La Fcuillade, qui venait d'être nommé ambassadeur de la cour de France à Rome. Mais cette ambassade n'ayant pas eu lieu^ Gravelot n'alla pas plus loin que Lyon , et il revint à Paris. Une fois détourné de son projet par une circonstance qui lui permettait d'accuser le destin , il se livra au plaisir rt mena une vie dissipée, au point
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que son père^ pour l'arracher aux entraînements de la jeunesse, résolut de l'envoyer à. Saint-Domingue avec une pacotille. Grayelot partit avec le chevalier de La Rochalard, gouverneur général de nie , et ne fut pas plus tôt arrivé^ qu'on le pria de dessiner une carte de Saint-Domingue, sous prétexte qu'il était le frère d'un fameux géogiaphe, et qu*il était déjà bon dessinateur. Gravelot fit la carte qu'on lui avait demandée; mais tandis qu'on la gravait, il apprit que tout son avoir était perdu. C'était un grand bonheur^ que Gravelot fût si malheureux dans le commerce colonial; mais il en fut, lui, tellement affecté, qu'il en fit une maladie dont il pensa mourir. Enfin il revint à Paris, où sa bonne fortune lui fit reprendre l'étude du dessin. Il suivit d'abord les conseils de Restent, et prit ensuite des leçons de Boucher; mais trouvant la peinture trop difficile, il se contenta, chez ces maîtres, d'apprendre à dessiner.
Gravelot était déjà fort habile, quand il passa en Angleterre pour y exercer ses talents ; mais bien qu'âgé alors de plus de trente ans, il eut la modestie d'y continuer ses études, tout en faisant des dessins d'ornement pour des orfèvres, des modèles de bijoux, des frontispices de livres, des culs-de-lampes. Lié avec tous les peintres anglais, il les engagea à se réunir à lui pour fonder une académie de dessin, et chaque jour il allait, comme un écolier, y étudier le modèle vivant, s'habituer à dessiner ses figures en grand, afin de les mieux dessiner plus tard en petit ; quelquefois il les modelait en tene, pour les éclairer selon sa fantaisie; et comme les draperies devaient jouer un grand rôle dans les compositions qu'il méditait, il fit fabriquer à Londres des mannequins de quinze pouces de hauteur, susceptibles de mouvement dans toutes les articulations, jusqu'aux doigts des mains. Soigneusement matelassé sous un tricot de soie , chacun de ces mannequins avait sa garde-robe, et pouvait revêtir successivement la toge romaine^ le costume des liicas et l'habit à la française.
Eu homme qui se destinait à l'illustration des livres , comme l'on dirait aujourd'hui , Gravelot mit un soin tout particulier à ce qui devait composer le fond de ses petits tableaux. 11 étudia la perspective, et si bien, qu'il en écrivit un traité dont il donna communication au seul M. Camus, de l'Académie des sciences. Il apprit également l'architecture, le paysage , et tout ce qui devait figurer dans ses compositions comme accessoire. Mais que dis -je ? A mesure que la scène se rapetisse, il n'y a presque plus d'aceet^ soire; le détail acquiert une importance extraordinaire, l'entou:rage des figures devient en quelque sorte une partie des figures
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elles-mêmes. Le cadre ne fait qu'mi avec la chose encadrée. Aussi Gravelotexcelle-t-il précisément dans les vignettes de la dimension moindre. Son talent n'est à Taise que dans les petits formats : rin-quarto Temlxirrasse ; il est encore charmant dans l'in-octavo ;
. il est exqais dans Tin-douze. C'est là qu'il montre tout son génie^ car il en avait, pour Tinvention et Tarrangement de ses petites scènes. Et quelle convenance de gestes ! quel goût d'ajustement ! quelle entente de Tameublement^ du paysage, de l'architecture ! Et combien il met de délicatesse à faire concouiir lés moindres détails à l'expression de la pensée ! Et , encore une fois , ce n'est plus une chose indifférente alors, que l'encadrement de l'histoire. Les drames de la chambre à coucher ne deviennent-ils pas plus intéressants par le soin donné aux trumeaux , par Télégance des rideaux qui enveloppent Talcôve ?*Mais quoi ! c'est un personnage, en vérité, que cette alcôve que Tartiste dessine ordinairement d'un ton si léger, et qui, endormie, pour ainsi dire, au dernier plan du tableau, se trouve d'autant plus près de Timagination qu'elle est plus loin des yeux !
En 1745, les succès de nos armes dans les Pays-Bas donnant lieu à des discours blessants pour des oreilles françaises, Gravclot quitta Londres, et revint en France en passant par la Hollande. Il fut t^ut de suite très-employé par les auteurs et les libraires. On s'occupait alors de préparer des éditions de luxe de nos classiques. Les vignettes à faire pour ces éditions furent données à Gravclot, qui partageait avec Eisen l'honneur d'être le plus parfait dessinateur en ce genre. Il les composa avec une fécondité intarissable, une convenance parfaite, une grâce infinie. Il orna de ses dessins les Contes moraux de Marmontel, les Œuvres de Voltairej la Secchia rapita de Tassoni , le Decaméron de Boccace, VOrlando de TArioste, la belle édition de Racine, donnée par Luneau de Boisjermain, et cette réimpression de Corneille, que Voltaire publia tout exprès pour en oiTrir le produit à la petite-fille du grand poëte.
Gravelot était de son siècle, et ce ne fut pas pour rien. De toutes les ntuatious qu'il avait à peindre, il préférait de beaucoup les scènes d'amour et les motifs de galanterie. Évidemment, les contes moraux de l'académicien Marmontel ne lui plaisent pas autant que les contes licencieux de Doccace. 11 lui faut toujours un peu de volui)tc, et le plus souvent ce n'est pas pour la montrer avec effronterie, mais, au contraire, pour avoir à la sauver avec giàco; car personne n'entend mieux que lui les réticences du crayon, ne sait mieux ce qu'il convient de cacher, ce qu'il est inutile de dire, et c'est justement pour aider le lecteur à devinrr les péripéties du roman, les dénoue-