Le trésor sacré de S. Servais à Maestricht
Le culte des Reliques des Saints est aussi ancien que l’Eglise elle-même. «Les fidèles,” dit le Concile de Trente, «doivent vénérer les corps des Martyrs et des autres Saints qui vivent avec Jésus-Christ, ces corps ayant été autrefois les membres vivants de Jésus-Christ et le temple du Saint-Esprit, et devant être un jour ressuscités pour la vie éternelle et revêtus de la gloire, Dieu accordant par eux un grand nombre de bienfaits aux hommes. Ceux qui soutiennent qu’on ne doit ni vénération ni honneur aux Reliques des Saints, ou que ces Reliques et les autres monuments sacrés sont inutilement honorés par les fidèles, et que c’est en vain que l’on fréquente les lieux consacrés à leur mémoire, pour en obtenir du secours, doivent être absolument condamnés, comme l’Église les a déjà autrefois condamnés et comme elle les condamne encore maintenant.”
Cette doctrine, comme on le voit, comprend non seulement les Reliques, mais aussi les pèlerinages aux lieux consacrés à la mémoire des Saints. Nous lisons en effet dans l’Evangile de S. Matthieu (IX, 20) qu’une femme, qui depuis douze ans était affligée d’une perte de sang, suivit le Sauveur et toucha la frange de son vêtement. Car elle se disait en elle-même : Si je puis seulement toucher son vêtement , je serai guérie.” Et que fit Jésus ? Réprimanda-t-il cette femme comme coupable de superstition ? Au contraire, Il la loue à cause de sa foi et attribue sa guérison à la confiance avec laquelle elle avait touché son vêtement. «Ma fille,” lui dit-il, «ayez confiance, votre foi vous a guérie.” Il est rapporté dans les Actes des Apôtres (XIX, 12), que les mouchoirs et les tabliers qui avaient touché le corps de St. Paul, étaient appliqués aux malades. Et avec quel résultat? Ils étaient guéris de leurs maladies, dit l’Ecriture sainte, et les esprits malins sortaient d’eux. Qu’était le vêtement du Sauveur, qu’étaient les linges de S. Paul, sinon des Reliques dans le sens catholique du mot ?
Ces faits prouvent jusqu’à l’évidence que le culte des Reliques est un acte non seulement pieux, mais encore utile. Et qu’y a-t-il en môme temps de plus fondé sur les sentiments et les besoins les plus iutimes et les plus sacrés du cœur humain ? Pourquoi procurons-nous au corps inanimé de notre père ou de notre mère une sépulture honorable ? Pourquoi notre cœur s’attache-t-il à la froide colline qui recouvre leurs ossements ? Ah ! c’est que le corps est ce qui nous reste de ceux à qui nous demeurons unis par des liens aussi nombreux que chers. Pourquoi gardons-nous les souvenirs, même la signature de grands hommes ? C’est que nous éprouvons naturellement de l’admiration pour ceux qui par leur génie out étendu le domaine de la science, ou qui par leurs actes héroïques ont illustré ou sauvé la patrie. Eh bien, si nous vénérons de cette manière et à juste titre, les dons de la nature, nous serait-il permis de rester jndiffirents pour les restes de ces Martyrs, de ces Confesseurs, de ces Vierges, «qui ont glorifié Dieu dans leurs corps (1 Con. VI, 20) et représenté dans leur chair la mortification de
J.-C. (1 Cou. IV, 10) r” Nous ne devrions pas vénérer des restes sacrés de nos npères morts, dans la foi, qui ont instruit les peuples des leçons de la véritable sagesse (Eccle. XLIV.4) et qui, quoique morts, nous parlent encore (Hbbb.XI, 4) par les exemples de leur sainteté ? Ne rencontronsnous pas chez nos adversaires le même culte pour ceux qu’ils regardent comme de grands hommes? Les athées ne conservent-ils pas les restes d’un Voltaire ? Les protestants ceux d’un Luther ? Et il ne nous serait pas permis, ou plutôt nous ne serions pas obligés à vénérer ces Reliques de nos Saints, par lesquelles Dieu lui-même a opéré tant de merveilles? Il n’y a donc rien d’étonnant h ce que les Chrétiens du 1er et du 2e siècle considéraient les Reliques comme un trésor inestimable. Nous lisons dans la lettre de l’église de Smyrne sur le matyre de S. Polycarpe mort en 109: «Nous recuellîmes ses os, plus précieux que les perles et plus éprouvés que l’or, et nous les déposâmes dans ce lieu convenable. C’est dans ce lieu que nous nous rassemblerons, Dieu le permettant, et que nous célébrerons avec une sainte allégresse le jour de son martyre, ainsi que la mémoire de ceux qui ont été couronnés avant lui, si que d’autres se préparent par son exemple et se fortifient pour le combat.”
Ajoutons pour terminer, que S. 8. le Pape Pie IX, par Rescrit du 8 Juin 1874, a accordé, à perpétuité, aux fidèles qui, s’étant confessés et ayant communié, visiteront l’église de S. Servais pendant l’ostention septennale des Reliques, du 9 au 23 juillet , et y prieront à l’intention de S. S., une indulgence plénière, applicable aux âmes du purgatoire.
Reliquaires qui méritent une description spéciale,
Fig. I. BUSTE DE S. SERVAIS, en cuivre doré.
Hauteur 0,655 m.; largeur 0,51 m.
XVe et XVIe siècle.
Fig. I. Ce buste renferme le chef de S. Servais, Evêque et Patron de Maestricht (13 mai 384); il fut donné à l’église par le duc Henri de Bavière, qui fut ici miraculeusement guéri ; la mitre et la partie pectorale du buste, enlevées pendant le siège de la ville, en 1579, furent restaurées aux frais du duc de Parme. Sous la mitre la tête est couverte d’une espèce de calotte en argent doré, ayant une ouverture, en forme de tonsure, à travers laquelle on peut voir le crâne du Saint. Le menton fut donné autrefois à l’église de S. Pierre à Rome, et une partie de la mâchoire supérieure à l’empereur romain Henri III au XIe siècle, une autre à Charles IV en 1372, qui se trouvent encore à Goslar et à l’église St. Vite à Prague.
Fig. III. CHASSE DE S. SERVAIS: COTÉ OBLONG.
Longueur 1,75 m.; hauteur 0,74 m.
Fig. II et III. La Châsse de S. Servais en cuivre doré et émaillé contient, outre une partie des ossements et des cendres de S. Servais, les restes de ses habits; ensuite le corps presque entier de S. Martin, évêque de Tongres.
Sur le frontispice (Fig. II) S. Servais est représenté, dans la gloire, étendant les mains pour bénir la ville dont il est le Patron, ou pour intercéder en sa faveur. A sa droite un ange tient la crosse; un autre ange, à gauche, présente au Saint le livre de la vie, où on lit les mots: Revêtezvous d’immortalité. Au frontispice opposé siège le Sauveur, venant juger le monde et donner à chacun sa récompense. Sur les côtés oblongs (Fig. III) sont assis les Apôtres, qui viennent juger avec le Christ, tandis que les pans de la toiture représentent les justes et les pécheurs, rémunérés selon leurs œuvres.
Une première ouverture de la sépulture et de l’élévation der Reliques de St.
Servais eut lieu par l’évêque S. Monulphe à la fin du VIe siècle; une seconde en 726 par les évêques Willegise et S. Hubert, une suivante et en même lemps la translation des Reliques dans cette châsse se fit au XII0 siècle; cette châsse fut ouverte une autre fois en 1611 et enfin la dernière ouverture solennelle eut lieu le 9 nov. 1863, sous la présidence de Mgr.
J. A. Paredis, évêque de Ruremonde.
Fig. IV. CROSSE DE S. SERVAIS.
Longueur 1,745 m. — IVe siècle.
Fig. IV. La crosse est le symbole de l’autorité et fut employéepar les Evêques dès les premiers siècles. Nous trouvons même dans la vie deS.Césaire, évêque d’Arles (f 542), que l’office de porter devant l’évêque le bâton pastoral, incombait à l’un des clercs, appelé notaire. Au Se siècle les crosses précieuses étaient devenues d’un usage si général, que S. Burchard, évêque de Wurtzbourg, est spécialement loué d’avoir eu une crosse en bois.
D’après la tradition notre crosse, qui est un roseau avec volute et nœud en ivoire, fut prise par un ange de l’autel de la S. Vierge et remise à S. Servais, lorsque celui-ci fut établi évêque de Tongres après la mort de S. Valentin. Lors de l’ouverture du tombeau de S. Servais en 72G, par S. Hubert, dernier évêque de Maestricht et fondateur de Liège, on trouva la crosse au côté droit du Saint. Les ornements en vermeil datent du commencement du 13® siècle.
Nous donnons ici (Fig. V) l’inscription qui orne l’anneau placé sous le nœud:
Fie. V.
Fig. VI. S. Evariste, qui gouverna l’Eglise à la fin du 1er siècle , prescrivit que la pierre, sur laquelle le prêtre sacrifiait, devait être ointe de l’huile sainte. S. Félix (267 - 274) ordonna d’enfermer dans l’autel des Reliques , et dès le 4me siècle on trouve des autels en or et ornés de pierres précieuses, preuve bien éloquente de la haute vénération que les premiers Chrétiens avaient pour le S. Sacrifice. 11 est clair que les autels portatifs ont précédé les autels fixes, leur nécessité ayant dû se faire sentir surtout aux premiers siècles, alors que les Chrétiens n’avaient guère de lieu fixe pour célébrer les SS. Mystères. Ces autels étaient de petite dimension afin d’être transportés facilement. L’autel (une serpentine verdâtre) de St. Servais est enchâssé dans un encadrement en bois, dont les parois latérales sont couvertes de lames d’argent estampé. Les bandes qui ornent sa surface paraissent être du Xlle siècle.
Fig. VI. AUTEL PORTATIF DE S. SERVAIS.
Longueur 0,19 m. ; largeur 0,15 m. ; hauteur 0,06 m. IVe sièele.
La monture en argent a été restaurée en 1873 et la plaque inférieure eu cuivre doré, de date récente, remplacée par une plaque en argent.
Fig. VII. SCEAU DE S. SERVAIS,
en grandeur naturelle.
Ille ou IVe siècle.
Fig. VII. La pierre, dite sceau de S. Servais et attachée à l’autel précité, au moyen d’uu cordon, est à proprement parler une hématite convexe entourée d’un bord argenté et représentant, d’un côté, sept serpents, dont les corps sortent d’un visage humain qui occupe le centre; de l’autre côté, un buste coiffé ou nimbé, peutêtre celui de l’apôtre S. Jean, qui tient de la main gauche une croix, tandis que la droite semble levée pour bénir. Les deux faces de la pierre sont entourées d’une inscription grecque énigmatique, dont les caractères trahissent le 3e ou le 4e siècle.
D'après quelques savants cette pierre aurait une origine gnostique et serait ainsi attachée à l’autel comme le trophée conquis sur une hérésie qui niait l’humanité de J. C. et son immolation réelle sur la croix, erreur que S. Servais a vaillamment combattue. D’autres, se fondant principalement sur l’inscription grecque et sur la figure du Saint, voient dans cette représentation le triomphe de J.C. ou le triomphe que le fidèle Chrétien remportera au dernier jour sur le dragon infernal, qui est fréquemment mentionné dans l’Apocalypse de S. Jean. Cette explication est corroborée par le poisson qu’on aperçoit derrière l’une des têtes du dragon et qui est l’antique emblème du Sauveur du monde.
Fig. VIII. AGRAFE EN ARGENT CISELE.
Diamètre 0,15 m. XVIe siècle.
Fig. VIII. Sur cette agrafe, à figures, dorées, St. Servais est représenté à genoux et revêtu de ses ornements pontificaux , faisant jaillir avec son bâton de pèlerinage une fontaine, tandis qu’un Ange lui apporte la coupe (v. fig. 12 et 13).
Fig. IX. CALICE DE VOYAGE DE S. SERVAIS,
en argent doré.
Hauteur 0,125 m.; diamètre du pied 0,09 m., de la coupe 0,09 m.; profondeur de la coupe 0,042 m.; diamètre de la patène 0,123 m.
Fig. IX. Ce calice n’a plus la forme qu’il eut du temps de S. Servais. De môme que la coupe, qui suit (Fig. XIII), il fut apparemment détérioré ou brisé lors des guerres qui autrefois désolèrent ces contrées, et renouvelé de la matière originale, de sorte que depuis lors il a toujours été vénéré comme le calice employé pas S. Servais au saint sacrifice de la Messe. Anciennement de pareilles transformations eurent lieu plus souvent, sans amoindrir la valeur de la Relique. C’est entre autres le cas avec l’un des clous avec lesquels N. -S. J.-C. fut attaché à la croix, et que Ste Hélène, mère de l’empereur Constantin-le-Grand , fit transformer eu mors | our le cheval impérial. Cette précieuse Relique jouit encore, sous le nom de saint clou, de la plus haute vénération à Carpentras, au département de Vaucluse en France.
Fig. X. VÊTEMENT PONTIFICAL DE S. SERVAIS.
Diamètre des cercles 0,28 m.
IVe siècle.
Fig. X. Dès les premiers siècles les prêtres, eu offrant le saint sacrifice de la Messe, faisaient usage d’habits particuliers, qui se distinguaient des vêtements ordinaires par les étoffes plus riches, dont ils étaient confectionnés, et par leurs couleurs plus éclatantes. Lors de l’ouverture du tombeau de S. Servais en 726, on trouva sou corps, d’après l’ancien usage, encore revêtu des ornements pontificaux ; ces ornements furent conservés dans la châsse, qui contenait ses ossements sacrés. En 1863, lorsque la châsse fut officiellement visitée, une partie des vêtements en fut ôtée, laquelle est depuis conservée dans un Reliquaire spécial. Les figures (un sacrifice païen), qui en forment l'ornement, indiquent d’une manière indubitable, l’époque où cette étoffe fut fabriquée : en effet, au quatrième siècle, le Christianisme n’exerçait par encore généralement sur l’art son influence et lorsque l’art, après les invasions des barbares, commença à revivre, il était définitivement chrétien.
Quoique sur notre figure l’étoffe est représentée comme intacte, elle est, par suite du grand laps de temps, usée et percée en plusieurs lieux.
Fig. XI. CLEF DE S. SERVAIS.
Longueur de la clef 0,29 m. ; longueur du manche 0,14 m.; largeur du manche 0,09 m. ; largeur du panneton 0,05 m. — IVe siècle.
Fig. XI. Les fidèles des premiers siècles avaient pour les restes mortels du Prince des Apôtres une vénération telle que les Papes eux-mêmes, bien loin d’oser en séparer des parties, ne permettaient même pas de les toucher. Cependant afin de satisfaire, autant que possible, au pieux empressement des fidèles pour avoir des Reliques de S. Pierre, ils envoyèrent parfois à des Evêques ou à d’autres personnages haut placés des linges qui avaient reposé sur le tombeau du bienheureux Apôtre, ou de la limaille ou des fragments des chaînes dont il avait été lié pour la cause du Christ. Cette limaille ou ces fragments étaient renfermés soit dans un anneau fait en imitation de ceux des chaînes, soit dans une croix ou une clef, deux symboles du martyre et de la primauté de S. Pierre. On suspendait la croix ou la clef au cou.
L’histoire mentionne plusieurs de ces clefs , appelées Clefs do la Confession, ou simplement Clefs de S. Pierre. Cependant on ne trouve plus aujourd’hui que deux clefs de la Confession de saint Pierre ; la première est vénérée à Maestricht comme Relique de S. Servais, l’autre, la clef de St. Hubert, est gardée religieusement dans l’église de Ste. Croix à Liège.
Notre premier Evêque reçut la clef, qui depuis est appelée Clef de S. Servais, du pape Damase, lorsqu’il fit vers l’an 376 un pèlerinage au tombeau de S. Pierre, afin de détourner des Gaules les châtiments dont la justice divine les menaçait.
Lors de l’ouverture du tombeau de S. Servais eu 726, on trouva la Clef à sa gauche.
Nos anciennes chroniques exaltent à l’envi la vertu de cette Clef, et notre poète Lim bourgeois, Henri de Veldeke, qui fiorissait entre les années 1160 et 1190, la chante comme «l’honneur de tout ce pays.’1 La Clef est l’attribut caractéristique de S. Servais et figura autrefois dans les armoiries de l’illustre Chapitre de cette église. Elle apparait aussi sur des monnaies que Raoul de Zæhringen, qui occupa le siège épiscopal de Liège de 1167 à 1191, fit frapper à Maestricht.
Anciennement, à la clôture des processions avec les Reliques, le Doyen donnait avec cette Clef la bénédiction au peuple.
Fig. XII. BATON DE S. SERVAIS.
Longueur totale 1,14 m. ; largeur de la poiguée 0,11 ra. IVe siècle.
Fig. XII. Lorsque S. Servais, retournant de Rome, était arrivé dans le diocèse de Spire, il s’assit un jour, tout fatigué et épuisé par la chaleur, près du chemin.
Nulle part il ne voyait un puits ni une fontaine pour étancher la soif qui le brûlait. Dans cette nécessité extrême il s’adressa humblement à Celui, qui déjà tant de fois l’avait assisté dans ses besoins : «Seigneur Jésus,” dit-il, «qui êtes la source de tout bien, toujours miséricordieux, ayez pitié de moi. De votre sacré Cœur coula autrefois une source d’eau et de sang, qui nous préserve de la soif et de la peine éternelle...” et tandis que, prononçant cette prière,
il trace avec son bâton sur la terre, le signe de la croix, il en sort, comme autrefois sous la verge de Moïse, une eau claire et délicieuse, qui dans la suite a rendu la santé à plusieurs malades.
Ce bâton de pèlerinage, qui a la forme d’une crosse grecque, est encore conservé dans l’église de S. Servais.
La poignée en ivoire, dont un morceau était perdu, a été restaurée en 1870 , et trahit, par sou ornementation, une origine gréco-italienne ; la canne de roseau, ayant été brisée plus d’une fois, a été renfermée en 1873 dans une boîte d’argent , travaillée à jour, de sorte qu’elle reste toujours visible.
Fig. XIII. COUPE DE S. SERVAIS.
Diamètre 0,10 m. ; profondeur 0,06 m.
IV® siècle.
Fig. XIV.