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Le tribunal secret

Conrad-Burg était une antique forteresse située à sept miiles de Prague. Sa masse sombre et formidable, pendant plus de quatre siècles noircie et cicatrisée par l'action des combats, se confondait de loin avec la chaîne de roches grises qui formait son horizon.

Ce château fort et ses environs étaient ordinairement déserts. On ne voyait sur les platesformes que la sentinelle à demi perdue dans les brumes d'un ciel bas et nébuleux, on n'entendait que les pas comptés des hommes d'armes réson-

nant dans les profondeurs des salles vides , et, au-dessous des remparts, la flûte lente et monotone du pâtre qui gardait ses troupeaux dans les landes sauvages.

Cependant le premier dimanche de septembre de Tannée 1415, la citadelle de Conrad-Burg se trouvait par événement livrée à un mouvement extraordinaire.

L'empereur d'Allemagne, Wenceslas IV, épousait ce jour-là la grande-duchesse Sophie de Bavière ; il avait imaginé dans son humeur bizarre de célébrer la fête de son mariage dans la forteresse isolée, et qui dans les mœurs guerrières du temps servait aussi parfois de résidence royale; la cour de Prague, avec sa suite nombreuse, était venue envahir l'intérieur du vaste donjon.

En même temps, vers la tombée du jour, une nombreuse population était subitement attirée dans une grande prairie qui se déroulait au pied du château, du côté du nord.

Les habitants des campagnes voisines descendant des sommets agrestes se rendaient en foule vers ce point. Des bandes de pauvres bohèmes en voyage, qui s'en allaient à pied, les hommes portant sur l'épaule la harpe dont ils jouaient dans les moments de repos, les femmes parant

de fleurs des champs leurs grossiers chaperons, se détournaient précipitamment de leur chemin, et arrivaient de tous côtés pour grossir le rassemblement.

On venait d'apprendre dans les environs que le comte d'Hasting, chéri de ses vassaux, honoré de toute la Bohême , avait été assassiné dans la prairie de Conrad-Burg, dans cet espace découvert, en plein jour, et en vue du château. On accourait de toutes parts au lieu où demeurait encore étendu le corps de la victime.

Le chemin, déjà jonché par l'automne d'épines sèches et de feuilles mortes, bruissaitsous les pas de la multitude; le vent du nord, courant sous une voûte de nuages sombres, grondait dans les gorges des montagnes; mais ces bruits étaient dominés par les clameurs confuses de mille voix dans lesquelles on distinguait ces paroles :

— Le comte d'Hasting assassiné! lui, l'honneur de la chevalerie , le protecteur des opprimés, l'espoir de sa noble famille !

— Lui qui passait encore hier par ici pour se rendre au tournoi et qui avait si belle prestance sous son casque ceint de lauriers et son armure émaillée d'or î

— Qui a pu le frapper? bon Dieu! il n'avait point d'ennemis...

— Oh ! tout le monde l'aimait, Dieu le sait... et les pauvres aussi.

— Et il faut que ce soit lui qui meure, tandis qu'il en est tant d'autres...

— Dont la mort serait une bénédiction.

— Ce n'est pas eux qui s'en iront dans l'autre monde, ces brigands de seigneurs , qui mettent le feu à un village pour éclairer la fête de leur château.

— Qui tuent un paysan à la chasse, ni plus ni moins qu'un lièvre... et qui passent à cheval sur son pauvre cimetière.

La foule se resserrait dans le vallon , autour d'un énorme chêne isolé au milieu de la prairie. Au pied de cet arbre était le corps sanglant d'un homme étendu sur la terre ; à quelques pas se tenait encore immobile et la tête basse le cheval d'où il avait été renversé. Il se formait là un rassemblement compacte, pressé, qui grossissait à chaque minute. Les paysans avec leurs instruments de culture, les passants avec leurs chariots, les chanteurs ambulants avec leur léger bagage , encombraient l'espace, et s'étendaient jusqu'aux confins de la prairie ; ceux qui étaient aux derniers rangs montaient sur les arbres, sur les blocs de rochers, d'où leurs regards arrivaient jusqu'au lieu de la scène.

Des exclamations douloureuses et les signes de détresse redoublèrent à la vue de la victime : il régnait dans cette foule un de ces sentiments unanimes et profonds, qui fondent pour un instant des milliers d'individus en un seul corps, en une seule âme.

Mais tout à coup cette masse serrée de population se rompit d'elle-même pour faire place à un vieillard et à un jeune homme qui arrivaient sur le lieu du sinistre. C'étaient le père et le frère du comte d'Hasting, qui habitaient un château voisin, et, déjà avertis par la rumeur publique, venaient s'assurer de leur malheur.

Comme le jour baissait, ils furent obligés de se pencher sur le cadavre pour distinguer ses traits et le reconnurent en frémissant.

La douleur du père était cruelle à voir : ce vieillard faible, accablé, étouffait de sanglots, dont les pleurs ne pouvaient s'échapper; ses lèvres pâles s'agitaient sans laisser exhaler une plainte. En même temps, le jeune homme versait des larmes brûlantes sur ce corps immobile et prodiguait les plus doux accents de la tendresse à son frère .

L'émotion du peuple augmentait de celle de ces malheureux parents. Le nom du comte d'Hasting, prononcé avec une douce compas-

sion, s'élevait et passait dans l'air comme le profond soupir sorti du sein de cette foule ; et le fidèle cheval du mort, accueillant la désolation commune, hennissait tristement.

Mais dans la multitude les sentiments changent promptement de face : la douleur amène bientôt la colère. Une vive agitation se fit soudain apercevoir à la surface de cette foule , qui ondula dans toute son étendue : on venait de passer de la contemplation d'un grand malheur à la pensée de celui qui l'avait causé, et des paroles de vengeance s'élevaient de toute part; on s'écriait :

— A mort l'infâme qui a porté la main sur d'Hasting !

— Oui, à mort le traître, l'assassin !... quels que soient son rang, sa puissance, il faut qu'il paye son crime... il en sera puni, nous le jurons!

Et l'indignation, comme un vent qui roule dans l'étendue en redoublant ses mugissements, répétait au loin :

— A mort le meurtrier! à mort, nous le jurons !

Le vieux comte promenait lentement son regard affaibli sur ce peuple enthousiaste, et une lueur de consolation éclairait déjà son visage.

Cependant il y avait dans la partie du cercle la plus rapprochée du chêne fatal un mendiant qui, au milieu de l'agitation générale, les deux bras croisés sur la tête de son bâton, ne portait sur son visage qu'un flegmatique et dédaigneux sourire. Nul ne s'occupait de lui; mais en ce moment il parvint à tirer par son manteau un bourgeois qui inclinait la tête sur le corps de la victime, et après avoir fixé l'attention de cet homme il étendit le doigt vers le tronc de l'arbre.

Au même instant, une exclamation sourde, isolée, domina cependant les mille voix de la multitude, tant elle avait d'impression saisissante.

Celui qu'avait guidé le signe du mendiant venait d'apercevoir, sous les branches horizontales du chêne, un poignard piqué dans l'écorce; et le cri pénétrant était sorti de sa bouche.

Il prit l'arme encore tachée de sang, la montra au peuple... puis la laissa tomber, et fit le signe de la croix .

— Les francs-juges ! s'écria-t-on de toute part ; une exécution des francs-juges !

La foule, frappée d'une indicible terreur, resta tout à coup muette et consternée : tous

les fronts se penchèrent vers la terre, tous les bras levés pour un serment de vengeance retombèrent inertes et immobiles.

Les membres du tribunal secret laissaient leur poignard près de celui qu'ils avaient frappé; ce signe suffisait pour déclarer d'où venait le coup mortel. On n'avait pas même besoin de lire les paroles sacramentelles sur l'arme des invisibles pour la reconnaître : dans ce temps où la juridiction terrible des francs-juges était à l'apogée de sa puissance, on voyait assez d'exécutions à mort pour ne pas s'y tromper.

L'arme laissée auprès de la victime veillait là pour que rien n'interrompit le cours de la justice, dans le cas où le condamné n'aurait pas expiré sous le coup, et repoussait loin de lui tout secours comme toute pitié.

— Le comte d'Hasting était donc coupable ! ... coupable d'un grand crime! murmurait le peuple surpris et atterré.

Puis on ajoutait plus bas :

— Il a expié sa faute, que Dieu veuille lui faire grâce !

Et on s'éloignait pas à pas du corps sanglant.

Les regrets et les larmes avaient été subitement refoulés jusque chez le père et le frère du

condamné; leur douleur, changeant de caractère, était maintenant morne, sombre, méîée de honte ; ils demeuraient pétrifiés et détournaient les yeux du corps d'Hasting.

Car telle était la foi immense qu'on avait en la justice de ceux qu'on appelait par excellence les Sages, qu'à l'arrêt porté par eux sur le plus estimé, sur le plus aimé des hommes, on s'étonnait, mais on ne doutait pas.

Peu à peu l'espace devenait vide autour du grand chêne. En proie à la terreur glacée qui avait succédé à tout autre sentiment, la foule se retirait d'un mouvement unanime, solennel; chacun reculait pas à pas, la tête basse, sans oser jeter un regard sur le mort, car ce regard eût pu sembler un adieu ; chacun retenait son souffle dans son sein, car ce souffle eût pu sembler un murmure contre l'arrêt des Vengeurs.

Mais au milieu de cette morne retraite, de ce silence universel, un incident vient réveiller les passions violentes.

Une belle jeune fille accourt, perce les masses de la foule, s'élance au pied du grand chêne, se jette à genoux devant le corps expiré.

— D'Hasting est mort ! est mort assassiné ! s'écrie-t-elle, et on l'abandonne !

Un murmure de réprobation s'élève autour

d'elle; elle ne l'entend pas. Avec la pâleur extrême de son visage , le désordre de ses cheveux dénoués dans la course, il règne surtout en elle une expression frappante de force d'âme et de noble courage.

Inclinée sur ce corps immobile, elle relève tout à coup la tète, tend la main vers la foule et s'écrie :

— Mais voyez donc , le sang coule a flots de sa blessure !... Il n'est pas mort peut-être... Son cœur... oui, son cœur bat encore!... du secours! mon Dieu, du secours !

Et tenant une main sur la plaie pour arrêter le sang, elle répète de toutes les forces de son âme son ardent appel.

Rien ne lui répond qu'un silence irrité. Alors elle aperçoit le père, le frère du comte d'Hasting ; elle tient fixé sur eux son regard enflammé qui leur demande s'ils laisseront bien mourir leur fils, leur frère , sous leurs yeux sans faire un effort pour le sauver.

Le vieillard, pour toute réponse, murmure en secouant la tête :

— Il est mort... ou il doit mourir.

Et comme pour achever ces mots , un des assistants montre à la jeune fille le poignard des francs-juges tombé au pied de l'arbre.

Mais elle s'est levée avec indignation.

— Que m'importent, s'écrie-t-elle, les francsjuges et leur arme ! . . . Les francs juges, mon Dieu ! sont-ils moins des assassins pour tuer avec un fer sacré?... D'Hastingsera-t-il moins perdu à jamais pour avoir succombé sous leurs coups , succombé sous cette justice invisible, qui se fait mystérieuse pour paraître céleste?

Et dans un mouvement impétueux, où se mêlent la passion d'une femme et la colère d'un enfant, elle foule aux pieds le poignard sur le gazon, et d'un coup violent le fait sauter au loin.

Le mot de sacrilège tonne et retentit dans la foule.

Puis il succède un cri de détresse :

— Malheur!... malheur à nous!

Les assistants qui se trouvent le plus près s'emparent de la jeune fille. Elle s'attache de toutes ses forces au corps de d'ïïasting, qu'elle cherche encore à ranimer de son étreinte : mais on l'arrache avec violence de cette place.

En même temps le peuple, que fait trembler la pensée seule des francs-juges, et qui les croit, d'après l'expression consacrée, présents par lotit quoique invisibles, témoigne de son respect pour eux en accablant d'injures la jeune audacieuse qui a osé les braver. De toutes parts on ramasse

les pierres de la vallée, qui, levées contre la pauvre enfant , vont pleuvoir sur elle , et faire une victime de plus.

Mais celui qui est placé au dernier rang de cette foule de bourgeois et de paysans, le vieux mendiant élève la voix, et malgré la bouche infime d'où elles partent, ses paroles se font écouter.

Il brandit son bâton pour suspendre par ce geste les hostilités, et dit d'un accent que sa puissance d'intonation fait arriver dans un large espace :

— Ohé ! les braves gens, vous ne savez donc plus que défense est faite a tout le populaire de prendre en main la cause du très-haut et trèspuissant tribunal, et que c'est impiété de toucher à son droit suprême de vengeance?

Ces mots, prononcés au nom des francs-juges, frappent vivement ceux qui ont pu les entendre; ils renoncent aux voies de fait qui allaient éclater, et se hâtent de transmettre la juste réflexion qu'ils viennent d'entendre , et la suspension d'armes qu'elle amène, aux rangs les plus reculés de la foule.

Mais comme les imprécations grondent encore contre la jeune fille, et qu'elle est toujours entre les mains de fer des manants qui ont peine à

abandonner l'objet de leur vengeance, deux des personnages les plus importants de rassemblée font observer que Tordre doit régner en toute chose, qu'il faut aller requérir l'autorité du lieu pour lui décliner l'affaire , et qu'en attendant l'arrivée du magistrat ils prennent sous leur garde la coupable, et se chargent de la retenir prisonnière.

Après ce sage arrêté, qui paraît recevoir l'assentiment commun, ils s'emparent en effet de la jeune fille et l'emmènent à l'écart.

Pendant ce temps, les malheureux parents du comte d'Hasting se sont retirés. Toute la population s'éloigne peu à peu. Ceux qui restent les derniers auprès du grand chêne voient le corps d'Hasting frémir encore ; son sang cesse de couler sur l'herbe où il repose, et une dernière convulsion annonce qu'il expire.

La prairie redevient une vaste solitude dont rien n'interrompt l'uniformité, que le gigantesque chêne, le cadavre couché à son ombre, et le cheval qui est resté seul près du corps de son maître. Funèbre tableau, à demi caché dans les hautes herbes où flottent les vagues rayons du crépuscule.

Les deux notables du conseil qui ont emmené la jeune criminelle se sont retirés avec elle du i. 2

côté de la forteresse, soit que le hasard ait dirigé leurs pas de ce côté, soit que Pombre du château impérial leur semble devoir protéger une mesure de modération et de sûreté ; ils sont adossés à quelques pas d'une poterne, contre les assises de la muraille, attendant Parrivée du magistrat qu'on est allé requérir. Ils gardent entre eux deux la jeune fille accablée, qui ne peut que tourner ses regards vers la partie de l'horizon où est le corps d'IIasting, et tendre de ce côté ses mains encore tachées de quelques gouttes du sang de la victime.

Le château de Conrad-Burg ne semblait guère en ce moment le théâtre d'une fête. Les vitraux de ses immenses croisées n'étaient pas encore colorés par l'illumination intérieure; les murailles n'offraient que des masses colossales et sombres ; on entendait bien dans la salle principale le mouvement d'un banquet, le bruit des verres, la parole des convives; mais ni accents de joie, ni rires, ni chants ne se mêlaient à ces notes basses. Il fallait que la gaieté de ce festin fût bien incertaine et comprimée, pour qu'aucun son ne vînt s'exhaler au dehors. Au-dessous des remparts passaient des hommes d'armes qui , dans leurs rondes continues, déployaient leurs lignes nombreuses et armées en guerre : parmi

ces faisceaux d'armes, ces masses cuirassées, on voyait seulement, de loin en loin, entrer parla poterne des ménestrels et des valets qui portaient des instruments de musique et des corbeilles de fleurs.

Quelques officiers de l'empereur parcouraient aussi les alentours du château pour mettre un peu d'air frais dans leur vin et interrompre par un moment de promenade la longueur du repas.

De ce nombre se trouvait le plus jeune des pages de la cour.

C'était presque un enfant pour la légèreté des formes et la délicatesse du visage : mais le développement de sa physionomie, la finesse et la réflexion qui se peignaient sur ses traits, devaient faire croire qu'il était arrivé à un âge plus avancé que ne l'indiquait son extérieur.

Il avait été témoin de la scène de la prairie, et maintenant, ayant vu venir la belle et courageuse jeune fille aux portes du château, il la regardait avec beaucoup d'intérêt et de compassion.

Arrêté à quelques pas du groupe que formaient la prisonnière et ses deux gardiens, le joli page, posé sur une jambe, une main retournée sur la hanche, la tête penchée de côté sous le disque argenté de sa longue plume blan-

che, se caressait le menton d'un air capable et réfléchi, et cherchait évidemment une idée dans son cerveau.

Bientôt un éclair d'imagination passe sur ses traits... Il regarde un grand balcon de pierre qui règne devant les croisées de la salle [de réception, puis un arc-boutant qui surgit du pied de la muraille et offre un point d'appui à peu de distance de la balustrade. Dans la même minute, il saute légèrement sur ce grossier piédestal, et se trouve au-dessous du balcon.

Arrivé là, le page se met à chanter, de la voix harmonieuse mais voilée de la première jeunesse, une ballade langoureuse fort répandue parmi les ménestrels de Bavière.

Alors, par la porte du balcon qui est ouverte, on voit venir du fond de la salle du banquet une femme à la démarche rêveuse; elle s'avance pas à pas, attirée par le chant, s'appuie sur le balcon, et penche la tête en dehors; elle porte sur le front le diadème impérial, et paraît écouter le chant populaire de toute son âme... Elle sourit avec une larme dans les yeux.

Mais aussitôt le page interrompt sa ballade, descend prestement de son piédestal, et va se placer à côté de la jeune fille qu'on retient prisonnière.

Les yeux de la noble dame suivent naturellement le chanteur, et elle remarque alors les trois personnes étrangères qui se trouvent aux portes du château. Son cœur s'émeut de pitié à la vue de cette belle enfant en pleurs, qui tourne vers le ciel son visage désolé et suppliant. Elle envoie un des officiers de la cour s'informer de ce qu'est cette jeune fille et des circonstances qui l'ont amenée près de la résidence royale.

Cette femme avait le droit de connaître toutes les infortunes et le pouvoir de les soulager : c'était Sophie, duchesse de Bavière, unie le matin même à l'empereur Wenceslas.

Au récit qui lui fut fait du meurtre du comte d'Hasting et de la scène qui avait amené l'arrestation de la jeune fille , l'impératrice ordonna qu'on fit entrer la coupable au château, disant qu'elle voulait d'abord offrir à cette malheureuse enfant un asile convenable, et la prendre sous sa sauvegarde jusqu'à l'arrivée des magistrats, étant disposée à se conformer ensuite aux ordres de la justice.

Les deux bourgeois qui s'étaient faits les représentants de la volonté publique furent donc obligés de remettre leur captive entre les mains de l'impératrice. Alors la herse de fer s'ouvrit, la lourde poterne de chêne tourna sur ses gonds,

18 AlJ PIED DU CHÊNE.

et la jeune fille, conduite par un chambellan , s'enfonça dans la longue voûte obscure qui servait d'entrée à la forteresse.

Nous allons pénétrer avec elle dans l'intérieur de ces redoutables murailles.

&es noces impériales.

On pourrait réellement appeler la citadelle dans laquelle nous pénétrons une montagne de pierre, tant elle était exhaussée de tours, de bastions, et cuirassée de toutes parts de formidable granit. Le jour, cette masse d'éternel ciment perçait de ses créneaux les plus hauts sapins d'alentour, et, la nuit, grandissant encore aux regards, elle semblait approcher de ce ciel du Nord qui faisait rayonner sur son front de resplendissantes étoiles.

20 LES NOCKS IMPERIALES.

Après le portail d'entrée, on trouvait l'escalier d'honneur, formé d'énormes troncs d'arbres équarris. Il conduisait au premier étage à un vestibule voûté sur de massifs piliers, et dans lequel des soldats, à cheval sur des bancs de chêne, jouaient aux dés, buvaient et se tenaient au courant des diables et fantômes qui hantaient pendant la nuit la forteresse isolée.

La grande salle de réception qui venait après ce vestibule différait peu de son rude frontispice. Les parois mon (raient à nu leur maçonnerie de briques rouges et leurs solives revêtues de noire poussière. A chaque bout de la galerie, étaient des cheminées de toute hauteur, où brûlait le chêne royal sous un dais de noires et massives armoiries. Entre les rares et hautes croisées , des effigies de soldats revêtus de justaucorps en buffle et armés de pied en cap, tenaient des torches de cire jaune qui illuminaient l'enceinte.

Des chambres d'honneur dans le même style s'étendaient de chaque côté de cette salle. Aux quatre angles du bâtiment, s'élevaient des faisceaux de tours, dont les divers étages servaient d'arsenal aux machines de guerre ou de retrait aux hôtes du château, jusqu'aux sommets habités par les oiseaux de nuit.

Dans les bas-fonds, régnait une étendue souterraine destinée aux prisons, comme il s'en trouvait dans toutes les demeures seigneuriales en ces temps de haines barbares et de guerres continuelles; il y avait là des salles remplies d'instruments de torture, des puits à fleur de terre, des cachots habités par des squelettes ou des prisonniers encore vivants.

La forteresse de Conrad-Burg était enfin un des plus beaux ornements de la terre féodale.

Dans cette journée de fête où la cour y était réunie, cet immense cadre de pierre brute enfermait une foule de seigneurs, de jeunes femmes, vêtus de soie et de velours , resplendissants de dorures et de pierreries.

L'impératrice Sophie s'avança jusque dans le vestibule pour recevoir la jeune fille qu'elle prenait sous sa sauvegarde.

Mais celle-ci, abordant sa souveraine le regard levé, lui dit avec un accent plein de fermeté et de candeur :

— Oh! madame, ne me donnez pas un asile auprès de vous ! J'ai commis un crime si grave selon nos lois, que ma présence peut être funeste, même à la puissance impériale.

— Quel est votre nom? demanda en souriant la princesse.

— LénoreMuller.

— Et vos parents?

— Mon père est armurier, madame. Il appartient à l'un des corps d'état les plus riches et les plus honorés de votre fidèle ville de Prague.

— Et quelle fatalité a pu vous pousser à l'acte de violence pour lequel vous êtes inculpée ?

— J'étais depuis quelques mois dans l'habitation d'une de nos parentes, voisine du château d'Hasting. C'était là que le comte d'Hasting m'avait connue et aimée. Malgré l'infériorité de ma condition, il avait demandé ma main à mon père; il faisait à l'amour le sacrifice de toutes les convenances de rang et de naissance , et j'allais être unie à lui, lorsque aujourd'hui... il y a quelques heures... j'ai appris tout à coup la nouvelle de sa mort violente !... Je suis venue le voir expirer sous ce chêne ! . . .

— Et alors, pauvre enfant, vous n'avez pu contenir l'élan de votre douleur?

— De ma douleur et de mon indignation... Oh ! madame, tout mon bonheur, tout mon avenir étaient brisés en un instant... Ce n'était rien encore ; mais je voyais d'Hasting frappé de cette mort affreuse qui ne laisse pas même les regrets et les larmes des amis! qui ne laisse pas même une tombe vénérée!... J'ai maudit

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les auteurs de cette mort, j'ai maudit les bourreaux qui éteignent ainsi dans l'ombre les plus nobles vies... Je suis prête à le faire encore.

L'aveu de cette jeune fille, ses accents énergiques et tendres, avaient rendu Sophie de Bavière rêveuse ; et l'impression qui passait en elle la portait peut-être à excuser les imprudences de la passion.

Elle répondit à Lénore Muller avec cette douceur de langage, cette affection prématurée des âmes naturellement tendres, et que les souffrances intérieures rendent meilleures encore :

— Votre révolte a été bien audacieuse, mon enfant ; mais elle venait d'un sentiment irrésistible et légitime. On y verra sans doute une infraction violente aux lois établies... Mais moi, je ne puis m'empêcher de reconnaître les lois plus saintes encore d'amour et de pitié que Dieu a gravées dans nos âmes... Je vous plains, et m'intéresse à vous de toute mon âme.

— Mon Dieu, madame, gardez-vous de cette douce indulgence pour moi ! elle vous exposerai taux ressentiments d'une puissance terrible... Il vaut mieux m'abandonner à mon sort.

— Mais le connaissez-vous?

— Je sais qu'il me faudra peut-être payer mon audace de la vie.

— Ce danger est donc trop grand pour que je puisse vous y livrer sans défense. Je vous garderai d'abord sous mon autorité, qui sera toute de protection, au lieu de vous livrer à celle des magistrats, qui serait sans doute plus sévère. Le ciel fera le reste.

— Quoi qu'il décide de moi , madame, répondit la jeune fille en s'inclinant, je trouverai toujours une ineffable consolation dans l'intérêt qu'aura témoigné à mon malheur mon auguste souveraine.

La jeune étrangère s'était montrée sous un aspect particulier dans sa présentation fortuite à l'impératrice. Elle avait manifesté plus de calme et de courage qu'on n'aurait dû en attendre d'un cœur brisé, et plus d'assurance surtout qu'on ne devait en supposer a une jeune fille née dans un rang obscur et placée subitement en face de grandeurs si nouvelles à ses yeux.

Sophie de Bavière remit la jeune Muller entre les mains de ses demoiselles d'honneur , et rentra dans la salle de réception.

Cette galerie était tellement vaste que les personnes rassemblées par la fête princière pouvaient, selon leurs goûts et leur âge, y former des réunions différentes et presque étrangères les unes aux autres.

La présence du duc de Bavière, père de l'auguste mariée, et l'homme de son temps le plus imposant par sa réputation de haute sagesse, avait établi pendant le festin de noce un sérieux et une réserve inaccoutumés à la table de Wenceslas. De plus, des soucis divers, absorbant l'esprit des principaux personnages de cette réunion, y avaient fait régner un silence assez taciturne. Maintenant la soirée offrait plus de liberté , la danse s'ouvrait, et le plaisir oublieux commençait à reprendre ses droits.

Au milieu de la salle , sous l'orchestre où les ménestrels jouaient de la flûte et de la harpe , les quadrilles se formaient, et la foule des spectateurs les entourait . A l'un des bouts de la galerie, l'empereur Wencesîas, établi avec ses plus fidèles sujets, revenait sur les libations trop abrégées du repas, et se disposait aies clore par l'ivresse. Dans le cintre crénelé d'une plate-forme sur laquelle donnait la grande salle, on apercevait plusieurs jeunes femmes assises en rond autour de Lénore Muller, que sa tristesse tenait éloignée de la fête; elles écoutaient attentivement la triste et touchante histoire d'amour de la jeune fille, à la lueur cristalline des étoiles , bien que leur solitude ne laissât pas d'être légèrement troublée par les jeunes gentilshommes et les pages qui tournoyaient l. 3

2b LES NOCES IMPÉRIALES.

autour d'elles. A l'extrémité de la galerie opposée à celle où siégeait l'empereur , clans la profonde embrasure d'une croisée, la nouvelle impératrice s'entretenait à voix basse avec son père.

Sopliie de Bavière n'était plus très-jeune et n'avait jamais été belle; la nature ne l'avait pas créée pour le trône. Son teint brun et pâle, la petitesse de sa taille, la pose inclinée de sa tète, son attitude molle et languissante, contrastaient avec l'éclat de la royauté, étaient peu favorables à la représentation. Cette princesse n'avait d'attraits qu'un regard et une pbysionomie d'une douceur exquise, de beaux cheveux noirs, et une grâce parfaite dans le naturel et la simplicité de ses manières. Maintenant qu'elle atteignait sa vingt-sixième année, la timidité et la retenue craintive qui avaient toujours dominé dans son caractère semblaient redoubler au lieu de s'effacer avec l'âge.

Une dot magnifique était le seul avantage dont Wenceslas eut été touché en demandant la main de la princesse Sophie , qui depuis longtemps vivait retirée dans un cloître. Le duc de Bavière, qui voyait la royauté sous son plus bel aspect, avait été flatté d'y élever sa fille, et Sophie s'était résignée à l'accepter pour l'amour de son père.

En ce moment, assis tous deux sur le banc de pierre que formait la maçonnerie de la croisée, et à demi cachés aux regards par l'ampleur des rideaux, ils goûtaient les charmes d'une intimité qui devait cesser bientôt par l'éloignement du duc. La princesse avait pu se dérober un moment aux honneurs de cette journée , avait éloigné d'elle la duchesse de Ratisbonne, grande maitresse du palais , qui la suivait pas à pas comme l'étiquette vivante de la cour , et , à demi penchée sur l'épaule de son père, écoutait attentivement ses paroles.

— Que Dieu te pardonne , ma fille, la peine que tu m'as faite aujourd'hui! disait le duc. Je n'ai pu te voir quitter un instant cet air sombre et attristé qui fait outrage à ton époux et au rang suprême où tu viens de monter.

— Mon père, j'ai pourtant retenu mes larmes toute la journée.

— Tu m'avais promis de te montrer paisible et souriante... Moi seul je devais savoir que ton bonheur n'était que du courage.

— Du courage ! j'en aurai besoin toute ma vie, il ne faut pas l'user en un jour.

— Tu avais besoin seulement d'un grand effort sur toi-même pour accepter l'union d'un homme étranger à ton cœur, et même inconnu

à tes yeux ; tu en as eu la force , tu es sortie volontairement du couvent.

— Si j'avais vu Wencesîas sur Je seuil, j'y serais rentrée plus volontiers encore !

— Pauvre femme ! tu as conservé sur le mariage toutes les illusions de jeune fille.

— Mon père , j'ai cru pendant longtemps unir ma vie à l'homme le plus pur, le plus noble que le ciel eût créé , et je suis mariée à Wencesîas î... Pensez-vous que la couronne, placée dans ce plateau de la balance, puisse le faire pencher, et que les biens qu'il me reste à regretter ne soient que des illusions ?

— Écoute-moi, ma fille. Henri Waltimor était fils d'un simple gentilhomme, sans titres, sans fortune, promu seulement pour quelques faits d'armes au rang de chevalier. Eh bien ! je te donnais à lui, toi, ma fille, unique descendante de princes et ducs souverains, héritière de mon nom, riche d'une dot de deux cent mille florins. C'était assez accorder , il me semble, au mérite personnel; c'était assez faire pour l'amour qui t'unissait à Henri. . . pour l'amour que les parents sages doivent toujours respecter, puisque enfin c'est Dieu qui l'envoie... Si Waltimor eût vécu, j'aurais béni votre mariage, j'aurais borné mon ambition à vous voir heureux tous deux et re-

connaissants envers moi... Mais Henri Waltimor a péri au milieu d'un des ouragans qui éclatent souvent dans nos montagnes sauvages.

— Oui, mes espérances, mon bonheur, ma destinée entière ont été anéantis clans le rapide intervalle d'une tempête !

— Je me suis alors conformé à ta triste volonté, ma fille; je t'ai laissée t'enfermer dans un cloître où tu as porté ton deuil dix années, ne voyant que ton pieux confesseur Jean Huss et moi. Mais dans ces derniers temps, l'empereur a demandé ta main. J'ai désiré une union qui donnait à ma fille le premier rang dans le monde, et à la Germanie une souveraine dont les vertus m'étaient assurées. Tu ne t'es pas opposée à mes vœux. Maintenant que ta nouvelle destinée commence, c'est à toi d'y apporter une constance et une force d'âme qui soient clignes d'elle.

— J'ai promis d'être impératrice, je le suis ; je n'ai pu m'engager à oublier le passé, parce que c'était impossible. Les années qui ont passé sur mon malheur ne l'ont pas rendu moins grand , et il me semble que j'aime encore plus Waltimor depuis que je suis à un autre.

— Et tu ne te crois pas coupable d'un pareil sentiment?

— Oh ! l'amour pour celui qui habite main-

tenant parmi les bienheureux est de la religion.

— Et la puissance souveraine que tu possèdes, tu n'y songes pas... ce n'est donc rien pour toi?

— C'est un nom dans l'histoire et une tombe fastueuse.

— C'est la faculté de faire le bien.

— Vous ne serez plus près de moi pour m'inspirer, mon père.

— Mais Dieu y sera. D'abord tes douces vertus pourront avoir une heureuse influence sur Wcnceslas...

— Hélas ! je ne me sens pas la sainteté du martyr qui soumettait les lions auxquels on l'avait jeté.

— Ma fille î

— Mais, sérieusement parlant, pour que je pusse modifier les mauvais penchants du prince, il faudrait que nous fussions réellement unis... et, je le sens bien, quoique mariés, nous resterons toujours étrangers.

— Alors tu seras bonne et bienfaisante par toi seule, et c'est assez pour remplir la vie. Nous sentons sans cesse dans ce monde de douleurs un besoin immense de soulager les misères : ce désir, comprimé par l'impuissance, est un tourment

pour la plupart des hommes, c'est une source de bonheur chez les souverains qui peuvent le satisfaire.

— J'ai toujours eu foi en votre sagesse, mon père; je n'oublierai pas les dernières paroles qu'elle m'adresse.

— Tu peux déjà en reconnaître la vérité. Tout à l'heure, le premier signe de ta protection a sauvé cette jeune fille, accusée d'outrages envers le tribunal secret, de la justice brutale qui allait s'exercer contre elle, et des outrages du peuple qui auraient pu s'y joindre...

— Cette jeune fille m'inspire un intérêt plus vif que je ne peux l'expliquer. J'ai été singulièrement frappée de sa vue, de la fermeté et de l'élévation empreintes sur ses traits... C'est moi sans doute qui dois influer sur sa destinée... et quelque chose semble me dire que c'est elle qui influera sur la mienne.

— Chaque jour t'offrira une nouvelle occasion de bien faire... n'est-ce pas là une douceur du rang que tu as accepté?

— C'est une consolation.

— Et la pensée d'avoir fait le bonheur de ton père ?

— Oh ! cela, c'est le bonheur ! s'écria Sophie en jetant ses bras au cou de son père, dans un

élan de caresse où elle reprenait ses grâces naïves et tendres déjeune fille.

Depuis ce moment leur entretien se continua a voix basse; il n'y avait plus qu'un échange de tendres paroles, un murmure de tristes adieux.

Au contraire, le bruit s'élevait davantage dans le principal groupe de la galerie, formé par l'empereur et ses compagnons de table.

Wencesîas était assis dans son fauteuil royal, sous le manteau d'une cheminée.

Ce prince était alors âgé de quarante ans. Il avait une corpulence épaisse, une forte tête allemande, une figure qui avait été belle, mais où dix années de royauté, passées dans l'oisiveté et la débauche, n'avaient imprimé que la pourpre du vin et le sceau de l'abrutissement. A cette table, qui était son véritable empire, il dominait tous les convives par ses exploits de buveur. Au milieu des flots de fumée et des vapeurs de vins chauds aromatisés, il était là comme Jupiter, cachant sa gloire dans un nuage.

L'empereur disait en ce moment :

— Morbleu ! messeigneurs, je ne vois pas pourquoi vous faites tant de bruit de la mort d'Hasting, et venez m'apprendre comme une chose si rare et si curieuse qu'un homme a passé de vie à trépas?

Les courtisans s'écrièrent tous ensemble :

— C'est que vraiment voilà bien l'exécution la plus audacieuse des francs-juges !

— Condamner un homme attaché à la cour !

— Revêtu de la haute faveur du souverain !

— Et le frapper sous les murs du château, sans qu'il y ait de sa mort ni bruit ni trace !

— Pour cette fois, les invisibles ont bien mérité leur nom !

— Ce n'est après tout qu'un courtisan de moins , reprit Wenceslas de sa voix grondante , et j'en vois bien encore assez autour de moi pour m'aider à vider mes coffres et mes flacons.

Cette oraison funèbre peu gracieuse pour le mort et les survivants ne troubla point les chevaliers de Wenceslas, accoutumés à de pareilles galanteries de la part de leur maître.

Le jeune Ratisbonne, fils de la grande maîtresse du palais, et favori de l'empereur, répondit bravement :

— D'autant plus que les coffres et flacons de Votre Altesse ne seront pas longs à vider, vu que la pénurie reste seule dans le fond.

— Silence ! dit Wenceslas en fronçant le sourcil, j'ai défendu qu'on me parlât d'affaires après le dîner.

— S'il vous plaît , monseigneur , répliqua le

courtisan gâté, c'est plutôt de l'absence de toute affaire qu'il s'agit en ce moment : car là où il ne reste pas un denier, les distributions sont bientôt faites, et il n'y a pas de comptes à régler.

Le prince se tourna brusquement vers un chevalier qui se tenait un peu à l'écart derrière lui.

— Tenez, comte de Norberg, dit-il à celui-ci, vous seul me plaisez aujourd'hui. Depuis qu'il est question ici de l'assassinat du comte d'Hasting, vous ne dites mot à ce sujet... Et vous ne venez pas me tourmenter non plus du piteux état de nos finances !... Pour la première fois , votre figure pâle et vos grands airs de hauteur dédaigneuse me sont tout h fait agréables.

Celui que l'empereur interpellait ainsi répondit lentement et avec un froid sourire :

— Votre perspicacitéordinaire, monseigneur, ne vous fait-elle donc pas deviner que je garde le silence sur la mort d'Hasting, parce que seul ici je m'en réjouis au fond de l'âme, espérant hériter de ses dépouilles ?

— Je crois que vous vous moquez de nous , répondit son maître, mais je ne puis l'affirmer, parce qu'on ne sait jamais ce que vous avez au fond de l'âme.

• — C'est que la franchise ne paraît guère aujourd'hui que dans l'ivresse , répliqua Norberg.

— Et que Norberg ne se grise jamais ni de vin ni d'amour, dit-on en l'interrompant.

— Hélas ! nous en serons bientôt tous à ce régime si notre misère continue, dit tristement Ratisbonne.

— Encore tes enragés soupirs? s'écria Wenceslas. Est-ce ma faute à moi si les deux cent mille florins de dot de ma femme ont été aussitôt dissipés que reçus?

— Où donc ?

— Dans les dépenses de mariage.

— Monseigneur veut parler des sommes distribuées à ses nombreuses maîtresses, qui avaient la prétention de se faire épouser toutes, et dont il fallait faire taire les clameurs , pendant qu'on en conduisait une autre à l'autel.

— Eh bien, mes amis, ne sont-ce pas là des frais de noces ? dit l'empereur en déridant sa face purpurine. Tout y a passé. Et lorsque ensuite il a fallu, comme il est indispensable aux mariages souverains, envoyer mon gant rempli de pièces d'or au portail de la basilique pour qu'il fût répandu sur le peuple, ce gant contenait mes dernières espèces ! . . .

— C'est pour cela que nous n'aurons point de fêtes dans la capitale.

— J'ai eu l'heureuse idée de venir passer les

premiers temps de mon mariage à la campagne: d'abord c'était tout économie , et la nécessité m'y forçait; ensuite je m'en suis fait honneur auprès de ma mélancolique épouse , qui sort du cloître, comme vous le savez, et doit aimer surtout les pures splendeurs de la nature , le religieux cortège des étoiles...

— Et nous en voilà pour un mois?

— Je ne sais ; jusqu'à ce que notre trésor soit assez bien remonté pour que nous puissions prendre figure dans notre capitale... ce qui ne peut toutefois tarder beaucoup , puisque, Dieu merci, les fortunes de nos gros marchands de Prague sont des plus rondes, et qu'il ne s'agit que de faire passer l'argent de leurs coffres dans les nôtres.

— Une taxe de mille écus d'or , prélevée sur les douze plus riches banquiers de la ville, était le moyen le plus simple.

— J'en avais chargé le comte d'Hasting... ou plutôt il s'en était chargé lui-même, pareequ'en dépit de sa belle réputation de générosité, il connaissait très-bien cet axiome, que celui qui recueille le miel en garde aux doigts. Aujourd'hui Je voilà mort et bientôt enterré, mais je trouverai bien parmi vous quelqu'un qui voudra le remplacer dans cette affaire.

— Moi ! s'écria Ratisbonne.

— Moi ! moi ! s'écria-t-on de tous côtés , comme s'il y avait eu là vingt échos.

Les courtisans remplirent , vidèrent leurs coupes et réglèrent joyeusement l'emploi des pièces d'or qui allaient venir en leur possession.

— Messeigneurs , dit le comte de Norberg , vous vous partagez les plumes d'un oiseau qui vole encore.

Ces mots, prononcés d'un accent pénétrant et glacé, firent faire un léger soubresaut aux buveurs.

— Ce Norberg, dit-on , a toujours des augures sinistres qui viennent se jeter au travers de vos espérances.

— Si l'argent de mes bourgeois n'était plus à moi, dit Wencesias déjà honnêtement pris de vin, ce serait à en devenir fou !

— Ah ! sire , dit Ratisbonne, la place est prise ! Le roi de France , se trouvant dans de mauvaises affaires, vient de tomber en démence à l'aide d'un fantôme rencontré dans une forêt, et il ne peut décemment y avoir deux rois fous en même temps.

— Cela forcerait les peuples à devenir sages, ajouta Norberg; ce qui serait peut-être malheureux pour les souverains absolus.

LE TRIBUNAL SECRET, i. 4

— Avons-nous encore avant cela le temps de vider notre pinte? demanda Pempereur, assez aviné pour ne pas trop comprendre ce qu'on lui annonçait.

Les courtisans se mirent à rire.

— Allons, les échansons, versez encore, reprit Wenceslas.

Les vins parfumés coulaient à pleins bords; à chaque tour des flacons l'empereur regardait d'un œil plus trouble , la pourpre de ses joues devenait plus foncée, la parole s'embrouillait davantage sur sa lèvre épaissie ; la masse de son corps chancelait déjà dans le large fauteuil.

— Le dernier coup , dit-il , le dernier coup à la ronde!... Allons donc, échansons, c'est la grande coupe que je demande.

On lui apporta un calice d'or du poids de trois cents écus ; il le fit remplir jusqu'au bord pour que chacun y bût à son tour, et commença par le vider à moitié... mais ses yeux se fermèrent aussitôt, sa main s'appesantit, la coupe lentement inclinée laissa couler son contenu, qui alla serpenter en ruisseau le long de la toge impériale.

— Voyez l'insatiable buveur, dit-on, qui aime mieux abreuver son pourpoint de vin du Rhin que de nous le faire partager !

— Par ma foi ! il dort de tout son cœur.

— Bon! dit Ratisbonne, le voilà maintenant capable d'oublier qu'il est marié, et de prolonger son somme toute la nuit.

— Pour nous , le bal nous réclame , et c'est trop longtemps priver les belles dames de nos hommages.

— A propos de belles, avez-vous vu cette jeune fille que le peuple poursuivait de ses menaces pour les regrets qu'elle donnait au comte d'Hasting, et que l'impératrice a prise sous sa protection ?

— Je ne crois pas qu'il y ait au monde rien de plus charmant !

— Moi , dit Ratisbonne , je suis resté une heure sur la plate-forme pour la regarder. Elle est admirablement jolie ; et il y a en même temps sur son front et dans ses yeux une éclatante expression de courage et de fierté... On dirait un héros, par le pouvoir de quelque fée, métamor phosé en jeune fille.

— Oh ! pour moi , je n'ai pas vu tout cela , car dès le premier regard elle m'a fait perdre la tête.

— Elle rendrait amoureux le diable en personne.

— Je dis plus, elle séduirait Norberg lui-

même, s'il pouvait la voir deux minutes !

— Est-ce que vous n'êtes pas curieux de connaître cette merveille, Norberg, et d'essayer son pouvoir sur le marbre de votre cœur?

— Je l'ai vue avant vous, répondit le comte d'une voix brève et sourde.

Mais les jeunes seigneurs ne l'entendirent pas ; ils se répandaient déjà dans la longueur de la galerie, pour se mêler à la danse et autres divertissements de la soirée.

Lorsque dix heures furent sonnées, la grande maîtresse termina une veillée très- prolongée pour les habitudes de ce temps, et donna le signal de la retraite.

Les hauts barons et grands officiers de la couronne s'approchèrent de l'empereur pour le conduire à la chambre nuptiale ; mais ils le trouvèrent encore près du foyer, où les vins contenus dans de hautes amphores entretenaient leur chaleur.

Sa Majesté dormait profondément au milieu des arômes de la liqueur chérie qui nourrissaient sa bienheureuse ivresse.

Les jeunes seigneurs partirent d'un immense éclat de rire, fait pour exprimer tout ce qu'il y avait d'inopportun et d'inconvenant dans ce sommeil ; mais le dormeur n'en parut pas plus

disposé a interrompre le cours de ses songes.

On se décida, malgré ce qu'il y avait d'impérieux dans la circonstance, à laisser Wenceslas endormi, et à le transporter dans sa chambre habituelle, où on le déposa tout habillé sur son lit, comme on le faisait tous les soirs où le grand empereur se trouvait ivre mort.

En même temps, la duchesse de Ratisbonne conduisait la nouvelle épouse dans la chambre d'honneur préparée pour cette nuit et située à l'autre extrémité du château. Mais la grande maîtresse pâlissait de désespoir en voyant que l'honoré souverain manquait d'une manière si flagrante à l'étiquette de ce jour.

Arrivée sur le seuil de cette chambre solitaire, la duchesse de Ratisbonne, duègne bîasonnée, voulut du moins montrer tout son dévouement à sa maîtresse dans une extrémité semblable.

— Madame, dit-elle, vous ne pouvez coucher seule ici; et si vous voulez le permettre, je vais y faire dresser mon lit.

— Et pourquoi donc, ma chère duchesse, ne puis-je y coucher seule?

— Dieu me garde, madame, de médire d'aucune des résidences royales de nos augustes souverains ; mais je ne dois pas cependant laisser ignorer à Votre Altesse la vérité sur celle-ci. Il

est certain que les âmes des guerriers morts, il y a des siècles, sur ces remparts ou dans les prisons souterraines, hantent pendant la nuit l'intérieur de la forteresse, particulièrement dans la partie de l'ouest où nous nous trouvons.

— Je ne crois point au retour des morts, dit Sophie avec un triste sourire. Personne, je pense, ne les a vus de ses yeux... Quand on parle des fantômes qui habitent ce séjour, c'est peut-être un symbole, signifiant que les hommes d'aujourd'hui ne sont que les pâles ombres de leurs .illustres ancêtres.

La grande maîtresse eût plutôt renoncé à la croyance de Dieu qu'à celle des spectres et démons, surtout dans ces sombres murailles, où des traditions irrécusables et de récents exemples venaient à l'appui de sa foi. Elle reprit :

— Rien n'est plus certain, madame, que les apparitions dont ce château a été le témoin ; mais leur retour n'a lieu que dans certaines nuits de l'année, et je prie le ciel que celle qui commence ne soit pas du nombre.

— Je vous remercie de ce vœu, madame, répondit l'impératrice ; mais, dans tous les cas, avec quelque peu de raison et une conscience pure, on est à l'abri des pouvoirs inconnus, illusoires ou réels.

La duchesse de Ratisbonne salua, fit le signe de la croix, et s'éloigna avec regret de sa noble maîtresse.

Sophie de Bavière se parait en ce moment d'un courage qui était bien loin d'elle ; car, au fond, nul ne portait une âme aussi timide en présence de toute espèce de dangers, et elle était femme à avoir peur de son ombre. Elle entra donc avec un sentiment de crainte mêlé de curiosité dans la chambre signalée à ses terreurs.

Mta ntsit dans ta fo»*8evesse.

La chambre destinée à Sophie de Bavière avait été disposée pour le séjour d'un mois que la princesse devait faire à Conrad-Burg. Quelques objets que Sophie aimait , et qui venaient de sa cellule du couvent, y avaient été placés. C'étaient un rouet d'ivoire , un prie-Dieu poli par un long usage , un sablier dont la poudre avait mesuré toutes les heures d'une longue et triste retraite. Du reste, la pièce, profonde et sombre , n'avait que des tentures de laine rembrunies, un parquet de chêne usé ; à la

voûte, quelques pâles peintures, entremêlées de devises , et sur les meubles antiques de grandes urnes de terre peintes , où trempaient des reines-marguerites , dernières fleurs données par l'automne.

Les demoiselles d'honneur, qu'on avait choisies dans d'illustres familles pour former la maison de la nouvelle impératrice , l'attendaient dans son appartement à l'heure du coucher. Les belles jeunes filles tenaient chacune une partie du vêtement de nuit ou un bassin d'eau parfumée , et l'une d'elles un luth dont les sons devaient aider à endormir la princesse.

La solitude de la nouvelle mariée dans la première nuit où elle venait reposer sous le toit impérial laissait au moment du coucher les simples usages de la vie journalière. L'intérieur de cette chambre , à peine éclairée , avait un aspect tout pudique et recueilli.

Sophie quitta avec un plaisir extrême les lourds ornements de la royauté qui la fatiguaient depuis le matin ; des demoiselles de service relevèrent ses longs cheveux noirs dans un bandeau de mousseline , et lui passèrent une large robe de laine blanche. Dans ce déshabillé de nuit , elle alla ouvrir la croisée pour respirer un moment en liberté.

Celte partie du château donnait sur la grande prairie qui, du côté de l'ouest, s'étendait jusqu'au pied des montagnes.

Le vaste horizon qui se déroulait devant la fenêtre offrait dans la nuit une perspective imposante et triste, qui devait convenir à l'âme de la princesse.

L'étendue de la vallée, le rideau de saules qui la bordait , et au loin la chaîne de monts formaient des plans d'ombres larges et majestueux. Au milieu de la teinte grise de la prairie se détachait en forme plus sombre le gigantesque chêne , témoin peu auparavant d'une mort cruelle et mystérieuse. Il émanait de cette place une impression lugubre qui se répandait dans toute la perspective. Le soi marécageux était couvert de joncs et de hautes bruyères, dans lesquels le vent rendait de plaintives mélodies ; de loin en loin des feux bleuâtres , tristes lueurs des dangereuses solitudes , couraient sur la pointe des herbes et allaient se perdre dans les saules.

A gauche , et touchant aux murs du château , étaient les ruines de la chapelle qui lui avait autrefois appartenu. Des pans de murs échancrés, des arcades rompues, s'arrêtant sans soutien dans les airs, sa flèche brisée, tous ces

48 LA NUIT DANS l.A FORTERESSE.

débris enveloppés de lierre , et dans le mouvement incliné que donne la secousse du temps, décrivaient des formes mélancoliques.

La nuit était assez claire , mais un épais rideau de nuages montait depuis quelques instants du couchant.

— Madame ne veut-elle pas se mettre au lit? dit d'une voix timide une des demoiselles d'honneur groupées derrière leur maîtresse.

— L'air est bien froid ce soir, ajouta une autre.

— Et les feux follets ! les voyez-vous là-bas se percher sur les joncs?

— Ils se lèvent et viennent se réjouir quand un malheur est dans l'air.

— Laissez-moi, mes chères demoiselles, j'achèverai de me déshabiller. Emportez les flambeaux.

— Quoi! madame, vous restez seule ici. dans l'obscurité?

— Allons , tout le monde veut que j'aie peur ici , au milieu d'une forteresse!

— il est tels hôtes de nuit que n'arrête pas la lance des hommes d'armes.

— Enfants , allez vous reposer, et demain le château n'aura été visité que par le sommeil.

— Faut-il au moins relever la veilleuse qui baisse?

— Non , laissez-la s'éteindre , sa lueur ne fait rien que montrer les ténèbres.

L'impératrice donna sa main à baiser aux jeunes filles , et elles se retirèrent.

Demeurée seule , Sophie approcha un tabouret de la fenêtre , et s'assit à cette place. Au bout d'un instant la fraîcheur de la nuit la saisit; elle s'enveloppa d'une pelisse et persista , sans savoir pourquoi , à demeurer à cette croisée.

La princesse de Bavière avait éprouvé dans sa vie une profonde passion qui , depuis six années, n'était plus que souvenirs et regrets; mais en ce moment la rêverie d'amour où elle se sentait entraînée perdait cette teinte funèbre qui l'enveloppait depuis longtemps ; ses impressions étaient douces, animées, palpitantes comme autrefois ; elle se livrait plutôt au bonheur d'aimer qu'à la triste douceur de se rappeler l'amour; il semblait que le cours du temps eût remonté de dix années en arrière.

L'heure était avancée, un profond silence régnait dans la forteresse endormie, et cependant la jeune femme ne se sentait pas seule; son âme se répandait au dehors, comme si elle eût cherché à aller rejoindre un être aimé.

Le rideau nuageux du couchant avait peu à peu envahi tout le ciel et répandu une ombre épaisse, dans laquelle se perdaient l'horizon, le grand chêne, la chapelle plus rapprochée; il régnait partout une nuit tellement uniforme et noire qu'elle était presque surnaturelle.

Au milieu de cette masse compacte de ténèbres, Sophie, accoudée sur l'appui de la fenêtre et la tête penchée dans sa main, vit tout à coup une lueur bleuâtre dans la nef de la chapelle; elle tressaillit de tout son corps et pensa que l'un des feux errants de la nuit, qui s'allument, disait-on, pour conduire les pas errants des morts, venait d'entrer dans ces ruines.

Le pâle rayon marchait lentement dans les parois en avançant vers l'extrémité qui touchait au château.

Cette lumière intérieure qui, en passant, faisait apparaître en légère silhouette les découpures de la chapelle, les ogives élancées, les lianes pendantes à leurs bords, les oiseaux de nuit perchés sur leurs sculptures, aurait paru d'un effet remarquable à d'autres yeux; mais Sophie était d'une timidité extrême, et au fond déjà très-frappée des avis effrayants qu'elle avait reçus ; tout ce qu'elle avait montré d'assurance lorsque rien n'éveillait ses craintes s'évanouit

subitement devant ce léger incident, qui était plutôt fait cependant pour inspirer la surprise que l'effroi .

Agitée d'un battement de cœur violent, elle se pencha à la fenêtre et recueillit toute son attention. La lumière avait disparu au pied du château, et le voile noir de la nuit, qu'elle avait percé un instant, était plus épais que jamais.

Mais dans le massif d'arbustes et de broussailles qui croissaient entre les ruines et le mur de la croisée, il se fit entendre un bruissement de feuilles comme celui que causeraient les battements d'ailes d'un oiseau, et Sophie sentit sur son visage la fraîcheur de l'air agité par le mouvement des branches.

Saisie d'une terreur sans cause, insensée, mais extrême, elle laissa échapper un cri... A peine cette exclamation s'exhalait de ses lèvres qu'elle fut arrêtée par ce mot :

— Sophie !

C'était un son faible comme un soupir , mais dans lequel la jeune femme reconnaissait la voix de celui qu'elle avait aimé quand il était de ce monde.

L'étonnement, les frissons de la terreur, les élans de l'amour, brisèrent la pauvre Sophie, qui retomba sans force sur son siège.

Elle ne vit, n'entendit plus rien; mais se sentant sons la puissance d'un être invisible, tremblante comme une feuille, le regard perdu dans la nuit, la poitrine oppressée, elle dit d'une voix éteinte :

— L'âme de Waltimor est ici...

— Oui, cl!e est près de toi, elle y sera toujours, reprit la voix qui sortait du feuillage.

Ces paroles, clairement entendues, prouvèrent à Sophie que son imagination ne l'avait pas trompée, et qu'un être de l'autre monde était en effet près d'elle. L'effroi qu'inspire un fantôme, même le plus aimé, domina un instant tout autre sentiment; elle balbutia avec un tremblement affreux :

— Les morts... les morts reviennent!

— Il fallait revenir pour te consoler, reprit l'ombre; tu souffres ! tu souffres, Sophie, d'avoir donné ta main à un autre que moi... Mais je te pardonne ton mariage avec l'empereur... tu l'as accompli par dévouement pour ton père.

— Oui.

— Avec un tel époux, tu resteras toujours vierge de cœur et de pensée... et tu n'auras pas cessé d'être à moi.

— C'est bien sa voix ! dit Sophie laissant tomber sa tête sur sa poitrine et se parlant à

elle-même, c'est bien sa voix si chère!... Et pourtant il est mort !

— Oui, mort ; et malgré la condamnation suprême, gardant toujours de la vie passée l'amour que j'avais pour toi.

— 0 mon Dieu ! dit-il vrai? murmurait Sophie.

— Ainsi, nous sommes unis... unis pour l'éternité, continua l'ombre.

Ces accents faibles et voilés faisaient tressaillir Sophie ; elle palpitait de joie et frémissait de crainte... Plus la mort est impuissante, plus nous lui avons donné le pouvoir de nous épouvanter; la faible femme, même dans la nuit, n'osait tourner la tète du côté où était le fantôme.

— Comme il doit être pâle et glacé, mon Dieu ! dit-elle.

Et lui reprit :

— Pauvre femme! tu ne connaîtras qu'une amère dérision du mariage, tu croiras que ce lien éternel et maudit ne vient que consacrer la tyrannie d'un maître et faire peser mille chaînes sur ton âme... Tandis que près de moi, c'eût été l'union des cœurs , avec tout son cortège de gloires et de douceurs... c'eût été l'amour... le ciel.

M LA Nl'lT DANS LA FORTERESSE.

A cette pensée, le cœur de Sophie se brisa , elle retrouva des larmes.

— Écoute-moi encore , reprit la voix. Tu auras beaucoup à souffrir... Des orages se forment autour du trône où tu es assise ; tu seras malheureuse comme souveraine autant que comme femme... Dans ta détresse, tu n'auras pour refuge que le souvenir de notre amour; mais il suffira pour te sauver. Tu iras à toute minute te renfermer dans cette pensée sainte, comme dans un sanctuaire où les troubles du monde ne pourront t'atteindre...

Sophie n'était point frappée de ce funeste oracle, apporté d'un monde où les secrets de l'avenir sont sans doute connus. Sa situation présente en face d'une apparition surnaturelle portait en elle trop de frémissantes impressions pour qu'aucun autre sentiment de crainte pût s'y joindre. Mais cet effroi même commençait à céder dans l'entraînement de son cœur vers l'ombre de celui qu'elle avait tant aimé. A chaque accent de sa voix, la terreur diminuait et l'amour devenait plus puissant. Elle bénissait le retour de cette âme adorée, même au milieu de cette effrayante atmosphère de la mort qui l'entourait.

— Voilà ce que je voulais te dire , reprit

l'ombre, noire union sacrée subsiste encore d'un monde à l'autre.

— Que le ciel en soit béni ! murmura Sophie en tremblant.

Et elle osa alors tourner doucement son regard et ses mains jointes en extase du côté d'où venait 3a voix.

— Je t'ai laissée pure autrefois dans mes bras, dit encore le fantôme, car je ne voulais pas être plus heureux que toi... Tu me reviendras pure dans l'éternité que nous devons passer ensemble.

A ces mots, Sophie, triomphant enfin de toute terreur, jeta une douce exclamation de joie, se leva, et tendit ses bras dans la nuit, en appelant de toute son âme Henri ! . . .

Mais rien ne lui répondit... On voyait alors au sommet des monts la ligne blanche de l'aube qui allait se lever... C'était le moment où les âmes errantes devaient rentrer dans la nuit et les tombes se refermer.

Sophie, cette fois, se sentit seule, bien seule ! dans le froid et l'obscurité qui régnaient encore. Elle était incapable de songer avec lucidité à ce qui venait de se passser; une extase triste et douce l'enlevait à elle-même ; son corps brisé d'émotions violentes s'était penché sur l'appui de la fenêtre.

Elle demeura là quelque temps, l'âme vivement éveillée et les sens anéantis ; semblable au doux fantôme qui venait de rapprocher, son âme était vivante et son corps enveloppé des lourds pavots de la tombe.

Lorsque Sophie eut la force de se soulever, l'horizon s'était éclairé devant ses fenêtres. Elle retrouvait les bruyères, les ruines, les masses de montagnes, toute la réalité.

Le grand jour nous apporte ordinairement une raison plus froide et plus incrédule. La princesse pensa un instant qu'elle s'était endormie devant cette croisée, et que l'apparition de la nuit n'était qu'un songe. Cette idée la jetait dans une douloureuse anxiété.

Elle s'agenouilla, leva les yeux et les mains jointes vers le jour naissant , et pria Dieu avec ferveur de l'éclairer. En se relevant, elle trouva en elle le souvenir distinct de ce qu'elle avait entendu , et la conviction profonde que l'âme de Waltimor, passant sous les arceaux de la chapelle et le massif de feuillage, était venue la visiter.

Au bout de quelques instants de méditation , la jeune femme conçut le projet, très-hardi pour elle, d'aller en ce moment même, où elle se trouvait libre, parcourir les ruines dans lesquelles la lumière s'était d'abord montrée.

Elle resserra sa pelisse autour d'elle et sortit du château. Tout dormait encore; elle ne rencontra que le regard insouciant de la sentinelle.

La porte de la chapelle était trop délabrée pour qu'aucune ferrure pût la retenir. Mais les ronces qui croissaient de l'un et l'autre côté prouvaient qu'elle n'avait pas été ouverte depuis longtemps. La princesse, en poussant de toutes ses forces les ais vermoulus, rompit les entraves naturelles qui les retenaient , et entra dans la nef longue et étroite de la chapelle.

Elle marcha à pas lents sur cet antique pavé, presque entièrement formé des pierres des tombes où étaient ensevelis les anciens seigneurs du lieu et d'autres chevaliers de Bohême. Mais à peine arrivée au milieu de l'enceinte , elle tressaillit, recula de deux pas et tomba à genoux.

Elle venait de voir, sur une pierre tumulaire d'une teinte moins rembrunie que celle des tombes seigneuriales aux dates anciennes, le nom de Henri de tFaltimor. Henri était de noble famille; son corps, sans doute retrouvé dans les montagnes a la suite de l'ouragan, avait été apporté dans cette chapelle abandonnée, mais anciennement consacrée aux sépultures des grands, et dont l'enceinte était toujours bénie. Sophie

pria et pleura sur ce tombeau dont la vue lui donnait plus de foi encore en l'apparition de la nuit, qui dès ce moment se trouvait en quelque sorte expliquée pour elle. Elle s'arracha avec peine de celte enceinte, et regagna heureusement sa chambre avant que personne lût éveillé dans la forteresse.

Ainsi la tendre et pieuse Sophie de Bavière avait passé cette première nuit de mariage à s'entretenir avec une ombre , soit qu'elle l'eût rêvé, soit que l'apparition se fût en effet présentée à elle.

Nous allons rapporter maintenant les circonstances qui signalèrent cette même nuit pour l'empereur Wenceslas, son époux.

Il était minuit. Depuis deux heures Wenceslas dormait étendu sur son lit. Ses chambellans savaient qu'il entrait dans de violents accès de colère quand on l'éveillait du sommeil de l'ivresse, et ils attendaient son bon plaisir pour le déshabiller et achever de le mettre au lit.

Le baron Warner, capitaine des gardes, le comte de Ratisbonne, d'autres officiers de la couronne, favoris de l'empereur et devant assister à son coucher, étaient réunis autour de son lit, étendus dans des fauteuils, sommeillant à demi en causant à voix basse.

Le page Edgard entra précipitamment. Il tenait un parchemin ouvert et percé en rond dans le milieu.

— À l'empereur ! dit-il en tendant le papier, et à l'instant même!

Au premier coup d'œil jeté sur cet écrit, les seigneurs de la cour éprouvèrent un vif saisissement. Ils reconnaissaient le sceau des francsjuges.

— D'où vient ce papier ? s'écrièrent-ils ; page, qui te l'a remis?

— En allant porter le mot d'ordre à la sentinelle, je l'ai trouvé cloué à îa poterne.

Le comte de Ratisbonne s'approcha de son maître et secoua rudement la masse ronflante.

— Le jour..., dit l'empereur en se frottant les yeux, on part pour la chasse?...

— Non, sire, répondit le jeune favori. Ce qui vient vous éveiller en ce moment est moins doux qu'un rayon de l'aube, et il s'agit de bien autre chose que de plaisir... Voyez !

— Qu'est-ce que ce chiffon de papier?

— Un ordre des francs-juges.

— Mille morts! s'écria Wenceslas, que veulent-ils donc? Us viennent assassiner mes gens sous les murs de mon château, et ils me font

éveiller au milieu de la nuit... cela commence à devenir fort indiscret.

— Lisez, sire, dit le comte en tendant toujours le menaçant parchemin.

— Eh ! parbleu! lis toi-même... tu dois bien penser que, quand je dors encore à demi, je n'y vois goutte.

Ratisbonne se plaça devant le lit de l'empereur, sous la lumière d'un flambeau que tenait le page, et entouré des seigneurs dont la figure peignait une curiosité avide et inquiète, il lut ce qui suit :

« A l'empereur et à ses pairs.

« De par le tribunal suprême, défense est faite dans tous les États de Germanie de lever aucune taxe ou impôt arbitraire sur le peuple, les marchands ou les bourgeois; défense est faite à tout chevalier, ou autre membre de la noblesse, de commettre aucune exaction au nom de l'empereur ou au sien propre... »

— Quelle audace ! interrompit Wenceslas.

— Attendez, monseigneur, ce n'est pas tout, dit Ratisbonne.

Et il continua d'une voix un peu altérée :

« Hasting pour ce crime, dont il allait se ren-

dre coupable, a été puni de mort. Et quiconque braverait Tordre du saint tribunal serait condamné d'avance à mourir comme lui.

« Fait par nous, « Les secrets vengeurs de l'Éternel. »

— Juges de malheur ! s'écria Wenceslas en se dressant sur son séant. Est-ce donc eux qui me donneront de l'argent ?. . .

— Jamais leur audace ne s'est élevée si haut, dirent les assistants.

— Ils osent imposer des ordres aux grands de l'empire...

— Et contredire ceux du pouvoir souverain...

— Et cependant il me faut de l'argent, dit Wenceslas poursuivant son idée fixe.

— Les francs-juges voient tout du haut de leur sagesse mystique, et ne s'inquiètent pas des besoins matériels.

— Il me faut de l'argent à tout prix, répéta le prince avec éclat.

— Pour donner au moins une fête de noce dans la capitale.

— Pour des choses de plus haute importance, messeigneurs, dit Wenceslas en prenant tout à coup un ton de gravité qui ne lui était pas habituel. Mes troupes n'ont pas de solde, pas d'é-

quipcment; les vivres sont parfois sur le point de leur manquer ; les compagnies de la garde impériale sont si mal montées qu'à tout moment mes soldats sont prêts à se faire voleurs de grand chemin, pour avoir une condition plus sortabîe.

— C'est vrai... et quelques-uns ont déjà pris ce parti.

— Et pourtant, je n'eus jamais si grand besoin qu'à cette heure du sabre de mes bons lansquenets!... Vous le savez, messeigneurs, parmi mes chers alliés les princes feudataires, il en est plus d'un qui convoite ma puissance, et se débarrasserait d'abord de ma personne comme préliminaire indispensable. Albert de Saxe, lierrnan de Silésie, surtout mon beau cousin Job de Moravie, sont toujours prêts à se jeter sur l'empire pour en prendre large ou petite part... Il faudra peut-être bientôt avoir des troupes à leur envoyer pour répondre à leurs prétentions. Où prendrai-je alors les fonds nécessaires pour les arriérés, les fournitures et l'armement?... Il faudra donc vendre les diamants de la couronne!... que sais-je?... fondre nos coupes d'or jusqu'à la dernière!...

— On ne vit jamais détresse semblable.

— Non, messeigneurs, j'espère encore que

LA NUIT DANS LA FOttTERESSE. 63

nous n'en sommes pas là ! reprit l'empereur. Tant qu'il y a de l'argent dans les coffres de ses sujets, un prince ne doit pas en manquer. Les artisans sont faits pour acquérir de la fortune et la partager avec leur maître. Nos marchands et fabricants de toute sorte sont riches en Germanie, mais par quel moyen? Parce que nous éloignons d'eux la guerre qui viendrait les troubler dans leur trafic, parce que nous donnons notre sang pour assurer au pays la prospérité à l'abri de laquelle ils peuvent amasser leurs trésors.

— Rien n'est plus certain.

— En prélevant sur eux taxes et impôts, nous ne faisons donc que nous payer de nos peines et prendre ce qui nous est acquis.

— En tout bien, tout honneur, assurèrent les courtisans.

— Et les francs-juges ne savent ce qu'ils disent! continua Wenceslas.

— Non, en vérité !

— Eh bien ! mes gentilshommes , reprit le prince, puisque vous reconnaissez l'urgence et la justice de cet impôt, il faut y avoir recours le plus tôt possible... Qui de vous veut se charger de l'opération? Vous aviez tous, tantôt, il m'en souvient, un grand désir d'en prendre l'honneur.

Les seigneurs baissèrent la tête en silence.

— Ah! je vois ce que c'est, reprit le maître, ce chiffon de papier change un peu vos dispositions... II ne vous plaît plus de remplacer le comte d'Hasting dans l'opération pour laquelle il venait de se mettre en besogne... vous avez peur de commencer cette tournée dans laquelle on peut faire halte à l'ombre d'un chêne...

L'empereur interrogea du regard ceux qui l'entouraient, il vit partout une réserve muette et taciturne.

— Aucun de vous n'ose prendre la parole, dit-il, lâches et félons chevaliers !

— Faites excuse, monseigneur, dit Ratisbonne, me voilà prêt à répondre ; et je déclare hautement ne vouloir me charger en aucune manière de la levée des impôts entreprise par votre délégué.

— Je n'attendais pas moins de ta couardise.

— Entendez la raison, sire, continua le favori. On n'est pas lâche pour craindre Dieu, parce qu'il a tout pouvoir sur vous sans que vous en ayez sur lui, parce qu'il frappe sans que vous puissiez vous défendre. Eh bien ! (je demande pardon à Dieu de la comparaison ) mais les francs-juges ont cette même puissance occulte et terrible. Comme Dieu, ils sont partout et

LA NUIT DANS LA FORTERESSE. t)D

nulle part ; comme lui, ils voient tout et entendent tout, en demeurant invisibles... Si Dieu efface un homme de la terre en soufflant sur lui, les francs-juges n'ont qu'à prononcer leur condamnation silencieuse, et l'homme est mort. . . c'est fini... on n'y pense plus. Si vous fuyez, cent mille assassins sont toujours sur vos pas... cent mille, et on n'en voit pas un ! mais on en soupçonne partout : votre bourreau est près de vous sous toutes les formes... c'est peut-être votre compagnon de voyage, celui qui boit avec vous et couche à vos côtes... c'est peut-être votre ami, votre frère... Caché dans une chaumière, le paysan qui vous l'a ouverte sera peutêtre votre meurtrier; réfugié dans un palais... fût-ce celui de l'empereur... l'assassin, déguisé sous des habits dorés, peut vous ôter la vie aux pieds de votre maître.

Les traits de Wenceslas s'étaient assombris et il gardait le silence.

Ratisbonne continua :

— Mais à supposer que l'un de nous, pour complaire à Votre Seigneurie, voulût accepter le supplice de ce danger invisible, de cette union continuelle avec la mort, son dévouement serait complètement inutile. Ce placard, cloué à la poterne du château, va l'être de même à tous

les carrefours de la ville, à tous les poteaux des grands chemins. Quand nous parlerions de lever taxes ou impôts, on n'aurait qu'à nous envoyer promener un peu pour nous apprendre à lire l'arrêt qui nous le défend. Les contribuables resteraient tranquillement assis sur leurs coffresforts en nous riant à la barbe.

— Tu as raison, dit l'empereur calmé par la réflexion. D'ailleurs, tout ceci cache un profond mystère, et nous devrions peut-être porter nos appréhensions les plus vives sur un autre point que l'embarras d'argent, quelque pressant que celui-ci se fasse sentir. Le tribunal secret, institué seulement pour répandre de toute part la vigilance des lois, pour faire qu'aucun coupable n'échappe à la vengeance publique, ce tribunal, après avoir servi le pouvoir souverain en esclave sous nos pères, se montre depuis quelque temps hostile et presque menaçant envers notre autorité et celle de nos premiers vassaux.

— A-t-on jamais bien pu connaître les principes dominants de cette société dans l'ombre où elle se cache? dit le capitaine Warner, et peut-on les connaître encore?

— Écoutez-moi, messeigneurs, dit Wenceslas, qui en ce moment se montrait plus dégrisé qu'on

ne l'avait jamais vu ; nous sommes en conseil privé, je vais vous apprendre une circonstance de ma vie inconnue de vous tous.

Ces mots éveillèrent la surprise des amis du prince.

— Dans ma jeunesse, reprit Wenceslas, je n'étais point destiné au trône, loin de là : mon frère Rodolphe, qui devait succéder à l'empereur Charles, avait déjà les meilleurs iîefs de l'empire, et moi, la principauté qui m'était échue en partage était si petite qu'en îa parcourant tout entière c'était à peine s'il y avait de quoi prendre appétit pour dîner. J'eus la pensée de me faire recevoir dans la société des francsjuges, espérant que leur influence me servirait dans les tentatives que je comptais faire pour agrandir mes domaines...

— Quoi î sire, vous avez été...

— Membre du tribunal suprême, ou peu s'en est fallu. Le principal siège de cette société, autrefois au centre de îa Westphalie, est maintenant transporté en Bohême. Je m'y présentai 5 je subis les premières épreuves ; je connus les principaux moyens de procéder des francs-juges, les signes mystérieux auxquels ils se reconnaissent entre eux, ainsi que leur fidélité au serment qui les lie, leur foi en l'institution qu'ils sou-

tiennent ; enfin, les forces morales sur lesquelles s'appuie leur puissance.

— Vrai Dieu, monseigneur, et jamais un mot de cela n'est sorti de votre bouche !

— Non. Il y a dans ces secrets mêmes un principe sacre et silencieux. On ne peut, une fois qu'on les connaît, ni les oublier ni les divulguer; ils sont en nous comme les inscriptions gravées sur les plaques d'airain et placées dans des tombes, se conservant toujours et demeurant toujours cachées. Cette loi de silence est immuable... Ainsi, moi, mes amis, vous me connaissez, ajouta gravement Wenceslas, vous savez si je suis buveur, parleur, inconsidéré, emporté ; eh bien, je n'ai jamais parlé de ces secrets ni à vous ni à mes maîtresses ; je n'en aurais pas parlé à ma coupe, je n'en aurais rien laissé échapper dans mes songes. De plus, il est sans exemple qu'un membre du tribunal secret , même tombé en état de démence, ait divulgué quelque chose de ses mystères.

— Ensuite, sire, qu'arriva-t-il de votre initiation ?

— Rien. Mon frère Rodolphe disparut tout à coup du trône et de la terre. Il tomba sans doute sous les coups d'un assassin, quoiqu'on n'ait jamais retrouvé son corps. De sorte que contre

LA NL'IT DAKS LA FORTERESSE. 69

mon attente et contre celle de la nation qui ne trouva pas, je crois, la surprise agréable, je fus appelé au trône. D'après mon élévation, je n'appartenais plus à Tordre des francs-juges. Mais, enfin , j'avais pénétré dans cette société secrète, j'avais pu juger de son caractère et de ses vues.

— Elle était alors liée de principes au gouvernement impérial?

— Et prête à favoriser ses actes, à s'armer contre ses ennemis... Mais à présent tout est changé. Ce tribunal semble faire mépris de ma puissance en rendant des arrêts contraires aux miens; il vient se mettre devant les pas de mes grands vassaux pour les empêcher d'abuser de leurs privilèges et leur donner des leçons de morale à coups de poignard .

— Et à l'époque où vous connûtes cette institution, sire, rien ne pouvait faire prévoir un tel changement?

— Il se trouvait bien alors sur le banc des francs-juges un vieillard qui , à ce qu'il paraît, avait passé sa vie à parcourir les contrées de l'Europe, et faisait de longs discours sur les destins à venir de l'humanité, sur les droits du peuple qui allaient se faire jour et renverser le despotisme, sur la mission des sages qui de-

vaient aider à cette marche providentielle... débitant sous son masque noir je ne sais combien de rêveries enfantées par son orgueil et l'affaiblissement de sa raison... Mais cet homme était bien vieux alors, les plus anciens des membres du tribunal l'avaient toujours vu vieux dans leur sein... Il doit être mort depuis longtemps, Dieu merci !

— Nimportc, son esprit de révolte peut vivre après lui parmi les francs-juges.

— Leurnombrcest formidable, leur influence est immense.

— Voilà pourquoi je vous disais tout à l'heure que, sans argent, sans armée, sur le point sans doute d'être assaillis de toute part par des rebelles , nous avions peut-être un danger plus terrible à courir : l'opposition du tribunal suprême à notre monarchie.

— M'est-il permis de donner mon avis dans une affaire de si grave importance? demanda le page Edgard, dont les grands yeux bleus étincelaient d'ardeur et de fierté.

— Parle , mon joli page , mon chevalier en miniature, dit son maître. Si tu es encore bien jeune pour ouvrir la bouche dans un conseil, je sais que l'esprit et le courage ont mûri chez toi comme en serre chaude.

— Eli bien ! sire , d'après mon jugement , la question n'est point de savoir si la pensée et l'influence du tribunal secret menacent la sûreté de l'empire. Dès l'instant que ses membres ont outre-passé leurs pouvoirs en poursuivant, non plus les coupables que la voix publique leur désigne, mais ceux qu'il leur plaît à eux-mêmes d'incriminer ; dès qu'ils ont osé outrager la personne sacrée du souverain dans les nobles qui sont les agents de sa volonté, les reflets de sa puissance, il y va de l'honneur de la noblesse et du trône de leur demander compte de cette usurpation.

— Et de quelle manière?

— Quel moyen plus simple y a-t-il que de nous réunir, nous les plus fidèles sujets de Votre Altesse, de parvenir en battant tous les points de la Bohème jusqu'au lieu où siège ce mystérieux tribunal? Une fois en présence des francs-juges, nous leur parlerions... comme il convient à des chevaliers de parler... i'épéc à la main. Nous leur apprendrions, s'ils ne le savent pas encore, que l'autorité impériale est sacrée , qu'on doit tout au souverain légitime, que la religion est de le servir, l'honneur de le défendre, la vertu de l'aimer. Nous leur demanderions s'ils peuvent jurer de ne s'écarter jamais de cette voie. 11 ap-

parviendrait alors a ces juges suprêmes, accusés à leur tour, de rendre compte de leurs actes ; à nous de les rappeler à Tordre s'ils ne sont que des juges trop audacieux, de les punir s'ils sont des sujets rebelles.

A ces paroles les seigneurs froncèrent le sourcil , et ils regardèrent autour d'eux avec une vague terreur.

— Tu dis la , enfant , répondit le prince , ce qu'aucun homme n'oserait même penser. Mais d'ailleurs, écoute : la croisade que tu parles ainsi d'entreprendre serait plus longue que celle de nos pères à la terre sainte ; car il y a moins loin d'ici à Jérusalem que d'ici au tribunal secret, quoiqu'il soit peut-être à nos portes... Il change mille fois de retraite, toujours ouvert aux initiés, toujours dérobé aux profanes... En parcourant toutes les routes de la Germanie , en fouillant toutes les forêts, en sondant toutes les montagnes, tu ne le découvrirais de longtemps...

— Le sanctuaire du tribunal suprême, dit un des assistants , est au centre de la nature , mais la nature le cache.

— La croix, les trois roses, le poignard et la corde sont dans le tabernacle qui s'ouvre aux rayons de la lune. Voilà tout ce qu'on sait. Ce temple est mystérieux comme le signe de la ré-

LA NUIT DANS LA FORTERESSE. i Ù

demption et les fleurs mystiques ; il est fort comme les instruments de supplice.

— Il n'est donc aucun moyen de pénétrer dans les desseins des francs-juges , et de savoir si le gouvernement impérial doit les compter pour ses plus terribles ennemis ?

— Si fait, messeigneurs , il en est un , dit le comte de Ratisbonne en se levant subitement et en montrant une grande assurance sur son visage où paraissaient aussi la finesse et l'astuce.

— Que dis-tu? demanda son maître.

— Ce qu'il serait insensé de tenter à une troupe d'élite, à une armée entière, peut être accompli par un seul homme ; et cet homme , ce sera moi i

— Vraiment, comte, vous vous flattez !

— Que Son Altesse m'accorde un congé de la cour, et, après la seconde lune qui sera venue nous éclairer, je serai de retour ici, ayant pénétré dans le sein du tribunal suprême, apportant le secret de ses plus profondes pensées.

— Et quelle magie emploierez- vous?

— Que je sois libre , et qu'on ait confiance en moi, c'est tout ce que je puis dire.

— Va donc, mon brave comte; pars quand tu voudras, dit l'empereur; et nous prierons pour toi... le verre à la main.

— Mais en attendant, sire, que décidez -vous au sujet de cet arrêté des francs-juges?

— D'y obéir , puisqu'on ne peut faire autrement.

— Monseigneur, reprirent les courtisans qui entouraient Wenceslas, le peu de biens qui nous restent sont a votre disposition pour remettre vos troupes sur pied, et parer aux premiers dangers qui pourraient se présenter.

L'empereur promena son regard sur ses fidèles officiers.

— C'est bien, dit-il. Je compte sur toi, Ratisbonne , qui vas tenter pour mon service je ne sais quelle audacieuse aventure; je compte sur vous tous qui restez pour me prêter aide et secours... Avec de tels amis, un prince n'est jamais bien à plaindre.

Le jour allait paraître. Wenceslas, ayant parlé d'affaires plus longtemps que ses forces mentales ne le lui permettaient, secoua sa tête endolorie pour en chasser les soucis de la royauté, et se hâta de régler les parties de plaisir qui devaient remplir le cours de cette journée.

MjG temps des amours.

Un mois s'était passé depuis l'arrivée de l'empereur et de sa cour dans le château fort de Conrad-Burg.

Un matin, c'était la veille du jour fixé pour le départ de la forteresse , l'impératrice était dans une chambre circulaire appartenant à l'une des tours du château ; elle avait auprès d'elle ses demoiselles d'honneur travaillant à des broderies, et quelques seigneurs admis à son intimité.

Sophie de Bavière était assise dans un grand fauteuil gothique ; mais dans tout le reste de la pièce, des tas d'herbes odoriférantes jetés sur les dalles servaient seuls de sièges. Les demoiselles d'atours, posées en diverses attitudes sur ces touffes déplantes aromatiques fraîchement cueillies , et encore semées de fleurs des champs , formaient un groupe charmant, qu'éclairait un large rayon de soleil d'automne pénétrant par la croisée nue.

Les gentilshommes s'entretenaient à demivoix avec ces belles jeunes filles, ou, retirés à l'écart, composaient pour elles les poésies à la mode du temps.

A travers les grandes croisées, on voyait au loin, sur le bord de la rivière qui passait à quelque distance de la forteresse pour aller rejoindre Prague, une cavalcade formée de l'empereur et de ses fidèles compagnons de plaisir, qui se rendaient en ce moment au couvent de Saint- Bruneau, où Son Altesse Wenceslas avait découvert d'excellent vin , de joyeux hôtes , et allait souvent faire des retraites bachiques.

La princesse Sophie était demeurée depuis un mois sous l'impression mêlée d'étonnement, de bonheur et de crainte dont l'avait frappée l'apparition nocturne de Henri Waltimor, ou plutôt

LE TEMPS DES AMOURS. i i

de son ombre , la première nuit de son arrivée dans la forteresse. Enfermée tout entière dans ce souvenir mystérieux et cher, elle apportait à tout le reste un visage indifférent, mais toujours empreint de son ineffable douceur d'âme.

A côté de l'impératrice était la jeune Lénore Muller qui , dans un jour de détresse , avait , comme nous le savons, trouvé secours et protection auprès de sa souveraine.

Le bourgmestre du canton avait renoncé à toute poursuite contre la coupable en la voyant recueillie dans le château impérial : et nul avertissement du dehors n'étant venu éveiller de craintes sur les suites de cette arrestation , on devait supposer l'événement qui y avait donné lieu entièrement oublié.

Sophie de Bavière s'attachait tous les jours davantage à la jeune étrangère et l'avait mise au nombre de ses filles d'honneur. Cette distinction n'avait rien de trop extraordinaire dans les mœurs du temps ; une grande fortune élevait parfois les commerçants aux privilèges de la noblesse. Ainsi, après une vive mais inutile opposition de la part de la grande maîtresse, et quelques murmures des nobles demoiselles qui se voyaient donner pour compagne une personne d'un rang inférieur, la nouvelle situation de

Lénore avait été acceptée , et le mérite personnel de la jeune fille faisant le reste, on avait déjà oublié ce que son élévation avait d'un peu hasardé.

En même temps , comme le riche armurier avait fait don à l'empereur d'une forte somme d'argent, en actions de grâce des bontés répandues sur la tête de sa fille, Wenccslas avait vu de très-bon œil l'installation de cette belle enfant du peuple à sa cour.

Aucune trace de tristesse ne paraissait plus sur le front de Lénore. Elle n'avait jamais eu pour le comte d'Hasting qu'un sentiment de vive reconnaissance, fondé sur la générosité dont ce seigneur semblait faire preuve à son égard. Mais depuis la mort du comte , on avait découvert qu'en épousant la fille du plus riche fabricant de Prague, comme en servant l'empereur dans ses exactions , il n'avait d'autre but que de relever à tout prix une fortune dilapidée par ses désordres ; et Lénore Muller l'avait déjà oublié de tout son cœur.

Lénore Muller avait alors vingt-deux ans. Sa taille était développée dans les plus belles proportions; son visage éclatait de blancheur et de vif incarnat ; une épaisse chevelure blonde , un large front ouvert et imposant, des yeux , une

bouche parés du plus beau regard et du plus doux sourire, offraient en elle d'invincibles séductions. Sa merveilleuse beauté était relevée par le costume national de Bohême : un corsage à basque de satin blanc , garni de martre , une jupe semblable, et une toque de velours noir , ornée de perles et de plumes de héron.

Douée d'un esprit fin, d'une riche intelligence, elle avait été élevée parmi les plus simples artisans. D'après ces diverses conditions , elle apportait à la cour un tact délicat des convenances , des formes naturellement élégantes, mais en même temps beaucoup de naturel, d'indépendance et une certaine originalité de langage et de manières. Sa fierté personnelle lui faisait conserver son caractère particulier, jouir de son libre arbitre et exercer toutes ses fantaisies dans la haute sphère où elle avait été jetée. Quelquefois elle restait de longues heures à demi couchée aux pieds de sa maîtresse, à broder ou jouer du luth avec une grâce modeste... Puis, tout à coup, si le son du cor se faisait entendre, si le bruissement des armes retentissait, elle s'élançait au dehors, montait à cheval, et allait tirer de l'arc et jouter d'adresse avec les plus habiles chevaliers.

La princesse de Bavière jouissait des succès

de cette jeune fille, qui ne lui portaient aucun ombrage : car, n'ayant vécu que pour l'amour , Sophie n'avait pas eu le temps de regretter la beauté qui lui manquait et d'envier celle des autres.

L'impératrice jeta un coup d'œil sur le rivage , où l'on voyait encore briller dans le feuillage les manteaux dorés de l'empereur et de sa suite qui s'éloignaient.

— Mesdames, dit-elle, voici notre seigneur Wenceslas qui va encore une fois visiter dans leur agreste solitude les moines de Saint-Bruncau... Il nous faut aussi employer notre dernière journée de séjour a la campagne à une longue promenade... Nous irons parcourir la partie de nos montagnes qui nous est inconnue et profiter de ce beau soleil qui réchauffe encore les chemins... Ce soir nous aurons une petite fête, à l'occasion de la réception de notre nouvelle chevalière.

L'impératrice tenait négligemment déroulé sur ses genoux un long velours blanc à lisérés bleus.

— Voici, ma chère enfant, dit-elle à Lénore Muller en montrant ce ruban , voici le cordon d'honneur que vous devez recevoir aujourd'hui en témoignage de l'estime que je fais de vous...

mais je me garderai bien de vous le donner en ce moment... la grande maîtresse a droit d'attacher ce cordon en séance solennelle , et elle ne me pardonnerait jamais de la priver de ce privilège.

— Peu importent, madame, les mains qui attacheront ce signe d'honneur sur ma poitrine, puisqu'il me viendra toujours de vous.

— Et vous me serez une fidèle chevalière?

— De par tout l'amour et le dévouement que je porte à ma souveraine.

— Ces nobles sentiments respirent dans vos yeux.

— C'est qu'ils sont gravés dans mon cœur.

— Ce cœur de vingt ans est donc bien brave et bien aimant?

— J'ai été formée dès mon enfance au culte de l'honneur.

— Vraiment !

— La maison démon père, celle d'un simple armurier, peut sembler aux yeux des grands une demeure bien vulgaire; mais dans ses forges où le feu brille toujours pour fondre les armes, dans cette tâche continuelle à battre le fer qui sera consacré au service de Dieu et du prince, il y a le principe sacré du courage et de la fidélité.

— Et c'est ainsi que votre père pratique son art?

— Messire Muller, aux yeux de tous, est brave et pur comme l'acier qui sort de ses mains. Et si le service de son maître ou le soin de sa propre renommée l'exigeait, il saurait se servir des armes qu'il forge, aussi victorieusement que qui que ce soit au monde.

— C'est bien... mon enfant, reprit la princesse en souriant. En attendant les actes de vaillance que nous promet votre digne origine , nous aurons ce soir une solennité dont votre danse et vos ebants feront les principaux frais.

— Il nous sera donc permis d'y assister? demandèrent vivement les jeunes seigneurs.

— Certainement, répondit l'impératrice. Il est même indispensable que les plus dignes chevaliers de la cour soient réunis près de nous pour l'achèvement de la cérémonie... car il y a une formalité... et la plus importante de toutes, dont nous n'avons pas encore parlé. Ma chère Lénore, allez, je vous prie, prendre sur la toilette de ma chambre un rouleau de soie blanche et du velours semblable à celui du cordon d'honneur.

La jeune fille obéit et revint s'asseoir aux pieds de sa souveraine.

— Maintenant, dit celle-ci, vous allez border cette bande de soie avec ce ruban et en former une écharpe , que vous donnerez ce soir à l'un de nos seigneurs à votre choix. Celui qui recevra ce gage deviendra par là votre chevalier fëal pendant une année.

Lénore se mit à façonner entre ses belles mains l'écharpe qu'il lui était ordonné de préparer, tout en jetant de côté un regard observateur et enjoué sur ceux qui pouvaient y prétendre.

C'étaient les hommes de la cour les plus distingués par leur esprit et l'élégance de leurs manières que l'impératrice admettait à son cercle. Parmi eux , on devait remarquer surtout le comte de Norberg.

Il était d'un extérieur plein de dignité et de charme ; mais à peine âgé de trente ans , une partie de ses cheveux noirs avait déjà blanchi , et des rides sillonnaient son visage ; la gravité triste de sa physionomie appartenait aussi à un âge plus avancé que le sien. Cependant ce précoce déclin de ce qu'on nomme la beauté n'ôtait rien aux séductions réelles de sa figure. Ses grands yeux bruns avaient conservé un feu extraordinaire : son rare sourire était d'une douceur exquise; ses poses, ses gestes, ses moindres

ô4 LE TEMPS DES AMOURS.

mouvements avaient une empreinte particulière de noblesse et de grâce martiale.

Avec un esprit supérieur, un savoir très* étendu pour son siècle, une rigidité de mœurs extrême, le comte de Norbcrg résidait constamment au milieu d'une cour ignorante, débauchée, pervertie; il traitait en maître respecté ce Wenceslas, qui n'avait d'empereur que le nom; il le suivait partout comme son ombre, et, s'il ne partageait pas ses grossiers plaisirs, semblait cependant les approuver par sa présence. Il y avait là une bizarrerie dont les gens les moins observateurs étaient frappés. Le comte, vivant au milieu des courtisans, était pour ainsi dire inconnu d'eux; les regards curieux, souvent attachés sur sa personne, ne pénétraient pas jusqu'à son âme.

Depuis quelque temps sa réserve habituelle et sa hauteur dédaigneuse avaient pris une teinte de réserve et de tristesse ; si on eût attribué ces nouvelles dispositions du comte à une souffrance de cœur secrète et profonde, les compagnons de Norberg eussent repoussé cette supposition, tant sa froideur et son austérité l'avaient fait juger jusque-là en dehors de la vie commune.

Près du comte de Norberg était le page Edgard dans son attitude habituelle; la tête haute,

LE TEMPS DES AMOURS. 8o

une main caressant à son menton la barbe qu'il n'avait pas encore, l'autre appuyée sur la hanche, de manière à relever son manteau et à découvrir la garde de son épée.

Edgard , très-jeune encore, avait, comme nous l'avons dit, une expression de physionomie très-marquée, un feu dans le regard, une fermeté dans la contenance, qui dénotaient en lui un rapide développement d'esprit et de courage.

C'était lui qui , un mois auparavant , avait sauvé Lénore Muller des mains du peuple soulevé contre elle, en appelant l'attention de l'impératrice sur la belle prisonnière. Depuis cet instant, il l'aimait de toute son âme. Dans cette âme, où rajeunissait l'ancienne chevalerie, l'amour était une religion, et le jeune homme l'avouait hautement , comme il le faisait de sa foi chrétienne. ïl parlait sans cesse de son amour à Lénore, il en faisait confidence à la cour entière, il devait aller le conter aux arbres et aux échos du vallon si cela durait encore.

C'était avec une chanson, dont les sons aimés devaient attirer la princesse sur le balcon, qu'Edgard avait arraché Lénore à ses persécuteurs: ainsi, dans tout le cours de la vie, doué d'une heureuse assurance, confiant en son étoile, il

devait combattre les dangers et les peines avec un chant et un sourire.

En ce moment, il regardait avec une ardente convoitise l'écharpc qui allait désigner le chevalier de Lénore.

Le soleil s'était élevé, et rendait pour quelques instants aux campagnes environnantes leur atmosphère radieuse. On entendit sous les fenêtres de la tour le hennissement des chevaux amenés pour la promenade, et l'impératrice donna le signal du départ.

La princesse et sa suite montèrent sur de légers chevaux , dressés à parcourir les chemins difficiles des montagnes , et la cavalcade se mit en marche. Des archers venaient par derrière, pour prêter secours, s'il le fallait, dans ces pays sauvages habités par des bêtes fauves de toute espèce.

On traversa d'abord assez lentement la prairie marécageuse où de fortes ronces et des herbes de haute venue embarrassaient la marche.

Le comte deNorbcrg, depuis le départ du château, cheminait aux côtés de Lénore. Il montait le superbe cheval qui avait appartenu au comte d'Hàsting, et qui était demeuré longtemps dans cette prairie auprès du corps inanimé de son maître. En passant devant le chêne à l'ombre

duquel s'était commis le meurtre, l'animal au fidèle souvenir fit un violent soubresaut, se cabra, et s'élança en avant avec tant de violence, que Norberg, quelque bon écuyer qu'il fût , ne put le retenir et se trouva pour quelques instants emporté loin des voyageurs.

Edgard eut bientôt pris la place du comte près de Lénore.

Le page et la belle écuyère, pour se garantir du soleil, suivaient le demi-cintre des aunes qui longeaient la prairie.

— Mademoiselle Lénore, dit le jeune homme, avez-vous laissé dans votre corbeille à ouvrage l'écharpe que vous devez donner ce soir à l'un de nous pour en faire votre chevalier ?

— Certainement.

— Tant pis.

— Et pourquoi ?

— Les lieux sauvages où nous allons entrer auraient été propices pour déterminer votre choix... A votre place, j'aurais tenu cette écharpe blanche à la main dans ces parages escarpés, et je l'aurais jetée dans le gouffre le plus terrible en disant : « Elle appartiendra à celui qui ira la prendre... »

— Vraiment?... Eh bien ! en me donnant ce conseil vous ne vous mettez pas à ma place, vous

restez égoïstement a la vôtre. Vous pensez qu'étant le plus agile de tous et le moins inquiet de vous rompre le cou , c'est vous qui auriez ramassé le ruban.

— C'est vrai.

— Bien au contraire, à ma place, vous auriez pensé que cette manière de faire un choix pourrait très-bien me donner pour chevalier un daim ou un chamois des montagnes habile à sauter dans les précipices, ou bien un homme qui posséderait les mêmes avantages de légèreté et de vitesse; ce qui ne sont pas en vérité des qualités suffisantes.

— Vous prenez mes paroles au pied de la lettre, tandis que ce n'était là qu'une manière détournée de vous dire que je vous aime...

— Vous me le dites très-clairement tous les jours !

— Et qu'il faut me prendre pour votre chevalier.

— Beau chevalier vraiment, quand l'or qui doit forger ses éperons est encore au fond de la mine !

— Je sais que beaucoup à la cour sont plus que moi : mais je suis déjà beaucoup pour mon âge et le point d'où je suis parti.

— Parce qu'il a plu à l'empereur de vous

donner une épée dans le corps des pages qui reste toujours en temps de paix , et de vous appeler quelquefois à son conseil , où on dis cute sur les arômes à mettre dans le vin.

— Quelque puéril que vous semble un tel avancement, il est extraordinaire pour moi... pour moi enfant perdu dans le monde , ne sachant à qui je dois le jour , n'ayant pas même un nom , cette protection naïve , qui nous fait des aïeux une garde invisible... Vous ne connaissez pas l'abandon dans lequel s'est passée ma première jeunesse î... J'ai été élevé , pour ainsi dire , sur la voie publique : dans les universités, à la cour, où tout le monde passe sans se connaître , sans s'aimer. En arrivant à seize ans dans Ja maison de l'empereur, séjour étranger pour moi, qui avait sa langue , ses usages particuliers, personne n'est venu m'en donner la clef, me conduire dans ce dédale, où chaque pas offrait une difficulté. Je n'avais pour me guider que mon cœur qui me disait : « C'est Dieu qui fait les rois ; que son choix semble juste ou non à nos faibles lumières , aime ton prince , sers-le avec dévouement , et ta auras bien mérité de Dieu. » Cet attachement vrai et profond m'a attiré la faveur de Wenceslas ; car c'est une faculté des enfants et des rois de sen-

tir qui les aime. Eh bien ! ce droit de porter une épée que j'ai reçu seul entre tous les pages, cette faveur du prince dont vous souriez, lorsque tant d'autres l'achètent par des bassesses, je l'ai obtenue par un seul sentiment louable et pur, j'en atteste le ciel.

L'accent ému qui accompagnait ces paroles fit tomber l'ironie des lèvres de la jeune fille ; elle répondit plus affectueusement :

— Sérieusement parlant, Edgard , j'ai foi en une fortune fondée sur de telles bases, et je vous crois un brillant avenir.

— Vous allez trop loin, maintenant.

— La protection de l'empereur...

— Est bien capricieuse.

— Il vous restera toujours le meilleur appui, celui qu'on trouve en soi-même.

— J'ai bon courage sans doute, et je me sens quelque chose dans la tète et dans le cœur ; mais il manque à ces bons instincts une volonté supérieure qui les rallie et les dirige , un esprit d'en haut qui les anime. Plus je vous connais , Lénore , plus il me semble que vous devez être cette puissance bienfaisante qui me protège et me guide , cette âme qui domine en moi.

Ce que le page disait a Lénore en ce moment

n'était que la répétition des aveux et confidences qu'il lui renouvelait tous les jours, et sur tous les tons ardents et plaintifs dont l'amour module ses accents.

Lénore l'écoutait en riant, mais avec un secret intérêt. Le jeune page , déjà si courageux et réfléchi , répondait bien à son propre caractère; elle trouvait dans Edgard , comme dans elle-même . la force morale sous une enveloppe délicate et fragile.

On était alors arrivé à mi-côte de la chaîne des montagnes ; leur vue plus rapprochée dévoilait d'agrestes beautés.

A mesure qu'on avançait, le vent puissant des hauteurs chassait devant lui de longs flots de brouillards comme il eût fait d'un fil de la Vierge. On voyait alors de gigantesques sapins, entremêlés de roches sourcilleuses, où siégeaient des orfraies et des vautours ; de profonds ravins bordés de blocs informes de granit qui semblaient les squelettes de quelques monstres sauvages endormis autrefois sur ces bords ; de chaque fente de leurs parois , sortaient des troncs de chênes noirs et tortueux. Dans cette nature sombre et menaçante , régnait un vent plaintif et terrible qui semblait le soupir des animaux féroces qui l'habitaient.

A quelques pas de là, l'atmosphère devenait tout à coup douce et calme ; il flottait dans l'espace des vapeurs d'opale roses et azurées. On voyait dans le plan le plus rapproché un fond de gazon, couvert de bosquets, de vergers ; dans cette zone de verdure s'élevaient de petits hameaux, dont les cabanes de bois étaient hautes comme les tiges d'iris qui croissaient à côté ; l'église seule était en pierre ; sa flèche bénie restait toujours là, et voyait, à chaque saison qui passait, les plantes et les cabanes naître et tomber à ses pieds.

Cependant la troupe élégante qui cheminait sur la pente la plus douce de la montagne ne donnait pas à ce magnifique paysage toute l'attention dont il était digne. Les demoiselles d'honneur , les jeunes chevaliers, étaient tout occupés d'eux-mêmes et de ceux à qui ils voulaient plaire. La princesse Sophie , qui , de ces hauteurs , découvrait la chapelle ruinée dont une pierre tumulairc portait le nom de Waltimor , ramenait sans cesse ses regards de ce côté... En appelant Sophie de Bavière à la possession de l'empire, on lui avait au moins donné la tombe de son amant !

La cavalcade , apercevant à quelque distance un plateau tapissé de gazon , et abrité du vent

sous de hautes roches, se dirigea de ce côté pour y prendre un peu de repos et une légère collation.

Tandis qu'on gravissait un sentier sinueux , l'impératrice voyait sans cesse un énorme vautour qui, à mesure qu'elle marchait, voletait de roche en roche devant elle. Le sombre oiseau, dans son attitude horizontale et disgracieuse, battant lourdement des ailes, tendant son grand cou plumé , regardait fixement la princesse de ses yeux jaunes et irisés.

Sophie se plaignit plusieurs fois de cette importunité, et, toujours prête à s'effrayer, se prit à trembler réellement de la présence continuelle de cet oiseau, dont les ailes sont chargées de malheur.

Mais à l'instant même, elle le vit tomber mort aux pieds de la roche.

En se retournant , elle vit Lénore Muller, fraîche et souriante , assise sur son cheval dont elle avait abandonné les rênes, et tenant encore un arc à la main.

Lénore avait pris cet arc entre les mains des archers qui suivaient le cortège et avait abattu le vautour du premier coup, à quarante toises de distance.

De vifs applaudissements partirent de tous

côtés ; on ne pouvait voir meilleur tireur d'arc dans la garde impériale.

— Vraiment ! dit l'impératrice en serrant la main de la jeune fille , je n'ai plus rien à craindre ayant si brave amazone à mon service.

— Puissé-jc, madame, répondit Lénore, éloigner ainsi de vous tout sujet de tristesse et de danger !

— J'ai entendu plusieurs fois, reprit Sophie, la voix du pressentiment me dire qu'il en serait ainsi.

On était arrivé sur le plateau de rocher désigné comme le dernier point du voyage. On fit halte à cet endroit pour reprendre ensuite le chemin du retour.

De l'esplanade naturelle que formait le rocher, on découvrait une étendue de landes verdoyantes, de bruyères roses, de sable doré, un immense espace éclairé de soleil, où passaient majestueusement et sous des formes diverses les grandes ombres versées par les nuages. De l'autre côté, on était adossé à un pan de montagne, dont le cône se trouvait terminé par un petit ermitage abandonné, qui se découpait sur le ciel.

La princesse et ses belles écuyères, assises

sur la mousse, buvaient des tasses de lait que les archers étaient ailés chercher dans un hameau voisin.

Lénore, debout au bord du plateau, appuyée contre le tronc d'un hêtre, contemplait le magnifique horizon déroulé devant ses yeux. Le comte de Norberg s'approcha d'elle pour relever le mouchoir tombé de sa main, et le lui tendit en silence, mais en jetant sur elle un de ces regards ardents et tristes qui lui étaient particuliers, et dont la jeune fille, malgré sa fermeté habituelle, était troublée jusqu'au fond de l'âme.

Dans la crainte que le comte ne s'aperçût de l'émotion passagère qu'il portait en elle, elle se hâta de lui adresser quelques paroles banales. Regardant son élégant habit de velours bleu, dont les larges broderies d'or brillaient au soleil, elle lui dit d'un ton enjoué :

— Quelle toilette matinale, monseigneur ! Votre pourpoint reluit comme un miroir.

il la regarda encore un instant en silence, et répondit lentement :

— Il n'y a pas besoin que mon pourpoint soit un miroir pour que vous voyiez votre image dans mon sein.

Cet aveu d'amour subit et formel, quelque

chose légère que ce fût en apparence, fit tressaillir Lénore comme une révélation plus importante et qui eût dû marquer dans sa vie. Il y avait tant de puissance dans les traits et dans la voix du comte, qu'en toute circonstance les paroles qu'il prononçait étaient faibles auprès de l'impression qu'elles faisaient naître. Cependant la jeune fille, qui avait légèrement pâli, reprit avec une apparente gaieté :

— ■ C'est depuis que nous sommes a la campagne que vous songez, seigneur, à occuper votre cœur d'une humble fille du peuple?... comme ces dames boivent du lait dans des jattes de terre pour goûter des plaisirs champêtres.

— C'est depuis le jour où je vous ai vue au château... jour qui, de plus d'une manière, restera gravé dans ma mémoire.

— Alors, comte Norberg, de toutes les vertus chevaleresques, la discrétion est celle que vous pratiquez le mieux ; car vous ne m'avez jamais témoigné vos sentiments par les hommages qui leur servent ordinairement d'interprètes.

— Et qui consistent à porter les couleurs d'une femme, à prendre sa main pour danser dans un ballet?

— Sans doute.

— Cela suffit en effet pour peindre des sentiments qui ont la force d'un ruban... la durée d'un quadrille... Mais il est tel amour qui ne peut s'exprimer ainsi !

— Que lui faut-il donc?

— S'enfermer en lui-même ou attendre les événements pour se montrer.

— Les grands événements se présentent rarement dans la vie... et cet amour pourrait bien être comme l'aloès qui fleurit une fois tous les cent ans.

— Les coups du sort ne sont pas si rares dans les temps de trouble où nous vivons.

— Mais ils ne descendent pas jusqu'à une femme obscure... sans importance dans le monde... Ma vie, à moi, ne peut être qu'uniforme et paisible... Et cet amour qui attendrait les grandes circonstances pour se montrer, ne me serait peut-être prouvé qu'à l'heure de ma mort.

Le comte regarda Lénore avec une fixité profonde, et répondit lentement :

— Heureux encore celui qui pourrait la partager avec vous!...

Norberg était debout, appuyé contre le rocher. Son front puissant était à demi incliné ; l'ombre de ses sourcils noirs et proéminents réi. 9

pandait sur ses traits une teinte sombre ; ses lèvres entr'ouvertes semblaient desséchées par un souffle brûlant : tout en lui exprimait une douleur étrange, mêlée d'amertume et de terreur, qui alla se réfléchir dans l'âme de la jeune fille.

Elle répondit aux paroles du comte avec une espèce de frémissement :

— Vraiment, monseigneur, si mourir avec moi est le seul bienfait du sentiment que je vous inspire et le seul espoir que vous en receviez pour vous-même, il vaut mieux l'éloigner de votre âme... ou du moins l'y tenir secret.

— Voilà ce qu'on croit sans cesse ! reprit Norbcrg, que l'amour est seulement une route pour arriver au bonheur !...

— Sans doute.

— C'est une impiété de le prendre pour un moyen, parce qu'il n'y a pas de plus grand bonheur que l'amour môme... et c'est la source de toutes les tristes déceptions.

— La vérité que vous annoncez est plus triste encore.

— La jouissance suprême, le but de l'amour est d'aimer... et il nous conduit toujours à des revers de destinée plus ou moins cruels.

La pose abattue de Norberg, les regards de

feu qu'il détournait de Lénore, les instants de silence qu'il gardait entre ses lentes paroles, peignaient mieux qu'il n'eût pu dire cet amour toutpuissant, qui absorbe en lui les forces et la raison de l'homme, et le brise sous le malheur s'il ne peut le rendre coupable.

Lénore se sentait pénétrée d'une crainte vague et inconnue... Mais soudain, elle secoua la tête, montra un visage serein, et répondit en souriant aux derniers mots du comte :

— S'il en est ainsi, monseigneur, l'amour, que vous faites si doux dans le présent et si effrayant dans le lointain, ne m'inspirera pas de terreurs, car j'ai l'heureuse faculté de ne vivre que dans le jour qui luit et d'oublier le lendemain aussi facilement que la veille.

— Et je serais tenté de tout oublier moi-même, reprit Norberg avec un accent plus doux, pour ce moment où je vous vois si calme et si radieuse... dans le cadre de cette belle nature tout en harmonie avec vous.

En ce moment la princesse de Bavière, qui venait de tourner la roche et dont les pas avaient été dissimulés sur la mousse, se trouva devant eux.

A l'expression de physionomie du comte plus encore qu'au peu de paroles qu'elle avait enten-

dues, Sophie devina le sujet de l'entretien qui venait d'avoir lieu. Norberg se retira à l'approche de la princesse; celle-ci prit le bras de Lénorc et l'entraîna du côté où étaient les dames de la cour, en lui disant avec une gracieuse douceur :

— Je me doutais bien, ma belle enchanteresse, que vous aviez vaincu notre chevalier invincible.

— Moi, madame?

— Mais sans doute ce n'était pas ce vieux chêne ou ce rocher qu'il regardait avec tant d'ardeur... Et les regards de Norberg ne peuvent mentir : la loyauté de son âme est assurée comme la supériorité d'esprit et la grandeur de caractère qui en font l'homme le plus éminent de la cour et de l'empire.

— Et Votre Altesse croit que ce demi-dieu a daigné descendre pour moi aux sentiments humains ?

— Vous le croyez aussi... et devriez bien lui octroyer quelque faveur en retour.

— Une pauvre fille, qui n'a que son cœur, ne peut rien donner, à moins de donner trop.

— Vous vous trompez, Lénore ; vous pouvez accorder une préférence honorable au comte de Norberg en le nommant ce soir pour le chevalier

qui doit vous prêter foi et hommage pendant le cours d'une année.

— Lui ! si grave, si imposant...

— Ce choix montrerait beaucoup de sagesse de votre part, et, comme il fixerait davantage le comte près de nous, me serait très-agréable à moi-même.

— Ah ! madame, cetle raison est toute-puissante, dit Lénore avec entraînement.

Puis elle s'arrêta subitement. Elle éprouvait pour le comte un sentiment inexplicable, qui lui faisait en même temps l'admirer et souffrir de sa vue, et n'aurait pas voulu s'attacher à lui, même par le lien le plus fragile. Mais comme elle trouvait au-dessous d'elle de se diriger d'après une impression presque superstitieuse, elle reprit avec résolution :

— Je choisirai le comte de Norberg pour mon chevalier, puisque tel est le bon plaisir de ma souveraine, et je vais en donner un témoignage à l'instant même.

La princesse et Lénore rejoignaient en ce moment le groupe des voyageurs, qui se reposaient tandis que les chevaux paissaient un peu d'herbe à l'ombre des rochers.

— Regardez cet ermitage, mesdames, dit la jeune fille d'honneur en montrant l'espèce de

châsse en pierre posée au pic de la montagne, et qu'un ébouleraient de terrain formé au-dessous faisait paraître presque suspendue dans les airs. Son Altesse a dit, en le voyant, que ce petit sanctuaire, si haut placé, était des domaines du ciel. Eh bien ! aussi vrai qu'un saint homme l'a autrefois habité, je vais aller chercher une pierre de sa muraille, pour mettre une relique dans l'oratoire de notre souveraine.

— C'est impossible! dit-on de toutes parts.

— Je parie, dit Lénore en étendant la main, de faire cette ascension à cheval par le bois qui monte de ce côté, et de revenir par le sentier qui descend de celui-ci.

— La pente est impraticable.

— Seigneur Norberg, reprit vivement Lénore en se tournant vers le comte, savez-vous bien le Pater et le Credo sans vous tromper ?

— Comme tout chevalier chrétien le doit.

— Alors il n'y a pas de danger pour vous dans un chemin difficile; vous allez m'accompagner.

— Moi ! dit-il d'une voix troublée, traverser avec vous ce bois sombre ! . . .

Et un signe de négation acheva sa réponse.

Lénore, surprise, regarda le comte en riant ;

et son air semblait lui demander si réellement il aurait peur d'elle au fond d'un bois.

— J'irai! j'irai ! moi, s'écria Edgard.

— Quelle folie ! dit-on encore de tous côtés.

— Venez ! venez ! mademoiselle Lénore ; je vais vous conduire, dit encore le page en s'élançant sur son cbeval.

— Vous, monsieur l'écerveîé, vous me conduiriez tout droit en paradis par le chemin de quelque précipice, et je ne suis pas en état de grâce pour y arriver si vite... Mais je vais passer la première, et venez avec moi si vous voulez !

Puis elle sauta à son tour sur sa haquenée.

Sans écouter la- voix de l'impératrice qui leur criait de faire trêve à cette folie, les deux jeunes gens s'enfoncèrent bride abattue dans le bois et disparurent.

Un quart d'heure après on vit leur tête pointer au-dessus des arbres, puis on les vit à la cime du roc se détacher sur la nue. Ils mirent pied à terre et s'agenouillèrent dévotement sur ce sommet élancé, où, à cette distance, ils semblaient deux brillants et gracieux ramiers posés l'un près de l'autre.

Ensuite Lénore cueillit une branche de lierre bénie , et ils prirent ensemble le sentier escarpé qui descendait de cette pente rapide. Mais au

lieu de retenir leurs chevaux, comme de sages écuyers eussent dû le faire, ils donnèrent de l'éperon pour les lancer en avant, et semblèrent avoir établi un défi à qui arriverait le premier. Au commencement de la descente, le cheval d'Edgard s'abattit. Lénorc, ne voulant pas profiter de cet avantage, sauta légèrement à terre et se pencha pour boire à une source vive, tandis que le page faisait sortir son destrier d'un repos intempestif. Puis les deux aventureux coureurs reprirent leur élan audacieux et touchèrent en même temps le bas de la montagne.

Ils arrivèrent bientôt sur la plate-forme, les cheveux au vent, le visage éclatant d'incarnat, les yeux brillants, les lèvres épanouies, tout radieux de triomphe et de joie.

Lénore donna la relique rapportée de l'ermitage aérien à l'impératrice, qui embrassa la jeune fille et la gronda en même temps de sa témérité.

La calvacade se remit en marche, et rentra peu de temps après au château.

A huit heures du soir, toute la cour était réunie dans la grande galerie.

Les torches de cire soutenues par des effigies de soldats armés, et devant les cuirasses qui leur servaient de réflecteurs , répandaient une vive

IE TEMPS DES AMOUHS. I0o

lumière. La musique des ménestrels remplissait l'espace, la danse était très-animée ; pour la première fois, les hôtes de la forteresse goûtaient quelque peu de franche gaieté. On célébrait la réception de Lénore Muller parmi les chevalières de l'impératrice.

Wenceslas, qui était assez bon prince pour toutes les jolies femmes, avait voulu présider la réunion, et s'était conformé de fort bonne grâce à l'usage qui lui ordonnait d'embrasser la nouvelle chevalière en ouvrant la soirée.

La jeune Muller avait montré dans cette journée tant de grâce, de courage, de dévouement chevaleresque à sa souveraine, qu'une espèce d'enthousiasme se mêlait au charme qu'elle exerçait d'ordinaire autour d'elle. L'amitié franche de ses compagnes, les hommages ardents dont les hommes l'entouraient, la montraient dans cette réunion comme une véritable enchanteresse, attirant tous les cœurs à elle. Elle se sentait admirée, aimée, et en devenait plus charmante encore.

La fin de la soirée approchait. Sophie de Bavière prit le cordon blanc des mains de la grande maîtresse pour en décorer Lénore.

On se rangea en cercle, et la jeune fille approcha de sa souveraine. En ce moment un

signe de l'impératrice, un coup d'œil jeté sur le comte de Norberg, rappela à Lénore qu'elle avait promis de choisir ce seigneur pour son chevalier , et un regard de Lénore répondit qu'elle ne l'avait point oublié.

La jeune récipiendaire allait s'agenouiller devant sa maîtresse pour recevoir de ses mains le signe d'honneur, lorsqu'au milieu du silence ému que répandait ce moment d'une douce solennité, on entendit le son d'un cor sous les remparts.

Un mouvement d'attention retint tout le monde en suspens. Bientôt un valet entra apportant une lettre adressée à Lénore Muller.

La jeune fille sentit, en touchant ce papier, un froid subit se répandre dans ses veines. Cette souffrance inexplicable fut partagée par la princesse, dont l'âme était unie à celle de Lénore par un lien sympathique.

Elle demanda au valet d'une voix altérée:

— D'où vient cette lettre?... Qui vous l'a remise ?

— Un messager inconnu, qui est reparti à l'instant même.

Lénore avait déjà déchiré l'enveloppe et reconnu d'où venait le message.

La force extraordinaire dont son âme était

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