PAPIERS VÉLIN, CHINE ET FUMES
Curmer ayant tiré Paul et Virginie à grand nombre, a employé une grande quantité de papier vélin, non collé, pour obtenir un tirage brillant de ses gravures sur bois. Nous pensons que dans l'ensemble de cette fabrication ou de ces fabrications il a été fait usage de feuilles de papier de force variable plus ou moins collées. C'est ainsi que les gravures sur acier et les grands bois hors texte sur chine ont été appliqués sur des papiers plus forts et sans colle qui se sont outrageusement piqués.
Dans la livraison 29 se trouvait encarté un prospectus sur papier lilas annonçant 15 exemplaires sur chine à 500 francs, alors que la couverture de la 1" livraison des portraits annonce l'ouvrage à 57 fr. 50, prix qui sera porté à 45 francs à la mise en vente, ainsi que 20 exemplaires sur chine à 300 francs seulement l'exemplaire.
Il existe des exemplaires sur chine avec le titre de la rue Sainte-Anne et d'autres avec l'adresse de la rue Richelieu. Le fait que Curmer a dépensé 3.535 francs en achat de papier de Chine, somme énorme pour l'époque, prouve, malgré l'emploi qui en a été fait pour le tirage des grands bois et des portraits, qu'il se rendait compte de la beauté des épreuves sur ce papier et qu'il comptait l'utiliser pour un tirage de luxe; d'autre part, le nombre des exemplaires connus laisse supposer que le tirage du livre sur chine a sans doute été de 15 plus 20, soit 35 exemplaires au bas mot. D'après des défets que nous avons en mains, le format de ce chine était de 330 x 225 avec fausses marges, tandis que l'édition ordinaire mesure 270 x175; l'éditeur qui vendait rarement un exemplaire sur chine le livrait avec le titre tantôt à sa première, tantôt à sa seconde adresse. Quelques exemplaires ont été complétés avec de grands bois hors texte portant Typ. Pion frères.
Les exemplaires sur chine reliés à l'époque sont d'une grande rareté, on cite celui de M. de Savigny de Moncorps, relié par Trautz-Bauzonnet; celui de M. Victor Pagès, relié par Capé, et celui de la collection Beraldi, très grand de marges, portraits sur grand chine, appliqués sur vélin, reliure également de Capé en maroquin vert décoré de compartiments dorés et à froid.
Nous signalons le plus beau des exemplaires connus, celui de M. Paul Gallimard ; cet exemplaire sur chine, à l'adresse de la rue Richelieu, relié en deux volumes est très grand de marges, il contient en outre des grands bois à toutes marges sur papier de Chine ; tous les fumés des bois
SAINT-PIERRE
qui sont de pures merveilles d'art et montrent, sous un jour inconnu aux bibliophiles, l'admirable production de la gravure sur bois de 1830- 1840 quand elle peut se juger sur de semblables épreuves, quasi uniques, étourdissantes de vigueur et de velouté. Marius Michel s'est distingué en exécutant pour les deux volumes deux très riches reliures mosaïquées, différentes, dans un style xvi" modernisé.
Au sujet de cet exemplaire, l'heureux possesseur m'a conté l'anecdote suivante :
Le duc d'Aumale, dans une conversation avec M. Paul Gallimard, s'extasiait sur la beauté des gravures sur bois du xix" siècle quand elles sont imprimées sur papier de Chine.
Le prince lança alors cette boutade au roi du fumé : « Mon papa n'a vraiment pas été chic avec moi, tous ces livres furent imprimés pour les étrennes, sous son règne, et il me les donna aux jours de l'an sur papier ordinaire; quoi de plus simple pour lui de mêles offrir sur chine ! vous voyez comme j'ai été sacrifié par Louis-Philippe. »
Citons comme exemplaire vélin exceptionnel celui que Curmer composa pour lui avec amour, contenant les fumés du livre sur chine correspondant aux vignettes, des états des portraits, le dessin original de Pauquet pour la bonne femme en regard de la page 418 non illustrée, une correspondance avec Sainte-Beuve et Meissonier ; deux feuillets manuscrits de Curmer louant son édition et exprimant la joie qu'il eut à la faire. Il résume l'histoire du livre et nous citons ce passage intéressant : « La France t'a vu naître, mon bien-aimé livre, et tu as excité l'envie de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Espagne, de l'Italie, de l'Orient qui ont voulu te posséder dans leur langue avec leur nouvelle parure. »
Le Paul et Virginie de 1838, qui sera bientôt centenaire, est en effet l'édition la plus réussie et la plus intéressante des très nombreuses éditions de cet ouvrage. A la fin de l'exemplaire de Curmer se trouve un état des dépenses du livre qui a son intérêt, il a été plusieurs fois reproduit.
L'ouvrage a coûté 233.010 fr. 63 centimes, la vente moins les remises pour 10.000 exemplaires a produit 315.000 francs, soit un bénéfice de 80.000 francs en chiffres ronds.
L'exemplaire de Curmer, après sa mort, fut offert par sa femme à M. et Mme Coulon, il figura au Bulletin Morgand et fut acheté 10.000 francs par le bibliophile Martinet; à sa vente, il fut acquit par le banquier Lucien Claude-Lafontaine.
Voici à titre documentaire trois curieuses lettres des plus fameux bibliographes de ce temps. Elles ont trait à l'un des plus beaux exemplaires sur chine du Paul et Virginie, adresse: rue Sainte-Anne, 1838, qui figura parmi les Romantiques de la vente Descamps-Scrive, sous le numéro 169, il est maintenant dans la collection L. Carteret.
A M. René Descamps-Scrive, à Lille.
Paris, 16 mai 1903.
10, rue Montpensier.
Cher Monsieur,
Dans mon Guide des ouvrages illustrés du xixe siècle, j'ai parlé assez longuement du Paul et Virginie, édité par Curmer, en 1838, mais je n'ai pas étudié la question du tirage sur chine. Je désire compléter ma
SAINT-PIERRE
notice, c'est pourquoi je viens vous prier de me dire si cela ne vous contrarie pas :
L'adresse qui est sur le titre (rue Richelieu?).
Et si vous avez le médaillon de la bonne femme, p. 418, dans votre exemplaire chine.
Merci à l'avance.
Croyez, cher Monsieur, à mes biens dévoués sentiments.
Jules Brivois.
Samedi 11 juillet 1903.
10, rue de Montpensier.
Cher Monsieur Carteret, Veuillez remercier M. Descamps de l'offre obligeante qu'il m'a faite de me communiquer, par votre entremise, son exemplaire du Paul et Virginie; mais je ne veux pas déplacer ce joyau auquel il pourrait arriver un accident; ce dont je serais au désespoir.
Je vous prie d'examiner l'exemplaire et de répondre au questionnaire d'autre part. Je m'en rapporte à votre sagacité.
Je ne m'excuse pas de vous donner ce petit travail, car je sais que l'examen d'un beau livre est un plaisir pour vous comme pour moi; mais je vous remercie à l'avance de votre obligeance et vous prie de faire agréer à votre hôte mes meilleurs souvenirs.
Bien cordialement à vous.
J. Brivois.
Paul et Virginie, sur chine, édition Curmer.