‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 19 sur 50 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

PORTAI,, S.MM.ARO POItTAI.

Et non, et non encore, mon cher Saillard, je n'accepte pas votre démission. Votre présence dans le cabinet est nécessaire. Nous avons besoin de votre groupe. Il n'y a pas deux mois que nous sommes aux affaires et notre majorité est déjà terriblement taraudée.

SAILLARU

J'en sais quelque chose. (Monh^ant sur la table un journal qu'il froisse à moitié. J Cet immoade

4 LE TRIBDN

journal qui parle du départ de ma femme avec ce misérable, il est à Sandoz qui votait avec nous. Il a donc renoué avec Delattre?

PORTAL

Mais oui. C'est un coup monté. Et par qui? Par Delattre. Son calcul est simple : je vous fais venir, je vous demande votre démission, à cause du scandale. Il faut vous remplacer. J'ai déjà la présidence du conseil et les Sceaux. Je ne peux pas y joindre les Postes. Vingt candidats surgissent. J'en choisis un. Les dix-neuf mécontents, avec vous et vos amis, voyez ce que ça fait. A la première occasion, le cabinet est parterre, et nos successeurs sont bien forcés de passer au bleu la concussion Delattre, pour avoir son groupe. Nous nous en moquons, nous, de Delattre et de ses mameluks. Nous l'avons prouvé en déposant cette demande en autorisation de poursuites contre lui. Il faut qu'elle aboutisse. Il faut que ce monsieur nous dise les marchés qu'il a passés, quand il était prési-

LE TUIBUN 5

dent du Conseil et qu'il avait la Marine. Nous tombés, c'est l'étouffement, le non-lieu immédiat, et une honte de plus sur le régime. Vous me direz qu'il n'en est plus à les compter. Oui, la République bourgeoise. Pas la nôtre. Si le premier cabinet résolument socialiste fait banqueroule à ses engagements, dès le premier jour, où allons-nous? Saillard, vous voyez bien que vous devez rester. Vous le devez à notre Cause.

SAILLARD

Je me suis dit tout cela, Portai. Mais il n'y a pas que la Cause, il y a l'homme. H y a que j'ai de l'orgueil. 11 y a que cette boue rejaillit sur moi. Je n'ose plus ouvrir un journal, par épouvante d'y trouver une allusion à cette déshonorante histoire.

PORTAL

Vous avez peur des journaux? Nous avons le moyen de les Faire taire.

SAILLARD

Pas tous.

PORTAL

Quand la presse n'est pas vénale, elle est passionnée, donc partiale, donc injuste. Et ses attaques ne comptent pas. De vous à moi, une question, mais, là, brutale : aimez-vous votre femme?

SAILLAUD

Je l'ai aimée. Ah! C'est bien fini.

PO UT AL

Alors, qu'est-ce que ça vous fait? Parce que, pour lever le pied, elle a choisi un cabot? Vous auriez préféré un duc?... Pardon, moucher ami, si je vous fais mal. Je suis le chirurgien et je vous opère. Vous ne vous en irez pas. Il ne s'agit pas seulement de la stabilité de notre ministère et de mon amitié pour vous. 11 s'agit de l'Idée

SAILLARD

Je ne vois pas en quoi...

PORTAL

En quoi? Oui ou non, sommes-nous des ré-

LE TKIBUIS 7

volutionnaires et qui nous conduisons d'après la logique de nos principes? Oui ou non, nous séparons-nous de l'ancien monde, en affirmant, comme dogme fondamental, que l'unité sociale est l'individu et non pas la famille? Si oui, est-ce qu'un mari, dans notre thèse, est responsable de sa femme? Évidemment non. Pas plus qu'un père n'est responsable de son fils et un fils responsable de son père.

SAILLARD

Vous en parlez bien à votre aise. Votre femme est une merveille de dévouement. Votre fils, c'est votre bras droit. La preuve : il était votre secrétaire, vous en avez fait votre chef de cabinet. Je voudrais bien voir...

PORTAL

Que l'un des deux commit une action que je jugerais condamnable? Je les exécuterais comme je vous demande d'exécuter Mme Saillard. Je ne les connaîtrais plus... Gomment? Notre ministère a trois grandes lois dans son

programme . rélargissement du divorce jusqu'à ne plus faire du mariage qu'un contrat de louage en attendant l'union libre, la supj)ression radicale du contrôle des parents en matière d'éducation, la suppression de l'héritage ou presque. — Que signifie ce projet draconien que j'ai déposé sur les successions, auquel vous avez collaboré, vous, Saillard? — Autant d'anneaux rompus dans cette chaîne de fer qui liait l'époux et l'épouse, le père, la mère et l'enfant. Et parce que votre femme vous quitte, vous parlez de boue qui rejaillit sur vous, d'histoire déshonorante?... Quelle boue? Quelle histoire déshonorante?. . . Ayons donc le courage de le regarder bien en face notre programme. Je vous le répète : c'est la guerre déclarée à la famille. Pourquoi? Parce que la famille, c'est tout l'ancien monde. Si le mari est responsable de sa femme, elle lui doit obéissance, et c'est le mariage indissoluble d'autrefois. ISi le père est responsable de son

fils, c'est rautoiité paternelle reconnue, et, du même coup, le droit de l'élever à sa convenance, le droit de lui transmettre ses acquisitions. C'est rhérita{je.. . Mais voyez donc où vous allez sur ce chemin-là. Toute l'iniquité de la société actuelle tient dans ce seul mot : la famille, toute!... Vous donnez aujourd'hui votre démission, à cause de votre femme? Vous vous en reconnaissez donc solidaire. Je vois d'ici l'article que nos plus redoutables ennemis, les intellectuels de la contre-révolution, écriront demain. Voulez-vous que je vous le fasse?... « La vérité traditionnelle est si intimement gravée dans la nature de l'homme que ses pires adversaires lui rendent homma^je par leurs actes, dans les crises où il ne s'agit j)Ius de leurs sophismes, mais d'eux-mêmes. On a beau s'appeler Saillard, figurer dans un cabinet Portai, être parti en guerre contre le mariage, professer le dogme de l'union libre, celle qui j)orte votre nom vous trahit, et vous

sentez peser sur vous la honte de sa faute. Pourquoi? Parce que les paroles de l'Écriture sont éternellement justes : Itafjiie, non suntduo, seduitacaro... " Est-ce assez leur style? Hein?... Non, messieurs, vous n'aurez pas cette joie. Les puissances du passé sont du passé, en effet, pour nous. Le camarade Saillard vit comme il pense. Il estime que toutes les erreurs sont individuelles. Il se moque de votre honneur bourgeois parce qu'il en a un autre : celui d'un ouvrier de justice qui travaille à la grande œuvre de l'émancipation humaine. Il ne lâchera son poste de combat que le jour où il aura commis une faute personnelle... Et il n'en commet pas !

SAILLARD

Ah! mon cher Portai, que vous êtes bien nommé « le Tribun " ! Ètes-vous éloquent ! L'ètes-vous ! ... Tenez, vous m'avez remis d'aplomb. . . C'est vrai, je dois rester, et je resterai... Mais ma lettre de démission?...

LE TRIBDJS 11

PORTAL

Nous allons la rattraper... Vous l'avez donnée à votre secrétaire pour la porter à l'Elysée, — ce qui est une incorrection, entre parenthèses, mon ami . Vous deviez la remettre au chef du cabinet... Mais passons, passons... — en même temps que vous sortiez pour venir chez moi ?

SAILI.AHD

Oui.

l'Or.TAL

Pour peu que votre jeune homme ait traîné, il est encore en route. Vous avez une auto en bas? (Geste de SaiUard.J ÏNous allons. Si nous arrivons avant lui, nous Tattcndons Vous reprenez la lettre. Tout est dit. S'il l'a déposée, nous voyons le Président. Nous lui expliquons que vous avez voulu me mettre en présence d'un fuit accompli et que je vous ai retourné. (IL a/felle.J Georges! — Et comme je ne veux pas que vous me claquiez dans la main...

SAILLAHI)

Oh ! à présent!.. .

PORÏAL

Ta! Ta! Ta! Vous êtes un impulsif et un influençable, mon petit. Je ne vous quitterai qu'après avoir déchiré moi-même ce papier. Et silence absolu sur votre démarche ici, n'estce pas? Ce serait trop que la bande à Delattre soupçonnât que vous avez tremblé une minute devant cette saleté, fil repousse Le journal de la main. Appelant de nouveau.) Georges!

Georges vient de l'autre pièce, tenant des papiers .

PORTAL

Tu as fini tes lettres? Recopie-les sur la machine, que je n'aie plus qu'à les signer... sans avoir à les refaire, surtout! Je les verrai à mon retour. J'attends Bourdelot. Tu lui diras que je rentre dans un quart d'heure... Vous venez, Saillard ?

Saillard et Portai sortent.

[-E TRI r. UN 13

Page 1