SCÈNE VI
Les mêmes, PORTAL
PORTAL, entrant.
Je vois à ta figure, Georges, que Bourdelot t'a tout dit?
Oui, mon père, il m'a tout dit.
BOURDELOT
C'est à toi, Portai, que je n'ai pas tout dit. fA Georges qui veut V interrompre. J Laisse-moi parler, toi ! (Bas.) Pense à elle... (Haut.) Au Sénat, quand tu m'as montré ce bulletin, tu as vu comme j'ai été saisi ? Autant que toi-même. J'aurais dû te parler, là, tout de suite. Je ne pouvais pas. Tu allais monter à la tribune. Et puis ce que j'avais à l'apprendre est assez compliqué... Ce que ton fils a lait, dans toute cette affaire Claudel, il l'a fait pour moi, en mon lieu et place, comme un service que je lui ai demandé, presque imposé.
PORTAL
Qu'est-ce que c'est encore que cette bistoirelà t Ces cent mille francs viennent de toi ?
BOURDELOT
Oui. Il fallait que Claudel les eût, sans en connaître la provenance, je te dirai pourquoi. Georges avait une macbine à écrire. Il a bien voulu dactylographier la lettre et la recom-
mander. Je lui avais demandé le secret, même
vis-à-vis de toi.
PORTAL
Ça ne te ressemble pas, Bourdelot, ce procédé. Ces cent mille francs, d'où les avais-tu toi-même? Tu me diras que ça ne me regarde pas?... Si, puisque tu y as mêlé mon fils. Il y a quelque chose de singulièrement équivoque dans cette expédition clandestine d'une telle somme d'argent par quelqu'un qui me tient d'aussi près. ïu as dû avoir, pour t'engager à mon insu, dans cette intrigue, toi, mon ami le plus intime, pas seulement personnel, mais politique, et pour y engager mon fils et mon secrétaire, les raisons les plus graves?
BOURDELOT
Je vais te les dire... Nous étions très préoccupés, toi et moi, tu te souviens, ces temps-ci, du départ de Claudel, du vide qu'il allait laisser dans nos rangs. Je savais qu'il était à bout de ressources et dans l'incapacité de
trouver de l'argent. J'ai parlé de cette situation à quelqu'un qui a une très grosse position de fortune, qui est profondément dévoué à nos idées, que je sais sincère. Mais ni toi, ni Claudel, ne partagez ma manière de voir, et vous avez rompu tous rapports avec cette personne, dans des circonstances telles qu'une aide, de sa part, aurait été certainement repoussée par Claudel. Tu aurais été le premier à l'approuver de ce refus. Tu devines qu'il s'agit de la baronne Vincent.
rORTAL
C'est impossible ! Tu n'es pas allé demander de l'argent pour Claudel à Mélanie Duplay, à cette abominable créature qui est une honte pour nous tous?. . . Je verrai toujours son père, et sa tristesse, quand il venait apporter son article au journal, à l'époque où elle a quitté le théâtre, pour vivre avec ce bandit d'affaires... Pauvre Duplay!... Il n'aura pas vu, lui, le socialiste intègre s'il en fut, cette gueuse se
faire épouser par ce flibustier, pour en hériter. Il n'aura pas vu un de ses amis mendier, à la baronne Vincent, de l'argent pour l'un des nôtres. Non. Tu n'as pas fait ça, Bourdelot. Ça n'est pas possible.
BOURDELOT
Je l'ai fait. Portai. Je pensais bien que tu me défendrais cette démarche. La preuve, c'est que je te l'ai cachée. Que veux-tu? il y avait urgence. Et puis j'ai connu Mélanie haute comme ça. Sur le chapitre des mœurs, je n'ai pas le droit d'être difficile. Je n'ai jamais cessé de la voir. Je ne suis pas le seul, parmi nos amis.
PORTAL
Je n'ai jamais cessé de te le reprocher, à toi, et à eux. Ce qui me fait le plus horreur en elle, c'est justement qu'elle continue à professer les idées auxquelles je crois. Avec sa vie, elle n'a plus le droit de les avoir... Il y a tout de même une différence entre aller
fumer des pipes chez elle, dans les salons de feu le baron Vincent, et faire ce que lu as fait. L'une de ces choses est une veulerie, comme tu en as. L'autre est une aberration. Encore une fois, je ne peux pas croire cela de toi, ni que tu aies abusé de ton influence sur cet enfant pour le mêler à cette saleté. Je ne peux pas le croire. Bourdelot, ce n'est pas vrai.
BOURDKLOT
si, l'ortal, c osl vr;ii.
l'ORTAL
Ta parole ?
BOURDELOT
Ma parole.
PORTAL
Alors tu es devenu fou. Voilà où ça mène les apéritifs. Je ne peux expliquer cette action que par une défaillance que j'aime mieux attribuer à la maladie. En tout cas, il reste à remettre les choses en l'état. Je vais prévenir
Claudel. Il est heureux qu'il ait insisté pour le supplément d'enquête. Ce sera ton châtiment de rapporter cet argent à Mélanie. Il ne le gardera pas une seconde. Ça, j'en suis sur. Et cette fille saura, une fois de plus, ce que nous pensons d'elle. (Lui montrant la table.) Mets-toi là et écris. (Anna parait.) Qu'est-ce qu'il y a ?
ANNA
Ce sont deux messieurs qui demandent à parler à Monsieur. (Elle tend des cartes.) PORTAL, les prenant.
Ah ! . . . Ça, par exemple ! (Il tend les cartes à Bourdelot.)
BOURDELor, lisant.
Samuel Mayence, banquier; — Moreau-Janville, conseiller général, directeur des Forges et Chantiers de la Rochelle... Quelle audace!... Tu vas les recevoir?
Oui.
BOURDELOT
Mais...
POIiTAL
Mais quoi? Tu ne supposes pas qu'ils viennent m'acheter ?... J'aimerais voir ça : un homme me proposant un pot-de-vin, à moi, Portai!... Ah! ces messieurs viennent chez moi? Eh bien! j'en suis très content. Depuis vingt-quatre heures, tiens ! depuis que tu m'as parlé de ces documents qu'aurait livrés cette Micheline Arnaud, la maîtresse de Mayence, je sens flotter du mystère autour de moi. Tout à l'heure, au Sénat, Delattre, quand il a passé près de nous, tu as vu comme il nous nar- Ijuait. Ces coquins (il frappe sur les cartes) sont en train de manigancer une grcdineric nouvelle où ils veulent me mêler, puisqu'ils viennent ici, chez moi. . . (Il rit nerveusement.) chez moi! Ils devraient pourtant savoir, par les nouvelles perquisitions faites sur mon ordre, que je suis comme le dogue. Quand j'ai mordu,
je ne lâche plus. Je vais les recevoir. Et toi,
Bourdelot, va rédiger cette lettre à Claudel,
dans la chambre de* Georges. Je la verrai
après.
Prie-les plutôt de repasser, il n'y a pas que cette lettre à Claudel. Il y a cet article, si important, que tu m'as demandé, sur la politique générale du cabinet. Je te l'apportais au Sénat. Je n'ai pas pu te le montrer. Il faut que tu le lises. Le journal n'attend pas. Fais dire à ces messieurs qu'ils repassent.
PORTAL
Ton article? C'est vrai. Je vais le lire dans la chambre de Georges. Il y en a pour cinq minutes. Anna, fais entrer ces gens. (Ils sortent.)