MANIÈRE DE DIRIGER CERTAINES CLASSES DE PÉNITENTS
S 1. Scrupuleux.
4° Différentes sortes de scrupules.
go Remèdes pour les guérir.
Le scrupule est une vaine appréhension, une crainte pleine d'angoisses qu'il n'y ait péché, là où réellement il n'y a pas péché. Entre autres choses on reconnaît le scrupuleux^
à son habitude de changer facilement de sentiment sur la plus légère apparence, jugeant, tantôt permis et tantôt illicite, ce qu'il va faire ou ce qu'il a fait. De là, une infinité de réflexions minutieuses et même extravagantes sur les plus légères circonstances de ses actions. Ii agit toujours avec une grande inquiétude, un grand trouble. Il garde son opinion avec une extrême ténacité ; il consulte beaucoup de monde, mais il ne tient compte d'aucune raison, et ne suit d'autre avis que le sien propre.
\o II y a trois sortes de scrupules. On peut dire de certains scrupules qu'ils viennent de Dieu. Cet adorable Maître, n'en est pas sans doute la cause positive, car il ne peut être l'auteur d'une opinion fausse ni d'une erreur quelconque ; mais il en est la cause négative en ce sens que, soustrayant à l'homme la lumière de sa grâce, il produit en lui cette nuit effroyable. Le Seigneur en use de la sorte, ?oit aûn de conserver" à une âme l'humilité et les bas sentiments qu'elle a d'elle-même ; soit afin qu'elle puisse pratiquer plus parfaitement la patience, le renoncement a son propre jugement, et les autres vertus, spécialement l'obéissance; tantôt il veut lui inspirer une plus grande horreur pour le véritable péché, par le moyen d'une crainte démesurée de ce qui n'en est que l'apparence; tantôt il la purifie de ses fautes passées et les lui fait expier, car il est juste, que celui qui a accordé à ses puissances et à ses. sens une liberté trop grande, paie maintenant à la justice divine tant d'excès, par une crainte et des angoisses excessives.
Mais, comment saura-t-on si c'est véritablement Dieu qui envoie ces scrupules? On le reconnaîtra, par l'effet qu'ils produiront et le temps qu'ils dureront. Car Dieu, voulant le Lien spirituel d^ l'âme, l'assiste de sa grâce; et c'est pour cela que. au milieu de la tempête, on la voit s'éloigner de plus en plus des écueils des affections mondaines, se détacher des créatures, avoir une plus grande horreur pour le péché; et, bien qu'elle ne s'en aperçoive pas. guidée par le pilote de l'obéissance, elle s'avance toujours à pleines voiles vers le port de la perfection. Aussi ces troubles ne durent pas ordinairement toujours.: « Non dabit in aeternum fluctuationem justo [4). » Dieu n'avait envoyé à cette âme des
(1) Ps. un. 23.
scrupules, que pour la purifier de la fange des vices et enraciner en elle des vertus solides et parfaites : comme son but est atteint, il permet que la tempête se calme; et on voit alors renaître dans ce cœur, la plus agréable sérénité. C'est ainsi qu'il arriva pour S. Bonaventure, S. Ignace de Loyola, Ste Ludgarde, Ste Térèse de Jésus et pour tant d'autres saints. Cette classe de scrupuleux n'est pas difficile à guérir ; mais, en revanche, les deux suivantes offrent de grands embarras au directeur.
Deuxième sorte de scrupules. Elle comprend les scrupules qui ont leur source dans le caractère. 11 y a des natures timides, mélancoliques, sombres, qui, à l'apparence d'un péché, quelqu'invraisemblable qu'il soit, se remplissent de terreurs. Et comme, outre qu'elles voient tout en noir, ces âmes ont une opiniâtreté extrême dans leurs idées, elles finissent par enraciner tellement en elles ces appréhensions mal fondées, qu'il ne faut rien moins que la main de Dieu pour les extirper. Et que sera-ce, si cette personne est ignorante, et qu'elle soit en rapport avec quelqu'un d'une conscience méticuleuse; si elle se livre à l'oisiveté, aux veilles, aux pénitences indiscrètes, et si elle vit dans la solitude? Bientôt, manquant d'esprits vitaux, elle demeurera tellement affaiblie dans son corps et dans sa tète, que non-seulement elle deviendra incapable de discerner le bien du mal, mais encore elle se rendra folle elle-même, et fera parfois devenir fou son directeur. Que de telles âmes sont dignes de compassion d'une part, et que de l'autre, il est difficile de les guérir, car elles portent avec elles, dans leur tempérament, la source de leurs craintes, de leurs subtilités, de leurg extravagances 1
La troisième classe de scrupules et la plus préjudiciable de toutes, est celle qui a le démon pour auteur. Le propre de cet ennemi est d'élargir la conscience de l'homme dissolu, par une confiance téméraire dans la miséricorde divine, et de resserrer celle de l'homme de bien par une excessive crainte. Il entre dans l'imagination, en la peuplant de fantômes, de vaines appréhensions de péchés, qui enfantent les plus affreuses ténèbres ; il prend également possession de l'appétit sensitif, et y révei.ie les humeurs propres à produire des angoisses, des amertumes, des agitations horribles. Ces scrupules se distinguent : 4° par l'agitation spi-
ciale et l'inquiétude qui les accompagnent, car le démon habite dans un lieu : « ubi nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat (1); » et 2° par les effets qu'ils produisent, car l'ennemi tend toujours à nous rendre l'oraison fastidieuse, l'usage des sacrements odieux, le joug du service divin insupportable, afin que Tâme perdant confiance, et tombant parfois dans le désespoir, laisse de côté le chemin de la vertu, commette de véritables péchés et se jette dans le désordre et la perdition. C'est ainsi que se vérifie dans Tàrne, ce que S. Bernard écrivait : « Tribulatio parit pusillanimitatem, pusillanimitas perturbationem, perturbatio desperationem, et illa'interimit [8). »
2° Remèdes contre les scrupules. Le premier remède est la prière. Si elle est en tout temps nécessaire au chrétien, combien l'âme n'en a-t-slle pas besoin, alors qu'elle se voit comme au milieu des flots, en butte à une furieuse tempête? Si votre tète n'est pas capable de faire de longues prières, suppléez-y au moins par de courtes oraisons jaculatoires : « Tuus sum ego, salvum me fac (3). — Laetifica animam servi tui, quoniam tu, Domine, suavis et mitis, et multie misericordiae omnibus invocantibus te [4). » Oui, ne craignez pas ; Dieu est rempli de douceur pour les justes, il est aimable pour les pécheurs, et miséricordieux envers tous ceux qui l'invoquent : « Protector noster, aspice, Deus, et respice in faciem Christi tui (5) », et autres semblables.
Second remède. Une obéissance aveugle au Père spirituel. Dieu ne peut se contredire : « Qui vos audit, me audit '6). » Aussi le juge suprême n'aura-t-il rien à reprocher au scrupuleux qui, interrogé au divin tribunal : « Pourquoi avez-vous fait ceci ; pourquoi avez-vous omis cela », pourra répondre : « Seigneur, je l'ai fait par obéissance à mon Père spirituel. » Mais pour cela, il est nécessaire que le directeur parle avec assurance et autorité, et qu'il ne se laisse pas émouvoir par les subtilités que les pénitents mettront en avant, disant qu'ils obéiraient bien s'ils étaient scrupuleux, mais qu'ils ne le sont pas ; que ces péchés ne sont point des péchés apparents, mais des fautes réelles ; qu'ils ne se sont j amais bien
ftj Job. x. 22. (2) Bern. ep. 23, ad. Abb. S. Nieh. 3) Ps. cxvnr, 94. (4) Ps. lxxxv. 5 (5} Ps. Lxxxni. 10. ,'6)Lcc. x. 16.