‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 20 sur 50 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

GEORGES, puis MADAME PORT AL, ANINA, et entin RODRDELOT

Georges, resté sonl, lit un woniei^t une des lettres. Il y fait une correction, debout, avec son stylofjrnphe, en haussant un peu les épaules. Entre Mme Portai, en costume de ville, accompagnée d' Anna qui porte des fleurs envoyées du Midi dans un panier d'osier. Pendant toute la scène, Mme Portai et la domestique disposent ces fleurs dans des vases.

MADAME PORTAL

Tu es seul ? J'entendais parler ton père...

GEORGES

Il est sorti avec Saiilard.

MADAME PORTAL

Saiilard était ici? Je regrette de ne

l'avoir pas su. Il est venu à cause du dépari de sa femme... .le l'aurais félicité d'être débarrassé de cette drôlesse.

Le mot est dur, maman.

MADAME PORTAL

Il est encore trop doux pour cette vicieuse.

GEORGES

Et si elle aime?

MADAME PORTAL

Allons donc! J'ai la prétention d'être une très honnête femme, mon petit, et, en même temps, affranchie de tous les préjugés. J'ai le respect de la passion, même quand elle se trompe. Je ne la confonds pas avec le dévergondage.

<;eorges

Parce que Pressoir est un comédien? C'est un très grand artiste. Et pourquoi Mme Saillard ne l'aimerait-elle pas d'un véritable amour? Elle quitte tout pour lui, remarque.

MADAMF PORTAL

Mais ce qu'elle aime, c'est le débraillé des coulisses, la bohème dorée avec son tapage et son luxe. Pressoir gag^ne cent cinquante mille francs par an. Dix fois ce qu'avait son mari avant d'être ministre, dix fois ce qu'il aura demain quand il ne le sera plus. Une fille entretenue par un Pressoir, ce n'est pas une drôlesse? Il ne lui restera plus qu'à se faire épouser comme notre ancienne amie, Mélanie Duplay, parce bandit de baron Vincent... Va me chercher mes gants, Anna... Encore une qui a été perdue par le luxe. Ah ! je bénis le sort de m'avoir fait grandir dans ce milieu universitaire,, de vie si simple, les snobs disent si médiocre ! Les filles y apprennent à devenir ce que je suis fière d'avoir été pour mon mari, une compagne d'idées qui sait en même temps être une femme de ménage. Et, là-dessus, ces fleurs sont arrangées, je vais de l'autre côté de l'eau, dans un magasin de fruits dont on m'a

donné l'adresse, acheter de bons raisins pour ton père. C'est sa seule gourmandise, à ce cher homme, les fruits, et sa seule fantaisie, les fleurs. Il faut bien qu'il ait un peu de plaisir: il travaille tant!... Toi, Anna, va dire à ton mari d'aller se promener, prendre un peu l'air. Je n'ai pas besoin de lui. Et qu'il fasse attention de ne pas avoir froid, après sa pneumonie.

ANNA

Ail ! Madame, il est remis et tout à fait solide maintenant.

MADAME PORTAL

Qu'il en profite pour sortir et marcher au soleil. Voilà trente-cinq ans qu'il travaille. Il a bien droit à un peu de repos.

ANNA

Je remercie Madame. Je vais lui dire d'aller au Luxembourg fumer une bonne pipe.

MADAME PORTAL

Bonne?... Si tu crois que c'est bon pour sa gorge de fumer tant que ça !

LE TUIRUN 17

Une seule, madame, rien qu'une !... Et puis c'est une pipe dont M. le censeur, défunt le père de Madame, lui a fait cadeau quand il était tapin au lycée de Bourg^es. Je crois qu'il l'aura au bec quand il mourra !

MADAMK PORTAL

Rien qu'une? je ne lui donne pas huit jours pour qu'il recommence à fumer en mang^eant sa soupe. (Elle fait le tjcste de fumer et de maïKjer.J Quand j'allais à la cuisine, il croit que je ne le voyais pas ! . . . (On sonne, elle prend le panier de fleurs des mains d'Anna.J Donne-moi ça. Va ouvrir.

ANNA

J'y vais, madame.

Entre Bonrdelot.

.^, MADAMK PORTAL

Ah! c'est vous, Rourdelot? Nous dînons ici, ce soir, en famille, dans notre vrai chez nous. Ça ne nous arrive pas souvent, hélas! depuis

18 I,E TRinUN

que Portai est ministre. Voulez-vous être des nôtres?

BOURDELOT

Excusez-moi, ma chère amie, je...

MADAME PORTAL

Je... quoi ?

BOURDELOT

Je ne suis pas libre, j'ai invité un camarade.

MADAME PORTAL

Naturellement. Vous préférez manger une choucroute à la brasserie, boire des bocks et fumer des pipes, vous aussi. Cette existence vous réussit. Vous en avez, une mine ! Vous avez cinquante ans comme Portai. Vous en portez soixante-dix... Savez-vous comment vous finirez? Gomme Justin, le mari d'Anna, et dans le même café. Tenez, je vous laisse, je vous dirais vos vérités. Et à quoi bon? Je vous les ai tant dites.

(Elle sort brusquement. J

LR TRIBUN 19

Page 1