CHARLES PHILIPON A SON AMI ROSLJE
Paris, 7 juillet 1846.
Mon cher Roslje,
Voici ce journal auquel j'ai dù une réputation d'un jour et une captivité de treize mois — je ne compte plus les saisies, les mandats d'arrêt, les procès, les duels, tes injures, les attaques et les taquineries de tous genres — pas plus que le voyageur ne compte les cahots du voyage, je suis parti de.... et je suis arrivé à....
Je suis parti le 4 novembre 1830 du pays des illusions libérales et je suis arrivé en septembre 1835 dans le royaume des plus tristes réalités.
Les dix volumes auxquels cette lettre sert de préface sont le livre de bord, le journal de ce voyage.
En 1830, j'ai cru naïvement à la liberté de la presse. La censure ne devait plus être rétablie. Il ne devait plus y avoir de procès faits aux journaux. C'étaient les propres paroles du Roi-citoyen, du Prince libéral que nous avions choisi. J'éprouvai le besoin de prendre ma part à ce festin de ,Tintclligence; et je fondai La Caricature morale, religieuse, littéraire et scénique. Tu vois qu'elle ne se proposait pas de parler politique.
En effet, à quoi bon traiter de politique! Nous étions en plein âge d'or. Les Français étaient tous frères, tous d'accord. Notre Roi-révolutionnaire ne voulait point de cour, point d'argent, point de blasons; ses fils étaient nos frères, nos camarades de collège, nous n'avions point de maîtres, la politique n'existait plus.
L'âge d'or n'a pas duré longtemps; tu verras, après une douzaine de numéros, poindre la caricature politique, douce d'abord, peu agressive, et tu la verras revenir plus souvent — plus souvent encore, et plus vive jusqu'à ce qu'elle occupe seule le Journal et devienne sanglante, impitoyable.
Cet exemplaire est imprimé sur papier de Chine pour tous les dessins qui ne sont pas coloriés. Cela ne donne assurément aucune valeur véritable à l'ouvrage, mais cela présente seulement cette particularité que
CARICATURE
toi et Alexandre Dumas avez seuls un exemplaire sur papier de Chine. Nous avons toujours gardé le petit nombre d'exemplaires semblables tirés dès le commencement du Journal pour former une réserve qui ne verrait le jour que dans trente ans. (Ces exemplaires ont été vendus depuis et acquis en grande partie par le libraire Conquet.)
La planche n° 1 est une caricature contre les nobles, qui bien engraissés, bien repus par le gouvernement de la Restauration, jouaient en 1830 le rôle de Victimes.
La planche 3 est une combinaison des effets de la lumière qui donne pour ombre à des gens d'Église une forme d'éteignoir.
A un Romantique (les Romantiques étaient fort à la mode en 1830) un croissant. Tu sais que les romantiques nous accablaient d'Odes à la lune, de Rêveries du soir, etc., etc.
A un vieux bourgeois parisien des cornes....
A un moine une forme de cruche.
La planche 4 est un ressouvenir des jésuites que la Révolution de Juillet croyait avoir définitivement chassés de France. Etc
'2e Volume.
La Caricature n'a encore que six mois d'existence, et tu vois que la politique commence à l'envahir. Cela ne fera qu'augmenter encore, car tous les jours, les hommes de la Révolution voient plus clairement qu'ils ont été trompés; et leur dépit se traduit en émeutes dans la rue, en articles virulents dans la grande presse, et en charges et caricatures dans les petits journaux.
Etc
Pl. 69. Talleyrand montre les marionnettes. Charles X a été battu et renversé par la Liberté qui s'apprête à traiter de la même manière un autre personnage.
Fl. 70. Un maçon est occupé à replâtrer, à cacher les traces de la dernière Révolution.
Ce numéro fut saisi et donna lieu au premier procès dans lequel je fus condamné. Cette condamnation fut de 6 mois de prison et 6 000 francs d'amende. On en trouvera plus loin le compte rendu. C'est dans ce procès-là, pendant ma défense, que je fis le croquis de la poire. Voyez vol. 3, n° 56.
Etc , etc
Suit l'explication des principales planches : au n° 56 du Journal, qui contient la planche double n0' 110 et 111, est joint le procès fait au dessin du maçon. J'y ai ajouté une feuille des poires. C'est une feuille que j'ai retrouvée par hasard et qui est infiniment rare aujourd'hui.
Cette croquade. de poires est imprimée sur papier jaune et reproduit, gravées sur bois, « Les Poires » faites à la Cour d'assises de Paris par le Directeur de La Caricature, vendues pour payer les 6000 francs d'amende du journal Le Charivari; au dos, procès de La Caricature.
Présidence de M. Monmergue. Imprimerie Auffray, passage du Caire.
Voici sur ce procès quelques particularités peu connues. J'étais certain à l'avance d'être condamné, non parce que notre image était vraiment
CARICATURE
coupable, mais parce que le hasard aidé par le tirage légal des jurés m'avait composé un jury impitoyable. Mes juges se trouvaient tous des employés supérieurs du Gouvernement ou des ennemis exaltés des idées radicales. Dans la prévision d'une- condamnation certaine je voulus me venger de cette rigueur en vulgarisant par la publicité des débats (Les débats des procès politiques sont publics et ton! ce qui s'est dit et passé dans l'enceinte des cours et tribunaux pendant ces procès peut être publié sans donner lieu à des poursuites, si la publication n'en est pas mensongère), en vulgarisant, dis-je, une image plus vive que celle pour laquelle j'allais être condamné. Je préparai donc ma fameuse poire; j'en fis le croquis et la description aux débats, et je publiai le lendemain de ma condamnation et mon croquis et son explication.
Ce que j'avais prévu arriva. Le peuple saisi par une image moqueuse, une image simple de conception et très simple de forme, se mit à imiter cette image partout où il trouva le moyen de charbonner, de barbouiller, de gratter une poire. Les poires couvrirent bientôt toutes les murailles de Paris et se répandirent sur tous les pans de murs de la France.
Etc , etc
Après la planche 211, Philipon écrit :
Ici finit La Caricature; au n° 100 du Journal, il prend le titre de Politique.