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paircouruê; et au bout de peu de temp», ce même cri plana comme une nuée d'orage sur la cité entière.
Dès qu'Artevelde eut quitté le tilleul, au milieu des applaudissements unanimes, Gérard Denis s'était glissé à tra-vers les rangs épais du peuple, et avait quitté la Bylohe, sans même avertir de son départ son fils Liévin.
Le chef-doyen se trouva ainsi en tête de la foule qui s'en retournait, et put gagner promptement et sans encombre le pont des Frères-Mineurs où il passa la Lys. De là il traversa le Kauter, sorte de prairie où s'entre-croisaient de nombreux sentiers. Bientôt il tourna l'angle de la Bue dujouTy et aper. eut dans une sorte de pénombre la Walpoort, dont les épaisses murailles et les hautes tours se détachaient massivement sur un ciel à demi envahi par les ténèbres.
La Walpoort était une des entrées fortifiées de Gand (i); aux deux angles extérieures se dressaient deux tours colossales reliées entre elles par les murs d'un vasie et grossier édifice, sous lequel on avait ménagé l'ouverture de la porte. C'est là qu'on conservait les engins ou machines de guerre de la ville^ tels que la grande arbalète de Gand, les batistes, les catapultes et les béliers. Les ribauds de ..la ville, avec leur roi ou chef, y demeuraient avec la charge de veiller sur l'arsenal. Ces ribauds, qui n'étaient qu'au nombre de vlogtquaire, formaient la seule troupe soudoyée que la ville de Gand tînt à son service en temps de paix. Quand l'armée .entrait en campagne, les ribauds avaient pour mission d'escorter les chariots qui portaient les vivres et les machines de guerre; mais, dès qu'ils revenaient à Gand, leurs devoi» changeaient; ils étaient chargés de la police des cabarels borgnes, des maisons de bain et de tous les lieux mal famés^
(I) Ce( te porte trait pour destination spiH^iale la conserfatioii dci eofiDi dcb machines de guerre de la viUc.
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delà surveiUaneedlesmeadiante^ des vagabonds, desvoieurset des assas^ns; en Ueitiot^ toûseeux qui ne jouissaient pas du droit de bourgeoisie;, tombaient de ce chef sous le droit des ribauds (1). Par la nature même de leurs fonctions , les ribauds se trouvaient du matin au soir, et souvent même pendant la nuit, dans les tavernes et les maisons où Ton débitait de la bière; ils étaient renommés comme les plus intrépides buveurs de Gànd, mais en même temps comme les plus joyeux compères, toujours disposés à rire, à chanter et à boire. Leur chef portait le titre de roi, t ire qui avait sans doute été jadis attaché à celte charge par moquerie, mais qui, à répoque dont nous parions, était reconnu et consigné oiBclellement, même dans les lettres échevinales et autres documents publics.
Gérard Denis entra sous la voûte de la ff^'alpoort et alla frapper à gauche à une lourde porte bâtarde. Un ribaud lui ouvrit et il demanda :
— Ton roi, maître Muggelyn, est-il ici?
Sur la réponse aiïirmative du ribaud, le chef-doyen ajouta :
— Mêne-moi auprès de ton roi, j'ai à lui parler.
Eq même temps, il glissa une pièce d'argent dans la main du ribaud, qui le conduisit avec empressement par un obscur escaUer de pierre. Là, il passa une porte et dit :
«Item au roi des ribauds et k ses vingt-quatre compagnons. » yoïvComytcs itla tille dff Gand, 1337-38.
" Lt garde des bagages est confiée à une troupe de joyeux compagnons en ïî^que blanche qui se rallient autour d'un drapeau de canewact (toile grosùoredoot on faisait Uc^^sacs). Le chef de ces ribauds est Muggelyn le roi. » ^, p. Î93.
« Daos sa chronique de )307, l'abbé de Saint-Marlin désigne par le nom de fihaudi des hommes d'armes entretenus par lA commune pour le maintien <le l'ordre pubUc... Les magistrats de Tournay rendirent, en 4338, une or- ^ionuance qui attribue au roi des ribauds certains pouvoirs... U était chargé, entre autres, de la perception dô l'impôt sur les maisons de prosti« i<iiiou»cfco<iw, Hist. de fouruay, t. 4, p. 293 et i94.
— Entrez là, maître; vous y trouverez le roi.
Le roi des ribauds était assis au fond de la chambre, k côté d'une grande lampe de fer^ sur un mauvais escabeau, et s'occupait de rapiécer soigneusement une vieille paire de hauts-de-chausses. Une lourde cruche se trouvait devant lui sur une table, et à côté de cette cruche un grand verre vide,
Cet étrange roi portait sur ses traits les traces irrécusables d'une vie de désordre et de tous les excès de la débauche. Son nez et ses joues étaient d'un rouge vif, marbré va et là de taches de pourpre; un rire hébété, dépourvu de sentiment et d'intelligence, donnait à sa physionomie un cachet repoussant, tandis que son front bas et surplombé et ses yeui presque fermés trahissaient une basse et' avide duplicité. H était du reste de haute taille et robustement constitué.
Dès qu'il reconnut le chef-doyen, il s'écria sans quitter sa besogne :
— Eh î maître Gérard Denis, qu*est-il donc arrivé, pour que vous veniez rendre visite au roi des ribauds dans sa cour de la Walpoort? Prenez donc un escabeau et asseyezvous.
— Eh bien, Muggelyn, dit le chef-doyen, ce que vous m'avez prédit ce matin près de la Ketelpoort, s'est réalisé.
— Ah ! je le savais bien I On va élire des capitaines, n'estce pas ?
— En effet 1 ce ne serait rien encore, mais il y a quelques imbéciles à Gànd qui veulent choisir Jacques van Artevelde pour capitaine-général! Que vous semble-t-il de cette incroyable stupidité?
— Ah! ah! maître Denis, peu m'importe, je vous l'assure, qui sera capitaine-général, et m'est avis que le Sage Iloaune remplirait peut-être mieux cette charge que tout autre.
— Mais, Muggelyn, c'est un homme timide, qui craint tout et reculera devant le premier danger.
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— Bah! croyez-vous vraiment cela?
— Sans doute; il vient de faire à la Byloke un discours duquel il ressort évidemment qu'il n'a pas lenergie nécessaire pour se trouver à la tête d'une commune telle que Gand.
— C'est ce qu'il faut voir, maitre Denis; et après tout, qu'est-ce que cela me fait à moi?
— Comment^ Muggelyn, ce que cela vous fait? Si vous étiez convaincu qu'on va mettre en jeu la prospérité et la liberté de la commune; si vous saviez qu'un fourbe ambitieux égare le peuple pour se mettre lui-même au-dessus de ses concitoyens, ne vous lèveriez-vous pas avec indignation et ne travailleriez-vous pas à sauver la patrie?
— 0ht maitre Denis, dit le roi des ribauds d'un ton railleur, je ne me lèverais toujours pas avant d'avoir raccommodé mes hauts-de-chausses.
— Allons, allons, reprit Denis, vous ne parlez pas selon votre cœur, Muggelyn. La patrie demande que tous les bons citoyens veillent et travaillent à faire échouer un dangereux attentat, et vous, vous ne refuserez pas votre concours à l'accomplissement de ce devoir sacré.
Le roi des ribauds regarda le chef doyen en souriant à demi d'un air iro lique, et répondit :
— Ah! maître Denis, comment voulez-vous que le pauvre roi Muggelyn se mette à parler de la liberté et de l'honneur de la ville de Gand, alors qu'il en est à ravauder ses hauts-dechausses et qu'il est mélancoliquement assis depuis une heure el demie devant un pot vide? Je suis en dette depuis six mois au moins envers l'hôte du Cerf, près du beffroi ; j'ai déjà essayé de le payer en belles phrases sur la liberté, la gloire ella patrie, mais le ladre ne veut pas de cette monnaie-là. La grossière ironie et l'abject égoisme avec lesquels le roi des ribauds accueillait ses paroles, causèrent un vif dépit à Gérard Denis. Il attendait mieux de l'intelligence et de la
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finesse de Muggelyn, et il était tout décontetia&oé de he voir ôucun moyen de donner à l'entretien la tournure (jU'il eût souhaitée.
— Ainsi, Muggelyn, dit-il, il est inutile de réclamer votre fipt)ui au nom de la patrie et de la liberté ? Il parait que ces nobles mots n'ont pas de pouvoir sur votre âme?
— De tous les liiols que Thomme prononce, répondit le roi des ribauds, il n*y eti a pliis que qualire que je cobîpreiiile bien ; ce sont : argent, dés, femmes et vin. Et encore oubliépais-je bien les trois autres pour le premier, car, avec celui- Ih, il n*est pas difficile dé se procurer le rfesie. M&ii4, ibditre Denis, pourquoi tant de détours pour en venir à ce que Vous voulez me dire? Voyons, parlez franchement : après tout, vous n'êtes pas venu me trouver en ma Cour de la Walpoort pour m'entretenir de semblables niaiseries !
— Sôil, dit le chef doyen avec dépit, vous n'êtes t)as Gantois, Muggelyn ; par cbhséquent la gloire et là prospérité de notre ville he vous doivent pas toucher de bien près] iliiis il en est iaiitrement de moi. Mon cœur bat d'indignatiKm quand je vois qu'on veut sacrifier à son ambition le bonheur de sa Ville rtëtale, et je suis résolu a n'épargner ni argent ni peines pour l'aire triompher la bonne cause.
— Je commence à comprendre, dit Muggelyn en souriant
— Et puisque vous tenez peu aux belles phrases, vous ne me refuseriez apparemment pas votre aide, s'il y avait trente livres à gagner?
En entendant ces mots, Muggelyn étourdi laissa tomber les hautâ-de-chausses de dessus ses genoux, et une flamme étrange brilla dahs ses yeux.
— Je n'ai pas bien compris, dit-il.
— trente livres, répéta Denis, mais sous la condition que la commune soit sauvée.
— Trente livi'cs! grommela le roi des ribauds;
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— Appointements doubles et vingt-quatre suppôts en plus! ajouta le chef-doyen à sa première promesse, en déposant une poignée d'argent sur la table.
— Voilà qui s'appelle parler î s'écria avec joie le roi des ibauds en se levant et en serrant la main de Denis. C'est nerveille comme mon esprit s'est ouvert tout d'un coup; je comprends maintenant tout à fait ce qu'il vous faut. Voyons donc. On va élire des capitaines de paroisse, comme je vous Tai prédit ce matin; ie capitaine qlii est choisi par la paroisse Saint-Jean est de droit capitaine général (1), cela a toujours été et cela sera encore ainsi. Vous, tîlaitrë béhiâ, vous habitez la paroisse Saint- Jean ; vou^ y êtes le plUâ riche bourgeois^ de plus chef-doyen des liiëtiers de iâéild, pUissiahl; par vôtre influence personnelle, par voire parenté, pér vos aihls; on connaît votre patriotisme; votre bàtihls^tilétit l'attesté assez. l'en cohdus que, ëh droit etéà rëison, vous devriez devenir capitaine général; iiiàis, par liièlheur, il y à dans cette taètcie paroisse Sall4t-Jeàn un hbWmë que Vé\is né l)(iùvéz souffrir (2), un vaurien, un hypocrite, lin trompeur ambitieux, un séducteur du peuple, un tr&itre, un ladre, qui se nomme Arlevelde et qui court girànd'bhâhce d'être élu capitaine général. C'est bien ainsi, n'eât-ce pas, maître Deiiis? Oh! je comprends parfaitemeht l'affaire !
Le roi des ribauds se mit à rire avec une béâleisatiàraction comme un homme convaincu dé la dissimulation de ses paroles, et qui veut montrer qu'il ne se fait pas du moins illusion à lui-même. Ce rife fil ïtionler la rougeur dé la honte au
(*) « Les bonnes gens de Gand furent convoqués dans leurs paroisses respcctn.^ a l'fffci d'iélii-o cinq capitaines {hdofdrhan'îi). Le capitaine lie la paroisse ^*ii!t-Jcan avait, eu celte qualité, le commandement en chef des forces coiii- "îiina'.cs, sous la surveillance des écheviiis de la Kcure. » Xfns, p. 280.
'•î'Gmrd Peoys éîait bn etilietnl {H^ftouiiel d'Ârtcvelde. » Edg. Gens, "wl. dû comté de FlavdrCji, 11, p. 134.)
front du cheMoyen; celui-ci se contint néanmoins et répoih dit avec un sourire de commande :
— Eli oui ! c'est à peu près cela.
— Quand élit-on les capitaines de paroisse? demanda le roi des ribauds?
— La veille de sainte Pharaïlde, au dire des échevins qui étaient à la Bybke,
— C'est donc dans six jours ! Le temps est court, maître Denis.
— La récompense en est d'autant plus belle, Muggelyn.
— Au fait, vous êtes un homme généreux, et à de parettles conditions, je passerais à travers le feu pour vous rendie service; car, voyez- vous, maître Denis, la commune me donne une solde qui suffirait bien à m'engraisser de fèveset de navets en ma cour de la Wàlpoort; mais elle a ouUiéque, de voir les autres boire et ripailler du matin au soir, est d'an très-fàcheux exemple. C'est pourquoi je suiscondanméànvauder moi-même mes hauls-de-chausses et à mourir deeoif durant cette agréable besogne.
— Aidez-moi à préserver la ville des attentats d'un ambitieux et, si nous réussissons, rien ne vous manquera pour mener à tout jamais joyeuse vie. Vous avez beaucoup dlafluence sur le peuple, vous connaissez l'opinion de la [^upnl des compagnons des métiers, et jusqu'aux secrets des br milles... Eh bien, mettez tout cela en œuvre pour âim échouer Télection d'un séducteur ambitieux. ]
— Et pour vous faire élire.
— Si Artevelde, par ses intrigues, ne me ravit paseek quoi j'ai droit, personne autre que moi ne peut être élu.
— Et messire van Steenbeke?
— Ne vous inquiétez pas de celui-là, Mug^lyn, c'est lë/iard avéré. ^
— n a pourtant beaucoup d'amis, et des plus puissauts.
— Peu importe : nous n'avons rien à cfSindre de ce côté.
— Fort bien, mais voyons donc ce que nous pourrions exécuter? •
— Ah I je m'étonne, Muggelyn, que vous puissiez faire une semblable question. Il vous faut sortir sur-le-champ, courir de taverne en taverne, et vous efforcer partout d'édairer sur leurs véritables intérêts les bourgeois que Ton égare; il faut aller trouver vos connaissances et mettre en campagne tous ceux sur lesquels vous avez quelque influence. Il faut dire à chacun ce qui s'accorde avec sa pensée favorite, et faire en sorte que tous les poorters soient convaincus que le choix de l'ambitieux Jacques Artevelde serait préjudiciable aussi bien à la commune qu'à chaque citoyen en particulier. Caressez l'opinion de l'un, effrayez l'autre sur ses intérêts...
Ici Gérard Denis s'arrêta et regarda avec défiance et colère le roi des ribauds, dont les traits étaient contractés par un étrange sourire.
— Çà, Muggelyn, s'écria Denis, pensez-vous mériter votre argent en vous raillant du chef-doyen des métiers ? Ou me serais-je trompé, et n'êtes- vous qu'un lourd hâbleur qui se croit influent et n'a pas même assez de sens pour compren- ^ ce qu'il faut faire quand il s'agit d'ouvrir les yeux du peuple?
— Quelle mouche vous pique ainsi tout à coup, maître
Denis? dit le roi des ribauds sans sourciller. Moi railler!
Par saint Liévin, je vous admire, au contraire : vous êtes
; ^ssé maître dans l'art d'éclairer le peuple sur ses intérêts!
l Esl-ce que je ne vous comprends pas? Je dois aller partout
-! *re et prouver que Jacques van Artevelde est un ambitieux
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trompeur; que c'^st dans un intérêt égoïste qu'il agite !c peuple, et qu'on serait bien sot el bien fou de se laisser se* duire par un pareil biibleur?
— Il faut dire aussi qu'il n'a pas d'énergie, Muggelyn, ex qu'au premier da^fif^r il abaqdonn^rait la commune.
— Qu'il tient isecrètement avec le^ Léliards, et veut faire choir le petit ouvrier plfjs bas encore qu'il n'est tombé?
— Ab t Muggelyn, il faut y aller avec prudence. €e n'est certes pas à vous, qui avez de l'expérlenee, que je dois apprendre que, pour sauver son paya et la liberté, il ne faut pas être assez enfant pour regarder de trop près aux moyeqs qu'on emploie pour le succès d'une bonne cause.
— • Compris, maître; aui^ léîiards je dirai qu'il a le sesvet dessein de désbériter notre eoipte et de confisquer les biens des chevaliers.
^ Oui, Muggelyp; et aux partisans de l'Angleterre, vous direz qu'il a offert le pays de Flandre au roi Philippe, sien voulait le faire maréchal de Flandre.
— C'est cela même. Aux partisans de la France, nous dirons qu'il veut vendre la Flandre à l'Angleterre. Inutile, maître Denis, de me parler plus longuement de tout cela : le moyen que nous allons employer est aussi vieux que le monde, et il faudrait n'être né que d'hier pour ne pas le connaître. Celui qui en est victime appelle cela calomnie et diffamation; maiç, au fond, ce n'est qu'une arme dont il faut se servir quand l'ennemi est trop l^aut et tropf puisant... Il est bien entendu, n'est-ce pas, que je dois dire de vous tout le bien possible, et prouver que vous seul à Gand possédez assez de courage, de riciiesse et de patriotisme pour être capitaine général avec honneur et profit pour la commune. Ce n'est pas, au surplus, bien difficile ; car, à ne vous point flatter, maître Denis, il ne vous manque rien poipp faire ua digne et surtout un habile général. Hais |1 y a une seale
Lf! TRIBUN DB 6AND. 71
chose qui me chiffoni)^ : pensaz-vQ\]s qu'on nous croira, moi et mes émissaires, quand nous débiterons toutes ces impos* tures sur le compte du Sage Homme ?
— Que ceja ne vous arrête pas, Muggelyn. On ne croit pas précisément aux paroles; mais elles font chanceler Topinion, elles jettent la défiance dans les esprits, et, en tout cas, elles détruisent la sympathie qu'on portait à Thomme. Six jours, e'est peu, en effet; mais pour i^n homme comme vous, Mpggelyn, ce temps doit suffire à démasquer un fjurl)e et à le ipontrer à tout le monde tel qu'il est.
«-C'est bien, maître; je ferai mon possible. En atten-» dant, j'espère que vous ne dormirez pas non plus de votre côté : vous 9vez tant d'amis et de connaissances qui ont intérêt à vqlre élévation 1
— N'ayez de cela nul spuoi : le courage et l'énergie sont des qualités qui ne me sont pas aussi étrangères qu'à l'ambitieux que nous allons combattre. Maintenant, Muggelyn, hùtez-vous de mettre votre chaperon, et ne perdez pas un instant. Demain, à la tombée de la nuit, je reviendrai; et si je puis m'apcrcevoir que nous avons gagné du terrain, je vous apporterai un nouveau renfort de courage,
— C'est là le principal, maître Denis, dit le roi des ribauds d'un ton expressif; on a une influence égale à la quantité de vin par laquelle on peut appuyer ses paroles.
— Ainsi, à demain, Muggelyn; faites de votre mieux, et que Dieu vous garde!
Le roi des ribauds prft la lampe et éclaira le chef-doyen jusqu'au bas de l'escalier. Quand il fut de retour dans la chambre, il murmura en riant :
— En voilà un qui n'est pas un mince hypocrite! Mais que m'importe? Quand ce serait le diable, au fait! C'est une vache grasse qui est venue dans ma prairie et qu'il faut traire. Bien, très-bien ; c'est un office auquel nous nous en-
tendons. Trente livres ! Ah I Muggelyn, quelle vie cela ferait! Mais, mon cher ami, cette fois-ci, ce n'est pas pour ton bec. Il serait plus facile de boire la Lys à sec que de faire élire le chef-doyen capitaine général... Et pense-til que le roi des ribauds soit assez sot pour travailler ouvertement à calomnier un homme qui, dans cinq ou six jours, le pourra faire et défaire, et le chasserait probablement du pays? Non, non, je plumerai bien l'oiseau sans cela; il me parait assez aveugle pour croire tout ce que je lui raconterai. En tout cas, allons voir ce que pense et dit de tout cela
le bon peuple
A ces mots, le roi des ribauds ceignit son épée, assura son chaperon sur sa tête, s'enveloppa d'un vieux manteau de drap brun, et descendît le sombre escalier pour se rendre au centre de la paroisse Saint-Jean*
Dans la rue de l'Eglise, non loin de Saint- Jean (l), une maison nouvellement bâtie semblait indiquer déjà, par la prétention de sa façade, la vanité que commençaient à moo-
(1) Aujourd'hui, Téglise Saint- Ravou et la cathédrale de Gand. Celte églitt fui consacre e le 17 mai 941. Ce fut lorsque l'empereur Charles- Quiiit eutfitt abattre Tancieune église de Saint-Bavon pour construirn la citadelle, quelt coilégiale de Saint-Bavon Hit transférée à l'église ^aint-Ji>an, et que ccU^ ci changea de nom. (VuiâiN, Guide de Gandj p. 471.) Tout ce que lunaêit sons de l'église et de la paroisse Saint -Jean s'applique donc à l'église et k II paroisse actuelles de Saint-Bavoo»
trer, à Gand, certains bourgeois enrichis. On ne pouvait la nommer un steen, et cependant un étranger ne l'eût jamais prise pour la demeure d'un bourgeois; elle avait, en efTet, une apparence hybride. Bien que Tédifice fût construit de lourds blocs de pierre et s'élevât à une hauteur imposante, il ne faisait pourtant que reproduire les formes traditionnelles des maisons gantoises, car les fenêtres s'ouvraient très-bas sur la rue afin que les chambres de devant pussent servir de magasin ou de boutique , et la façade offrait de nombreux ornements qu'on ne rencontrait pas dans les véritables steenen. Cependant, aux deux angles du bâtiment, on avait imité, par une saillie en maçonnerie, les dram' mers ou tourelles qui flanquaient les demeures des chevaliers, avec cette différence pourtant, que les tourelles surplombaient moins en dehors de la façade et n'étaient pas percées de meurtrières.
Cette habitation devait évidemment appartenir à un bourgeois rempli de vanité, voulant se donner une résidence féodale, mais qui avait été empêché par une sorte de pudeur de s'affranchir entièrement des limites imposées par sa condition sociale. Il en résultait que cette maison offrait un mélange du style noble et du style bourgeois ; elle n'y gagnait pas en élégance, car elle était comme surchargée d'ornements de mauvais goût qui, plus que tout le reste, prouvaient que le propriétaire avait eu pour but unique de surpasser ses voisins en luxe et de faire par là parade de sa richesse. Au-dessus de la porte brillaient les armes de la corporation des tisserands, un lion d'argent en champ de gueules flanqué de deux navettes d'or, et sous l'écusson on lisait en grandes lettres : Gérard Denis, maître tisseur de kâne,
A côté de ce bâtiment bizarre, s'élevait la belle église de Saint-Jean, surmontée de sa tour massive et entourée de son 1. a
cimetière^ ^ bien que, des fenêtres de la œaifion de Gérard Denis, la vue plongeait presque perpendiculaûrement sur les tcanbes et sur Tossuaire , composé de quelques eentaines de c^nes maçonnés dans le mur de Téigflisew
L'intérieur de la mmson faisait la même impres^ioii qua [fettérieur : les magasins de devait étaient eacoiid)ré6 de jpièees de drap dé toute couleur et tte teitt priK> dans les appartenents de «derrière tout resplendissiait de riehesae :les sièges étalent reeiMiv)eFtB de euir de Cordoue ^u de velmua et |;ami6 de elenis dorés; les tables et les autres neuUes offratent^ns lentes leurs parties de charmanieaet délkatas scfilptures.
QâeSques Jolurâ aptes la téonion de ta B^loke^ Liévi» Deeis ae tirdttvttft aVée À isifè^e dans TaiTière-pièce de ieur opulente demeure. Tout ce qui entourait cette femine de masim simples contrastait étrafljgteniëiit «iVéc son mèdestis t^ostume et ses alhirtô véritablement l)^|f)eofiBes. Bleii qti'e)le ooai* mandtft en maftressé dattô t;éte fiëuA, en l'e6t ftotôt pHsé lM)ur une servante assise strr tm si€<ge r^étieinènl sculpté; sons ta cheminée, elle filait du lin, tandis qoe^on fîb, assis à ttne tsible Hoû loin d'iule, était occupé à relever des covnpteis.
— Qti*il est fcteirreùx, Liétm, «ît la mère, -^e tu aiéb été à t'éooië Au iiiagister de ïa ville Saifït-Bavon 1 Bien peu de dei*cs, sur ina foi, ^ëvèAft aussi gentiment écrire et aus prestement calctiler que toi ; et nous pouvons bien en reaisrèter le erel, dôr «i tû rie soîgnais pas les affaires de ia ©aiëon, c'en serait bientôt fait de nous. Ton père,-^deve<iulMi dfe vanité, — ne «'inquiète plus de ce qnd se fait icii
— Pourquoi donc le ferait-il, ma mère? répondit Li^rifl. Tbute sa vie il a pris peine et souci, n'ést-il pas juste qu'il ée repose en'fin, pursqu'après tout je suis d^à à même de iè remplïtoer?
— Jç n*ai jamais rien vu de pareil en ma vie! reprit la mère. Il s'en va à la By^ofte, parler et discuter sur des clioses QaH ne connaît pas plus que mon rouet. Il a gagné son argent par un rude labeur; ne vaudrait-il pas mieux qu'il çn profitât, sans courir encore après les soucis et les crèveeœur ? Maïs non, il faut qu'il se fasse bannir comme un criminel, e( cela pour avoir le plaisir du franc-parler sur des affoires qui ne nous regardent pas.
-* 0 nia mèret vous me pariez toujours ainsi, mais c'est
Kur plaisanter^ n'est-ce pas ? N'est-il pas du devoir de tout n poorter de se rendre utile à la commune, quand îl le peut? |(on jfère a maintenant du temps et de Fargent de reste; (jue^urrait-il faire de mieux que de travailler au b!énH§ti*e général?
■ — Je sais, Liévin, qu'on est fort mal venu auprès de toi, quand on ne dit pas de ton père tout le bien imaginable. Éèfa te ait honneur, mon enfant; mais moi, vois-tu, je le connais depuis si longtemps, je sais si bien tout ce qu^il a et tout ce qu'il n'a pas en têtel Mieux vaudrait que tu me prêtasses aide pour le guérir de ses folles idées, car sois sûr qu'au train dont il y va maintenant, il fera de plus lourdes sottises encore que celles qui l'ont fait bannir de la commune.
— Non, non, ma mère, vos craintes ne sont pas fondées; mon père est sans doute un peu vif et prompt dans ses déterminations, mais il ne manque pas. non plus de prudence et de sagesse, et s'il lui arrivait encore de se mettre en péril, ce ne serait jamais qu'à cause de Tardent amour qu'il porte à son pays et à la liberté : or c'est là un louable dévouement...
- Ta t ta I ta ! dit la mère Denis en haussant les épaules, je ne sais où vous allez prendre les mots, vous autres, pour enjoliver toutes ces folies. Dis-mof, par exemple, pourquoi
depuis six jours ton père est sur pied du matin jusqu'au soir et s'échappe après le souper, comme un voleur, pour passer des nuits entières hors de la maison. Ses yeux sont tout eil'arés, et il s'endort de lassitude partout où il s'assied. £t tu crois que c'est uniquement par amour pour le pays qu'il êe fatigue ainsi et compromet sa santé?
— C'est que, voyez-vous, ma mère, il y a de grandes choses en jeu, vous devez le savoir. La ville entière court avec le même acharnement : il faut veiller à ce que le peuple ne se trompe pas dans ses choix, et à ce que les capitaines de paroisse soient de dignes et courageux citoyens. Dans une heure, tout le monde connaîtra le résultat des élections; eh bien! tout rentrera dans le repos et la tranquillité : les temps d'élections sont des jours d'agitation et de passion.
— Eh 1 Liévin, s'écria la mère avec surprise, que ta es encore naïf, mon enfant 1 Sais-tu pourquoi ton père use ses jambes à battre le pavé, et n'a pas fermé l'œil depuis cinq nuits ? Il s'imagine qu'il sera élu capitaine de la paroisse Saint-Jean.
— Capitaine général? dit Liévin d'un ton incrédule.
— Capitaine générait oui, sans doute, répondit la mère : je te demande si ce n'est pas là une folle espérance, puisque personne ne peut l'être que maitre Jacques van Artevelde? Ne le dit-on pas partout dans la paroisse?
— Ce que vous dites là de mon père est impossible, ma mère. Ce n'est pas qu'il ne soit capable d'occuper ce poste aussi bien que tout autre, ni qu'il n'ait pas le droit d'obtenir cette marque de la confiance générale; mais il sait sans doute que nul autre que le Sage Homme ne sera nommé. Après tout ce qui s'est passé à la Bylokey le doute n'est plus permis à personne. Si nous habitions l'une des quatre autres paroisses, j'admettrais moi-même sans peine que mon père
pût être nommé capitaine; mais capitaine général! soyac sûre, ma mère, qu'il n'y songe même pas.
~£t moi Je te dis, Liévin, qu'il grille d'être élu I II ne t'en parle pas, à toi, car il t'aime beaucoup et sait que cela t'attristerait; peut-être pense-t-il aussi que tu commences à voir à fond les choses. Moi, au contraire, il me regarde comme une innocente cervelle, et il me dit par-ci par-là un mot qui me fait voir facilement où le bât le blesse. Pourvu seulement que, dans son inconséquence, il n'aille pas dire ou faire des choses qui irriteraient à bon droit le père de Veerle !
— Oh non 1 ma mère, dit Liévin en soupirant tristement; cela n'arrivera pas.
— Qui sait, Liévin ? Mais qu'il s'avise de gâter les choses de ce côté par sa folle étourderie, et il verra à qui il a affaire! Je suis lasse de toutes ces lubies, mon enfant; il faut une fin à tout. Depuis que nous avons quitté notre vieille boutique de la rue Longue de la Monnaie^ pour venir, bien contre mon gré, demeurer dans ce steen^ notre maison est devenue un enfer de mécontentement et de chagrin. Ton père est malade, Liévin; il a la fièvre en tête, et, si je puis le guérir, bon gré malgré lui, je n'y manquerai pas.
Tout à coup Liévin se leva vivement de son siège, et prêta roreille avec surprise à une voix qui dans la boutique adressait de grossières paroles à la servante; mais avant qu'il eût pu faire un pas pour s'assurer de la cause de ce bruit, apparut dans l'arrière-pièce un personnage qui s'avançait hardiment et se disait à lui-même d'une voix brusque:
^ Ah çà! il parait que mon ami Gérard n'a pas appris à ses domestiques les égards qu'on doit à un roi. Me faire attendre au milieu de ces maussades pièces de drap ! Encore, si c'était en compagnie d'un pot de vin ! A propos de vin,
m'est aviQ qu'à cette heure le chef-doyen doit avoir une furieu3e soif; si la gorge ne lui brûle p^s en ce moment, je tiens qu'il pourra se garder de boite sa vie durant...
Liévin et sa mère considéraient avec une sorte de curio* site mêlée de colère, l'homme qui, tout en gromqielant et le poing appuyé sur la hanche, s'approchait d'eux eu lr3>uchant.
— Que voulez-vous de nous? demanda Liévin d'un ton ^i n^ontrait assez que la visite ne lui était nullement agréable.
— Ah! ah 1 s'écria l'autre en ricanant, aurais-je chàQge de peau sans m'en douter, pour qu'on ne reconnaisse plus le joyeux roi des ribauds?
— Au fait, que désirez-vous? répéta Liévin.
— Si je ne me trompe, vous êtes le fils de moa digne ami Denis, dit le roi des ribauds en continuant de ricaner; donc, votre père n'est pas céans?
— Non, non! s'écria la mère; il n'est pas ici; si vous avez à lui parler, revenez frapper à la porte dans une couple d'heures.
— Ahl vous croyez que j'ai besoin de lui? reprit Muggelyn à demi-ivre. C'est lui qui a besoin de moi. Je vais prendre un siège, ma chère dame; mais, en attendant que votre mari revienne, je boirais volontiers quelque chose ; car j'ai gagné une soif terrible à courir et à faire rage pour noire ami. Remplissez bien le pot, je boirai deux fois à votre santé.
Ma douce amie est sans pareille ; Odc ne fis bouche si vermeilte, Si jolis yeux....
Holà! apportez le pot! J'ai le coeur à la chanson; je vais vous la dégoiser sans point dé faute; cela fera passer k temps.
. LE TRIBnn DB GAND. t9
Peix4^ l^iK lef ()eipj: maip^ sur les hanches^ et elle as^er âei c^^z eiUe le roi çfe$ ^ibauds avec grand renjures, guaad die vit tout à coup son fils pâlir et [mde colère. £Ue se contint et s'approcha de Liévin calmer; mais le j^U^e ^loçaoïe cria avec une race rée à Muggelya tout ahuri :
mud, tu es venu ici sans permission et tu y restes ^otre çré. Sais-tu quelle peine est réservée à ce^ui î ainsi la demeure d'un libre poor^er de Gand ? , oht dit Muggelyn en plaisantant^ est-ce là le vin loins la bière que vous me baillez ?
ne s'agit pas de plaisanter ici, poursuivit Liévin, et >us le répéterai pas deux fois. Partez sur-le-champ lis chercher des témoins de ce qui se passe. Ainsi, tfuggelyn, si vous ne tenez pas à ce que les échej Parchons se mêlent de Taffeire, décampez au plus lous laissez en paix.
bien ! gardez votre vin, et puisse-t-il tourner en vi- Mals laissez-moi au moins me reposer un instant; aux jambes, jeune homme; cela vient d'avoir couru Ite maudite élection de votre père... Aïe ! aïe î II deen me faire cadeau d'un fauteuil comme celui-ci, ère.
jne homme irrité ne put se contenir davantage, et 'efforçant de se dégager des bras de sa mère : i ! vil ribaud, nous verrons si tu peux impunément un citoyen ganlois dans sa demeure 1 Encore un et je te fais jeter à la porte! Va-t-en, te dis-je! i! par saint Liévin? s'écria le roi des ribauds en se vous êtes encore plus intraitable que l'hôte du Cerf beiïroi i Moi qui ne pensais qu'à m'ébaudir un ins- 1 attendant le retour de notre aoai Denis! Il parait 18 n'entendez pas raillerie, jeune homme 1 Soit; cha-
80 LB TBIBUN DB 0A5D.
cun est maître chez soi ; il n'était pas nécessaire de faire de si grands yeux pour me le remettre en mémoire. Dites à votre père que le roi des rlbauds, Muggelyn, l'attendra ce Boir à sept heures, dans la cour de la Walpoort. Je lui rendrai dûment le vin que vous m'avez si généreusement offert I Je vous salue, et Dieu vous garde 1
A ces derniers mots, le roi des ribauds avait déjà regagné la porte de la rue et descendait le perron en trébuchant k chaque marche.
Dès qu'il eut disparu, dame Denis se répandit en exclamations et en apostrophes violentes à l'adresse de Timpudent ribaud. Liévin ne disait mot : il avait posé la tète dans sei mains, et, muet, plongé dans de douloureuses réflexions^ I 8e penchait sur son livre de comptes.
Lorsque la mère, par un torrent de plaintes et de OMnaces, eut allégé son cœur du poids qui l'oppressait, eUett à son fils avec amertume :
— £h bien, Liévin, que dis-tu de cette visite? N'6it-I pas bien honorable pour nous qu'un ribaud s'en vieflBS céans se réclamer de ton père comme d'un ami, et tnli notre maison comme on fait d'une taverne ? Quand je te disais, que grâce à sa sotte vanité, il tomberait de mal en pii^ j'avais tort, n'est-ce pas? Voilà le chef-doyen des métiers il Gand qui court avec des ribauds ! Il y a de quoi en mourir ds honle 1
— Ma mère, ce que cet ivrogne a dit est faux! s'écria lit* vin en relevant la tète. Que mon père connaisse le roi ribauds, il n'y a là rien d'étonnant; mais qu'il soit avec Mj sur un pied de familiarité, je le nie; c'est impossible 1
-* Tant mieux 1 je désire que tu ne te trompes pas; que signifient donc les paroles du ribaud affirmant qal couru pour l'élection de ton père?
Ll TRIBUN DB 6AND. 81
)re à hii de courir à propos d'élection pour qui il veut;
til besoin pour cela de la permission de mon père*
t puisqu'il attendra ton père à la Walpoort à sept
^ Ton père va donc quelquefois dans cet infâme re-
3 ribauds? C'est beau pour un homme issu d'une
morable famille! mais qu'il revienne à la maison, je
eral d'importance; je lui dirai nettement son fait,
ettre tout sens dessus dessous. Je lui apprendrai à
i capitaine général et à hanter les ribauds t
» vous emportez pas ainsi à l'avance, ma mère, dit
ivec douleur et d'une voix suppliante; nous deman-
I mon père lui-même ce qu'il en est, et vous verrez
impudent Muggelyn ne savait ce qu*il disait. Pour-
ipçonner mon père sur une parole étourdie d'un ivro-
>U8 n'aurons pas longtemps à attendre, car les élec-
ivent être à peu près terminées... Ecoutez, la porte
: voici mon pèret
rvante entra dans la chambre et dit :
litresse, maître Jean Galevoet, le doyen des tisseurs
1, est là.
iez-le d'entrer, répondit dame Denis avec un mé-
îment visible.
rvante s'étant retirée, elle dit à son fils :
Galevoet est encore un de ceux qu'il faudrait enfermer
ice de Saint-Jean-des-Furieux : lui et ton père sont
is sous le même chaperon... Il vient sans doute en-
usser Gérard à quelque folie.
Galevoet entra avec une inclination froide et d'allure
3, ôta son chaperon, prit un siège et s'assit sous la
èe, en marmotant une sorte de salutation.
3yen des tisseurs de coutil était de petite taille, et
rien dans son extérieur qui attirât l'attention, si ce
» yeux singulièrement petits, un front bas et de
l^ranâes oreille^ princes qui semblaiçat^t cpll^ à j^^ ^mpes. Oq eût pris ce visage coipme udq preuvç éviçeot^ ik ^M^ lité et de stupidité, si ses lèvres pincées, scm regard p^étr^nt et son attitude compassée n'eussqit tr^)ii en ^ i|^ 9(ié)9nge de présomption et de sottise.
Lorsqu'il se fut inçOalié k squ aise au coin âi^ fe^ ( ii*m ton de colère :
— Ah 1 dame Denis, cela ne se passera pa^^ ainsi I
— Qu'est-ce qui Qe se passera pas ainsi? demanda la IHn^ geoise.
— Jfe vous dis que cela n^ se passera pas ainsi! répé^ilv doyen des tisseurs de pqutit en fpappçmt du pi^ ^^ Iça f^ 4res du foyer.
— Ab çàl maître Calevoet, dit dama Pénis çn nanW ^ fpi ou à quoi en avez-vous? Nous compr^^ndripi^s l^iwçtw mieux ce q^e vous dites là, s'il vop^ pl^i^t dçi qqius éif quelle mouche vous a piqué?
— Quelle mouche t quelle mquchet j^cp^tez, dan[^ I]|^ je vous dis que cela ne se passera pas ainsi, ^\ vous ^ vez m*en croire. Est-ce que maître Denis i^ r^nterâ M biçplpi?
^ Vous devez savoir cela mieux que i^i^^ car Wfos ^rogs sans doute d^s élections. ' ^
— Les élections! les électipnst s'écrici Calevoet f^ferafpettant à pié^ner dans les cendres. Vq\^ appelez ^ ta él^ction^, dame Qepis ? Un tissu de fourberies et d'ipiriMp ourdi par d'ambitieux trompeurs : voilà c^ que c'est, rieqé plus, rien de moins t
-^ Mais veuille vou? expliquer, maître CalevçjBt, dit Ut vin en l'interrompant, pous nç vpu^ coqiiprenqns pf»«
r- Ah 1 vous Aei me comprenez pas 1 Je par|q fl$)ia[iand mH lantl
-r Les chpses n'ont pas marché daaç la paroi^sQ Saj
nsixf ta ifciuc I V4 co» oc 4u«7 uuuo tviiuus «juaiiu mai*-
îb rBDtrera. il paraît que dans ia paroisse Sàint-Jean ttioé par des intrigues sans vergogne; là comme 9 lés foulons ont de nouveau montré leur vieille sootre la tièsanderié; mais cda h'en restera pas lè^ sloehe Roeland se mettre de la partiel Quoi! on prenm doyen deâ tis^fands, au chef- doyen des métiers de m hâbleur qui n'a pour lui que de belles ))arole8 1 On ilîre dàiis la paroisse Saint-Jean un autre capitaine titre Denis 1
j'est-ce que je te disais? detnahdà dame Denië a son Uà déjà V^mté ) liiaitre Denis veut être cal^itâine gé- AiS-tu jamais ouï pareille folie?
[Dt que LiéVib, vaincu et pour aiiisi dire hotitèûx^ t les yeux, elle se tourna ters Calévoèt, et lui dit dHin mèt« raillerie :
vaudrait mieiik, inaltfë CaleVoet, qu'on laiâààt rnoii ipaix et qu'on né lUi bourrât pas la tète d'idéeis folles. ié dési^lëz'vouà éih nommé capitaine de la paroisse i^chel; c'est votre affaire, et si vous vous êtes cassé rriôiliiz-le dé bàùtne voUk-méme, sans venir agacer Denis, et le rendre encore plus foii qu'il n'est.
reil affront sans que le désir de la vengeance vous fasse bouillonner le sang dans les veines.
— Abt aht dit dame Denis en riant, s'il en est ainsi, on vous verra, dès aujourd'hui, aller tous deux, en vous donnant la main, du côté de Saint- Jean-des-Furieux; car, sur ma foi, vous êtes fous tous deux, et Tun autant que rentre.
— Je sais fort bien, dame Denis, dit Calevoet avec dépit, que les femmes n'entendent rien aux affaires de la commune; je ferai mieux de me taire sur ce sujet important jusqu'au retour du chef-doyen. Vos railleries n'empêcheront ni lui ni moi de faire tout ce qui doit être fait dans l'intérêt de la liberté et du pays, dussions-nous y risquer notre fortune et notre vie! Aussi bien, cela va-t-il trop loin; il y a de quoi se manger Tàme. Faire un capitaine général d'un beau parleur qui n'a ni volonté ni énergie, d'un ambitieux qui ne cherche qu'à précipiter la commune dans l'abime pour s'élever au-dessus des autres !
Le feu de la colère monta au front de Liévin; un rire amer contracta ses lèvres, et il dit :
— A qui faites-vous allusion ainsi, maître Calevoet? Quel est cet ambitieux que vous injuriez sans pitié ?
— Qui ? s'écria le doyen des tisseurs de coutil, tombezvous donc du ciel, Liévin ? A qui aurais-je le droit d'adresser ces injures, sinon à Jacques van Artevelde?
— Et maître van Artevelde est un beau parleur sans éne^ gie ni courage?
— Oui, et de plus un trompeur qui égare le peuple.
— Un ambitieux?
— Oui, et de plus un couard sans intelligence qui non veut livrer aux mains des Léîiards.
L'excès d'indignation que ressentit le jeune homme en entendant ces paroles, le calma soudain; la rougeur disparot de son visage pour faire place à une expression de pitii»
peut-être même de mépris ; il dit d'une voix accentuée :
— Je suis peiné, maître Galevoet, d'entendre parler ainsi un ami de mon père. Depuis un an déjà, la Flandre lutte con> tre la plus horrible famine; depuis un an le peuple appelle la délivrance et le retour de l'industrie; personne, durant tout ce temps, ne s'est senti assez de sens et de courage pour sauver la patrie : un homme vient qui ose risquer d'engager sa fortune et sa vie dans l'intérêt de tous, il réveille le peuple de sa torpeur et de son découragement; il forme un gigantesque projet pour rendre d'un seul coup à la Flandre sa prospérité et sa liberté; il prouve avec une merveilleuse éloquence, que Dieu l'a doué d'assez de génie pour mener à bonne fin sa noble entreprise; le peuple racclame comme le sauveur de la patrie et se réjouit de la certitude d'une prochaine délivrance Et c'est dans un pareil moment que
quelques poorters, poussés par un inconcevable aveuglement, crient vengeance contre lui et osent parler de perfidie I c'est dans un pareil moment qu'on ose dire du Sage Homme qu'il est un couard sans intelligence t Sans intelligence! lui qui pourrait écraser ses adversaires sous la puissance de son génie ! Un couard t maître Jacques van Artevelde, qui a le courage d'attirer sur lui la vengeance et la haine de tous les ennemis de la liberté et de la patrie, enfm de poser t^ tête sur le billot en gage de la délivrance de la Flandre ! (i) Ah t si la France était assez puissante pour punir la rébellion de notre commune, qui donc serait la première victime? Serait-ce vous, maître Calevoet? Non, ce serait le Sage Homme : son sang coulerait à flots pour expier la noble et fière attitude qu*a prise la Flandre t
— Bien dit, Liévin t s'écria la mère radieuse. Que maître
(f ) IVtprès an tnité conclu k Arques, la peine de mort menaçait celui qui ■eeqplenit le titre de capitaine général (V. Lsitz, p. 279).
8^. L8 TRIBUN Df GAN]^*
Calevoet ^mpoçhp cela; Cj^lfi ^i apprendra à f^KvUr If tète de ton père de Mes idées I
Le doyen des tisseurs de coiUil fiyait écouté ^n fïcmfiaiU la sortie du jeune homme, quoiqu'au fond il fût Tive^oent blessé.
— Oh I ph ! Liévin, répondit-il, vous ret^iez à meryei]]0 fes leçons de maîtres J^cqu^; il parait que voiis fiussiy jùq§ nyez passablement d^ grands mots; mai^ tqi)t cjbI^ j^ j^if /iç». Vous parlez hien haut, jeune homme, ?i j'aur^ qg^ékque droit de m'ofTenser de votre langage blessant; çqa^ je vous pardonne volontiers, en considération de yotfe içfSH^é: rieace des affaires publiques. Plus |^d vous appren^ji^ que rapparence est trompeuse et que les o)ots ne soiU qp^ 4isf mots. Par exemple, on a conseillé à maître Jacques ^'9fii^ avec une armée gantoise, donner Fassaut au château de Rupelmonde, pour délivrer par la force le vieux Segfa^ le Courtraisien de sa prison. Eh bien, il ne le veut pas; il ^i qoe cette expédition mettrait tout en péril. Segher le Courttïisien est son propre beau-père, et malgré cela maître Jacqpçjf n'ose tenter sa délivrance t N'estH^ pas là une coo^^Edisç ipouïe ?
—Je reconnais là le noble coeur du Sage-Hqioipe t s'éeiif Lâévin avec admiration et enthousiasme. \çm cnpjyez 4906 qu'il a réveillé le peuple de sa léthargie pour tirer son benLp^re du cachot? Vous ne le connaissez pas! C'est la Fendra qu'il veut sauver, c'est la Flandre qu'il veut <^iyirer ^ If famine et à laquelle il veut rendra son antique .m^^fté. ^i 3'il osait compriomettre la déli\Tance de la Fk^dne Jfintf, sauver son beau-père, c'est alors que ce serait une !^^ S'il y a des âmes étroite» <)UVP^ comprennent pap un ^jrj^ sacrifice, et qui haïssent maître Jacques parce que, par le cœur et par l'Intelligence, il est trop au-dessus du niveau de leurs petites passipqi, gu'^es le bltoent et rqutrs||^ :
il dédaignera das^eoeuper de ce qui s-agi(eà:8e8 pieds^ et il sauvera la Flandre comme il 1*» dit!-* ' Le doyen dés tisseurs de ooutll se leva, irrité^ de son siège et s'écria viveinent : — C'est par trop fort! Gomment! voufri osez m'insulter à ce pointtVous perdez la tôte, jeune homRiq> car, en attaquant ainsi un ami de votre père, en osant l'appeler fime étroite et je ne sais quoi encore, c'est votre pèrà»^ même que vous attaquez; en cette matière, il pense encope^ |KS que moi« {^ je n'avais pi^ de votre étourderie, je quitterais à l'instant cette maison pour n'en plus jamais francliâ»' le seuil.
Liévin s'effraya de l'effet de ses paroles et sentit qu'il 'S'é^*: tait en efle(. laissé emporter trop loin.
— Pardonnez-moi, maître Galevoet, dit->il, je me suis es^primé peut-être avec trop de passion; mais c'était uniquement parce que vous invoquiez è tort le nom de mon père, eo»^ le mettant de moitié dans cette haine que vous semblez porter au Sage-Homme. Mon père est un ami de maître Jacques^^
— Un ami de maître Jacques? dit Galevoet en riant : je»i. crois vraiment, Liévin, que vous devenez fou.Yous entendrez^ quand votre père reviendra, comme il criera vengeance con* . trecet ambitieux qui lui ravit le titre auquel il a droit, poufi> nous mettre à tous le pied sur la tête : mais attendez
Sur ces entrefaites, la porte delà rue s*ouvrit. — Ah! le voilà, s'écria tout à coup le doyen des tisseurs d& coutil.
G*était en effet Gérard Denis qui entrait dans la boutique>' et, dès le premier pas, rudoyait la servante sur son passage. Ses traits portaient l'empreinte d'un profond dépit et se$^ yeux étincelaient de colère; cependant, quand il atteignit la^^ porte de Tarrière-pièce, l'expression de courroux disparut tout à coup de son visage; un sourire de commande y succéda, sourire plein d'amertume, mais qui lui semblait assez... naturel pour cacher à sa famille les passions qui l'agitaient^
8S Ll TBIBUN DB OAMD.
Il salua brusquement tout le monde, en se débaf rassànl de ton chaperon et de son manteau.
—Eh bien I maître Gérard, dit Galevoet en se levant, eom^ ment cela s'est-il passé dans la paroisse Saint-Jean ? £n vous voyant si satisfait, je commence à douter...
— Maître Jacques van Artevelde est élu capitaine gé-' nérai à Tunanimité des voix, ou peu s'en faut (i), répondit»
I Gérard avec calme.
— Ne Tai-je pas prédit? A Saint-Michel, c'est Pierre van den Hovene, un chevalier 1
— A Saint-Jacques, c'est Willem van Vaernewyck, le frèrlB» du premier échevin.
— Encore un chevalier, chef-doyen 1 Gela s'appelle uo& régence populaire!
— A SaintrNicolas, on a élu Ghelnoot van Lens, et à Saint-Martin d'Ackergem, Willem van Huse (2)
—Quoi! s'écria Galevoetfurieux, Ghelnoot van Lens quipasse des journées entières chez Artevelde! Willem van Huse, le juré des foulons ! M'est avis qu'on crache un peu trop insolemment à la face de la tisseranderle? G'est une odieuse conjm'ation ; mais nous n'en resterons pas là, non, quand la moitié de la ville devrait brûler, non, vous dis-je, nous n'en resterons pas là!
— G'est une affaire faite, maitre Galevoet, dit le chefdoyen: il faut voir ce qui en sortira; puis, maitre Artevelde, après tout, appartient à la tisseranderle.
Le calme de Denis surprit étrangement le doyen des tisseurs de coutil. Gelui-ci s'en trouva d'autant plus blessé que Liévin et sa mère le regardaient d'un air de triomphe.
— Quoi! s'écria-t-il en s'adressent au chef-doyen, on yqh»
(I) « Jacques Vau Artevelde fut élu capitaiue de la pai-oUse Stiut-iaaii-^ l*iiiianiiiiilé des voix. «^ (Lenz, '.80 )
0) y wrlet Comptée de la ville de Gandj auii. 1937-38.
t privé d'un droit qui vous revenait, on vous a fait une sanglante injure, et vous n'êtes pas furieux? Vous moqueriezvous de moi, peut-être?
' — Je ne suis nullement irrité, ami Galevoet, dit Denis avec un sang-froid plus grand encore; si Ton m'eûi élu capitainegénéral, assurément j'aurais accepté, pour guider la commune dans la voie où elle trouverait la liberté et la puissance; mais le peuple est souverain; il a exprimé sa volonté*
— Et vous le 8ouiTrirez?demanda Galevoet avec un étonne* meot mêlé de colère, vous laisserez abaisser votre pays par des intrigants, vous laisserez les foulons marcher sur la tête de la tissanderie? et vous-siéme, vous vous laisserez mécoDDaltre à ce point? Aht Denis, Denis, j'avais meilleure opinion de vousl Maintenant qu'il est puissant, vous reculez et vous abandonnez vos amis. Ce n'est pas là ce bras de fer et ce cœur d'airain dont vous avez coutume de nous parler 1
— Quand le peuple reconnaîtra son erreur, vous apprendrez à connaître Denis, maître Galevoet : il saura se sacrifier pour le bonheur de ceux-là même qui, aujourd'hui, ont donné leur confiance à un autre, et il montrera ainsi la gé« Défosité qui l'anime.
- Et maintenant? maintenant?
- Maintenant, il attend les événements.
Le doyen des tisseurs de coutil trépignait de rage dans le foyer, si bien que la cendre enveloppait ses pieds comme vueTumée. Il ne pouvait comprendre ce qui s'était passé dans l'àme du chef-doyen, car le matin encore il l'avait entendu se répandre en terribles imprécations contre Artevelde, tandis qu'en ce moment il le trouvait insensible à l'injure qui venait de lui être faite. Il soupçonna quelque feinte OQ quelque raillerie et dit, en remettant son chaperon et en se dirigeant vers la porte :
-C'est bien, ninitre Gérard Denis; si vous abandonnez la
lN) til YBfBfON ra O-AND.
HSùne baiMë, il y'a, Diéti merci, à Gand des kommeB q«i "iilrôtot&ji^' d'énergie pour sauver le pays et démasquer tes traîtres. Soyez bien assuré qu'on né viendra pias demander %tfe péMdIsàion, et puisque le cœur voUs a failli, vous pou- "ikz Vous ranger dû côté des couards; vous n'y serez miUe- Hbent déplacé. Il ie passera du temps avant que voub me re- *^yiez Ici!
A ces mots, il ouvrit le porte et sortit de la chambre. 6é- 1hfd Denis quitta Vivement son siège et rejoignit Catevoet 'ii^ns là boutique, où tbus deux s'engagèrent de nouveau dans ''(ihe longue diiscù^ioti.
Vabord dame t)enîs et son fils purent entendre très-disunctement les réproches que Galevœt adressait 'du dief- Gôyen; mais ils ftie comprirent f)a8 te que celui-ci répondait d'une voix plus basse. Enfin, les deux vôix devinrent si letehiies qu'on n'entendit plus dans l'ârrière-pièce qu'un murmure interrompu. Liévin prêta l'Oreille assez iongtenfps dans la crainte que le débat iie s'envenfîinât darïs la boiitique;'pais 'cès^iit d'y feîre attention, il dit avec joie à sa mère:
— Vous voyez bien que tout est faux et que mcn père ae partage pas les passions de cet écervelé de Calevoet. Jesavais bien que je ne me trompais pas» Je ne veux plus logera l'impudent bavardage de cet ivrogne delIUggelyn;'éar cda est déraisonnable et ridicule.
Ikmè Denis haussa les épaulés eti souriant
— Xh! ma mère, dit tJévin, voiâ n'éteB )mb f«te, car vous doutez encore I
— Je t'admire, Liévin ; tu es un bon fils, et Je ne veu pas te causer plus de chagrin que tu n'en as déjà ; mais atleods encore : le jour n'est pas à sa fin; fi y aura de l'orage, ta peux m*en croire.
^ Ouiy si vous allez fàch^ de nouveau ibèn pteB et lu paHànit avec 'tt6p de^vivadté, tu tnlui MaaM des^leatioDS
auxquelles il ne veut pas répondre. Voiis savëi combien il doit être harassé; pour ce soir, ma mère, laîssez-lè en paix, je vous en prie.
*- Tu n'as pas besoin de me donner ce conseil^ Liévin ; qaand^ a son entrée, j'ai vu un bienveillant sourire sur son visagOy j'ai su à quoi m'en tenir. Je me retirerai aussitôt que possible; toi, cliërche à le calmer s'il s'emporte; il n'est jamais aussi brusque envers toi qu'envers moi. C'est demain que je lui ferai la leçon, — et quant à cet insensé Calèvoet...
Au moment où ce nom s'échappait de ses lèvres, Giérard Denis rentra dans la chambre. Le sourire avait disparu de son visage, sur lequel on ne lisait plus que le chagrin, le dépit et la colère.
— Femme 1 s'écria-t-il eh montrant le poing d'un air furieux, tu renonceras à rudoyer maître Calèvoet, sinon tu pourrais avoir à t'en repentir. Quand on ne sait pas comment on doit recevoir les gens chez soi, on l'apprend. Tu es bien osée et bien impolie, femme, pour insulter aussi grossièrement mes meilleurs amis; mais je sais qu'on n'a rien de mieux à attendre de toil
— Voilà le vent qui se lève, murmura dame Denis; que celui qui craint l'orage se gare !
— Que marmottes-tu là, femme intraitable? s'écria le cheïdoyen avec l'intention visible d'entamer une violente ijuerelle. itais sa femme n'y paraissait nullement disposée; elle prit son rouet, comme pour quitter la chambre , et dit :
— Vois- tu, Gérard, si tu te remets à faire le diable à quatre, et si tu veux me malmener comme une servante, je vais de ce pas chez ma sœur, je te le déclare... et alors, tâche de me faire revenir si tu peux t
— Voyons, mon père, dit Liévin d'une voix suppliante, asseyez-vous et prenez du repos, car vous devez être horriblement fatigué. Il se peut que les choses ne se soient pas
passées au gré de vos désirs; mais quand on a la conscience d'avoir loyalement rempli son devoir de citoyen, on ne doit pas tant se préoccuper de cette contrariété.
Gérard Denis ne répondit pas, bien qu'il suivît le conseil de Liévin et approchât un fauteuil de la cheminée. Il s'af-^ faissa sur le vaste siège et n'ouvrit la bouche que lorsque la servante entra avec une lampe allumée qu'elle vint placer sur la table. Alors, éloignant la lumière de lui :
— Qu'est-ce que celte sotte fille vient faire ici? dit-il; je veux être seul, femme! Que personne ne s'avise plus de venir ici, ou je le jette à la porte! Ne me le faites pas dire deux fois!
Dame Denis se hâta de sortir de la chambre avec la seN vante. Liévin rassembla ses papiers, ses plumes et les porta avec son livre de comptes sur un pupitre à l'autre bout de la chambre; il allait se retirer aussi, mais son père le retint :
— Je n'ai pas dit cela pour toi,liiévin; ôte cette lampe de la table et continue de travailler à ton pupitre. Je vais essayer de dormir un peu ; soigne le feu, de manière que je n'aie ni trop chaud ni trop froid.
— J'y ferai attention, mon père, dit Liévin, comme s'il eût été tout heureux du ton plus calme de la voix de son père. Il se sentit encouragé, par cet heureux changement de disposition, à décharger son cœur d'une pensée qui l'oppressait.
— Mon père, puis-je vous dire quelque chose avant que vous vous endormiez?
— Assurément, Liévin: qu'est-ce donc?
— Il y a une heure, Muggelyn, le roi des ribauds, est venu Ici pour vous parler.
— Eh bien, qu'y a-t-il d'étrange en cela?
— Oh! rien, mon père; mais il se disait votre ami, et par-
Ll TBIBUN DB 6AND. 93
k fait sans façons, comme s'il eût été très-intime is.
itait ivre, à coup sûr. Gela ne lui arrive qu'une fois aine, mais dure du lundi au dimanche. Et tu as cru pu te dire ce fou ?
n, sans doute, mon père; je l'ai mis à la porte et l'ai d'une poursuite devant le banc des échevîns. n'aurais pas dû faire cela, Liévin; le roi des ribauds ombre de ceux qui me croient plus capable que les e servir la commune, en qualité de capitaine géné- \'esi vraisemblablement donné quelque peine pour irtager son opinion à d'autres. Qu'il se trompe ou ne faut pas récompenser le bon vouloir, de quelque il vienne, par de la brusquerie, îst vrai, mon père, j'ai peut-être été trop vif. Son imlangage m'a mis hors de moi. Il a dit aussi qu'il vous lit à la Walpoort, ce soir, à sept heures. Vous n'irez ment pas à ce rendez-vous, n'est-ce pas, mon père? 'irais-je y faire, Liévin ? L'ivrogne a dit cela comme débité toute autre baliverne. — Est-ce là tout ce que ; à me demander?
i, mon père et je suis très-aise maintenant que cela «. Dormez tranquillement, je veillerai au feu. ans-toi donc tranquille et ne fais pas de bruit autour , je ne tarderai pas à m'endormir, car mes yeux se malgré moi.
1 gagna doucement son pupitre et reprit son travail. [)s en temps, en dirigeant les yeux vers son père, il iait avec tristesse qu'il ne pouvait s'endormir, car il lait et se retournait sans cesse dans son fauteuil; ir moments, ouvrait les yeux pour les refermer enlais toujours en vain.
1, au bout d'une demi- heure, la' respiration bruyante
ftb ddh p'è'rbitii'pMuvk ^Dïvtiit ïifmfi lé i^os et ëfèftp^ fondement endormi.
it>èà(fetit plus â'utië heure, le sîlefidè lé plus cottifiet avait Mgnë danà la chànïtn^e. ï)epuis longtëfnps Liévin, tibdotM Ipar de longs calculs, n'avait plus songé au feu, ^uand toutli rèb\ip un i^lëment étouffé attira son aitèbtîoA et lui fit jeter îles yeux sur son père. Ce que vit le jeune homihe deVift "étire aÉTreùx, car il pâlit et, comme frappé par une lugubre apparition, re^ta immobile, tes yeux fixés vers la c6eminée.
En effet, le visage de son père avait une expression épouvantable. Ses yeux écarquillés étaient fixes, immobiles, haisards; ses lèvres contractées en arrière laissàietlt voir scis dents convulsivement serrées; sur son front et sUr ses joues couraient des rides frémissantes; ses cheveux étaient hérissés sur sa tête. La flamme ardente du foyer jetait une rouge lueur sur cette physionomie décomposée et sur les objets voisins, puis donnait à toutes les ombres une profondeur singulière et au visage du chef-doyen je ne sais quelle expression horrible et diabolique.
Liévin, tout saisi, avait bondi de son siège; mais devant cet effrayant spectacle, il s'arrêta comme pétrifié et sans oser faire un pas. Un violent frisson courut dans tous ses Membres lorsqu'il entendit les paroles suivantes tomber de fa boUché contractée de sori père :
— Ici, Roeland! Roeland!... tuez-le!... Ah î vengeance... Connais- tu le doyen des tisserands? Tu railles? Dusangl jdu sang!... Qu'il meure! traînez son cadavre par les rues... Foulez-le aux pieds... comme cela, comme cela... Ah! c'est tien! ribàud, Hbaud, par ici! en voilà encore un qui s'enhilt... lui aussi! Cours, cours!
A mesure que le chef-doyen prononçait ces mots, sa phykônomie devenait de pluà en plus atlVeùte^ et H agitait ses
lit- I II I
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mains et ses piéas avec une ibrce extraordinaire, iiévih, tout tremblant^ ne sut faire un pas que lorsque son jpere étendit la main et se leva en s'écriant : c En voilà encore un ! > La crainte que Gérard iie tombât dans lé foyéir arracha le jeune homme à son épouvantable li^scinàtion. Il courut à la cheminée^ et saisissant son père par le bras pour l'éveiller :
— Mon père, mon père, vous rêvez !
Gérard Denis ouvrit les yeux et contempla pendant quelque temps son fils avec un égarement plein d'anxiété. Puis il demanda, en passant douloureusement la main sur son front :
— Que m'est-il arrivé? Je suis comme paralysé de tous mes membres. La sueur découle de mon front!
— Vous avez rêvé, mon père, répondit Liévin ; oh 1 vous avez dû faire un rêve affreux ?
— Ai-je donc parlé? demanda Denis avec effroi. Qu'ai-je
dit?
- Je ne sais, mon père; il s'agissait de sang et de quelqu'un qu'on assassinait ; d'un cadavre qu'on traînait par les
rues...
Le chef-doyen resta longtemps muet, comme un homme qui cherche la signification de quelque chose. Enfiii il
dit:
— Ah ! je sais d'où cela vient î C'est maître Joos Apare qui, ce matin, à la Sirène, près du stem de messire Gérard le Diable (l), m'a parlé, pendant une heure au moins, d'un marchand degrains qu'on a assassiné àBruges dans le temps. Ce Joos a une façon de raconter qui voué fait voir les choses!... quand il vous parle du corps sanglant du marchand
(1) Surnom d'uu certain Gérard Vilain.
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traîné sur le pavé, cela vous fait dresser les cheveux sur la tête...
— Oh ! c'est bien cela, mon père, dit Liévin avec une sorte de joie; mais vous appeliez aussi un ribaud?
— C'est que tu m'en as parlé toi-même avant que je m'endorme.
— C'est vrai, je n'y pensais plus. Rasseyez-vous dans votre fauleuil, mon père, et tâchez de vous rendormir. Vous avez si peu reposé.
Gérard Denis réfléchit un instant, puis dit d'un air distrait :
— Quelle heure est-il, Liévin ?
— D'après l'horloge de saint Jean, il doit être un peu plus de six heures et demie.
— Je dois sortir, Liévin.
— Encore ce soir, mon père?
^ Oui, je l'ai promis à maître Joos Âpare; mais je serai de retour avant une heure. Dis à ta mère qu'on me prépare à souper.
En disant ces mois, Gérard Denis mit son manteau et son chaperon, puis sortit de la chambre. Liévin le suivit jusqu'à la rue, en proie à un profond sentiment de tristesse; il vint ensuite rejoindre sa mère. Il avait quelque idée que son père allait peut-être rendre visite au ribaud; mais son coeur pur et aimant se révolta contre ce soupçon, et quand il arriva dans la cuisine auprès de sa mère, il l'avait entièrement banni de son esprit.
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Un dimanche matin, la taverne renommée du Cygne d'Or, voisine du steen des Serbraem, dans la rue Basse, était remplie de gens des métiers et de bourgeois qui, devisant joyeusement, buvaient assis devant de longues tables, ou, la cruche de grès è la main, allaient d'un bout à l'autre de la salle trinquer avec leurs amis. On y entendait parler et discuter sur les plus importantes aflaires avec une étonnante liberté : chacun exprimait sa façon de voir sans le moindre détour, qu'elle fût blessante ou non pour le comte, pour le roi de France ou pour le magistrat de Gand.
La grosse hôtesse circulait au milieu de cette foule
bruyante, distribuant çà et là des sourires et s'empressant
de servir ses chalands, tandis que son mari se tenait à l'en-
iréedela cave, prêt à monter, au moindre signal, du vin
ou de la bière dans de grandes cruches d'étain.
11 y avait aussi, au Cygne d'Or, quelques personnes qu'on feconnaissait pour des étrangers à leur costume disparate et à leur silence; il y avait même dans le coin le plus reculé delà taverne un jeune nègre au visage d'un noir de jais, aux cheveux crépus et laineux, au nez percé par un anneau d'or.
Non loin de la porte d'entrée étaient attablés une dizaine de gens des métiers qui semblaient extrêmement animés et faisaient, à eux seuls, plus de bruit que tous les autres; ils
98 L£ 'i'RkànN DÉ GAfri).
faisaient remplir coup sur coup leurs coupes de gprës et chantaient de temps en temps quelque joyeux couplet dont les échos puissants retentissaient jusque dans la rue.
L'un d'eux achevait en ce moment le refrain populaire des émigrants :
Pour rOrient, amis, partons galmeDtj Partons, partons pour rOrient,
toirsqu'un robuâte côitijiagnon, '(j[u'§ sék mains bléàiés bn reconnaissait àisénietit pour un teinturier, entra tout rhyobnant dans lé taverne eh 8'lêci*iànt :
— Çà, hôtesse, debout! du vin et du meilleur!
— Liévinl Liévin Comyne! s'écrièreiit liés autre^, en élevant vers lui leurs coupes. Icil... fais-nous raient
L'hôtesse servit au nouveau venu le vin qu'il avâiit de- Qiandé, et lui, s'approehanl de ses amis, s'écria transporté de joie :
— Vive la libre commune de Gand 1 Vive le Sage Homme 1 Flandre au lîonl
Tous les hôtes de la taverne, à l'exception des étrangers, répétèrent ces acclamations avec enthousiasme.
La physionomie de Liévin portait tous les symptômes d'une joie profonde ; un radieux sourire illuminait ses traits, et ses yeux étincelaient comme le cristal.
•— Nous pensions être déjà de joyeux compères, dit l'un des chanteurs; mais il paraît, Liévin, que tu sens mieux que nous encore qu'il est bon de vivre.
— Je le crois bien î s'écria le jeune teinturier; rien qu'à voir ce moricaud, je pleurerais de joie. Ahl il faut que l'Africain boive daiis tna coupe I
A ces mots, il courut au nègre, lui Offrît àoh vato de grfti et loi dit en quelques mots :
— > Voyei-Yous^ messire le Jilauré, dans k libre viïlé âè Gaïul tous les hommes sont frères; bïânc ou ildir, peu îtoporte ! Buvez avec votre ami Liévin, et diteh ddhà Votre pày^ combien les Gantois sont de boqs gàh, IriflStés-vous pas arrivé du pays d'Orient avec lés deux chdhiéauk qui soiit au marché du Vendredi t
Bien que rÀ^ricaih ne comprit pas ce (((xé liéviti lu! disait, il voyait bien cependant sur le visëge He soh înterlc^titeur que c'était un sentiment d'amitié et non pas la ràinërie qui l'inspirait. Un doux sourire de remerciement décbûVifft ses dents blanches 6t brillantes; il prit la coupe de là maiù du Gantois, mais il la lui rendit aussitôt en faisant signé qu'il ne voulait pas boire.
~~ Le vin lui est défendu ! fit observer un vieux bourgeois; c'est la loi de Mahomet.
— En ce cas, qu'on apporte de la bière ! cria Liévin au tavernier.
— Il ne peut en boire non plus, dit le vieux bourgeois.
— Les tavernes ne doivent pas avoir grande chalandise en Afrique, dit Liévin en plaisantant. Mais qu'importe ) je veux que ce bon moricaud sache bien q^ue je suis son frère.
Il appuya son bras sur l'épaule de l'Africain ébahi, et le baisa sur la joue, au milieu des bruyants applaudissements, des joyeuses acclamations de tous les spectateurs.
— Bien fait! Liévin, bien faiti s'écrièrent ses amis quand ils le virent quitter le nègre et revenir de leur côté. Grand fut leur étonnement néanmoins, quand Liévin fut auprès d'eux; il riait bien encore, mais des larmes brillaient dans ses yeux.
•— Qu'est-ce à dire? reprit Tun d'eux. Ce n'était donc pas de tout cœur que tu y allais? Prends bien garde de devenir furieux aujourd'hui, Liévin.
— Gela pourrait bien arriver, répondit le jéunè teinturier
en s'asseyant; je suis fou de joie et ne pourrais vous dire ce que je ressens : un roi ne saurait être plus fier que je ne le suis en ce moment. Je viens de traverser le marché du Vendredi. En voyant combien il y a aujourd'hui de marchands étrangers à Gand, et les richesses inouïes que notre foire an- , nuelle va étaler, en entendant le peuple gantois chanter et ; danser dans toutes les rues, le cœur me bat : moi aussi, je I danserais bien de joie !
— Il a raison ! s'ccria un compagnon couvreur assis à une autre table ; assez longtemps nous avons souffert de la misère et de la famine : aujourd'hui il y a du travail à Gand et le commerce y va bien. Nous avons le droit de nous réjouir, et de remercier Dieu par notre gaieté.
— Vous allez savoir maintenant pourquoi je suis si animé, dit Liévin Gomyne en désignant avec orgueil le compagnon couvreur. Jean, tu étais là quand cela s'est passé. Tu t*en souviens encore : c'était au temps de la famine; par une froide matinée, nous étions devant la Maf son-Haute, et nous plaignions le sort des pauvres femmes et des pauvres enfants qui grelotaient de froid sur le marché du Vendredi.
~ Si je m'en souviens ! répondit le couvreur avec orgueil; je sais de quoi lu vas parler et je ne l'oublierai pas tant que je vivrai.
— Qui a dit alors, reprit Liévin, qu'un compagnon gantois ne doit vivre qu'à la sueur de son front et non d'aumône ni de pillage? Qui a interpellé ainsi le Sage Homme? Il est temps, maître Jacques; il faut du travail ou du sang! Qui a crié le premier à Gand : Travail et liberté I en signe de délivrance? C'est Liévin le teinturier qui a fait tout celai
— C'est vrai, dit Jean le couvreur ; je l'ai vu et entendu • car j'étais là quand maître Jacques nous a dit : Il y aura travail et liberté dans le pays de Flandre.
— Ëh bien, poursuivit Liévin, quand les premiers chariots
Ll TRIBUN DI GAND. lOl
diargés de laine de Dordrecht sont arrivés, le peuple gantois est ailé, en dansant et en chantant, les recevoir sur la route d'Anvers; moi, j'ai versé des larmes dans l'excès de ma joie. Il n'y a pas bien longtemps de cela, et déjà l'abondance règne dans la ville de Gand ; la famine est oubliée, et la foire qui va s'ouvrir sera une des plus belles et des plus riches que nous ayons jamais vues !
— Le drap a encore monté de trois gros hier, remarqua un tisserand; on dit que pas moins de trois mille pièces de fin gantois rouge sont demandées pour l'Allemagne et pour la France; mais, ma foi, nous ne les avons plus : les marchands qui sont venus pour la foire ont déjà mis la main sur presque tout le fin rouge.
Liévin ne fit pas attention à cette interruption et poursuivit :
— C'est vrai; le Sage Homme a opéré notre délivrance et nous a rendu la liberté et le travail ; mais le pauvre compagnon teinturier Liévin Gomyne se rappellera avec orgueil jusque sur son lit de mort qu'il a pris part à cette grande entreprise; ce souvenir sera sa consolation et son soutien jusqu'au bord de la fosse.
Liévin avait une voix pénétrante et une éloquence que lui donnait sa profonde émotion. Ce qu'il disait avec un fier accent d'enthousiasme remua vivement ses auditeurs, et un silence solennel régna même dans la taverne quand il eut cessé de parler.
Mais cet air sérieux n'était pas naturel, un jour de liesse; aussi cela changea-t-il bientôt dès qu'un maître charpentier se leva, la coupe à la main, et provoqua tous les autres à boire en s'écriant :
— Honneur à maitre Jacques Arleveldel Honneur au courageux compagnon Liévin Gomyne !
Tous iépondircnt à cette santé, puis allèrent se rasseoir.
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— Pourvu, dit un tonnelier, que ce hékd tèfih^ ÛOté I iSand t II paraît qtiè le roi de France se préparé à ëhyétiir M JFIandre, à la tête d'une formidable Érméè, et il fttlit bieï qu'il en soit ainsi, puisque les Léliarth et les Frédçéis délai forteresse de Biervliet (i) se sont vaiités qu'ils viéhdlrftièDt, un de ces jours, écrire avec la pointe dé lètirè èpéës M les portes de Gand que nous sommés dés ihàQâhÛ' H M Couarii^.
— Eh bien! qu'ils se montrent àii plus tôt! dit Liêriii Hi riant : Français ou Léïiards, nous leur ferons goûter là difflrèhcb qu'il y a entre Téâu dé l'Ëscaui et celle dé là LysfS); U y à trop longtemps qiié iids goedendoQs se h^Uillefit derHèrë la porte... Et puis, que signifie cette gàirhison de ËilîHiietf Quelques ëèntàihes de cavaliers 1 Gand eîi eûlbuteHeiit fllx fois autant du premier choc 1
— On dit qu'il ^ à trois jours, ttiilfô sbudardà Fritiçais ont pénétré daiis là t)lâce.
Liévin allait répliquer, lorsqu'il vit lé coiitreur se teWè et se diriger vefe la porte, il le rappela :
— Àttéhds-moi, leah, je sortirai avec toi : resté ëncdit un moment.
— Non 1 non î i*ét)ondit le couvreur, il est temps; on va proclamei* le franc- marché, et je veux être Ift; cela iiè w voit pas tous les joui^.
— C'est vrai, jô laisserais passer l'heure, moi aussi, dit Liévin en s'approchant de l'hôtesse pour payer son éeët À son exemple, tbus lés compagiiohs, sortant dé là taverne, se rendirent ku marché du Vendredi.
(I| Petite Tille forte> si:^ lieues de Gand.
(I) Ceè deui to^n d>Au traversent là Ville de Gthd et piHrti|^« «Tfc It Lifre^ la Moere et quelques cauaux, le territoire 4e U f iU« en ,?iBB;trsix llc^ qui sont rcli<>e$ entre elles par quali^e-vingt-huit ponts. L'eaVi de TEtcaùl est Mvkt et Jtdnàtré; l'Mu de U Lys est pliis limpide et imk iMe ¥k&\n.
Lé i4)6dfiicfe qu'il 'bfTrttft fàtn regërdB était riafit et èiriififë; lA pTace efiâftfèto était (souvei'te d'une multitciAe Ibtitiâillatrilë '^ cifcuMt dMn ^lit à rentra ))&r caràvaheà de fôtnîlteft, iflvec ;pèi^, Aiêre, etïfiftits, éti attendant que le fràiK^-tnaf etté lllit ph)claibé dû Kàut du balcon de la Maison-Eaute. H àiiife Yroape de jeunes compagnons parckmràit là place en chàn-t tant et en se saluant de loin par le cri : Travail et libertél Gardons nôtre couiiajsè tamànd 1
De tons lés coins du marché, des ehaâts et des àcclatiiamations montaient vers le ciel.
Bourgeois et géi» des métiers avaienft revêtu leuf s hèbils (te fête, et s'àvan^ieht, non sans quelque vanité, en compagnie dé leurs femmiès et de leurs enfants endimanchés. Tous les visa'ges rayonnaient de joie et de contentement; daAs toutes les Voix il y avait comme Un écho dii bonheut* public. tin soleil radieux versait deè fldts de lumière sur ce tableau mouvant du bonheuir â*un peuple, )et Ses tayotis faisaient chatoyer 1^ couleurs éclatantes et bïgarrêëà des vétettiènts de la foule.
Au centre du marché et autour de Téglise SaintJaci^ù^s jusqu'à l'hospice de Saint-lean-des-Furieux, s'étendaient de longues rhngées de baraques, de tentes et de boutiques en bois, encore fermées pour la plupart, en tout cas, sans étalage de marchandises. Ôh y Voyait des mat* chands venus de tous les pays lointains, même de i^Orïent, coâiine on pouvait le remarquer aux deux chàihëàpx agenouillés près de la tourelle de la Colîace éi que leurà maîtres étaient occupés à décharger; il y avait des habitants des bords de la Baltique, des Allemands de Cologne, des Italiens de Florence, une multitude d'Anglais et de Français, si bien que, près dès boutiques et des tentes, on entendait parler toutes sortes de langues.
Le rapide retour du commerce et de rindusirie portait au
comble Tenthousiasme des Gantois; et, dans leur Joie de Toir la splendeur inespérée de la foire, ils apportaient des tavernes voisines de grandes cruches de vin pour fêter les marchands étrangers et leurs serviteurs. On entourait les Anglais et les Français surtout de toutes sortes de prévenances amicales : les premiers par reconnaissance pour la levée •de la prohibition qui frappait les laines anglaises; les autres, pour leur faire comprendre que la Flandre ne portait pas de haine systémati^j^ue au peuple français, bien qu'elle fût armée en ce moment contre le roi de France, au nom de la liberté et de l'industrie. Rien n'était plus amusant que d'entendre et de voir les bourgeois de Gand s'efforcer de faire comprendre tout cela aux étrangers, dans un langage hybride et à grand renfort de gestes. Les marchands, à la vue d*une si grande «ffluence, et séduits par la sympathique bienveillance que chacun leur témoignait, prévoyaient une bonne vente et prenaient part de bon cœur à l'allégresse générale.
On n'apercevait dans la foule d'autres hommes armés ^ue les seize hommes d'armes de la paroisse Saint-Jacques ^ui arpentaient tranquillement la place, sous le commandement de leur chef Willem van Vaernewyck, et les ribauds avec Muggelyn leur roi, auquel était dévolue la mission de surveiller les baladins et escamoteurs qui avaient dressé leurs tentes et leurs tréteaux non loin du pont de Baudeloo.
Devant la porte de la Maison-Haute se trouvaient vingt-deux hommes d'armes. C'était la garde de la paroisse Saint-Jean(i): elle était venue avec Jacques van Artevelde, le capitaine en
(I) Chaque capitaine avait quinze hommes sous ses ordres pour TeiUflrn repos public et le seconder dans l'exercice de ses fonctions. Le capitaine fè» néral avait seul vingt -deux hommes.
Les écrivains français oui fait à tort de cette escorte d'Artevelde une sorle de ganle-du-corps sanguinaire et prête i mettre k mort le prfmierTemiai moindre signe de leur chef.
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ii se trouvait en ce moment avec les échevins de la les doyens des métiers dans la salle de Tétage de la Haute^ pour proclamer le franc-marché dès que' en serait venue.
is que sur la place tout le monde dansait, chantait^ 1 ty Artevelde, le grand citoyen de Gand, les bras croila poitrine et placé dans l'embrasure d'une fenélre, plait ce spectacle. Le visage du Sage Homme était en lent comme illuminé par un rayonnement mystique; IX étincelaient d'une noble fierté, et même un léger semblait par moments parcourir ses membres. ii se passait alors dans le cœur de Jacques van Artee peut être senti que par celui qui est capable de com- 3 la joie ineffable que doit goûter un héros quand il patrie libre et heureuse et peut se dire : Voilà mon Or, il en était bien ainsi 1 Ce peuple qui se presse )lace et la fait retentir de ses chants, qui boit joyeuseu vin devant toutes les tavernes, qui remplit Tair de rs de triomphe; ces femmes qui, en compagnie de nfants, circulent si parées et si heureuses; ces comis, ces ouvriers si gais, si épanouis... Arlevelde les a } jadis luttant contre l'esclavage et la famine, épuisés, érés, plongés dans un abime de misère... Maintes fêtent leur délivrance et leur liberté reconquise ; aumi, leurs chants joyeux montent vers Dieu comme des s de reconnaissance, et, transportés de bonheur, ils assent sous le regard humide de celui-là même qui, puissance de son génie, a accompli l'œuvre merveille leur libération... Et lui, frémissant de joie, il s'oucontempler le noble fruit de ses travaux, il essuie une qui brille sur sa joue, tandis que les battements de son ui promettent encore plus de grandeur et de gloire pour ndre bien-aimée I
Tous ceux qui l'entourent, et surtout son ami messire Thomas van Yaernewyçk, voient et comprennent ce qui se pasae en ce moment solennel dans le cœur du $age Hpînpie; eu| aussi sont profondément émus, car ils Tont s^econd^ dé tout cœur dans Tœuvre de délivrance du peuple et dé la j^trie; plus leur admiratiop pour rhéroïque clto^ien grandit» plus^ ils s'enorgueillissent eux-mêmes de la part qu'ils oi^t eue è sa glorieuse entreprise. Aucqh d'eux cej^ndant ne tr^dm^ paroles les émotions qu'il çprquve; le regard réspeçtueùséipient fixé sur Jacques van Arievelde, ils sont coçame fascinés par cette noble, calme et radieuse pliysionomie^ ip^roir yivapt d'intelligence et de courage.
Peut-être le Sage Homme fûît-il rés^é tr^-lpngtempa flowi dans sa méditation solitaire, savourant, sous le coup d'une profonde émotion, la plus douce récompense qu'il soit donné à l'homme de goûter sur la terre; miais en ce môpieht uii nouveau flot de peuple se précipita de l'église Saint-Jacquiu sur le marché. La aeuxicme messe clait Anie et la cloche sonnait à pleine volée sur la paroisse. L'heure cje la p.roc||imation était arrivée.
On ouvrit la grande fenêtre de la Maison^Hauie, çt d^ux sonneurs de trompe appelèrent sur eux Tattentiôn de la fbu|9 par des fanfares retentissantes. Puis le sire van Waerpewvck s'avança avec le capitainç général et les échevins, et Jeaô van Loven, maitre-clerc de la Reuze, lut à haute voix au peuple le priviicf;e comtal qui avait jadiç ipstitu^ lia frano marché.
Cette lecture dura assez longtemps; la foule écoutait à peine la voi$ sonore de maître Jean van Loven, parce que vingt fois, en pareille circonstance, on avait entendu lire la même lettre de franchise.
Dès que le maitre-clerc fat au bout de son parchemin, il se retira en arrière et disparut dans la salle; j^ra i^ éçt^
vins s'avancèrent jusqu'à la balu&trade de la fenêtre, et le premier échevin^ au milieu du plus profond silence, adressa au peuple d'un ton solennel les paroles suivantes :
— Qe par le comte de Flandre et de par la commune de Gand, j'annonce en ce pioment le franc-marché, — è savoir que chacun, durant toute cette franchise, pourra trafiquer Qt fa|r9 négoce de tojute espèce de marchandises, qu'il pourra ^ler, venir, arriver et s'en retourner sans être inquiété, à ([uelque pçys ou à quelque peuple qu'il appartienne, sauf ce qui est dit des bannis du seigneur comte et du franc pays de Flandre.
Les sonneur^ de trompe firent de nouveau retentir leurs instruments.
^ peine le signal était-il donné que le peuple se dirigea, en poussant de bruyantes acclamations, vers le centre de la pLace, où retentissait un violent tapage. De la Maison-Haute, op pouvait voir les boutiques s'ouvrir et les marchands se hâter d'étaler en montre leurs marchandises : on y voyait dles étoffes de soie de tout prix et de toute nuance, des drgps d'or, du velours, du damas, des épiceries du pays d'Orient, ^es bijoux en or et en argent, des ustensiles de ménage en étain et en verre, des images sculptées, des armes; en un mot, tout ce que l'art et l'industrie pouvaient produire de plus exquis était offert en vente aux Gantois et aux étrangers. Plus loin, derrière l'église Saint- Jacques, on alLchait les enfants par toutes sortes de friandises et de joucis; et du côté du pont de Baudeloo on entendait déjà les tambours et les cymbales des escamoteurs et des baladins.
La plujpart des échevins et des doyens avaient quitte la MaisonrHcaUe pour se rendre sur le marché. Artevelde allait aussi desceadre l'escalier, lorsqu'il fut retenu par le preinieréchevin^ qui l'entraîna dans l'angle le plus reculé de la salle.
— Maître Jacques, dit Téchevin avec une certaine tristesse, je vous ai vu tout à l'heure devant la fenêtre, perdu dans une noble et généreuse extase; moi aussi mon coeur battait vivement à la vue du bonheur du peuple; mais, moo excellent ami, il ne m*a pas été donné de goûter cette joie sans quelque crainte.
Artevelde connaissait la force d'âme du premier échevin; il fut donc tout surpris de voir son noble ami recourir à de tels détours pour lui faire une communication, et il pensa qu'il ne pouvait être question que de mauvaises nouvelles.
— Expliquez-vous plus vite, messire van Vaemewyck, vous m'effrayez 1
— Un terrible orage s'amasse sur notre tête, reprit le premier échevin; pendant qu'ici nous nous réjouissons de la joie du peuple et oublions tout danger, peut-être, au moment même où je parle, la ruine de la Flandre se préparet-elle.
Artevelle regarda d'un air scrutateur son ami, qui pou^ suivit :
— Tout à l'heure un messager secret de Lille est venu me trouver chez moi ; il était envoyé par messire Sander, notre fidèle ami en France. Ecoutez, maitre Jacques, ce qui se passe, et vous comprendrez que nous nous trouvons sur le bord d'un abime sans que nous nous en soyons doutés. Une puissante armée française est rassemblée sur nos frontières; on y a ajouté les garnisons qui occupaient les places fortes de la Flandre wallonne; cinq cents cavaliers français, se fai-, sant passer pour des volontaires flamands, ont pu se jetefj dans Biervliet. ,
— Je ne comprends pas encore ce que nous avons à crain-i dre, fit observer Artevelde; je désire et j'attends une attaque depuis longtemps : la liberté de la Flandre doit en sortir;
Dous ne pouvons, sans sortir de notre droit, nous armer mtrer en campagne avant que l'ennemi ne nous ait roques. Qu'on tente la moindre pointe contre Gand, M>ntre la Flandre, et aussitôt nous marchons ave« une ée sur Rupelmonde pour délivrer le vieux Segher le rtraisien. Laissez les Français nous attaquer; ils ne rraient nous rendre de plus grand service!
- Aussi n'est-ce pas là ce qui m'inquiète, maitre Jacqueà; s laissez-moi vous exposer plus amplement l'infernal et que la France a formé contre nous. Quelque jour, grande armée s'abattra sur la Flandre; la garnison de *vliet ravagera le territoire de Gand; et au moment où s appellerons le peuple aux armes, arrivera la nouvelle
les Flamands, en punition de leur désobéissance envers oi de France, sont mis au ban de la sainte Eglise . Le pie ne déposera-t-il pas humblement les armes devant Ire fulminé au nom du Saint-Père ? Par respect et par é, ne courbera- t-il pas le front sous la volonté de la nce? Et, à supposer que nous repoussions la première ession de l'ennemi, souvenez-vous que nous ne sommes loin de la semaine sainte; on ne pourra dire la messe Flandre; nul ne pourra aller se confesser ni communier... ►yez-vous que la Flandre ose résister jusqu'après Pâques? ! le roi de France est rusé et mécliant; il redoute nos nés et nous combat par notre propre religion t |
Artevelde avait écouté le premier échevm avec la plus ofonde attention; peut-être même un sentiment d'anxiété îtail-il aussi emparé de lui, bien qu'on ne pût le remarier sur sa calme et pensive figure.
— Le Saint-Père aurait-il donné mission s;>éciale pour el anathème ? demanda-t-ii. Cela me semble imposiUe.
liO LS TRIBUN DB GAND.
«- C^9 u est f as oécessaire, répondit mesure van Waer* npwy^ Lorsque le roi de France a é(é invité par le pape à çnlfieprendre une crdsa4e centre les païens, le roi a promis de le faire sous la condition fue les Flamands lui jureraient fidélité. Les communes de Flandre, en œ tempa-là saas force et sans ressources, et voulant faire ce saorifice pov le salut de la chrétienté» ont prêté serokeat entv^ tea maiai ^u pape; le Saint-Père, à cette occasion, a fifotiojé anx rois de France une iHiUe en vertu 4e laquelle ils peuTeot» à la moindre rébellion, faire jeter Tinterdit sur ia Fiiuadrepar tes évéques français. Les rois de France n'ont fras entreprii )a cfoisade promise; maiSi depuis Tannée IM9, Hs (»il aaerètem^t gardé la bulle pepak en leur poasessioQ (1). Oa laet au jour, à cette heure, cette arme félonnei 6l Dias sait comment elle nous (happera 1
Le Sage Homme, tout pensif et les yeux fixés à torre, était absorbé dans ses propres réflexions.
^ Eh bien ! maître Jacques, n'ai-je pas raison 4e m'in- 4iuiéter de la tempête qui va fondre sur nous de tous k» points de rhorizon?
Artevelde, relevant la téie :
— Philippe de Valois, dit-il, risque peut^ébre sa eooionBe ë ce jeu-là; il va peut-être frayer à Edouard d'Angleterre II voie par laquelle il montera sur le trône de France. Assurément ce que vous venez de n'apprendre est grave, messire van WaernewîGk ; mais, avee l'aide de Dieu, k Ftaadre sortira sauve de cette lutte et conservera sa libortél
— £t notre aerment, aiaitre Jacques, le romprooMioai?
(1) Méieray dit : utes FUmaai l'MtoieBt tibtàgés ttftn As f«pt, fmi0i fle lui payer une amcude de deux millions de florins s'ils voriomi ' — ^"^ «nnas contr* k foi dé Frinee, et de saMr la |iliii frtrf?»
r£§lise, 9
Le TRIÈIfN Dfl 6AN&. 111
te Flandre nous stiivi^-t-eHe dans cette voie périls
fotte setaent? Il notis faut^ au contraire, le mainte*t-ce par la force des armes, dit Artevelde. Les comfiatnandes ont, dans un temps de malheur et par esreligion, juré fidélité aux rois de France; mais c'était mdîtion, pour un certain nombre d'années et à la cou« de France, mais nullement à des liommes qui sont l sur le trône en vertu d'une fausse interprétation dé .alique. L'interdit serait injuste; la Flandre en appeli pape lui-même, qui nous rendra justice; car, même nôtre devoir, nous sommes fidèles à notre serment. )e de Valois n'est pas roi de France; à EdouaM etêfre âeul appartient la couronne française (l). enez-vous ce que cela veut dire, messire van Vaer-
premier échevin serra avec effusion la main d'Arte-
5t le regarda fixement sans prononcer un mot.
Ze que nous avons à craindre, poursuivit le Sage
e, c'est la fâcheuse influence que la fulmination de
lit peut exercer sur les poorters de Gand. Eh bien, dès
a matin, je parlerai au peuple et je l'armerai de cou-
«ntre une nouvelle qu'il apprendra de ma bouche
. Vous, en attendant, convoquez les échevins pour ce
l'Hôtel-de-ville. Nous enverrons immédiatement maî-
in van den Bossche à Liège, chez les grands clercs en
bilippe-le-Bel , roi de France, laissa trois fils qui montërent suo lent sur le trône, mais moururent tous sans héritiers. La mère d*E- . roi d'Angleterre, était fille de Philippe et prétendait qu'elle ou son "èsU mort de ses trois Trëres, devait hériter de la couronne de France. ede Valois, fils d'un frère de Philippe le Bel, soutenait de son coté er&it dtre considéré comme l'héritier le plus proche, en se Tondant que la loi salique déclarait les feaimeâ incapables d'hériter de la cou-
ItS LE TRIBUN DB 6ÀND.
théologie, afin d'avoir conseil au sujet de Tappel au pape (1). Le clergé est avec nous ; nous prierons le doyen de la chrétienté d'aller trouver l'évéque de Tournai pour obtenir le sursis de la sentence, jusqu'à ce qu'il soit statué sur notre appel (2). Quoi qu'il en advienne, le doute seul sur le maintien de l'interdit sauvera la Flandre. Dès demain, j'ordonne une revue de toutes les compagnies gantoises sur le Kotiter (3). Nous serons prêts, ami Macs; mais nous avons le temps encore; on n'arrive pas en un jour de Lille è Gand, surtout quand il y a des Flamands sur la route.
— J'admire voire sagesse, dit le premier échevin; de celte façon, en effet, l'arme perfide de la France perdra toute sa force; mnis je ne sais si nous pouvons compter sur les autres villes de la Flandre. En donnant à Bruges et à Ypres leurs malencontreux privilèges, le comte paraît avoir détaché de nous la plupart des Flamands ; peut-être Gand se trouvera-t-il seul en face de l'orage (4)?
— C'est possible, répondit Artevelde, mais je n'en ai pas moins la conviction que la Flandre se lèvera comme un seul homme à l'approche de l'armée française. En tous cas, je n'hésiterais pas à marcher à la tête de mes braves Gantois à la rencontre de la chevalerie française, non sans espoir d'une glorieuse victoire. Et si l'événement trahissait le bon droit, nous appellerions à notre aide le roi Edouard d'Angleterre, pour venger la neutralité du territoire flamand: il ne demande pas mieux Ah! Philippe de Valois ne sait pas quel jeu dangereux il joue Ih, il ne sait pas qu'il est
fi) Voir, sur cette ambassade à Liège, les Comptes de la ville de CrWi ami. 1337-S8.
(2) Voir OcîAVB Deiepierre, Précis de Phistoirede Bruges^ p. 18.
(3) IMace publique à (îand , dont le nom et^t une corruption da tnt^ eoulti re. cnltvre. Celte place est désignée aujourd'hui encore par cette •■cieune dénomination : mnis elle porte aussi le nom de Place (Formes*
(l> OcTAVK Dei.epiekbe, Précts de V histoire de Bruges, p. 28.
peut-être réservé è la Flandre de conduire à Paris le légitime roi de France.
— Merci, maître Jacques, dit le premier échevin en pressant de nouveau la main de son ami. Vous m'avez rendu le calme et le courage; un sombre avenir s'était dévoilé à ma pensée; votre puissante parole a fait briller à mes yeux une lumière rassurante. Marchons donc en avant pour la liberté et la patriel Je vais préparer tout pour la réunion des échevins et avenir mai Ire Jean van den Bossche de la mission dont il sera chargé. %
A ces mots, le premier échevin voulut quitter le Sage Homme, mais celui-ci le retint par la main, le conduisit à la fenêtre et dit :
— Voyez, messire van Vaernewyck, comme le peuple gantois s'ébat joyeusement sur cette place; peut-être, dans quelques jours, aura-t-il déjà versé son sang pour la liberté; plus d'une de ces femmes aura à pleurer son époux, plus d'un de ces enfants ne retrouvera plus son père au foyer. Il serait cruel, n'est-ce pas, de troubler celte joie si franche, quand on ignore si dès demain la terreur et la désolation ne l'auront pas remplacée? Laissons, mon ami, quelques heures de tranquille bonheur à ces courageux citoyens; ne troublons pas, aujourd'hui du moins, Tallégresse générale.
— Que voulez-vous dire, maître Jacques ?
— J'entends que vous ne disiez à âme qui vive ce que vous savez, sinon vers la fin de l'après-dînée; car, du secret le mieux caché, il en circule toujours quelque chose dans le peuple, comme un vent qui précède l'orage. i
— Cette journée est en effet la plus belle que nous ayons eue depuis notre réveil, et je ne veux pas la troubler.
— Avez-vous quelque affaire pressante pour ce matin, messire van Vaernewyck ? demanda Arlevelde.
^Non, répondit le premier échdvin; j'avate TiiHiNitida de parcourir la foire; mais ces graves nouvelles m'en ont ôté l'envie. •
•*- Allons donc I s'écria Artevelde qui se mit à rire de boa cœur en accompagnant son ami jusqu'à Tescalier; U y a ua temps pour tout, messireMaes; peut-être aurons-nous bientôt trop de besogne. Aujourd'hui nous sommes en fête, ve&ec avec moi : ma femme et ma fille m'attendent en bas avee maître Ghelnoot et le fils du chef-doyen; nous irons, en devisant ensemble, visiter la foire : la joie relève l'esprit, cela nous donnera peut-être quelques bonnes idées.
Ils étaient arrivés au bas de l'escalier et à la porte de la Maison-Haute.
— Soit, dit le premier échevin^ j'accepte avee plaisir votre proposition; mais comment traverser cette cohiie avec la garde de la paroisse Saint- Jean ?
— Ma garde restera ici, répondit Jacques; vous trouva cela imprudent, n'est-ce pas? Vous songez aux assassins gagés qu'on lance contre moi ? Ah t les Gantois sont ma plus sûre garde, et je le dis avec un profond sentiment de fierté, ce serait mal choisir son temps pour frapper Jacques van Artevelde, quand il est au milieu du peuple gaotoii. Ainsi, point de soucis : Dieu nous garde tous!
Non loin de la Maison-Haute, à l'angle de la rue Longue de la Monnaie, ils trouvèrent dame Cathelyne de Tronebiennes, la femme de Jacques, avec sa fille et ses serviteurs. Ghelnoot van Lens s'entretenait en riant avec un maître boucher de son voisinage.
Liévin Denis donnait la main à la charmante Veerle. Son cœur battait d'orgueil et de joie en voyant le regard des passants s'arrêter avec admiration sur la jeune fille. S^ à fui dire, une sorte d'atmosphère magique de bonheur et d'amour enveloppait la jeune Yeerlê en ce moment; aur an
iÈ TRIBUN DE GÀIID. iii
*ayontialt lé doux sourire qui précède un bonheur, ses grands yeux noirs erraient sur la foule avec fslaïf de l'innocence, et elle portait haut sa tête si le, comme si elle eût senti qu'après tant de patrieifYouemenl le sang d'Artevelde s'était ennobli jusque ; veines de sa fille. Assurément, elle n'avait besoin, re belle et séduisante, ni de riches vêtements ni de les joyaux comme ceux qu'elle portait ce jour-là. be en soie bleu-de-ciel flottait en plis chatoyants de sa taille élancée; une chaîne d'or arlistement brillait sur sa poitrine, et une coifTure blanche et rente se jouait sur sa tête et autour de son cou, en t le pur incarnat de ses joues.
n Denis se tenait près d'elle dans une attitude toute te; de rapides aspirations soulevaient sa poitrine et i gonflait aussi son cœur; cependant il osait à peine
5 temps en temps les yeux sur Veerle, et le plus soun regard vague et rêveur était fixé vers la terre. On
qu'il craignait de laisser voir à personne ce qui se dans son àme, et de perdre quelque chose de la ?motion qui le dominait. Souvent une vive rougeur t à son front quand le regard d'un passant s'arrêtait lent sur lui et semblait vouloir mesurer l'extase qui it son àme. Parfois, quand un chant en l'honneur de re s'élevait du sem de la foule, Veerle pressait sans lir la main de Liévin qu'une délicieuse émotion faiîssaillir visiblement. Le jeune rêveur eût au prix de emporté sa bien-aimée Veerle loin de cette foule se et indiscrète. Et cependant, quel n'était pas son ur! Ne se promenait-il pas, sous les yeux de tous, la dans la main, avec la belle Veerle, la fille du Sage le? N'était-ce pas là un gage sacré qu'elle n'aurait
6 un autre époux que lui?
Après avoir échangé les salutations ordinaires et quelques paroles aiïeetueuses avec le premier échevin, dame van Artevelde appela sa suivante et se dirigea vers le marché du Vendredi, entre son mari et le sire van Vaernewyck, tandis que Veerle et Lié vin les suivaient à quelque dislance. De Tautre côté de la jeune fille marchait Gheinoot van Lens, capitaine de Saint-Nicolas; il ne faisait que rire et plaisanter de tout ce qu'il voyait et entendait.
Partout où se présentait le Sage Homme avec sa famille, la foule s'ouvrait respectueusement et lui souhaitait joyeusement la bienvenue , tandis que filles et garçons se montraient les uns aux autres la charmante Veerle. Ils atteignirent bientôt les boutiques et s'arrêtèrent quelque temps deva'^t un magnifique étalage de toutes qualités de draps d'or; dame Artevelde avait déjà examiné une pièce toute pailletée d'or et d'argent, lorsqu' Artevelde, qui s'entretenait avec le marchand, entendit tout à <)oup derrière lui une voix qui disait :
~ Comment ! il ne me reconnaîtrait pas? Je gage tout ce que vous voudrez, — et je lui parlerai de façon à ce que vous puissiez tous le voir et l'entendre. Attendez seulement qu'il se relourne.
Cette voix devait avoir frappé Artevelde, car il se tourna en souriant vers les gens des métiers qui se trouvaient de^ rière lui, et allant droit à l'un d'eux en lui tendant la main :
— Eh, bonjour, hardi compagnon, je suis heureux de vous rencontrer. Vous souvient-il encore que vous m*avex dit : Du travail ou du sang!
La main de Liévin Comyne frémissait d'émotion dans la main du Sage Homme ; il le regardait dans les yeux sans prononcer une parole , tandis qu'une expression de bonheur illuminait sa mâle figure.
— Du travail , il v en a, poursuivit Artevelde; du sang,
pas encore; mais si la Flandre l'exige, le vrai sang gantois ne lui manquera pas non plus, n'est-ce pas, compagnons?
— Notre sang manquer, quand i1 s'agit de la patrie? murmura le jeune teinturier, en proie à la plus grande exalta- UoD. Que Persemier du haut du beiïroi crie : L'ennemi t l'ennemi! et vous entendrez les lions de Gand rugir de
joie.
— En attendant que la Flandre nous appelle, jouissons tranquillement et joyeusement de la prospérité que Dieu nous a envoyée, dit Artevelde; mais que le cœur reste bon, comme l'est le vôtre, brave compagnon.
— Maître , vous avez dit : Gardez le courage flamand t répondit Jean le couvreur, qui se tenait derrière les autres et se frappait la poitrine avec force ; cette parole restera écrite là 1
Artevelde laissa la main de Liévin pour saisir celle du couvreur.
— Encore un de mes bons amis 1 dit-il en souriant.
— Moi aussi, vous me reconnaissez encore? s'écria Jean, ivre de joie et d'orgueil.
— Ne sommes-nous pas tous enfants de Gand, et n'avonsnous pas juré de nous soutenir mutuellement de corps et de biens pour la délivrance de la Flandre? répondit Arlevdde. Ne sommes-nous pas frères dans la joie, frères dans la souffrance, frères jusque dans la mort des héros?
Liévin Comyne s'était détourné pour cacher son visage ; depuis longtemps déjà il luttait contre le sentiment qui débordait de son cœur; il était vaincu enfin, et des larmes a\'aient jailli tout à coup de ses yeux.
Le Sage Homme regarda avec admiration le généreux et seusible compagnon ; il lui frappa sur l'épaule -
— Mon ami, lui dit-il, vous vous nommez, je crois, Liévin Comyne et vous demeurez près de la chapelle Sainte-
Pharaïlde? Si jamais la Flandre demande pour son Mltft la vie d'un héros, je me souviendrai de vous.
— Merci, merci, maître Jacques, répondit Liévin d'une voix étouffée, j'attendrai; mais je compte sur votre pàrofe...
£n ce moment, Yeerle vint tirer son père par le bras, en lui disant :
— Mais, mon^ère, comme vous nous laissez seuls; cela n'est pas bien; voyez donc quelle belle pièce de drap d'or ma mère a la!
Arlevelde pressa encore une fois la main de Liévin Comyne et de ses amis, puis il se retourna du côté de l'étalage.
Le teinturier Liévin essuya vivement ses larmes et s'écria comme hors de lui :
— Allons, compagnons, je donne quatre pots de Iriù au Cygne d'Or. Buvons 1 buvons! car mon cœur est en fdot Fêtons en«ore une fois cet heureux jour. Gardons te casar flamand ! gardons le cœur flamand !
Au moment où Artevelde se retournait, ceux qui raccompagnaient quittaient la boutique ; il vit sa femme donnera sa servante Jacquemine une pièce de drap d'or , et hii dit en riant affectueusement :
— 0ht oh! Catherine, le cadeau peut compter! Que donnez-vous pour cela?
~ Rien , répondit dame Artevelde, c'est un cadeau de foire de messire van Vaernewyck.
— Au fait, messire Macs, dit Jacques, vous me rappdes que tous les amis se font des présents aujourd'hui.
— .Quant à moi, je suis veuf, répondit en riant le premier échevin; il faut donc bien que je vous tienne quitte de tonte revanche.
-<- C'est ce que nous verrons, dit Artevelde en ramenant sa fille vers la bojitique. Allons, Veerlc, toi qui as &\ lK)n
goAly dKdaîs-moi une pièce de drap d'or ppur daipoiselle Christine van Vaernewyck.
Le choix fut bientôt fait et le marché conclu : Artevelde ouvrit la poohe attachée à sa ceinture et paya, puis il mit KUSfti apo cadeau sur le bras de Jacquemine et s'avança le long des boutiques, tout en devisant avec $a compagnie. Près de la Tourelle, à Tendroit où les chameaux avançaient leurs longs cous au-dessus des tentes, et captivaient la curiosité de la foule, Yeerle s'arrêta devant une boutique où étaient exposés tous les précieux joyaux de l'Orient. Un Turc à côté duquel se tenait son esclave africain, buvait dans une coupe d'argent quelque breuvage chaud. De l'autre côté le trouvait un interprète.
Déjà Yeerle avait pris en main tour à tour quelques-uns des riches objets étalés et les avait examinés d'un air de convoitise, lorsqu'elle parut enfin hésiter entre deux colliers de perles; l'un était lourd et sans doute de haut prix, l'autre phis petit et plus léger. Elle demanda ce que coûtaient ces joyaux à l'interprète, qui lui répondit :
— Le plus grand coûte dix livres de gros : on laisserait le petit pour trois livres.
— Eh bien, dit Veerle en se tournant vers Liévin Denis et loi montrant le plus grand des deux colliers, vous cherchez depuis si longtemps un cadeau de foire pour moi; en voici un qui me plaît fort. Voyez si le marcMand ne veut rien rabattre de son prix.
Uévin Denis abandonna la main de Yeerle et pqncha la têle pour cacher la rougeur qui montait à son front.
— C'est bien cher, Veerle , dit-il en soupirant tristement; |e n'ai pas autant d'argent sur moi.
. — Àhl s'écria Ghelnoot van Lens, faudrait-il que, pour lUie ptreille raison, le désir de la charmante Veerle ne fût pas satisfait? Jloi aussi^ il faut que je donne mon cadeau
de foire; eh bien, je prends le collier : Liévln trouvera bien aulre chose.
Un frisson convulsif parcourut les membres de Liévin, et il jeta un regard foudroyant sur Ghelnoot, qui le considérait avec stupéfaction, comme s'il n'eût pas soupçonné la cause de cette soudaine colère.
Sur ces entrefaites, Yeerle avait repris la main de Liévln, et sentant que le jeune homme tremblait, elle avait compris ce qui se passait dans son âme. Elle lui dit en feignant rétonnement :
— Ah çà , vous ne me comprenez pas ou je me suis mal expliquée. Croyez-vous que je voudrais porter au cou ce lourd collier? c'est bon pour une vieille matrone. Ce sont ces jolies petites perles que je voudrais... et sachez bien, messire Ghelnoot, que je n'accepterais jamais un premier cadeau de foire d'un autre que de Liévin. Voyons, Liévin, achetez-moi ce collier, je le mettrai tout de suite à mon cou.
Le jeune homme eonsolé pressa la main de la jeune fifle et releva fièrement la tête. Tandis que Ghelnoot riait de bon cœur, Liévin paya le bijou et le donna à Veerle, gui se le mit en elïet tout aussitôt au cou. Cette marque de préférence et d'aflection émut profondément Liévin et dissipa entière ment la jalousie qui s'était emparée de lui un instant auparavant. Il s'approcha même de Ghelnoot et lui saisit la main en disant :
-— Maître van Lens, il faut me pardonner; j'éprouvais un sentiment que je n'ai pu comprimer; mais je n'avais pas de méchante intention. N'y songez donc plus et demeurons bons amis.
Liévin et Veerle suivirent Ghelnoot jusqu'auprès du reste de la compagnie, cui ij'était arrêtée devant un magasin d'a^ mes; après avoir échangé quelques mots sur le cadeau de Liévin, tous allaient poursuivre leur poute pour aller voirtei
baladins et les escamoteurs, lorsqu'on entendit subitement au loin, dans la direction du Steendam, le galop d'un cheval. Tout aussitôt le peuple se précipita en foule de ce côté, comme s*il eût prévu qu'il s'agissait d'une affaire importante.
Le cavalier, qui traversait à bride abattue le pont de l'Eglise, se trouva tout à coup au milieu de la foule et se vit' obligé d'arrêter brusquement son cheval. Sa figure brûlante accusait une profonde lassitude; la sueur ruisselait à flots sur le corps tout fumant de sa monture; homme et béte étaient couverts de poussière et haletaient à Tenvi.
Dès que le cavalier eut repris quelque haleine, il se dressa sur ses étriers, et s'écria en levant les bras au ciel :
— Malheur, malheur sur Gandt
— D'où venez- vous? lui cria-t-on de tous côtés.
— De Rupelmonde, répondit-il; il faut que je voie le capitaine en chef. Où le trouverai-je?
— Il est sur la place ! lui cria-t-on.
Un compagnon de corporation prit le cheval par la bride, et l'entrainant à travers la foule :
— Venez, lui dit-il, je vous conduirai près du capitaine en chef.
Une profonde tristesse se répandit sur la physionomie de tous les bourgeois présents, qui chuchotèrent à voix basse en se demandant :
— Seghers le Courtraisien serait-il mort?
Les gens des métiers au contraire s'élancèrent à la suite du messager et l'accompagnèrent, comme une nuée sans cesse grossissante, jusqu'auprès du capitaine en chef.
Jacques van Artevelde, avec messire van Vaernewyck, s'approcha du messager qui lui remit un parchemin fermé. Le peuple s'écarta respectueusement et forma un grand cercle vide autour du capitaine en chef; tous les regards étaient fixés sur lui.
122 ÎM TlIBUN BB ff AllD.
L0 UlfëUmÊÊÉVàvfffit kr message gai» ^leés pbyskmax BÉôe tr^Ml ia «dêndte émonidft; mais ë peine eat-M èéployé le fiital j^areheÉVtn en lu la nouveUe (|ii'il renferasaU, qt'Aéeitint pèle eoimaief un taon ee peiidka profoHdémenl la U¥t, tiato qi/ll saie^sait eonvulBiyemenft la mais êm ptenier écAimfÊ al lui Asait d'une veix étouffée : .
•^ Le maréehai^de Gand e^ décapité \ Le eor^ de Segheia la Ck)inrtraislen a été emporté dans un eefeveik ée jilaflÉi horadhi cfaâteau #e Rupetotonde (l).
En ce moment, Anevelde enleadit vn en d'angoifeae «"é^ alMpper du sers d^une fenurve et i^elentir sarla plaae.
— Poa# Vhmfôwtûe D^t messîre van Vaemewycl^ dlMI en soupirant, qu'on emmèae mfa femffl^a : Itf vtelhtta ésisoD pèret
Le preMner éehevin con^prit <fci6 le VÊmékè M V^âRdredi fl'était pas le lieu où dame Artevetde devait récétoir la ooa- (irmation de son affreux pfessentiment; il quittai Atkr^de arable, qui se couvrait les yeux de ses mains, et fit eomiaitre à Ghelnoot et à Liévin le désir du Sage Homme. >
Pendant qu'on entralnart à travers la foule 1^ deorx femmes, le peuple, les yeux pleins de larmes, se groupait, sileileSeui et muet, autoo^ (F ArVeveld^. H sentait hatînetivement toute la^ douleur qui devait déchiper le coeur du Sage Banime, et la respectait trop pour la troubler par i^n sétil eri* ëè veiFgeance.
(I) M On apprit le même jour q/âe U hache du bourreau avait' fait rouler b tête vénérable de Sohier leCourtraisleu.. . » (Lexx, p. i^. )
• n ftit amèté et! traîné dio» les otohott inftcto' dt la priaoB ëféM de Ropelmonde. Un'eadevait M>rtir,après une longue captivité, qua dan^un eercaeil de plomb, fermé par la main du bourreau... » (1d., p, M.)'
« Si feiat prtbdre uo oheralier de Plandrea, qo^on* ipfMloil GoaMMUe*.** Le comte, <|ui cette choie avoit faict par Le commandement du roi de Frantt loi leit couper la teste. » (Desiis Sàuvagb, Chroniques de P^aMêrtt, ifM»
Tout à coup Artevelde releva la tête et prêta l'oreille eu souriant à un bruit lointain. La foule étonnée leva aussi les yeux.
On entendait le porte-voix de Persemier crier du haut du Beffroi : — L'ennemi t l'ennemi t et aussitôt après la voix de bronze de Roeland sonna l'alarme avec une telle force ^e toute la ville en tressaillit.
Ce fut un moment à la fois sinistre et solennel, quand les femmes et les enfaiits, quittant la place, s'enfuirent effarés par toutes les rues, en poussant des cris déchirants, tandis que les hommes, les bras levés au ciel, se groupaient radieux autour de leur capitaine, comme si la vieille voix de Goéland leur eût annoncé une fête.
Pendant que chacun, indécis, cherchait à deviner la véritable cause de l'alarme, un messager de la ville accourut eii toute hâte vers Artevelde et lui dit :
— Capitaine en chef, Persemier voit une nuée de cavaliers sur la route de Blervliet qui s'avancent au grand galop vers la ville; ils sont maintenant aux environs d'Everghem (1).
— Ah! ah! s'écria Artevelde d'une voix tonnante, voici les Léliards de Bierviiet! Nous allons venger le meurtre de Seghers! Sus, sus, Gantois! Aux armes! aux armes!
Cet appel s'était à peine échappé de ses lèvres que déjà tous les hommes valides s'élançaient vers les rues voisines pour aller prendre leurs armes.
Quelques instants après, on vit accourir des mêmes rues les compagnons avec des goedmdags, des arbalètes et dés éptes.L'affluence fut biehtôt telle que lé inâi'ché du Vèndt^i
W, u Un corps de cavalerie ennemie s'était avance jiisqif iift porfeà de la Tile. Oo se met à la poursuite de ces audacieux; les corps de milice vont occuper les grandes routes des environs... Ce corps de cavaliers était proba- Mcment Tenu de Bierrliet; c'est là du moins qu'il s>st reftiré. » (Lènz,
se trouva en peu de temps comme couvert de bannies, de pennons de toutes formes et de toutes couleurs. Chacun se rangeait sous la bannière de son métier, et à mesure qu'il survenait de nouveaux compagnons, on formait des compagnies régulières, comme c'était toujours la coutume en pareilles circonstances.
Et puis, dans chaque quartier de la ville, un homme à cheval parcourait les rues, le pennon rouge en main, en s'écriant : — Aux armes! aux armes! pour appeler au marché du Vendredi les bourgeois qui appartenaient à l'armée des métiers.
Pendant que les métiers se rangeaient en ordre de bataille, Artevelde se tenait près de la Maison-Haute, entouré des capitaines de paroisse, des échevins et des doyens. Le temps manquait pour délibérer longuement; aussi le plan du capitaine en chef fut-il bientôt arrêté. Bien qu'il prévit que la cavalerie de Biervliet attaquerait la ville du côté de la Mtddepoort, parce que, sur les autres points, elle en serait empêchée par les bras de FEscaut et de la Lys, il donna néanmoins l'ordre d'envoyer une forte garde è chaque porte.
Lui-même se plaçant à la tête de la plus grande partie de l'armée, passa par le pont de Ser-Bodin la Qrauwpoort, pois la MtUdepoort, et vint camper avec sa troupe sur la route de Biervliet.
Là, il se posta en travers du chemin et ordonna aux tisserands de planter en terre l'extrémité inférieure de leurs goedendags; massés en rangs épais, ils formaient comme uo mur de fer qu'aucune cavalerie n'eût pu rompre.
Alors, Artevelde s'adressent à l'armée : ' .— Compagnons, bon courage ! ceux qui vont nous assaillir se sont vantés de venir écrire sur les portes de Gand que nous sommes des lâches. Noua leur apprendrons comment
Gaod sait répondre à de pareilles bravades... Restez tous immobiles et silencieux...
Après ce peu de mois, Artevelde fit avancer la moitié des autres compagnons, les établit dans un bois qui longeait la route, et donna à Ghelnoot van Lens Tordre de placer la seconde moitié de l'autre côté du chemin.
A peine ces dispositions étaient-elles prises que la cavalerie ennemie apparut au loin; et comme elle n'apercevait sur la route qu'un corps peu nombreux de bourgeois, elle se lança en avant avec la pensée de passer d'un seul coup sur le corps de ces tisserands armés de goedendags. En efTet, quand ils furent à quelques portées de flèche des Gantois, ils donnèrent de l'éperon à leurs chevaux et se précipitèrent, dans un élan désordonné, sur la pointe des goedendags. «Ce choc formidable jeta un certain désordre dans lèis rangs des tisserands; déjà les cavaliers poussaient des clameurs de triomphe, quand les compagnons de Jacques van Artevelde et de Gheelnoot van Lens sortirent de leurs embuscades, tombèrent des deux côtés sur l'ennemi, et terrassèrent en un instant tous ceux qui se trouvèrent à portée de leurs terribles goedendags.
A cette vue, les cavaliers des derniers rangs se mirent à crier : Trahison 1 trahison! et s'éloignèrent du champ de bataille de toute la vitesse ëe leurs chevaux, en reprenant la route de Biervliet, si bien qu'fls laissèrent environ deux cents des leurs enveloppés par plus d'un millier de Flamands qui les
taillèrent en pièces.
Les survivants levèrent alors leurs épées la poignée en l'air
cl demandèrent merci.
Le combat cessa; on désarma les cavaliers, et on les plaça
ivec les chevaux qui restaient sous la surveillance d'une forte
garde.
Après quelques heures de repos, si chèrement acheté,
et les chirurgiens de la ville, maître Spelliaerde et Arnold van Leene (1), secondés par leurs aides, ayant donné les premiers soins aux blessés, Artevelde fit sonner la retraite.
' Dès que Tarmée se retrouva en rang sur la route, Arte* velde dit à ses hommes :
— Compagnons, ce que nous venons de faire ne vaut pas la peine qu'on en parle; mai» nous avons maintenant les mains libres! On nous a attaqués; nous nous vengerons se* Ion notre droit. Préparez-vous à une expédition sérieuse. A' notre tour nous les dénicherons de leur nid de Biervliet ! '
Aussitôt il donna Tordre du départ ; Tarmée gantoise se mit en marche en chantant, et rentra par la MtUdepoùrt avec le butin et les prisonniers de guerre qu'elle avait feits.
A six heures de marche de Gand, se trouvait la petite ville de Biervliet qui de ses grosses tours et de ses hautes murailles dominait la plaine environnante. Bien que peu éteodue, elle était néanmoins très-lbrte et avait la réputation d*être imprenable. Sur le conseil du comte, le roi de France avait choisi cette place pour inquiéter les Gantois et les contraindre à diriger de ce côté une partie de leo»
(I) Voir CompfM de hi ville de Gond, aiiD. 4840-41.
pendant ^e 1q grande armée française envahirait idre par les frontières du Hainaut.
ord Biervliet avait été le refuge de tous les bannis, liards et des partisans de la domination française, qui, seerète protection de la France, s'y étaient tous rebrement.
I résultait qu'on ne pouvait dire que Philippe de Vale comte attaquassent les Flamands; et les Gantois, iés par cette ruse, ne pouvaient trouver un motif le de déclarer la guerre dans la formation de ce hostile, tant qu'un de ces princes n'envahirait pas le re dfe leur ville.
i les derniers jours, une centaine de cavaliers étaient dans Biervliet, dans le but évident de se réunir aux te et de seconder avec eux le roi de France dans Texn qu'il allait entreprendre contre Gand. Ces soudards chevaliers étrangers se faisaient aussi passer pour un ranc; mais il était impossible de méconnaître, ê leur i et à leur armure, qu'ils avaient récemment fait par- 'armée française.
îlle-même, la ville de Biervliet, quelque forte que pût garnison, ne pouvait inspirer aux Gantois la moindre tude pour leur liberté; mais un pareil centre de réunion l tous les Léliards et les mécontents des villes flaîs, les Gantois finirent par craindre qu'il ne s'y for- 1 puissant parti d'opposition contre la liberté recon- Ccla était d'autant plus à redouter, que l'argent de la 3 Taisait régner l'abondance parmi ces soi-disant vo- •es, et que l'espoir de mener joyeuse vie et de gagner oup donnait à bien des gens la tentation de se joindre >dinrds.
puis longtemps, Artevelde avait vu avec inquiétude roUre la garnison de Biervliet; mais comme il avait
pour système de ne jamais sortir de la légalité ni du droit de la commune, il n'entreprenait rien contre la forteresse ennemie, assuré qu'il était que les Léliards lui donneraient eux-mêmes l'occasion légitime de les écraser.
Cet espoir s'était réalisé au gré de ses vœux par la deN nière agression contre Gand ; la commune attaquée avait eu le droit de se défendre contre ses propres ennemis, et comme ceux-ci, à titre de volontaires, ne se trouvaient sous les ordres ni sous la protection de personne, on pouvait aller les combattre, sans que celte expédition portât atteinte à Tautorité du comte. Le roi de France s'était ainsi pris dans ses propres filets et avait donné à la commune gantoise le droit incontestable de porter la guerre même en dehors de son territoire.
Comme il l'avait dit, le Sage Homme ne laissa pas échap per cette occasion de détruire le nid des Léliards. Six jours s'étaient à peine écoulés qu'il apparaissait déjà devant Biervliet à la tête de quatre mille intrépides Gantois, et, après un combat opiniâtre avec la cavalerie ennemie, plantait ses tentes en vue, mais hors de portée de la forteresse (i).
Il songea d'abord à forcer par la famine la garnison à se rendre, et fit, dans ce but, cerner la ville de près et garder tous les chemins. Mais il reconnut bientôt que ce moyen ne réussirait pas, caria forte cavalerie des Léliards faisait chaque jour des sorties, et passait facilement à travers l'infanterie gantoise pour rapporter en ville des vivres et même des troupes de secours.
(I) « Cette petite armée bourgeoise, brûlant du désir d'en Tenir aux maint avec les routiers et les Léliards passa par Assenede et se dirigea de là ven Biervliet. Un combat assez rude y fut livré, mais le champ de bataille resli aux (Gantois. Après ce premier succ^s,, yan Artevelde y posa ses tentes et commença à traiter av»c les autres villes, qui presque toutes se montrèrent prêtés à prendre les armes et à faire cause commune avec les Gantois* • (P. G. Lenz, p. S93.^
LB TRIBUN DE GAND. tUO
Artevelde semblait prolonger à dessein son séjour devant Bierviiet et ne se hâtait nullement de donner à la forteresse un assaut décisif. Il s'y trouvait, en effet» dans le voisinage delà Flandre occidentale et profilait de Toccasion pour décider les autres villes k faire résistance et à se liguer avec les Gantois. Il y réussissait pleinement. Chaque jour arrivaient à son camp des envoyés de Bruges, d'Ypres, de Thorout, de Dixmudey de Fumes ou d'autres communes flamandes, pour s'enlendre seçrètemonl avec lui sur les conditions de rallinr.cj(l). De plus, sept des échevlns les plus capables de Gand bo trouvaient avec Artevelde devant Bierviiet, et vovageaient dans toutes les directions pour influencer le sentiment patriotique, partout où les partisans de la France en comprimaient encore Texploslon. Bientôt il se forma une ligue puissante entre toutes les villes de Flandre, qui jurèrent de se soulever et de courir aux armes, dès que l'étranger oserait mettre le pied sur le sol flamand. La ville de Gand était reconnue comme le centre de la conjuration, et, afin d*agir avec accord, on était convenu de suivre son
exemple.
Quand Artevelde vit son dessein secret réalisé, il songea sérieusement aux moyens de s'emparer de Bierviiet. Ses hommes murmuraient chaque jour de ce qu'on les laissât inactifs, et il craignait avec raison que leur confiance et leur courage ne vinssent à faiblir, s'il leur refusait plus longtemps la lutte si ardemment désirée.
Il résolut donc, à la grande joie des Gantois, de tenter un assaut général, d'escalader les remparts avec ses hommes
(I) « Cest U que les députés des villes de la Flandre tudcsque tinrent le troQTer pour faire alliance avec loi et lui dire quo tout le pays était disposé a prendre les armes et k défendre Findépendance nationale. » (Enw. Lbglat « Hùt. des comtes de Flandre^ t. II, p. 416.)
et de se repdre maître de la ville par une attaque décisive.
l^e matin du jour fixé pour Tassaut, la plus grande activité régnait dans une grande partie du camp flamand. Les fribauds y préparaient, derrière les tentes, les balistea et les Qéliers, pendant que de jeunes garçons donnaient la pitance aux chevaux destinés à être attelés aux machines de siège. Non loin de là, des charpentiers fixaient les unes aux autres de pesantes échelles d'assaut, et de toutes parts on apportait des pièces de bois, des cordes et de longs crochets, là où se tenaient les maîtres ouvriers avec leurs aides.
Sur différents points du camp , sur beaucoup de chemins, se trouvaient de nombreux chariots chargés de fagots de bouleau et de fascines pris dans les forêts de Maldeghem çtt d*Eccloo, car on rencontrait peu d'arbres dans la plaine marécageuse de Biervliet. Le métier des foulons, qui devait former Tavant-gardc lors de l'assaut, travaillait au dècha^ gement des chariots. Chaque compagnon reçut une lourde fascine, avec l'ordre de la porter en avant au momwit de Tiattaque et de la jeter dans le fossé de la ville à un point désigné.
Au milieu de celte foule alîairée circulaient de nombreux marchands qui olïraieat aux Gantois du vin et toutes sortes de viandes et de poissons séchés. £n attendant l'heure du combat, on buvait gaiement au triomphe, et on chantait ^i^inte chansoA guerrière.
Cette çç^rtiç de l'armée devait donner l'assaut et était sous les ordres immédiats de Jacques van Artevelde et <îe Gheinoot van Lens. Elle se composait principalement de foulons et de gens des pelit& métiers (1).
(I) Les uic'liers de Gtnd se partageaienl en trois catégories : les tisseruidi*
LS TfilBUN DB 6AND. 131
Lu seconde iQQitié de l'armée comprenait les tisserands, les arbalétriers renommé§ delà confrérie de Saint-Georges, et était placée sous le commandement du chef-doyen, Gérard Denis. Ce corps ne devait pas prendre part à l'assaut. Gomme les Flamands n'avaient pas de cavalerie devant Biervliet, il était à présumer que, pendant Tassaut, la cavalerie des Léh'ards tenterait une vigoureuse sortie et s'efforcerait de prendre à revers les assaillants. De cette façon il n'eût pas été difficile à la garnison de jeter le désordre dans les rangs des Gantois et peut-être de les forcer à une honteuse retraite; mais Artevelde prévit la possibilité de cette situation, et pour être à même d'y remédier à l'occasion, il ne disposa que de la moitié de ses forces pour l'assaut. Il plaça l'autre moitié sous les ordres de Gérard Denis en face de la porte principale deBiervliet, afin de préserver les assaillants de toute attaque imprévue, et, si cela était nécessaire, de livrer bataille en rase campagne. Il leur était aussi ordonné de veiller attentivement sur le point où devait se donner Tassant, et de porter aide et secours partout où il faudrait.
Dans la partie du camp occupée par ces troupes de réserve, il y avait peu de mouvement; les arbalétriers de la confrérie de Saint-Georges essayaient leurs cranequins {\) ; le^ porteurs de targes (2) se tenaient à côié d'eux avec lo bouclier qui devait protéger chaque tireur, ou les aidaient a revêtir leur armure, tandis que devant les autres tentes on voyait çàet là des impatients s'escrimer entre eux, pour abréger le temps, avec le goedendag ou l'épée. Gérard Denis avait fait venir devant sa tente les doyens,
^ îftulona et les petits métiers. Parmi ces derniers éfait compris tout ce qui n'étali ni tûiserand, ni foulon, c'est-à-dire les bouchers, boulangers, forge- WM, etc.
it) lofttrument de (er qui servait à armer les arbalètes.
(î) Targe. bouclier porté par un sci vant d'armes devant l'arbalétrier ou l'archer.
es centeniers et les constables (i) placés sous ses ordres, et leur avait communiqué les instructions d'Artevelde. En ce moment, il les renvoyait auprès de leurs hommes en leur disant :
— Ainsi, compagnons, je ne saurais trop vous le répéter : quoi qu'il arrive, suivez l'étendard de saint Georges; je serai toujours à côté et vous guiderai là où il faudra. Ne laissez pas rompre vos rangs par la cavalerie; que personne ea cela n'oublie mes ordres. Rejoignez vos hommes et montrez- -vous courageux comme de vrais Flamands.
Dès que les chefs se furent éloignés,- le chef-doyen dit quelques mots à un compagnon tisserand placé en sentinelle à cinq ou six pas de lui, et entra dans sa tente. Il s'assit sur un banc, baissa les yeux vers la terre et tomba dans une proibnde préoccupation. Assurément l'âme de Gérard Denis devait être émue par un sentiment de joie, car un sourire flottait sur ses traits... un sourire empreint d'une infernale satisfaction, d'une amère et triomphante jalousie; rien qu'à la vue de son odieuse et perverse physionomie, on eût reculé d'horreur, en songeant à la trahison et au meurtre.
A peine était-il seul depuis un instant que le rideau de la tente s'ouvrit; Jean Calevoet, le doyen des tisserands de coutil, entra mystérieusement et dit au chef-doyen :
— Vous m'avez soufflé à l'oreille tout à l'heure que je devais venir vous trouver en toute hâte. Avez-vous de bonnes nouvelles?
— Excellentes I répondit Gérard en se frottant les mains avec une sorte de ravissement. Asseyez-vous, Calevoet, et parlez bas; on pourrait nous entendre... En tout cas, j'ai
(I) Centenier, ch«f de conl hommes; constahle (constavel), commandint de dix hoiiiiiu-S) uu dizainicr.
ordre qu'on ne laisse approcher personne de ma . Ah! maître Jean, aujourd'hui même la Flandre sera •e de ses oppresseurs I Je pouvais accomplir seul cette j œuvre pour n'en partager le mérite avec personne; ous êtes mon ami, et jusqu'ici nous avons travaillé en m pour le salut de la patrie, 'est vrai : je vous remercie d'avoir songé à moi; mais s que vous vous flattez d'un vain espoir, maître Gé- [1 me semble impossible, au moment d'un assaut, de
au salut de la Flandre. Qu'avez-vous l'intention de
Lpprochez, Calevoet, et admirez combien ma combiest heureuse. L'ambitieux tyran va se mettre à la tête saillants; vous savez ce que c'est qu'un assaut : la raet l'énergie même de l'élan entraînent une confusion lie au milieu de laquelle on ne peut, pour ainsi dire, jvoir ni donner d'ordres. Croyez-vous, Calevoet^ que si derie de Biervliet tombait sans obstacle sur les assailli s'en échapperait beaucoup?
îais nous sommes ici pour nous y opposer, observa et.
;t si nous laissions faire? demanda Denis. Ih î ce serait une lâche trahison que de laisser écraser î Gantois! dit Calevoet.
Iais Artevelde disparaîtrait de ce monde! dit le chefavec un sourire de triomphe, îvoet luttait contre un instinctif sentiment d'howeur; il un instant et répondit enfin :
liais c'est un meurtre aiïreux, maître Gérard! î expression de pitié ou de dédain contracta les lèvres ef-doyen; il dit d'un ton impatient :
Ainsi, Calevoet, vous n'avez ni plus de résolution ni d'intelligence que le dernier de nos compagnons? Vous
i^e voudriez faire pour le bonheur de votre pays que ce que le vulgaire déclare digne d'éloges? Vous ne vous sentez pas 9$^ez fort pour tout sacrifier à la liberté... tout! la vie, la considération et l'honneur ? Vous reculeriez devant ce qui s'appelle un crime dans les circonstances ordinaires ? Vous ne savez pas que l'amour de la patrie justifie tout, même le meurtre?
Tandis que Gérard parlait ainsi, sa physionomie avait pris upe expression si repoussante et si affreuse, que Calevoet, épouvanté, fit un pas en arrière et répondit d'une voix tremblante de saisissement :
— Non, non, je n'adopte pas de semblables principes; je ne voudrais pas faire ce dont j'aurais honte vis-à-vis demoimcme.
— Quel enfantillage! dit Denis d'un ton railleur. Oh! ohl ami Jean, vous ne vous y entendez point : il vous faut une excuse vis-à-vis de vous-même, voulez- vous dire? Maintenant que la passion ne vous aveugle pas encore : vous demandez un moyen de tranquilliser votre conscience timorée. Eh bien î je vais vous le donner.
— Timorée 1 grommela Calevoet avec colère : si tout autre me parlait ainsi, il saurait à l'instant ce qu'il en coûte. L'ennemi saura tout à l'heure si Jean Calevoet ose ou non regarder la mort en face.
— Je sais depuis longtemps à quoi m'en tenir là-dessus, dit le chef-doyen en l'interrompant. Quel est le Flamand qui n'a pas ce courage-là ? Mais je sais pourquoi vous ne me comprenez point. Laissez-moi vous expliquer le projet merveilleusement sage que j'ai formé, et vous serez en paixpa^ faite avec votre vertueuse conscience.
Du doigt, il écarta derrière lui la portière de toile d« Il tente« et dit :
^ Tenez, remarquez-vous ce marchand de vin qd tt )
là-bas avec sa brouette à côté de mon fils Liévin ? Q émissaire de.messîre Baneel, le cbef des Léîiards rvliet. Ecoutez maintenant: tout à Theiirç,, quand turez tout, je ferai, selon nos conventions , appeler le mû de vin dans ma tente; je lui dirai ce qu'il doit ter à messire Raneel pour faire réussir notre entreécisive contrôle tyran. Voici en quoi elle consiste: tde donne l'assaut aux remparts; comme à Tintérieur malt tout son plan, on lui oppose sur le seul point î une résistance invincible. Irrités par cette résistance ses bommes s'élancent avec rage contre la forteresse )Fcent de dresser leurs échelles. Alors quelques cavajettent dans la plaine par la grande porte : suivant d'Artevelde, je fais attaquer ces ennemis; ils reculent, s poursuivons, et de cette façon nous échappons à la s assaillants. Sur ces entrefaites, la véritable sortie a a cavalerie se lance au grand galop sur le point où Ide cherche à escalader les murailles avec ses troupes. 3 homme a reçu mission d'ôter la vie au tyran et d'épargner les autres pour le frapper lui seul. On esje la mort d*Artevelde décidera infailliblement la vicl'est pourquoi il tombera dès aujourfl'hui... ais c'est dangereux et mal avisé ce que vous proà! s'écria Calevoet. Qu'on hache en pièces cet ambiiéducteur du peuple, qu'on sacrifie même pour cela es Gantois, je n'aurais rien à y redire, et môme par pour ma patrie égarée, j'y prêterais la main sans •; mais donner la victoire aux Léîiards et voir peutlàche Louis de Nevers entrer triomphalement à Gand? amais; j'aimerais mieux mourir à l'instant t lien dit, ami Calevoet, répondit Denis avec son faux î; j'admire votre noble patriotisme ; mais je vous en le croyez pas que ce généreux sentiment soit moins
13& LB TRIBUN DK GÀND.
ardent dans mon cœur. Laissez-moi poursuivre... Dès qu'A^ tevelde sera mort> Muggeiyn fera un signal dans la direction de notre tente avec son pennon de canewaet ; je laisse ici notre fidèle compagnon Baudouin Stichel, qui viendra tout d'une haleine m'apporter la bienheureuse nouvelle. Savezvous ce que nous faisons alors? Nous laissons le petit détachement de cavalerie s'en aller au diable s'il le veut, et nous revenons tout à coup vers la forteresse en poussant des cris de triomphe ; nous lombons avec rage sur messire Raneelet les siens, en renversant tout ce qui se rencontre dans notre chemin; nous délivrons les foulons et les petits métiers et nous exterminons en rase campagne les Léliards jusqu'au dernier. Le tyran est mcrr, la bataille est gagnée, et on nous proclame les libérateurs de la patrie 1
— Ah 1 ah t dit Calevoet en riant et avec une joyeuse surprise, comme on peut se tromper 1 Gela me semblait touti l'heure une honteuse trahison, et c'est la plus habile ruse de guerre.
— C'est vrai. Nous sacrifions quelques hommes pour attirer l'ennemi dans les filets et assurer la victoire. A cells occasion nous délivrons la commune de Gand de l'oppressioo qui dépense inutilement ses forces dans de veinei forfanteries.
— Et vous êtes sûr que cela réussira comme vous le dites?
— C'est infaillible! Quant à vous, maître Calevoet, je vous ai placé avec vos cent hommes tout à fait à l'arrière; voa en étiez mécontent parce que vous ignoriez mon desselB* Voici ce que vous avez à faire :-dès que nous tombons sur 11 fausse sortie, il faut avancer énergiquement et empêcher Ifli rangs qui vous précèdent de donner la moindre attentioflà l'assaut. Puis, si le bruit du combat faisait découvrir à (f^ ques-uns de nos hommes qu'Art«velde est en danger, els'iii témoignaient la volonté de se diriger de ce côté, il (autvos^
y opposer de toutes vos forces. C'est la seule chose que je demande de vous, c'est peu; vous ne faites rien autre chose que ce que j'ai connmandé à chacun tout à l'heure.
Le chef-doyen serra avec effusion la main de Calevoet et lui dit, les yeux rayonnants de la joie du triomphe :
^ Demain, nous serons les maîtres à Gand , ami Jean, et nous ferons voir con^ment nous comprenons la liberté et la puissance du peuple. Nous chassons tous nos lâches échevins; nous bannissons du pays les Léliards et les amis du tyran, et nous confisquons leurs biens au profit de la commune. Ensuite nous armons tous les Gantois, bon gré mal gré, et nous forçons toute la Flandre à suivre notre exemple. Alors nous marchons contre la France et, si cela est nécessaire, nous appelons l'Angleterre à notre aide Dans huit
jours vous serez peut-être déjà capitaine de Saint-Michel, maitre Calevoet.
— Comment, peut-être?
— Je veux dire que cela pourrait bien tarder quelques jours de plus, parce qu'une révolution aussi profonde demande toujours un peu de temps. Capitaine de Saint-Michel et receveur de la ville, ami Calevoet!
— Il est bien entendu que je n'accepte pas si maitre Gérard Denis n'est pas élu capitaine général.
— Je vous remercie de votre attachement, maître Calevoet; j'ose espérer que Gand ne me méconnaîtra pas deux fois, et je saurai montrer qu'avec un coeur d'airain et un bras de fer on est mieux fait pour commander à une libre commune, qu'un timide phraseur qui n'a pour tout mérite qu'une insatiable ambition.
Calevoet porta la main à son front comme un homme auquel vient tout à coup une idée.
— A propos, que je vous parle de cela î dit-il : nous allons destituer les échevins et bannir les Léliards; mais que ferons-
186 Ll TRIBUN DE GANB.
nous de meesire de Steenbeke? le vous vois hii iMirtor piei^ que chaque jour, il parait être devenu un excellent anii pour vous. Gomment cela se peut-il, je l'ignore; c'est bien le plus ardent Léliard, le plus chaud partisan de la France que je connaisse dans tout le pays de la Flandre; répargnerioni^ nous?
— C'est lui qui m'a procuré le moyen de m'entendre ayeQ le commandant de Bierviiet; cependant le premier que Btm bannirons sera le sire de Steenbeke.
— Aht dit Galevoet avec surprise, pourquoi lui lémoî^ gnez-vous donc tant d'amitié?
— Parce que j'ai la force de contenir ou d'oublier, dans l'intérêt de la patrie, mes sentiments personnels de haine oa d'aversion, maître Jean. Messire de Steenbeke est unie* liard : je le déteste du fond du cœur; majs il port« k Artevelde une haine aussi ardente que la nôtre : je le flatte pour le maintenir dans la bonne voie et pour le surveiller de piès lui-même. Quand je le vois, mon sang bout; je me contiens néanmoins, et je le flatte parce que l'intérêt de la eooh mune l'exige.
•— Ainsi, point de grâce pour messire de Steenbeke?
— Non, tous les échevins doivent disparaître, vous dis-je; nous ferons élire à leur place des hommes qui soient, comme nous, d'énergiques et francs partisans de la patrie.
— Encore un mot avant que je rejoigne mes gens. Votrs fils était tout à l'heure à côté du marchand de vin. Liévin connaît-il notre projet?
— Il n'en sait pas un mot.
— Je veux dire que votre fite semble en toute oceasion un terrible partisan d'Artevelde, et qu'il fait partout à hauH voix réloge de l'imposteur. Je ne me fie guère 6 lui; il faut lui faire la leçon et le forcer à ouvrir les yeux du peuple sur
LB THIBUlf DE GANH. 1^
tes véritables iiitépéts au lieu de trevaillep au proât de eeloi qui nous oi^pime.
Depuis que Calevoet avait preBoncé le nom de Liévin, une expression d'inquiétude et de tristesse s'était peinte sur les traits du chef-doyen; sa voix avait pris un autre ton. Il répoDdit :
- Laissez mon fils en paix, ami Jean; il ne sait pas en-r corece qu'il fait. Sa sympathie pour le tyran tient à une cause excusable et qui ne vous est point inconnue. D'ail-n lears, libre à lui d'avoir telle opinion qui lui plaît; je veux lui laisser le temps de se former lui-même à l'école de l'expérr rience. Et puis, sût-il quelque chose de notre projet, il ne pourrait en entraver rexécution; il fait partie de la confrérie de Saint-Georges, par conséquent il ne sera jamais trèséloigné de moî..« Maintenant, rejoignes vos tentes et avisez à bien prendre vos dispositions pour empêcher que personne ne quitte son rang.
- Je voulais encore vous parler du roi des ribauds. Il me semble...
-Non, non, ami Calevoet, celui-là m'est attaché par de solides liens ; ne craignez pas pour lui. Allez en paix, capi-r liinede Saint-Michel!
- Que Dieu vous ait en sa garde, capitaine général de ^ndt
^ Les deux amis, en se séparant, se serrèrent la main ^ec eflusion.
A peine le doyen des tisserands de coutil s'était-il retiré, Je Gérard Denis se montra un instant sur le seuil de sa nte; le marchand de vin, qui n'avait pas tardé à l'aperce- >ir, s'approcha de lui et feignit de lui offrir divers objets à sndre; le chef-doyen l'engagea à entrer, et tous deux disinirent sous la tente.
Tandis que dans Tautre partie du camp on projetait sa
inort, Artevelde, devant sa tente, examinait tranquillement la forteresse. Son visage était calme et froid; seulement son viril regard attestait parfois de l'impatience, et il murmurait ijn lui-même contre le long retard des chariots.
Non loin de lui se trouvait un sonneur de trompe qui ne pouvait jamais le quitter, même au milieu du combat le plus terrible.
Artevelde se promenait de long en large, lorsque Gbelnoot van Lens vint le rejoindre et lui dit :
— Capitaine en chef, les chariots de fascines ne sont plus qu'à dix portées d'arbalète d'ici.
- Enfin ! dit Jacques avec une expression de contentement. Gomment sont nos hommes, maître van Lens?
•— Gomme de vrais Ganîois, dit Ghelnoot en riant; vous les verrez grimper comme des chats et se battre comme dei lions. Il va faire ehaud, capitaine; je voudrais que nous fussions déjà en train.
Artevelde, serrant la main de son ami :
— Toujours gai, Ghelnoot, même avant un assaut. C'est pourtant une chose sérieuse qu'attaquer Biervliet avec d6 simples échelles, sans béliers ni tours. L'aide de Dieu et la courage flamand sont bien nécessaires au succès d'une pareille entreprise; mais ni l'un ni l'autre ne nous feront dé* faut. J'espère que, celte après-dinée, le nid sera purgé, car le roi de France est déjà entré dans Tournay avec son armée. Il faut que nous ayons les mains libres pourdonneruo0 bonne leçon aux Français, s'ils ont vraiment TintentioB d'attaquer Gand.
— Doutez-vous donc qu'ils viennent? demanda Ghelnoot avec une espèce de dépit. !
— Assurément j'en doute, répondit Artevelde; je gagerais même que le roi de France ne mettra pas le pied suris sol de Flandre. Il Teût fait si sa ruse de la mise au baoMt
eût réussi, parce qu'il espérait par là nous désarmer et nous réduire en peu de jours à une complète soumission. Maintenant que notre appel au pape a rendu sa tentative impuissante, il ne sait plus que faire; car il craint avec raison que le roi Edouard ne saisisse Toccasion pour tomber sur la France.
— Cependant, observa Ghelnoot, Téchevin messire de Steenbeke disait tout à l'heure en ma présence qu'il tenait pour certain que, depuis hier, le roi était en marche sur Gand.
—Messire de Steenbeke ne marche pas droit, maître van Lens; je sais à quoi m'en tenir sur ce point. La nouvelle <ia*il répand n'est pas fondée : il ne fait qu'exprimer ses projffes vœux. D'ailleurs nous n'avons pas à craindre d'être surpris. Les ponts sont rompus partout sur la Lys et sur l'Escaut; le capitaine van Vaernewyck se trouve au passage tlcDeynze, le doyen Guillaume Ywens occupe la route d'Audenaerde ; tous les points importants sont occupés (I) : Gand même est suffisamment gardé par nos braves compatriotes ^Huse et de Hovene. Le roi de France n'arrivera pas facilement jusqu'à Gand.
— Mais voyez donc, maître Jacques, dit Ghelnoot en étenihnt la main, voyez donc sur les murs de la ville comme on leeumule tous les moyens de défense à l'endroit même où Dons devons donner l'assaut! Ces coquins sentent-ils que Oous voulons faire escalade de ce côté, ou y aurait-il trahison?
Artevelde dirigea les yeux vers la forteresse et parut en-
f1) « ArteTclde ayant pour piiiicipe de ne jamais être agresseur et de tirer preniple vengeance de toute insulte, prit ses mesures sur-le-champ. H fit ^iMBpre les ponls de Deynze et des environs et confia la garde des pas à de Mils détachements, pour protéger la ville contre les troupes réunies tfmrnày. . . » (Lenz, p. S93.)
142 LB THIBUN DB OANB.
eore «eloulef tiouteB les chanees posûl^ies de VurnU Après cel exameai il frappa sur Tépauie de Gkeladot et lui dit :
«- Il est temps de commeneer) mm ami. Allez aux chariots; » le déchargeoieBt n'est pas encore terminé, hâtez ce travail, et envoyez-moi un messager quand ce sera fini.
Ghelnoot van Lens courut tout joyeux vers Tarqiée et disparut derrière la tente; à peine s'étaît-il éloigné ^u'un coitt* pagnon vint annoncer à Artevelde que tout était prêt.
— Aux armes t eria Artevelde au trompette qui aHendait ses ordres.
Celui-ci porta son instrument à ses lèvres et fit reteatir dans la plaine quelques sons prolongés : les fliémes sods y ' répondirent de tous les points du camp, et même de Tautn partie.
Aussitôt les compagnons des métiers apparaissent ea foute devant les tenles et se mettent en rang autour de leurs étendards. Ils couvraient une immense étendue de terrain, grke à tout le bagage d'assaut dont chacun d'eux, pour ainsi dire» était chargé.
En avant et le plus près de la place se trouvait la dooh breuse corporation des foulons, qui perlaient autant de tecines que leurs forces le leur permettaient. La grande tel* nière de leur métier, qui portait deux cardes d'or en dbaaf de gueules, flottait au milieu de leurs rangs. Us avaiei laissé leurs goedendags dans les lentes, et, après avoir jarfl"^^ leurs fagots dans le fossé, ils devaient retourner preodu leurs armes et revenir à l'assaut. Derrière eux se trouvaieilj les couvreurs en paille, les couvreurs en tuiles et les eiu^|' ^ pentiers, tous munis d'échelles, de crodlets d'assaa^ cordes, et de tout ce qui était nécessaire pour une escahds. Venaient ensuite les autres guildes et métiers, disposés
hn TRIBtN DE GAlfD. 143
fÊOgè Mrrés el fue n'entravait aueun instrument dé siège : e'élftil là belte confrérie de Saint-Sébastien atec ses longues éfées; -- les bouchers avec leurs haches resplendissantes; •^ le» peèBSODniers avec leurs justaucorps rayés et leurs kmgHCB lances ) — les boulangers tout vèt^ de blanc ^ por^ tant avec orgueil le pesant goedendag; — les brasseurà armés ée même, mmi^ vêtus de pourt)oints mi-pahis i^anc et RNike; -w el enfin, jusqu'aux extrémités du camp, la plub grinde partie des petits métiers de Gand.
L'armement des compagnohs était sans distinction à peu près la même : ils portaient une cotte de mailles formée d'anneaux de fer et fixée par des courroies sur un justaucorps de cuir; au-dessus ils avaient un pourpoint de drap qui difléiaii de couleur et de façon pour chaque méfier. Leur tête était protégée par un casque de fer eonire les épées de la «aval^ne, et leur bras droit par une petite rondache ou par SB bouclier triangulaire sur lequel on voyait resplendir deux petits écussons aux couleurs de Flandre et de Gand (1).
Au-dessus de ce corps compacte ondoyaient les nombreuses bannières des guildes et des métiers, et plus nombreux eneore étaient les guidons rouges qui précédaient chaque centaine d'hommes.
On avait fait avancer les machines de siège à l'aile droite ëe l'armée; C'étaient des springales et des engins formés de pesantes poutres et destinés à lancer de lourdes pierres pardessus les murs. L'instrument le plus remarquable était néanmoins le célèbre arc de Gand (2). Quatre chevaux conduissisot péniblement ce terrible engin de guerre; chaque fois
(f) Cet détails tor le costume et rarmement des niéliet^ de Gand sont tirés 4e l'ouvrage de M. F. De Vigpe, déjà cité plusieurs fois, cl où l'on trouve la Tcproduclion de dessins coloriés de l'époque.
(I) Oa ne coniuiti pas là forme de celte machine, qui était ordinairoinetit par huit archers et huit valets«
qu'on lâchait cet arc gigantesque, on pouvait lancer d^ln seul coup au delà des remparts une vingtaine de flèches de la dimension d'une lance. Les autres machines à projection, toutes montées sur roues, étaient également traînées par des chevaux et suivies de chariots remplis de pierres et de traits.
A côté des engins de siège, marchaient les chaperons blancs, troupe de vaillants compagnons qui servaient volontairement dans l'armée et la suivaient toujours, même alors que leur devoir comme membres des métiers ne les appelait pas sous les armes. Ils portaient comme signe distinctif une sorte de bonnet de feutre plissé qu'on nommait chaperon.
Tout près d'eux et plus particulièrement occupés des machines, on voyait les joyeux ribauds tout vêtus de blanc, avec leur roi Muggelyn en tête. Leur drapeau, par plaisanterie sans doute , était formé de grossière toile à sac et canewaet.
Ils contenaient avec impatience leurs chevaux par la bride, et, selon l'ordre du capitaine en chef, attendaient le premier signal pour se jeter en avant sur le flanc des assiégeants et lancer de là une grêle de pierres et de flèches sur les murs.
Dès qu'Artevelde eut d'un puissant regard inspecté les troupes et trouvé tout en règle, il alla se placer avec son trompette à la télé de la confrérie de Saint-Sébastien, et fit sonner l'assaut.
Toute l'armée se mit en mouvement dans le plus profond silence. Succombant presque sous le poids de leur fardeau , les foulons coururent d'une seule haleme jusqu'à! fossé et y jetèrent leurs fagots, pour le combler à l'endroft indiqué et pour qu'on pût sur une grande étendue le trave^ scr à pied sec.
LK TRIBUN DB GAND. 14ii
A peine les foulons avaient ils quitté le fossé pour aller irendre leurs goedendags, que les couvreurs en tuiles et les charpentiers gagnèrent le pied du mur et y dressèrent leurs icheUes.
Quelques membres de la confrérie de Saint-Sébastien tentèrent l'escalade avant que la moitié des échelles fût placée; mais les assiégés écartèrent les intrépides Gantois en les accablant d'une pluie de pierres, et ils se vi« rent forcés de reculer et d'attendre que l'assaut général commençât. •
Artevelde fit renverser un chariot non loin du fossé, monta dessus afin que son regard portât partout, et ordonna bientôt de monter à l'assaut sur toute la ligne. A ce signal, les ribsuds lâchèrent les springàles et le grand arc de la ville, et uoe nuée de pierres et de flèches volèrent, en siiïlant, avec la rapidité de l'éclair; tous les métiers s'élancèrent en avant 6t se précipitèrent avec rage sur les échelles en se suivant de si près que le corps de l'un servait de bouclier à tous les «ulres. Au milieu du tumulte et des cris, les compagnons blessés ou écrasés tombaient lourdement des échelles au pied du mur, mutilés ou morts. Déjà quelques-uns avaient ïWeinl la crête du rempart, mais ils en furent aussitôt préci- Pilés par l'ennemi. L'assaut fut terrible et sanglant; néan- •ûoins tout faisait prévoir qu'au bout de quelque temps un «flain nombre de Gantois atteindraient le sommet du rempûrl et y tiendraient la garnison en échec pour per mètre à louie l'armée assiégeante de pénétrer sans obstacle dans la fcrleresse.
En ce moment, la porte de Biervliet s'ouvrit, et le pont-le-
^s'abaissa; un pelitdétachement de cavalerie se précipitant
^ dehors, tomba sur le corps commandé par Gérard Denis.
^ ehef-doyea courut avec ses hommes au-devant de l'en-
^liii; mais celui-ci recula pas à pas tout en combaliaat, et
146 LB tRiBUN DB OAND.
attira par oe moyen Tarmée des tisserands à une flirtet distance du point où se donnait Tassaut.
Gérard Denis, par ses cris furieux, provoquait teielaneur» de ses hommes, el surexcitait tellementleur ardeur gudprièrè qu'ils se mirent ë poursuivre avec un av6U{;t» «ehamemeiit le foible ennemi auquel ils avaient alTaire.
Cependant, la porte de Biervliet s'ouvrit peur li tecoode fois. Le gros do la cavalerie des Léliard^ s'élança a» giiop, la pique en avant et l'épée haute, sur les Gafttoid (fui donnaient l'assaut.
Artevelde, du haut de son char» vit avec stupéfietlôn cette multitude imprévue d'ennemis. Il fit aussitôt sonmer la retraite et former, autant que possible, un formidaJ^to oarfé; mais avant que ce mouvement se fût opéré comme il le vealait, le corps des Léliards tomba à bride abattue sur ses hommes.
Le premier choc fut terrible; plus de oent Flamande moN dirent la poussière, et l'on put eraiiidre que bientôt c'ea ftt fait des assiégeants. En ce moment suprême, AfleVeldè leva son glaive, sauta à bas du chariot, et se jetant sur les Léliards, il cria d'une voix tonnante à ses hommes qui Com • mençaient à céder :
— Gand ! Gand! courage î que tout Flamand me suîvelEo avant! en avant!
A. ces mots, il renversa trois ou quatre cavaliers et se précipita au milieu des rangs ennen^is. Encouragés par son exemple, les Gantois firent un nouvel effort, et une partie d'entre eux parvinrent avec le capitaine en chef à percer la ligne ennemie. La position de ces hommes intrépides fut bientôt des plus terribles : les cavaliers eft voulaient pHaelpJ' lement à Artevelde; car, abandonnant les autres corps gaD» tels, ils cernèrent tout à coup le capitaihe en ôhefet àe mi-
jbB TRIBUN Dl fiÀND. 147
miy 61 fousMAt des cris de triomphe, à abattre les hommes qui Teotouraient.
Artev^e avait déjà reçu une légère blessure à la tête; la tang coulait sur ses joues. Sans nul doute, il n'eût pas tardé à aueeomber sous la supériorité du nombre, car toutes lea lances, toutes les épées étaient dirigées contre lui; mais le robuste Ghelnoot van Lens était à côté de lui comme un invincible géant; il trépignait dans le sang et faisait tournoyer ocmune Téclair sa formidable épée qui frappait quiconque asait s'aventurer à sa portée. Sous les coups de son bras vigoureuXi les lances volaient en éclats comme des branches aèches^etil écrasait le corps des cavaliers même sous leur cuilasse de fer. L'héroïque Gantois, tout en combattant valeureus^nent, raillait l'ennemi et, l'injure à la bouche, lui criait 4|u'il n'atteindrait pas le capitaine en chef. Il était tout couvert de sang, et de ses narines dilatées s'échappait une haleine brûlante qui montait de sa poitrine comme une vapeur.
Cependant, quelque bravoure que montrât ie courageux Gfaelnooty il se trompait sur l'issue probable de cette terrible lutte. En effet, tel que se présentait le combat, rien ne pouvait sauver le capitaine en chef ni lui-même d'une mort certaine. Ils étaient cernés de toutes parts par une haie impénétrable d'ennemis; tandis que sur les autres points les Gantois démoralisés étaient refoulés et avaient assez de peine à se défendre eux-mêmes.
Pendant ce temps Gérard Denis continuait toujours un simulacre de combat C/ontre la poignée de cavaliers qu'il poursuivait; toutefois ses hommes avaient remarque la grande sortie des Léliards, et les cris affreux des combattants arrivaient jusqu'à eux comme un tonnerre lointain. Beaucoup de centeniers et de dizainiers commencèrent à soupçonner et à craindre avec raison que l'attaque qu'ils repoussaient n'était qu'une ruae de guerre, dans le but d'éloigner des assaillants
le corps destiné à les protéger. Le même sentiment régnait parmi les compagnons; mais ils ne pouvaient quitter les rangs, sans encourir une punition sévère et infamante, car
* le doyen des tisserands de coutil qui se trouvait à Tarrière-
' garde, poussait toujours Tarmée en avant, tandis que Gérard Denis, par ses cris continuels, rendait impossible tout conseil et toute observation.
Liévin Denis se trouvait à l'extrémité du troisième détachement de la confrérie de Saint -Georges. Son altitude était surprenante en pareille circonstance; il était pâle, tremblait visiblement, et ses yeux étaient sans cesse fixés vers le point où se donnait Tassant, bien que sa vue ne pût porter jusque-là. Ce n'était pas pour lui-même qu'il craignait ainsi; une voix secrète disait à son cœur passionné qu'Artevelde courait péril de la vie et était peut-être déjà écrasé par la cavalerie ennemie. Cette pensée le faisait souffrir horriblement: l'image de sa bien-aimée Veerle et le cadavre sanglantdupère de sa fiancée passaient tour à tour devant ses yeux ; tout entier à ces lugubres visions, il marchait machinalement en avant, sans prendre garde à ce qui se passait autour dojui. En ce moment, l'armée approchait d'une sorte de digue en avant de laquelle s'étendait un étroit fossé. Le jeune Liévin, apercevant celle élévation, se laissa tout à coup emporter par l'anxiété qui le dominait et se jeta dans l'eau jusqu'audessus du genou pour gravir la digue. Parvenu au, sommet, il jeta les yeux sur le théâtre de l'assaut et vit la cavalerie en pleine lutte avec le corps d'armée d'Artevelde;la vue de Fia-
i mands qui prenaient la fuite lui prouva que l'ennemi avait le
I dessus.
N'écoutant que son affection sans bornes pour le Sage Homme, il jeta un cri perçant, traversa de nouveau le fossé et courut de toutes ses forces vers la bannière de Saint- Georges; d'un regard rapide il chercha son père autour de
LR TRrnUN DE OAND. 149
hii; mais, n'aperaevant pas Gérard assez tôt, il arracha Tétendard des mains de celui qui le portait, et s'élançant en avant avec ee signe de ralliement, il cria de toutes ses forces:
— A moi! à moi! en avant! suivez-moi! On a massacré le capitaine en cheri Au secours de nos frères! vite! vile!
L'acte énergique de Licvin fut acclamé par les troupes elmême par les chefs; tous firent volte-face et le suivirent en courant:
Lorsque Gérard Denis s*aperçut qu'on méconnaissait ses oidres et qu'il lui serait désormais impossible de retenir 80D armée, il s'efforça lui-même de devancer la confrérie de Saint-Georges. Il y réussit, car il prit l'étendard des mains de son fils, et se mit à courir vers le lieu de l'assaut, comme s'il avait hâte de délivrer Artevelde.
Mais les Gantois n'avaient pas besoin des exhortations du chef-doyen pour voler au secours de leurs frères. Comme un impétueux ouragan, ils tombèrent à rimproviste sur la cavalerie ennemie en poussant des cris de rage et de vengeance; comme ils attaquaient leurs adversaires par derrière et que, se!on leur coutume, ils brisaient ou coupaient les jambes des clievaux avec leurs goedendags et leurs êpées, chacun de leurs coups abattait un cavalier. En moins d'un instant, le combat se transforma en une effroyable boacherie : les assaillants, dégagés par leurs frères, s'élancèrent avec une nouvelle fureur sur l'ennemi qui, enfermé à son tour dans un cercle devenu de plus en plus étroit, fut d'abord mis en déroute puis leillé en pièces. Cependant deux héros flamands, se glissant au milieu des chevnux, s'étaient frayé un chemin jusqu'à Artevelde. Liévin Denis et le teinlurier Comyre, combattant comme des lions, le protégeaient par devant, tandis que Ghelnoot et ses compagnons repous-
160 fil TBIBUN DE OAND.
saieni de côte et par derrière les derniers efforts des enniBmis désespérés. Bientôt Liévin Comyre et le jeune Denis avec d'autres braves parvinrent à percer la cavalerie qui entourait encore Arteveide et ramenèrent le capitaine ea chef au milieu de Tarmée flamande.
Arteveide monta aussitôt sur un monceau de chevaux abattus , brandit son épée pour que toute l'armée le vit, et s'écria d'une voix inspirée :
— Vive Gand 1 vive Gand I à nous la victoire I courage^ Flamands!
Il descendit aussitôt; tandis que des acclamations entbousiastes succédaient à ses paroles, il dit quelques mots à Ghelnoot et s'éloigna de quelques pas en arrière du théâtre de la lutte. Là il rassembla à la hàle un fort détachement et courut à sa tête au champ de bataille.
Les cavaliers, remarquant ce mouvement, crurent à une déroute des Flamands et reprirent courage; mais lorsqu'ils virent le capitaine en chef arrêter ses hommes non loin de la porte de la ville et les former en carré, ils furent saisis d'cITroi. Il n'y avait plus d'issue pour eux : il leur était impossible de vaincre; ils ne pouvaient fuir non plus, puisque le pont de Biervliet leur était coupé.
Cette heureuse précaution d'Artevelde hâta évidemment le dénouement de la bataille. Peu à peu les épées se levèrent la poignée en Tair, et les Léliards se mirent à depaasder grâce; bientôt ceux qui tenaient encore se rendirent prisonniers, et les cris de victoire des Flamands succédèrent au tumulte de la mêlée.
Arteveide quitta le pont et se rapprocha de l'armée triomphante.
Le premier qui vint au-devant de lui fut Gérard Denis. Le chef-doyen serra la piain d'Artevelde et lui dit avec une joie feinte :
— lé Y0118 félicite de oette belle victoii'e, capitaine en ie(1
— Aht maître Denis, dit le Sage Homme, il était temps tte TOUS vinssiez nouô dégager. Pourquoi donc avoir tardé ilofigtemps?
— On in'a trompé, je l'avoue, répondit Gérard d'un Ion inmble, oti a envoyé contre moi un détachement de cavasrie, et pendant que j'étais à sa poursuite, on vous a altaqué. leureusement mon fils Liévin a découvert cette ruse de iterrd. Nous sommes accourus à perte d'haleine et nous VOIS écrasé l'ennemi.
— Que cette méprise ne vous attriste pas, maître Denis, il Artevelde en avançant vers le champ de bataille; le plus abile général peut se tromper.
le chef-dpyeu suivit Artevelde d'un regard oblique ; une (pression de cruauté féroce contracta ses lèvres.
— Tu n'échapperas pas à ma vengeance ! murmurait-il lire ses dents.
Son fils Liévin accourut en ce moment vers lui et l'emnssa avec effusion. Le chef-doyen lui rendit son baiser dit:
— Liévin, Liévin, tu t'es rendu coupable d'un grand ime et je devrais te faire mettre les pouceltes aux mains fvant ma tente , pendant huit jours au moins. Cepennt je te pardonne en considération de l'heureux résultat 1 ta témérité. Mais que cela n'arrive plus, ou je me veri forcé de te faire exclure de la confrérie de Saint-
îorges.
- Ahî mon père, s'écria Liévin Denis les yeux rayon- Dts de fierté, j'ai sauvé le capitaine en chef et peut-être patrie. Les pouceltes aux mains ! Mais je uiourrais en iriant aujourd'hui! Je suis jeune, mon père, je ne puis
encore me signaler; mais avoir sauvé le libérateur de Gand, le Sage-Homme, c'est là une action qui compten dans ma vie !
. — Vraiment, dit Gérard avec une colère concentrée, il paraît que l'orgueil l'enivre. Qu'est-ce que ce transport, ^Liévin? On dirait en vérité que tu as remué le monde!
Il remarqua que cette plaisanterie causait à son fils une peine profonde ; aussi lui tondi(-il la maii en reprenant:
- En tout cas, tu t'es comporté en hcVos; je l'avoue volontiers. Va dans ta tente effacer ces traces de sang : il faut que j'aille voir comment on soigne les blessés. Tienstoi sur la réserve, Liévin, et ne te vante pas trop deoeque tu as fait; cela diminuerait ton mérite.
A ces mots il quitta son dis et se dirigea vers le ceatM du champ de bataille où la plupart des Gantois ctaieol ocxupcsà dégager de dessous les chevaux les blessés, anÉ ou ennemis, pour les transporter auprès des chirurgien^.
A me centaine de pas de là, les bouchers et les bouh»gers formnient un grand carré au centre duquel se trotvaient les L^liard^ prisonniers, tandis que leurs chev» attachés aux pieux des tentes étaient sous la garde selliers.
Artevolde, tout lassé qu'il fût d'avoir rudement combii et bieg que la blessure qu'il avait reçue à la tête sai| encore, allait d'un endroit a l'aulre pour réconforter cun par sa présence et consoler les blessés. Il surveii aussi d'un regard attentif la forteresse et la porte de laquelle il avait envoyé comme poste de garde les loi tiers et les mesureurs de vin. Après qu'il eut pour si dire avisé à tout, il se rendit auprès de niaitre liaerde , chirurgien de la ville , et se fit visiter et la tête. Sa blessure n'était pas <la»igereuse, et, de 1*8»^
lelliaerde, devait se guérir d'elle-même en quel-
i le chirurgien avait-il fixé une étroite bande sur Artevelde qu'il se tourna avec stupéfaction vers de bataille où Ton remarquait un mouvement sinus les Gantois étaient débout ou montaient sur les des chevaux pour mieux reconnaître le personarrivait au loin à bride abattue sur la route de
[ue personne pût dire au capitaine en chef ce qui
insi la curiosité générale, deux cavaliers appa-
r le champ de bataille. C'était maître Augustin,
I ville de Gand, accompagné d'un envoyé royal
Innaissait à l'instant pour tel à ses armoiries et à
re.
Augustin chevauchait, les traits épanouis, et criait
apitaîne en chef! le capitaine en cheft
ndiqua la tente où Artevelde se trouvait avec maî-
lerde; mais aussitôt on entoura de toutes parts le
a ville, en lui demandant quelles nouvelles il ap-
aix! la paix, compagnons! s'écria-t-il avec trans-
d a vaincu ! Vive le hbre Gand (1) !
sissait son cheval par la bribe pour s'approcher de
; du cavalier.
tiez donc, dit-il, je ne puis rien dire. Le capitaine
'ous annoncera la chose lui-même tout à l'heure ;
t on sergent roytl qui apporta aut Gantois les préliminaires du piix, tu nom du roi. It s'était rendu le même jour au camp de >nprès des échevins et des capitaines. Augustin, clerc des receveurs «luiavaH serri de guide. (P. A. Lbnz, Ârch. Aw(., t, I, p. 395.)
mais réjouf8te2-vou8 toujours en attendant, etr 11 s'agit il bonnes nouvelles.
On lui livra passège et il se dirigea avec le héraut d'trmes vers Artevelde, qui déjà avait fait quelque^ paa de feer côté. Maître Augustin avait à peine dit quelques mots n capitaine en cher, que déjà celui-ci donnait ordre ë son trou» pette de convoquer te conseil de guerre et les doyens, et I se rendit avec les deux cavaliers à sa tente, où \èè éehetiM et les doyens des méliers vinrent le rejoindre dès qu'ib Cirent entendu le signal de la trompette.
Sur ces entrefaites, les Gantois se réunissaient en groopi sur le champ de bataille, et s'entretenaient avec uneeiliém curiosité de l'arrivée de maître Augustin et du héraut tv^ mes. Chacun voulait deviner la nouvelle qu'ils aftjiortaisil; mais quoi qu'ils cherchassent ou s'imaginassent, ils en naient toujours è l'idée que lé roi d'Angleterre devait fait la paix avec le roi de France. C'était bien une giMll pour le travail et Findustrie des Flandres. Mais la Uberièf Les Gantois devaient-ils se laisser désarmer et se coariicr comme jadis sous le bon plaisir de la France ? Telles MM avec bien d'aulros les questions qui s'échangeaient en l^ tendant que la véritable situation des choses fût connus.
Enfin, après un long quart d'heure, on vit le capîtalee< chef sortir de la tente avec les échevins et les doyens, i^^^ grand étendard de Gand fut planté sur le champ debsisi et on plaça à côté une springale. Le trompette d'Ai donna le signal de la réunion ; les étendards et les des méliers se rangèrent en ordre de bataille, et toosi compagnons, sur l'indication de leurs doyens et de M cenleniers, se disposèrent en rangs autour d'Arlevelde. i porta Tordre aux tonneliers de ne pas quitter leur d'observation devant la porte de la ville.
Dès que le silence se fUt établi, Artevelde s'élança sor if ^^^
Ll TRIBUN DB GAND. 16i
0. Q kmi\ i Ifk main un parchemia muni 4e grands ougea et St oigne à Tarmée qu'il allait parler. La joie leii rayonnaient dans ses yeiu; il désigna du doigt emin et s'écria :
npagnom^, honneur à rhéroïque ville de Gand 1 Ce iene en main, ce n'est pas seulement la pai:[(, c'est la issance de la Flandre indépendante; c'est le triomphe erté du peuple sur l'oppression et la perfidie; c'est la le l'étranger et l'insigne triomphe d e la ville qui noua lilre ! Ecoutez à quelles conditions le roi de France )pQS6 la paix, et réjouissez-vous au fond du cœur, caïf lemis cèdent sous le poids de notre héroïque hra-
ièvementy les Flamands pourront faire le commerce
us les marchands de quelque nation qu'ils soient;
shands de tous les pays pourront venir et demeurer
at en Flandre avec leurs familles.
èmement, les Flamands pourront faire des traités de
'ce avec l'Angleterre et avec toutes les nations, comme
emblera bon.
lèmement, le roi de France ne permettra jamais que
lée envahisse le sol flamand, et les Flamands ne re-
jamais dans leur pays les ennemis du roi armés et
ié nombre.
'iè:nement, les Flamands ne pourront jamais être
de prendre les armes que pour la défense de leur
territoire et pour faire respecter sa neutralité.
uièmement, si le roi d'Angleterre accepte celle paix,
agera à ne jamais faire la guerre en Flandre; de plus,
aeltra aux Flamands de commercer librement dans
ys.
lyq It Uite origioti de ee traité à la fin de roBvrai*.
156 LB TBIBUN DB OAND.
Voiià, compagnons, les dispositions fondamentales da traité que nous propose la France. Le comte de Flandre les a déjà acceptées et viendra tenir sa cour à Gand si nous souscrivons aux conditions offertes. Mais ces conditions, qui les a failes? Est-ce Philippe de Valois? N'est-ce pas plutôt la libre ville d6 Gand qui a dit : Il en sera ainsi et non autrement. U n'yi donc pas à hésiter sur notre décision; nous ne pouvons rsjeter ce que nous-mêmes avons proposé. Ainsi, amis, noof sommes reconnus, par notre adversaire même, peui^e indépendant, libre de conclure des traités avec toutes les natioat sans rintervention de personne; nous conservons nos v* mes pour faire respecter notre territoire et punir la moîDdre atteinte à ce traité par qui que ce soit. Notre souvent Louis se montre tout disposé à gagner l'affection des lUms Flamands, et dans peu de jours il viendra habiter au miliea des Gantois. Remercions Dieu avec ferveur de la belle vi^ toire qu'il nous a accordée. Nous avons reconquis notre «h tique liberté; nous saurons la conserver et la défendre.! nous maintenant, compagnons, le travail, le commerce, il richesse, la paix; Gand va briller entre toutes les villes comme un splendide soleil; et quand on parlera désormais de liberté et de puissance du peuple, on montrera avec respect notre ville natale, où réside la véritable force civique, et qu'habitent les Flamands au courage de lion. YiveGaodt liberté ! industrie ! Flandre au lion t
Artevelde termina par ce cri son allocution.
Des clameurs confuses et d'indicibles cris de triompbs éclatèrent dans l'armée et montèrent vers le ciel.
Sans doute les o^is d'allégresse se seraient prolongés eicore, si le trompelre n'eût fait retentir de nouveau son Èr strunient pour appeler l'attention de l'armée. Quand ieilence fut rétabli, Augustin parut sur le springale et s'écrii :
— Au nom de la ville de Gand : Compagnons, ce jour doit
Ll TRIBUN Dl OAND. 157
i UD joor de réjouissance pour fêter notre triomphe et «rem retour de notre bien-aimé comte. Dans un instant» centeniers seront appelés auprès des chariots pour y reoir du vin; chaque compagnon recevra une double mee et deux jours de solde comme cadeau en l'honneur de paix(l). L'envoyé du roi se rend à la forteresse pour y )damer l'armistice et faire ouvrir la porte. Les bourgeois Qs armes de BiervUet pourront aller et venir dans notre mp, y vendre et y acheter. Quant à nous, nous ne met- OQspas le pied sur le pont; et, quoiqu'il arrive, le capim en chef ordonne que quiconque ne sera pas à son poste I premier son de trompette, soit renvoyé de l'armée. Que liican regagne maintenant les tentes de son métier, et, bIoo le vœu du magistrat de Gand, boive en l'honneur de la Une victorieuse!
L'armée se dispersa comme un essaim, en poussant des is de joie plus énergiques encore qu'auparavant, et cha* m 86 rendit à l'endroit où son métier était campé.
niques jours après la bataille de Biervliet, le premier in Macs van Vaernewyck se rendit à Bruges, d'où ii, a le comte dans le camp gantois. Au son triomphal mpettes et des chants de joie, les troupes flamandes,
' I« Comptes âê la ville dt G«nd, anno 4997-1198.
le comte Louis à leur tête, ftrent leur entrée à Gan^, d habitants reçurent leur suzerain avec un enthouisias une magnificence extraordinaires» Devant la Maisonsmc le marché du Vendredi, le comfe Lotïis jura de itc de respecter les libertés du peuple géniois; tet la con prêta également entre ses mains serment 4é Mélité < béissance(i).
Le comte, avec sa suite de chevaliers et de conseHlier but sd'cour aux S'Gravensteen,
Grande fut, durant les premiers jours, la joie des Gi de voir leurs efforts couronnés d'un si heureux suce c'étaient réconciliés avec leur prince; la paix, le comi l'industrie, tout répandait la vie et Taisance dans leur la commune avait regagné son ancienne puissance : el tait armée pour repousser toute agression^ et l'avenir pi tait gloire et grandeur à la patrie.
On devait tout cela aux sages conseils, à l'héroïque rage d'Artevelde; aussi la reconnaissance des Gantois le capitaine en chef ne connaissait-elle plus de bornes tout où il se montrait, il était salué par de vives ace tiens; on s'inclinait sur son passage avec respect, devi grand homme dont le génie avait fait surgir la riches puissance et la liberté, là où, quelques mois auparavac gnaient la famine, la servitude et le désespoir.
L'envieuxGérard Denis, cependant, n'avait cessé de v et avait travaillé dans l'ombre en piellant en œuvre sbrtes de tnoyehs pour irriter nonibrè de gëHS coùtfè velde ou les préparer à se poser en.afdversaires contre li
^ ) « Le comte Louis, conduit par Mtcs van Vternewyck, premier i de Gand, rentra lui-môme dans ses Etats... Le prince te rendit à l'ari il fut reçu avec dfifi acclaroAlJuoua.\mapiii^e8.,.l^. ci^ipp .M. ays^tôt l l'armée rentra à Gaïul au ton des cornets et bannières déployées. • pp. M6-a9è.)
t la jalousie donnaient à son esprit une infatigable !. Partout où un Gantois laissait échapper un seul mot dntentement sur la marcliedes affaires, aussitôt Denis ne ou quelqu'un de ses afiidés se trouvait là pour atti 3u dans les cœurs avec une infernale habileté, pour les passions, pour nourrir les espérances ambitieuses, imputer à Arlevelde, par d'adroites allusions, tout ce vait mécontenter.
i à ces perverses machinations, il se forma, dans {a mystère, une conjuration contre le grand citoyen , conjuration à laquelle s'associcrenl les passions les posées, les opinions les plus hostiles entre elles, mais jr le moment, avaient consenti à se donner la main, ivaiiler en commun à la chute d'Artevelde. nvieux ennemis du Snge Homme comprenaient bien irs lâches attaques ne pouvaient avoir de succès à în ce moment; un seul espoir leur restait d'entraver Jon de ses grands projets et d'anéantir peut-être tous -s de sa victoire : ils savaient que quelques villes de la i occidentale étaient irritées contre le comte, aussi :ause de la paix même qu'à cause du maintien de cerpiviléfees qu'il s'était réservés, en vertu de ce que les ids nommaient lesmauvaises libertés (1). Mettant à promécontentement, ils envoyèrent des émissaires pour la population des villes de la Flandre occidentale à la ice, et ils répandirent en même temps toutes sortes ts calomnieux sur la prétendue mauvaise foi et les ins parjures du comte. Pendant ce temps, ils ne négli-
conserva' néanmoins pour lui les rentes fixées par les mauvais privi' issi bleu que le druil de faire rendre conij te aux communes de leurs el Je leurs dépeusts...
unoins, les habitiints de la Flandre occidentale refusèrent, pcnùant 'emps, de se soumettre. » (V. Lenz, pp. 295- -296. )
IfO Ll TRIBUN DB GAIID.
geoient rien pour imputer^ secrètement, vis-à-vis du comte, ces coupables manœuvres à Artevelde, si bien qu'avec cette arme à deux tranchants ils s'estimaient certains d'atteindre leur but et de battre sérieusement en brèche l'influence du Sa^ Homme.
En elTet, on apprit bientôt que beaucoup de villes de la Flandre occidentale refusaient de se réconcilier avec le comle et d'accepter le traité de paix; la fermentation des esprits uvait même atteint un tel degré dans certaines communes, qu'on commença à craindre une guerre civile, une partie de la Flandre occidentale menaçant de se révolter conlreGani
Artevelde ne se trompa pas sur les véritables origines dr mal; il remarqua parfaitement que les ennemis de son système politique profitaient de Taide des émissaires du roi de France, qui, depuis la paix, parcouraient en grand nombre la Flandre, pour y semer la discorde et y susciter des dissensions. Cependant il avait assez de confiance dans sa force pour ne pas s'émouvoir trop tôt de ces légers obstacles, et il attendit que le comte lui-même fit appel à la commune de Gand, pour faire rentrer sous son autorité toutes les parties de la Flandre.
Alors Artevelde quitta Gand avec quelques éche?ins et doyens. Il obtint par son irrésistible éloquence qu'en peu de temps toutes les communes non -seulement acceptassent U paix et jurassent fidélité au comte (0, mais encore fissent pleine et entière alliance avec Gand pour la défense de l'iodépendance et de la neutralité du paN's.
Le grand citoyen devait être doué d*une faculté extraordinaire de prévoyance; car, quoi qu'il enireprit, il n'oubliai* jamais de voir aussi s'il ne pouvait on tirer quelque autre avantage pour la patrie. Tandis qu'il parcourait toutes les
(I) y o\r Comptés de la viUede Gaitd, aiino I3S7-I3S8.
imandes pour réintégrer le comte dans sa légitime , il saisit cette occasion pour organiser partout une ivique armée et pour faire fixer le nombre d'hommes [ue commune, au premier appel, pourrait envoyer à la irmée flamande, si la formation de cette armée deveessaire à la défense du pays. Les forces que les coml'engagèrentà amener, en cas de besoin, s'élevaient >re considérable de soixante mille combattants. Arfeeen même temps reconnaître de nouveau la ville de mme le centre du mouvement national et comme la ne du droit commun.
le le Sage Homme avait-il rempli cette importante qu'un envoyé apporta à Gand la nouvelle que le roi l d'Angleterre avait paru devant l'Écluse avec une *midable, et se préparait à faire une descente sur la Flandre. Cette nouvelle jeta le comte dans une grande de, non pas qu'il crût qu'Edouard voulût faire la i la Flandre, car on savaitque les Anglais nedésiraient lassage à travers le pays pour aller attaquer l'armée e dans la Flandre wallone; mais le comte, qui était a France et ardent ennemi des Anglais, frémissait de de dépit à la pensée que la Flandre, contrairement ditions de la paix récemment conclue, pût permettre temis de la France de passer sur son territoire pour guerre à Philippe de Valois II avait d'autant plus de de craindre que ceh n'arrivât, qu'à Gand même le igleterre avait un parti considérable, et qu'on s'y rét ouvertement de son arrivée. Il y avait même dans le des échevins des membres qui exprimaient le vœu lissât Edouard traverser la Flandre sans obstacle, et, de coutume, les ennemis d'Artevelde ne négligé- ||
5 cette occasion de lui susciter des difficultés. Ils sa- X)mbien il tenait au système d'une neutralité absolue
et s'cfiorçaient, à cause de cela môme, de persuader au conv?\\ des échevins de permettre le passage; mais le capitaine en chef combattit leurs arguments d'une façon si triomphante, que les échevins lui donnèrent l'ordre de s'opposer même par la force au débarquement des Anglais.
Le même soir, Arleveldc partit de Gand avec la plus grande partie dos gens des métiers armés. Le lendemain matin, avant le lever du soleil, il disposa ses forces le long de la côte, et fit rappeler au roi Edouard par un héraut d'armes qu'aux termes du traité accepté par lui-môme, le territoirede la Flandre devait rester strictement neutre, — en lui déclarant de plus que les Gantois avaient pris la ferme résolution de faire respecter cette neutralité au prix de leur sang.
A la suite de ce message, le roi toucha terre dans une barque et s'elTorça de décider Artevelde à changer d'avis; ma» il comprit bientôt que c'était impossible. Plein d'admiration pour la haute intelligence et la sagesse d'Artevelde, il regagna sa flotte, fit mettre à la voile et se dirigea vers Anvers, en s'éloignant avec respect du sol de la Flandre (\).
Le succès qui couronnait toujours les entreprises du capitaine en chef et le rapide accroissement de son autorité sur toutes les villes de Flandre augmentèrent encore l'influence presque sans bornes qu'il exerçait sur la commune de Gand. Il est vrai qu'il n'avait le droit de rien ordonner sans en avoir été préalablement chargé par le conseil des échevins, et que jamais il ne dépassait ses pouvoirs légaux ; mais la plupart sentaient si vivement la puissance de son génie etreconnais-
(I) « La môme ann(k!, le roi (VAn|ilrlcrr« parut devant la viUe de Vïckff avec uiH' grande il<»lt>, et dans rintciilion d*y u|)érer un débarquement ; niiû les Flilniands, commandés par Arleveldc, s'oppose; en! h ce projol. Il se dirigea vers Anvers, où il féjourna cette aimi^c. » {Chronique dCEifidius II MuisiSj traduite sur le manuscrit laliu, par Octave Delapierre, dans $ei Chroniques, traditions ei légendes de Cancienne histoire de Flandn, p. 236).
i franchemeat sa prudente et pénétrante sagesse, it rare qu'un conseil ou un mot de lui ne fût pas conomme un jugement auquel il y avait peu ou rien à
ande influence d'Artevelde et surtout la complète înmee de la commune de Gand, semblaient profondéplaire au comte, non qu'il désirât pour lui-même une inde autorité, mais parce que le roi de France, dont nait le vassal, lui envoyait chaque jour des chevaliers prier de faire certaines choses auxquelles la ville de opposait avec une constante énergie. Le comte, ans des idées chevaleresques , ne pouvait supporter pouvoir en Flandre fût renfermé dans des limites si Plus d'une fois, Philippe de Valois lui avait conseillé t supplié d'amener la commune à ses fins en recoui ruse ; mais le comte était loyal au fond et ne pourésoudre à de tels moyens, bien que l'orgueilleuse s Gantois l'humiliât profondément, ourtisans français ne négligeaient rien d'autre part nplaireà leur roi, et, comme, dans leur ignorance des 3ns du pays, ils croyaient que toute la faute était à le, ils faisaient tous les efforts possibles pour le ren- )ect aux magistrats et au peuple, et pour anéantir ou s amoindrir par là son influence, circonstance donna tout à coup un nouveau courage émis du Sage Homme, et la calomnie, la diffamation, ispiration de secrets instigateurs, commencèrent à la tête contre lui. Les rumeurs les plus cpntradicaient mises en circulation. Tantôt il avait traité sent avec le roi de Frcnt^e; tantôt il s'était laissé achemain par les Anglais; tanlôt il se proposait de dép le souveifain ^égitii^e pour monter lui-même sur ! • on fouillait dans sa vie privée ; ses parents, ses
164 Ll TftIBUll Dl OAMD.
amis avaient à lutter, à cause de lui» contre les plus odieuses et les plus fausses imputa lions; et Ton alla jusqu'à lui prêter è lui-même les vices les plus infâmes ou les travers les plus rdicuies.
C'est ainsi que la plus basse envie commençait à s'agiter aux pieds du grand homme. Mais lui, insensible à ces viles attaques, dédaignait ses envieux ennemis et s'appliquait tout entier à rechercher les moyens qui pouvaient amener la prospérité et la grandeur de la Flandre (1).
Sur ces entrefaites, le roi Edouard s'était rendu en Allemagne où il avait gagné un grand nombre d'alliés contre la France : il avait même été revêtu par l'Empereur du titre de vicaire de l'Empire (2).
Cette dignité mit sous son autorité la partie de la Flandre qu'on nommait Flandre impériale , et lui donna aussi une grande influence sur d'autres contrées des Pays-Bas. Se voyant si puissant, il prépara contre la France une guerre acharnée; il eut même l'intention de pénétrer jusqu'à Paris et de dépouiller Philippe de Valois de la couronne.
Le roi de France, commençant à concevoir des craintes sérieuses, ne négligea rien de son côté, pour trouver des alliés. Il était très-peiné d'être privé du secours de la Flandre, parce que ce pays était alors assez puissant pour faire pencher la balance en faveur de l'un des deux rois; d'ailleurs.
(I) « ArtCTelde a été ctlomnié indignement. * (Lbhz, 308.)
Tu D*turti8 donc trouvé pour terminer ta vift Qu'un poignard d'assassin soudoyé par TenTiel
Ern. Bvschmann, J.'J. tan Artwelde,
(t) « L'empereur Louis prononça ensuite qu'il nommiit Edouard vic^irtr i"' p<^rial dans toute Li partie située à la gauche du Rhin et au delà de Col«>u*^' ordonnant à tous les princes des Pays-Bas de lui obéir à la guerre peu i^' sept annéss à venir. »
(Simon DB db Sismomdi, Uittoire des Français, Vl. p. 377.^
Philippe de Valois, nMgnorant pas combiea la France avait peu de droits à Tamitié de la Flandre, n'était nullement assuré que les Flamands persisteraient à refuser à Edouard leur concours efficace.
Dans cette situation , il employait tous les moyens pour foire changer en Flandre Topinion publique en sa faveur, et n'épargnait ni argent ni ruses pour parvenir à son but. Les villes flamandes fourmillaient d'émissaires français qui ébranlaient la foi de maint citoyen, en lui faisant des dons ou des promesses.
Le parti des léliards grossit ainsi sensiblement en peu de temps sous la direction secrèle du sire deSteenbeke; aux léliw'ds se joignirent naturellement les envieux d'Arlevelde, Girard Denis à leur tête, bien qu'au fond ces deux partis fussent ennemis mortels Tun de Taulre.
Taudis que le roi de Franco se réjouissait à tort des nouvelles qu'il recevait de la Flandre, Arlevelde combinait un dessein profondément mûri et qui devait créer de grands embarras à la France.
Au njoment où Philippe de Valois se croyait sur d'une prochaine victoire, Arteveldetit tout à coup, au conseil des échevins, la proposition que les communes flamandes envoyassent une ambassade au roi de France pour revendiquer les villes de Lille, Douai et Orchies; il démontra d'une manière irréfutable que la Flandre wallone avait été arrachée au territoire de la patrie par la fraude et la violence, et que ce n'était que par le parjure et la trahison que la France était restée si longtemps maitresse de cette importante contrée flamande (l). Il représenta ensuite combien ce serait
'.() • Artevelde aTait fait demander a Philippe de rendre aux Flamands lec l'^is Tilles do LiUe, Douai «t Hi^Uiune, que la France leur retenait ijijusie-
'• •'! il'>lo l!'::;i'' «le i hilippe le B?l. <> (SisMO>Di,t. VI, p. 385/
une honteuse lâcheté , de laisser sous le joug de TétraDger tant de frères par la langue ei par le sang, lorsqu'on pouvait redresser et venger le droit outragé, et délivrer tous les Flamands de la domination étrangère.
Malgré l'opposition de quelques membres du conseil échevinal, la proposition d'Artevelde fut acceptée avec enthousiasme; et, peu de jours après, les principales villes de Flandre déclarèrent qu'elles étaient piê:es à envoyer les anabassadeurs et à seconder au besoin par la force des armes la revendication patriotique de la ville de Gand.
Cette décision, appuyée par une armée de soixante mille hommes, fut un coup de foudre pour le comte aussi bien que pour le roi de France. Renoncer à la Flandre wallone? laisser échapper les fruits d'un siècle de ruse et de duplicité politique? rendre plus puissante encore la Flandre, déjà si menaçante ? Philippe de Valois ne pouvait y consentir.
Quant au comte, c'était un Français dans tout le sens du mot, et lui-même se considérait comme tel : la Flandre n'était pour lui qu'un fief qui ne lui tenait pas plus au cœur que les comtes de Réthel et de Nevers qu'il possédait aussi en France. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il regardai comme un mal à déplorer la prospérité et la puissance de la Flandre, dès qu'il pouvait en résulter un préjudice pour la grandeurdela France, qui était à ses yeux sa vraie patrie(i).
L'ambassade des villes flamandes partit pour Paris et y fit valoir en termes énergiques la revendication de la Flandre wallone. On n'osa, à la cour de France, éconduire nettement les envoyés et l'on prolongea à dessein pendant quelque temps les négociations sans résultat décisif. Néanmoins
(I) « La comle de Flandre, qui a ceUe heure était bon Français. » {Annale et oAronifUM de France, par Nicolas Gilles. Paris, 4557, U, F. r. — Voif aHMi SUfMindi, tom. VI, pp. 260 et 354.)
Ll TRIBUN DE 6AND. 167
)oiivait durer ainsi : les ambassadeurs devinrent imet commençaient déjà à parler de prise d'armes et r menaçants. Le roi était fort embarrassé; car, s'il le satisfaire à la réclamation, il s'attirait sur les bras ) une armée de soixante mille Flamands, au moment it besoin de toutes ses forces pour tenir léte aux An- 1 leurs alliés.
on eut recours au crime pour se tirer d'embarras, ance de la Flandre résidait dans la sagesse d'Arteans la sympathique unanimité avec laquelle Timlajorité du peuple suivait ses conseils. Si Ton parvemverser ce pilier de la grandeur populaire ôg la le temple même s'écroulerait aussi; on l'espérait du Un lâche attentat fut concerté; le roi de France 3eler l'assassinat à son aide! Le noble sang d'Arteîit couler sous le poignard de scélérats soudoyés (l)î en effet, menacé plusieurs fois en peu de temps par ird d'hommes inconnus, et sa vie fut souvent mise en La commune de Gand augmenta sa garde, et, sur les îde ses amis, il ne se montra plus en public qu'avec aine circonspection. De plus, le peuple gantois fut t exaspéré de ces attentats contre la vie d'Artevelde, ^'ait toujours devant sa porte quelques centaines de métiers armés et prêts à l'accompagner partout où lait. Ni exhortations ni prières ne pouvaient décilommes à renoncer à leur dessein; ils avaient juré r sur le capitaine en chef et étaient bien décidés à ms au preniier venu qui lui voudrait du mal (2).
S8ÀRT.
comte ne pouyait Ipy Bujre (à Artevelde) uy dressçr aucune et»- Tîe, comme il eût bien désiré, pour ce qu'il avait ordinairement des :oiur de soy et estait conseryé et gardé des yeux, dç raffectiou et d« A peuple, qui rbooorait comme s*il eust été son seigneur. » (Bvi-
168 Ll TRIBUN DK GAIID.
Bien que Louis de Nevers fût un partisan dévoué de li France, rien ne prouve qu'il ait participé au projet de ce assassins; c'était plus probablement le fait de ses courlisao! français, ou des émissaires de Pbilippe, ou des gens qu portaient envie à la grandeur d'Artevelde, et peut-être d( tous ces ennemis à la fois (1). Néanmoins une profonde défiance à l'égard du comte grandissait de plus en plus dans le cœur des bourgeois; on lui imputait une grande part de responsabilité dans ces attentats, à cause de son attachement bien connu à la France et au régime politique (U ce pays.
Quoi qu'il en soit, Tattilude de la bourgeoisie gan toisée les précautions prises par Artevelde lui-même, ne laissèren pas à la France le moindre espoir de se délivrer d'une auss atroce manière du capitaine en chef.
Sur les instances de Philippe de Valois, qui ne savait plu comment éluder la réclamation des communes, le cooiti Louis résolut d'avoir recours à des moyens moins violenta et, en conséquence, il fit un jour prier en secret le copiiaio* en chef de venir le trouver au S'Gravensteen.
Artevelde se montra tout disposé à satisfaire au désir d< son souverain; mais il en donna d'abord connaissance aui échevins de la ville, afin qu'on n'attribuât à cette visite qu( sa véritable cause. L'invitation du comte fut ainsi connue du peuple gantois, et tous les esprits s'émurent dans i< crainte qu'il n'y eût là-dessous un piège tendu à Artevelde.
Le S'Gravensteen était situé au delà de la Lys, dans un quartier de la ville quon appelait le Vieux-Bourg, et qui»
MADD DB Girard, fffutoire générale des roye de France. Paris, 4649. p* ^ -^ Voy aussi Lei z. p- S8I.)
(4) M Le comtft n'était point méchant et rancuneu\de sa nature rp^wr''**' facile k se laisser diriger par les impressions du moment. » (Euw. Le OuTi t. 11, p.4'8.)
comme tief princier, relevait directement de la cour de juslice du comte, sans être soumis au banc des échevins de Gand. Ce steen était une formidable forteresse, construite ea l'année 868 par Baudouin Bras-de-Fer, pour servir de reruge contre les agressions des Normands. Il était de forme roDdeet entouré de remparts d'une hauteur extraordinaire, flanqués de tours en saillie dont les murs étaient percés de toutes parts de menaçantes meurtrières. La Lieve baignait l'édidce d'un côté et l'entourait de ses eaux, détournées de leur cours naturel, si bien que le château fort n'était accessible que par le pont de pierre et par une étroite porte (1).
La teinte sombre et triste que le temps avait répandue sur celle demeure du souverain, le caractère grossier et lourd de son architecture, faisaient une étrange impression sur celui qui, au sortir des rues vivantes et animées de Gand, venait jeter un regard craintif sur ce formidable colosse de pierre; un sentiment glacial d'anxiété serrait son cœur, et il ^ croyait reporté comme par magie à ces temps de servitude et d'oppression du peuple dont le souvenir était perdu depuis des siècles déjà dans les industrieuses couununes flamandes.
Les basses et chétives demeures qui entouraient le château des comtes, la misère, la malpropreté des habitants demi-nus qui les habitaient, le morne silence qui réjj^nait aux alentours, augmentaientencore cette pénible impression, et, quand on s'éloignait enfin de ce dernier asile de la puissance féodale, on sentait sa poitrine se comprimer comme ' si l'on eût respiré un air empesté.
Sur les remparts, des sentinelles se promenaient comme des ombres muettes; même en plein jour, rien ne troublait
'*) Voyoz le dossin «le rotfe antique domeure des comtes de Flandre dant
'''•••'/•',.,/.■;...•;,•/.>• iîu 1,1 •tj,::i li-r. i"il li'^s par F. Do Vifjiu», pi. iv.
le silence qui environnait le suzerain redouté, sinon les aboiements monotones des chiens de chasse, à l'intérieur du château fort.
Le jour où Artcvelde devait s'y rendre, les alentours delà demeure du comte présentaient un tout autre aspect : de nombreux bourgeois de Gand et des gens des métiers y étaient réunis en groupes et s'entretenaient avec une bruyante vivacité; d'autres, qui étaient armes, se promenaient dans les rues en petits détachements; car, comme ils ne se trouvaient pas sur le territoire de la ville, lis ne pouvaient s'y arrêter avec des armes. Néanmoins, pour remplir leur dessein, ils feignaient ne faire que passer; mais ils ne s'éloignaient guère de la place Sainte-Pharaïlde, sur laquelle s'ouvrait la porte du steen. On né devait pas être sans inquiétude dans la forteresse au sujet de ces rassemblements; car on avait abaissé la herse de la porte, et doublé les gardes sur les remparts (1).
Dans l'angle de la place, près du nouvel hospice de Wenqemaer, on discutait surtout avec une vivacité particulière sur les causes qui avaient attiré les habitants de Gand de ce côté de la ville.
— Oui, disait un compagnon maçon, vous pouvez dire ce que vous voudrez, mais qu'on ose toucher un seul cheveu de la tôte de maître Jacques, et, demain, vous ne trouverez plus deux pierres du vieux château qui tiennent ensemble!
— Nous leur apprendrons à nager dans la Lieve, murrau* rail un autre.
— Mais, disait avec un sang-froid affecté le chef-doyen Gérard Denis, qui se trouvait dans le groupe, je ne sais,
(«) « L« comte de Flandre mtnda h Artevelde de ▼cnir lui parler ea m hôtel. Le bourgeois se rendit à sou invitation, mais accompagné d*uM à grande foule, que le seigneur n*eut ni le courage ni le pouvoir de mettre U main sur lui. i» (Lbnz.O
Ll TRIBUN DB GAND. 171
gnons^ qui vous a mis encore une fois ces idées en ^otre g^raciçux prince a invité maître Artevelde à se auprès dq lui; c'est une marque d'honneur et de thie, — et vous voilà ici, menaçant et tempêtant, ) si notre comte était capable d'attirer par fraude ses dans un guet-apens et de les faire égorger en sa ce. Qui de vous oserait dire qu'il a vraiment cette ?
me Denis s'y attendait, personne ne répondit à cette ►n, sauf par des signes contenus d'impatience, tant à du respect qu'on croyait devoir à sa haute dignité, rce qu'aucun des auditeurs n'eût osé élever contre le une accusation aussi explicite. .
eul compagnon semblait irrité et grommela d'une voix en s'adressant à son voisin :
ar saint Liévin! depuis quand le chef-doyen est- il i un ami du comte et un léliardf II y a certainement ous quelque chose de louche !
vaudrait mieux, reprit Denis, regagner tous votre re; car ces attroupements tumultueux font grand tort itaine en chef. Savez-vous ce qu'on dit là-bas près de •Pharaïlde ? On accuse maître Artevelde d'avoir fait re dans la commune la nouvelle de l'invitation qu'il a lu comte, et la crainte qu'il ne soit victime d'une tra- Je n'en crois rien; mais on ajoute que, depuis longléjà, il cherche à rendre le prince odieux aux Gantois, ne le comte s'éloigne d'ici et que lui puisse seul agir tre envers nous.
e moment, un jeune teinturier s'approcha du rassemit et entendit les dernières paroles du chef-doyen. On > sur ses traits qu'il en éprouvait un vif mécontentemais il se contint et parut n'écouter que par simple
—Et puis, compagnons, poursuivit Denis, avec toutes ces démonstrations de sympathie, vous rendrez le capitaine eo chef tellement orgueilleux, qu'il ne regardera plus le peuple que comme de la boue. On dit déjà qu'il renie la bourgeoisie et a offert sa fille en mariage à un chevalier français. Il est probable que ce n'est qu'un faux bruit; mais faites bienaltcotion que maître Jacques traite sur un pied d'égalité avec les rois et les comtes, et qu'il ne s'estime pas moins que s'il avait une couronne sur la télé. C'est dangereux pour maître Ârtevelde lui-même, et, si nous devons être dominés ou opprimes, mieux vaut que ce soit par notre prince légitime que par uu homme que nous n'aurions fait ce qu'il est que pour nous donner en lui un orgueilleux tyran.
— Cela est vrai, dit un tisserand. (Ju'est-ce qui donne, par exemple, au capitaine en chef de Gand le droit de commander à toute la Flandre comme s'il était le comte lui-même, et de faire prendre les armes aux communes? Qui lui donne le droit d'entretenir des relations secrètes avec le duc de Bnbant et le comte de Hainaut, sans en informer le magistrat de Gand? Qui lui a donné le droit de traiter brutalemeotà rÉcluse le bon roi d'Angleterre et de faire peut-être, grâce à sa hautaine présomption, de ce souverain un ennemi mertel et irréconciliable de la Flandre?
A ces mots, le jeune teinturier pàiit et un regard enflamiflé jaillit de ses yeux; cependant il pencha la tête sans dire ua mot.
— Et maintenant, continua Denis, que va-l-il encore arri* ver? Vous voici devant le château du comte comme sivoil le menaciez d'un assaut ou d'un siège. Ce\n Taigrira grandement contre nous; ce n'est pas là le moyen d'avoir lapaîL Il pourrait en résulter une grande hostiliu'^ entre le prince la commune de Gand. Ne pourrait-on dTre, avec quelques rencode raiso»» s «'"h nrrivni', q'v? iiTMlro Ar ovcîde a j:rt
voqué œ dissentiment uniquement pour se débarrasser du comte et lui faire reprendre le chemin de la France? £t, si vous donnez à maître Artevelde des raisons de croire qu'il est plus que le comte, qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'il lui prit vraiment envie de devenir lui-même comte de Flandre?
Le tisserand qui était venu avec le chet'-doyen avança la tête au milieu du cercle, comme pour conQer un secret à rauditoire :
— Savez- vous, dit-il à demi-voix, ce que j'ai entendu raooQter par quelqu'un qui assure en avoir été témoin? Il parait que maitra Artevelde, entre quatre murs, est un joyeux compagnon et boit plus de vin qu'il n'en peut porter. Ainsi récemment, cbez certain bourgeois, il en serait venu jusqu'à perdre la tête et aurait déclaré très-nettement qu'il veut devenir comte de Flandre et que tous, il nous...
Tremblant comme une feuille et pâle de colère comme un mort, le teinturier bondit en avant et s'écria en s'adressaut au titterand:
—Tais-toi, tais-toi, ou je t'écrase sous mes pieds, lâche calomniateur !
£t, promenant son regardflamboyantsur les autres détracteurs du grand citoyen, il poursuivit, transporté de colère :
— Savez-vous ce que vous éies, vous tous qui lancez vos infâmes crachats contre le capitaine en chef? Vous êtes de lâches chiens qui aboyez contre le soleil, parce que sa lumière vous aveugle ! Ainsi vous avez déjà oublié qui a sauvé la Flandre de la famine et l'a relevée de son abaissement; qui a répandu des torrents d'or dans les rues de Gand; qui a rendu a notre patrie humiliée la liberté et la considération? Le héros, le libérateur est un ambitieux, un tyran, un ivrogne, n'est-ce pas ? Parce que sa grandeur vous écrase, vous cherchez à souiller son nom; parce que vous ne pouvez atteindre ni. à sa tête ni à son cœur, vous lui rongez les
pieds, vils vermisseaux, ingrate race de vipères que vous étest S*il y a des doyens ici, qu'ils sachent que c'est Liéven ^Comyne qui parle ainsi !
Le chef-doyen se trouva tout confus en présence de cette sortie, et ne sut que dire, parce qu'il ne jugeait pas prudent de soutenir publiquement ses odieuses et hypocrites calomnies. Il murmura quelques paroles, fit volte-face et quitta la place Sainte-Pharailde en prenant le pont de la Tête.
Liéven Comyne, tout tremblant encore, suivit de Foeil le chef-doyen, jusqu'à ce qu'il eût disparu. Puis il se tourna de nouveau vers le tisserand effaré et s'écria :
— Aht ah! à nous deux maintenant! Sais-tu ce qu'on fait d'un serpent qui lance son venin contre ses bienfaiteurs? On lui tord le cou et on l'écrase sous son talon !
Aces mois, il étreignit, en effet, le cou du tisserand de ses deux mains, comme dans une tenaille, le jeta à terre à demi étranglé et lui lança un coup de pied dans les reins. H le laissa néanmoins se relever, et, tout en riant ironiquement des raisons que le tisserand cherchait à faire valoir pour s'excuser :
— Va, dit Liévin Comyne avec mépris, ta lâcheté prouve que lu es un calomniateur!
—Faut-il noyer le coquin dans la Lieve? demandèrent les spectateurs, qui applaudissaient la conduite du teinturier.
Déjà ils avaient saisi leur victime et l'entraînaient violemjnent vers la rivière pour l'y jeter sans miséricorde, mais tout à coup les cris de « Vive le capitaine en chef ! » s'élevèrent dans les airs dans la direction du pont du Comte, et tous coururent de ce côté de la place, sans s'inquiéter davantage du tisserand.
Jacques Ârtevelde s'avançait seul à travers les rangs du peuple ; il avait laissé sur le marché aux Poissons sa garde de vingt-huit hommes, pour s'approcher de la demeure de
Ll TRIBUN DK 6AND. 175
8on flonverain comme il convient à un sujet. Grande fut s» surprise et même son chagrin, lorsqu'il vit la place Sainte- PbaraïAe envahie par une foule dont les exclamations prou- N*aient qu'elle ne s'était réunie en cet endroit que par dé- Gance pour la loyauté du comte. Il s'arrêta, et le peuple, dès qu'il vit que le capitaine voulait parler, lit silence et écouta respectueusement.
— Braves compagnons, dit Artevelde, qu'est-ce qui vous émeut ainsi? Pourquoi cette réunion mécontente devant le palais du comte? Ce n'est pas bien à vousl
Un forgeron qui se trouvait devant lui, le marteau au poing, lui répondit dans son rude langage :
— Peu importe que ce soit bien ou non I Si d'ici à deux heures noire capitaine en chef n'est pas de retour de cette caverne de léliards, nous démolirons ce repaire jusqu'à la dernière pierre et nous exterminerons tous ceux qui peuvent s'y trouver! Cela dure depuis assez longtemps, maître Jacques ; qu'ils osent mettre la main sur vous, et ce n'est pas eux qui porteront au roi de France la bienheureuse nouvelle de la mort de Jacques Van Artevelde l
— Compagnons, répondit Artevelde, vous outragez à tort notre noble souverain par cette défiance. Pouvons-nous rendre le comte responsable des méfaits des étrangers qui nous »at envoyés d'autres pays? Non, ce serait une grande in- JQstice de notre part; nous devons phis de respect à notre prince légitime. Vous êtes tous mes bons amis, n'est-ce pas? fil bien, écoutez ma voix, quittez cette place et regagnez 'Os demeures avec une pleine conftance : vos craintes sont ftns fondement. Relirez- vous, je vous serai reconnaissant de Cette preuve de sympathie.
— Capitaine en chef, passerez-vous par le marché du Vendredi en rentrant chez vous? demanda le forgeron. Si ^Ms nous promettez cela, nous nous retirerons.
176 Ll TRIBUN Dl GAND.
— Je le ferai, répondit Arlevelde.
— C'est bien, dit le forgeron, nous vous y tfltendrids jus« qu'à la tombée du soir. Au marché du Vendredi! au marché du Vendredi!
Le flot populaire se dirigea, par le pont du Comte et parle quai de la Grue, vers le marché du Vendredi. Peu d'instants après, il n'y avait plus devant la demeure du comte que de pacifiques bourgeois que la curiosité y avait retenus.
Déjà la sentinelle qui veillait au-dessus de la porte do S'Gravensteen avait donné le signal. La herse était levée, et, quand Artevelde se présenta à l'entrée du manoir seigneurial, il y fut introduit par deux serviteurs qui le conduisirent dans une salle où le comte se trouvait en compagnie de plusieurs personnes.
Louis de Nevers était un homme d'âge moyen, bien M et d'une physionomie assez douce; son geste et son langage avaient de la distinction et de la noblesse; on reconnaissait au premier abord que le sang royal et l'éducation prindèie lui avaient donné la dignité de l'attitude et l'urbanité chevaleresque. Cependant ses traits peu accusés, son regard sans feu et sa complexion délicate permettaient de supposer que, s'il était doué de toutes les autres qualités, la virilitéde la volonté et l'énergie du caractère lui faisaient défaut.
Lors de l'entrée d' Artevelde, les courtisans et les conseillers du prince, qui étaient tous étrangers (1), dirigèrent les yeux avec une curiosité insultante sur le célèbre bourgeois de Gand; mais le comte se leva de son siège et les pria toui de quitter la salle. Dès qu'ils eurent disparu par les porttt latérales, le prince s'avança vers Arlevelde, lui prit affeo-
(I « Son premier conseiller, qui avait dirigé son éducation et le Miîvùt f** tout, était le nire de Vazelay, ennemi mortel de la Flandre et fila da chMCi. lier Pierre Flotte, qui jadis avait contribué à 1 oppresfioo de la FiaaAt il avait péri à la baUille des Eperons d'oi- 'Voir Sitsmondi, t. Vf. p. M)
Deusement la main, Tamena vers un siège et lui dit eu ■ançais, ian^e qu'il savait que le bourgeois de Gand partit parfaitement (t):
— Soyez le bienvenu, capitaine général de ma bonne ville e Gand; il y a longtemps que j'aufais dû vous consulter sur ien des choses, car on raconte des merveilles de votre haute igesse; mais quelques obstacles m*en ont empêché. Enfin, le voici seul avec vous. Vous le voyez, ma confiance est rande, j'espère que vous serez franc aussi envers moi. Pre* ez ce siège, je veux vous parler en ami.
Artevelde résista pendant quelque temps à Tinvitation du Qmte. Enfin, il s'assit vis-à-vis de Louis de Nevers, et dit :
— Puisque mon gracieux seigneur le ^ut, je serai franc, t, si mon vœu peut s'accomplir, de cet entretien solennel ortiroDt la gloire de mon souverain et Téternelle grandeur le mon pays! ^
—Je l'espère aussi, répliqua Louis. Écoutez bien ce que e vais vous dire, capitaine général. La renommée de votre agesse a pénétré jusque dans les pays lointains; le roi de •^rance lui-même a témoigné plus d'une fois en ma présence iu*il ferait les plus grands sacrifices pour avoir un homme îomme vous dans son conseil, bien que vous soyez simple bourgeois, si je ne me trompe?
Un indéfinissable sourire parut sur les traits du Sage Homme.
■4) BetttCflup d'auGÎens chroniqueurs disent que Jacques Van Artevelde afi \imrt» pendant quelques années à la cour de Fiaiicc. M^zcray dit qu'-.l >V Inuf ait couiuic simple commerçant ; d'autres, qu il appai tenait comme pa^e • U Mite de Louis lu Huliu. U Ût aussi la campagne de l'Ile de Hliodes avec kcomte de Valois, (.'est ce que rapporte Denis Sauvage dans ses Cfironiquet éPIttkdre. Lyon, 1S6S, p 1^.2 : • Cestus Artevelde uvait été avec le comte 'iValob outre le* monts en l'isle de Rhodes. » 11 résulte des divers témoipifes que uous avons recueillit qu'Arlevelde défait avoir beaucoup voyagé 4aiii icuiMMe.
17S LB wiirif »i &A3rv.
—Je B*ai ë'aotre inteQtkm en iqbs disant oda, reprit le comte, qae de iroos prouver que le plus puissant souTeraio de TEarope sait hii-aècae apprécier Ti^tre mérite. Quint à moi. je regrette qu'en boaune comme vous soit placé à la tte d'un peuple séditieux et remuant et se voie forcé d'employer sou génie contre la légitime autorité de ses souverains, jusqu'à ce que ce même peuple, dans son inconstance, Tovis trane dans la Êuige et mette votre eadavre en iambeam ; car n'est-ce pas toujours ie sort des idoles d'une multitude insensée? Tous vous trouvez fort honoré aujourdliai dn litre de capitaine général d'une Tîlie qui vous donne la ridicule pension de trois sous de gros (t) par semaine; mais ne serait-il pas plus avantageux pour votre pays, pour votresoierain et pour vous-même que vous occupassiez une charge digne de vous, celle de maréchal de Flandre, par exempte!
Le comte regardait le Sage Homme comme pour obteoir une réponse de hii ; une expression de profonde tristesse avait assombri les traits d*Artevelde, et il baissait les yeux, comme anéanti.
— Ne crovez-vous pas , maître Artevelde, demanda le comte, que la Flandre apprendrait avec joie votre nomination de maréchal ? Pourquoi cette proposition semble-t-elle vous causer une émotion pénible (2) ?
— Au nom de Dieu, seigneur comte, cessez ce langage; il me blesse jusqu'au vif.
— Pourquoi ?
— Ah! puisse Dieu punir celui qui a mis de semblables paroles dans la bouche du comte de Flandre 1 Je suis Flamand et bourgeois de Gand, pour tout l'or de France^
(I) Il tonchait, comme capitaine général, doine lirres de grospiriH'* trou iitdvers de gros (37 centimes) par seinline. (Voir Lcm et les tot^ et la vilU de Gmnd.)
(^ Voir FroUsart for coUe entrefiM.
pour la couronne de France même, je ne l'oublierai pas! U fallait que Louis de Nevers eût agi de bonne foi; car là parole exaltée du capitaine en chef Tétonna plus qu*elle ne rémut, et il dit avec un parifait sang-froid :
— Vous ne me comprenez pas , maître Van Artevelde. Sbupçonneriez-vous par hasard ma bonne foi?
— Aucunement, répondit Artevelde d'un ton plus calme ^ je comprends que mon gracieux seigneur, comme chevalier et obéissant aux idées qu'on nourrit en France, doive regarder comme un grand bonheur pour un bourgeois de pouvoir quitter son humble condition pour prendre un rang plus âevé dans la vie publique; mais on vous a trompé, seigneur comte : en Flandre, il n'en est pas ainsi. Ici, il ne faut être ni chevalier, ni seigneur suzerain pour pouvoir^servir sa patrie avec honneur, et pour être estimé des gens de la commune, 8don ce qu'on a fait pour la gloire ou la prospérité du pays. le suis prêt à faire pour vous ce qui peut se concilier avec l'intérêt de la Flandre, c'est-à-dire avec l'inspiration de ma conscience; mais ni promesses ni dignités ne sauraient me faire dévier d'un pas du chemin que j'entends suivre. Ainsi, tt vos efforts pouvaient avoir un autre but que celui de faire de moi autre chose qu'un bourgeois de Gand et un défenseur de la liberté de la commune, renoncez à toute instance, mon gracieux seigneur, elle serait inutile.
— Jene sais quelle espèce d'homme vous êtes, dit le comte ïvec impatience; oh veut vous faire du bien, vous combler d'honneurs et de richesses, et vous vous en irritez! Faut-il donc me tromper, pour me donner le désir de reconnaître et de récompenser vos éminents mérites?
— Avec votre permission, seigneur comte, dit Artevelde, je ne serai jamais rien qu'un fidèle et dévoué serviteul* dé la ^e de Gand et du pays de Flandre; mais, si je pouvais vous rendre quelque service, je le considérerais comme un véri-
table bonheur : dites-moi donc, seigneur comte, ce que je pourrais faire pour vous être agréable.
Lou^ de Nevers regarda cette question comme un demitriomphe et répondit d'un ton affable :
—Rien que de juste, capitaine en chef. D'abord, vous devriez exciter les communes flamandes à venir en aide à notre souverain naturel, le roi de France, contre son irréconciliable ennemi, Edouard d'Angleterre. Puis, pour ne pas irn* portuner le roi par des requêtes mal fondées, il faudrait faire renoncer les villes de Flandre à leur revendication de la Flandre wallone, qui aussi bien a été cédée par de bons et ioyaux traités. N'est-il pas du devoir de fidèles vassaux de •défendre leur suzerain contre un ennemi ambitieux qui ne tend pas à moins qu'à lui ravir sa couronne? Enfin, Tintérét de la Flandre exige qu'elle se range du côté du plus Fort Vous voyez bien qu'Edouard ne peut faire la guerre à Philippe de Valois, sans aller chercher des alliés dans tous les pays de l'Europe! La Flandre ne doit-elle pas, d'ailleurs, une éternelle reconnaissance à la France pour la protection que ce puissant pays lui a toujours accordée? La France méritet-elle cette haine ardente qu'on lui porte si injustement en Flandre et qui, dans votre famille, capitaine, semble un sentiment héréditaire (i).
— Et c'est là tout ce que vous demanderiez de moi ? demanda Artevelde en proie à une profonde préoccupation.
— C'est le principal pour le moment, poursuivit le comte; mais ce n'est pas tout cependant. Avouez avec moi, capitaine, que la Flandre, par la révolte et la \iolence, s'est mise en possession de libertés qui compromettent sa prospérité,
(I) « ArteveMe tpptrteiMit k une des grandes famUlM de Flandre, et » naison était depuis longtemps aiitîtrauçaise.» {VlndépendaiU ^ i9 ^ «835). Article atUibué à M. J.-B. Nothonib.
Ll TRIBUN DB GAND. 181
î ont introduit dans ce pays le monstrueux système que le et stupide multitude a seule droit de commander, à *ande humiliation des gens de noble souche; — des liis qui feraient du prince l*humble serviteur de ses susi un prince pouvait accepter ce joug honteux. Un pa- 3tat de choses est contre toutes les lois de la nature, et vengeance au Ciel, qui témoigne son courroux d'une ma- ) assez visible, par les troubles, les émeutes et les eiïus de sang qui ne cessent d'afQiger la Flandre. Voyez ce e passe dans la belle France : là du moins, le prince est re, et il y commande comme il convient au légitime erain d'un puissant royaume; là, un bourgeois, roturier ur, n'oserait se prétendre l'égal d'un chevalier : c'est le ( de la courtoisie, des éclatants faits d'armes et des beaux nés d'amour (1). Le peuple y trouve la paix et le bonrdans Fobéissance au roi et aux seigneurs. Ici, au con- "e, tout sujet est l'ennemi du prince, et l'on dirait que lue Flamand a sucé l'esprit de rébellion avec le lait de aère. La Flandre ne doit pas persévérer dans cet étut de idit orgueil populaire; il faut que les droits du prince nt rétablis par l'amoindrissement ou lasuppre sion de ces lenduspriviléges communaux qui portent aiieinte au bienidu pays, aussi bien qu'à l'autorité du souverain légitime. is, capitaine en chef, vous pouvez contribuer beaucoup à faire atteindre ce but utile et désirable; votre influence grande, le peuple vous aime, et, sur vos conseils, com- Qdrail facilement ce qui est juste et équitable. Et, si la ssance vous manque au commencement, mon secours et
I " La noblesse de France se vantait de tenir le premier rnni{ en Europe ' la courtoisie, Télégauce des manières, Tadres^e diiis tous les exe cites •leresques et la valeur... bile occupait en Europe le rang auquel olle t prétendu % on la regardait comme le centre de la chevalerie. » (Siki DE S18IIOND1, Histoire tU* Français^ t. VI, p. 331.)
1^2 Lit 'fàlBÛN D^ âANÀ.
mie dû f61 de f fàticé vous féfâieht a^se^ MH pHiir tthif U l'ebellôs en l'espect. AéaéchîàâëzcotlibiërïtBtré Aiiii^6h «ëi^it plus belle et pluâ noble; ear elle Vous vaudrait dans le Mondé eùlier la faveur et reslitne des ^ois ël dés chbVàileMi
Artevelde était toujours devant le cottilë, (â iët6 bfils^; et détournant lé visage pour cacher re^tprëâ^'ni dé 6ôféM qui, malgré lui, se lisait sui^ ses traita. ïl^êQié brd4M M prince se lut, il garda la ménie attitude, cotidâié è'tt j^iéHA que le discours du comte ûe tût point Âiii. Lotilb dé l^éVM lui dit :
. — Ne parlé-je pas selon là Vérité et là i^àfsolhy cà'pittfiMt le n'ui pas trop compté sur votre dévouetûehl, if e^t-^ |$ây en espérant que vous mettriez votre génfe et ^ôthe irilhâiâ à mon service pour m'aider a recouvrer l'aûlôrité (jfii A*àJ' pariient?
Tout h coup Artevelde releva la télé avec résolution, él Vcâ étincclant d'une exaltation à laquelle se môlélt dé ifa cmeife:
— Seigneur, je ne puis dire ^ans votre gracieuse pèifiatt* sion ce que j'ai à vous répondre. Il est probable qu'il ne ine sera plus jamais donné de me trouver seul à seul avec moii souverain. Mon cœur est plein !... plein de colère... plein dTidignation.... plein de tristesse...; mais le respect que je dots à mon seigneur ne me permet paà de dire librement mon opinion sur ce qu'il vient de me demander, ni d'énoncer franclioinout les motifs sur lesquels celte oplnioîi est tbndéd.
— Parlez sans crainte 1 dit le comle en souriant.
— Et, si quelque chose dans mes parolesjvous paraidsudt blessant pour vous-même ou pour le roi de France, Il B» serait néanmoins permis d'aller jusqu'au bout, en considéfi' tion de mes intentions respectueuses?
— Je vous donne pleine liberté, maître Ârtéveldé; paifc comme bon votis semblera et dites ce qui vous plaît : il M serait agréable de ôonnaître par moi-même lés opinîôrïâ jiJ-
Li TjR^Bp^ DIC «AND IÇ3
Mcfim d'im bpminft doqt oq vante partout I9 sagesse. Jacques ¥an ijrtev^lde fixa sur le prince un regard plus lésdu Qt t- adresM | lui qn^ ceis termes :
— MoD gcaoieux iieigneur, Terreur est le lot de Thuma-
dite ; 1« princes et les peuples sont également exposés à se
Bépieadie S|^ les plus grands intérêts. D^e m'en veuillez
loiie pàÈ si je vqii3 prouve avec quelle perfidie qsï vous a
tHHnpé et déçu 3ur ootre compte, à noujs Flamands. Sel-
|Mnir epmte, yotm dvez sans doute entendu lire souvent 4ea
Biuonique^ qui teaitieint de l'histoire de la Flandre, et qui ra-
BonteDfc commeut nou^, bourgeois et vilaine, nous avons, en
njets indf^ies et avec une dédaigneuse hauteur, refusé
obèiaianee è née princes et humilié la chevalerie, le sais
qw, dans votre jeunesse, à la cQur de France, on vous 9 (u
beaucoup de ctuoniques, — chroniques écrites en français
il dont I9 eoateuu était faux i écrite^ sur l'ordre des rois de
Fwiee Qoar 4b(i(a«}ir les fils des cop:ites de Flandre et eu
ttre des Freoçiû^.-f Ne vous irritez pas, monseigneur, je
irais vous dooni^r la preuve de ce que j'avance, si vous le
psrmeUes. le yai^» PQUr toute répppse^ vous dire ce que les
ahfooiques dp oiptce pays vou9 eussent raconté, ^i Ton n'eût
aaBpécbé le comte de Flpndre d'apprendre la langue de ses
aaaétnes. On vous a soutenu, en appuyant cette assertion
ée pseuves mensongères, que la Flandre avait arraché par
li?ioleiiae à ses pcinces ses privilèges et ses libertés. C'est
aae iauaaeté et v{\ï meoponge ! En d'autres temps, les com-
la de Fiaodi» éteieot des Flamands de cœur et d'àme, qui^
tti leur eQfspce, respiraient avec nous l'air de la patrie,
fâ periaieot m^tre langue, qui nous connaissaient tels que
MHS îoi^um, et pous aiqif^ient parce que nous étions ainsi
#aoo autrement. Us voyaient que la Fla):fdre devait être
amt tout 410 p^y9 de travail et de copïfpprce ; ils sen-
Msal 91e Is liberté pouvait fyi^e paître ici une fnerveil-
Icuse activité et y produire des miracles de puissance et de richesse; et, dans Tinlérêt de leur propre grandeur comme dans celui du blen-étre de leurs sujets, ils accordèrent à ceux-ci des privilèges et des libertés qui devaient assurer aux communes le fruit de leurs laborieux efforts. Ce fut voire aieul, Baudouin le Jeune, qui fonda ici le tissage de la laine et lui concéda des privilèges qui firent de cette industrie une source de puissance, de richesse et de gloire pour la Flandre tout entière. Près de trois cent quatre-vingts ans se sont passés depuis lors. Vous voyez, monseigneur, que l'industrie et la liberté ne sont plus jeunes en Flandre. Ge qu'on nous reproche amèrement et comme un grand méfait, c'est que, bourgeois et roturiers, nous osions porter les armes ni plus ni moins que les chevaliers, qui, en France, ont seuls ce privilège. Mais qui nous a mis en main ces armes, ces mémos armes qu'on nous accuse aujourd'hui d'avoir prises pour résister à la volonté de notre souverainf Il y a trois cents ans, les nobles et les chevaliers de Flandra se soulevèrent contre leur prince légitime, Baudouin le Bm^ bu, et voulurent le dépouiller de sa couronne pour la donner à un ambitieux vassal. Le comte appela le peuple è son secours; le peuple demanda des armes... et il écrasa, aies courage et héroïsme, les ennemis de son excellent prinee. C'est donc à une preuve d'affection de leurs comtes quel» Flamands doivent le droit de porter les armes ; et ils sureai les porter si virilement et si fidèlement, que Baudouin (te Lille, en 1063, pour les récompenser de leur dévouemenljOeiroya à la Flandre la paix du Seigneur. Vous connaissez siai doute cette paix, monseigneur; c'est la charte où se trouvait insi.rites toutes nos libertés, à peu de changements près. Obi monseigneur, en ces heureux temps de bonne inlelligeaot et de sympathie entre le prince et son peuple, les Flanwa^ bénissaient chaque jour le nom de leur comte ; ils TainMiMl
le père de la patrie, et, partout où il paraissait, chaait avec un aiïectueux respect sur un signe de main, mie, sur son passage, faisait monter vers le ciel des s de louange et de reconnaissance.
doit y avoir longtemps de cela, comme vous dites, B comte avec un demi-sourire. S'il est vrai que jadis mands aimaient leur souverain et lui étaient soumis, nt se fait-il donc, capitaine en chef, qu'aujourd'hui ourrissent que haine pour lui et le considèrent comme li-né du peuple ? Je voudrais bien entendre de votre
la dilTlcile explication de ce fait, lisque vous le permettez, je vais vous la donner, seicomte. — La Flandre, grâce à son industrieuse poil et à la prote(îtîon qu'elle trouvait dans la paternelle ide de ses princes, menaçait de devenir un pays puison-seulement par son exemplaire ardeur au travail, commerce florissant, mais encore par l'iiéroique cou- ; la race germanique qui riiabiiait. Ajoutez à cela que lé est irès-conlagieuse et qu'en France même, mat vassaux commençaient à tourner les yeux avec esre la Flandre et à lever la tète ( i ); cela éveilla la jalouse ibilité des rois de France, et leur donna des inquié- \ partir de ce moment, ils résolurent d'annihiler ce int comté en le dominant ou en Tincorporant à la , afin d'y étoulïer selon leur bon plaisir la liberté et ils qui étaient la force du peuple. On essaya maintes
la violence, mais ce moyen ne réussit pas; alors on
de rendre les comtes de Flandre étrangers à leurs de faire réciproquemenl des nobles et des bourgeois
IbitTticnl que, dan» chtque viUc de France, les bourgeois soupiprè» la libfrlé IcUc que lc« Flamands la possédaient » (Simonde de M, H'iloire da Français^ l. VI. p. 302.)
|j)|4 Lf T9IBUN DE GÀNjj^.
de» ennemis o^ortcls, d'excflQr de» h9li)|98 et i^ Mpes f}^ divisions, et, grâce à d'habiles et perQdes qf^anq^uvres, d'é« puiser et de paralyser la Flandre, objet 4e taptd'enyjel jCe système de trahison et d'intrigue fut miseï) œuvre de? Tannée 1200. Verscette époque, \^ France recourpt àla corruption pour faire enlever secrètement l'héritière de la couronoQ coqtaie, la jeune comtesse Jeanne, de ce même châteav où j'ai, en ce moment, l'insigne honneur de parler à moo graciêuz seigneur (1). Elle fut élevée à la cour de France; on lui apprit la langue et on lui inculqua les mœurs françalse3; pn h nourrit d'idées hostiles à la llbcrlé, afin que, plus t^rd, qim4 elle reviendrait en Flandre, comme comtesse, elle y fût méprisée et détestée cpmme instrument de la France et comme étrangère. Elle reçut un époux delà main du roi de Frapçe; cet époux, fils du roi de Portugal, devait ai^sai /(^tre un ageat des princes français. Il parait néanmoins que, plus tard, il regarda ce rôle comme au-dessous de sa dignité de chevalier, car il refusa de servir plus longtemps d'instnimeqt à li ruine de la Flandre. Il fut jeté dans les cachots du Louvre et, après dix annf'cs de la plus cruelle captivité, on lui ren-* dit sa liberté au pri^ de l'odieux traité de Melun, par lequel le pauvre comte, martyr et à demi insensé, fut obligé i$ mettre comme gage entre les mains des Français nos villes de Lille et de Douai [2). Est-ce par hasard de pe loyal traité qije les chroniques françaises font mention ?— Je contioue. La comtesse Jeanpe avait une sœur, nommi^'^e Marguerite, qjiji, elle aussi, avait été enlevée du S'Gravensieen et élevée avec elle en France. Jeanne n'ayant pas d'enfants, yargue-
(1) u La dicte comtesse Jehanne fut menée h Paris et mise as mtini du rof tous la garde <lc la royne. »• (Oudegherst, Annales de Flandre^ t. Il, p. 57)
« Le pomte Philippe de Namur, auquel on ioiputiùi et mettait mu qi^il iifit Tendu la comtesse Jçtuonç, à l)eaux denifers pouiplâots. » {Jbid.f p. §$,)
(2) OCDEGUKRST, p. 400, Hi ft ii%.
\ Réciter go)9 QWQnwe di8 Fendre, G'e»f pourquoi 3 France, à la yigUaace de^qu^dg rion n'échappait, iltH^ ^ |l9i!guer|te un noble français (i). Dès lors,
ypBQc^ W( i^3 msins libres el jeta un ma&que déii#tile. U^ comte, sur Tordre du roi, — le rpi de )DDait alors des ordres en Flandre, <- le comte, ^ ^^f^ 4e Tétr^nger, ^e mit à porter la main sur f 4u &§yâ- U J^'PQ^ivit; des troubles, des émeutes, "e piyile ; la France, qui veillait toujours, soutenait iomfe, ^ptôt le$ CQmmnnes, et excitait sans ces$e MitTi^ T^j^ln^. Le comte finit par ge lasser aus^i de IwUfiO^. 0 osa j^ plaindre et résister; on l'attira meiH h Paris avec Robert, son fils aine et son héria Je jeta dans les prisons du Louvre; il échappa rtau prix qu'on mettait à sa liberté; mais son sucobert paya pour son père et pour lui-même; dans du iiu Louvre, en présence peut-être d'une coupe Uéf^y fut signé Tinfàme traité d'iniquité, par lequel clar^ et accepter que la Flandre était redevable à d'jiUi M'ibut annuel de vingt deux mille parisis (2). p^r basard le loyal traité dont on parle? lie, b^ yenx fixés sur Artevelde, l'écoutait avec un lat crissant et se sentait irrésistiblement dominé
parote puissante, par cette voix ferme et péné- ^ proie à une profonde préoccupation, il secouait la me un homme qui s'efforce de ne pas ajouter foi à entend. Arlevelde attendit en vain une observation } ^ dit enSn :
gneur comte, il me reste encore à vous donner la
le Dampierre, un des principaux seigneurs de la Champagne. 'MUSf Chronigue du pays et comté de Flandre (en flamand), t. II, > — OoDEGBKRST, Annales de Flandre j t. Il, pp. 333 '34.
partie la plus pénible de ces explications; — par pour vous, je voudrais bien la taire...
—-Continuez, répondit le comte; je soupçonne ce do allez parler; mais je désire connaître votre pensée t lière, ne craignez rien; aujourd'hui, j'oublie mon i mon rang pour vous écouter.
-- Et vous, monseigneur, savez-vous que votre j l'unt a prolesté jusque sur son lit de mort; que c'est a volonté, et malgré ses continuelles représentations, qi avez été élevé en France (i)? Vous ne savez pas ce être ; on vous l'aura caché ; c'est la vérité pourtant aussi, il fallait que vous fussiez Français et ne connuss les Flamands; vous aussi deviez devenir un instrume la main des rois de France, haïr les libertés populi n'avoir pas l'amour de vos sujets, afin que le prin< peuple, étrangers l'un à l'autre, se trouvassent impi devant les odieuses intrigues de ceux qui veulent n miner et nous exploiter. Vous aussi, vous avez sen généreux co'ur se soulever d'indignation contre ce vitude morale; mais les cachots du Louvre ont e« aussi de votre loyal caractère; vous aussi, vous a traitreusement retenu captif et vous avez gémi dt prison ; vous aussi,«^^ous avez acheté votre liberté ^d'un traité par lequel vous consentiez à placer le Flandre sous un gouverneur français, aussi souve ' le roi le trouverait bon ; un traité par lequel vo abandonné à la France les villes de Lille, Douai et Oi titre de rançon (2). Est-ce là par hasard le loyal trait roi de France invoque contre nous?
A ces derniers mots d'Arteveide, le comte devin
(i) p. -A. Lewz, p. 561.
\ï\ Voir Lenz. v>. 265,
Hip pourpre de colère; il bondit de son siège, fixa un renrd perçant sur son interlocuteur et parut chercher sur sa hysionomie s'il avait eu ou non l'intention de l'outrager. •es traits calmes et impassibles du Sage Homme lui inspièreot plutôt du respect que de la colère; cependant, comme l se sentait profondément blessé par le sens naturel des patries d'ArteveldOy il ne put recouvrer son calme sur-le-champ, stfll quelques pas rapides dans la salle.
Jacques s'était levé par respect, mais il ne fit pas un mourament de plus; il attendait que le comte lui adressât la parole.
Louis deNevers se calma peu à peu, et, s'approchant enta d'Artevelde, il lui fit signe de se rasseoir.
— La vérité, seigneur comte, est dure à entendre, n'estce pas? Elle ressemble à l'outrage et à l'irrévérence, et rouvre d'anciennes blessures qui recommencent à saigner. Pardon- BesK-moi, monseigneur, je ne l'ai pas faite lellp qu'elle est.
— Hélas ! il en est ainsi, dit le comte en soupirant et en se laissant tomber sur son siège. Cependant, capitaine en chef, je Teux vous écouter jusqu'au bout. Quoi qui) puisse arri- Tftr,je n'oublierai jamais ce jour de ma vie. Qui vous a donné la puissance d'exercer sur chacun un aussi irrésistible empire, homme étonnant que vous êtes ? Qui vous a appris à loolever d'une manière si saisissante le voile des temps êeottlés et à proclamer des choses qui me frappent de stupéfKlion?
- Une calme aspiration vers la vérité et l'ardent amour Ae mon pays, monseigneur, répondit Artevelde.
" Mais, reprit Louis, quelle est, selon vous, l'intention de Il France? Quel serait le résultat de ses intrigues, si elles . pouvaient réussir?
- Monseigneur, dit Artevelde, vous m'ordonnez de :oucber à des blessures plus douloureuses encore. Puis-je le
190 LK THIBUII »« OAVD.
faire? Me permettez-vous de répondre k wtr$^^f^ ^ cbement et sans arrière-pensée ?
Sur un signe aiTirmatirdu oomte, il repHt : — Ce que veut la France? Elle veut posséder !a Fl^f9 pour y anéantir l'industrie et, surtout, le^ dx^ts Au iHmri!^; pouf y établir des impôts selon son bon plaini?, Vf^ ft^' joindre notre terre natale comme un pays cpnq^ii, o( pg^r absorber lentement la race germanique Qui Tbsl^MMI ¥# ce qu'elle veut! Voulez-vous connaître aussi les w^ qu'elle emploie pour atteindre cebutTflb imikf mssm comte, ne cherchez pas la solution de la question que vqoi m'avesn posée ailleurs qm (lans vptr^ propre n^rrrlêil&W roi de France, Philippe le Long, vqus » donné m^ ij^to^fp |1|9 en mariage; mais pourquoi croyez- vops q^'il y (m ^it^ppêché pendant dix ans, sous mille spécieux prél^t^ 4'&PPrP* cher de notre gracieuse comtesse ? Qserais**je vous todif^ seigneur comte ? C'était dans l'esppir qup vous mourriM sans enfants. On eût ensuite fait épouser à la comtesse qu^que puissant et fidèle vassal; de cette façon, la Flandre sût appartenu de plein droit à la couronne de France, puis(|u'aUs serait échue en héritageà la fille des rois de France, et que, par le mariage de cette fille, elle serait passée sous ladoop* nation d'un prince français. C'est ainsi, monseigneur, qu'on eût laissé s'éteindre dans vos veines la dernière goutte ds sang des comtes de Flandre ) Votre tombe eût englouti II dernier rejeton de nos anciens souverains, et, en vertu 4'US droit soi-disant légitime, nous serions tombés pour jamais SOUS le joug de l'étranger (1),
(1) (c Philippe le Long, fidèle k la poUtiqu« infâme d'Enfoemni <• Mirigny, lui donna pour épouse une fille de France ; mai^, f^r de^ fOU^aei tt^, Ueuses quMl eut ^in de faire entrer dans le conU'at, il sut condaoïper M gendre au célibat dès le jour de ses noces et le mettre dans rimpaHibitilé a*afQir un héritier légitime capable de loi suc^^^f r. » (Voir I^n^,, § • m*)