‹ Le trésor du prêtreChapitre 56 sur 311 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

son embarras, qu'il le traite avec honneur, et lui laisse une certaine liberté d'action.

Comme il serait édifiant de les voir aller ensemble à la promenade, s'avertir mutuellement de leurs défauts, et procéder en tout avec la plus parfaite harmonie? Si le vicaire fait une faute, qu'il ne le reprenne pas en public, qu'il ne le dénigre pas devant ses compagnons, en murmurant de ses méprises; qu'il l'avertisse, et le traite comme il voudrait qu'on en usât à son égard. Mais si le vicaire, averti plusieurs fois, demeure obstinément dans une erreur grave, et ne veut pas s'avouer coupable, il pourra alors mettre en pratique le die Ecclesiœ de l'Evangile, et le dénoncer au prélat. Néanmoins, c'est une chose qu'il faut faire sans être sous l'influence de la passion et avec la plus grande chanté; car, lorsque la colère dirige la plume, on n'écrit pas avec de l'encre, mais avec du fiel.

De la jalousie. Mais que serait-ce, si le curé allait demander le changement du vicaire, sous prétexte que celuici prend trop d'ascendant sur les paroissiens, ou parce qu'il lui semble que cet ecclésiastique, attirant à lui tout le monde, il n'aura bientôt plus personne qui réclame son ministère ? Cette conduite ne ressemblerait-elle pas à celle de l'ingrat Saul envers David? Quand celui-ci revint victorieux de la lutte contre le géant Goliath, les femmes de toutes les villes d'Israël allèrent à sa rencontre, en chantant des hymnes à sa louange. Maintenant encore, comme alors, les femmes sont ordinairement la principale cause de la jalousie : compliments des femmes, présents des femmes, repas dans la maison des femmes. Elles chantaient : « Percussit Saul mille, et David decem millia (4). » Saul entra en fureur, en entendant les éloges qui diminuaient son mérite. Quoi! à David elles attribuent la victoire sur dix mille, et à moi sur mille seulement; hé bien! il ne manque plus qu'une chose ; c'est qu'elles m'enlèvent mon sceptre et ma couronne pour les lui donner! C'est ainsi que s'explique ordinairement un curé susceptible et jaloux. Que par malheur une langue indiscrète se permette de dire : « Ce vicaire confesse une foule de monde ; le curé ne voit pas une âme s'adresser à lui... celui-ci prêche comme un ange, mais le

(1) i Reg. xvin, 7.

curé ne sait ce qu'il dit »; le curé qui entend cela, s'il n'a pas une grande vertu, dira plein de ressentiment : « Donc, mon collègue seul est sag \ vertueux et poli ; seul il sait confesser et prêcher! Hé bien! qu'on lui donne la paroisse, puisque je ne dois servir à rien... » Et de même qu'à partir de ce moment, Saûl ne regarda jamais David d'un bon oeil, et alla jusqu'à vouloir le percer de sa lance ; ainsi souvent la haine, l'envie, l'inimitié prennent de tels accroissements, que bientôt de vils et d'atroces calomnies tombent comme une pluie de dards sur ce prêtre innocent, dont le seul crime est d'avoir gagné par ses talents et ses bons procédés la conf universelle.

Ah! vénérables "prêtres! laissez de côté ce vice bas et honteux de la jalousie; pourvu que le bien se fasse, peu importe par qui il se fait. Si le curé, par des motifs aussi vils, obtenait enfin le changement du vicaire, il perdrait aussitôt comme Saiil, son influence sur le peuple, en le frappant dans ses sentiments les plus délicat-; bientôt il aurait à s'en repentir, trouvant peut-être, à la place d'un vicaire suffisamment bon, un autre pire que celui qu'il avait, ou plus parfait que celui qu'il voulait; comme Saiil. il tomberait de suite dans la disgrâce de Dieu : « Quid interrogas, lui dit Samuel, num Dominus recessit à te. et transierit ad semulum tuum I ? » Et le feu des haines implacables et des dissensions ne tarderait pas à embraser la paroisse.

Les partis. Rien n'est plus facile que de monter les esprits et de former des partis dans les populations; mais rien n'est plus difficile que d'éteindre cet incendie. L'un tolère les abus que l'autre condamne ; celui-ci absout ceux que celui-là n'absout pas; on prêche deux évangiles contraires; chacun se confesse aux prêtres du même parti; et ainsi, on s'excite mutuellement à suivre la même ligne de conduite, bien qu'elle soit contraire à la charité chrétienne; dans les réunions, on n'entend parler que des défauts du prochain; on y raconte, on y applaudit, comme s'il s'agissait de beaux exploits, des fautes qui seront un jour pleurées avec des larmes éternelles. Put-il y avoir des conséquences plus nuisibles à la religion, au bien spirituel des paroissiens, et à celui des ecclésiastiques eux-mêmes? J'ai trouvé des paît} l Reg. xvin, 16.

Page 1