‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 35 sur 50 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

MAYKNCE, MOREAU-JAKVILLE MAYENCE

Eh bien ! patron, qu'est-ce que je vous disais? Il nous reçoit. Ils sont de mèche.

MOREAU-JANVILLE

Pas sur.

MAYENCE

Qu'est-ce qu'il vous faut donc? C'est le père qui a envoyé le fils me vendre le carnet. Le bouche-l'œil de cent mille francs, c'est le Tribun qui l'a touché.

MOREAU-JANVILLE

Et ces perquisitions ?

MAYENCE

Du battape !

MOREAU-JANVILLE

Ce qui n'est pas du battage, Mayence, c'est leur contre-coup, là-bas, dans mes usines. Mes ouvriers bougent. Chaque incident de cette sorte est téléphoné aussitôt de Paris aux meneurs, commenté, envenimé. On escompte déjà mon arrestation. C'est intolérable. Il me faut le non-lieu, et aujourd'hui! Quand je pense que nous allions l'avoir avant-hier ! . . . Si le père est complice du fils, ça ne traînera pas. Nous pèserons sur lui, brutalement... Mais s'il n'est pas son complice?

MAYENCE

Il l'est, patron. Est-ce qu'il nous recevrait sans ça? Mais regardez-moi donc ce salon, monsieur Moreau-Janville. C'est le quatrième étage du ministre vertueux qu'on n'achète pas. Histoire de se faire payer plus cher. Ah ! je n'ai pas eu de doute, moi. Pas une minute. Quand Micheline est venue me dire : « Sa- " muel, je suis une malheureuse ! J'ai été

" jalouse. J'ai voulu me venger. J'ai livré les " talons de chèque chez Portai, à son fils. « Prends le train. On va l'arrêter. » Je lui ai répondu : « Ma petite, tu n'es qu'une « rosse. Mais tu viens de me rendre un fa- (i meux service. « J'ai débarqué droit ici. Et voyez comme ça se place. Il était une heure. Portai était parti, à neuf, pour Melun, où il inaugurait une statue. Il ne devait rentrer qu'à quatre heures. Retenez bien ceci, pation : à quatre heures. Je fais mon boniment au petit jeune homme qui me dit : » Alors, monsieur, vous « venez m'offrir de l'argent de ces papiers que » vous prétendez avoir été livrés à mon père? Il Sortez! » Dans ces cas-là, je sors toujours. Ça leur fait plaisir. Seulement, du seuil de la porte, tenez, de celle-ci, je lui ai dit : " Vous avez a mon adresse privée. J'y serai jusqu'à six Il heures. Et je suis prêta un très gros sacrifice. Il très gros. » A cinq heures et demie, il aboulait, chez moi, remarquez, pas dans mes bu-

reaux. Qu'est-ce qui s'était passé? Ceci, tout bonnement : que le père était revenu... Il n'y a qu'une chose qui m'ait fait supposer que le jeune homme pouvait agir pour son compte. Cent mille francs. . . ça valait plus.

MOREAU-JANVILLE

Qu'est-ce que vous voulez? Je suis père. Et il me semble impossible qu'un père emploie son fils à une pareille besogne.

MAYENCE

Cent mille francs, monsieur Moreau-Janville, pour un ancien professeur, c'est une somme! Et il nous reçoit, je vous répète... Et puis, si le fils a fait le coup tout seul, nous l'apprenons au père. Complice ou non complice, dans les deux cas, l'affaire est bouclée. C'est le non-lieu, patron, et inévitable. Portai n'ira pas dénoncer son fils au juge d'instruction.

MOREAU-JANVILLE

Pas sûr encore,

MAYENCE

S'il veut jouer les Brutiis, on y mettra le l^rix, monsieur Moreau-Jan ville. Ce sera un peu chaud, mais...

MOREAU-JANVILLE

Vous croyez toujours que tout s'achète, Mayence? C'est la seule faiblesse que je vous connaisse, à vous et à . . .

MAYENCE

Et à ceux (le ma race? Dites-le, patron. Qu'est-ce que vous voulez? Nous avons payé tant de clioses!... Et la preuve que je n'y vois pas si faux, c est que sans moi on ne vous aurait pas volé vos six cuirassés. Delatlre aussi était un pur. Je l'ai eu. Je ne suis pas fâché que vous soyez là pour voir comment j'aurai celui-ci. Ça vous amusera.

MOREAU-JANVILLE

Non. Mayence, ça ne m'amusera pas... Je ne serais pas ici, je vous jure, et je n'emploierais pas ces moyens-là, s'il ne s'agissait pas de

132 LE TRIBCN

défendre, à tout prix, la grande affaire française dont je suis le chef. C'est comme avec Delattre... Mais je sais, ça vous fait sourire, quand on vous parle de défense sociale.

MAYENCE

Oh! patron, moi, je ne comprends que la politique fin de mois.

MOREAU-JANVILLE

Dites fin de classe, fin de pays, fin de tout. Mol, Mayence, j'y vois un peu plus loin. (^Comme 5e/>ar/an^à/uî-/néme.^Si l'on pouvait l'avoirà soi, tout de même, ce Portai ! . . . Depuis que je me bats contre cette bande, il est le premier en qui j'aie senti une vraie force. Il écrit admirablement; il parle mieux. Je l'ai cru sincère. S'il l'est... eh bien! on le brisera. S'il ne Test pas, on l'aura. . .Nousautres, les possédants, nous serons mangés, si nous n'allons pas chercher l'énergie et le talent, là où ils sont, même dans la Révolulion. Les bons chiens de garde, ça se fait avec les loups. Je vais regarder celui-ci bien en face.

Page 1