PRÉFACE
Voici enfin la première livraison du Trésor des Pianistes, cet édifice dont il y a vingt-cinq ans environ je posais, sans m'en douter, les premières bases, en commençant à recueillir les œuvres des anciens clavecinistes. Il y a déjà quelques années, je formai le projet de publier, du moins en partie, ce que d'abord je n'avais recherché que pour mon instruction, mon propre plaisir, et pour satisfaire, en même temps, ma passion de bibliophile. Le prospectus par lequel je fis part au public musicien de mon plan de publication est daté du mois d'avril 1859; j'annonçais une première livraison pour le mois d'octobre suivant, et ce n'est que plus de vingt mois après cette époque qu'il m'est permis de la mettre au jour. Je n'ai pourtant point cessé de m'en occuper : on peut donc se faire une idée des difficultés sans nombre que j'ai dû éprouver pour arriver à mon but.
Depuis qu'il est question du Trésor des Pianistes, on en a beaucoup parlé ; je ne dirai pas que chacun a porté son jugement sur ce qu'il devait contenir, car on ne peut juger ce qu'on ne connaît pas ; je dirai avec plus de vérité, que bien des personnes ont parcouru avec une assurance étonnante le vaste champ des conjectures et n'ont pas craint de formuler les opinions les plus singulières comme les plus fausses. Il est une sorte de gens, malheureusement fort nombreuse, qu'il ne faut pas chercher à convaincre : on perdrait son temps ; je me bornerai à constater quelques faits. Toutes les personnes qui ont assisté aux nombreuses séances dans lesquelles j'ai fait entendre les œuvres, peu ou point connues, des anciens clavecinistes, ont témoigné hautement leur satisfaction et leur étonnement. J'ai eu le bonheur de fixer l'attention des hommes les plus éminents dans l'art musical et ils ont bien voulu m'encourager de leurs suffrages.
ii PREFACE.
Je ne saurais trop remercier l'illustre directeur du Conservatoire de Bruxelles, M. Fétis, pour la haute protection qu'il a accordée à mon entreprise. Non-seulement il a employé sa plume savante à faire l'éloge du Trésor des Pianistes, mais encore il a mis, avec une bonté parfaite, sa bibliothèque à ma disposition et m'a confié des ouvrages aussi remarquables par leur rareté que par leur mérite.
J'ai trouvé un dévouement et un zèle sans bornes dans mon ami M. Gaétan Gaspari, maître de chapelle de S. Petroaio, à Bologne, et bibliothécaire du Lycée musical de la même ville. Comme M. Fétis, il s'est intéressé vivement au succès de ma publication; il m'a communiqué avec bienveillance des ouvrages précieux de sa bibliothèque; enfin, son immense érudition a toujours satisfait avec zèle et empressement à toutes mes questions relatives à la biographie ou à la bibliographie.
Dans le cours de la grande publication que je commence, j'aurai plus d'une fois l'occasion de profiter des lumières d'un autre docte Italien qui m'honore également de son amitié : je veux parler de M. Ange Catelani, maître de chapelle à Modène et conservateur adjoint de la célèbre bibliothèque Estense.
M. le docteur Edouard Rimbault, de Londres, dont la réputation est grande parmi les personnes qui s'occupent de la littérature musicale, mais que je n'avais pas l'honneur de connaître personnellement , a été au-devant de mes désirs ; à peine a-t-il eu connaissance de mon projet qu'il m'a adressé un exemplaire de son Histoire du piano , ouvrage d'un haut intérêt auquel j'ai fait de larges emprunts pour une foule de détails d'autant plus intéressants qu'ils proviennent de documents authentiques.
Je remercie M. William Chappell , autre savant antiquaire anglais , qui m'a comblé de bontés et a bien voulu m'adresser les deux magnifiques volumes de sa collection de chansons anglaises depuis le treizième siècle : j'y ai trouvé des notices curieuses dont j'ai profité.
Je remercie M. François Espagne , conservateur de la section musicale à la bibliothèque royale de Berlin ; je lui dois des renseignements qui me seront utiles , et il a bien voulu faire copier pour moi divers ouvrages manuscrits ou imprimés, mais fort rares.
Je dois rendre hommage au dévouement de M"e Marie Mongin, élève de Mme Farrenc. Cette jeune et très-habile pianiste, excellente musicienne, douée d'une intelligence remarquable et d'un zèle digne des plus grands éloges, nous a aidés puissamment, en faisant pour le Trésor des Pianistes de nombreuses et très-exactes copies ; souvent en traduisant les anciennes notations aujourd'hui hors d'usage; en nous secondant, enfin, dans le travail difficile et fastidieux de la correction des épreuves. M"' Mongin ne s'est pas bornée à ces soins matériels : elle a fait une étude toute particulière de la musique des anciens maîtres, et, dans de nombreuses occasions, elle a su en faire ressortir tout le mérite.
Je ne dois point passer sous silence les services incessants que m'a rendus M. Bodin, un de
PREFACE. ni
mes anciens amis, professeur de piano, excellent musicien, et de plus possédant une foule de connaissances dans diverses sciences. Je me suis toujours fait un plaisir de lui soumettre mes travaux, et toujours je l'ai trouvé prêt à m'éclairer par ses conseils ou à dissiper mes doutes. Je prie enfin toutes les personnes qui ont bien voulu m'aider d'une manière quelconque de recevoir ici mes remercîments et l'expression de ma reconnaissance. Puissé-je, grâce aux puissants secours qui m'ont été accordés si libéralement, atteindre le but que je me suis proposé : celui de faire revivre la musique de tous les grands maîtres qui ont écrit pour le plus riche des instruments, en rendant à la publicité des œuvres en partie oubliées ou devenues presque introuvables, et dont les anciennes éditions, d'ailleurs, sont souvent écrites dans une notation qui en rend la lecture extrêmement difficile, sinon même décourageante.
Paris, Juin 1861.
LE
Il n'y a pas, ce me semble, d'étude plus intéressante et en même temps plus utile pour un musicien que celle des monuments de l'art à toutes les époques, et aucun instrument n'en possède un aussi grand nombre et d'aussi riches que le piano. Ces vérités m'ont frappé depuis longtemps et m'ont porté naturellement à réunir, autant que mes moyens et les circonstances me l'ont permis, les ouvrages des clavecinistes célèbres. Depuis plus de vingt ans, j'ai rarement laissé échapper les occasions de les acquérir, et ma position m'a mis à même de les entendre journellement. Cette occupation pleine d'attraits et qui m'a procuré de bien vives jouissances, a pourtant été souvent pénible ; quelquefois même j'ai été près de me laisser aller au découragement, mais j'avais foi dans l'art, j'avais foi dans l'espèce de mission que je m'étais donnée, et après un repos d'esprit nécessaire, je reprenais avec ardeur mes études favorites.
Pour ce qui est des difficultés que j'ai eues à surmonter, je vais en donner une idée.
11 y a une vingtaine d'années, il était déjà fort difficile de se procurer les œuvres des anciens clavecinistes ; depuis, les occasions sont devenues tellement rares, que celui qui voudra commencer aujourd'hui une collection pourra arriver à la fin de sa carrière sans avoir pu obtenir un résultat satisfaisant.
On trouve difficilement et à de longs intervalles les deux livres de pièces de clavecin de Rameau; celles de François Couperin sont maintenant d'une rareté excessive. Dix ans de recherches m'avaient mis en • possession des trois premiers livres, mais il m'avait été impossible de me procurer le quatrième, lorsqu'en 1849 j'eus le bonheur de le trouver réuni aux trois autres chez un marchand d'ancienne musique de Londres. Cependant le premier livre des pièces de Couperin ne remonte qu'aux dernières années du règne de Louis XIV, ayant été publié en 1713, et le dernier porte la date de 1730.
Le recueil de pièces de d'Anglebert est encore bien plus rare ; notre grande bibliothèque nationale en possède un exemplaire auquel il manque le beau portrait d'après Mignard que signale M. Fétis dans sa Biographie universelle des Musiciens. Une heureuse circonstance m'a permis d'en acquérir récemment un exemplaire complet. J'ai eu le bonheur de trouver, il y a une quinzaine d'années, un volume contenant les deux livres de Chambonnières publiés en 1670. Il y a à la bibliothèque du Conservatoire de Paris un exemplaire du premier seulement, et le second se trouve à la bibliothèque Impériale. Je n'ai vu nulle autre part ces recueils, et ils ne figurent sur aucun des nombreux catalogues de ventes qui me sont passés sous les yeux, si j'excepte toutefois celui de la fameuse bibliothèque musicale Bartleman, vendue à Londres en 1822.
Ma bonne fortune m'a mis en possession des deux livres de Toccate de Frescobaldi, célèbre organiste de Saint-Pierre du Vatican en 1615; d'un livre de pièces de Telemann, et du rarissime recueil intitulé Parthenia, publié à Londres en 1611. Celui-ci contient vingt et une pièces pour la virginale, espèce d'épinette, composées par trois maîtres célèbres de la fin du seizième siècle et du commencement du dixseptième : Byrd, Jobn Bull et Orlando Gibbons. Je me suis procuré aussi le même recueil traduit en notation moderne, publié, il y a environ dix ans, par Y Antiquarian Society, déjà rare aujourd'hui, le tirage ayant été fait pour les sociétaires seulement, et les planches ayant été détruites. Au nombre de mes reliques, je dois compter les pièces de Mattheson, gravées à Londres en 1714. Mattheson fut le compagnon de la jeunesse de Haendel , et les deux amis passèrent ensemble les premières années du dix-huitième siècle à Hambourg. Un autre artiste dont je possède également les compositions pour le clavecin, Jean-Christophe Smith, fut aussi l'ami de Haendel, et le seul élève qu'il ait formé. Losque ce grand musicien eut perdu la vue, Smith le remplaça à l'orgue, et il écrivit les compositions de son maître sous sa dictée.
Après la mort de notre excellent pianiste et organiste François Boëly, que nous avons eu le malheur de perdre à la fin de 1858, j'ai acquis de sa famille un volume bien précieux : les Douze Sonates du Père Jean-Baptiste Martini, gravées à Amsterdam, chez Le Cène, et un autre également fort rare : la Méthode de clavecin, de François Couperin, qui contient neuf pièces intéressantes, intitulées : Préludes.
N'ayant point à donner ici le Catalogue de la collection des œuvres des clavecinistes que je possède, je m'abstiendrai de parler de beaucoup d'autres volumes gravés ou manuscrits qui en font partie.
Parmi les musiciens que je viens de nommer, François Couperin et Rameau sont les seuls dont les œuvres soient connues d'un petit nombre de personnes à Paris ; les autres ne le sont pas du tout. Mais, ce qui est bien plus surprenant , c'est que le mérite de Charles-Philippe-Emmanuel Bach, second fils du grand Sébastien, ait été ignoré jusqu'à ce jour. M. Fétis a dit dans sa Biographie des Musiciens, et il a répété dans la Notice qu'il a placée en tête d'un recueil de sonates publié, il y a quelques années, à Paris, que « la musique d'Emmanuel Bach, pleine de nouveauté, de grâce, de légèreté, et qui s'éloignait des formes scientifiques, ne fut pas [en Allemagne] estimée ce qu'elle valait ; que ce n'est guère qu'en France et en Angleterre qu'on sut apprécier tout son mérite. »
Pour ce qui regarde la France, je pense que le savant biographe a été induit en erreur. Je possède plusieurs recueils de sonates d'Emmanuel Bach, publiés à Londres par Walsh et par d'autres éditeurs ; mais je n'ai jamais rien vu de ce grand artiste gravé à Paris, si ce n'est trois fragments que Louis Adam a insérés dans la Méthode du Conservatoire, et deux autres qui se trouvent dans un ancien recueil de Varii Autori, publié à Paris dans la seconde moitié du siècle dernier par l'éditeur Venier. Je ne me rappelle pas non plus avoir vu son nom figurer sur nos anciens catalogues.
Il y a environ vingt-cinq ans, je fis venir de Leipzig, les six recueils de sonates d'Emmanuel Bach, dédiés aux amateurs. Ces sonates, que l'auteur avait fait imprimer à ses frais en caractères mobiles, par Breitkopf et Haertel, se trouvaient encore chez ces célèbres éditeurs à l'époque où j'en fis l'acquisition; aujourd'hui l'édition est entièrement épuisée, et il est impossible de se les procurer autrement que par occasion.
M. Fétis, dans la Notice dont j'ai parlé plus haut, s'exprime ainsi : « Nous ne croyons pas nous tromper en disant qu'il n'existe peut-être pas un pianiste en France qui connaisse les œuvres de Charles-Philippe- Emmanuel Bach. » — Cependant on vient de voir que, depuis un grand nombre d'années, je possède les six livres de sonates dédiés aux amateurs; plus tard, j'ai acquis ou copié moi-même beaucoup d'autres œuvres du même maître. Emmanuel Bach est le créateur de la sonate moderne, et cela le place au rang suprême des artistes ; c'est-à-dire parmi ceux dont le génie et les découvertes impriment à l'art un mouvement de progrès.
Depuis que j'ai connu cette belle musique, je n'ai pas cessé de l'étudier, et je me suis passionné pour des
œuvres dont bien des parties sont dignes de Mozart ; car il n'y a pas là seulement l'invention de nouvelles formes, mais un développement habile des idées, un sentiment profond, et les mélodies les plus expressives. On se tromperait si l'on croyait qu'après avoir réuni avec tant de persévérance et de peine des ouvrages si rares, il n'y eût plus rien à faire. La musique de clavecin des siècles passés est écrite , tantôt sur des portées de six lignes comme celle du recueil intitulé Parthenia; tantôt, ainsi que les Toccate de Frescobaldi, sur une portée de six lignes en clef de sol ou clef d'ut première pour la main droite, et sur une portée de huit lignes, avec les clefs de fa et d'ut simultanément pour la main gauche ; quelquefois même celle-ci est de sept lignes. — Les auteurs du dix-septième et du dix-huitième siècle supprimaient à la clef le dernier dièse ou le dernier bémol, et le marquaient accidentellement; le dièse ou le bémol accidentel n'avaient d'effet dans une mesure que sur la note qu'ils précédaient; lorsque la même note se reproduisait, l'altération n'avait plus lieu, à moins que le dièse ou le bémol ne fût répété, et cela autant de fois qu'apparaissait la même note dans une mesure. Lorsqu'une note diésée, à la clef ou accidentellement , devenait naturelle, les anciens employaient le bémol au lieu du bécarre pour indiquer que cette note, auparavant diésée, devait être baissée d'un demi-ton. On trouve aussi le dièse employé au lieu du bécarre pour faire cesser l'effet du bémol ; enfin le bémol faisait l'effet du double bémol lorsqu'il était mis devant une note déjà bémolisée à la clef.
Ces différences dans le système de notation, et d'autres encore, différences dont quelques-unes présenteraient aujourd'hui des difficultés insurmontables pour l'exécution, m'ont mis dans la nécessité de copier en grande partie toute cette ancienne musique pour la réduire à la notation moderne ; travail long et pénible à cause de l'attention soutenue qu'il exige.
Mon amour pour l'art et pour la conservation de ses monuments ne me permettait pas de me livrer à un pareil travail pour en jouir tout seul, et depuis longtemps j'avais formé le projet de publier tout ce que ma collection renferme de remarquable à divers points de vue. Le Trésor des Pianistes sera comme un musée où se trouveront réunis les ouvrages des maîtres, pour être conservés et prévenir l'altération fatale des textes. Je ne négligerai rien pour obtenir la correction la plus rigoureuse. Le Trésor des Pianistes sera, autant que possible, gravé sur les éditions originales, auxquelles nul ne doit se permettre de rien changer ou ajouter. Il y a peu de nuances indiquées dans les oeuvres de Mozart, de Haydn, d'Emmanuel Bach et de tous les anciens clavecinistes ; mais elles sont suffisantes pour les musiciens intelligents et familiarisés par une bonne éducation avec la musique de ces compositeurs célèbres. Quel est l'artiste assez habile pour être sûr de ne pas se tromper en ajoutant des nuances à celles de l'auteur? Et, d'ailleurs, si quelqu'un porte la main sur ces feuillets sacrés, comment distinguera-t-on ce qui appartient au maître de ce qui appartient à l'éditeur?
Voici les noms des auteurs qui entreront dans la collection : XVIe siècle. — William Byrd, John Bull, Claudio Merulo.
XVIIe siècle. — 1" période (de 1601 à 1650). — Orlando Gibbons, Frescobaldi. XVIIe siècle, 2e période (de 1651 à 1700). — Jacques Champion de Chambonnières, Louis Couperin, Nicolas le Bègue, J.-Henri d'Anglebert, Jean Kubnau, Georges Muffat, Georges Boehm, Bernardo Pasquini, Henri Purcell, Jean-Gaspard de Kerl, Jean-Jacques Froberger.
XVIIIe siècle, Ve période (de 1701 à 1750). — Jean-Sébastien Bach, Francesco Durante, Dominique Scarlatti, Niccolô Porpora, Pier-Domenico Paradies, George-Philippe Telemann, Christophe Nichelmann, François Couperin, Haendel, Hameau, Théophile Muffat, Benedetto Marcello, Domenico Zipoli, Jean Mattheson, le Père Jean-Baptiste Martini, Christophe Schafrath, Guillaume-Friedemann Bach, d'Agincour, Dandrieu.
XVIIIe siècle, 2e période (de 1751 à 1800). — Charles - Philippe - Emmanuel Bach, Joseph Haydn,
Amédée Mozart, Clementi, Kirnberger, Albrechtsberger, Dussek, don Basilio Sesse, Georges Benda , Jean- Godefroi Eckard, Joseph Steffan, J.-G. Wernicke, O.-A. Lindemann.
XIXe siècle, V période (de 1801 à 1850). — Beethoven, J.-B. Cramer, Sigismond Neukomm, Hummel, John Field, Weber, M endelssohn , don Ramon Ferrenac, Chopin.
Le recueil de pièces (tessons) de Purcell, les douze grandes sonates ou plutôt suites du P. Martini, les deux livres de Mattheson, les deux de Rameau, le premier livre des suites de Haendel et son recueil de six fugues, seront publiés complets.
Le deuxième livre des suites de ce dernier compositeur paraîtra presque en totalité et sera suivi des meilleures pièces du troisième livre, peu connu, mais moins intéressant que les deux autres. La collection contiendra toutes les œuvres, pour piano seul, de Mozart, de Beethoven et de Weber; toutes les œuvres remarquables de J. Haydn et d'Emmanuel Bach; une très-grande partie de celles de Sébastien Bach; les meilleures pièces de Dominique Scarlatti, les meilleures sonates de Clementi, les œuvres principales de Hummel, et un choix plus ou moins important des œuvres des autres auteurs.
Le Trésor des Pianistes, imprimé avec le plus grand soin sur beau papier fort, se composera de dix à douze livraisons d'environ trois cents pages chacune, qui paraîtront de six en six mois. La première sera précédée des règles, de YAppogiature et de l'explication des agréments employés par les anciens clavecinistes. Le prix de la livraison est fixé à 25 francs net; aucune ne sera vendue séparément. Chaque livraison formera un volume broché, composé d'ouvrages de diverses époques et de divers maîtres; mais la pagination sera telle que, la publication terminée, le classement pourra être fait par siècles et par périodes, et la collection reliée par volumes, suivant cette classification. Des tables provisoires accompagneront chaque livraison, et, avec la dernière, les souscripteurs recevront deux tables définitives, une par période pour chaque volume, et une autre générale et alphabétique par noms d'auteurs.
Chaque livraison portera en tête la liste des souscripteurs-sociétaires par noms de ville et par ordre alphabétique.
Le Trésor des Pianistes, tel que j'en ai conçu le plan et tel que je l'exécuterai, sera, j'ose le dire, un monument élevé à l'art musical. Je fais un appel aux musiciens de tous les pays : le Trésor des Pianistes sera donc le recueil des plus glorieuses pages de toutes les nations.
Parmi les personnes qui ont l'habitude de soumettre leurs idées au raisonnement et à l'analyse, il n'en est aucune qui ne puisse apprécier l'avantage que procure l'étude des ouvrages des anciens maîtres. Il en est de la musique comme de la peinture, de la sculpture et de l'architecture; chaque époque, chaque auteur a un caractère, on pourrait dire une couleur particulière dont il faut posséder le secret pour devenir le digne interprète des différents styles, des différentes écoles : voilà ce qui concerne le virtuose. Quant au compositeur, ce n'est pas seulement l'art arrivé à son apogée qu'il doit étudier, il faut aussi que de temps en temps il puisse se retremper aux formes naïves des premiers maîtres ; et l'artiste qui a meublé sa mémoire d'une foule d'éléments divers, peut, mieux qu'un autre, se soustraire à la formule , favorite de la mode, mais véritable ennemie de l'art.
Je crois utile d'engager les personnes qui étudieront les ouvrages des anciens clavecinistes à ne point se hâter de les juger. Pour produire son effet, toute musique exige une exécution non-seulement correcte, mais intelligente. Il faut donc, pour bien interpréter les œuvres de ces maîtres, chercher à s'initier à leur manière, à leur style , à l'esprit de leurs compositions. Avant de se livrer à l'étude de celles-ci, il sera indispensable de se familiariser avec les règles de l'appogiature et d'étudier les divers agréments, non-seulement par théorie, mais aussi en les exerçant sur le clavier. L'exécution des nombreux pinces que l'on trouve dans les pièces des dix-septième et dix-huitième siècles, présente une difficulté matérielle qui exige une étude sérieuse.
Le musicien par excellence, celui qui de droit occupe le premier rang, c'est le compositeur, c'est-à-dire celui qui crée ; toutefois, l'exécutant qui saurait interpréter avec une égale perfection la musique de tous les maîtres, qui se serait rendu familiers tous les styles, tous les procédés, toutes les nuances, celui-là mériterait une place à côté des hommes de génie. Mais de pareils virtuoses sont peut-être encore plus rares que les grands compositeurs, et je n'oserais pas dire combien peu j'en ai rencontré parmi les pianistes dans ma carrière déjà longue. — D'où vient l'excessive rareté de ces exécutants hors ligne? — Je crois pouvoir affirmer qu'il faut en chercher la cause dans une éducation musicale presque toujours incomplète , les instrumentistes bornant en général leurs études aux œuvres des auteurs à la mode auprès des gens du monde.