‹ Le tribun de Gand. V. 2Chapitre 2 sur 15 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Dans cet ouvrage, nous avons osé tenter d'évoquer l'ombre du plus grand homme qu'ait produit la Flandre, €t de le faire revivre sous les yeux de nos compatriotes. Ce n'est pas seulement le désir de traiter un beau sujet wtjonai qui nous a porté à fixer notre choix sur Jacques Van Artevelde ; un sentiment plus élevé du devoir nous y excitait: nous avons voulu prendre place dans les rangs des savants et des poètes nationaux qui, depuis quelques années, se sont imposé la mission de venger des injustices de l'histoire la mémoire de l'illustre bourgeois de Gand, et de purifier cette imposante et héroïque figure des taches dont la calomnie et Terreur l'ont souillée durant cinq Si'ècles.

Lorsque nous écrivîmes, il y a cinq ans, une histoire de la

Belgique, nous trouvâmes les chroniqueurs et les historiens

dans une étrange contradiction sur le compte d'Artevelde.

Tout en l'accusant d'injustice, de rébellion, d'ambition et

d'dutres passions coupables ou de d 3sseins blâmables, ils

Je proclamaient en même temps un homme sage, un grand

▼I FliPACI.

gâaie, an (nrateor d'une éloquence extraordinaire ; ^/j dtaient, à l'appui, nombre de ses faits et gestes qui senr blaient démentir les imputations portées contre lui. I déÊiut de preuves convaincantes ne nous permettant p; de rejeter l'opinion reçue, nous ne pûmes abandonner voie suivie depuis des^i^fs, et nous nous vîmes obli^ de jeter^ sur les qualités éminentes et les faits héroïqij^ d'Ârtevelde^ les ombres que les annales et les chronique y avaient amoncelées.

Cependant l'admirable vie du bourgeois de Gand avai laissé dans notre âme une profonde impression ; et pa: df^^ n^guii^QB. noMo^l le dés^r de pénétrer plus profon* iégi^i^t. 4^s l^v Gooniii^^^fuice de. ses desseins et de son tBfBffig et^e.coosaçrer* k .sa. mémoire une œuvre spéciale*

fi^h d'^trQS'préocciq;)ation8 avaient affaibli cette résolulioo, fit peuV être n^eût-elle pas été mise à exécution de longtemps* qu^nd elle se réveilla avec une nouvelle force à kl lecture d'uo travail de y. Lenz, professeur à l'uiU' vérité 4e G^nd, siir les six premiers mois de Vadrmr rUsiroiioH d'Artevelde^ travail inséré dans le tomepre^ WJildT ^.Nouvelles Arc/^ves historiques^ philosophiques et littéraires^ et du Mémoire de M. Jacques de Winter sur b yie.de Jacques Van Arteyelde, mémoire couronné au con* cours universitaire.

Ces deux écrits, appuyés sur des. preuves solides et pour U plupart, inédites jusque là, nous ouvrirent poui jCeUis période de Thistoire un nouvel et splendide horizon •SMÎvaDt la direction indiquée par les deux écrivain^ qu<

IqOus avons nommés, 00119 nous mtçies à feuilleter de nou

imn et de notre. ïfûew i|09 c^o(HquQa, à çomp^ro) leurs témoignages, à consulter les historiens étrangers e

^MfktlL. Vil

iTasseoMefr tes docmùeirts Isolés ^ ^ftevëlSe, épMS dan? les archives locales.

: Notre œuvre e&t le frdtaè ceS-mveStigfttitins et Aési commumeations biénveflktotes '^e M. le professeur Lenz âiicD voulu nous feiirè de ées propres recherches. Totft te qœ noas y disras des actes kistbttqttes d'Artevelde Appaie siir des preu\'es que nous indiquons éh note irû te des pages; du nwMns, lorsqu'il s'agit de farts omis 'par te précédents chroniquettfs ou rapportés "par eux d'une f^çoD tout à fôit diftér^te.

Nous croyons devdr docfnér darfs cètlè pi^ce àtte idéephls ^précise du poiht de vue sous le^él, depuis la inort'd'Arl8vèlde,on'a considéré sa vie et ses actes, èt^èh niôme temps répondre à quelques-unes des imputations tJB^on dirige contre lui. Pour prouver que ce que ^notis avançons est h vérité bppoiséè à Yerreur accréditée Jiisqa'ici, nous invoquons les annota tiorià et les conclusions <pi^on trouvera dans le coilrs de notre ouvrage, il s'éfet passé dans l^hisloire, au sujet de la mémoire d*Artevëlde, une chose qdi surprend et effraye. Le citoyen qui défendît victorieusement son pays contre Toppression de Tétranger ; — qui éauva ses frères de la famine et de la misère; — qai porta l'industrie et le commerce au plus haut dégré de prospérité ; — qui, avarit tout, voulut former des rameaux épars de la race thioise (1) une puissante Belgique; — qui, dans chacune de ses actions, prit pour QDique règle la loi elle droit ; -— qui brilla entre tous par «on génie et par la noblesse de son caractère : — ce ci-

(1) D\ettchy terme générique qui désigrne tous les peuples de rac^ Aéerlandaise, et gui équivaut dans une certaine mesure à Veder MtricK (Bas Atleihand.)

vin PRÉFACB.

toyen a été, durant cinq siècles, dépeint comme un fomentateur d'émeutes, un ambitieux, un tyran, un homme animé d'intentions mauvaises et égoïstes !

L'Europe entière partage encore cette opinion erronée sur le bourgeois de Gand ; et il est facile de comprendre qu'il n'en peut être autrement, puisque presque tous les documents connus de Thistoire le présentent sous cet aspect. On dirait que, pendant cinq cents ans, les historiens ont formé une conjuration ininterrompue pour obscurci' et éteindre la gloire d'Artevelde. A cela vient s'ajouter un< autre sorte de mystérieuse persécution contre sa mémoire on a fait disparaître une multitude de documents de soi temps, on a arraché des feuillets des registres et des livres, et l^on s^est efforcé avec une si vigilante et si jalouse sollicitude d'anéantir tout ce qui pouvait rendre témoignage de ses vertus et de sa gloire, que, jusqu'ici, on n'a pu trouver, de cet homme qui a tant agi et joué un si grand rôle, une seule pièce qui porte sa signature ou son sceau I

Nous allons brièvement exposer les causes, les raisons qui, selon nous, expliquent cette injustice générale.

Artevelde vivait au milieu de la lutte implacable engagée par les communes contre la féodalité. Dans cette lutte, entreprise au bénéfice de la liberté, la Flandre se trouvait à la tête du mouvement européen, de même que la coui de France s'était placée à la tête de la noblesse féodale pour comprimer l'élan de la bourgeoisie vers l'indépendance, ou même pour l'écraser tout à fait.

L'admirable et énergique intelligence d'Artevelde, U redoutable organisation sur laquelle il avait fondé h puissance de la bourgeoisie flamande, le rôle prépondé* rant que, n'étant même pas chevalier, il avait joué dan:

PRÉFAGK. IX

les querelles entre les rois de France et d'Angleterre, — tout faisait de son nom remblème et la personnification de la lutte des communes contre la domination oppressive de la féodalité.

Il en résulta naturellement que tout contemporain d'Artevelde qui, par sa condition sociale ou par intérêt personnel, était ennemi du développement des libertés communales, devait porter une haine particulière, nonseulement au grand citoyen de Gand, durant sa vie, mais encore à sa mémoire, qui, rappelant ^ancienne liberté et l'ancienne gloire de la commune, pouvait exciter la bourgeoisie à de nouveaux efforts pour les reconquérir.

D'un autrec ôté, Jacques s'était, toute sa vie, montré ennemi de la France, et avait maintes fois contraint ce grand pays à d'humiliantes concessions. Favorisant les projets du roi d'Angleterre, il suscita à Philippe de Valois les plus graves embarras, et fut ainsi l'une des premières causes des conquêtes que, plus tard, les Anglais firent en France. Si, de plus, on considère que la rivalité nationale, qui subsiste encore aujourd'hui entre les peuples français et anglais, a sa source dans les guerres auxquelles le bourgeois de Gand prit une part si décisive, on comprendra sans peine quelle haine ardente la mémoire d'Artevelde devait éveiller en France, même alors que la nation française aval en partie réalisé pour elle ce que l'illustre bourgeois de Gand s était efforcé de fonder en Flandre. I Sans nul doute, si la lutte entre la féodalité et la bour- ^oisie eût eu une issue avantageuse pour les communes, il î^ serait trouvé autant de voix pour louer et glorifier Artevelde qu'il s'en est rencontré pour l'accuser et le ca- ^ lomnier; mais une direction t( ute nouvelle des tendances

socialj^ vipt bientôt mettz;e un terme a,ux prpgrès des

communes.

Peu de temps après la mort d'Arteyelde, la puissance féodale subit une transformation radicale. Dans tout^ TEurope, mais surtout en France, les rois concentrèrent en leurs mains; rautorité ci-devant partagée entre les vassaux, et absorbèrent les droits qui constituaient l'indépendance des plus puissants d'entre eux, spit parla forcé des armes, soit par de grands sacrifices pécuniaires. Les vassaux furent en réalité subordonnés au roi; la puissance politique se concentra sur une seule têtp, et c'est ainsi que se formèrent les preipieirs et véritables royaumes, fondés sur l'unité et la centralisation, et tels qu'ils sont parvenus jusqu'à nous.

C'est alçjrs qu'un feudataire français, le duc de Bour- Çp^e, réunit par mariage le comté de Flandre à ses États. Ses successeurs établirent bientôt leur suzeraineté sur le Brabant, la HollandjB, le Hainaut, les pays de Liège et de Namur, et formèrent dé tous ces pays, avec !e j anciennes possessions bourguignonnes, un puissant royaume qui seiid a pu garantir les Pays-Bas contre une complète absorption au profit du Midi.

La,, nécessité reconnue de chercher dans l'unité politique la force indispensable pour pouvoir résister à la France, qui. allait toujours s'agrandissant, la crainte de la conquête et de l'usurpation étrangère, forcèrent lespeu^ pies euxi-mêmes, après des tentatives désespérées, à cçri* courir à investir le prince d^une autorité absolue. Là où iB mouvement comp^iunal, lors de la naissance de l'autorité suprême du souverain, ne s'arrêta pas de lui-même, il fut^ çopame à iGaifd èjt à UégQ^ éj.ouffé j[)$u* de S9|ijg;lantes vjfô)

Jeitces;^^ QD^ ,te JiiW^ ÔQ ^p^^ys i pays, do^^fiaUetnalité à nationalité vint remplacer la lutte iute9t9X6 qoi 6»p\m ^ loQg[lemps agitait la $ociété«

Quiconque osait parler de Ubi^rt^ çomiïUtfiales aad'jadépendance locale se readaii coupablie du cnme de àaute trahison. Oa n^osaitsuftputjpairler oi a;Y)dc éloge, ni mêtae avec équité, de Jacques ArieveidjS» cette nsteùaçante inia^ d^e société disparue : ce nom était die nature à réveiller trop d'énergie, trof d'espoir dans uûebouFgeoiâia qui ne supportait pas sans peine le joUg nouveau et ioconau jà^ que là de Tunilié et de lia centralisation

Oo gardait donc le silence sur Ârtevelde et sontenipâ, ou l'on s'accopiniQdaii aux engonces du pouvoir d6- Bûnant, et Ton accablait de calomnies la ibémoire du héros en le représentant comme un homme dont lefi entreprises et le caractère méritaient .i'ai]:mnddY.ersiQn publique.

Tandis que, sur le sol qui avait vu tiaîtrig Alrtevelde, pas ' une voix n'osait s'élever ouvertement en son honneur, lés chroniqueurs français ne se faisaient pas faute, pair esprit de nationalité, de calomnier avec une étrange unginimité le grand citoyen flamand et de rendre, son nom odi^x danst)ute l'Europe.

Le premier chroniqueur qui ait raconté les faits et gestes d'Artevelde, et celui qui Ta fait avec plus de détails que tout autre, e^ Jean Froissart, de Yalenciennes, qui fût , presque son contemporain, puisqu'il était déjà né quaiid i mourut le célèbre bourgeois de Gand. Sa Chronique est extrêmement injuste etivers Artevelde, et i^nferme toutes ^ accus^ions çue^ dès cette époque, les ennemis du grand homme devaient élever odntire4Ui,Tpoûr'détburàèr

TU PEiPAGI.

le peuple de son exemple, et aussi pour se venger d'un longue humiliation.

C'est pourtant ce livre unique, écrit au milieu des cour sur des renseignements fournis par des chevaliers et d . seigneurs, qui est la source de tous les récits postérieurj Quant à ce qui touche les actes d^Artevelde, les rédacteiu de nos annales ont copié Froissart de leur mieux ; et, s' s*en trouvait parfois un qui voulût rendre justice à ArU velde, il se voyait forcé, comme le patriotique Meyernj de mutiler son œuvre, d'en omettre de longs fragment et de soumettre le reste à la censure officielle. Froissai lui-même s'est vu obligé de modiûer la première rédac tion de sa Chronique^ et d'écrire sur Artevelde tout V contraire de ce qu'il en avait d'abord loyalement rap porté (1).

Cependant, comme les preuves de ce changement de ré daclion n'ont été découvertes que depuis quelques années le texte modilié de Froissart a été, durant cinq années, l< fondement de l'opinion publique sur Artevelde.

Si, dans notre pays, sous les princes de la maison d Bourgogne, on a comprimé l'esprit communal, sous Char les-\^uiiit, Philippe II et leurs successeurs, on ne lui a pa laibsé la liberté de puiser, dans les souvenirs de son an cienne grandeur, la force et Ténerg-e de revivre. De plus dès que s'opéra la réforme religieuse, toute autre préoccu pation disparut en Europe devant la lutte engagée pot ou contre ce nouveau mouvement, et Ton perdit bientc

(1) Voir la comparaison des deux textes de Froissart, dans To VI âge de Voisin, iniiiulé : Examen critique des hUtoriens Jacque* Van Artevelde^ où l'on trouvera ausbi (p. 52) des détails tf la uutilaiion des Annales de à ayerns.

pp^fAoïL un

jusqu'au souvenb du bâros qui avaH jd^s iMmpii^i uae œuvre de géant an profit de son paysu

Que si l*on nous demande maintenant eomm^^it il sd iiut que des historiens postérieurs, vivant dans d^ temps de liberté politique, ont suivi les mêmes em^nents dt persisté à traiter injustement Artevelde, nous nâpondfons qu'il y a de cela deux causes principales.

La première, c'est l'unanimité que l'on rencontre dans toutes les sources connues de l'histoire, quant au jugem^t des aeles d'Artevelde, unanimité qui résulte de ce qu'on t 8uivi aveuglément la Chronique de Froissart. Grâce à ee| accord de tous les écrivains, et au défaut de preuves qui eussent pu asseoir une autre opinion, l'erreur a pris l'api parence et la place de la vérité, si bien que le soupçon est venu à peu de gens que , sous cette unanimité inouïe elkn même, se cachait une injustice calculée.

La seconde cause a sa source dans l'application erronée des idées politiques et sociales d'aujourd'hui, au temps où vivait Artevelde. Cette façon d'agir, mal fondée, conduit infailliblement à la conviction qu' Artevelde était un dangereux fomentateur de troubles et de séditions, et n'avait aquis son influence qu'en recourant à la violence et au mépris des lois, conviction qui néanmoins ne reposa Qullement sur la vérité.

11 faut bien prendre garde qu'à l'époque d' Artevelde, la Flandre ne constituait pas un État régi par une loi unique et uniforme : chaque ville, chaque bourg, formait une commune indépendante, ayant une constitution ou loi fondamentale particulière et qui souvent différait infiniment d« celles qui régisisaient les villes voisines. Dans ces con*stitutiens qui étaient jurées publiquement à chaque avéne^

XIV PBÂFàGB.

ment au trône, étaient inscrits les devoirs des bourg^a >el des communes envers le comte de Flandre, et aussi lei devoirs du comte vis-à-vis des communes. Le souverain et les sujets y trouvaient la délimitation précise de ce que chacun pouvait faire ou ne pas faire.

Depuis des siècles, les institutions du pays avaient ét< établies sur ce pied par les comtes de Flandre eux-mêmes longtemps on s*y conforma loyalement des deux parts sans qu'il surgît jamais un différend sérieux, jusqu'à o que la France, moins avancée au point de vue politique commençât à peser sur la Flandre de tout le poids de sor étendue territoriale, et y allumât la discorde pour s'arrogei le droit apparent d'anéantir les libertés communales.

Depuis plus de cent ans, la cour de France s'était efforcée de su-iciter une révolution en Flandre, c'est-à-dire de provoquer un renvers(»ment de l'organisation politique de noire pays; les communes c )mprenaient parfaitement le but des ifftrigues dont l'étranger les travaillait, et elles se soulevèrent maintes fois, les armes à la main, contre cette politique perverse, pour défendre leurs antiques libertés du danger qui les menaçait.

La cour de France ne tarda pas à trouver un moyen merveilleusement habile d'ôter aux Flamands jusqu'à Fombre même d'une légitime défense et de transformer une lutte, éminemment nationale jusque-là, en une désastreuse guerre civile.

Grâce à un système compliqué de fourberies et d'intrigues , système qui est exposé dans le présent ouvrage on fit des Français comtes de Flandre, et des comtes d< Handredes Français; la France en vint ainsi à dominer d€ seconde main la Flandre, comme une propriété qui sem-

PBÉFÀGI. XV

bfadt se trouver dans une dépendance légitime vis-à-vis d'elle. Si les Flamands se révoltaient contre cette oppression de l'étranger, la cour de France mettait en avant le comte de Flandre, et celui-ci se prêtait avec une étrange complaisance àrépéter les ordres qu'il recevait de la France. Les bourgeois flamands qui, au nom du droit et du devoir, défendaient leur patrie et son indépendance, se trouvèrent placés par cette manœuvre en état de rébellion et d'émeute, et, paralysés par cette apparente culpabilité, se virent chaque fois obligés, malgré d'héroïques efforts, de courber la tête sous la volonté de la France.

Louis de Nevers, qui était comte de Flandre au temps d'Artevelde , avait été élevé en France et habitait ordinairement Paris. Il avait épousé une fille du roi de France et possédait dans ce dernier pays les comtés de Réthel et de Nevers. Il n'y avait donc rien d^étonnant à ce qu'il s'estimât lui-même Français et à ce qu'il voulût qu'on ne considérât la Flandre que comme un fief de la couronne de avance. Aussi sa vie entière ne fut-elle qu'un continuel effort pour aider à anéantir les libertés de la Flandre et à soumettre notre pays, comme une province dépendante de la France, au régime politique de ce pays.

Il en était déjà venu à ce point que, d'après les exigences de la France, les communes avaient été dépouillées de leurs privilèges les plus importants, et particulièrement <iu droit de prendre les armes pour la défense des villes et de nommer les chefs des gardes urbaines. Quant aux privilèges qui n'étaient pas encore anéantis par des actes publics, on ne les en foulait pas moins aux pieds à plaisir, comme s'ils n'existaient point.

Ce fut dans ces circonstances que les rois de France et

4'Angleterre s$ préparèrent k entrer en campagne l* contre Tautre. Lç comte voulait que, dans cette guex^ les Flamands combattissent sous le drapeau français ; rxii eux, s'appuyant sur leurs privilèges, refusèrent de ycjl en aide à un souverain étranger qui était leur ennemi contre le roi d'un pays aiiquel ils étaient attachés par de liens d'amitié et par les plus grands intérêts commerciaux En effet , l'industrie de la Flandre entière, sa prospérité son existence même reposaient uniquement sur l'impor tation de la laine anglaise qui alimentait ses milliers d fabriques de drap.

Sur ces entrefaites, le comte viola d'une manière criant les privilèges du pays. Il fit décapiter, sans procès niju gement, un brave et renommé gentilhomme, lequel éta bourgeois de Gand, sous prétexte qu'il était pa. tisan d TAnglelerre et ennemi de la France ; do plus, parce que 1 roi de France, pour certain fait qui s'était passé sur 1 territoire français, voulait se venger des Anglais, Louis d Nevers fit arrêter tous les marchands anglais qui s trouvaient en Flandre, et les fit conduire dans les prison 4e France, en confisquant leurs biens au profit du roi.

Le roi d* Angleterre, par représailles, fit arrêter le marchands flamands qui se trouvaient dans son pays, e défendit l'exportation de la laine en Flandre, en faisai veiller sévèrement à l'exécution de cette défense.

La plus affreuse misère, la famine furent la conséquenc immédiate de la coupable condescendance du comte et d son obéissance à la volonté d'un prince étranger. Tous 1( métiers de tisserands s'arrêtèrent ; les meilleurs ouvriei quittèrent la Flandre, et des milliers de pauvres gens s répandireoit dans les comtés voisins pour aller mendier d

PEirACK. xvu

porte ea porte une bouchée de pain. Cette famine avait duré une année entière ; la Flandre était humiliée, épuisée, prosternée comme une esclave aux pieds de la France... lorsque le citoyen Jacques Van Artevelde vint la délivrer et l'élever, comme par un coup de baguette nfiigique, au comble de la gloire et de la prospérité.

Il a fait une révolution, dit-on? Une révolution, oui, si l'on entend par là un changement en bien ou en mal I En ce sens, il a fait la plus glorieuse révolution dont les annales des peuples fassent mention. Mais, si l'on entend par là un renversement des institutions éta])lie3 dans le pays, on se trompe grandement. Ceux qui désiraient une révolution en ce sens et qui voulaient tout bouleverser en Flandre, c'étaient le roi de France et son instrument, Louis de Nevers. Quant à Artevelde, il n'a pas apporté le moindre changement dans les institutions du pays. Il s'est borné à feûre usage de quelques privilèges des communes flamandes comme si ces privilèges n'eussent pas élé déclarés confisqués par les intrigues et les violences de l'étranger. L'exécution de son simple mais admirab'e dessein, le salut de la patrie sous l'influence de ce grand génie, s'est fait sans coup férir ; pas une goutte de sang n'a été versée, pas une seule persécution n'a été dirigée contre les personnes; les droits légitimes du comte n'ont pas eu à subir la moindre contestation ; pas un seul fonctionnaire public à Gand n'a été destitué ou déplacé.

Les chroniqueurs français, pour flatter les chevaliers, leurs compatriotes, ont affirmé qu'Arlevelde était poussé par sa haine contre la noblesse, et que le mouvement provoqué par lui doit être considéré comme une révolte des classes populaires contre les classes supérieures.

Il était imposable d*iivancer «ne plu& gcmée ^ren cinquante-deux d'entre les plus nobles femilles de la FI dre ont secondé Artevelde dans sa patriotique tentati \ et ont rempli durant son administration les plusi hav charges de la commune. S'il éCait^x^omme citoyen, enoc < de la suzeraineté française et des partisans flamandis cette suzeraineté, c'était parce que ceux-ci étaient vi ment les oppresseurs de la Flandre, et qu'ils avaient foi fiur son abaissement et sa ruine l'espoir de leur élevât personnelle.

' Quant à l'attitude d'Artevelde envers son souverain

gitime, il l'accueillit avec enthousiasme lors de son p

mier retour, et, par son inQuence et son éloquence,

avait obtenu des communes un nouveau serment de ôi

I lité au comte, alors qu'une grande partie du pajs voul

refuser ce serment. Le comte donna aussi plusieurs fois pleine approbation à tout ce que les communes avai fait par le conseil d'Artevelde. D'ailleurs, on mécou si peu en Flandre les droits du prince, que jamais ne s'y fit une transaction de quelque importance a^ d'autres pa'ys^ sans q^^elle se fit au nom du comte Flandre.

l Chaque fois que Louis de Nevers revint de FVance

I Flandre, on lui montra respect et obéisssmce aussi lo

i temps qu'il se renferma dans les limites de la constitutic

j. mais, dès qu'il voulut la violer et exposer de nouveau

pays à la misère et à la famine, il rencontra de la part <

communes un refus légitime mais calme. Il viqt ainsi p

^' sieurs fois en Flandre, et chaque fois, après un court

Jour, quitta ce pays pour retourna eu France. Jusqu dernier moment de l^admiodstration d'Artevelde^ le&cc

Dwnes ont aidlj;e$;sé bi\x prince de$ supplication^ de toute sorte pour lui faire abandonner le parti de la France et adopter celui de la Flandre ; mais Louis de Nevers, se cpn,sidérant comme français, repoussa toujours ces sollicita*^ tixm, qui, quelque fondées qu'elles fussent, semblaient; l'^aigçr à prendre une attitude tiostile vis *à.- vis de sa patrie présumée.

Les historiens ont fait d'Artevelde un homme de violeoce qui, i^lon eux, faisait tout ployer sous la force brutale. — Ai;tevelde, au contraire, a daps tous ses acteç respecté la loi et le droit. Il eût été beaucoup plus juste de dire qa^il a souteinu une lutte continuelle contre l'émeute et la violence, eX qu'il a consacré ses plus nobles efforts aju maintien de l'ordre public et de la paix.

Oo eu a fait aussi un tyran^ un despote, on l'a qujaliûé 4^ dictateur»

Il n'était que capitaine en chef des bourgeois armés de Gandet administrateur ipeleeder) de la ville. En cette qualité, il se trouvait subordonné aux vingt-six échevins de la commune et ne pouvait rien faire qu'en exécution des ordres du conseil des échevins, assemblée dans laquelle il avait un siège co.nme conseiller.' S'il réprima parfois Fémeute par la force des armes, cela n'eut jamais lieu qu'après une décision préalable et sur l'ordre exprès du banc d«is échevins de Gand.

Lorsque, plus tard, Artevelde fut placé par Gand, Brugee et Ypres à la tète de l'arméj flamande et investi du pouvoir exécutif, il n'en resta pas moins soumis au conseil des trois lûembres de Flandre.

L'illustre bourgeois de Gand a dominé ses çontempoïains, il e^t vrai; il a Joui de l'amitié des princes les plui

XX PRiFÀGI.

puissants et accompli des œuvres de géant ; chacui> obéissait, et sa volonté donnait l'impulsion et la direc^'c à tout ce qui Tentourait ; mais, tout cela, il le devait à s( intelligence, à son génie, à son irrésistible éloquence, 4 noble ascendant qu'exerce une nature supérieure, à ur âme des mieux douées, et non au coupable emploi de force matérielle.

Il n'y a qu'un fait dans la vie d'Artevelde qui paraisî susceptible de blâme, c'est le projet qu'il avait formé c faire passer la couronne de Flandre dans une autre ra^ii son. On verra dans notre ouvrage par quelle nécessité qu'il est impossible de méconnaître, il fut poussé à cott résolution comme à l'unique moyen de sauver sa patri d'une ruine sans retour.

De nos jours, certains partis politiques ont invoqué bie à tort le nom d^Artevelde comme le symbole de leurs len dances. Les principes pour lesquels combattait le bour geois de Gand n'existent plus et ne sauraient plus exister ce n'e^t que dans la forme constitutionnelle de gouverne ment que nous retrouvons ce qui en reste.

Arlevelde est le symbole de réternelle lutte de la Flan dre contre l'influence romane; — le symbole de l'indépen dance du peuple flamand ; — le symbole d'une politiqu qui prend pour seul mobile les intérêts du commerce, d l'industrie et de la digni é nationale ; — le symbole d'un décentraliscition qui n'est plus possible ni ne serait plu avantageuse aujourd'hui; — le symbole enfin de la libert irdividi elle telle qu^elle est garantie dans les pays ton stitutionnels. Si son illustre nom pouvait devenir le dra peau d'une opinion, seul, assurément, le mouremen flamand pourrait i^vendiquer à bon droit, comme soi

PREFAOB. XXI

l^itiine héritage, ce glorieux emblème de la grand mr de nos ancêtres.

On peut nous demander avec raison où nous avons puisé les preuves sur lesquelles se fonde ce jugement si formel, puisque nous avouons nous-même que les sources actuelles de Thistoire rendent un témoignage tout contrare.

Nous pourrions rappeler les patriotiques efforts de Norbert Cornelissen, qui, le premier, revendiqua la gloire tf Artevelde ; nous pourrions mentionner les travaux de Voisin et les mémoires des écrivains contemporains que ce dernier a recueillis et confrontés dans son Examen criiipie des historiens (TArtevelde; mais cela ne suffirait pas, parce que les hommes que nous venons de citer n'ont fait qu'indiquer une direction à suivre ou ne se sont proposé d'envisager la vie d'Artevelde que sous un seul point de vue, et qu'en tout cas leur jugement, fût-il favorable à notre thèse, repose plutôt sur des conjectures que sur des preuves concluantes.

Celui qui a jeté un vrai jour sur ^époque d'Artevelde, le véritable vengeur de la mémoire du bourgeois de Gand, c*est M. Lenz, professeur à l'université de Gand, qui a choisi, pour ainsrdire, pour but de sa vie la réhabilitalion de la glorieuse mémoire d^Artevelde.

Dans les archives de l'hôtel de ville de Gand reposent les comptes originaux de la commune au temps d'Artevelde. Ces documents, bien qu'ils ne soient pas complets, semblent avoir échappé à l'attention des détracteurs de la gloire d'Artevelde.

Comnie le bourgeois de Gand, en qualité do capitaine général, recevait un traitement de la ville et qu'on lui

Jim pR^rAGÎ.

paf {tft des frais de voyage dès que ites Ï6tictiotis l'appelaient en dehors du territoire de la commune, ses failis et gestes, ses aïlëes et venues, ses missions, les ordrès qu'il a reçus, tout cela esl consigné, presque jour par jour, dans les précieux documents dont nous parlons. On y mentionne où il se rendait, avec qui il faisait route, ce qu'il était chargé de faire et ce qu'il a fait. On y trouve Tindicatiçin tout aussi minutieuse des change];nents survenus dans le gouvernement de la commune.

En présence de ce témoignage si désintéressé, si i'çnC)raînt même, inscrit dans leurs registres par les receveurs de le ville, dans le but unique de constater les dépenses, toutes les fdu.oses assertions et les accusations calomnieuses des écrivains malveillants ou induits en erreur doivent diaparaître.

M. Lenz a non-seulement scruté tous ces comptes en les soumettant au plus sérieux examen et en les confrontant entre eux, mais encore il a réuni à grands frais et à grand'peine un arsenal de quelques milliers de documents popr la défense de la mémoire bénie du héros gantois. Il est allé rechercher la trace de la vérité sur Artevelde dans les archives de Paris et de Lille, et n'attend qu'une occasion pour trouver en Angleterre les derniers matériaux de la colonne triomphale qu'il veut élever au grand bourgeois ' flaipand.

Son important ouvrage, d'après le prospectus, aura une étçndue d'environ quinze cents pages, et, comme il ne doit traiter que d'une courte période, on peut se faire une idée de rétendue des recherches et de l'abondance des documents. Ce n'est qu'après la publication de ce livre que la mémoire d^Arteveldê sera pleinement vengea.

lierches; il noas a remis danis la bôïine vôfe là où )0s ëèârion^, et, '^cè à sa profonde côttiafissânce t, a affermi notre conviction, qtd charidèjlafît énbôi^e ' bàsès incertaines.

M. Lenz reçoive ici nos plus sincères rémercî-

lent nos aiïfis ^iitofs voir dans de fràît dé nos une preuve de recdnnafséànce poitr l'aide oblîqu'ils nous ont si généreusement prêtée dans nost iljes et nos études loc^fëè I *

it à la nature riiêrnè de notre duvrage, nous avons chose à en dire. C*est un roman historique où nous tînmes efforcé de faire se mouvoir la grande figure elde dans le cercle tracé {Jàr Thistoire. S6l6n nous, lan Qe mérite pas la qualiûcatidn à'hhioriqùé dès sert de noms connus pour dés faits et dès intrigues iré à rhistoire, et attère et défigure afnsi les grands s pour leur faire un rôle vàlgàîrè daïis une œuvre nation. La pairîottqùè vénération (Jue nous ^rou-

XXIV FRftFAGE.

indiquait elle-même une voie plus sérieuse quand il s^agii d'un sujet qui intéresse la gloire du pays et non pas seule* ment les moyens de plaire au lecteur.

Pour demeurer fidèle à ce principe, nous avons partout mis en harmonie le roman et Thistoire, de façon à ce que le lecteur puisse séparer facilement Tun de Tautre, et les notes insérées au bas des pages nous ont particulièrement aidé à atteindre ce but.

Sans doute, nous n'espérons pas qu'au point de vue historique notre travail puisse faire ce que l'ouvrage de M. Lenz est seul destiné à réaliser; mais, si M. Lenz doit fixer la conviction des lecteurs plus instruits sur la coqduile d^Artevelde, il nous reste l'âme du peuple pour y dresser un autel en l'honneur du bourgeois de Gand; il nous reste la mission de tenter un effort pour faire revivre au foyer des familles bourgeoises et jusque sous la chaumière du paysan le grand nom d'Artevelde, comme la personnification de l'héroïque race thioise, et comme un réjouissant souvenir de sa grandeur, de la gloire et de la puissance d'autrefois !

Fasse Dieu que nous atteignions ce but, ne fût ce qu'en partie I la conviction du bien que nous aurions pu faire à l'honneur de la patrie suffirait pour satisfaire notre cœur ^t nous récompenser de notre travail.

L'aspect seul de la place du marché du Vendredi, à Gand, ramène le poëte aux temps écoulés de gloire et de grandeurs nationales. Ce vieux champ-clos se déploie comme une page \ immense où se trouve écrite l'histoire entière des communes flamandes. Théâtre de bonheur ou de calamité, de puissance ou d'abaissement pour la Flandre, le sol y a tremblé cent fois sous les pas d'une foule furieuse ; cette terre a bu le sang de nos pères au temps de la fureur des guerres civiles; Tair y a retenti de victorieuses acclamations, d'horribles rugissements de vengeance, de chants d'amour en l'honneur du prince aimé, de cris de malédiction contre les tyrans, de vœux ardents pour la patrie et pour la liberté !

Rien ne pouvait émouvoir le cœur des fiers Gantois, — joie, douleur ou colère, -- sans qu'aussitôt le peuple ne se précipitât à flots pressés de toutes les rues vers le marché du Vendredi, comme vers un terrain qui appartenait à tous, et où le mendiant lui-même, s'il était poorter (i) ou ci-

(I) Le mot poorter désignait k cette époque l'habitant de la ville qui jouis- ■il des droits et privilèges de la commune. U a la même siguiflcalion que le ■M •ctuel bourgeois (burger), et dérive de raucieune racine poort qui sifiifie ville ou bourg. Nous substituerons presque toujours dans notre traéKlioQ au mot poorter son équivalent bourgeoii,

toyen de Gand, pouvait dire : — Ceci est ma propriété! Grâce à une longue habitude ^ le peuple en était venu à croire que tout bourgeois, qu'il fût pauvre ou riche, pouvait» sur ce marché du Vendredi, dire tout ce qu'il voulait sur les affaires de la commune et du pays, sans qu'il fût permis à l'autorité de mettre des bornes à la jouissance de cette li- !berté, ni de punir quelqu'un uniquement pour ce qui se serait passé sur la place. C'était, dans l'esprit de la mul titude, comme une sorte de territoire franc, où nul, sinon le peuple, n'avait le droit de commander en maître; aussi ce qu'on n'eût osé ni faire ni dire dans les autres rues ou suf le§ ^ixifi^ plaws, pp ]^ ^mt U)\x\, featft, ^a te {^\m\ Q^' vfir^efftpïU sur te vm(M dji Yç^^e^j.

jOftfls tes ftftHjïte? m 4ap te* iiiJtea ié^i^^m^d^ ewp^

g^ jf ^ OPP> dg (^rpit YfQte, c'éfait m c^. lieiii qj^'acçQiixftififlf eu ^m^ les ^em dçp n^étief s, pré^ g vç^gep, au r^^fn^ ^

la cojjmiun^, jii^qu'à Tpwhre tf '^p^ wi^im 4? w 4^pi^»f

C'était ]k ^^, (tev^nt te perrqn 4e \^ HHamn ffqn^^ ^ ÇJfSfA jur^ ftdélité à ^ princes, et qi^ ce^x-rfii p9fWeR> te ^

m^t d«^ fte j3fpi3 tpujphpr fiux prwitegç)! 4? te Fte94«^

JVu ^y« éjecte; te fl^arç^lié 4u Vea(J/*edi jf v^ ifp, tput ffft^ . a«j^ quç cçiui q^'ilpffrç aujoiird'hui ; l'pçfi^gfti^ja-t^iSgHgji, isolée çte teu^ le^ a^tr^s. éiWiP^^, iÇteflùQait te vî^ate plw^ ftfW qu'ai^upe vfi^^m M tewàt rj»pri;çp^ (le te tf^ U)^^ fi« t^pte éteff eatQiu^ 4'un i»Mfr (^culaire en (Jgçà Olfgwl !• cip^eiière ^'éteoda^l avec s^ tQ^h^ ^]iJ^|]re^; qif^fff )|^ ti^ l^^versiateat le chaxnp 4u repos ^t l'oi^ y pouvfûf JH^s^i la juiit coipm^ te jour, pour ^er teii;e s^ plrièr^ (i<^ag( p#i i j suaire vénéré, ou pour abréger sa roule. Devant le portaiide | régiise, à quelque distance, et au milieu de la plteê, H ttwvjgiit te Çoflqtie^^lfU^r, ^n^iquje édifice rein^qjiftbje juff %[

(i) Uiviôrc (iui avec l'Escaut pai1a0e Gand en «n grand nombre d'Un.

toitf rètlde et é^ëUë et dû lès doyens dès mélicm se réuii ë v

taiént en eotlace o\i as^tetaiiblée ^êflêràlëi potir y pirononoëf 8ttr

toutes les contestations d'industrie. A mi-hauteur, la tmitelle

poHalt, tothme tltie èëitittti^, Hilé baltli^tràde «n fér suifnbm-j

talée lé ÈiHg ou TAtineâu. Toute pièce dé drap du de toile

((ui pëHiisâëit ati m&rché du Yelidf edi^ et qui étëit reoonnile

{par les vMM, cdnti'ôleuirl juréd dèB corporations, ^r

kvoir été ti^e dé iiiâUVâië fil, m pdùvoir, de toilté autre

iàaniètre, pdMer atteinte & l'hotinéur de l'industrie gantoise^

était, k la hdiitë du fabricant^ suspeuduê au Ring,

Gmïûe dails léS entres (}uartiers dé là ville, les tniisoûs qui entouraient le marché du Vendredi étaient la pltipaf t MtieS en bolA et couvertes dé éhauniéi quelciues-unés, et ê'étfliébi les dëtnédt^s des bôtlfgëdis fiéheë, avaient un toit 8ë tttiWS et une féçàde en bHqUtts^ ëU milieu desctueliéë on ^it eotttti^ dès pbuti'éa qui dësàinëiéht de grands carrés. Les fenêtres s'allongeaient en ogive et afîectaient lès formés U t)HiS ¥ë^iéës ^ mttis tttUtëà étaient partagées en deut par on pilier en piètre et êtëiettt élttSës par dès Vitres àrtiStemèût disposées. Ce serait une erreur de croire que les nlatériônx 6ttehâsséS et années dans eeë constructions dussent lèUr hodér tine méchënté àppài^tlèe. U ëh étëit ainsi^ èh èfTét, pour les maisons Bftsses qu'habitaient les ouvriers ou lèSjt)ooVfttï pauvres ; ttisiis les demeurés, toujours irès-élevées dès ImbitàntS riches, étalaient assez d'art et de luxé pdur laisser ♦oir que la richesse et l'intelligence avaient présidé à leur cotisiruction. Ce luxe consistait surtout en sculptures et en festons éh relief, ddnt toute lâ partie extérieure de la façade était polir ainsi dire surchargée, et ddns leS formes élégantes qîii encadraient en lés ornatlt les bélës des fenêtres de mille combinaisons de feuilles et de fleurs sculptées. Mais bien que construites avec hixe et artistement déoorées, les maisons de Gand tfolTrâient rien d'agréable au regard. Par toute la

ville, on ne voyait que le ion gris-brun du bois de chêne vieilli à l'air, et la teinte cendrée et terne du chaume à demi pourri.

A Fun des angles du marché du Vendredi, non loin de la me ffaeisUge, s'élevait une sorte de château-fort, construit d'énormes blocs de pierres bleuâtres et rugueuses. Sur la façade antérieure, couronnée, dans tout son pourtour, de créneaux dentelés, se dessinaient d'admirables fenêtres ogivales; à chaque coin de la façade s'élevait en saillie une tourelle percée de meurtrières et qu'on appelait alors (ironMir ou chaudron. Cet édifice était la demeure de la noble famille des TJUnohoe (i).

Ces maisons fortifiées, qu'on nommait s<eenett, étaient nombreuses à Gand. Elles appartenaient presque toutes à des nobles et ne connaissaient pas la juridiction de la commune^ parce que, comme fiefs seigneuriaux, elles relevaient diieotement du comte.

On pourrait croire que ces sieenm^ placés au centre delà ville, n'étaient que des forteresses d'où les seigneurs domi-* naient le peuple, menaçant sans cesse sa liberté ou sonpio* grès, ou le comprimant au moins lorsqu'il n'avait pas encoia pu échapper à sa sujétion primitive. Cela était vrai en général pour les vieux manoirs féodaux proprement dits,répaBr dus dans le plat pays ; mais dans la ville de Gand, l'esprit d'industrie et les idées de souveraineté populaire avaleat depuis longtemps pénétré, même à travers les formidables murailles des steenen. Les nobles familles y avaient pris drott de bourgeoisie et étaient devenues sincèrement des membre* de la commune, les conseillers du peuple, et secondaient 1^ développement de son industrie et de sa Uberté. Il en était

(I) Voy. duii le Mêtêogtr d€$ 9eimcu hutùHqme^ de la Belyiqmtt •**" née ISJa, un betu d^Min de cet édifice qui a été démoli en 4Ut.

résulté que les nobles gantois, bien qu'indépendants du banc des éehevîns pour leurs steenen, en tant que propriétés immobilières, s'étaient placés, pour leurs personnes, sous la juridiction commune de la ville de Gand. Ils partageaient sur le pied de la plus complète égalité les obligations et les charges, et jouissaient comme tout le monde des privilèges et de la protection de la puissante commune (i).

U y avait pourtant quelques seigneurs et même des familles entières qui n'avaient pas suivi cet exemple. Ceux-là déplortiient vivement que le peuple levât la tête d'une façon si menaçante pour la puissance féodale, et, comme la France * était alors le pays où la chevalerie brillait encore de tout son lustre et pesait despotiquementsur le peuple, ces nobles avaient porté vers la France leurs espérances et leurs sympathies; ils s'imaginaient trouver ft une puissance capable démettre un frein à l'orgueil du peuple. En Flandre on qualifiait ces nobles, de même que tous les partisans de la Fraoce, du nom impérieux de Léliards (2).

Dans l'origine, il était strictement interdit à un bourgeois d'habiter un steen; les chevaliers seuls avaient le droit de résider dans une maison fortifiée; mais, dès le xiv© siècle, l'opoleDce des bourgeois de Gand était devenue telle que beaucoup d'entre eux avaient fini par se construire aussi des tteenm, ou en avaient acheté de familles nobles tombées dans la gène.

Le marché du Vendredi n'était pas toujours le théâtre de iajoieoude l'explosion triomphale des sentiments populai-

(4) Les nobles, dtns les villes flamandes comme dans les villes eommerçantcsdelltalie, confondaient leurs intérêts avec les intérêts du peuple; certains fntre eux faisaient eux-mêmes le commerce ; la plupart appartenaient a un Btélier ou l'autre, et se contentaient d'être considérés dans la commune comme npoorter important.

(5) D'après les lys (eu flamand îelie) qui flguraient dans les armes de Fnnce.

t Lft tRlBUff 0< tlAlIft.

K8; il y a éussi, dëlis l'histoire de la Flandre^ defc pages aorn^ hték et tHsteë (}ui raébntétit la misèi^ et l'àbaiaaeitient dli

peuple.

C'est ainsi que le ÏS décembre de l'âti du Seigtiëtlr iZZi, Alt un jour sinistre. Depuis quatorze mois^ une horrible fàmiiië ravageait l'opulente Flandre. Ce fléau, cent fois plus cruel que la peste et la guerre> avait comme desséché la sève populaire; Il avait même tellement privé les indomptables Gantois de leur énergie morale et physique, qu'ils semblaient n'avoir pluà le courage de souhaiter un meilleur sort. Chaque joUr, la tnbrt, comme un spectre qui rôde, emportait des centaines * dé Victimes; les inlbrtunés la voyaient veûlr avec de règart vague et morne qui setiiblàit dire que Tinstinct même dé Ift vie était ételiit en eux.

Mais, tout aftrétix qu'il étëit de Voir datis la Ville des trkvailleiirs affartiéâ, aux yeux caves, à Tesprit farouche, erWr dans les rues comme des otnbres muettes, plus ho)*rible encore éiàit le sort des pauVreâ habitants des villages qui jusqu'alors avaient IroUvé lé bien-être, une certaine abondance même dans le tissage de la laine ou du lin. Là, la fth mihe courait de detiîéure en demeure, frappant l'ouvrier sur don métier au repos, tandis qu'il voyait en mourant sa femme et ëeâ ehfatits se débattre contre les tortures de la faim. El puis, suivant la trace du fléau destructeur^ tes maladies et la pesté venaient enlever ceux que la famine avait laissés au bord de la tombe* Il y avait des commtinâi où régnait le plus lugubre silence, comme si la mort n'y eût] épargné aucun habitant. On voyait même dans les champs les femmes et les enfants gratter la terre Comme ûek battis ftirieuses, pour arracher quelque aliment au sol durci par k gelée, et frappés soudain par la mort. Aht y eut-il Jathàis rien de plus horrible que le spectacle de ce peuple actif, ia-

LB TRIBUN t'i GÀND. 7

dustrîeux, lutiaht avec déâeâjpoif Ctihite k pe&ïè, iô fl^Oid et la famine.

Ce jour-là aussi là détresse du peuple se montrait dans toute son horreur sur le marché du Vendredi. Sur cette inéme plaee où si souvent les gens de métiers de Gand avaient bélébré aveu taht d'enthousiasme leur prospérité et iebr liberté^ ils toitibàiént maintenant épuisés, ëmaigris^ l'oeil égaré et Rté sur lé ^oll Qtiel morne silence! il n'était intèrtoiD|)u parfois que par le fVéinIssemënt déè lèvres d'tmë mèire, I réchauffant d'un àrdëilt et suprême baiser les lèvres de don

eafant engourdi par le froid i Ou bien, c'était la voix plaintive d'un pauvre petit qui disait en soupirant : Dti ))ëiht ^u pain ! comme si la tei*ré eût pu l'entendf ë.

Sous la tourelle de la Collàce, dëVant la Miaison Sauté, et eo remontant plus loin la place vers la Lys, cette isotnbre scèoe de désespoir et dé itiôttellés douleurs changeait d'as- P.pect. Là étaient réunis en groupes nombreux les genâ de Diéliers qui avaient encore assez de fiamme au coBur pour ûourrir de la colère ou chercher des moyens de salut, là ttiaint regard lançait de rhenaçants éclairs de vengeante ! Contre les auteurs de la misère du peuple : on y voyait lès Poings se crisper convulsivement ; on y entendait de saAfiuinaires menaces et d'amères railleries sur la lâcheté des ^mands.

— Sommes-nous bien des Gantois? s'écriait un robuste teinturier avec une rage mal contenue; nous, des Gantois I ^ quoi! nous périssons de faim, nos enfants meurent côttitHe une ventrée de chiens, nos lemmes gisent là-bas élèhlucs contre les murs du cimetière comme le bétail qui attend a boucherie ! Et nous, nous sommes ici à lancer des malôiiedons impuissantes I — Mais , Liévin Coinyné, que pouvons-nous faire ? lic-

s LS TRlBaM DB 6AND.

manda un autre d'un ton découragé. Rien ne va dam 11 pays. Qui nous donnerait du travail?

— Ce que tu dis là , Simon , est une lâcheté. La commune ne peut laisser ses bourgeois mourir de faim, grommela un troisième.

— Ah t oui, dit Simon en soupirant, la commune a be&M* coup fait en ce temps de misère. Il n'y a pas quinze joufi qu'elle levait encore un emprunt et distribuait mille li?ni aux métiers. Notre corporation des teinturiers en a eu cerf trente-sept; et tu dois le savoir, Liévin, car le quarlM d'Oudenborgh a aussi reçu cent livres (1).

— C'est là, c'est là qu'il ne manque pas d'argent! sCéerii un foulon en tendant un poing menaçant vers le steen l|| Utenhove ; mais il faut du courage pour l'y aller prendre.... Oui, du courage t et nous sommes de vils couards !

Ces paroles surprirent étrangement les auditeurs, et regardèrent le foulon avec une sorte de colère et d'i gnation.

— Tais-toit s'écria Liévin Gomyne; toi et Simon, vc savez ce que vous dites. Mendier, piller, quel est doii6| langage? Oui, je bénis aussi la main qui aide et soulage ses dons généreux ces pauvres femmes et ces pauvres fants; mais ce qu'il nous faut à nous, Gantois, est-œj aumône? Est-ce de l'argent que nous irions ravir de force? Sommes-nous donc des mendiants ou des voU Non, non, du travail, voilà ce qu'il nous faut, du trai du commerce ! Je ne veux manger d'autre pain que que je puis gagner à la sueur de mon front. Voilà coi doit parler un homme!

.j —Oui, oui, c*est ainsi que parle un homme quand > mangé, répondit le foulon; mais ventre affamé n*i

{i) Voir les comptes de la tUIk d9 Gand, anqée I8S7.

d'oreilles. D'ailleurs, toutes ces belles paroles n'aideront à rien; avant quinze jours, Gand sera sens dessus dessous, et •lors nous irons voir combien de sacs de grain et de mesules de vin on cache dans tous ces steenen.

— Mauvais moyen, soupira Simon, qui nous fera tomber te fièvre en chaud mal t

— Comme s'il était possible de tomber plus bas que nous M sommes, répondit le foulon en ricanant.

— Ah çà, s'écria Liévin avec colère en s'adressant au i feuloD, n'est-ce pas toi qui as bu et bavardé hier au Lion , iùr avec le marchand français?

— Oui, et je m'en suis bien trouvé; cela ne se rencontre tous les jours par le temps qui court.

— Ah ! je sais maintenant qui t'a appris ce langage de lurieux, et, je m'en souviens, tu as demeuré pendant cinq

en France avec ceux qui se sont laissés embaucher pour la tisseranderie flamande à Amiens. Tu n'oses plus rietouroer dans ta ville dTpres, et tu n'es même pas bour- )is de Gand; tu es sous la surveillance des Ribauds (1). En entendant ces reproches, le foulon entra dans une vielle colère ; on le vit assez à la rougeur dont ses joues s'emrprèrent. Cependant comme Liévin était un vigoureux ipagnon qui d'un seul coup de poing eût terrassé son iversaire, beaucoup moins fort, celui-ci dévora l'affront et

)ndit ironiquement :

— Accommodez-les au saindoux, vos gracieux seigneurs llî exploitent vos sueurs et votre sang au bénéfice de leurs tÉrrousels et de leurs festins; rampez à leurs pieds comme les serfs et laissez-vous fouler aux pieds jusqu'à ce que c'en

(I) Les Ribaudê fonntifnt k Gand une sorte de corps de police qui avait ••r mittion de farveiller ceux qui n'tyaient pas droit de bourgeoisie, et ■r eoBtéqoent pooTtient être arrêtés, sans ordres spéciaux ni formalités iréparatoires.

iO Lk TRIBliN iiii GÀNb.

soit fait du peuple. Vous n'aiiféz Aoh que ce ^è vàué tiè^ niez.

— ii parle des Léîiards, fit observer uil éhai't^éiltiér, etËi raison : nous saurons leur donner leur cbtûpte I

— Pourquoi alors désignè-t-il le steén Âe% tttèntiôVèf reprit Liévin Comyne. Sais-tu bien, déserteur ypttnii, ^ que c'est que messire Jean van Utenhove^

— C'est un chevalier, un oppresseur du peuple, gtttttifiM le foulon.

— Un oppresseur du peuple! s'écria Uévln ftVèfe uàéff** ritation croissante. Il est doyen de là gildé [i) dé SaiM^J Georges, mon compagnon dans la teinturerie et juré Aë n( corporation; il a fondé une école pour les enfâtité de compagnons pauvres; il a bâti un hàpital pour les télJii vieux et infirmes; il a déjà engagé près dé la moitié dô bien pour soulager la détresse de notre liiéliélr; il à sauvé de la mort peut-être cinq cents bourgeois pai et c'est contre un tel homme que vous osez crier vebge

•— Tenez, dit le charpentier, le voilà la-bës deVànt steen, qui cause avec Baptiste le fileilr.

— Eh bien 1 s'écria Liévin, voyez- vous comme II au pauvre compagnon la poignée de maid de l'amiiiéf

— Oui^ il y en a comme bêla un sur mille I dit të en ricanant.

^ On voit bien, reprit Liévin, que tu n*es pas Ciàfii que tu viens de loin. Parce que tu as vu eh France le privé de liberté et opprimé par les barons et les ch< écrasé soi^ des charges arbitraires et appauvri pàt tft cation des monnaies, tu viens nous chanter ici ce que entendu là-bas (2). Mais cite-moi donc un chevalier

(1) Nom générique des corporaiiong et confréries.

(2) Voir Sismoade de Siimondi : Histoire des Français^ tome n.

^ tiQpugi p9^ povr ^onprè dp faire p^rUe f w »étj§r

'efuseraît de presser la main d'un compagnon puYHfHT ^9 lui ^1 offe?te?

|ii»eui, lépondit iw eouvroup, oela peut élve vrai pour, ernewiokf, tos Qoethals, les Berleghems et d'autres tt bourgeois de père en fils; mais les LéUards? BsiLéîiards f Ceux-là ne sont ni Gantois ni Flamands ! t que sont-ils donc?

à foi, Jean, ce sont des Français, rçpjiqiia ^<ipyin. it-OQ jaa^ais à Gand? Ils couinent à |^arif § \^ ^]^[t^ ervice du rqi de France. Oui, çei;x-l^ ^I4çn< k fajrç qui épuise et appauvrit la Flaadr^^ mais yienpe 1q délivrance^ et ils sauront c§ (jq'il eç coflle 4© vendre ieàré^^nger!

e jour de délivrppcç y'm^Jf^ lappî^remmfînt q^apçl U )Vfiher^ du piel du ppfc \f)\\\ r^ii? dU le foulQp ex^ ri<}î(ar je ne sais, k t'çateudr^ Parler ainsi, cp^i^re q\^j pi quoi \VL te révolterais. .

DDlre qui? s'écria Liévin Comyne. Qui a fait arrêter en d le3 ma^rpl^and^ P^nglaj*, ^t à q\^\ Ij^ faute m le roi d a prohibé riçppp^l^Uon dP la laiPe ftnglaipe en 3? Qui donc a î^\i arrêter nos mUliprs de métiers k !t réduit pp peupjp laborjpux à la besace et à ^a fa- C'^fit 1^ roi dp Fr^ncp qpj a fai^ tput pel^, et U api de nouveau sous peu ce que vaut le lion de Flandre il se réveille.

ti t c'est à la Firanœ que \\i en veui^ ) dit le foulon jniq; alors, je te plaips. N'oublie pas Tl^isipirp de Zaaneken. As-tu par aventure quelque goût de faire

i France à ce^^ épQsW^e et »ur 1^ f^lsilicaUop dfis WQPpaies, p. 399, 379 et poitim.

12 LB TBIBUN DB OAND.

amende honorable en chemise, pieds nus et la corde au cou(l)?

Il devait savoir que de telles paroles irriteraient profoodément les Gantois, car à peine avait-il achevé sa phrase à demi qu'il s'éloigna en toute hâte, tout prêt à courir si quelqu'un se fût mis à sa poursuite. Et vraiment le couvreur, dans sa colère, ne parlait de rien moins que de lui casser bras et jambes en plein marché du Vendredi; mais Liévin le retint en lui disant :

— Laisse-le partir, Jean; il n'en vaut pas la peine. Je lui donnerai son compte ce soir au LUm d'Or. Je ne sais» mais je ne serais pas étonné que ce déserteur yprols Ittt un espion soudoyé par la France.

— Avec tout cela, dit Simon avec tristesse, je ne vois pas d'issue à la situation. La querelle entre la France et l'Angleterre peut durer pendant de longues années. Avant qu'il soit décidé si Philippe ou Edouard portera la coa« ronne de France, tous nos tisserands et quiconque vit eo Flandre de la tisseranderie peuvent mourir de misère et de faim.

— Je te dis que cela n'arrivera pas t s'écria Liévin ftirieux. Roeland (2) sonnera à pleine volée avant la fin de te semaine; nous montrerons que le sang gantois ne se dément pas, quoi qu'on en pense aujourd'hui. Nous nou^ mettrons avec le roi d'Angleterre, et alors nous aurons

(4) Peine htbiiiielleiiiene infligée ptr let comtei iui commuiiei et tobie par lei bourgeois de Btugei en fMS, tprèi It défaite de NI Ztnneker.

(9) Nom d*iuie cloche qui le trouvtH du» le beffroi de Gtnd el tor fi trouvait une inMnption en vert dont voici le lent t

Je m'tppelle RuUnd Quand Je tinte J'annonce l'incendie, Qutndje lonne à pleine volée, J'tnnonet L'émeute ou le tiiomplie dani le ptyi*

Flandre de la laine et du travail à souhait. Qu'M vienne seulement un homme qui ait du sens et du courage; qu'il ose crier : < Flandre au lion! du travail! du travail ! » et vous verrez le marché du Vendredi vomir des bataillons de . Gantois armés. Nous voici plus de six cents sur la place. Que demandons-nous pour courir aux armes? que demande la Flandre pour sortir de sa honteuse torpeur? Rien qu'un

mot, n'est-ce pas? Eh bien, ce mot

— Tiens, dit Simon en étendant la main, voilà le Sage Homme qui traverse le pont Ser-Bodin! Ahl si celui-là vou« lait dire le mot!...

Celui qu'on venait de désigner par le nom de Sage Homme s'avançait en eiïet au loin vers le marché du Yendredi. C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, et sur les traits duquel on pouvait deviner, au premier coup d'œil, que Dieu lui avait généreusement départi la raison et la sagesse. Sous son large front sillonné de rides et ombragé d'épais sourcils noirs, brillaient des yeux bruns qui, en temps ordinaire, n'annonçaient qu'une gravité réfléchie et la paix de l'âme, mais dont le regard, ■ au moindre éveil, lançait un rapide et fugitif éclair. Son '^ nez aux larges narines frémissantes annonçait l'énergie elle courage, tandis que ses lèvres, aux contours moins ■= *-' fortement accusés, trahissaient la bonté du cœur et la délicatesse du sentiment.

tt^ A en juger par son costume, ce bourgeois devait être '**! riche, car il portait un manteau et un justaucorps de weto^ leurs noir entièrement doublé de soie rouge; le chaperon . qu'il avait ramené sur son front, était en drap d'un brun 1 ^ foncé; son haut-de- chausse était fait du plus beau drap \ rouge de Gand, et sa chaussure en cuir jaune de Cordoue. ^Q manteau, entr'ouvert du côté droit, permettait de voir

14 LE TRIBUN DB GANb.

qu'il portait à la ceinture une poche en cuir et un poi gnârd (1).

Dès qpie ce persdiinagô déboucha de la rué Zuiveîstag sur le marché du Vendredi et que le spectacle de Faffi'eus détffésse du péupte se dértmla sotts ses yeux, il Iressailli d*iin subit frison; on eût; éit q^sti/i vecilâit s'arrêter, et je n sai» quelle expression d'ameFtU'nac so répandit sur se traits. Cependant il poursuivit lentement son chemin, e bai3sa mémo vers la terre son regard qu'une flamme subite venait d'illuminer.

Au même moment, un ribaud de la ville sortait de la ruelh du Loup, et apparaissait sur le marché. Il tenait par Tépault une pauvre femme qui portait un enlant sur son bras et reo* traînait rudement à sa suite. L'infortunée mère versait un torrent de larmes, et, comme frappée de folie, elle appuyail ses lèvres et ses joues sur le visage de son enfant, ou cachait ses petits pieds dans son sein. C était un navranl spectacle que de voir cette femme à demi insensée lutlei avec tant d'énergie contre le froid et la faim qui venaient , jusque dans ses bras, tuer l'être chétif qu'elle emportait. U ribaud ne faisait pas attention à ces efforts désespérés; la mère semblait aussi ne pas se douter de la violence qu'oc lui faisait; elle se laissait entraîner avec résignation et mar' chait d'un pas chancelant à côté de son guide.

Au milieu du marché, le ribaud fut arrêté par la voix di Sage Homme :

— Ribaud, dit-il, ne malmène pas ainsi cette pauvr< femme. Qu'a-l-elle fait de mal?

(I) M. Félix De yigne^de Gand. qui par ses exceUents ouvrages sur le costoin ta moyen igc fesl acquis une juste renommée, même à Fétranger, a cd 1 bmilé de ma flfire un desain'dit eottyme du Sftg(» Hodime de Gaiid\. tel qu'il a à ^^ d'q^rês na lacb^ab^s. Voy^f . Ite \ i^, t^ade-umcum du peintre^ et K> enerchet tur tes costumes^ etc., des Gildes et Corporations des méliers.

LB Tl^IiHN dË 6ANIK 15

-«0ht je n'y pnis Heu, nralM, i^épondll le fîbaiid &yeé uft certain re^eet. C'est tine fendue ée We^eâl-SttiHt-Denis (1) quff vient inendicfi^ a Oaii>(l; H ftiut, bùtL gré ma! g»é, q«e je la> fasse sortii» 4e laf vHto*; et t^iB» vo$^> niaitfe, cfu^eHe ne veut ]^6 avancer;

Une voix compatissante avait fraf)pdl'ofeiIl€f#0F M nièrë* éfploiiée. Elle pelet^a lë té«e et montre Uii^ t$sà>$e «)Maigri« iBf te<{uel la çôfeur blal^avde de Ifr fia^m n'âVëlt ^ctteffàtéé; te cmbet de sa beauté d^atik*efoiâ:

-^ Hélae ! maits^e, s'éctNkt-i^é m sTatipesbant aw Sëgi^ Hottiie, je suis la^ pauvre femme éSxw faiseur de iias' dë^ Westrem-Saint-Denis ; mon homme et ihe» pèDHI Sièlslrtin (2); 6 misèret sont morts de Mav h ntiiv déitniètie : leurs cert)s gsent encore sans séputa^e dans notre chaumlèi^. J'ëffuî... feipear seuveîf de la mort ma chère petite Ag'nè^. Voyei, ^i mon Agnès; mais il lui fôut aussi raeurir, jiuiétïa'btl' nous chasse d'ici. Mon IMeul mon Dieu! (jue ne âuis-jè (léjà glacée par la mort! je ne sentirais plus ces déchire-^ ments d'entrailles... Mais, mon Agnès, mon enfant!...

Elle interrompit sa plainte pour cacher plus avant dans son sein les petits pieds de là pauvre créature inanimée; mais elle tressaillit tout à coup, s'arrêta et mit l'enfant sousr les yeux du Sage Hbmme, tandis qu'un nouveau torrent de larmes s'échappait de ses yeux.

; - Voyez, voyea, maître, s'écria-t-elle d'une voiîô déchf- { fBnle, mon enfant, mon Agnès est morte! \ Et se tournant vers le ribaud avec un rire amer qUltehttit i âe la folie :

- Viens maintenant, lui dit-elle, coilduis^moi à^ là poi*te ; de la ville pour que j'aille déposer Agnès auprès de iOU' ï^e^-

(I) VUUge des envifons de GaDd.

(S) AliréTiition de Stes^ François, Franciscusi

Ut frère. Aussi bien^ demain c'eo sera fait de nous tous....^

— Ribaud, dit le sage homme, tu peux te retirer; je me charge de cette femme. Tu n'as plus rien à faire ici...

Pendant que le ribaud satisfait regagnait la ruelle da Loup, le Sage Homme prit la pauvre femme par la main et la conduisit du côté de la Maison Haute.

— Mère, lui dit-il d'une voix émue par la pitté, ne pleure pas si amèrement et sois sans inquiétude : ton enfant n'est pas morte. Viens avec moi, nous allons guérir ton Agnès et calmer tes propres souffrances ; je vous garantirai tous deux du froid et de la faim; aussi bien as-tu déjà trop souffert, n'est-ce pas?

La mère égarée parut ne pas comprendre entièrement le sens de ces paroles; cependant elle contemplait le Sage Homme d'un œil humide de larmes et avec un radieux sourire où la reconnaissance ressemblait à de Tadoration , comme si c'eût été Dieu lui-même qui lui servît de guide. Muette, elle se laissa conduire dans un magasin de draps voisin de la Maison Haute. Sur la prière du Sage Homme, chacun se mit avec empressement à son service. Il fit asseoir la mère à une certaine distance du feu et lui fit donner du pain et du vin. Il avait pris dans ses bras la pauvre enfant glacée, et lui fit frotter le corps avec des morceaux de laine bien chaude par la femme de la maison. La pauvre mère s'était levée et suivait cette opération avec une incertitude pleine d'angoisses; son esprit était d'ailleurs si troublé et son cœur si profondément ému que ses lèvres ne proféraient que des sons inintelligibles.

Tout à coup un cri lui échappa; elle arracha Tenfant des mains de son sauveur, et se jeta aux pieds de celui-ci avec une telle expansion de joie et de reconnaissance, que même sur la joue du Sage Homme coula une larme d» compassion. La petite Agnès avait ouvert les yeux: wft

premier regard avait pénétré jusqu'au fond du cœur de sa mère comme un rayon de béatitude! La mort avait lâché sa proie!

A la précipitation avec laquelle le Sage Homme avait fait coopérer tout le monde à son œuvre de salut, et à l'impatience de ses mouvements, il était facile de voir qu'il avait hâte de poursuivre sa route. Maintenant que la bonne action était accomplie, il dit quelquesmots à voix basse au maître de la maison, puis il dit à la mère qui, oublieuse de tout, le reste, baisait et caressait son enfant :

» Bonne mère, tu peux demeurer ici avec ton enfant, et quand tu voudras retourner à Westrem-Saint-Denis, on te donnera de l'argent et tout ce dont tu auras besoin pour faire le voyage. Aie donc bon courage, brave femme. La pauvre femme s'élança vers le Sage Homme et couvrit sa main de baisers sans pouvoir dire une parole,' jusqu'à ce que lui-même, ayant salué tous les assistants, quitta la maison et regagna la place.

Bientôt il s'y vit arrêté par les gens des métiers qui jusque-là s'étaient tenus devant la Maison-Haute et étaient naainlenant réunis avec beaucoup de nouveaux venus devant le magasin de draps.

^ Or çà, maitre Jacques, s'écria Liévin Comyne, ce jeu bonleux n'a-t-il pas encore duré assez longtemps ? Faut-il que le dernier Flamand s'en vienne crever comme un chien dans la rue? Ne viendra-t-il pas un homme qui ait assez d'intelligence et de courage pour sauver le pays ? Et vous, ffiailre Jacques van Artevelde, vous le Sage Homme de Gand(i), pouvez-vous voir ces femmes étendues le long

0. On connaissait ioii expérience dans les affaires, et les gens du commun ^'pJe le nommant le mge homme* Edw. Leglay, Hi»to*r§ des comtrs de f v<jidre, tome 11, p. 410.

19 LE TfilBUN DB GANJ>.

jlii jcimeUère, «ao3 vous dire: — Il est temps! il faut é MQgoudu travail!

— Du sang! du sang! murmura Artevelde à part lui, c baissant les yeux vers la terre. Puis relevant aussitôt tête, il dit :

— GooDg[>agQon8^ ne demandez pas de sang; c'est toi jours asses tôt quand une implacable nécessité le fa verser.

— I) faut pourtant qu'on en finisse, dit un tisserand; faut du travail et du commerce ou Roeland sonnera Ts lariBe, si bien que le beffroi en tremblera !

r- fioa, non, dit ^tevelde, les choses iront mieux qu (BeU. Je «ais le moyen de rendre à la Flandre sa vieil! liberté et son ancienne industrie; mais il faudrait pou i!^ oser être Gantois et Flamands, bien unis et bien cou i9|incu9 de la justice de notre cause; il nous faudrait veo jgiBt jle droit violé av^ un courage viril et une patieoo flamande, sans commettre ni excès ni injustice.

Tous les ouvriers s'étaient pressés autour d'Ârtevelde pour entendre ses paroles. Ce qu'il disait gonfla leur poitrine et fit briller leurs yeux d'espoir et d'enthousiasme Personne ne lui répliqua, et tous les regards l'interrogeaient comme pour lui demander une plus ample expli- Cêlkm de spn idée. U reprit :

— Y aurait-il vraiment encore du pur sang gantois dan "VOS veines? Oseriez-vous jurer de mourir ici sur place oi de redevenir libres comme vos pères l'ont été?

Un murmure confus de cris de vengeance et de serment répondit à ^sa question» et les poings crispés se levèrea vers le ciel.

— Eh bien, compagnons, reprit Artevelde avec calme 6oyez sans inquiétude; si vous osez le vouloir, la Flandi recouvrera sa liberté et sa florissante iqduslrie! On U'avaifl

ï notre délivrance. En attendant, eonsdez-vous el conservez le courage flamand 1

Après ces paroles d'adieu, Artevelde s'avança à travers les groupes des gens des métiers qui lui livrèrent passage evee respect, et le suivirent du regard jusqu'à ce qu'il eût disparu à l'angle de la rue ^ to Prammadé,

Mais à peine avait-il disparu à leurs yeux, qu'un mouvcment tumultueux s'c^éra parmi eux; tous s'agitèrent vive* ment et parurent concerter un important dessein, jusqu'à ce qu'enfin Liévin Gomyne poussa d'une voix puissante le cri .Travail et liberté! (1) qui retentit comme un appel jusqu'aux extrémités du marché. Liévin s'élança ensuite en continuant de crier dans la direction de la rue Longue de la Monnaie. C'était là une sorte de signal que chacun comprit. D'aubes gagnèrent le pont Serbodin , le Steendam et l'Outre- Eseaut. Beaucoup s'en allèrent vers les femmes et les enfents, en criant de loin d'un ton joyeux : —Travail et liberté i travaU et liberté !

Comme si la trompette de l'archange eût évoqué ces morts du sommeil éternel, on vit tour à tour ces femmes et ces enfants accroupis, étendre leurs membres, se lever, et venir «e mêler aux groupes animés des gens des métiers.

On vit, au bout de peu de temps, comme une étrange houle de têtes humaines ondoyer sur le marché du Vendredi. On allait d'un groupe à l'autre, on répétait partout les paroles du Sage Homme, on criait : — Travail et liberté! On courait vers toutes les rues a voisinantes pour porter la nouvelle dans tous les quartiers de la ville ; et bientôt après, de toutes les directions le peuple se précipita comme un torrent vers le marché du Vendredi. — Ils n'a-

it) CéUit là le cri qui servait de signe de rappel aux classes ouvrières* %. Uns.

19 Lfi TfilBUN DB ÛANJ>.

jlii ioimetière, ssuos vous dire: — Il est temps! il faut du Bangou du travail!

— Du sang! du sang! murmura Artevelde à part lui^ en baissant les yeux vers la terre. Puis relevant aussitôt la tête, il dit :

— Compagnons^ ne demandez pas de sang; c'est toujours assez tôt quand une implacable nécessité le fait yerser.

— n faut pourtant qu'on en finisse, dit un tisserand; ill faut du travail et du commerce ou Roeland sonnera Ta- j lariBe, si bien que le beffroi en tremblera !

n- fion, non, dit ^tevelde, les choses iront mieux que (BeU. Je «ai^ le moyen d^ rendre à la Flandre sa vieille Ubeirté el son ancienne industrie; mais il faudrait pour X^ oser être GantQîs et Flamands, bien unis et bien conisflincu^ de la justice de noILre cause; il nous faudrait venger Je droit violé av^ un courage yiril et une patience flamande, sans commettre ni excès ni injustice.

Tous les ouvriers s'étaient pressés autour d* Artevelde, pour entendre ses paroles. Ce qu'il disait gonfla leur poitrine et fit briller leurs yeux d'espoir et d'enthousiasme. Personne ne lui répliqua, et tous les regards l'interrogeaient comme pour lui demander une plus ample expli- Catiioa de spn idée. Il reprit :

— Y aurait-il vraiment encore du pur sang gantois daos vos veines? Oserlez-vous jurer de mourir ici sur place (Ni de redevenir libres comme vos pères l'ont été?

Un murmure confus de cris de vengeance et de serments IPépondit à ^sa questjm, et )es poings crispés se levèrent vers le ciel.

— Eh bien, compagnons, reprit Arleveîde avec calme, ^yez sans inquiétude ; si vous osez le vouloir, la Flandre recouvrera sa liberté et sa florissante iqduslrie! On travaille

h notre délivrance. En attendant, eonso^ez-vous el conservez le courage flamand 1

Après ces paroles d'adieu, Artevelde s'avança à travers les groupes des gens des métiers qui lui livrèrent passage avec respect, et le suivirent du regard jusqu'à ce qu'il eût disparu à Tangle de la rue ^ to Promenade,

Mais à peine avait-il disparu à leurs yeux, qu'un mouvement tumultueux s'c^éra parmi eux; tous s'agitèrent vivement et parurent concerter un important dessein, jusqu'à ce qu'enfin Liévin Gomyne poussa d'une voix puissante le cri : Travail et liberté! (1) qui retentit comme un appel jusqu'aux extrémités du marché. Liévin s'élança ensuite en continuant de cHer dans la direction de la rue Longue de la Monnaie. C'était là une sorte de signal que chacun comprit. If autres gagnèrent le pont Serbodin , le Steendam et l'Outre- Escaut. Beaucoup s'en allèrent vers les femmes et les enfants, en criant de loin d'un ton joyeux : —Travail et liberté ! travail et liberté !

Comme si la trompette de l'archange eût évoqué ces morts du sommeil éternel, on vit tour à tour ces femmes et ces enfants accroupis, étendre leurs membres, se lever, et venir se mêler aux groupes animés des gens des métiers.

On vit, au bout de peu de temps, comme une étrange houle de têtes humaines ondoyer sur le marché du Vendredi. On allait d'un groupe à l'autre, on répétait partout les paroles du Sage Homme, on criait : — Travail et liberté! On courait vers toutes les rues avoisinantes pour porter la nouvelle dans tous les quartiers de la ville ; et bieatôt après, de toutes les directions le peuple se précipita comme un torrent vers le marché du Vendredi. — Ils n'a-

(1) CéUit là le cri qui servait de signe de rappel aux classes ouvrières* Voy. Lens.

30 LB TBIBUN DK GAND.

vaient plus faim, ces Flamands qui se sentaient comme rassasiés par ces mots : Travail et liberté! L'étoile de Tespérance s'était levée à leurs yeux; le courage et l'énergie étaient descendus dans leurs cœurs, et ces mêmes ye\ti, tout à l'heure encore mornes et baissés vers le sol, lançaient des éclairs de force et d'héroïsme.

Cependant rien n'annonçait que cette fouie qui accourait de toutes parts eût l'intention de se livrer à des actes de violence. Au contraire, les hommes au caractère le plus farouche parlaient aussi de patience et de respect du drmt de chacun. Certes, il fallait que cette foule eût en vue un bat bien déterminé; car, après être demeurés quelque temps confondus dans une bruyante cohue, ces hommes commencèrent à se former en groupes, chacun selon son métier (i). On remarquait surtout Liévin Comyne qui, les traits illuminés par l'exaltation , courait de tous côtés, encourageant tout le monde à prendre part à l'entreprise qu'on allait tenter.

Sur ces eifrefaites, Artevelde traversait en toute hâte la rue Magelein et regagnait sa demeure, située sur la place ,de la Calandre. Elle consistait on deux hautes maisons eo briques, ornées d'élégantes fenêtres ogivales, et dont la façade en bois était relevée par des sculptures artistemeot travaillées. Un étroit perron de pierre conduisait à la porte d'entrée. Cette particularité aussi bien que la richesse de son ornementation distinguait cette maison des habitations voisines. Elle devait couvrir d'ailleurs une assez grande étendue de terrain, car elle se prolongeait, par une petite porte, très-avant dans la rue de la Crapaudiére. Au miliea

(I) Artevelde aTait dit à quelques-uns de ses amis'quMl pensait pouroir n^ mettre la Flandre en bon état et faire reritre le commerce et l'industrie. .. Ces paroles allèrent de bouche en bouche, de manière que bientôt la moitié de 1a TUle en ftit instruite. Des rassemblements se formèrent, si bien qu'un joftf plus de mUle hommes se trouvèrent réunis* P. LenXf p. 277.

ie celte place qu'on nommait Montaghe de la Calandre, et qui était au moins trois fois plus grande qu'elle ne l'est aujourd'hui, s'élevait un haut tilleul, et, à l'autre bout, visà-vis de la demeure d'Artevelde, se trouvait la taverne du Uenard, alors fort en renom.

Dès qu'Artevelde eut frappé à la porte, une servante vint lui ouvrir; il traversa une vaste antichambre qui semblait avoir été jadis un magasin de draps (1), et pénétra dans une arrière-pièce où quatre personnes, à son entrée, se levèrent de leurs sièges et le saluèrent les unes avec joie, les autres avec respecL Mais lui, tout absorbé par ses profondes préoccupations, ne répondit que quelques paroles distraites; etse tournant particulièrement vers un robuste jeune homme qui était assis tout près de la cheminée, il lui dit :

^ Maître Ghelnoot van Lens, veuillez m'accompagner; en étant mon manteau et mon chaperon, je vous ferai une importante communication.

— Ah! ah! y sommes-nous enfin? s'écria Ghelnoot avec vivacité. Le lion de Flandre a-t-il enfin secoué sa crinière? Va-t-il montrer les dents?

— Venez donc, dit Arlevelde, vous allez savoir à quoi vous en tenir.

Ghelnoot pouvait avoir environ vingt-six ans. C'était un jeune homme aux grands yeux bleus, aux cheveux d'un blond foncé; il était taillé en hercule, mais il avait une physionomie franche et ouverte qu'un joyeux sourire semblait n'avoir jamais quittée.

'f Qu'Artevelde ait fait le commerce de draps et appartenu k la corporatioa ^ thierands, t'est ce qui résulte de preuves nombreuses, tirées des comptes ^'YiBaox de la ville de Gand, conckées sur parchemin et qui se trouvent dans ^irdtivesde cette ville. Ces preuves ont été mises en lumière par MM. Voisin, ^ «on Examen critique des historiens d'Jrievelde, par Leni, dans le "♦'«oire reproduit dans l'appendice de cet ouvrage , et par J. de Wiiiler. ^ wa travail couronné au concours universitaire.

29 LB TBIBVN pn GÀND.

Au {nr^mier cu^ect on reconnaissait en lui le véritable jtype d|i Flamand et surtout du Gantois : ses membre étaient rohistei^, 9on maintien fier et dégagé; mais il était toujours pi4t à rire, à plaisanter et «t railler, tant qu'une impression extraordinaire ne le ramenait pas à la gravité, ou n'excitait pas sa colère : il était doux et naïf comme un enfant dans les choses de la vie ordinaire; furieux ^t intrépide comme un lion, dès que l'injustice, Toutrage ou l'oppression venaient aigrir son indomptable caractère.

Il y avait encore dans la salle deux femmes et un jeune homme d'une vingtaine d'années. L'une d'elles était l'é* ppnse de Jacques van Artevelde. Les traits, l'attitude, le Uogage, tout en elle annonçait une noble origine. Elle appartenait en effet à la chevaleresque famille de Tronchiennes (1) et était ftlie de Segbers le Courtraisien, maréchal de Flandre, qui avait jadis partagé la captivité du comte Guy de Dampierre, et, sur les instigations du roi de Frai^ce, avait été de nouveau jeté dans un cachot du châ* te9u 0e Rupelmonde. A côté d'elle était sa fille, jeune vierge à peine sortie de l'enfance. Ses yeux noirs avaient. (}éjà le regard ardent; sa taille était svelte et souple et ses traits fms et délicats. La simplicité et la fermeté semblaient ^'unir en elle; car il y avait, dans son langage et dans ses gç^tçs, un laisser-aller à la fois plein de r43olution et de gfô^e qui prouvait que son éducation avaii reçu un développem^t précoce, et qu'au point de vue de l'inteJiligence elle n'était plus une enfant. Elle avait pour tout vêtement

()) Les histoHciis ont beaucoup disccmru sur la question de savoir si Arte- T(q|(]|£ élait de race noble ou appartenait h la bourgeoisie. Le défaut de ^oçumenis laisse encore ce point indécis, bien que tout semble çonflitQer Topiuiou que ]ui'hi(^inc n'était pas noble, mais appartenait a iiue lî^jlle giU t^^tait étroitement alliée a de6 familles nobles, ainsi que le prouye son propn ftîài-iagc avec Catherine de Tronchiennes.

LE TRIBUN BC GANft 28

«ne simafre ou robe traînante en soie bleu ciaif ; uo chaperon d'étoffe blanche encadrait son front, ses joues et son menton de telle sorte que le pur orale de son Tisage restait seul découYert; elle portait des souliers en cuir noir fixés •u-dessus du pied par une petite boucle d'acier. Sa mère était à peu près vêtue de même, avec cette dilTérence que les couleurs sombres dominaient dans son costume et que sa simarre était en damas couvert de riches fleurs.

Cette charmante fille, unique enfant de Jacques van Arlevelde, se nommait Veerle, diminutif du nom de sainte Pharaïlde, dont les reliques étaient alors vénérées dans la chapelle adossée au mur du château comtal.

Le jeune homme qui était assis non loin d'elle était Liévin (I) Denis, fils du banni Gérard Denis, doyen des tisserands, et qui était en même temps, en qualité de chef-doyen, à la tête de tous les métiers de Gand (3). Le jeune Liévin, enfant unique du chef-doyen, pouvait se vanter d'être le plus riche héritier de Gand ; car son père avait gagné une immense fortune dans le commerce des draps. On eût dit que la nature et le destin s'étaient complus à combler c« jeune homme de tous leurs dons. Sa belle physionomie, peut-être un peu trop douce, semblait réfléchir une àme pure et aimante; son regard avait une expression pleine de poésie et de langueur; mais son large front et sa poitrine fortement bombée attestaient en même temps du courage et une grande énergie morale.

Veêrle van Artevelde avait été sa compagne d'enfance. Aujourd'hui ils s'aimaient d'amour profond sous l'œil do

0) Les reUques de saiat LiéTia sont à Gaud Tobjet d'un culte particulier, ^1 ebaque anni^e, le but d'un pèlerinage qui se reproduit depuis des siècles. 1^ prénom de Liévin est encore aujourd'hui très-répaudu à Gaiid.

\^\ \oir les Comptes de la ville de Gand, Le doyen des tisseiauds était en iDêffle temps chef-doyen de tous les métiers.

34 Ll TRIBUN Dl GAND.

leurs parentft, et espéraient que bientôt le père de Liévin donnerait son consentement à leur union.

Lorsque Jacques van Arlevelde était entré dans la chambre, Liévin était occupé à raconter à Veerle la belle légende du Chevalier au Cygne, et la mère s'était assise k côté d'eux sous la cheminée et près du feu pour les écouter. La jeune fille le pria de continuer son récit, mais Liévin avait été trop ému par l'expression inaccoutumée de la physionomie d'Artevelde et par son air de mystère. H soupçonnait que de grands événements se préparaient et écarta la demande qui lui était adressée pour tomber dans une profonde préoccupation. Le retour de son père, la délivrance de la Flandre, son amour même pouvaient se trouver dans la balance, car il craignait avec raison qu'à la moindre étincelle jetée au milieu du peuple en fermentation le leu n'éclatât aux quatre coins de la Flandre.

Peut-être allait-il confier à Veerle toute surprise ses espérances ou ses angoisses, mais il n'en eut pas le temps» car Artevelde et Ghelnoot van Lens rentrèrent immédiatement dans la salie.

Jacques s'approcha de sa femme et lui dit: Cathelyne» aie la bonté de dire à Jacquemine qu'elle fasse un grand feu dans la chambre d'en haut qui donne sur la rue et qu'elle ferme à clef la porte de la rue de la Crapaudiére; j'attends plusieurs amis qui seront ici dans une heure. Jacquemine m'avertira dès qu'il y aura quelqu'un.

Tandis qu' Artevelde se dirigeait avec sa femme vers 11

porte de la salle et s'y entretenait encore un instant avee

jelle, Ghelnoot van Lens se frottait les mains en souriant

I auprès de la cheminée, comme un homme qui se réjouit

'd'une bonne nouvelle. Liévin et Veerle le regardaient

fixement comme pour l'interroger, mais ils n'en obtinrent

pas de réponse.

LB TaiBUN DE CkAND. 25

— Ah çë t maître Ghdnoot, s'écria Liévin, à vous voir 00 dirait que vous voulez nous cacher ce qui se passe. Comme si je ne savais pas qu'on est occupé à dénouer les cordes de la cloche de Roeland.

Yeerle s'efiraya visiblement en entendant ces mots :

— Roeland? Roeland? s'écria-t-elle, que saint Liévin nous en préserve! Aht c'est pour cela que la nuit dernière saint Bertulphe a frappé sur le plafond de fer de saint Pierre (i).

— Saint Berlulphe a raison, dit Ghelnoot, quoiqu'il semble que Roeland ne se mêlera pas de la partie. On Tespère du moins; mais vous connaissez le gaillard, il est très-sujet a s'emporter et ne se tait pas quand on veut. Bah! tant mieux, car c'est un maître chanteur dont les chansons vous font bouillonner le sang dans les veines et vous gonflent la poitrine à vous faire croire que vous pourriez porter le beffroi dans vos bras. Gela fait du bien au cœur de se sentir homme et flamand t

-Hélas l ditVeerle en soupirant avec inquiétude, il est donc vrai qu'on va recommencer à se battre ? Ces hommes, on dirait vraiment qu'ils ont soif du sang les uns des autres. Je ne comprends pas, maître Ghelnoot, que vous, quiéles toujours si bon et si gai, vous vous mettiez tout à coup à parler avec tant d'amertume et de cruauté, que vos paroles me mettent la mort dans l'àme.

- Vous vous effrayez à tort, Veerle, dit Ghelnoot en riant; il n'y a pas à Gand si grande disette d'hommes que votre ami Liévin doive vous quitter pour aller lancer

ri)« ÀTabbayd de Saint-Pierre à Gand, derrière le maitre-autel, se trou-

Tiit UD plafond en fer artistement ouvré, au-dessus duquel on conservait dix

châsses précieuses, renfermant les corps d'autant de saints. Parmi ceux-ci se

trouvait saint Bertulphe, qui, k ce que l'on disait, frappait le plafond quand

U0uen-e était imminente. » M, Fan Faernevyck, Hist. de Belgique.

99 L8 TBI91JN SS GÂSD.

«a première flèche avec la coofférie de Saini-Géarges.

La jeune fille se sentit blessée par ces derniers «olii fille jeta un rapide coup d'œil sur Lié?in» conune poor .lui dire: — Souffriras-tit cet affront? Mais le jeune homms .se leva brusquement, et^ rouge de cdère, ii dit d'unevoix sourde et étranglée :

— Maître Ghelnoot, quand Persemier (1), le sonne» de trompe de la ville, donnera Talarme du haut du beffroi^ je serai prêt avec mon arc, et moi aussi je saurai montre! que je me ris de la mort; mais je ne me réjouis pas d'àvanco à l'idée de verser du sang, car ceux que je poil frapper ou qui peuvent me tuer sont des hommes...

*- Allons, allons, ne le fâche pas, dit Ghelnoot, TintH^ rompant en riant ; je sais qu'un vrai cœur flamaiid M énergiquement dans ta poitrine; mais chacun entend les choses à sa manière. Je vois, depuis un an, la plus ilUmm famine sévir en Flandre; on a pour ainsi dire anéa&ll nos antiques libertés; contre tout droit et toute justâoB) on a jeté en prison des bourgeois de Gand ; on a banni ton père parce qu'il osait exprimer librement son opinioni on nous sacrifie aux intérêts de la France; on nous hih milie comme un lâche ramassis de serfs ! Et tu crois que j'irai pleurer au moment ou le lion gantois ouvre ses griffes et se prépare à briser ses chaînes ? Oh t oh t ce serait biea étrange !

Artevelde s'approcha en ce moment de la cheminée et s'assit. Il semblait encore tout absorbé dans ses pensées^ 9t dit d'un ton affable :

i — Il fait horriblement froid dehors, mes enfants. Que Dieu protège les malheureux ouvriers de la Flandre |

(I) PerscQ^ier.leTigilanjt sonneur de trompette, plaeé sur le sommet de H tour de SaÎDt-Nieolas, promëBe set regards autour de la ville. Lenz*

Ye^fiB f as9fi 40ft I>D9« «utour du oou 4te 40q père et il dit d'an Um eamwot :

-— l^ éom^ pài«, omVtB fii^elnoot yient dQ nous /aire ten peor..., c'A^t^àrdiire à laoi seulemeqt, mais pas à ÂéviQ. Ah 1 OBI 1 j'ai eu bien peur i U parle de sa cloche U)eIaQdj iie guerre et da ^ng. Ce n'est pas vrai, n'eât*-çe «s^ qu'il va y avoir des Irouhles à Gand ? j

— Maître Gbelnoot a mal fait de parler aiasi, répoudit urlevelde. Ne ciaiQs rieo, Yeerle, le vieux Boeland Q^tlera le siieuee.

— Ah 1 Yeerie, dit Ghelnoot en riant, ce n'est pas chréien de mettre à ma charge ce que Liévin lui-même a dit. k B'est pas moi qui ai parlé de Roeland.

Arteveide se tauma vers ie jeuue Denis et lui dit :

— Liévin, ton père revient de sou exil.

— Hon pèrel s'éiffia le jeune homme avec un joyeux êloiiii«iie&t.

— Oui, mais que ce seul mot te suffise : tu en auras bientôt Texplicatioii.

— Quand le reverrai-je ?

— Cela dépend de certaines circonstances; mais en tout cas, ce sera plus tôt que tu n'oserais même l'espérer.

— Comment cela serait-il possible? Mon père a été injustement, mais, après tout, légalement banni pour cinq ans du pays de Flandre par le comte et par le magistrat 4e Gand.

— Il reviendra pourtant, je te le répète (1).

— Et mon excellent aïeul Segher ne reviendra-t-il pas aussi ? demanda tristement Veerle. Mon Dieu, comme il doit souflrir du froid dans ces aiTreux cachots de Rupelmondel

(I) Gérard Denis s'était réfugié à cetiU ép9C[«e b Âtti) dans le Hainaut,

•^ J'espère que le vieux maréchal conduira encore tel hoonnes de Gand à la victoire, répondit Artevelde ; maii en voilà assez, pour le moment, sur des alTaires qui n( resteront pas longtemps secrètes. Parlons d'autre chose Comment s'est passée la prise de voile à Peteghem ? fi cousine Amalherge n'a-t-elle éprouvé aucun regret ai moment de dire au monde un éternel adieu ?

— Oh 1 c'était bien beau et bien solennel 1 répondit k jeune fille ; mais la pauvre Amalberge pleurait si fort devant l'autel qu'il a fallu la soutenir quand il s'est agi de lui mettre l'habit de religieuse. L'abbesse a dit ensuite que c'était une émotion de joie ; et il parait que c'est vrai, cai j'ai vu Amalberge après la cérémonie et elle était rayonnante Mais écoutez donc ce bruit dans la cheminée?

Qu'est-ce que ce peut être?

Tous prêtèrent attentivement l'oreille à un bruit singulier qui se faisait entendre dans la vaste chemlDéa C'était comme le mugissement d'une mer lointaine; c'étiit un bruit inexplicable mais imposant, car il fit pâlir Art»* velde qui jeta sur Ghelnoot un regard plein d'anxiété al dit en soupirant :

— Dieu ! il est peut-être trop tard ! 4

— Que saint Liévin nous soit en aide! s'écria Yeeili en voyant l'effroi de son père. Qu'est-ce donc? qu'esM donc ? i

— Rien, rien! dit Artevelde avec amertume; c'est dt chariot qui marche sans conducteur et qui va peut-étf6^ hélas! se briser.

A peine avait-il prononcé ces mots que sa femme eoM précipitamment :

— Vite, Jacques, vite! dans l'allée, près delà porto É derrière, quelqu'un t'attend qui veut te parler sur-le-cbaopb Il dit qu'il V va du salut de la Flandre !

Artevelde se leva, courut à Tarrière de sa maison et y trouva le premier échevin de la Keure (i), messire Maes van Vaernewyck, abattu, atterré.

— Maître Jacques, dit celui-ci précipitamment, plus de délai, ou notre projet échoue infailliblement : le marché du Vendredi fourmille de peuple qui remplit Tair des cris : TraoaU et liberté! Ils ont été chercher leurs doyens et ils s'écrient maintenant qu'ils veulent consulter le Sage Homme. Ecoutez : on dirait que le bruit approche ! Il est temps, il est grandement temps; si le peuple est abandonné à luimême, le sang va couler à flots dans les rues de Gand.

— Eh bien! allons annoncer au peuple sur le marché du Vendredi ce qu'il convient de faire; cela Fapaisera.

—Non, non, ne nous rendons pas au marché du Vendredi; cela doit se faire en dehors de la cuve (2) de Gand. Si l'afiiiire ne réussissait pas, Gand serait de nouveau frappé de lourdes amendes; moi, le premier échevin de la Keure et tous mes collègues, nous y laisserions notre tête. Il est inutile d'exposer sans raison la ville à un pareil danger.

— Vous avez raison; eh bien! laissez-moi faire, j'en preods sur moi seul toute la responsabilité. Mais avez-vous parlé à vos collègues et avez-vous sondé leurs sentiments, de ceux-là surtout que leur titre de chevalier pourrait faire reculer devant la hardiesse de notre tentative ?

— Oui, tout va bien de ce côté-là. La grande majorité est pour nous (3); quatre ou cinq seulement semblent mal

(1) Le magistrat de Gand se composait de trente échevins de la Keure et de Ireiie échevins des Parchons. Les premiers étaient chargés de radmiuisttation proprement dite; les seconds de la justice. Us se réunissaient en un seul coûeil. Le premier échevin de la Keure remplissait à peu près les ionotioM du bourgmt*stre d'aujourd'hui.

(S) Territoire de la commune.

(3) Dans la dernière édition de VHistotre de Belgique de Van Vaeruewiyk, 00 lAouverciiuincialiou de «iuquaute-cinqfamiiks nobles qui ont secondé ou-

SO l,]^ TRIBUN DK -GAND.

goûter aos j^jete. Faites ce que vous voudrez, bous ne cherchons qu'à vous seconder secrètement. Maintenant, je me hâte de partir d*ici; car ils sont peut-être 4^à dans la rue Magelein. A bientôt donc la réunion t Mais faites en Aorle que le peuple se calme et se disperse sans eommeti» de violences.

Pendant qu'Artevëlde s'entretenait ainsi avec le premier échevin, une nuée d'hommes quittaient le marché du Y» dredi^ et le cri tonnant : Travail et liberté! devançait le foule comme la voix de l'ouragan qui approche. Les foo^ Ions, avec leurs doyens en tête, s'avançaient païf ia fBi , Lerijgue de la Monnaie; les petits métiers avaient pris la me de la Promenade, et les tisserands la rue Royale, pour moÊf' ter par le SaJblon. Ils avaient dû se diviser ainsi pour pouvoir avancer; une seule rue n'eût pu livrer passage à uie pareille multitude. Plus ils avançaient et plus le cri : Mt ivaii et liberté! retentissait lugubrement dans ia ville; cetf les métiers se répondaient maintenant des trois rues àla Me.

Sur leur passage on voyait çà et là un bourgeois efi)ra|é fermer à la hâte sa porte et ses fenêtres; mais la plupert cependant restaient sur leur seuil et suivaient d'un œil ef faré le flot sans cesse renaissant de la multitude. Us Êf pouvaient comprendre ce que tous ces gens des métiei% sans armes, voulaient faire, et se hasardaient de tempe ^ temps à demander à l'un ou l'autre de la bande où aûait cette foute. i

La réponse était toujours la même : < Nous allons consulter le Sage Homme. > Mais cette réponse était loin de satisfaire leur curiosité ; aussi dès que les métiers étaietit passés, voyait-on partout les voisins se grouper et s'interr-

fdHemcnt Ui entreprises d'Artcveldc, et dont des membres ont fait partie arei lui du magistrat de Gand.

L9 Tfil^UiY PIfi GÂND. Zi

)g&r avep anxiété sur la pau^ de l'émeute , comme ils isaient.

Les tisserands, dont la route avait été la plus courte^ arivèrent les premiers sur la place de la Calandre; maisii eine s*étaieat-ils développés et rangés en partie devant la iverne du Benard que déjà les foulons , suivis de près par es petits métiers, se montraient da^s la rue Magelein.

Dès que la place de la Calandre se trouva couverte d'auant d'hommes j^'elle en pouvait contenir, on se mit à ap- }àef le Sage Homme avec un redoublement de cris; mais in cornet qui se trouvait à côté du do^en des tisserands porta à la liouclïe son instrument de cuivre et lança sur la place quelques notes perçantes. A ce signal;» les clameurs cessèrent tout à coup et le plus grand silence régna immédiatement dans la foule. Sur ces entrefaites, les doyens et ks jurés des métiers s'étaient réunis et se dirigeaient vers kl maison de Jacques van Artevelde.

Un d'entre eux prit les devants pour monter au perron et frapper à la porte, mais il n'en eut pas le temps; car au même instant Artevelde sortit de sa maison et vint au-de- ^tde la députation. A son apparition, un murmure joyeux fourni dans les rangs des gens des métiers, mais personne û'éleva la voix. Seulement, au fond des rues avoisinantes, OQ entendait encore quelques cris isolés de : Travail et Ukrté!

Jacques, arrivé devant les doyens, les salua avec affa- ^ité et leur dit :

— Compagnons, que désirez-vous de moi ?

— Maître van Artevelde, répondit le doyen des bateliers ui était chargé de prendre la parole, veuillez nous écou- T. Nous venons chercher conseil auprès de vous; on nous dit que par votre sagesse et vos grands biens vous poucz rendre à la Flandre sa liberté et son opulence. Nous

83 LB TBIBUN DB OAND.

voici prêts à vous suivre et à vous obéir : dites-nous ce qoê nous devons faire.

— Amis, répondit Artevelde, je suis né à Gand; c*ei assez vous dire que le courage ne me manquera pas pov servir notre ville et le pays. Je suis prêt à sacrifier ma ti^ ma fortune» et à soutenir énergiquement celui qui vendit^ se mettre à la tête des Gantois, pour délivrer la Flandre A, la famine et la faire sortir de son abaissement.

— Personne n'est plus capable que le Sage Homme Gand d'entreprendre une tâche aussi difficile, dit le doyÉ^ des bateliers, tandis que ses compagnons témoignaient leur plein assentiment par la parole et par le geste.

Artevelde baissa un instant les yeux vers la terre, relevant la tôle, il dit :

— Me voulez- vous être fidèles, amis et compagnons, toutes choses, et ne m'abandonnerez-vous pas à rheuie danger?

—Au nom de tous ceux qui sont sur cette place, dit le doyen des bateliers, nous vous promettons sii ment de vous soutenir en toute occasion et d'y tb notre vie et notre avoir. Là où vous nous Tordoni nous verserons notre sang pour la patrie, et vos sages seils seront notre unique loi. Sur ce, je vous donne la

Tous les doyens mirent tour à tour la main dans la d'Artevelde, à titre de serment de fraternelle fidélité.

— > Or çà, reprit Jacques, voilà qui est dit : il y aura vail et liberté au pays de Flandre. Convoquez tous compagnons et quiconque est bourgeois de Gand, sur plaine de la Bylohe (i) pour après-demain, à trois h(

(I) 11 déiignt U Byloke comme Usa de réunion, pour dAibérw •iïairet, car il ne voulait pat compromettre la commune, en proToqpiaiti aMembléet lor le territoire soumis k la juridiclioii «le i'cclicvina^e. a p. 178.

3-dînée. Là nous nous concerterons publiquement l'il faut faire, et je vous dirai ce qui me semble ■élever immédiatement la Flandre de son état de ; d'abaissement, — et cela se fera peut-être sans suie goutte de sang soit versée. Rejoignez main- )s compagnons et recommandez-leur le calme et fn seul acte de violence suHirait pour tout perdre. !ur ou le malheur de la patrie est entre vos mains, ons; pour l'amour de la liberté, ne l'oubliez pas (1)1 »yens lui donnèrent l'assurance que tout serait i jusqu'au surlendemain, et le saluèrent par de acclamations, jusqu'à ce qu'il eût franchi la sa demeure; alors chacun d'eux s'en alla trouver de son métier et leur fit part des promesses et des i'Artevelde, en leur recommandant expressément ir en paix et en repos jusqu'au jour de l'assemblée à la Byloke,

ens des métiers reçurent ces nouvelles avec de iémonslra lions de joie, et s'en entretinrent avec aniil se fit bien alors dans les groupes un mouvement ux, parce que chacun cherchait ses amis pour leur la grande affaire, mais pas un seul cri ne s'éleva e la foule ; et peu de temps après, on vit les gens irs, sur le conseil des doyens, s'en aller tout joyeux jes et regagner paisiblement leurs quartiers, irt d'heure après, il n'y avait plus sur la place de re que quelques bourgeois qui s'étaient arrêtés à vant la porte de la taverne du Renard, et contem- Llentivement la demeure d'Artevelde. Ils virent ement entrer dans la maison du Sage Homme, du

ar cette réunion du peuple devant la demeure du Sa^e Homme, \d. Buclion, tome IH, p. 453.

o5té de 1« tve de îa Crapaudlère, phiBietirs pmofi MMeft éé la tillé, imr^e&t^, échevind* et Âobleë, éftnèffiidèrëilt ée que 6éla pouvait digaffier. Hal^l éttViosHé cessé d'èfire éHeitée^ et détiHfte ûs te pltt» Vèi^ perso!]lne , ilis s'eà aller enpt dhae^n de 9e: La> j^iece de k Calandre resta déserte et aile comme si rien ne s'y mt passé.

C'était le jour fixé pour la «éenion à la Byleke. Ui avant le temps convenu, on voyait déjà, de tous le tiers de la Tille, ]é^poùttefê eti bourgeois deOand 8< en foule du côté de la Lys pour suivre le chemin < geait cette rivière et devait les conduire m lieu de blée, Pour se faire une idée de Fénorme afflu peuple, a fallait se placer à Fune des portes par 1 les habitants à.'butre-e^'ûè (f) eiflftraiettt en ville pai» nombreux. C'est ainsi qu'utfe demi-heure ne suffi! porte de la Totir-tkmge pour englbiïtii* la foule qttî h ville SaiAt-Biaverti pôiir se rendre à la Byioke. H' de même à la 0^ailpoort pôr laquelle descétidait ut des habitants du quartier Saint-Plérre, tamfis qu paitie traversa la porte de la Cuvetous les habitants de Gaiid et jtrsqti'à ceux ded \ ries d'outre-cuve étaient obligés de passer par

(4) Lt banlieue.

fopreme^ dite, parce qu'il n'y avait, à cette époque, a^ttn seul pont pour arriver du côté de la Lysr de Byloke tdek Ly^-'Sii-Sois. Toos devaient i^essaireBient passer ir la peirté de kt Cuve et par le pont du Jugemea-fi. Ce fut à eetteheureque messire Jean van Bteenbeke, éohe^ in de la Kmre^ quitta son $teen de la rue du Haut-Esc^iU: 1 poursuivit sa rcmte jusqu'au pont des DominLeainsy où i encontra un échevin du ban des Parchons (I).

— Selut à maître Zeelàerde, dit-il en prenant le même masque son collègue, ^ et vous aussi, vou» allez voir ce [u'on veut faire là-bas.

^ Eh I ouï, messire van Steenbeke, répondit! l'autre. Oieu seul sait ce qu'il en sera, mais je suis d'avis qu'il en pourrait sortir un grand bien pour la commune ; et, en tout cas, toujours faut-il entendre et voir avant de juger. ,

— Ah I vous croyez, vous, qu'on peut sauver la commune FH des troubles et des agitations populaires ?

— Je pourrais vous demander avec plus de raison pourquoi vous parlez de troubles quand il n'y en a ni apparence ni Wée. Voyez donc tout ce peuple : il s'en va joyeux et sounaat, sans armes, sans arrière-pensée ; il y en a même qui ftninènent avec eux leurs femmes et leurs enfants. Je me sias même déjà demandé avec élonnement si nous n'allions )68tous voir le pèlerinage de saint Liévin.

— Tout cela ne dit rien, maitre Zoetaerde, le peuple se îvèt assez souvent d'une peau de mouton ; mais il y a un 3n dessous, et quand ce lion rejelle sa peau d'emprunt, il ord amis et ennemis, et va jusqu'à déchirer ses propres ilrailles. >

— Votre comparaison est vraiment charmante, messire n Steenbeke, dit Zoetaerde en riant; le peuple serait bien

I Magistrats chargés de rcudre la justice.

malheureux s'il était condamné à porter toujours la peau de mouton ; on ne laisserait pas le temps à la laine d'y croître.

— Dites ce que vous voudrez, maître Zoetaerde, il n'en est pas moins fort imprudent de convoquer la multitude pour la consulter sur ses propres intérêts. Elle n'y entend abscrioment rien, et ne connaît qu'une langue, la violence.

— Je crois que vous vous trompez cette fois-ci. Le Saga Homme y avisera.

— Je comprends : il va, contre le vœu de son souverain légitime, proposer l'alliance avec l'Angleterre. Et vous croyei que le roi de France soufTrira cela ?

— Eh bien, si cela ne lui convient pas, il n'a qu'à 6tt prendre son parti. Qu'il ne se mêle pas de nos aflaires, il n'a rien à y voir. Chacun chez soi !

— Vous comptez sans votre hôte, maître Zoetaerde; iciil est facile de parler étourdiment du roi et du comte de Flandre; mais s'il arrivait qu'une armée française de soixante mille hommes envahit notre pays, que feriez-vous?

— Eh ! qu'a-t-on fait à Courtrai, à la bataille des Eperon d'or? Ils étaient bien plus nombreux encore. Ce n'est pis que je sois partisan de la guerre, loin de là. Quand ma besogne est finie, j'aime à causer sous la cheminée, devantm bon feu ; mais peu importe ! Je suis dans la soixantaine, mor sire van Steenbeke, dans la soixantaine!, depuis la Saint- Liévin, et cependant je reprendrais encore mon goedendag (i) pour marcher avec mes jeunes compagnons au-devant de l'ennemi.

Messire van Steenbeke sourit d'un air demi railleur et dit:

(f) Le goedendag était une arme particoKère aox Flamtndf; c'était sorte de lance terminée par une pointe de fer, et son nom (Ult< 6on;our) lui venait du terrible salut qu>lle adressait k l'ennemi. P. De dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, a donné la première deacriptioB fldi^ de cette arme sous set différentes formea.

— Tout cela aiderait peu. La France est assez forte aujourd'hui pour écraser la Flandre d'un seul coup.

— C'est possible, répondit Zoetaerde avec dépit, et c'est co^ qu'il faudrait voir. Mais, dites-moi donc, messire van Steen , beke, que répondriez-vous si l'on venait vous dire : -^Vous^ allez cesser de vivre 1 et que vous fussiez bien convaincu vous même que vous ne pouvez échapper à la mort; si, dans do telles conditions, on vous laissait le choix de mourir de faim au milieu d'affreuses convulsions, ou de tomber les armes k la main sur un champ de bataille, que choisiriez-vous?

Cette question déconcerta visiblement messire van Steen-^ beice; il ne savait sans doute qu'y répondre, car il saisit roccasion de se séparer de son compagnon, au moment où ils arrivaient à la porte de la Cuve, et où il fallait se laisser entraîner par le flot populaire qui s'engouffrait dans cet étroit passage.

Quand ils eurent dépassé le pont du Jugement, messire van Steenbeke reprit, comme s'il savait oublié la question qui venait de lui être adressée :

- Qui vous dit que maitre Jacques van Artevelde , que vous nommez le Sage Homme, Dieu sait pourquoi, n'agit pas par ambition et ne soulève pas le peuple contre son souverain légitime, pour s'emparer lui-même de l'autorité pour quelque temps? Je dis: pour quelque temps; car le peuple a coutume de briser ses idoles dès qu'il les a hissées aussi haut* que son bras peut atteindre.

- Il y a une navrante vérité dans ce que vous dites là, '.

messire van Steenbeke, mais de deux maux choisissons le

moindre 1 Sauvons d'abord la Flandre de la famine, ensuite

Dous réfléchirons et nous aviserons. Vous pourriez me pré-

^iire que nonseulement un homme, — une idole du peuple

comme vous dites,— y perdra la vie; mais même que trente

ïï^'lie hommes disparaîtront de ce monde à la suite de notre I. â

tentative. £h bien, périssent trente mille hôihmes plutôt aiie de voir tout le peuple flamand descenôire dans fa tèmSb'é par la famine^ ou, épuisé et le sang vicïé^ s'êiiolër et ïaùj^ir comme une nation à jamais abâtardie)

— Ah ! vous croyez qu'il va vous parler àé iîiôj^eiis jllfopifa à chasser la famine ? Ûh que non ! il Va se déchdihèt Ht V^ surexciter contre notre souVerain; il va parler bieà Waut ite liberté, car la liberté, c'est le miel avec lequel on 'préhâ dâïâ ses filets le pauvre peuple, comnie un èssaîm <ié iSib^iihéi étourdies.

— Nous allons î'entenàre. Ouant a moi, j'ai àsSez'd''exj[^ rience du monde pour savoir que la liberté esl sans dcMlté une belle chose pour les gens qui ont mange; mfâls aUjûiiird'hui, c'est du travail et du commerce qu'il nous iTaut. L&'dù le peuple trouve, à la sueur de son front, une exfstéiiceàisiéé, la liberté ne se fait pas attendre. Si le Sage Homme né Voflh lait nous payer que de molâ, nioï, Pierîe il6é\hèvàè, khâhh) orfèvre et échevin àes tardions de là vitle'dè'Gèud, je^kni^ rais bien aussi m'aller placer sous le tilleul et faite VoT^ ({àe ta

liberté à elle seule ne sufTit pas à reinplir lé Vetibré tf&is

voyez donc comme la feylokè est encombrée ; il itiy i JW moyen d'y pénétrer. Venez Jpàr ici, on nous ïiwerâ bieû Jw»* sage.

La Byloke dans laquelle Àttevèlde avait cbnVèqué VàteeUiblée du peuple était une vaste plaine quadi'àii^ukit'é tôntè close de murs (i). Du côté de l'est s'élevait l'àbbàyô 3e h Byloke avec sa belle et gracieuse chapelle; ïôÛt aàp^se trouvait l'hôpital des frères et des sœurs de Ta Viô CottHùidl^ où étaient soignés une partie des malades dé la Ville.

Au centre de la plaine se trouvait un haut iiïteill %A ttiw duquel il y avait une sorte de tertre bordé dé jpIAtfèlif^.

(I) De Ik sans/ douie lui venait sun nom (beluik, local).

LE TRlB.yN DE GA^D. S9

Ciçux^fi^tfiOle se déroulait sur ce vaste empilement; vilement couvert de monde que ce n'est qu'à grand'- 'q^ eût pu apercevoir ça et là le sol au milieu de cette ^ntç cohue. Cependanton ne remarquait pasdedésorila fçiule; chacun semblait avoir cherché son çgal; car CQstmme niéme on pouvait s'apercevoir qu'une cercle avait guidé le peuple dans l'occiipatioiL des divers î m^loke. Tout prèsde l'abbayese trouvaitun groupe ^x de bourgeois vêtus de lon^ pourpoints de veloure 1 drap gantois, où dominait le noir çt le bleu foncé, aient de plus autour des reins une ceinture ayec le en cuir de Cordoue et une sorte de coutelas. Quels portaient aussi des manteaux tout ouverts d'i^n I se tenait le Sage Homme entouré de }a plus grande 3S écbevins de Gand, de marchands et de bourgeois .. Ils étaient occupes à s'entretenir avec le plus grand n attendant que l'heure sonnât. Plus loin, à l'angle ital çt le long d'une partie de la muraille du su^, rangées les corporations qui relevaient de la tlsseî : prè de renceinte du cloître de Sainte- Agnès s'étenes Foulons, et le reste de la plaine était occupé par pagnons des cinquante-deux petits métiers, i s'étaient néanmoins pas si bien divisés par rang tance que les limites entre les gens des diverses coris et entre celles-ci et les bourgeois notables fussent ;iblement dessinées; au contraire, il y avait une confluctuation qui semblait faire de toute la foule une iniforme, bien que chaque métier eût choisi son point îment à un endroit déterminé et reconnaissable. Perl'avait conseillé ni ordonné ces dispositions, mais les 2S métiers étaient tellement habitués à se réunir parée les compagnons de leur corporation, que même,

quand ils jouissaient d'une pleine liberté, ils ne pouvaient s'empêcher de le faire.

Un certain nombre de femmes et d'enfants, attirés par la curiosité, s'étaient aussi enhardis à assister à cette réunion. Ils étaient assis ou debout près des contreforts saillants du mur dont le faite était entièrement couvert de jeunes ga^ çons de différents âges. i

A voir ce peuple joyeux et animé, on ne se fût pas aperçu qu'il régnait un froid piquant; seulement les épais vétementsj d'hiver et le tilleul veuf de son feuillage disaient asse^: qu'on était dans la dure saison.

Le costume de tous ceux qui devaient gagner leur vie par le travail de leurs mains était à peu près uniforme. Un court justaucorps bien fermé leur venait à peine jusqu'au-dessus du genou ; leur ceinture était de rude cuir tanné, sans bourse, mais beaucoup portaient le coutelas, et un plus grand nombre encore des outils de leur métier, des truelles, des m8^ teaux, des haches et des crochets. Ils portaient, comme tooi les autres bourgeois, un chaperon ou cape de drap sur h tête et des hauts de chausses en drap qui leur montaient des souliers jusqu'aux reins. Les gens d'Ackerghem, de Boerfaem et d'autres paroisses d^Outre-Cuve pouvaient le plus souvent se reconnaître aux carreaux noirs et blancs qui étaient tissés dans leurs bas jusqu'à mi-jambe. Le vert, le rouge et le brun, tous très-hauts de ton, étaient les couleurs qu'on remarquait le plus dans le vêtement des hommes.

Les femmes des gens des métiers, ■— il n'y en avait pis d'autres à la Byloke, — portaient une longue robe de drap pourpre ou bleu qui leur descendait jusqu'aux talons, ua tablier de canewat ou étoffe grossière, et un capuchon da toile de lin bien blanche, reployé au-dessus et autour de la tète de mille façons diverses.

Trois heures tintèrent à la tour de 1 abbaye. Artevelde allait

LE TRIBUN DB GAND. 4t

s'approcher du tilleul pour gravir le tertre et parler au peuple, lorsque tout à coup une grande ondulation se produisit dans la foule à rentrée de la Byloke où s8 fit entendre un murmure confus de voix. C'était le chef-doyen des métiers, Gérard Denis, qui, en compagnie de son fils Liévin, arrivait sur la plaine et était salué par les joyeuses acclamations des ouvriers. Que ce bourgeois qui avait été banni pour la hardiesse de son langage, osât revenir dans sa ville natale et se montrer à la Byloke sous les yeux mêmes des échevins de Gand, c'était déjà pour eux un signe de puissance populaire et un présage de délivrance. Bien que Gérard Denis ne fût guère aimé auparavant et qu'il se fût mémo attiré, par son blessant orgueil, la haine d'un grand nombre, les circonstances lui donnaient une certaine importance aux yeux de la multitude qui l'acclamait triomphalement sur son passage.

Un observateur aurait pu facilement lire sur sa physionomie ce qu'il y avait de passions ardentes dans le cœur de Gérard Denis. Son front était haut mais étroit, quoique assez large pour accuser, sinon la grandeur et l'élévation de la pensée, du moins l'habileté en matière de calcul et d'intrigues; ses petits yeux noirs presque toujours à demi fermés pour voiler un regard de chat, ardent et louche, scintillaient d'égoïsme et de duplicité, tandis que ses lèvres minces, tirées en arrière par un perpétuel grimacement ou une sorte de sourire amer, laissaient deviner des instincts de haine et une orgueilleuse présomption. Il était d'ailleurs de taille moyenne, avait l'allure hautaine, et était plein d'affectation dans ses paroles et dans ses gestes.

Au lieu de se diriger vers l'endroit où se trouvait Artevelde avec les bourgeois les plus notables, Gérard Denis s'enfonça dans les rangs des compagnons des métiers, serrant cordialement la main à tous, et adressant à chacun en particulier un mot agréable. Ceux qui le connaissaient et

Ii'avaient pas oublié sa roideur d'Qutfefois^ éfçiiept 6tupé(î{|iJ|s de voir le chef-doyen si affable. l\ y en eut Q^èmo q^\ 8*^tredisaient ironiquement que Texil lui avçjt fait du ^ien.

Quand il arriva auprès des tjss^rands, de nouvelles ^t bruyantes acclamations retentirent. De toutes p^rts çjd saluait le doyen à grands cris et on répondait avec effumQU à ses poignées de main. Gérarc) Denis, après avoir r^cu^' avec un certain orgueil ces marques de \^ sympatl^^ pop^ laire, se dirigea vers Artevelde, comme pour lui dire :-r- Vous pouvez commencer I

Le salut d'Artevelde fut amical, mais bref; il avail dé^ dans la matinée parlé au chef-doyen. Il se contenta da )|ii adresser quelques mots en souriant et se dirigea inuaBédi9lt^ ment vers le tillleul.

Lorsque le peuple gantois vit au haut du tertre Artevelde qui semblait mesurer la plaine de son regard impasant un long cri de : — Vive le Sage Homme, monta vers le oM» ?t il fallut longtemps pour que reffervesccnce de la foui» 9e ealmât.

Celui qui, en ce moment, eût observé le visage d^ Gériifd Denis y aurait remarqué un sourire plein de fiel et d'epvî^. Le chef-doyen luttait dans son for-intérieur contre la \^j^ et la jalousie, et pour dissimuler ce combat, il souriait; il croyait sourire du moins, tandis qu'une expression d'an^ertume contractait seule ses traits.

Dès qu'un silence complet régpa sur la plaine, Artevelde éleva sa voix pénétrante et forte, et dit au peuf^, en aocompagnant ses paroles de gestes de nature k faire uue profonde impression sur son auditoire :

< Compagnons et amis,

p Beaucoup d'entre vous pensent que nous ne sommes réunis ici que pour chercher des remèdes contre la diset^

I4P. 7RI9UN ÇE^ aA|ID. 43

la^ 4%lep il fieti^ ipfoptunéç patrie ce qui lui leste ). Saoa pul ^vte, c'e9t bien )ii le premier l^ut que ons à alteîBdr^; piiais je vou9 çn coi^ure, aii^is, preidée plus baute cl^ l'œuvre ; de géant que nous allons MKire, il ne ff^ut P9$ seule^ient que la Flandre ait lily elle doit QVQir fiussi force et liberté pour pouvoir ) aou travail et ses droits contre tout arbitraire. r voua faire comprendre la force des mesures que je ipoaer dans le dessein de rendre à la Flandre, la •r et la gloire d'autrefois, il est nécessaire que j'exaec vous les causes de son abaissement d'aujourd'l^ili. nona, prêtez-moi toute votre attention! » ofond fiilence régnait dans l'innombrable foule; tous se fixèrent imperturbablement sur l'orateur; la puisapleur et Tbarmonieuse souplesse de $a voix avaient sreé une sorte d'influence magique sur les auditeurs, elde poursuivit :

pèreft possédaient de grandes et nombreuses libères avaient payées de leur sang et de leur or, ou les obtenues de généreux princes, en récompense de îlilé et de leur dévouement. L'industrie nationale est a liberté ; c'est un enfant qui meurt dès que sa mère •nne. Ainsi, si toute industrie en Flandre languit et si des piilliers de Flamands périssent de l'affreuse I la faim, ce n'est pas, selon moi, parce que nous us de laine anglaise, mais c'est parce que, en Flaniberté a délaissé son enfant, parce que le peuple n'a brce de proléger et de défendre son travail. »enez-vous de ce qui était autrefois : chaque çoramiande avait son droit écrit où se trouvaient netteloyalement définis ses devoirs envers le prince et les lu prince envers les bourgeois. Comte et peuple, chalait, sous le ciel bleu, Pi«u à témoin que ce droit ne

serait jamais violé (1). Mais aujourd'hui voilà que le droit des communes est devenu un mensonge, tandis que le droi) du prince dans les mains des rois de France s'est renfod de toutes les libertés qu'on nous a arrachées.

> Comment se fait-il que nous, les descendants de cexaffi ont été les premiers apôtres de la liberté en Occident, non nous soyons laissé river si lâchement de si lourdes chaiottl Le sang flamand se serait-il ebàtardi dans nos veines? Se* rions-nous un peuple déchu et devenu indigne de la liberlil Non, non, mes amis, les flls de la vieille Flandre ne soi pas des bâtards; ils sont victimes d'une infernale coospin* tion que je veux dévoiler à vos yeux; — mais aujourâtmi^ — je Tespère, frères, —aujourd'hui ils vont se lever, Hl vont briser leurs fers, saluer le lion gantois comme reoh blême de la délivrance, et par ce seul mot : Nous vonkmi ils feront tomber en poudre l'échafaudage sous lequel il tyrannie croit avoir enseveli nos libertés... »

Artevelde avait dit ces derniers mots avec une visible; aussi fut-il interrompu tout à coup par une sion de cris : Flandre au lion! Travail et liberté! qui, dei les points de la Byloke, montèrent, tonnants, vers le cieL

Bientôt le silence se rétablit, et Artevelde reprit la en ces termes :

t Qui nous a ravi nos libertés et par quels moyens t-oa étouffé en nous la jalouse vigilance avec la( nous les gardions? Ah! c'est une trahison séculaire, lâche intrigue de trois cents ans! La cour de France ai vu d'abord avec effroi les communes flamandes s'( et grandir, parce quelle craignait que nous n'eussions i

(4) Ces constitutions flamandes se nommaient heures ou )oyeu9U parce que, lors de leur entrée dans chaque ville importante, les •»... devaient eu jurer lub&ervauce en môme temps que les magistrats de lài mune.

muniqué aux autres peuples la soif de la liberté (1) ; plus tard elle eut en outre à envier notre richesse et notre prospérité. Elle a cru longtemps que la force du nombre pouvait nous écraser; mais elle a appris à ses dépens ce que peut un citoyen qui défend sa patrie, ses biens et sa liberté. Aussi longtemps que nos princes nous connurent, nous appartinrent, oomboe nous leur appartenions; aussi longtemps que les comtes flamands demeurèrent à Tabri de l'influence étrangère, la Flandre fut invincible; rien ne put nous arrêter sur cette route de la prospérité et du libre développement que nous nous étions ouverte. Mais quand la force et le courage font défaut à la tyrannie, elle a recours à la trahison et à la félonie. Ainsi en fut-il avec nous. Les rois de France, par on calcul infernal, n'épargnant ni corruption ni violence, ont fiiit venir à Paris les enfants de nos comtes; ils les ont élevés an gré de leur ambition, dans l'ignorance de la langue et des mœurs de la Flandre ; ils ont abâtardi le sang flamand dans leurs veines et en ont fait des courtisans français, prêts à travailler à la grandeur de la France, fût-ce au prix du bonheur de ces sujets dont Dieu leur avait confié la défense (2). Ah! que c'était chose aisée de nous extorquer nos libertés, dès qu'on le faisait au nom de princes que nous respections, en mémoire de leurs aïeux!... Mais tout cela était encore trop lent; les blessures des communes se cicatrisaient vite parce qu'il y avait une vitalité énergique dans ce corps. Prince et peuple étaient encore unis, sinon par un sentiment d'afîec-

(f) • Les gentilshommes français regardaient la guerre avec les communes d4f Flandre comme soutenue pour une cause qui leur était personnelle : ils savaient que dans chaque ville de France les bourgeois soupiraient après cette liberté dont ils voyaient les Flamands en possession. » Sismonde de Sismondi, Hi»t des Français, année 1326.

{%) Ce système d'abâtardissement des princes flamands commence en 120>. Nous roieudrons plus l'in et à plusieurs reprises sur ce point de notre histoire*

Uon réciproque, du moins par de communs ia^réto. Il fallait briser ce lien : on sema la discorde et Témeute; on ^i^a y^iui à tour le peuple à rencontre du comte et le comto à Vi^ contre du peuple : la haine naquit, et avec elle la 4^^îi|î^ ^ l'épuisement.

> C'est alors que, sous le manteau de l'amitié, kft r^ 49 France attirèrent nos comtes à Paris et les y 9reat VraUl^^iit ment arrêter, pour les contraindre à sceller de leur fCiMiiiiai^ tre honte et notre esclavage. Savez-vous, frères, al 9^^{^ tombeau de notre liberté, si elle pouvait moiifif ? A V%ék dans les cachots du L(»ivrel C'est là que le comte Foiriiip signé la cession de la Flandre WaHonne; c'est là que )e ç(hi# Gui a sanctionné la honteuse paix de Helun; c'est 1^ f||9 )p comte Robert de Béthune a souscrit à l'infàqiç tr^it^ 4'Ii^ quité; c'est là qu'aiyourd'hui notre comte IjOuîs a vefiojm la suzeraineté immédiate de la France sur la Flandieî ^'|g là qu'il a Uvré de nouveau à la France les villes d# Ûlh» Douai et Qrchies; c'est là, en un mot, qu'il a juré V%Béii# sèment de nos franchises (l)!

» Depuis ce dernier attentat, on n'a pas seulement fioHlé W pieds tous nos privilèges, on nous a aussi été l'énergie 9kKf^ saire pour faire jamais quelque effort a&n de lecgoqiMf l'héritage de nos pères. A la bataille des Eperons d'or (3), Il France avait découvert ce qui faisait notre force : la hsnih geoisie flamande y avait écrasé la chevalerie française 1 1^

(I) • Tout ce que Pemnd de Porloga^Goy de Dunpierre} Robert de BéUmi^ et Low de Nevers tTiieDt autrelou «coordé mx rois de FriBce, 9ii Ict^ naient éuaienest pritemùen, le jeune oonte Louis lentifia. U te iHflS < forcé de s'encager ptr «nnent à remettre les rCnes du fourcfiMiMSl 4f i Flandre à des commissaires roftwii tontes les fois et aassi longltwyp plairait à Sa Majesté le roi.

11 fat condamné par le roi à anooler peu à pe« les Iftertét «ft flmf>iii% •anvegarde dn pays. • Lent, p. Stt.

(t) Cette bataille ent lien en 4S0S. Voir tons les historiens.

LÉ TBtBtJN BEGAN». 4T

I fMMTÀtet lés coimntiiïês, non ^r la Violence, mais Hl^. n ëa M ëiûsi; rkf^t fôM^B jetés sans défense Hfe déè h)i6 de Fi1Éih<^; ils piïmit faire de nous ce ouiiilènt, et ils recuéiffîreïit ainsi le fmit de cent<;ua- Ès éé séduc^<yns exet^éè^sut àos coàifôs et é'infàmes

MIÛ8 fafiut lyîehtôt fecd^n^Ure que mêâiie ces libertés ùftes ([{û^oh tioùs avait laissées n'étaient plus que des igfeis pour ttos maîtres, te roi Edouard d'Angleterre îHt* dè<contestèr à ï^hilippe de Valoîà ses d4*oîts à Théèe la èsôiironne dé France; nofùt n'avions rien à voir Btte quèftrelle, et néanm^ns le roi de France ft>rça notre è feite arrêter éh Ffettdre, contre toute lot et im% lô5 teirdhands anglais ipour les jeter idans îes prfeoni nce. Hélas! la Flandre a été l'innocenlle victime de <^l feX^oIéffce; \é roi Edouard, par représailles, à înlîerdit rtafîon de ta laine anglaise pour la IPlandrè; il a fait » nos côtes par des vaisseaux armés; il a fet^mé s(>A nos draps, transporté l'entrepôt des laîïïes en Hollande ité îes peuples voisins à nous ravir notre industrie, si lossibîé (l). n y a un an que ce coup nous a frappés, et, fe voyez, la plus affreuse famine règne par toute la ret

u'a fait notre comte qui, par sa faute, aVail attiré imi au^sur la Flanfdre? Sur le conseil de la France, il con- 1 unfe assemblée ^des communes à Bruges ; en appa- , on devait y rechercher les moyens de faire revivre strie flamande. Trahison! On s'efforça d'y circonvenir éîégués pour obtenir de plus larges concessions en fale la France. Un seul citoyen, — ah ! c'était un bour-

t^uts î*' de Flandre, h la suggestion de Phîlippe, flt arrêter en uo is les Aoq'IuIs qui se trouvaient eti Flandre. » SisthôitÙi» tin. 1S35.

48 LE TRIDdN DKOAND.

geois de Gand ! — osa y élever la voix pour démontrer qu'il fallait rétablir les bonnes relations, entre la Flandre et l'Angleterre. Celui qui disait cela, c'était un chevalier de renom qui, durant quarante ans, avait loyalement servi ses princes, et qui même avait été Tami intime du comte Robert de Béthune. Tout cela ne put le mettre à l'abri de la trahison et de rinjustice; un ordre du roi de France jeta le maréchal de Flandre, le vieux Seghers le Courtraisien, dans un cachot du château de Rupelmonde (t). Vous savez ce que Gand a fait pour obtenir la liberté de son noble citoyen. Le comte repoussa longtemps les supplications de nos députés, et enfla, quand il fut touché par nos prières et peut-être aussi par le sentiment de son injustice, il nous dit, comme s'il eût fait une généreuse réponse : — Allez à Paris et demandez au roi qu'il y consente ?

» Lâcheté! abjection! Une commune flamande doit aller plaider à Paris pour le droit d'un de ses bourgeois! S'agenouiller devant l'étranger, le supplier de faire justice comme si c'était une faveur (2) 1 Voilà à quelle profondeur nooi sommes tombés, amis et compagnons; eh bien! nous sortirons glorieusement aujourd'hui de cet abîme d'humiliatloQy^ si le sang de nos aïeux coule encore dans nos veines et ai nous osons nous rappeler ce que nous sommes : des Flamands et des Gantois (3) 1 >

A ces mots, un tonnerre d'acclamations éclata dans loi airs. Au milieu de cette explosion tumultueuse et entboo-j

(4) La réunion dont nous parlons ici eut lieu à Bruges, le S juilleCllAl Sur la captivité de Seghers, voir GenSf Histoire du comté de Flandre, p. Mj et suiv.

(5) Voir les Comptef de la ville de Gandy an. ISgT-ISSe. (8) u Artevelde était rbonime le plus éloquent et le premier orateur de i

temps; soit qu'il parlât au peuple ou fil un discours dans une réunion dt[ sonnagt>s illustres, il étonnait, surprenait et séduisait ses auditeurs. ^DM^"^ Appendice aux Mémoires sur la ville de Gand. — Gand} ISie.

Aiaste, il était impossible de comprendre distinctement les clameurs de la foule. Seulement on entendait çà et là le cri : Flandre au lion! Travail et liberté! dominer tous les au très.

Sur ces entrefaites, Gérard Denis disait, avec un sourire présomptueux, à ceux qui Tentouraient :

— Voilà de belles paroles, mais ce ne sont que des paroles. Si e'est par là qu'il faut sauver la Flandre, il n'en sortira pas grand'chose.

Peu de personnes avaient entendu cette raillerie du chefàoj&ù, parce que chacun reportait déjà toute son attention sur ce qu'allait dire Arlevelde, qui reprit ainsi :

c Compagnons, je vous ai parlé longuement des causes de notre abaissement. J'avais une raison particulière d'en agir ainsi. Il y a à Gand beaucoup, oui beaucoup de bourgeois qui croient que nous n'avons pas le droit d'agir contrairemeot aux traités scellés du sceau de nos comtes... >

— Ce sont des Léliardsl Nous les mettrons à mort! s'écria une voix sauvage.

Celte clameur féroce fit visiblement une pénible impression sur Artevelde, car il pencha la tête sur sa poitrine, eomme s'il eût été accablé par une grande tristesse. Mais tout à coup il promena de nouveau son regard calme sur la plaine et poursuivit :

« De quelque part que vienne cette opinion, je la respecte. On nous rappelle notre devoir. Mais est-ce nous, bourgeois, qui avons oublié notre serment pour violer le droit du prince ? D'où vient donc que nous, nous avons perdu tous nos droits? Non, non! chaque fois qu'un traité a été signé dans les cachots du Louvre, ce furent nos comtes et non pas nous qui méconnurent le solennel serment! Hélas! je n'accuse pas nos malheureux princes ; d'abord abâtardis dans leur sang, puis domptés par la violence, ils étaient, I. 4

50 Ll TBIBUN OB OÀND.

autant que nous, les victimes de la force brutale et de la trahison.

> On parie d'obligations que nos comtes auraient acceptées en notre nom. Mais ces obligations ne sont d'aucune valeur; elles ont été arrachées par la violence à des prisonniers; leur existence atteste Ikniieuse ambition de la France et i^on un devoir qui nous lie. Vous qui contestes notre droit, admettez-vous donc qu'un peuple libre et viril doive se laisser condamner à Téternel servage, par resp^t pour des traités qui ont été conclus entre le geôlier et le bourreau? Admettez donc aussi qu^m assassin qui met le couteau sur la goi^e d'uq voyageur et lui fait donner son argent, a un droit légitime à la possession de cet argent I fil si cela ne suffisait pas pour donner aux plus méticuleux la convicUoD de notre droit, j'ajouterai qu'il y a une loi à laquelle ne peuvent échapper ni princes ni peuples, une puissance si grande que les païens grecs en avaient fait une divinité qui dominait toutes les autres : c'est la nécessité. Et cette nécessité, c'est de sauver la Flandre avant que la famine en ait foit un désert t

• J'ai établi notre droit, compagnons; je vais maintenant vous parler des moyens de le faire valoir. Sans doute, vous vous étonnerez de leur simplicité ; mais j'espère qu'en mèaie temps vous en comprendrez la merveilleuse puissance. Voici donc comment j'entends que la Flandre aura travail et liberté»

> Avant notre abaissement, toute la puissance des communes consistait dans notre admirable organisation militaire; on savait en Flandre qu'il ne suffit pas d'un cœur pour aimer la liberté, mais qu'il faut aussi une arme pour la défeadre. Eb bien, compagnons, demain matin, que ehaqn* bourgeois de Gand apporte en plein soleil son goeâeudagf son arbalète on son épée; qu'il renouvelle connaiasaae»

» vieux amis de dos pères, et qu'il les mette en bon 1 commune fournira à ses frais une arme aux citoyens }. Chaque quartier sera, comme autrefois, organisé itaines et dizaines, sous des centeniers et dizainiers; e de toutes les forces de la commune de Oand, on quatre chefs et un chef suprême ou capitaine gêné- 1 choisira le peuple (1). Nous aurons de cette façon é en une fois la puissance sur laquelle s'appuyaient ■es. Au premier appel, nous nous lèverons comme un I fer entre la tyrannie et nos libertés; on ne signera >lre esclavage dans les cachots du Louvre ; non, non, t que sur nos cadavres et dans le sang du dernier id que la Uberté pourrait suoeomber... si elle n'était seau-phénix qui chaque fois sort de son tombeau avec ces nouvelles!

nme premier acte de la commune libre de Gand, nous ns solennellement, sous le ciel de Dieu, que nous re- )us les traités arrachés au Louvre à nos comtes, comme es fruits de félonie et de parjure ; de Gand, nous faitentir par toute la Flandre le cri de liberté et de déli- , et je vous le dis, parce que je le sais bien, de tous nts du pays le cri : Flandre au lion ! Travail et linous répondra comme le signal du réveil. Bruges et sont prêtes ; elles n'attendent que notre appel fra-

i l (compagnons, quand la Flandre pourra lancer ainsi le mille hommes sur ses frontières, on y regardera à m avant d'oser montrer une muselière au fier lion f îs que nous serons devenus forts, il nous appartiendra [

Mcvddc leur fit comprendre que le peuple, menacé dans ses droits et iouslo joug de l'étranger, devait prendre des mesures pour la défense iberU'8, et iioninicr des capitaines de paroisse pour rétablir l'organisailiUire tombée eu désuétude. » /. de H^intw, y. 33.

ie mettre en avant nos exigences, et de les faire valoir contre tous ceux qui ont méconnu nos droits. Non-seulement il faut qu'on nous rende toutes nos libertés, mais encore il faut que la Flandre wallonne revienne à la patrie commune ; oui, compagnons, avec Taide de Dieu, nous délivrerons Lille, Douai et Orchies du joug de l'étranger. Voilà pour la liberté et la puissance ; voici maintenant pour le travail et le commerce...

» Les rois de France et d'Angleterre se préparent à se faire une guerre sanglante et acharnée; Tépée de la Flandre pèsera lourdement dans la balance. Même désarmé et affamé, le peuple flamand inspire encore de Teffroi ; vous savez quels efforts inouïs les deux priaces ont faits pour conserver ou gagner notre alliance. £h bien, nous proclamerons que la Flandre est un territoire libre et neutre, dont les habitants ne se déclarent ni pour ni contre la France, ni pour ni contre l'Angleterre.

» Nul de nous n'ignore que le comte de Gueldre, au nom du roi Edouard, a déclaré vingt fois que la prohibition qui frappe la laine serait levée sur-le-champ, si les Flamands voulaient s'engager à ne pas combattre dans les rangs français contre l'Angleterre. Si pareille proposition a été faite à la Flandre endormie, combien ne se hâtera-l-on pas d'accepter la même offre de la Flandre réveillée ! Il y aura du travail et du commerce en abondance; car, tandis que les autres peuples iront s'épuisant dans une longue guerre, nous travailIeroDS en paix et en sûreté au développement de notre industrie (1). Ainsi, si nous voulons la puissance et la prospérité, il nous

(I) Avuc la haute raison qui le (Ustinguait, sa perspicacité dans les prévinions de l'avenir, et la profonde in<elligcucc des vrais iiitéi'éts de son pays'' coni|>ril que la prospérité de la Flandre dépendait de sa neutralité, de s»a attitude |»)s.sive au milieu de la guorrc qui menaçait l'Europe. » B. Fan HM' rtbeke, cité par foiain, examen ifitigue, etc., p. 96.

'faut faire respecter notre neutralité, avec courage et persévérance. Nous ne provoquons personne, nous n'attaquons personne; mais, quelque soit le peuple, quel que soit le prince étranger qui mette le pied sur notre libre sol, qu'il soit pour nous un ennemi, et qu'il éprouve ce que peut le lion de Flandre (1) !

» Voilà, compagnons, le conseil que vous m'avez demandé; si quelqu'un de vous connaît unimeilleur moyen de sauver la Flandre, qu'il le dise ! »

A peine Artevelde fut-il descendu de dessous le tilleul, que le cri : Vive le Sage Homme! Travail et liberté î monta vers le ciel comme une immense acclamation. Ces joyeuses clameurs furent répétées à plusieurs reprises et se prolongeaient toujours, bien qu'un autre orateur fût sous le tilleul, et de la main réclamât le silence.

Cependant Artevelde était retourné à sa première place, et y recevait les félicitations des échevins et d'autres personnes notables. Ghelnoot van Lens se jeta à son cou en riant et pleurant à la fois. Liévin Denis avait saisi la main d' Artevelde, et, la tête penchée, frémissait d'enthousiasme et d'admiration.

L'orateur qui était monté sur le tertre, sous le tilleul, après Artevelde, était Gérard Denis. Il se passa un assez long temps avant qu'il se fît dans la foule assez de silence pour qu'il pût se faire entendre. A la fin,, cependant, chacun porta les yeux vers le chef-doyen qui attendait avec quelque impatience. Il commença d'une voix nette et distincte, mais qui n'avait rien de cet accent qui remue les cœurs. Au contraire, la passion donnait à ses intonations quelque chose de dur, et il n'était

(1) «Ed la fin fust l'accord que Flamens se dobvoient tenir tout quois en leur lieu, et garder le pays que nul n'y enlrasl.» Chronique du xiv siècle en pa (oii Rouchy. Recueil de Buchon, p. 668.

64 LB TAIfiUN DE GAND.

pas rare qu'elles dégénérassent en cris discordanls. Il parla eu ces termes :

■ « Compagnons, ce qu'on vient de vous dire peut être au I fond très-beau; mais, à mon sens, cela n'a qu'un défaut: ' 80U8 l'apparence d'une grande énergie, il n'y a là que faiblesse et appréhension. La commune de Gand, le pays de Flandre, doivent avoir d'autres moyens de punir les oppresseurs des peuples. Que ferons-nous, par exemple, si notre comte veut revenir? Nous remettrons-nous à caresser le tyran, et nous laisserons-nous derechef museler par ruse? Ramperons-nous de nouveau sous la main qui nous a flagellés ? Délivrons d'un coup la Flandre de ses oppresseurs. Qu'on déclare le comte déchu de la couronne; nous choisirons ensuite un prince à notre gré. £t puis, il y a à Gaod beaucoup de gens qui sont connus comme ennemis du peuple, et qui ont toujours conspiré avec le comte et la France. U faut arracher cette ivraie; ce sont là des serpents qtii baveraient bientôt leur venin sur notre liberté. Le peuple a faim ; eh bien, qu'on confisque les biens des Lèliards, et qu*on eu distribue le produit au peuple souffrant; de cette façon du moins il pourra attendre que la laine qu'on nous promet arrive Jusqu'à Gand... •

Ces paroles éveillèrent parmi quelques petits métiers, et paruù les foulons, des acclamations qui finirent par s'étendre jusqu aux autres corporations.

Encouragé par ces marques d'assentiment, Gérard Denis éleva do nouveau la voix :

« £i je nVnteuds pas ici parler du magistrat de Gand qui s*e»t fait complice de nos iNTans pour bannir un bourgeois qui a\^it parle avec une courageuse franchise. Je ne dis pas cela (lour moi> car je suis âer davoir été victime de mon inKMir du pe«i|]4^; mus nous Itisserons-Dous commander I«r des hommes qui ont si lâchement violé le dimt de boar-

LE tRli3UΫ bK «AND. 55

geoisfe ^ntoise danis la ^et^soiine de votre chëf-doyén? Arrièi-e tous ces cbùiards î Le peuple dôltèe choisir des échevins qui aient dù courage et osent risquer, pbui* la cotniiiutie, leur vie et leuir ïbrlUne ! Vous allez rétablir Tancieniie ôrgénisation militaire? C'est bien. Mais si vous voulei que totit né se irédiii^e l[)ias h un itnpuisèaht biàvkniagé, choisissez un chef suptême qui soit digne de voué côthmaildét ; un homme au cœur d'airain, âti bras de fer, qui ose aller en âvaùt sans hésiter. Ah ! si vous étiez assez imprudents pour remettre le pouvoit au^ mains de ceux qui cachent la peur qui les domine soUS le nom de prudence, vous succomberiez bientôt sous votrle propre faiblesse. JTort , non , le chef de la commune gantoise doit être un homttie qui ne craigne pas, s'il le faut, de verset son propre sang et lié s6ng des autres pour la libétté dii peuple. C'eist le cbhîiéil que je vous donne î •

Le pélijilë sSè retoit à applaudit* énergiquement l'orateur qui dôscêttdiàit du tertre, ttoh pas qu'il approuvât complètement ses paroles ; mai& Gérard avait parlé de liberté, et cela suffisait. D'ailleurs, la foule était telletoent surexcitée, qu'elle eût peut-être accueilli aussi chaudement .tout autre orateur. Il n*en faut pas moins reconnaître que, dans les petits métiers de Gand, il y avait beaucoup de gens qui, aigris par de longues souffrances, partageaient entièrement le désir de vengeance du chef-doyen.

La nuit commençait à tomber ; il se produisait déjà pâtmi les gens des métiers un certain mouvement, comme si ttn grand nombre d'entre eux se préparaient à quitter la Byloke, pensant que tout était fini; mais tout à coup un grand Silence se fit sur la plaine. Artevêlde së trouvait de nouveau SOUS le tilleul ; il reprit la parole en ces termes :

« Amis, écoutez-moi encore un instant; l'assemblée ne peut se séparer ainsi. J'ai entendu avec joie que maitre Gérard Denis est d'accord avec moi, au fond. Sur les moyens de

relever la liberté et Tindustrie de la Flandre; mais, tout en rendant hommage à sa courageuse résolution et à son profond amour pour le peuple, je ne puis, selon mon sentiment et dans Tintérêt du pays, approuver tout ce qu'il vient de vous dire.

» Je reconnais, comme principe éternel et incontestable, que celui qui blesse violemment les droits d'autrui, ne mérite pas lui-même la liberté, et qu'il est même son plus grand ennemi. Loin de moi la pensée d'appliquer cette loi à mon courageux ami, mailre Gérard Denis; mais j'ai entendu tout à l'heure sortir, — Dieu soit loué ! ce n'était que d'une seule bouche, — des paroles qui m'ont fait frémir d'anxiété ; il me semblait voir un glaive sanglant menacer la liberté ! Eh quoi! le premier usage que nous ferions de nos forces reconquises, ce serait de recourir à l'oppression et au meurtre, comme moyen de substituer violemment nos idées à celles de nos concitoyens ? Si nos ennemis nous pouvaient conseiller, c'est assurément à de telles violences qu'ils nous exciteraient. Ils nous diraient: Versez mutuellement votre sang, épuisezvous par la haine, l'intolérance et l'arbitraire, et quand, après de longues dissensions, après de fatales guerres civiles, vous vous affaisserez anéantis, nous viendrons poser le pied sur votre poitrine haletante et nous jetterons un regard ironique et railleur sur cette multitude insensée qui ne sait pas que l'union est le boulevard de la liberté. Mais en voilà assez sur cette idée erronée; je sais que la commune gantoise en jugera comme il convient à des bourgeois qui sont convaincus de leur force et de leur droit (1). ( > On a demandé ce que nous ferions si notre prince légitime

(I) « Van Artcvcldc le premier sentait la nc^cossilé d'appuyer son pouvoir naissant sur la justice et la raison. • Edio. Le Glay^ Hist. des comtes de Flandre, t. ii, p. 413.

LB TRIBUN DB fiAND. S7

revenait è Gand ? S'il revient comme comle de Flandre et non comme général français, s'il consent k défendre avec nous la libre neuLratilé de ta patrie, eli bien, nous l'accueillerons avec joie et respect ; nous lui apprendrons à parier flamand; nous en ferons un Flamand ; nous lui ferons oITrir, par soixante mille sujets armés pour le servir, une couronne qui vaut bien la couronne de France pour celui qui la saurait porter avec courage. N'oubliez pas, compagnons, que le

^Hmie Louis JI éiè onmicni: <:

!Q l-Yance par viulenco et contre

^^B|êde son père, et qu'on !

l'y a élevé pour qu'il n'upprilpas

^^^■bpon naître tels que nous sommes (1). N'oubliez pas

^^^^^^^e le sang héroïqi

le de nos anciens princes i;oule

^^^^^^ines. S'il veutW|

Hjacher dula France et devenir

^^^^^nandre, pour Ufl

Hu rhi>nncur de la Flandre,

^^^^^Bfélcvfl non^H

^^Wdc et

^^^^^H)te comte^H

^^^^He d'iinG arm>>e t/d'an-

^^^^Miée t'trangère dans

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^^^^Hfc énergie. Alors en-

^^^^H veut

^^^^^■ts du prince

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^^^^^ns ennemis. Prenez

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^^Sr^r 'rr-'oTfiAjd^l

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entre l'étranger et nous^ pour que nous fassions peser notre faaine sur lui et que nous dissipions ainsi nos forces. Ne ,vou8 y laissez pas tromper! Portez plus loin vos regards pour déoouvrir qui agit secrètement derrière tout ceia^ et au profit de qui sont concertés tous ces attentats contre "nous.

» Quelques-uns pensent que le magistrat de Gand doit être renouvelé. Pourquoi cette injure à vingt-six de nos plus puissants concitoyens, que vous bénissiez encore hier pour leur généreux dévouement dans ce temps d'afTreuse disette? Pourquoi se montrer injustes vis-à-vis des descendants deceux qui, les premiers en Flandre, ont uni la chevalerie avec la bourgeoisie et ont fait par là de notre pays l'admirable modèle des peuples libres et justes ? Seriez- vous ingrats maintenant et oublieriez - vous que ceux-là même qu'on veut bannir comme indignes, se sont toujours trouvés à votre tête quand il s'est agi de combattre pour la liberté et les droits du peuple? Non, cela n'est pas possible.

» Les échevins des Parchons ont banni un poorter de Gand. Ils l'ont lait d'après les lois établies. Ces lois étaient injustes, mais les juges ne l'étaient pas. C'est à nous qu'il appartient de changer et d'améliorer ces lois arbitraires.

» Au surplus, j'ignore ce que chacun de nos échevins pense sur ce que nous allons entreprendre, mais je me porte garant du sincère amour de la plus grande partie de notre magis- ., trature pour la Uberté.

» Tout déploiement de force quand il est inutile devient .nuisible; cela aigrit les esprits et prépare la ruine des meil- ( leures causes. C'est pourquoi je m'oppose à toute violence... » ' —Et l'es Lèliards, ces iàchcs esclaves de la France î s'écria la même voix qui avait déjà interrompu l'orateur. Laisserons-nous passer l'occasion de faire justice de toutes leurs trahisons?

LE TRll^U]^ UB âAflÔ. $9

Ài'teVeldé m parut t^èâ fbrt ému de dette interpeiiatfbn pâsdfonnée; il ne tourna méihe pas leà yeux du côté d'où elle lui était vende, et y répondit avec un parfait sangfroid, comme si l'objection eût surgi de son propre esprit.

> Quant à ce qui concerne les Léliards, je dis que la commune n'a aucun pouvoir ni aucun droit sur les opinions de ses membres; elle n'a le droit de punir que les actions seules quand elles portent atteinte à l'intérêt général. ïl y a des lois; ne sonl-elles pas assez sévères? oh peut eh augmenter la rigueut; et il appartiendra aux échevins des Marchons de faire justice des attentats contre le pays et la liberté, comme de tout autre crime.

» Comprenez-moi bien, mes amis, si vous suivez môii conseil, le vieux 6and donnera uU exemple qui excitera l'admiration jusque dans les siècles les plus reculés. Nous allons briser totités tios entraves, élever la liberté sur un autel inébranlable, chasser là famine et planter en terre cent mille goedendags bien ferrés, pour notre commune défense. D'autres peuples, moins accoutumés que nous à la liberté et au droit, répandent pour un tel résultat des torrents de sang et s'agitent comme des tigres déchaînés, jusqu'à ce que la liberté, sortant mutilée et souillée de la lutte, leur inspire à eux-mêmes du dégoût î Nous, au contraire, nous étouffons la servitude par ce seul mot : Nous voulons! Nous nous couchons esclaves opprimés, nous nous levons bourgeois affranchis ; — et pour accomplir cet effort de géant, il ne sera pas porté un seul coup, proféré une seule injure! C'est ainsi que la délivrance doit être annoncée feur la terre natale de la hberté et de la puissance populaire !

» Un mot encore. Maître Gérard Denis, dans son énergique allocution, vous a dit que le capitaine général que vous aurez à choisir doit être un homme au cœur d'airain et au bras de fer; un homme qui, s'il k' laut, buch.' xccovv son

sang et le sang des autres... En efTet, mes amis, s'il le faut; mais sinon, non. C'est sans doute ainsi que Tentend maître Denis. Son conseil est donc un sage et bon conseil que je vous engage à suivre : choisissez un tel homme pour guider vos phalanges, vous ferez bien. Néanmoins, je crois nécessaire de vous rappeler ce que sera votre capitaine général, en tant que gardien de la loi. Il siège de droit au conseil avec les échevins de la Keurey mais ne vous abusez pas sur rétendue de son pouvoir : pour tout ce qu'il veut faire ou ordonner, il est soumis à la décision de ce même banc échevlnal; il est votre chef pour la guerre, mais il n'est pas le chef de la commune ; il doit, comme le dernier des citoyens, obéir aux décisions du magistrat de Gand.

> On a dit aussi que les pauvres compagnons des métiers avaient encore longtemps à soutTrir avant que la laine qu'on nous promet arrivât en Flandre. Mes amis, je vous apporte une bonne nouvelle : un certain nombre de riches poortersy dont plusieurs sont ici présents et au milieu de vous, verseront demain des sommes considérables dans la caisse de la commune; le montant de cet important secours dépasse tout ce qu'on oserait espérer. Dès demain matin, les jurés des métiers iront au domicile de chaque ouvrier, et donneront ce qu'il lui faut pour attendre gaiement avec sa femme et ses enfants le retour du travail et le réveil du commerce! Demain matin aussi^ une députation partira pour Anvers, ira auprès du comte de Gueldre et de là à Dordrecht, pour y acheter, aux frais de la commune de Gand, toute la laine qui pourra se trouver à l'entrepôt. Cette laine sera distribuée aux bourgeois à titre de prêt : on la paiera en des temps meilleurs (1).

(I) « La oie des métier» fut au comble lorsque l'adminis! ration communale

LE TRIBUN DE GAND. 6t

• £t maintenant, amis et compagnons, étes-vous prêts à soutenir au prix de votre sang et de votre bien, en toute rencontre et en tout péril, les magistrats et les capitaines que vous allez élire? consentez vous à tout ce qu'on veut entreprendre pour notre délivrance? Eh bien t faites comme mol : levez la main vers Dieu en signe de serment de foi et d'union fraternelle ! >

Il serait impossible de décrire ce qui se passa dans la foule, quand Artevelde, la main levée vers le ciel, parut implorer d'elle la délivrance de la patrie. Sous le charme de sa voix puissante et persuasive, l'assemblée haletante avait écouté sa parole, en versant silencieusement des larmes arrachées par une profonde émotion ; mais au moment où l'orateur lui-même arracha cette multitude à sa muette admiration, des milliers de mains s'élevèrent à la fois vers le ciel, des clameurs enthousiastes planèrent sur cette foule ondoyante comme les flots d'une mer agitée. Ce furent des trépignements, un tumulte, une agitation, des cris incessants de : Vive le Sage Homme ! Travail et liberté î Flandre au lion ! Ce mouvement était si grand qu'on n'y pouvait plus rien voir ni entendre.

Artevelde, pour se soustraire aux hommages de ses concitoyens, s'était rendu à l'abbaye de la Byloke, - Comme il faisait presque nuit, de nombreux groupes de peuple quittèrent bientôt la plaine pour rentrer en ville par le pont du Jugement. On pouvait, aux cris de : Travail et li- ]\ berlé! que poussait la foule, mesurer la distance qu'elle avait

pQ C' ^inl la résolution patriotique de faire \ei premiers achats de laine à ses risquef rtp^riU.

• ' Ils firent une convention provisoire d'après laquelle les Gantois obtinrent h permission d'acheter de la laine à renlrepùl de Dordrcclil. » Lenz

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