et tant!... Ça ne me rajeunit pas Je
nous vois encore, Portai et moi, faisant les cent pas sur la terrasse de l'Archevêché, avec l'espérance de rencontrer, comme par hasard, M. le censeur Barlet, ton futur grand-père, et sa fille, ta future maman. J'avais déjà une solide réputation d'être un pilier de café, et méritée, mon petit. Et déjà Mlle Barlet trouvait le moyen de me laver la tète. Oh ! ce n'était pas le vigoureux shampooing d'aujourd'hui... Une jeune fille !... L'intention y était, et si amicale, que je ne lui en voulais pas plus que maintenant. ..
GEORGES
Et tu ne l'écoutais pas davantage. Tu avais tort. Tu t'en aperçois à ton estomac.
Le TUiBUiN ±i
BOURDELOT
Penh! Avec du bicarbonate de soude. . .J'en ai toujours un flacon sur moi . (Il montre un flacon.) Après la choucroute et les bocks, que ta maman me reproche, une cuillerée de cette poudre dans un peu d'eau et je m'en tire. Je ne dis pas que ça ne me brûle pas un peu là, (Montrant son estomac) m que j'aie le réveil très frais, le matin...
GEORGKS
Et l'endroit, la compagnie?... A ton âge, avec ton talent, ta pensée, cette vie de vieil étudiant?...
BOURDELOT
Mais, mon petit, c'est cette vie qui me l'a gardée, ma pensée !... Si j'en avais mené une autre, je me connais, j'aurais eu toutes les faiblesses, fait toutes les concessions. Qu'estce que tu veux? Je suis une poire molle. Je n'ai pas de caractère.
GEORGES
Je ne te laisserai pas dire ça, Bourdelot. t'as
22 LE TUIBUN
de caractère, toi qui n'as jamais varié d'une ligne dans tes convictions, jamais demandé ni honneurs, ni places, ni argent !... Tiens, en ce moment, tu es l'ami intime du président du Conseil, le premier rédacteur de son journal. Eu as-tu profité seulement j)our te faire attribuer une bibliothèque ?
BOURDKLOT
Je ne. serais même pas capable de donner un ordre aux garçons de salle. Va, je me connais bien, mon petit. Je suis totalement inapte à l'action. Tenir tète à quelqu'un en face, même dans les plus petites choses, poser ma volonté contre la volonté d'un autre, combattre, enfin, je ne peux pas. Mais donne-moi un coin de table, du papier, une plume, de l'encre. J'ai tous les courages. Il y a deux hommes en moi : l'animal extérieur, celui qui va, qui vient, une loque... Et puis l'autre (Monlranl son front), ma doctrine, ma pensée, comme tu dis. J'ai fait ce diagnostic-là tout jeune, à moi tout seul.
Et j'ai résolu les contrastes de ma nature par cette existence en partie double. J'ai les qualités de mes défauts : aucune ambition, aucun besoin de bien-être et de luxe. Avec mon traitement de professeur de lycée, j'étais gavé. Les huit cents francs que je gagne à Paris, aux Droits nouveaux, c'est le Pactole. Et alors, pas de concession, pas de compromis. Qu'est-ce que tu veux qu'on vienne offrir à un Bourdelot, entre sa pipe et sa chope, qui lui vaille le plaisir d'écrire ce qu'il croit vrai ? Il y a du Diogène enmoi.Dansrantiquité,j'auraisétéuncynique.
Mais mon cynisme a sa secrète poésie. L'endroit? La compagnie ? Si tu savais ce q ue c'est bon d'être là, au chaud, dans un coin de brasserie, déjouer le matador avec un camarade, et de songer : il n'était pas mal, mon papier d'aujourd'hui !... Encore un joli petit coup de pioche donné dans la vieille bâtisse sociale de souffrance et d'iniquité. Elle finira bien par crouler. Et j'aurai été un bon ouvrier de sa démolition. Quand,
24 LE TIUBUN
avec ses décombres, on aura reconstruit la cité de justice, — et nous l'aurons, mon petit, ça va vite, ça va vite! — je pourrai me dire, comme le maçon qui passe en blouse devant un hôtel princier des Champs-Elysées : « Il y a un peu de ma sueur dans ces palais-là. »
GEORGES
Tu trouves que ça va vite, toi? Tu n'es pas difficile. Sois fier de tes articles, tu as raison. Depuis Proudhon, personne n'a eu ta verve, ta logique, ta vibration. Mais qu'il y ait quelque chose d'ébranlé dans la vieille société, c'est une autre affaire. Vous n'avez rien détruit, vous n'avez rien construit ! Rien ! Rien ! Rien !
BOURDELOT
Rien? Ce n'est rien, ça, ton père président du conseil, un collectiviste déclaré qui ne reculera devant aucune des besognes inscrites sur son programme : monopole de l'enseignement, suppression de l'héritage, suppression du mariage, guerre implacable aux capitalistes? Et il
le prouve, je pense. Ce sera une date, vois-tu, cette séance : Portai montant à la tribune et dénonçant le marché passé entre Moreau- Janville et Delattre pour les fournitures de la marine... Ah ! Moreau-Janville se croyait bien à l'abri, lui le haut baron des Forges et Chantiers de La Rochelle, dans son donjon de millions! Delattre se croyait bien à Tabri derrière ses déclarations patriotiques : la défense nationale, six cuirassés demandés à la Chambre au lieu de deux, parce qu'il avait eu des conversations avec un diplomate étranger que la raison d'État lui défendait de nommer! Ça n'est rien qu'on ne puisse plus bluffer avec ces boniments-là? Et ce vote de la Chambre mettant Delattre en minorité, et ton père appelé à l'Elysée, ça n'est rien? Et l'instruction ouverte sur ces fournitures? Et Delattre inculpé, un ancien président du conseil? Et Moreau-Janville avec lui, un archimillionnaire? Et Mayence, l'agent de ce
26 LE TRIBUIN
trafic? On ne dira plus que nous ména{jeons
les grands Juifs?
Tout ça finira par un non-lieu, tu le sais bien. L'ordonnance est déjà rendue peut-être.
BOURDELOT
J'ai des tuyaux qui me font croire le contraire, mon petit. Et puis, quand les preuves manqueraient pour une condamnation judiciaire, politiquement, ces gens-là sont nettoyés. Ce coup de pompe dans les écuries d'Augias, ça n'est rien non plus?
GEORGES
Rien, Bourdelot, rien ! Un capitaliste qui abuse de ses capitaux est condamné. Qu'est-ce que ça fait, s'il y a toujours des capitalistes, après comme avant? Mon père et toi, vous êtes de la génération des programmes. Moi, je suis de la génération du réel. Et je te dis : « Vous n'avez rien fait, rien, pour ce qui était le réel de votre programme : l'émancipation de l'indi-
LE TKIHUN 27
vidu. " Prenons l'ouvrier. L'individu ouvrier est-il moins esclave qu autrefois? Il l'était du patron, il l'est du syndicat. Quelle est la différence?... Prenons la femme. Est-ce que l'individu-femme peut vivre librement sa vie? Oui, elle peutdivorcer. Et toutes celles qui n'ont pas divorcé la méprisent. Si tu avais entendu, tout à l'heure, maman traiter Mme Saillard de drôlesse, et de quel accent! Et cette pauvre Mélanie Duplay!.,. Parce qu'elle a épousé un homme d'affaires véreux, disent-ils. Mais non. Parce qu'il était divorcé, et qu elle a d'abord été la maîtresse de ce baron Vincent. Que demain, moi, leur fils, je me mette en ménage avec une femme mariée à un autre, tu verras si ma mère et mon père admettront mon droit individuel à l'amour et au bonheur? Et pas eux seulement, mais tous nos amis. INon ! non! ça ne va pas vite. Vous avez peint en rouge les murs du cachot. Le cachot est toujours là, les murs aussi épais, et l'individu pris dedans
28 Le tribdn
bourdelot Mais que les jeunes gens de ton âge, mon petit, pensent ce que tu me dis là, ce n'est donc pas un résultat, et un très joli résultat? Quand je me rappelle la jobarderie de nos palabres dans la cour de la rue d'Ulm et la peine que nous nous donnions pour justifier nos critiques de la société bourgeoise! Nous n'aurions fait que cela: vous mettre, dès la vingtième année, à cet état aigu de révolution, nous n'aurions pas perdu notre temps. Ça suffit pour que je dise comme Voltaire en me frottant les mains : » Nos petits-neveux verront de belles choses. "
GEORGES
cite La Fontaine, pendant que tu y es :
Mes anière-neveux nie devront cet ombrage...
Et tu te crois révolutionnaire? Tu n'es qu'un traditionaliste, Bourdelot. Comme papa, d'ailleurs, et tout votre parti, chefs et soldats. Mais oui. A quoi nous invitez-vous?
r,E TRIBUN 29
A travailler pour la g^énérntiou à venir, au nom de la Solidarité. . . Qu'est-ce que c'est donc qu'une tradition, si ce n'est pas ça: le sacrifice de l'individu actuel à l'individu futur? L'individu actuel, c'est moi, Georges Portai, qui suis né en 1886 et qui ne serai plus, en 1986, qu'un peu de chaux dans du bois. Et en 1950, je ne vaudrai pas beaucoup mieux. Toute la question est de savoir ce que vous avez fait pour cet individu-là. Et je te le répète : Rien! Rien! Rien ! Puisque, où qu'il aille, il rencontre la loi : loi sur la propriété, loi sur le service militaire, loi sur le contrat de travail, loi sur l'amour. Il n'y a qu'un seul philosophe de notre temps qui ait eu le courage d'aller jusqu'au bout de vos doctrines. Aussi n'en voulez-vous pas plus qu'il ne voulait de vous, d'ailleurs. C'est Nietzsche.
BOURDELOT
Avec son surhomme? C'est le plus beau pseudonyme de l'apache.
GEORGES
Pourquoi pas?
BOURDELOT, après lin silence.
Mon petit Georges, il y a une femme làdessous.
GEORGES
Non.
BOURDELOT
Alors, qu'est-ce qui s'est passé entre ton père et toi?
GEORGES
Rien. Pourquoi?
BOURDELOT
Parce qu'en soutenant les idées qui lui seraient les plus désag^réables, avec cette àpreté, cette amertume, tu soulagées une rancune. Ce n'est pas la première fois que tu me sers de ces paradoxes. Ils ne m'étonnent pas, moi. Encore un avantage du café... Lorsqu'il y a une pile de soucoupes haute comme ça... (Geste) sur la table de marbre, et qu'il s'agit de payer,
l'appel à la dynamite arrive toujours. Toi, tu n'as pas bu. Ce n'est pas l'alcool qui t'excite les méningées. C'est un autre poison.
GEORGES
Tu te trompes. Je suis parfaitement bien avec mon père en ce moment. Il est tellement absorbé par l'affaire Delattre et les préparatifs de son grand discours sur les successions qu'il ne me regarde même pas. Je suis à côté de lui, là, une plume, une machine à écrire.
ROURDELOT.
Alors tu crois qu'il ne t'aime pas?
GEORGES
Pas beaucoup.
ROURDELOT
Grand sensible, va ! Mais si, mon ami, il t'aime, comme il m'aime, moi. Pourtant, que je vienne lui raconter les petits tracas de ma vie, — j'en ai, moi aussi, — il ne m'écoutera même pas. Qu'est-ce que tu veux? Il a une œuvre à faire, à laquelle il se donne tout entier.
32 I.E TRIRIJIN