BOURDELOT, PORTAL
BOURDELOT, revenant et changeant de ton. Es-tu fou. Portai? Tu veux donc que ces gens devinent ce qu'il y a?
PORTAL
J'aurais mieux fait de le leur dire. D'ailleurs ils vont le savoir.
Il ouvre lin tiroir et en tire une enveloppe. Il la met sous les yeux de Bourdelot.
BOURDELOT, Usant fadresse.
Monsieur Kavipff, procureur de la République, dans son cabinet, au Palais de Justice.
PORTAL
C'est ma déposition. J'ai donné ma parole à Georges que le nom de Mme Claudel ne sera pas prononcé. Je la tiendrai. Ce nom ne figure pas dans cette lettre au procureur. J'ai dit simplement, ce qui est vrai d'ailleurs, que Georges a confessé sa félonie. Quant au mobile du crime, la lentation d'une si forte somme suffira.
BOURDELOT
Tu n'enverras pas cette lettre. Voyons. Ce n'est pas seulement à la justice que tu ne dois pas dénoncer Mme Claudel. C'est à son mari. Ton fils arrêté, Claudel le sait et il cherche pourquoi. Il rapproche ces deux chiffres : les cent mille francs versés par Mayence, les cent mille francs reçus par lui. Et il comprend. . . Tu l'as si bien senti toi-même que tu n'as
pas envoyé cette lettre. Tu ne l'enverras pas. POKTAL, reposant la leW^e sur lu fable. J'ai liésité, en effet, à l'envoyer. Et j'hésite encore. Mais pas à cause de ça. Que Claudel conçoive des soupçons, en apprenant l'arrestation de Georges, c'est possible. Des soupçons ne sont pas des certitudes. Et Mme Claudel nous a prouvé qu'elle est assez rouée pour se tirer de ce mauvais pas.
llOLltUELOT
Tu ne sais pas qui elle est. Portai.
PORTAL
Jesais(ju'ellea trompé un honnête homme... JNon. Si j hésite, c'est pour une autre cause.
UOURDELOT
Parce que tu es père, tout simplement. Hier, tu n'as pas supporté d'être l'assassin de ton (ils. Car il se serait tué. Aujourd iiui, tu ne peux pas supporter d'être son dénonciateur. C'est trop naturel. Le contraire serait de la barbarie, entends-tu? de la barbarie... Enfin il vit. Et il
I,E TlilBUN 169
vivra. Il nie Va j)roiiiis... Tu ne Tas pas revu?
l'OHTAL
Non.
BOURUELOT
Il faul que tu le revoies, et tu n'hésileras plus, tu ne feras pas cette monstrueuse chose. . Où est-il?
PORTAL
Dans sa chambre, avec sa mère.
BOUItlJELOT
C'est elle qui est dans le vrai. Je vais les appeler.
PORTAL, tristement et gr a veulent.
Non, mon ami. Tu te méprends sur moi. Je n'ai pas besoin de voir mon fils pour me sentir son père. Oui, je l'aime. Oui, quand il m'u dil, liier : " Père, faut-il que je me tue? » la chair et le sang se sont révoltés en moi. Tu ne l'as que trop vu...
BOURDELOT
N'appelle pas ça la chair et le sanj;. Ajtpelle
ça riuimanité. Et cèdes-y comme on doit y céder, — sans remords. Ce que je t'ai dit hier est toujours vrai. Dénonce ton fils et tu tombes. On ne dira pas : »< Portai est sublime. » On dira : « La mine allait éclater; il jette son fils à l'eau pour sauver la barque. » Et on la coulera, labarque. Pourquoi? Parce qu'elle porte nos réformes sur l'héritage, sur le mariage, sur l'enseignement. Oui, nos réformes, nos communes convictions sur la famille traduites en actes, nos doctrines d'affranchissement de l'individu installées dans le Code. Évidemment, c'aurait été plus commode, si cette affaire Delattre avait rendu tout ce qu'elle portait. EUe ne le rend pas. 11 y a le non-lieu. Rappelle-toi le vieux mot de Marc-Aurèle que nous aimions tant à l'École : Faire, de l'obstacle, la matière de son action. Prépare-moi un discours où tu montres toutes les forces de réaction embusquées derrière ce non-lieu. Mets ta majorité en demeure. Elle te suivra.
Ces brig^ands échappent? Et après, du moment que ça n'empêche pas, — au contraire, — la marche en avant de l'Idée?
PORTAL, plus gravement encore.
Et si elle est fausse, l'Idée?
BOURDELOT
Qu'est-ce tu viens de dire là, Portai?
PORTAL
Ce que je pense.
BOURDELOT
Comment? Toi, l'esprit le plus ferme que j'aie connu, troublé par le doute?... Et à cause de cet accident? Car ce n'est qu'un accident. Tu ne peux pas imaginer, toi, un logicien, qu'il y a un rapport nécessaire entre l'aberration de ton fils et l'éducation que tu lui as donnée? Et ce ne peut être que ça qui t'émeut... Toi et moi, nous avons vu, dans notre vie de professeurs et de journalistes, des centaines de jeunes gens commettre des actions pareilles, qui avaient reçu une éduca
tlon différente. Il n'y a là aucun lien de cause à effet. Et rendre l'Idée, comme tu dis, responsable de l'égarement sentimental d'un jeune homme amoureux, c'est une veulerie d'intelligence indigne d'un philosophe,
PORTAL
Crois-tu?, . . Mais il ne s'agit pas de cela seulement. Que les principes de morale laïque dont j'ai nourri mon fils aient cédé, au premier assaut, comme une digue trop mince, c'est de quoi m'étonner, me désespérer même. Ni l'étonnement, ni le désespoir ne sont le doute. C'est le philosophe, précisément, qui voit, dans cette histoire, autre chose qu'un accident.
BOURDELOT
Qu'est-ce que tu peux y voir d'autre, mon pauvre ami ?
l'ORTAL
L'évidence d'une loi supérieure. Et cette loi est tellement contraire à tout ce que nous
croyons, à tout ce que nous voulons, toi et moi, depuis des années, à l'œuvre de toute notre existence enfin, que les douleurs du père, les ang^oisses de l'homme d'État ne sont rien, tu entends, rien, à côté du désarroi, de la déroute, de l'épouvante où me jette cette pensée : « Si nous nous trompions ? »
Mais en quoi ?
PORTAL
En attaquant la famille. Car c'est ça que nous faisons et consciemment. Nous avons vu, dans la propriété, l'origine de tout le mal social. Pour détruire la propriété, nous n'avons pas reculé devant la famille. La propriété, c'est le phénomène familial p;tr excellence. Eh bien! cette nuit, pendant que j'allais et venais dans cette chambre, ce que je sentais, c'est que la famille est indestructible. La voilà, cette loi supérieure dont je te parlais. Je la découvrais, la famille, vivante en moi d'une
vie plus forte que tout, même que ma foi dans la Justice... Moi, l'individualiste passionné, je me retrouvais solidaire de mon fils, responsable de son acte. J'avais beau me dire : « Il est lui, et je suis moi. Ce qu'il a fait ne regarde que lui. » Une voix sortait des plus intimes, des plus secrètes profondeurs de mon être, qui me criait : « Non. Tu ne peux pas dire : lui et moi. Tu dois dire : nous. » C'est nous qu'il a déshonorés par une défaillance dont j'ai honte, comme si j'y avais succombé moi-même.
ROURDELOT
C'est bien pour cela qu'il faut la taire.
E>ORTAL
Il ne s'agit pas du déshonneur devant l'opinion, Bourdelot. Il s'agit du déshonneur devant moi-même. Une parole d'un élève de cet affreux de Maistre me revenait, dans mes douloureuses méditations de cette nuit. Elle se mêlait au bruit monotone de mes pas sur le par-
quel, à la rumeur des voitures sur le pavé : « Les pères ont des fils qui ressemblent au fond de leur pensée. » Je me répétais : « C'est faux. » Et puis je sentais : " C'est vrai. >' Je descendais dans mon passé. J'interrogeais mes souvenirs les plus lointains pour leur arracher le mot de cette énijjme : mon fils devenu un malfaiteur! J'en arrivais à me demander si cet esprit de révolution qui me soulève, depuis ma jeunesse, contre le vieux monde, et où j'ai cru entendre l'appel de ma conscience, n'était pas simplement l'appel de ma passion à moi, de mon appétit de lutte et de domination qui a trouvé là sa forme. Et c'est vrai, c'est vrai, Georges n'a fait que ce que j'ai fait. Il est allé à sa passion, comme je suis allé à la mienne. S il en est ainsi, nous sommes les deux moments d'une même erreur. Au nom de quoi puis-je le condamner?
BOURDELOT
Tais-loi, Portai! Tais-toi! J'ai été le pre-
176 LE THIBUN
mier à te supplier de ne pas perdre ton fils, d'avoir pitié de lui. Aies-en pitié. Mais ne le compare pas à toi, à nous. Ce doute sur ce qui lut la religion de notre jeunesse est un sacrilège. C'est le reflux en toi de ces puissances du passé, le réveil de ces germes que de longs siècles d'atavisme ont déposés dans l'âme des meilleurs ouvriers de l'avenir.
PORT AL
L'atavisme! ïu vois bien, toi-même, qu'il y a dans chacun de nous autre chose que l'individu. Il y a la famille, Bourdelot, je te le répète. Et derrière la famille...
BOURDELOT
Va jusqu'au bout. La race, alors? La patrie?
PORTAL
Peut-être... Oui, si la famille est cette loi supérieure, elle crée la légitimité de la patrie, — terra pairum. — C'est vrai encore. Et que devient notre internationalisme, à nous? Une autre erreur. (Geste de Bourdeloi .) Laisse-moi
LE TRIBUiN 177
parler. Avec toi j'irai jusqu'au bout de ma pensée. Ça me soulajye. Pendant mon agonie de cette nuit, ici, dans cette chambre, sais-tu qui j'entendais encore, qui je voyais devant moi?... Morcau-Janville.
lîOURDELOT
Mais c'était pathologique, tu t'en rends bien compte. C'était de l'obsession morbide.
POHTAL
Je n'ai jamais été plus net, plus lucide. Oui. Je le voyais, cet homme, avec son regard convaincu, avec son masque d autorité et de certitude. Ce n'est pas un brigand, Hourdelot. C'est quelqu'un qui pense autrement que nous. C'est avec lui que je discutais. Les quelques phrases qu'il m'a dites me revenaient et m'accablaient : « Croyant à won ]>oys comme vous à vos idées. . . I^iii hàiir une /foi te qnc je lui suis nécessaire. . . Je hais la corruption cl lu vénalité autant que vous... v Si vraiment il a donné cet argent aux députés par force et pour
garder le moyen de servir le pays, et si le pays est ce qu'il croit, cette réalité vivante et bacrée, en le frappant, moi, en ruinant son affaire, qu'est-ce que je fais?
BOURDELOT
Tu fais justice,
PORTAL, inontvanl V enveloppe .
Alors pourquoi m'empêches-tu d'envoyer cette dénonciation? Et, si tu m'en empêches, au nom de la paternité et de la famille, comment oses-tu me conseiller, toi, le compagnon de toute ma jeunesse, le témoin de toute ma vie, d'aller dire à la Chambre : «Supprimez l'héritage, qu'il n'y ait plus rien de commun entre les générations successives; élargissez le divorce, installez au foyer l'individualisme absolu ; l'école à l'État, plus de droits des pères de famille, plus de groupe intermédiaire entre la société et la personne humaine. . . " Oui, je peux le faire, ce discours. Mais à une condition. G'est'd'y croire. (Se proinenani dans la c'nim-
bre.J Je ne suis pas un politicien, moi. Mon éloquence a toujours été le cri de mon cœur. Et comment veux-tu que je le pousse, ce cri, pour défendre un mensonge? Dès l'instant qu'un homme ne vit plus ses idées, il est dans le mensong^e. Il faut choisir : dénoncer mon fils, ou démissionner, — me désolidariser de mon fils, ou bien renoncer à défendre des lois qui supposent qu'un père n'est pas solidaire de son fils. Et si j'hésite à dénoncer Georges, comprends-moi, Bourdelot, ce n'est j)as seulement parce que le tressaillement de la fibre paternelle me secoue jusqu'à la racine de mon être, c'est parce que je doute de mes idées, c'est parce que je doute de ma doctrine. Je doute, je n'ai plus de force. Mon énergie se dissout... Je doute, entends-tu? Je doute... Et toi aussi, tu doutes, puisque tu viens me donner un conseil qui est la négation de tout ce que nous avons pensé, de tout ce que nous avons cru, de tout ce que nous avons vouhi. Sois donc
franc avec toi-même. Avoue que tu doutes, toi aussi ! Et cherchons ensemble, cherchons . , . Aide-moi à trouver une pierre solide où me raccrocher dans cet ébranlement de toute mon intelhg^encc, de toute ma volonté. Je ne sais plus ! Je ne vois plus ! . . .
BOURDELOT
Mais non. Portai, je ne doute pas. Je ne doute pas. Je sais que tii es père, et qu'un père ne doit pas livrer son fils.
PORTAL
Tu vois !
BOURDELOT
Je sais aussi que nous sommes socialistes, et pour des raisons que nous avons discutées, critiquées, élucidées ensemble, des années durant. Ce sont les deux extrémités d'une chaîne. Je n'en vois pas les anneaux intermédiaires. Je tiens les deux bouts et je ne les lâche plus. N'essaie pas de m'entraîner dans ton malsain vertig^e. Ma foi révolutionnaire est
la seule fierté de ma vie manquée, son rachat. fAvec douleur.) Ne me l'enlève pas, ce serait trop mal.
PORTAL
Et me tenter comme tu fais, m'exciter à une félonie, ce n'est pas mal? Et quand je n'ai que quelques instants pour me décider!... Mais tu as raison. La fièvre d'une nuit ne doit pas prévaloir contre les réflexions de toute une vie... J'enverrai la lettre. (Françoise parait.)