‹ Le trésor de la curiosité tiré des catalogues de vente de tableaux ..., Volume 2Chapitre 252 sur 274 · SM TH1BA0DEAU. 98S · texte numérisé non relu

SM TH1BA0DEAU. 98S

f 1 me souvient qu'un jour un amateur de Londres Ini ayant proposé le supeii>e dessin de Léonard de Vinci h Combat de la Mort contre des Cavaliers, Thibaudeau tira de sa bourse mille francs en pièces dV^ j ajouta un missel d^une yaleur de cinq cents firancs environ, et le marché fut conclu en cinq minutes. Mais aussi, quel dessin ! Quelle connaissance profonde du squelette humain dans les diverses figures de la Mort! Quel sentiment de iliippiatrique et de l'équitation dans ces fiers chevaux, fringants ou abattus, cabrés ou en fuite, qui sont comme une variante des pensées qui occupaient Léonard de Vinci, quand il méditait son carton de Florence ! Quelques amateurs, il est vrai, ont contesté, non pas la beauté raie de ce dessin, mais qu*il fût de Léonard. Pour nous, qui venons de passer tout récemment des journées entières à contempler les dessins de ce grand homme à TAmbrosienne de Milan et à TAcadémie de Venise, nous pouf ons affirmer qu'en fait de chevaux, il ne s'y trouve rien d'aussi merveilleux que le Combat de la Mort contre des Cavaliers. U faut Men le dire, au surplus, les connaisseurs les plus éclairés ne sont pas à Tabri d'une prévention, et il en est aussi qui trouvent souvent douteux, dans la collection des autres, ce qui leur paraîtrait incontestable dans la leur.

La même décision, Thibaudeau la déployait dans les ventes publiques, car il y était toujours présent, quelquefois dans la personne d'un ami, le plus souvent par lui-même. Tandis que l'adjudication venait surprendre les amateurs dans leurs incertitudes, et les marchands dans leurs calculs, Thibaudeau, par un coup d'œil rapide, ou par une enchère résolue, se trouvait toujours avoir devancé le marteau du oommissaire-priseur. Nous l'avons vu dans les ventes Nofl^lin, Renouard, Van den Zande, Armand Bertin, Roqueplan« de Lasalle, Joyant, disputer pied à pied les pièces capitales.

A la vente Norblin, il acquiert les plus beaux dessins de Watteau, entre antres le loueur de basson^ qui est un morceau étincelant d'esprit; il paie 940 fr. l'admirable paysage de Bergbem, provenant du cabinet Révil; il emporte des La Belle exquis; des Gocbin pleins de grâce, le portrait de madame de Graffigny, par Fragonard, et le plus bel œuvre de Norblin qui existe, celui du graveur lui-même.

Aux ventes Renouard et Armand Beitin, il se ftiit adjuger presque toutes les friandises de la curiosité bibliographique, la plupart des livres à figures, les splendides éditions de Marmontel, de Racine, de Rousseau, enrichies de tout ce qu'avait pu y ajouter un ardent monomane; quantité de vignetti^ nrigioales des Gravelot, des Eisen, des Moreau, des Monnet, des 8aiut;Attbin; enin, le fameux

1857 THIBAUDEAU. m

manuscrit du Tmité de la Peinture de Léonard, illustré de figures (selon toute apparence) par Nicolas Poussin lui-même, inappréciable recueil des dessins d'après lesquels furent gravées les estampes de la première édition de ce livre célèbre.

A la vente Van den Zande, sans parler des magnifiques eaux-fortes qu'il achetait pour compléter son œuvre de Rembrandt, un des plus beaux et des plus nombreux qui existent, Thibaùdeau enchérissait de précieux dessins de ce grand maître. A la vente Roqueplan, il choisissait les plus heureux crayons du y^jfige aux Pyrénées; à la vente Joyant , il mettait la main sur ces étonnantes vues de Venise, dessinées d'une main si spirituelle et si sûre, et que le moderne Ganaletti savait rendre si lumineuses au moyen d'une tache d'encre délayée avec le doigt. Enfin, à la vente Lasalle (il me semble que c'était hier! ), U faisait concurrence aux amateurs les plus illustres, par exemple à un ancien ministre bien connu à l'hôtel Drouot; il enlevait ces morceaux rares qui, après avoir été le prétexte d'une lutte acharnée, devenaient souvent de • part et d'autre l'objet d'une concession gracieuse.

Mais que d'achats partiels et privés sont venus grossir cette masse d'acquisitions, faites au grand jour des ventes publiques et à la chaleur des enchères ! Il n'arrivait pas à Paris \m beau dessin qui ne fût présenté à M. Thibaudeau. Lorsque les Vallardi de Milan vinrent apporter ces merveilleux croquis de Léonard, qui ont été achetés pour le Louvre, notre ami puisa dans les caitons du marchand milanais bon nombre de dessins, dont quelques-uns de premier ordre. Lorsque M. Donnadieu, de Londres, passait à Paris avec des portefeuilles pleins, il s'en retournait avec des j orlefeuilles vides, et c'est dans la collection Thibaudeau qu'il versait toutes ses richesses : les Jules Romain, les Perin del Vega, les Polidore, les Mantegna, vraiment héroïques, des cabinets Peter Lély, Rey-

. nolds, Richardson, Spencer. Thomas Lawrence, etc.; des Zuccaro pleins d'originalité et de saveur, des bistres de Rembrandt, de charmants lavis de Berghem, de Dusart et d'Ostade, des Albert Durer sans prix, et, entre autres morceaux de l'école française, quelques traits sublimes du grand Poussin.

Ce n'est pas tout : une trentaine de dessins célèbres du Parmesan, de Rubens, de Jordaens, de Véronèse et autres, provenant du cabinet Crozat, et qui, après avoir appartenu à la reine de Suède, étaient naguère dans les mains d'un gentilhonmie suédois, bien connu de tous les curieux, ont passé dans la collection Thibaudeau, et ce sont là, U faut le dire, les diamants de cette collection, des dessins qui depuis deux siècles font l'admiration du monde des amateurs,

la gloire des plus fameux cabinets, la fortune des grareurs les plus habiles. Citons seulement la Lucrèce de Parmesan^ la Prédication de Rubens, et le Christ mort de Paul Véronèse (le Cbrist est représenté couché sur une pierre sous laquelle on voit la Mort écrasée par le tombeau du Rédempteur).

Ah! toutes ces belles choses Tont être dans quelques jours dispersées, et celui qui les avait si passionnément recueillies et si vite acquises en aura bien peu joui ! On eût dit qu'un secret pressentiment précipitait sa course haletante et lui* faisait dévorer en quelques mois les jouissances d'une vie entière.

C'était le soir, à la lampe^ que, se reposant des travaux et des préoccupations de la journée, il oubliait un instant compagnies, chemins et fUstons, pour s'occui>er paisiblement de revoir ses portefeuilles. Il comptait alors ses dessins comme d'autres comptent leur argent. Il aimait à les comparer, et il tirait parfois de ces rapprochements des inductions lumineuses : souvent, en les regardant pour la centième fois, il y découvrait des beautés nouvelles, des traits heureux, quelque vive et poétique indication qu'il n'avait pas encore remarquée. « C'est ici, me disait-il, la confidence des maîtres, leur intimité. Il me semble qu'ils sont là, dans leur atelier, près de nous, essayant la forme de leurs pensées, ébaychant leur génie, et que nous les regardons faire, d'un œil indiscret, par-dessus l'épaule. » Le rêve de Thibaudeau était de se retirer à la campagne avec ses deux ou trois mille dessins, et d'y écrire des observations sur les styles, les manières et les procédés de tant de peintres divers qui ont cherché et trouvé le beau par tant de routes différentes... Ce rêve, comme tant d'autres, ne sera point réalisé.

Nous l'avons dit ailleurs, c'est en écrivant pour nous la préface du Trésor de la Curiosité que M. Adolphe Thibaudeau est mort subitement. Il allait achever ce remarquable travail, qui n'est rien moins qu'une histoire très-fouiUée de tous les illustres curieux de France et d'Angleterre, depuis Mazarin jusqu'à Randon de Boisset, depuis Charles I*' jusqu'à Horace Walpole. Le matin du 7 décembre, conmie il venait de tracer le nom d'Holbein (le peintre de la Danse des Morts! ), il fit, pour se retourner, un léger mouvement qui détermina sans doute la rupture d'un vaisseau du cœur, et il tomba mort.

Pour en revenir à la collection de cet homme si regrettable et si universellement regretté, nous pouvons dire qu'il ne s'en était point vu de pareille depuis la célèbre vente Denon. Et si ce n'était pas la destin^ des objets d'art de passer de main en, main, pour la plus grande satisfaction des privilt^giés de la fortune, nous dirions :

Digiti

Quel dommage que tant de richesses, si difficilement réimies, soient encore une fois dispersées ! quel dommage que le vent des enchères doive si tôt disséminer ces feuilles Tolantes qui sont le génie autographe des grands maîtres !

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