‹ Le trésor de la curiosité tiré des catalogues de vente de tableaux ..., Volume 2Chapitre 255 sur 274 · M. V. J... IM · texte numérisé non relu

M. V. J... IM

Une Biatmëe de priDtemps. Cent eentimèlres sur cent trente-quatre. 5,900 fr.

ARY SCHEFFER. Françoise de Rimim. Vrngt-quatre centimètres sur trente. 4,900 fr.

« Poème étrange où rien ne pent pluâ être humain, et où llinmanité tressaille encore; où la mort semble avoir gardé qnelqne chose de l'agitation, de ïa douleur et du sang de la vie î Et Je dis bien : Le sang est toujours là, une goutte de sang que le piaceau n'a point oubliée, et qui coule depuis des siècles dans Vimaginatien des artistes et des poëtes. »

TROYON. Chiens courants au repos. Cent deux centiniètres sur cent soixante-seize. 5,0â5 fr.

La Saulée aux vaches. Qtiatre-vingt-quinze centimètres sur cent trente et un. 6,000 fr.

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VENTE FAITE APRÈS DECÈS. — POUCHET^ COMMISSAiaK-PRlSBlR; FRANCIS PETIT, EXPERT.

Au sujet de la graude exposition des ouviMgcs de Paul Delaroche qui fut faite à l'École des Beaux-Arts, ail mois d'avril 1857, nousaTons écrit l'article suivaut qui trouve ici Datureileoient sa place :

Il y a quelque vingt ai^s^ J^. P.nil DelarocLe voulut bien nous admettre comme élève dm s son atelier de ki rue Maaaiiue. II était

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alors à l'apogée de sa gloire, ou^ si Ton vent^ de son snccès. Il avait tout ce qui constitiie une grande infloeace, tout oe qui fait la haute position d'un artiste : des preneurs, une école^ des amis chaleureux, des ennemis snrtout. Il était vanté outre mesure, il était violemment contesté : il ne lui manquait donc rien.

Personnellement, il exerçait un ascendant irrésistible sur son école' personnellement, dis-je, plus encore que par se« ouvrages. Nature fine, déliée, intelligente au possible, il était cependant plus remar-quable peut-être par le tempérament que par l'esprit. C'était un iMBine, un cntelèf». P«MI 4e ttfBt^l frndlssah, pour ainsi dire, p«r la seule dignité de son maintien. Il avait^ avec moins d'ampleur, quelque chose de la hante distinction de Gérard. Sa physionomie aecestnée et ferme, la lèvre diaerète, wa œil bridé, son beau ftofrt. lui donnaient ratr d'mi ministre d'Étal Réservé et grave Jusqu'à paraître gourmé, 11 s'imposait facilement à ceux qui l'approeiaient^ «t <|«koDqne n'était pas dominé par sa tenue, était fine du nains pai sa ^xéseoce.

Toutefois, malgré «ette difUnction de manièies, il hii arrivait par instants de laisser votr c« que les artistes appeUent un fonds un peu bouTffewê^ et soa bagai», qtà était d'ordinaire d'une parfaite contenanee et de si Wb aloé, descendait de -temps à autre au pur iargon de râtelier, quHl wmiait alors aveaheMCouf de verve, de aefnpleMe et d'esiifit, sVxevçant, s«r le dos d'un so«ifre4onleur et à pn^œ d'une %wi manquée, à c^tte goguenardise familière et gauloise qui charme des élèves, foce qu'elle ressemble à la leur.

Imposer et plaire : c'élaie&t là lea deox SHâ^ilions de Paul Delaroche. Toutes ses facultés étaient tendues vers ce double but. Il avait constamment en vue le public dont il voulait s'emparer, qu'il voulait saisir par une impression forte. Ainsi, dans la solitude de son atelier, il sentait toujours derrière lui des spectateurs imaginaires : toujours il était en scène... Et maintenant, cet homme si désireux de parvenir, si impatient de primer, avait -il en effet les dons nécessaires pour monter an premier rang? était-il né peintre?... Au premier abord, on ne le penserait pas. En parcourant la galerie de ses tableaux, ou même en jetant un simple ceop d'csii sur le Catalogue de ses œuvres, on serait teuié de croire q«e Paul Delaroche a voulu remplacer par des ressources étrangères à l'art ce qui lui manquait de naturel et de spontané, qu'il a suppléé llnspiration à force de littérature, à force d'esprit. Et, en effet, la seule liste lies héros qu'il va pemdre évtiUe des s avenirs ftuièhres : et voilà déjà un commencement d'émotion, avant même La levée du rideau. Il ne cherche dans l'histoire que des scènea de deuil, des supplices

fameux, des persoaiiages intéressants par une rocrt tragique : la Salnt-Barthélemy, le dernier interrogatoire de Jeanne d'Arc, Augustin Garrache mourant , Elisabeth qui va expirer, le président Duranti qu'on massacre^ le duc de Guise qu^on assassine^ les Enfants d'Edouard qu'on va égorger^ Cinq-Mars et de Thon traînés à la mort par un ministre agonisant, Mazarin à sa dernière heure, Jane Gray sur le billot /Strafford allant au supplice, la Cend

marchant à Téchafaud, Marie-Antoinette envoyée à la guillotine, les Girondins réclamés par le bourreau... Ce n'est^ en vérité, d'un bout à rauti*e de cette carrière de peintre^ qu'on long cortège de condamnés à mort , une série de drames noirs, un perpétuel cinquième acte. Et pour que rien ne manque à l'émotion qu'il veut produire, l'artiste n'omet aucun détail poignant, aucun accessoire sensible. Les cierges lugubres^ les piques menaçantes, la hache qui doit couper les têtes, la paille qui doit boire le sang, et l'exécuteur vêtu de rouge et le cercueil vôtu de noir, tout ce que peuvent ajouter le costume, le décor, le mobilier de Thistoire, tout est là, de manière que l'ignorant sera saisi grossièrement par les yeux, comme le spectateur instruit est noblement impressionné par le souvenir. Je le demande, ne serait-il pas naturel de penser qu'un peintre qui a si bien pris ses précautions, se défiait grandement de ses forces.

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qnll a voulu tromper sa Yocation^ qu'il s'est armé ainsi de tontes pièces pour se faire illusion sur son impuissance^ qu'il a cherché enfin dans la peinture écrite ce qu'il ne trouvait pas dans la peinture peinte? Oui, c'est là ce qu'on est porté d*abord à penser de Paul Delaroche. Mais je m*empresse de dire que ce serait le juger trop sévèrement, le mal juger. Qu'on examine la vie de cet honmie^ sa marche toujours ascendante, ses nobles aspirations vers le mieux, son courage à le poursuivre, son bonheur à l'atteindre, qu'on suive pas à pas cette expMOsition posthume de toutes ses œuvres dont on lui a fait l'insigne honneur, et l'on verra que Paul Delaroche était vraiment un artiste, un maître que ses fautes môme, ses faiblesses, ses écoles, honorent presque autant que ses triomphes, un peintre en qui les attractions étaient proportionnelles aux destinées. Cest une excellente pensée qn'ont eue MM. Goupil et Jules Goddé, d'arranger par ordre chronologique l'exposition des tableaux de M. Delaroche. Rien ne ponvait mieux mettre en relief sa qualité la plus remarquable, la volonté; et je ne parle pas de cette volonté qui nous fait forcer nos talents, mais de celle qui nous les«fait découvrir. Voyez d'où ce peintre est parti : quels faibles commencements, comme il ignore tout, et avec quelle bravoure,, cependant, il ose de grands et de petits tableaux, sans se douter encore de son inexpérience profonde ! Mais à ne considérer même que les peintures exposées dans la première salle, on le voit à chaque pas se transformer, grandir. Son premier ouvrage en grand, la Josobeth, trahit déjà le goût du dramatique dans un artiste qui pousse à outrance l'expression, comme pour se donner le change sur sa timidité et son inconsistance d'écolier. Dans son premier ouvrage en petit, Filippo Lippi, il ne montre qu'un coloris froid et criard, une exécution leste, mais pauvre, et, en quelques endroits, un dessin de demoiselle. Toutefois, l'année suivante, la nuinière du peintre se raffermit. Le Saint Vincent de Paul fit seusation uniquement parce qu'il y avait là une sagesse, une netteté en contraste avec les débordements du romantisme qui éclatait. M. Delaroche m'a raconté lui-même que Géricault, alors moribond, ayant oui parler de ce tableau, désira le voir, le fit placer au pied de son lit, et, indiquant du bout de sa canne quelques retouches, encouragea le jeune peintre à persister sans illusion, sans folie, mais avec réflexion et avec mesure, dans une carrière qui allait se terminer pour lui, Géricault, bien avant l'heure !

Souvent c'est un malheur véritable pour un débutant qu'un succès prématuré. Combien nous en connaissons qui n'ont pu résister à leur gloire, qui tout de suite se sont cros arrivés et n'ont plus rien n. 86

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fait ! 11 en fut autrement de Paul Delaroche. La Mort d Elisabeth, grande machine brossée comme nn décor^ fnt très^pplaadie an Salon de 1827, sans doute parce qu'on y sentait une main d'enfer; et pourtant^ quelle méconnaissance des lois les plus yulgaires du clair-obscur et des plus simples convenances pittoresques! quel bazar d'étoffes voyantes ! quel étalage insensé de soie^ de velours, de brocart/d*bermine, de rideaux ramages^ de coussins brochés d'or et de pompeuses tentures! Mais quoi ! ce tapage môme^ cette facile insolence d'exécution faisaient plaisir... Et quelle InsigQifiante banalité dans ces figures de carton, à l'exception de la seule tète d'Elisabeth, belle tète, d'un si fier caractère et d'une pâleur si héroïque, accusant si bien la nature de cette reine sèche, orgueilleuse, égoïste, qui eut tant de peine à abdiquer la vie! Le succès d'une œuvre pareille, au lieu d'égarer Delaroche, lui ouvrU les yeux. 11 comprit son erreur et combien il était ridicule que le peintre étouffât sous le costumier. Cette année même, il eut à peindre la Mort du pré* sident Duranti, pour le conseil d'État, et plus sobre, cette fois, plus discret dans les accessoires, rendus pourtant avec beaucoup d'adresse, il sut les subordonner aux parties sérieuses du tableau, au mouvement des figures, à leur pantomime, aux expressions diverses de férocité, de compassion, de désespoir et de mâle courage, qui Tout de ce morceau un des meilleurs ouvrages de M. Delaroche, car la peinture en est serrée, sans être tendue; la touche en est ferme et souple, et l'impression en est d'autant plus sûre que la scène se passe sur la toile comme elle a dû se passer dans l'histoire, c'est-à-dire que, sans être théâtrale, elle est tragique. Quand vint la révolution de 1830, Paul Delaroche était déjà un homme en évidence; mais cet événement allait faire de lui un personnage, car c'était le triomphe de la bourgeoisie, et personne n'était plus propre que Delaroche à réussir auprès de la classe moyenne. A partir de ce moment, d'ailleurs, le caractère de notre littérature se prononça; l'école historique prit le dessus. Placé dans un tel milieu, Paul Delaroche devait y jouer naturellement un grand rôle. Avec une sagacité rare, il vit tout de suite comment il pourrait, dans le genre historique, dissimuler ce qui lui manquait, faire valoir ce qu'il avait d'esprit (et il en avait infiniment), montrer enfin son habileté pratique, en trouvant dans les données mêmes des anecdotes illustres, mille prétextes pour amener sur le devant de la scène ces costumes, ces meubles, ces accessoires, dont l'importance allait tout à coup grandir. Il faut savoir que Delaroche ayait reçu comme peintre une très-faible éducation. Destiné d'abord au paysage, il avait fait ses premières études chez

Digiti

M. Watelet, ensuite il avait été Télèye de Gros, mais pendant qaelqnes mois seulement^ de façon ([u'il sayait à peine modeler nn torse quand déjà le public le supposait consommé dans son art. De là ce goât persistant pour les sujets modernes; de là cette tendance à préférer l'histoire^ qui est habillée^ à la mythologie, qui est nue.

Avec cette histoire en pourpoint, Paul Delaroche entendait faire, non plus des tableaux de genre, comme en enssent fait les Johannot, mais de la grande peinture. Il espérait donner un prestige suffisant à des héros tout modernes, Richelieu, Mazarin, Cromwell, en les faisant apparaître tels que les écrlyains du jour venaient de les peindre. Mais quel étrange renversement des choses ! La grande peinture idéalise ordinairement ses modèles en supprimant on en abrégeant le détail qui les rapprocherait trop de nous, et de cette manière elle les recule, pour ainsi dire, dans la perspective morale : Paul Delaroche, au contraire, comptait rendre ses personnages d*autant plus intéressants qu'il mettrait plus de rigueur dans la ressemblance, plus d'exactitude dans les moindres détails de l'ajustement, de Tarmure, du mobilier, de la vie domestique, de Tentourage. Il voulait résoudre et il résolut le problème de nous montrer ses héros plus grands encore dans Hotimité qu*à la parade. Voyez son Cromwell : il est d'une vérité, ou mieux encore, d'une vraisemblance criante. Ne semble-t-il pas que nous Tavons coonu, que nous l'avons entendu murmurer quelque verset de la Bible, que nous Tavons vu passer ainsi fait, avec son gros masque vulgaire, hypocrite, rusé et fort, avec son feutre poudreux, son justaucorps de buftle usé , ses bottes éperonnées et salies , ses gants décousus? Quelle pensée Va conduit à ouvrir le cercueil de Charles !•'? Il a voulu simplement voir de ses yeux, palper du regard la mort de son ennemi. Cest la curiosité d'un vautour.

Et, il faut le dire, cette puissance d'intérêt et d'émotion , qui nait ici de la nature même du sujet, de la situation de deux hommes qui personnifient deux grandes idées, elle est servie par une exécution magistrale, la plus belle que M. Delaroche ait jamais rencontrée à travers les incertitudes continuelles de sa manière. La tète de Cromwell est peinte avec solidité et de la couleur la plus juste. La tète coupée du roi est sinistre sans être repoussante; pour ce qui est du reste, la touche en est admirable; elle est flamande par la vérité, fï'ançaise par l'esprit. Pour trouver un costume dessiné avec plus d'aisance, mieux modelé dans ses plans, mieux fouillé dans ses plis, rendu enfin d'un pinceau plus libre, plus souple et en même temps plus résolu, il faudrait remonter jusqu'à

Van Dyck... Ainsi ^ k TinTene des peintres de style, contrairement à tontes les idées reçnes, et par nne éclatante innovation^ Panl Delaroche élève à la dignité de l'histoire ce qni, avant Ini, n'était que du genre; il cherche et trouve Tintérèt dans le détail; il découvre la poésie dans la réalité même.

Paul Delaroche, disons-nous^ a su parfois élever à la dignité de rhistoire ce qui , avant lui , n'était que du genre. Qne sera-ce donc, si Dous considérons le peintre dans ces petits tableaux qai n'ont d'historique que le nom des personnages, et qui, par leurs dimensions^ appartiennent aux régions inférieures de l'art? (ci, Paul Delaroche est sans contredit le premier. 11 n'est pas une de ses qualités qui ne hnlle dans cette peinture anecdotique : la sagacité, la distinction, l'esprit, un sentiment exquis des convenances, la connaissance ou , ce qui est mieux encore, Tintuition des événements et des caractères, le talent de reconstruire, de restituer les usines, les mœurs , les coutumes et les costumes d'une époque, l'art ingénieux de choisir le moment, de laisser deviner ce qu'il ne faut pas dire, de prendre l'aspect le plus inthne des choses en même temps que leur c6té le plus pittoresque. Il faudrait ajouter ' leur c6té le plus dramatique.

Richelieu et Mazarin vont mourir l'un et l'autre, mais le premier ne veut mourir qu'après l'exécution de ses ennemis , qu'il aime i confondre avec les ennemis de l'Etat; il les traîne à la remorque de son agonie. Le second fait venir autour de son lit de mort les plus jolies femmes de la cour; il s'entoure des somptuosités de U vie, des riantes images de la beauté, de la grâce et du plaisir. Ainsi, voilà déjà les deux grands ministres caractérisés à merveille, uniquement par le choix de la scène où ils doivent figurer. Mais que d'esprit dans l'arraDgement de ces tableaux, si piquants et néanmoins si naturels!.

Ici, deux barques se suivent sans former, comme on pouvait s'y attendre, un ensemble de lignes désagréables. Le soleil s'est levé radieux, et la lumière se joue dans les remous du fleuve. D'abord , et d'un peu loin, on dirait qu'il s'agit d'une fête: mais le sérieox des visages du léger Cinq-Mars et du grave de Thou, rembarras des courtisans que l'on entend chuchoter, et dont la contenance contraste avec l'indifférence grossière des mariniers du Rh6ne, et par dessus tout, cette figure de Richelieu, qui, le dos courbé, blême et violent, abattu et terrible, semble heureux de sentir à sa haine qu'il vit encore, tout vous fait pressentir un dénouement sinistre ; tout indique le bourreau qui va terminer cette ambulante tragédie. Là, c'est un drame intérieur, une vraie scène de cour où les soupirs

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du ministre moribond se mêlent aox causeries de la ruelle, aux rires frivoles des jeunes duchesses , aux exclamations du jeu , au petit bruit que font déjà les intrigues nouées derrière les paravents. Il semblerait que le peintre^ pour nous représenter les derniers moments de Mazarin^ n*a eu vraiment qu'à s'en souvenir^ qu'il a vu de près, de très-près > ces seigneurs élégants, ces dames distraites et rieuses^ et la grande Mademoiselle et l'emphatique révérence de l'ambassadeui d'Espagne. Par malheur^ le RûA^iieu et le Mazarin ne sont pas à beaucoup ptès aussi bien exécutés que spirituellement conçus. Dans l'un^ la coquetterie du pinceau dégénère en fadeur; la multiplicité des demi-teintes nuit à la franchise de l'effet, amollit la peinture et fatigue Tœil, sollicité à la fois par les touches innombrables qui piquent çà et là les lambris doi^, les luisants du satin ^ les mille accidents de tant de riches costumes et de tant de meublés somptueux. Dans l'autre^ même observation, mais la manière en est plus indécise. Telle figure est modelée sèchement dans ses méplats^ telle autre s'arrondit sous un faire cotonneux... mais tout cela est sauvé par l'esprit^ et dès que la gravure s'empare de ces compositions charmantes^ elle en supprime naturellement les défauts et n'en conserve que les qualités.

Quant à la Mort du duc de Guise, on peut dire que c'est un chefd'œuvre. Là l'exécution est fine et ferme ^ libre et sûre; l'effet général est discret; les fonds sont à leur place ^ et les détails, endormis par un modelé sourd qui creuse les profondeurs de Tappartement^ laissent triompher le jeu des physionomies^ et d'abord la belle figure du Balafré, étendu roide mort^ et remplissant à elle seule la' moitié du tableau; ensuite le groupe des assassins qui se pressent autour du maître, montrant l'épée rouge qui témoigne de la besogne accomplie^ de l'argent gagné; enfin cet admirable profil perdu de Henri 111^ qui vient avec sa mine couarde» basse et féline^ flairer le cadavre. Quelle merveilleuse intuition des choses historiques! Que de talent ne faut-il pas (dans un art qui ne peut saisir qu'un seul moment de l'action) pour choisir précisément celui qui devait mettre en relief tous les caractères ! Quel écrivain aurait su mieux peindre Henri 111 ? Sa biographie^ elle est dans sa personne, dans ces tempes attendries^ dans ces rides qui entourent l'œil , dans cette main efféminée, dans cette bouche de satyre» dans l'attitude entière de ce mignon couronné, à qui les siens ne refusent aucun genre d'infamie?

Est-il besoin maintenant d'expliquer le prodigieux succès de M. Delaroche auprès de la bourgeoisie lettrée? Eh! mon Dieu, ayons le

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courage de l'avouer : la France^ au fond > n'aime pas la peinture. Il est du molDS bien petit le nombre de ceux qui appartiennent natnrellement à cette franc -maçounerie ou qui s'y font initier. En Italie , le dernier gâcheur de plâtre a lé sentiment des choses d'art ; il est dans le secret sans que penonne le lui ait appris : il devine. En France^ au contraire^ ce qu'on aime dans la peinture, c'est pré* cfsément ce qui n^est pas la peinture ; ce que Ton cherche dans un tableau, c'est l'esprit, la pensée, l'intention. A quoi cela' tient-il ? A notre climat, sans doute, à notre latitude, à ce de^ d élévation

• du pôle dont parle Pascal , à l'insuffisance de, notre éducation... que sais-je? peut-être aussi à ce que le& Français Tenlent toujours se répandre au dehors, communiquer leurs sentiments, briller euxmêmes à propos des autres. Us sont tellement jaloux de rédiger leur admiration, qu'ils aiment encore mieux parier de leurs jouissances que d'en jouir; De là ce goût prononcé pour les sujets qui donnent à penser, qui prêtent à écrire, qui alimentent la littàuture des salons.

Quant à la peinture proprement dite, elle ne vient qu'en seconde on en troisième ligne. L'essentiel est qu'elle soit bien propre, bien lisse, bien finie, dans le sens que le public attache à ce mot; l'important est que Prudhomme puisse dire, eo rentrant chez lui : «r Avez- vous TU la robe de satin de Jane Gray?... C'est à y porter la main... » Oui, bien des personnages, d'ailleurs éclairés, distingués, intelligents, sont, en fait de peinture, des Prudhomme; mais à ceux-là, du moins, il faut une composition bien étudiée, un moment bien choisi, un ingénieux arrangement, de l'teprit, de Tesprit avant tout... Voilà conunent il est facile de comi»rendre l'engouement de la bourgeoisie française pour IL Delaioohe. Suivez la foule des visiteurs de l'exposition : vous les verres aller droit non pas à tel morceau excellent, par exemple à ces petites études de moines camaldudes que personne au monde n'aurait mieux senties, mais à la Jane Gray, au Straffàrd, ou à ce tableau» hélas! si mal réussi, de Marie Antoinette.

La vulgarité des moyens employés ne les frappera point. Ils se laisseront prendre tout de suite (les femmes surtout) à cet appareil lugubre, à cette hache, à ce bloqueau, à cette paille que le sang va rougir. Ils trouveront charmants les yeux qu'on ne voit point; ils se plairont à deviner ce que le peintre n'a pas dit; ils toucheront du doigt à cette belle robe de satin rendue avec une coquetterie si peu sérieuse dans la circonstance et bonne tout an plus à figurer dans une Conversation de Netscher; ils jouiront enfin de la commotion nerveuse que procurent de pareils spectacles, et si le

tableau ne letnr donne pas des émotions assez vives, ils reliront ]a notice du livret ponr se ranimer... Voilà le public... et Paul Delaroche est son peintre par excellence.

Mais Tart, qu'il ne faut pas oublier, Tart n*est pas aussi satisfait que le public, il s*en faut, et la critique ne saurait être aussi indnlgente que la foule. Convenons, d'abord, que ce caractère mélodramatique des tableaux de Jane Gray, de Strafford, de Marie-Antoinette,xnous laisserait parfaitement froids , si . chacun de nous n'y mettait du sien, n'y apportait l'appoint de son instruction et de ses souvenirs. Et, en effet, tout cela sent le théâtre. Jane Gray est en scène, Strafford est sur les planches, Marie Antoinette pose déjà devant lliistoire, ou, pour mieux dire, devant la rampe. En somme, je ne reconnais pas dans ces figures, qui s'arrangent pour mourir, l'accent de la nature, Taspect vrai, qui serait ici le plus pathétique. Je n*ai jamais vu personne marcher au supplice, mais j*imagine que cela ne se passe pas tout à fait avec cette haute'convenance, cette dignité mesurée, ce décorum , et qu'il y a dans la victime un peu moins de l'acteur, un peu plus de Thomme. En tous cas, la peinture ici ne trouve pas son compte, le tableau n'est pas enveloppé; les figures en sont juxtaposées, peintes une à une; elles ne sont pas créées d'un môme souffle, et cela refroidit beaucoup l'émotion. Que, si nous allons plus loin, nous serons choqués de ces noirs opaques, de ces blancs criards qui, dans les trois tableaux dont nous parlons, (comme dans le portrait de îl. de Salvandy), fwit autant de taches ou autant de trous dans la toile. Le blanc, chez les coloristes, est

~ toujours mieux rompu ou du moins mieux amené. Dans la gamme de Van Dyck, la note la plus aiguô n'est qu'un ton jaune clair ; c'est une collerette qui parait blanche par opposition et qui est écrue. Le noir chez les coloristes est plus chaud, plus transparent, et chez les peintres les plus sombres, tels que Rembrandt, il n'existe même pas. Les tons , enfin, sont tous plus passés, plus mêlés, plus harmonieux ', l'œil ne doit rencontrer sur aucun point la crudité blessante du blanc de céruse, la dureté froide du noir d'ivoire... Sous ce rapport, M. Delaroche avait des progrès à faire, mais il les fit; il les fit à un âge où, d'ordinaire, le talent se soutient sans grandir; il donna cet exemple rare, peut-être unique, d'un artiste qui arrive, par la volonté, à conquérir ce qu'il n'a pas reçu de Dieu.

Cést là le côté vraiment remarquable de la vie de Paul Delaroche, c'est l'enseignement qui ressort de l'ensemble de ses œuvres exposées. Chose admirable! plus cet homme réussissait, moins il s'en trouvait digne. Comme l'a si bien dit M. Henri Delaborde : « Paul Delaroche a exigé d'autant plus de lui-même que l'opinion le

traitait avec plus de fayear; an lieu de spéculer sur la réputation acquise^ il se comportait toujours comme s'il avait à se faire un nom. » On se le rappelle : lorsqu'il fut question de décorer la Madeleine^ les éclatants succès de Paul Delaroche le désignèrent naturellement au choix du ministre de intérieur. Le gouvernement le voyant réussir, le prit au mot de sa gloire, et tout à coup le chargea d'une peinture monumentale : c'était beaucoup^ car Delaroche était maître avant d'avoir été élève; il enseignait^ et c'est à peine 8*il avait appris. Mais il avait le don des natures supérieures qui est de se connaître, et s'il consentait à faire illusion ' aux autres, il ne voulait pas du moins se tromper lui-même. Avec un noble courage, Delaroche se met alors à. dessiner d'après la bosse; il fait venir des modèles, conmie ferait un jeune homme qui veut concourir pour le prix de Rome. Bientôt il part pour l'Italie^ non pas pour j compléter son éducation, mais pour la refaire. Ainsi à Florence et à Rome, il remonte aux origines de la peinture : il étudie les maîtres primiiifs, qui avaient le droit d*ètre timides puisqu'ils appartenaient à. Tadolescence de l'art ^ et trouvant une saveur exquise dans leurs figures ingénnes, il s'y arrête. Aussi bien , il avait horreur du ponsif et il craignit peut-être d*y tomber en étudiant ce que tout le monde étudiait, Raphaël et les autres. Impressionné surtout par les maîtres du xiv« siècle, et sous Tempire de ses propres idées de vérité rigoureuse, Paul Delaroche aborda le nu avec la volonté d'un professeur et la frayeor d*un commençant. De là, cette manière tendue, serrée à outrance, qui donne aux chairs l'aspect de Tagate, qui, pour les "emprisonner, dans un contour ultràflorentin , les cerne durement et rétrécit le modelé au lieu de Télargir. Cependant, ce n'étalent là que des études, et il est permis de penser qu'en les transportant sur les murailles d'un monument, le peintre aurait senti le besoin de les peindre avec moins d'étroitesse et de dureté.

Toujours est-il que Paul Delaroche revint dltalie plus fort, plus éclairé, mieux piéparé à soutenir le r6le que lui avait fait l'opinion publique. Malheureusement, la direction des beaux-arts Tayaut dépossédé d'une partie de son travail, il fut offensé de ce partage inattendu, et avec un rare désintéressement, avec une fierté qui était le respect de son art autant que Testime de luimême, il renonça noblement à une besogne qu'il rêvait iUustre, et il rendit au ministère les SO^OOO francs qu'il en avait reçus pour ses travaux préparatoires.

En se retrouvant face à face avec le public, Paul Delaroche, qui connaissait parfaitement l'esprit de ses admirateurs, se garda bien

de leur montrer ses études italieimes; il recommença^ an ccmtraire , ses tableaux historiques » et c*est alors qu'il exposa Charles /*' insulté par les soldats de Cromwell, morceau inégal^ inférieur en général au Cromwell , mais admirable dans la figure devinée de lord Falkland. La Sainte-Cécile, où il tenta sans succès d'être naïf et d*atteindre à. l'idéal , ne fut qu'une concession à sa dignité de professeur. Mais bientôt une occasion se présenta d*essayer ses talents en progrès dans une peinture monumentale : il fut chargé de peindre X Hémicycle du palais des Beaux-Arts, c'est-à-dire la Salle des prix.

Delaroche se trouvait là sa r un théâtre moins brillant^ moins étendu; mais il y était seul^ sous un beau jour, tranquille^ uniforme. Que peindre sur les murs d'une pareille salle? Le programme est tracé d'avance. Mais un autre eût représenté sous des formes allégoriques la peinture^ la statuaire^ tous les arts du dessin : Paul Delaroche, fidèle à son instinct, secrètement averti, d'ailleurs^ par la conscience de sa véritable force ^ ne voulut pas s'élever à ces abstractions sublimes par lesquelles on idéalise la nature réelle. Là où tel maître aurait mis un être imaginaire, un symbole, il met un personnage connu^ historique. Au lieu de représenter l'art, il représenta les artistes; au lieu de peindre, avec leurs ailes convenues et leurs attributs consacrés , les déesses de la Peinture et de la Sculpture, il peignit les plus grands peintres, les plus grands sculpteurs, sous les traits mêmes que Dieu leur donna, dans le costume dont leur siècle les revêtit. Mais comment réunir tant d'hommes célèbres et éloignés l'un de l'autre? Conmient les grouper? Quelle vraisemblance donner à leur présence dans le même lieu?... Il y avait là des difficultés sans nombre. Delaroche s'en est tiré avec une souplesse, une pénétration merveilleuses, et il est permis de penser, que personne, de nos jours, n'eût été plos heureux dans le développement du thème adopté.

Il serait trop long de décrire V Hémicycle, et nous pouvons, du reste, nous en croire dispensés par la charmante et spirituelle gravure de M. Henriquel Dupont. Ce que nous avons à dire, c'est qu'on a plus vite aperçu les défauts de cette grande machine, qu'on n'en a saisi les qualités rares. Au centre de sa composition, qui s'adosse à un élégant portique, le peintre a placé, sur un plan reculé et comme sur un trêne, les figures dlctinus, de Phidias et d'Apelle; à leurs pieds, se tiennent avec respect deux femmes qui personnifient Tart grec et l'art romain. Puis, au bas des degrés du tribunal auguste où siègent les trois plus grands artistes de l'antiquité, sont deux autres femmes : Tune, rêveuse, mélanco-

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lique, chastement drapée; l'autre, voluptueuse, brillante, sensuelle et à demi-nue; l'une, caractérisant le moyen âge; l'autre, la Renaissance. Enfin, à droite et à gauche du suprême Aéropage de l'art, le long d'un double banc de marbre, en avant du portique, sont groupés tous les artistes modernes, les uns debout, les autres assis , mais tous engagés dans des conversations que le spectateur croit entendre, tant il y a de justesse, de fine intention et de clarté dans l'attitude de chacun des grands maîtres, dans son action, dans sa pantomime. Tandis que Phidias, Apeile et Ictinus demeurent immobiles et muets dans les profondeurs éloignées de l'histoire , et semblent se livrer au repos des demi-dieux, leurs des-* cendants, pleins de mouvement et de vie, animés encore du feu sacré qui fit battre leur cœur, s'abandonnent à de vives causeries, sous leur vrai costume et avec les mœurs du pays qu'ils ont honoré; car les Italiens, les Flamands, les Français, les Espagnols, sont confondus dans cette assemblée illustre; seulement, comme il arrive toujours , les divers groupes sont fofmés par la similitude des conditions : les sculpteurs cherchent les sculpteurs, les architectes se rassemblent, les peintres se réunisseift, et qui plus est, les coloristes vont d'un côté, les dessinateurs de l'autre. On le voit, M. Delaroche faisait ici un pas d^ns le domaine du grand style, en même temps qu'il restait dans ces régions de l'historique et du pittoresque où il s'était fait un nom. Il commençait THémicycle comme aurait pu le concevoir M. Ingres; il le terminait i sa manière, avec ses habitudes de vérité et d'ingénieuse finesse, avec ce charme qu'il savait emprunter de l'anecdote et du détail. Or, c'est précisément ce mélange de réalité et d'idéal qui a nui à la beauté^ de T Hémicycle, comme l'a fort justement remarqué M. Vitet : « Par leur voisinage immédiat, ces deux styles s'exar gèrent l'un l'autre. Le naturel de l'un semble descendre à la familiarité; l'idéal de l'autre prend un aspect de roideur. » Que si, une fois , on accepte, cette façon nouvelle et toute conforme aux idées modernes d'envisager la peinture, il faut convenir que M. Delaroche a fait dans l'Hémicycle une prodigieuse dépense de goût, de sagacité, de finesse. Chacune de ses figures est une biographie, chacune est un caractère. Et si quelques-unes, même des principales, telles que Raphaël, ne sont pas très-héureusement trouvées, en revanche la plupart sont excellentes par l'à-propofl de leur geste, la grâce facile de leur tenue, la noblesse ou la distinction de leur personne ; et dans ces groupes si bien séparés et pourtant liés avec tant d'art, on passerait bien du temps â admirer les admirables figures de Vinci, du Titien, de Giorgione et de tant

d'autres, enfin cette mâle et sévère figure du Poussin, qui, le regard fixé sur notre jeune école, semble lui conseiller le travail, la dignité, la grandeur, et résume à elle seide la portée morale du tableau , en même temps qu'elle caractérise si bien cette nation française, qui a toujours voulu et qui voudra toujours que les ouvrages de l'art aient quelque parenté avec les ouvrages de Tesprit.

Il nous reste à examiner les meilleurs ouvrages de M. Delarocbe, qui sont ses portraits et ses derniers tableaux.

Ses portraits? ils suffiraient pour établir ses titres à. la maîtrise, car tous ceux qui ont étudié la peinture savent que rien n'est plus difficile qu'un portrait, et que c'est la pierre de touche des grands artistes. Dans cette partie de son art comme dans les autres, Delarocbe fut constamment en progrès. Cependant, il y eut moins de différence entre le commencement et la fin. Je ne parle point de ces délicieux fusains où l'esprit étincelle à chaque trait, ni de ces petites têtes aux deux crayons, qui sont toutes charmantes de grâce, facilement expressives et d'un goût exquis. Ce sont là des morceaux ^qne le peintre improvisait en soufflant dans ses doigts ; c'est la petite monnaie, mais en or pur, d'un talent de premier ordre. Je parle des grands portraits peints de M. Delarocbe. Ceux-là ne sont pas tous également réussis , mais ils sont tous remarquables par le caractère.

Doué lui-même d'une personnalité forte, Paul Delarocbe était fait pour comprendre celle des autres. Aussi, pas un de ses portraits qui ne trahisse un tempérament, qui ne révèle une âme. Une fois en présence de ces modèles, Paul Delarocbe devine leurs pensées; il pénètre au fin fond de leur esprit ; il saisit le trait qui doit fixer leur ressemblance morale, bien supérieure à celle qni étonne les enfants ou fait crier d'aise les serviteurs de la maison. Et pour que lien ne manque à l'expression, l'artiste se croit tenu de varier le mode de sa peinture suivant le personnage qu'il va représenter. Tantôt, voulant exprimer l'orgueilleuse roideur d'un ihinistre pour qui la tribune était une chaire de professeur, il emploie des contours ressentis, une manière serrée, précise jusqu'à la sécheresse : tantôt il adopte un faire moellçux, une touche passée et beurrée, comme pour répondre aux idées de douceur et de bonhomie que lui inspire le patriarche de l'émigration polonaise. Mais toujours son personnage est tout d'une pièce; il est peint comme il est conçu : il est un.

Ce sont, en effet, de vrais types humains que les portraits de MM. Guizot, Salvandy, Rémusat, François Delessert, Bmile Pereire et le prince Adam Czartoryski. L'un est confiné dans son

orgueil , Tantre absorbé dans ses calculs. M. de Salvaudy étale son hermine et montre sa frisure ayec une satisfaction nalye; M. de Rémusat^ les bras croisés^ ébauche le sourire d*une familiariié spirituelle, et M. François Delessert, arec sou habit noir bontonne jusqu'au menton , ses mains fermées , ses cheveux aplatis snr la tempe, son visage émacié et son corps roide, n'est-il pas une étonnante personnification de cette haute et hautaine boargeoisie, vouée au protestantisme politique, jalouse de ses privir léges, fière de sa fortune et qui veut despotiquement la liberté? M. Delaroche est allé, il faut en convenir, aussi loin que possible dans le rendu de ce portrait II a accusé avec la conscience d'un Holbein les plus fines rides, les moindres plis de cette peau parcheminée : il a sculpté au vif ces mains sèches, osseuses et ligneuses, que le modèle serre fortement l'une contre l'autre, comme sll se trouvait engagé dans quelque résistance pariementaire. H a mis, enfin, une intelligente austérité dans les accessoires et dans le fond, si bien en rapport avec le caractère évident du personnage. Ainsi, par une intuition qui n'appartient qu'aux artistes supérieurs, Paul Delaroche a su voir en chacun des individus qui posaient devant lui une des faces de l'humanité. Et, chose admirable ! c'est eu les rattachant par la pensée à des types généraux , qu'il a d'autant mieux écrit les personnalités diverses et tranché les physionomies.

Nous n'avons pas autant de bien à dire, il s'en faut, des portraits de M. Thiers et de M. Pourtalès-Gorgier. L'un manque de ce mouvement mimique qui aurait dû animer l'illustre improvisateur; la tète, du reste, ne s'enlève pas sur le fond et n'a pas même ce relief que donnerait la seule énergie du modelé. L'autre est chargé d'accessoires indiscrets qui viennent à l'œil et nuisent beaucoup à la figure, faute d'avoir été maintenus à leur plan. Il me souvient que M. Delaroche m'ayant un jour montré chez lui ce portrait de M. de Poui taies, je fus un instant assez embarrassé pour lui en dire mon avis; mais comme il me pressait de parler : « Vous avez, lui dis-je, donné aux objets d'art qui entourent M. de Poortalès autant d'importance dans son portrait qu'ils en ont dans sa vie I » Le maître me répondit par un sourire, aussitôt réprimé.

J'arrive aux derniers tableaux de Delaroche, à ses tableaux religieux. Ici, le peintre se transforme tout à coup, il entre dans une «utre sphère. Jusqu'à présent, nous Tavons vu chercher le succès dans les épisodes les plus dramatiques de l'histoire, produire l'émotion par un simple calcul de l'esprit. Je veux dire par l'emploi de certains moyens qui^ même chez l'artiste le plus firoid, ne

manqueraient point de remner la fonle. Maintenant, Delaroche arrive à. Témotion, non pins par un effort de l'intelligence, mais par le cœnr. Comment s'expliquera ce phénomène?... Jusqu'à l'âge de quarante-huit ans, cet homme avait eu tous les genres de bonheur. Le public, qui marchande sos éloges à tant d'autres, les lui avait prodigués. La distinction parfaite de sa personne, jointe à sa renommée, lui avait fait, dans le monde, un r61e déjà illustre. La fortune lui souriait, et l'amour était venu lui tendre la main, sous la forme d'un ange. Il avait aussi , en même temps que les honneurs bruyans de la vie publique, les silencieuses douceurs de la vie privée... Mais un jour vint où tout ce bonheur s'évanouit. Un coup terrible, imprévu, vint frapper son âme Jusqu'alors invulnérée. Il se fit autour de lui un vide irréparable, immense. Seul, avec deux enfants en bas âge, Delaroche commença par la plus cruelle douleur son tardif apprentissage de la vie. Une révolutionnée fit alors en lui; il fut amené peu à peu à se recueillir, il devint plus sérieux , et son cœur s'ouvrit à une mélancolie qu'il n'avait point connue... De là le sentiment qui anime ses derniers tableaux.

La Jeune Martyre est vraiment une œuvre inspirée. Paul Delaroche avait vu en songe cette poétique figure... une jeune Romaine qui, n'ayant pas voulu sacrifier aux faux dieux, a été précipitée dans le Tibre, les mains liées, et qui flotte à la surface du fleuve, aussi belle au sein de la mort qu'elle le serait dans l'extase du sommeil. Le soleil est déjàcoucbé, et ce pile cadavre, enveloppé des ombres du soir, se distinguerait à peine sur les eaux vertes du Tibre, si le peintre n'avait imaginé d'éclairer la scène par une vive auréole descendue des cieux. Sous ce nimbe de lumière, la jeune fllle, charmante encore et pudique, à travers les livides glaces de la mort, appelle l'attention de deux chrétiens qui cheminent sur la rive sombre, et semble leur demander la sépulture. Rien de plus touchant, de plus suave, de plus tendre que cette belle morte. Ses yeux, au moment de se fermer, ont vu l'époux céleste, environné de ses anges. Ses lèvres décolorées conservent la trace ineffable d'un dernier sourire; ses cheveux blonds traînent dénoués sur la vague; ses bras, liés de cordes, rudes bracelets du martyre, selon la belle expression d'un de nos amis, joignent leurs mains délicates , comme pour une prière, et son corps submergé se perd dans Teau profonde, en une demi-teinte mystérieuse. Parmi les poètes de la peinture, je ne connais que Prudhon qui eût pu inventer une telle figure, et la peindre aussi adorable sous cette gaze lumineuse qui l'éclairé et la voile tout ensemble.

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A ne voir que le procédé môme de la peinture, on peut dire qae la manière de Paul Delaroche se détendait comme son cœur. Il arrivait an sentiment de Teffet qui souvent Ini avait manqué. Ces figures que nous disions juxtaposées ^ il réussissait mieux maintenant à en composer un seul tout; il savait, conmie disent les peintres, modeler son tableau. Cest ainsi que les Girondins réunissent toutes les conditions d'une peinture excellente. Pas de duretés, pas de noirs. L'ensemble a de la transparence, de l'harmonie , de l'unité. La touche est libre, assouplie, et il n'y a pas moins d'esprit dans le maniement du pinceau que dans l'arrangement des personnages et dans ces nuances» si bien observées, du dévouement, de l'enthousiasme, de la peur qui s'étourdit, du counige qui se résigne, de l'orgueil qui se trompe... Mais là où le peintre est vraiment arrivé au pathétique, c'est dans les quatre petits tableaux de la Passion, dont les sujets, tant rebattus, ont été cette fois rajeunis par le choix du moment. La Vierge chez ies saintes femmes est une esquisse sublime. L'artiste a pris le côté intime de l'histoire de Jésus. Nous* sommes dans la pauvre maison des Saintes Femmes, avec Marie, Pierre et Jean, pendant que le Christ marche au Calvaire, à travers les rues de Jérusalem. Par l'unique fenêtre de la chambre» on voit passer le cortège funèbre , ou du moins on le devine, car on n'aperçoit que les pointes des piijues et l'écriteau qui doit être placé sur l'instrument du sapplice : Inri. On ne peut décrire avec des mots cette scène de deuil, où le peintre a si vivement exprimé, et avec tant d'Ame, toutes les variantes de la douleur, la désolation des saintes femmes, l'affliction profonde, mais mâle et contenue, de sain Pierre, le tendre désespoir de saint Jean, et cett^ angoisse inénarrable de la Vierge qui, se dressant sur ses genoux, regarde passer les bourreaux. Avec une délicatesse infinie, le peintre a fait sentir le caractère virginal de la maternité de Marie, et je ne sais quelle nuance de respect pour ce fils qni est un Dieu... U Retour du Golgotha , la Couronne d épines , sont encore des morceaux d'une beauté imprévue, d'une poésie lugubre et pénétrante. Ce fut le testament du maître.

Si nous ouvrons l'histoire des grands artistes, nous le» voyons tous annoncer leur supériorité dès la première jeunesse. Depuis Giotto jusqu'à Rapbaei, depuis Raphafil jusqu'à Géricault, on citerait bien peu de peintres illustres en qui la révélation da génie se soit fait attendre. Nos contemporains eux-mômes ont accusé de bonne heure leur personnalité tout entière. Ingres peignait, il y a un demi-siècle, comme aujourd'hui; Delacroix

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avait dit son dernier mot, il y a trente ans. Seul, Paul Dela- Tocbe a donné le spectacle d'un peintre toujours en progiès; seul il a pu dire : Mes dernières œuTres seront les plus belles. Et ce mouvement ascensionnel d'un homme d'élite , il est dû surtout aux efforts de sa volonté et de son esprit, à la hante idée qu'il avait de son art, au respect de sa gloire et de lui-même. Ainsi, qu'on examine sa vie ou ses œuvres, on en revient toujours à admirer, dans Panl Delaroche, un caractère. Oui, un caractère, et cela est assez rare de nos jours, chez les artistes comme ailleurs, pour qu'on y prenne garde. Réservé jusqu'aux apparences de la roideur, Delaroche était au fond un homme généreux et dévoué, un excellent: ami , plein de droiture, de désintéressement £t de grandeur d'âme. Mieux que personne, peut-être, nous avons pu savoir ce qu'il fit en 1848, pour venir en aide à ses camarades. Il prit alors , pour les autres , le rôle de solliciteur qu'il était incapable de prendre pour lui, bien résolu d'ailleurs à ne rien accepter, malgré le dépérissement subit de sa fortune, dont il ne parlait point. Il écrivit au directeur des Beaux -Arts ^ sur la détresse de quelques-uns de ses élèves, des lettres toutes remplies de l'éloquence du cœur, et qui jetteraient une belle lumière sur sa biographie. Plusieurs fois il se rendit au palais du Luxembourg pour y exposer à M. Louis Blanc ses idées sur les mesures à prendre en faveur des artistes. Un jour, il lui arriva d'assister à une de ces généreuses harangues qu'adressait le jeune tribun aux délégués de toutes les corporations, et que n'oublieront jamais ceux qui les entendirent. L'idée lui vint alors de faire le portrait de l'orateur. Mais, après un premier croquis, il y renonça tout à coup dans la crainte qu'on ne le soupçonnât de flatter un pouvoir naissant. Cette pensée l'arrêta court. Eh bien, quelque douloureux qu'il soit pour nous, aujourd'hui, de n'avoir pas reçu de M. Delaroche ce précieux témoignage de bienveillance, il nous est impossible de ne pas apprécier le sentiment qui nous en priva. Noble exemple à proposer à tant d'artistes si insoucieux de mettre quelque unité dans leur vie, si prompts à oublier ce que la dignité commande, et qui devraient pourtant savoir ce que peuvent ajouter à leur réputation, à leur talent même, l'estime de soi et les allures d'un caractère uni, ferme et fier !

PAUL DELAROCHE. La Vierge chez les saintes femmes le vendredi saint. Vingt-six centimètres sur cinquante et un. 41.000 fr.; D'Eichtal.

Une Martyre au temps de Dioclétien. Cent soixante-huit

centimètres sur cent quarante-cinq. 36,000 fr.; Goupil.

Hémicycle du palais des Beaux-Arts. Trenle-neuf centimètres sur deux cent cinquante -quatre. 43,900 fr. Jeune Fille dans une vasque. Toile inachevée. Cent cinquante-quatre centimètres sur cent quatre-vingt-douze 2,950 fr. La Famille du foi^eron. Toile inachevée. Cent soixante-quatre centimètres sur cent soixante-sept. 950 Tr. Offrande au dieu Pan, paysage peiut à Kms. Vingt-cinq centimètres sur vingt et un. 2,000 fr.

Le Passage des Alpes par Charlemagne. Esquisse du tableau exécuté pour le Musée de Versailles. Cinquanteneuf centimètres sur soixante-treize. 3,425 fr.; Moreau. Le Sacre de Charlemagne. Projet du tableau pour le Musée de Versailles. Cinquante-neuf centimètres sur soixantetreize. 2,200 fr. Le Baptême de Clovis. Projet du tableau pour le Musée de Versailles. Qnquante-trois centimètres sur soixante-cinq. 2,130 fr. Le Sacre de Pépin. Projet du tableau pour le Musée de Versailles. Cinquante-trois centimètres sur soixante-cinq. 2,025 fr.

Un Naufrage. Soixante-treize centimètres sur cent trois. 3,600 fr. Marie dans le désert. Première pensée. Seize centimètres sur onze. 2,600 fr. Le Christ protecteur des affligés. 7^400 fî*. Tentation du Christ sur la montagn ô 1,800 fr. Jésus-Christ au jardin des Oliviers. Première pensée. Vingt centimètres sur quatorze. 4,325 fr.

Une Martyre au temps de Dioctétien. Première pensée. Trente-trois centimètres sur vingt-cinq. 2,400 fr.

Six projets de compositions, pour la décoration de la Madeleine, ayant chacun vingt et un centimètres sur quarante-trois. La Madeleine écoutant la parole du Christ. 1,800 fr. La Madeleine chez Simon le pharisien. 2,200 fr. La Madeleine aux pieds de la croix. 875 fr. La Madeleine au Saint-Sépulcre. 800 fr. La Madeleine se rendant à Marseille. 850 fr. La Mort de Madeleine, i ,100 fr.

Marie - Antoinette après sa condamnation. Première pensée. Vingt-deux centimètres sur seize. 2,850 fr.

Une Mendiante. Vingt et un centimètres sur quatorze. 5,275 fr. Les Pèlerins sur le bord du Tibre. Dix-neuf

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centimètres sur vingt-cinq, i,500fr. Première pensée des Pèlerins à Rome. Sept centimètres sur huit. 1,400 fr.

Moïse exposé sur le Nil. Fragment. Soixante-dix-sept centimètres sur cent. 3,700 fr. Mater dolorosa. Étude. Soix.ante et un centimètres sur quarante. 4,625 fr.; Moreau# La Fuite en Egypte. Ébauche avancée. Cinquantequatre centimètres sur trente-huit. i,7oOfr.

L'Art grec. Étude faite pour rhémicycle. Quarante-neuf centimètres sur quarante. i50 fr. Vue du Var. Étude faite pour la Martyre. Vingt-cinq centTmètres sur trentetrois. 205 fr. Rochers. Étude faite à Nice. Trente-trois centimètres sur vingt-cinq. 200 fr. Télé de Camaldule (très-belle). 105 fr.

Madame Elisabeth conduite au supplice. Composition tracée au fusain sur toile. Soixante centimètres sur cent. 850 fr. Le Duc de Bourgogne vient de laisser paraître en conseil qu'il est Tauteur de l'assassinat du duc d'Orléans. Mine de plomb. 300 fr.

Jésus-Christ portant sa croix. Fusain. i,000fr.; Goupil. La Fuite en Egypte. Fusain. 2^950 fr. Évanouissement de la Vierge. Fusain. 2,100 fr. La Vierge et l'Enfant Jésus. Fusain. Dernière esquisse de M. Delaroche. 400 fr. Le Christ descendu de la croix. Dessin rehaussé. 310 fr.; Darnes. La Vierge chez les Saintes Femmes. Crayon rehaussé de blanc; première pensée. 475 fr. Marie dans le désert. Plume. Première pensée. 500 fr. La Mère de Moïse quittant son enfant. Fusain. 300 fr.

Tête de Soldat pour le Strafford (c'est la tète du général Boyer). Mine de plomb. 120 fr.- Louis XVil en prison. Lavis. 36 fr. Jeune Mère et son enfant. Composition à la plume. 105 fr. Mort de Poniatowski. Dessin. 90 fr. Dessin non catalogué. Un Enfant. 160 fr.

TÀBLB4UX MODERNES VENDUS A PARIS. — POOCHET^ GOMM.-PRIS. ; FERDINAND LANBUVILLE , EXPERT. *

Nous avons publié sur cette vente ^ dans le premier numéro dti Courrier de Paris, un article qu'il nous semble à propos de reproduira ici : ■ .

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