DEUXIÈME PARTIE
grammaire, et conforme au génie particulier de la langue dans laquelle on s'exprime : « Cavenda tamen diligentia putida (1). » — Il doit être clair: ce n'eat pas assez qu'il exprime d'une manière parfaite et distincte la pensée, il faut encore qu'il soit arrangé de façon à ce que les femmes et les personnes ignorantes puissent le comprendre autant que possible. S'il n'y avait que la classe cultivée et instruite qui pût nous entendre, nous nous adresserions à des auditeurs bien peu nombreux, et précisément à ceux qui assistent le moins a nos prédications, et auxquels il y a moins de bien à faire. — Le langage doit être modérément orné; si, dépourvu de tout ornement, il était grossier et négligé, la parole de Dieu en serait avilie ; s'il était trop orné, elle se trouverait altérée et perdrait complètement sa vertu; car l'auditeur distrait et comme ravi par la sonorité et la cadence de la phrase, par la nouveauté et le pittoresque des épithètes, par la richesse et la beauté de langage s'occuperait du côté humain, et ferait abstraction du côté divin : « Prœstat minus ornate qnam nimis ornate pro concione dicere (1). » « Je n'ai point employé, dit S. Paul, en vous parlant et en vous prêchant, les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais les effets sensibles de l'Esprit et de la vertu de Dieu, afin que votre foi ne soit pas établie sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu (2). » — Il doit être énergique; Par cela même que presque toujours nous devons dire des choses communes et mille fois entendues, si nous les exposions sans vigueur et sans énergie, si nous ne leur donnions pas une certaine nouveauté, un certain intérêt, si on pouvait deviner à l'avance ce que nous allons dire, l'auditeur ne manquerait pas de s'ennuyer et do dormir pendant le sermon. — On fera en sorte que ce langage soit toujours en harmonie tant avec la personne de l'orateur qu'avec la condition des auditeurs, les circonstances du jour et la nature du sujet. Voir Rollin dans sa préface aux œuvres de Quintilien.
Pour cela, l'orateur ne devra jamais perdre de vue les bienséances voulues; en argumentant, ou en reprenant, il gardera toujours une certaine modestie, et il parlera comme un père, non comme un ennemi; il n'emploiera pas non
(1) R. P Jean Roothan. 12) 1 Cor. n, 4, 5.
plus toujours la seconde personne, mais il se senira parlois de ia première comme s'il était coupable des mêmes infidélités qu'il reproche- à ses auditeurs; il s'exprimera, non pas comme quelqu'un qui commande, mais comme quelqu'un qui désire et qui supplie..... Il dira, par exemple: Elaise à Dieu que cela soit compris de ceux qui... Permettez, ien-aimés frères, que... Qui ne pleurerait pas l'aveuglement, de ceux qui... etc. Sans doute, on ne parlera pas toujours ainsi ; mais il faudra le faire tiès souvent.
Il importe surtout de veiller avec le plus grand soin à ce qu'il n'échappe aucune parole, aucune allusion qui puisse offenser personne. Si cela arrivait, il faudrait corriger sur le champ l'expression malheureuse, car souvent il suffit d'une parole pour perdre, non-seulement le fruit d'un sermon, mais encore une mission tout entière.
Action.
Nous n'avons pas besoin de nous étendre sur ce sujet, car, tout ce que ia rhétorique prescrit à l'orateur profane, relativement a la voix, au geste et à la prononciation, convient également au prédicateur. Comme en effet on occupe la chaire de l'Esprit-Saint, on doit toujours s'y tenir d'une mamère digne du Dieu qu'on représente ; et à cause de cela, il faut que l'extérieur, la voix, les yeux, les gestes, les mouvements respirent la noblesse et là" dignité.
Cn ne saurait croire combien la déclamation contribue à l'heureux succès d'un discours. Une composition parfaite, mais mal prononcée perd tout son mérite ; un discours moins que médiocre, bien prononcé sera entendu avec plaisir et faveur. — L'excellence de l'action, d'après Démosthène, voilà la première, la seconde, la troisième qualité d'un bon orateur, et comme l'abrégé de toutes les autres , si l'action manque des conditions requises, tout le reste se trouve compromis.
Il faut donc s'efforcer d'articuler les paroles de façon à prononcer toutes les syllabes, sans omettre ou confondre les dernières. — On variera les tons de voix, selon que le demanderont le sujet, les mouvements et la partie même du discours. Il ne faut pas élever trop la voix dès le commencement, >i on ne veut pas se fatiguer, et fatiguer aussi
bientôt les auditeurs. On parlera de manière à être entendu de tout le monde ; mais on laissera sa voix et ses poumons se développer peu à peu ; de cette manière on conservera une voix claire et sonore durant tout le discours. La monotonie, qui consiste à parler d'un ton de voix insipide et toujours le même, le ton chantant ou fa^on de moduler la voix en faisant toujours les mêmes inflexions scéniques ; la vocifération, qui fait qu'on renforce sa voix sans méthode si sans distinction des parties du discours; la langueur qui consiste à débiter son discours sans aucune variation dans son maintien et dans sa physionomie; la précipitation qui rend le prédicateur insupportable aux auditeurs par une rapidité et une volubilité désordonnée, et ne leur laisse pas un moment pour respirer ; la lenteur qui s'exprime avec de telles pauses, que les syllabes semblent être comptées une à une, voilà autant de défauts désagréables que l'orateur doit éviter avec soin.
Je dirai la même chose du mouvement et du geste ; s'il était, nul, il ferait de l'orateur une statue inerte; s'il était multiplié avec excès, il le convertirait en énergumène; s'il était trop expressif, en comédien.
Il faut écouter les meilleurs orateurs, noter leurs défauts et leurs bonnes qualités pour éviter les uns et s'approprier les autres; mais on ne doit imiter servilement personne. On tâchera d'avoir quelques amis qui observent les fautes qu'on fait, et qui vous en avertissent charitablement. Mais surtout, cm'on lise dans le grand livré de la nature, et que ce soit là le principal et pour ainsi-dire l'unique maître de l'orateur. Il faudra étudier avec soin le ton de voix, le geste et le maintien qu'on a dans la conversation, quand on est véritablement pénétré de ce qu'on dit; et on prendra le même ton, les mêmes gestes, le même maintien, ni plus ni moins qu'on le ferait, si on parlait dans une conversation animée, avec une personne respectable; on sera ainsi un excellent déclamateur.
La Chaire.
Il y a malheureusement en Espagne très-peu de chaires adaptées à leur sublime destination ; même aans les églises et les cathédrales monumentales, elles sont très-souvent
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construites d'une telle manière, que bien des villages insignifiants des autres pays en auraient honte. Voici un fait qui donnera une idée des avantages d'une bonne chaire. A Amberge, il y a une cathédrale à cinq nefs, capable de c >ntenir, dit-on, trente mille personnes. Le R. Père Schoofs, avec qui j'ai eu l'honneur de donner des missions dans ce royaume, prêcha un jour devant vingt mille personnes; et il m'assura que, sans faire de grands efforts, il était entendu de tous les coins de cette grande cathédrale, tant la chaire est bien disposée et favorablement placée dans cette vaste basilique. Il est vrai que l'artiste avant de la poser définitivement, employa un an entier en études et en épreuves.
Pour que la chaire soit complètement en rapport avec son objet, elle devra réunir les conditions suivantes :
4o Etre de bois. La pierre et le marbre sont peu sonores; la fonte le serait trop, et ces deux matières étant froides sont peu favorables à l'orateur.
go Etre élevée de dix à quatorze palmes, selon la capacité de l'église, en comptant à partir du niveau où se trouve placé le prédicateur. Une planche de sapin ou d'autre bois sonore, sans tapis, sur laquelle l'orateur peut se mettre, favorise beaucoup l'écho. — Le parapet ou balcon doit avoir de cinq palaies à cinq palmes et demi de hauteur, avec un bord plat soit afin que le prédicateur ne se fasse pas mal. quand dans la chaleur de la déclamation il vient à le frapper, soit afin qu'il ait la facilité d'y placer un chandelier ou sa barrette, etc.
3° Place de la chaire. Il ne faut pas la mettre précisément au milieu de l'église; elle sera bien à une ou deux colonnes plus pré- du grand autel, que de la porte; car parmi les auditeurs i! y en a qui veulent voir le prédicateur; d'autres ont le rJ ssein de s'arrêter à la porte; et de celte façon si la chaire n'était pas ainsi placée, il arriverait que la moitié de l'église demeurerait vide, et on n'y pourrait entrer. — Dans lespetites églises qui n'ont point de coupole, un des endroit les plus favorables est la première colonne du sanctuaiie; de là en effet, on peut dominer tout l'auditoire. — I! faut éviter de la placer dans un endroit où il y aurait decourants d'air, et vis-à-vis une chapelle profonde, si l'église était grande, car alors la voix se trouverait absorbée. — Il doit toujours y avoir en face de la chaire un mur ou
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on pilier, contre lequel la voix aiiîe frapper pour se répandre ensuite dans toute l'église. Cœteris paribus, on devra la mettre du côté de l'Evangile, comme le prescrit le quatrième concile de Milan.
4° Elle doit avoir un bon abat-voix, ou couronnement ; c'est ce qui favorise le plus l'orateur. Pour cela, il est nécessaire qu'il soit élevé à la hauteur de onze à treize palmes, à partir du fond de la chaire, selon la grandeur de l'église. S'il ne s'élève qu'à onze palmes et que l'église soit petite, il suffira qu'il soit d'un palme plus large que la chaire; mais si l'église est plus grande, il devra surpasser la largeur de la chaire d'un palme et demi ou de deux palmes. La superficie de l'abat-voix doit être plane, et non concave, et encore moins elliptique. Là, point de moulures; surtout point de tentures, de tapisseries ou d'ornements d'étoffes qui étoufferaient la voix; si on tient à ce que l'abat-voix ait quelque moulure, il ne faut pas que cette moulure dépasse deux doigts. Enfin, si on désire donner à l'abat-voix, un peu une forme concave, il faut que ce soit seulement celle de la parabole, qui a quelque ressemblance avec une coquille. Il n'est pas nécesssaire qu'il soit parfaitement horizontal: un grand abat-voix pourra avoir sa partie antérieure de deux doigts plus élevée que la partie appuyée sur le mur.
L'orateur ne dirigera pas sa voix sur une chapelle; il ne se penchera jamais en dehors de la chaire; et il évitera de se tourner de côté et d'autre; enfin, plus il se metir'a en dedans, plus le point qu'il choisira pour lancer sa voix sera favorable, et mieux il sera entendu de tous les côtes.