‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 44 sur 50 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les mêmes, MADAME PORTAL MADAME PORTAL

Mon ami, j'ai quelque chose à t'apprendre qui va tout de même te toucher... Ces vingtcinq mille francs qui nous manquaient, Georges nous les donne. Il va faire vendre la maison

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qu'il a héritée de sa tante à Bourges. Je n'ai même pas eu à le lui demander. L'idée vient de lui. Tu vois bien qu'il n'a eu qu'une minute d'égarement. Ces vingt-cinq mille francs, avec les cinquante mille de ma terre de Plainpied, et les vingt-cinq mille de ton traité de librairie, voilà les cent mille francs trouvés.

BOURDELOT

Je comprends. Vous rendez l'argent à Mayence. C'est un virement. Ce sera comme si c'était toi. Portai, qui avais envoyé les cent mille francs à Claudel. Ça devient de l'argent propre et qu'on peut lui laisser. C'était mon idée aussi. J'étais venu t'offrir les pauvres trente mille francs que j'ai mis de côté.

Je les accepte, et merci. Mais c'est le pain de tes vieux jours. Je les prends à titre de prêt. L'argent de Georges, je n'en veux pas. 11 faut qu'il le garde. Il en aura besoin pour refaire sa vie, quand il sortira de prison.

MADAME PORTAL

Tu n'as pas renoncé à cette affreuse idée, mon ami?... J'espérais tant...

BOURDELOT

Ta femme et moi, nous ne nous sommes pas concertés, Portai. Tu vois : elle pense comme moi. Et tu m'as toujours dit qu'elle est ta conscience.

PORTAL

Ce n'est pas la conscience qui parle en elle à cet instant, c'est le cœur. La mère défend son petit. Tu l'as entendue, hier?...

MADAME PORTAL

Hier, oui, c'était mon cœur. Aujourd'hui, c'est ma conscience. Tu n'as pas le droit de dénoncer ton fils, pas le droit, tu m'entends? C'est lui qui a commis le crime. Mais c'est nous qui sommes coupables.

PORTAL

Nous?

MADAME I>0RTAL

Oui. Nous. En l'abandonnant comme nous

l'avons fait. En ne le regardant pas. En ne le comprenant pas. En étant de mauvais parents. Car nous avons été de mauvais parents... Demande à Bourdelot... Oui, Bourdelot, dites-lui ce que vous m'avez dit, hier, ces confidences de Georges, ces plaintes déchirantes. . . C'est de ça que j'ai pleuré, toute la nuit, plus encore que du reste... Dites-lui, Bourdelot. Dites!...

BOURDELOT

C'est vrai. Portai. Vous ne lui avez pas assez montré que vous l'aimiez. Toi, tu étais trop pris par la politique. Ta femme partageait toutes tes idées. Elle t'admirait. Elle croyait avoir une mission près de toi. Elle s'y absorbait tout entière. Ce n'est pas seulement excusable : c'est très beau... Seulement, le petit n'a pas compris... Il a eu tort, je veux bien, lui aussi, de ne pas s'expliquer. C'était un enfant... Jl s'est dit : " Pour mon père, il n'y a que ses idées. Pour maman, il n'y a

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que papa. Moi, je ne compte point. » Alors, il s'est senti isolé, dénué... Il y avait bien votre vieux Bourdelot qui voyait venir ça, qui aurait dû vous avertir... Puis je n'osais pas. Je me disais : »i Ça s'arrangera. » J'avais peur de vous blesser. Il a fallu cette catastrophe pour que je vous parle, à vous, Françoise... Tu vois, Portai, il y a tout de même là une explication de la faute de Georges. Dès qu'il a aimé, tous ses besoins de tendresse se sont reportés sur son amour. Sui- le point de le perdre, il a commis ce crime. Je ne dirai pas, comme Françoise, que vous êtes coupables. Mais...

MADAME PORTAL

Si, nous le sommes. Et la preuve, c'est qu'hier, au premier moment, à qui a-t-il pensé? A nous? Non. A cette femme... Tout à l'heure, quand j'étais avec lui, dans sa chambre, je l'ai trouvé si fermé, si muet, avec une lueur si fixe dans les yeux! Il n'avait pas dormi. Il ne s'était pas même couché. J'ai vu

ça à son lit. Il a fait sa valise qu'il m'a montrée, en me disant : « On peut venir m'arrêter, je suis prêt. » Une toute petite chose. Elle m'a déchiré le cœur. Il n'emporte ni ton portrait, ni le mien. Ils sont toujours accrochés au mur. La place où était celui de cette femme est vide... Dire que je trouvais tout naturel qu'il eût cette photographie, là, et que je ne me doutais de rien!,.. Et pas un élan. Pas une larme... H y a bien eu ce geste que je t'ai dit : l'offre de la vente de sa maison. Ça, c'est un retour de sa probité; ça n'a pas été un mouvement de son cœur... Et moi, je restais devant lui, paralysée, à ne pas trouver des mots non plus... Je sentais trop nos torts. (Geste de Portai.) Oui, mon ami. Mais ils sont écrits dans son attitude, nos torts... Quand un enfant est très malheureux, quel est son refuge naturel? Les bras de son père et de sa mère. Si son instinct ne l'y jette pas, aucun raisonnement ne tient là contre : c'est leur faute, à eux.

PORTAL

Ou la sienne. Nous avons été de mauvais parents?... Des faits!. . Des faits!... Un enfant qui ne nous a jamais quittés!... Quand il était petit, il a été interne au collègue... Toi et moi, Bourdelot, nous ne l'avons pas été?... Si. Il y a eu une différence. Toi et moi, nous donnions des leçons à dix-sept ans, pendant nos vacances, pour ne pas coûter un sou à nos parents, f^ui, je l'ai gardé ici, à faire son droit, sans qu'il gagnât rien. Est-ce vrai?

BOURDELOT

C'est vrai. Mais...

PORTAL

Il n'y a pas de mais. Il y a qu'ensuite je l'ai fait entrer aux Droits nouveaux, comme rédacteur judiciaire, en le gardant ici encore. Il y a que, devenu ministre, je l'ai pris comme chef de cabinet. Si je mérite un reproche, c'est d'avoir, directeur de journal et homme poli-

tique, commis pour lui passe-droit sur passedroit. Est-ce vrai, ça?

BOURDELOT

Dans la vie du cœur, il n'y a pas que les actes.

PORTAL

C'est possible. Les actes comptent pourtant. Mais j'aurais été, dans mes rapports quotidiens avec lui, le plus sec et le plus dur des pères, — et je ne l'ai pas été, — quelle proportion y a-t-il entre les rancœurs qu'il a pu concevoir et ce qu'il m'a fait?... Même à cette minute, il n'en comprend pas l'énormité... Tu me l'as dit toi-même, ma femme, pas un élan, pas une larme, pas un remords! Rien, rien, rien que son ignoble passion pour cette femme!... Et vous voulez que je cherche des excuses à cette inconscience monstrueuse, dans ma conduite à moi?... Je n'y trouve que des raisons pour appeler sur lui toutes les rigueurs du châtiment. Il les mérite. Si j'avais encore

LE TRIRON 189

hésité, VOUS m'auriez décidé. (Il met In main sur l'enveloppe.)

MADAME POPiTAL

Et notre nom, Portai? Pense à notre nom, ce beau nom dont j'étais si fière ! Plus tu Tas fait (j^lorieux, plus il va être souillé. Et c'est un nom si propre! Ton père, ton g^rand-père, tes vieux, c'étaient, comme mes parents à moi, les Barlet de Plainpied, de petites gens, mais tout honneur. On n'a jamais pu rien dire contre eux, pas plus que contre leurs femmes. Notre nom, Portai, c'est tous nos morts. Pense à eux. Ne fais pas ce geste qui nous couvrirait tous de honte.

PORTAL, repoussant l enveloppe.

La famille! Toujours la famille!... Tu m'as demandé d'écouter ma femme, Bourdelot?

Qu'est-ce que je retrouve au fond de sa conscience? Ce que j'ai trouvé, au fond de la mienne, cette nuit, la famille! (S' asseyant à son bureau et s'y accoudant. J Que faire? Que

faire? fOn frappe à la porte.) Entrez. (Anna parait.) Ça va être encore un de mes collègues, et un écœurement de plus.

ANNA

C'est madame Claudel, monsieur, qui...

MADAME PORTAL

Madame Claudel? (Bourdelot lui prend la main pour l'arrêter.)

PORTAL

Ma porte est condamnée. Et pour tout le monde.

ANNA

Aussi, je l'ai pas fait entrer, monsieur. Elle a dit qu'on lui avait dit, comme ça, chez M. Bourdelot, que M. Bourdelot était ici. Comme il paraît qu'elle a à lui causer... BOURDELOT, vivement.

Dites-lui qu'elle m'excuse, et qu'elle m'attende, dans Tantichambre, une minute. (Anna sort . )

LE TRIBUN t91

MADAME PORTAL

Et cette femme ose encore venir chez nous !

BOURDELOT

c'est ma faute. Elle sait que les cent mille francs viennent de Georges. Elle sent comme vous. (Geste de Mme Portai.) Oui, Françoise. Elle ne veut à aucun prix que son mari les g^arde. Je l'ai décidée à se taire, en lui promettant que je trouverais un moyen d'ici à ce matin... Je devais la mettre au courant de mes démarches. A travers tout ça, j'ai oublié. Elle vient aux nouvelles.

PORTAL

Eh bien! reçois-la, Bourdelot. Puisque nous voulons la mettre hors de cause et que son mari ne sache rien, avertis-la. Moi, je ne peux

pas la voir. (Il son.)

MADAME PORTAL

Je reste. Il faut que je lui parle. Il faut que je lui crie en face...

BOURDELOT

Non, ma chère amie. Retirez-vous aussi. Ne quittez pas Portai. Vous venez de le constater. Il traverse une crise décisive. Un rien peut le déterminer dans un sens ou dans l'autre. Il a laissé là sa lettre au procureur. S'il restait seul, il serait capable, dans un coup de colère, d'aller lui-même au Palais, et de dénoncer Oeorffes. Reparlez-lui. Vous l'avez bien senti : le père est toujours là. Il n'y aurait plus que le père, j'en suis sûr, si Georg^es avait envers lui un vrai mouvement du cœur qui emporterait tout. Une seule personne obtiendra ça de ce malheureux enfant. G'estMme Claudel. Laissezmoi avec elle, au nom de votre fils.

MADAME rOIiTAL

Il ne nous est venu, de cette femme, que du mal, Bourdelot. Vous n'obtiendrez rien. Mais vous avez raison. Il ne faut pas que Portai soit seul. (Elle son.)

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