DEUXIÈME PARTIE
Iicitude, court à la recherche de la brebis qui lui a échappé t Il ne se contente pas de l'appeler, il court, il se fatigue, il se lasse, il ne se repose pas un moment, jusqu'à ce qu'il la voie rentrer au bercail. Et seul, le curé, le pasteur des âmes, aurait le courage de dire, comme un autre Pilate : « Vos videritis. . . quid ad nos IA ) ?» Lui seul, voyant ses brebis dispersées, les laisserait aller comme s'il n'avait à se mettre en peine, ni de leur perte ni de leur salut! Ah! Dieu veuille qu'il n'en soit pas ainsi! Mais hélas! que de prêtres apathiques à la vue de tant de malheureux pécheurs étendus (2) sur le chemin et couverts de blessures, passent outre, semblables au lévite de l'Evangile dont il est dit aussi : pertransiit I Ils s'imaginent qu'ils n'ont aucun devoir à remplir à leur égard; ils ne se croient pas obligés à introduire des améliorations ou des réformes dans leur paroisse ; les épines couvrent l'héritage du Père céleste ; les scandales et les abus qu'on y rencontre se multiplient; les paroissiens soupirent après des réformes, et en réclament avec force les bienfaits : tout cela leur importe peu! Les choses allaient ainsi avant moi; disent-ris, qu'elles continuent donc à suivre leur cours!
Mais, mon vénérable frère, comment ferez-vous pour paraître sans trouble devant le tribunal de Dieu? « Clama, ne cesses : » c'est le Seigneur qui vous l'ordonne par la bouche d'Isaïe; « quasi tuba exalta vocem tuam (3) ». Quand le peuple espagnol conservait encore une foi vive et des mœurs pures; quand de zélés prédicateurs, des missionnaires, des phalanges entières de religieux, dignes auxiliaires des curés, parcouraient avec une ardeur infatigable ce sol privilégié, arrachaient les épines des vices et répandaient partout la semence des vertus; quand les lois et le gouvernement au lieu de créer des embarras au prêtre, étaient pour lui un appui; quand, le secondant puissamment par l'exemple, l'autorité et l'influence, les magistrats excitaient et attiraient le peuple à la pratique de la religion ; avant que l'enfer, avec la vitesse de la vapeur et la rapidité de l'étincelle électrique, ait introduit dans ce pays catholique les maximes, les livres, la doctrine et les divertissements les plus séducteurs et les plus pervers, aussi bien que l'indifférence et la sensualité la plus ralïinée; alors des efforts médiocres suffi-
(1) M.vtth. xxvii. (2) Luc x, 32. (3) Is. Lvm, 1.
saient au curé pour atteindre le but de sa mission; il ne fallait qu'une simple insinuation pour réunir les fidèles : tout un peuple docile et religieux se pressait aussitôt autour de lui. Mais maintenant, ces heureuses dispositions tendent de plus en plus à disparaître... Beaucoup de ces troupes auxiliaires sont dissoutes; ce qui était un délicieux Eden de vertus est changé en un lieu de désolation où les vices abondent ; et l'enferma conçu la folle espérance d'en finir avec la religion en Espagne. Il n'y arrivera pas. je l'espère; Marie, notre puissante Reine, cette mère des Espagnols, qui a détruit les hérésies, et qui de son pied virginal a écrasé la tête de l'infernal serpent, n'y consentira jamais. Mais on ne doit pas non plus s'endormir: car s'il est de foi. « que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Eglise {\) »; il n'est point de foi qu'elles ne prévaudront point un jour contre l'égli-e de tel ou tel royaume en particulier. Que de saints n'ont pas produits dans un temps, l'Allemagne, la France, l'Angleterre, le Japon ! Et quelles larmes amères ces pays n'ontlis pas fait répandre à l'Epouse de l'Agneau, sans compter celles qu'ils lui font verser encore tous les jours!
« Clama, ne cesses. » répète de nouveau le Seigneur par la 1 ouche du prophète Isaïe : « quasi tuba exalta vocem tuam, et annuntia populo meo scelera eorum et domui Jacob peccata eorum 2,. »Et pourquoi Dieu, demande Kugues de Préfleuri, fait-il à Isaïe une si énergique recommandation? Il y a quatre occasions où nous avons l'habitude de crier et d'élever la voix, dit ce sage docteur : lorsque nous parlons à quelqu'un qui dort, afin de l'éveiller; à un sourd pour qu'il entende; à quelqu'un qui est éloigné, afin que le son de notre voix arrive jusqu'à lui; et à celui qui se trouve tellement étourdi par le bruit, que si nous ne parvenons à dominer tout ce fracas, il ne pourra nous entendre. Or, voici le langage que Dieu vous tient : prédicateur, curé, ambassadeur, crie, ne cesse pas ; car dans le siècle où tu vis. le peuple git là, par terre, endormi et enseveli dans le profond sommeil du péché, comme lorsque « Jonas dormiebat sopore gravi [3) : » il s'est rendu volontairement sourd aux inspirations divines ; « sicut aspidis surdae et obturantis aures suas [4); » étourdi au milieu de ce bruyant tumulte
(1) Matth. xvi, 18. {2} Is. LViu, i. (3) Joan. i, 5. (4) Ps. lvii, k