‹ Le tribunal secretChapitre 2 sur 10 · I.E TEMPS DES A3Î0EKS · texte numérisé non relu

I.E TEMPS DES A3Î0EKS

douée ne l'abandonna pas à cette vue. Eiîc se plaça sous la lueur d'un flambeau pour lire ce que contenait ce papier.

Son visage était d'une pâleur profonde, ses sourcils arqués se joignaient sur son front haut et grave ; mais aucun signe de faiblesse ne se montrait en elle. Elle lut d'une voix haute et ferme ce qui suit :

« À Lénore Muller.

« Lénore, coupable de révolte et de blasphème contre le saint tribunal , comparais ! Nous, les secrets vengeurs de l'Eternel, te sommons de venir, avant la fin de cette lune, rendre compte devant la souveraine justice que tu as méconnue. Comparais ! comparais 1 ! »

La jeune fille laissa retomber sa main qui tenait la lettre fatale, et regarda autour d'elle.

Tout était muet, immobile... Au milieu des joies de la musique, de la danse, cette foule, soudain pétrifiée, n'offrait plus que des visages fixes, hagards, où la consternation était peinte.

Les francs-juges n'avaient pas oublié l'outrage fait à leur saint caractère ! Après avoir laissé

1 Formule de citation du tribunal secret.

sommeiller leur vengeance, ils en donnaient en ce moment un avis dont il y avait tout à redouter.

Pendant quelques minutes, Lénore contempla rétendue de son malheur dans l'impression profonde qu'il causait... Elle essaya de parler... Sa voix, d'abord tremblante, soulevait les larmes enfermées dans son sein et n'exhalait que des mots entrecoupés... Mais elle se raffermit bientôt, et rappela le courage autour d'elle.

— Mon Dieu ! dit-elle, pourquoi cette alarme que je vois répandue ici par un arrêt qui, grâce au ciel , ne frappe que moi?... J'étais bien heureuse et bien digne d'envie auprès de notre douce souveraine... Tout est changé en une minute... II n'y a plus pour moi maintenant que la persécution, la mort... Mais je suis si peu de chose au monde !

— Il faut fuir, s'écria l'impératrice.

On fit signe de toute part que c'était impossible.

Lénore leva son beau visage vers le ciel.

— Que Dieu me pardonne? dit-elle, un orgueil qui ne convient pas à une femme! mais quand même la fuite pourrait assurer mon salut, je ne voudrais jamais descendre à me cacher comme une coupable.

— Malheureuse enfant, que feras «tu? dit Sophie de Bavière.

— Je me présenterai devant les francs-juges, répondit Lénore. Monseigneur, ajouta-tdïe en se tournant vers Wenceslas, toutes les formalités de la justice doivent être connues de vous , dites-moi dans quel lieu siège le tribunal secret.

- — Partout et nulle part.

— Comment peut y parvenir celui qu'on appelle?

— L'accusé doit se trouver seul, à minuit, dans le carrefour des rues , ou la croisée des chemins ; il voit alors venir à lui un homme couvert d'un masque noir, qui le conduit, les yeux bandés , dans l'enceinte où siège le tribunal.

— Il suffit, dit Lénore; d'ici à huit jours je comparaîtrai.

— Et que diras-tu pour ta défense? demanda Sophie en la regardant avec des yeux pleins de larmes.

— Moi, accusée d'avoir élevé la voix contre les francs-juges, et citée à paraître devant eux, je leur dirai qu'ils ne peuvent connaître d'une cause dans laquelle ils se croient la partie offensée... je leur dirai qu'en toute circonstance

]a justice doit se rendre à la face du ciel; que, lorsqu'elle se cache dans l'ombre , ce n'est plus qu'un complot de haine et de vengeance ; qu'alors l'accomplissement de ses décrets n'est plus une exécution légale , mais un meurtre , et que ceux qui reposent dans la tombe ensanglantée ont le droit de les maudire pendant l'éternité... Voilà ce que je dirai pour ma défense!...

Lénore était si belle en prononçant ces paroles de sainte colère , sa voix fraîche et suave déjeune fille contrastait tellement avec la fierté de ses paroles , il y avait dans toute sa personne un ensemble si frappant de faiblesse touchante et d'audace, que tout le monde redoublait d'admiration et de terreur pour elle.

L'impératrice s'approcha vivement et prit une des mains de la jeune fille, qu'elle pressa sur son sein comme pour la retenir, en s'écriant :

— 0 mon Dieu î elle va se perdre !

— Eh bien ! dit Lénore avec un ineffable sourire, avant de mourir, il faut que je reçoive cette décoration dont allait me parer votre gracieuse bonté... Veuillez donc me donner, madame, le cordon de votre chevalière.

Et en disant cela , elle se prosterna avec une grâce noble et tendre aux genoux de l'impératrice.

Sophie , palpitante d'émotion , passa d'une main tremblante à l'épaule de Lénore le cordon blanc qui se terminait par un médaillon au chiffre de la princesse.

Lénore engagea sa foi de servir toujours avec amour et respect sa souveraine.

Cette simple cérémonie empruntait une solennité extraordinaire du moment où elle avait lieu : ces fleurs de chevalerie , de beauté , de jeunesse, se détachaient au milieu des plus sombres images ; ce mot toujours, prononcé par la jeune fille qui n'avait peut-être pas quelques jours d'avenir, faisait tout frémir autour d'elle.

Lénore n'avait rien oublié des détails de sa réception. Elle dit en se relevant :

— ïl ne me reste plus, je crois, qu'à nommer mon chevalier.

Elle parcourut du regard le cercle des seigneurs pour y chercher le comte de Norberg... mais il avait disparu.

Il passa sur les lèvres blanches et frémissantes de la jeune fille un sourire de dédain , qui s'effaça aussitôt.

Lénore était au milieu du cercle de la cour ; une de ses mains était toujours retenue par Sophie et mouillée des larmes de cette douce princesse; elle étendit l'autre en montrant Pc-

charpe qui allait lui servir de gage dans son choix, et dit d'une voix ferme :

— Ce n'est plus dans les bals, les concerts, les tournois ou les pieux pèlerinages qu'un chevalier doit porter mes couleurs , m'adresser ses chants ou prier pour moi... C'est à une existence fragile et cruellement menacée qu'il devra se lier ; ce sont des journées d'angoisse, et dont je ne serai jamais sûre de voir le couchant , qu'il viendra partager avec moi ; c'est au milieu des dangers terribles et toujours présents qu'il devra me suivre... Eh bien! pour montrer que je ne tremble pas devant ces périls et ne cherche pas à me réfugier sous l'abri d'une puissante défense , je choisis pour mon chevalier le plus jeune de tous, celui dont l'épée n'est pas encore sortie du fourreau, celui qui n'a que son cœur à m'offrir au lieu de son bras... Page Edgard , voulez- vous cette écharpe?

Le jeune homme se précipita à ses genoux , les yeux enflammés d'une ardeur immense.

— Oh ! je vous remercie, Lénore, s'écria-t-il ; vous avez bien choisi !

JLe couvent de âtoiitf-lftptmecfM.

Le lendemain , au lever du soleil , toutes les fenêtres de la résidence royale étaient déjà ouvertes, et il régnait à l'intérieur le mouvement agité d'un départ ; le son des cors se répétait de l'une à l'autre tourelle : les écuyers amenaient dans la cour d'honneur les chevaux de voyage , richement caparaçonnés, et, sur l'esplanade où résonnaient les mots de commandement et le bruissement de l'acier, la garde impériale se rangeait sous les armes.

L'impératrice et les femmes de la cour terminaient une toilette qui devait servir pour tout le cours de la journée et rentrée à Prague.

Pendant ce temps, Lénore eut le désir d'aller faire sa prière du matin dans la petite chapelle abandonnée du château. La jeune fille était profondément frappée du danger terrible dont était venue l'avertir la lettre du tribunal secret. Mais le recueillement de la nuit l'avait cependant fortifiée; cette sève généreuse qui coule dans les veines de la jeunesse , et semble , en dépit de tout, promettre une longue existence, la raffermissait sans doute... Elle alla se recueillir un moment devant Dieu, et se sentit ensuite capable de présenter un visage serein jusqu'au jour où se déciderait sa destinée.

Le faible jour d'un matin d'automne, pénétrant dans l'intérieur de la chapelle, éclairait harmonieusement les restes délabrés de l'architecture sainte, et le sol inégal ou le creux des sépulcres enlevés après l'abandon de la chapelle interrompait les lignes des tombes qui restaient encore fermées et parmi lesquelles se trouvait celle de Henri Waltimor. L'autel de pierre s'élevait au milieu d'un éboulement de la muraille , que le temps avait revêtu d'une végétation verdoyante : l'oiseau qui chantait au matin dans

LE COUVERT DE SAINT-BilUNEAU . 115

cette feuillée, et la violette qui perçait le gazon, rendaient a l'autel oublié les hymnes et l'encens.

Deux personnes étaient déjà dans le petit sanctuaire.

A peu de distance du chœur, et caché derrière un pilier, le comte de Norberg se tenait debout, les bras croisés. Son front portait la pâleur et l'absorption d'un chrétien austère, et cependant on aurait bien pu juger à l'expression de ses traits qu'il ne priait pas; il ne donnait non plus aucun regard d'attention aux précieuses sculptures gothiques qui restaient encore dans la ruine... On n'aurait pu connaître ce qu'il venait faire en ce lieu.

Lénore, absorbée en elle-même et passant de l'autre côté de la colonne , n'aperçut point le comte; mais en avançant, elle vit Edgard au pied de l'autel. Sa toque et son épée posées près de lui sur le gazon , il tenait la tête inclinée et appuyait son front dans ses mains.

Au bruit des pas de Lénore , il tourna la tète.

— Votre dévotion s'y prend de bien bonne heure, lui dit la jeune fille avec un doux sourire.

Eclgard se leva, mit la main sur sa poitrine, et dit avec un profond accent de vérité :

— Nous sommes condamnés, Lcnore... c'est le moment de penser à Dieu.

— Condamnés !...

— Parmi les accusés du tribunal secret, bien peu sont absous... Nous devons nous faire à cette pensée!...

— Pourquoi dites-vous nous, quand il ne s'agit que de moi?

— J'ai bien pensé à cela cette nuit... et avec une mûre réflexion... car, je vous le jure, Lénorc , ces douze heures m'ont vieilli de douze années... Et voici le fruit de mes réflexions. Quand même j'aurais la force des héros et leur courage, je ne pourrais vous sauver du coup des invisibles... mais j'ai organisé un plan de conduite pour être toujours auprès de vous ; le jour à vos côtés, la nuit à votre porte... Ainsi, on ne pourra vous frapper sans que je tombe sous le même poignard... Je vous empêcherai de mourir seule, abandonnée... C'est ainsi, Lénore, que je serai votre chevalier...

— Quel titre serait plus digne de votre cœur?

— Et si Dieu veille sur nous et nous sauve de cet abîme, quand vous aurez été accoutumée à la pensée de notre mort commune, qui sait si vous ne voudrez pas aussi que nous partagions la vie ensemble?...

Edgard se tut un instant et reprit d'une voix plus ferme :

— Telle a été ma résolution de cette nuit; et je suis venu ici ce matin pour la consacrer par un serment devant Dieu.

Lénore tendit la main au jeune homme.

— Je vous comprends, dit-elle, et ne cherche pas à vous détourner de votre sacrifice... car, à votre place, j'en ferais autant... Moi aussi, lorsque j'aimerai , je reconnaîtrai la puissance exclusive , universelle de l'amour, et serai prête à sacrifier tout le reste pour lui.

— 0 Lénore! s'écria le page, que mes derniers jours seraient beaux si vous disiez cela pour moi !

Les deux jeunes gens s'agenouillèrent et firent leur prière du matin, l'un près de l'autre.

Le son de la trompe, qui annonçait le départ, vint frapper les murs de la chapelle; ils se levèrent du pied de l'autel. A quelques pas , ils aperçurent Norberg , que la colonne avait dérobé à leurs yeux, et furent frappés de l'altération de ses traits. Son visage était dans ce moment d'une pâleur plus profonde et humide de sueur froide. Dieu savait quels tourments intérieurs il y avait eu à subir pour lui depuis quelques instants, mais nul autre ne devait

jamais avant sa mort en pénétrer le secret.

Edgard et la jeune fille étaient trop occupés de leur situation personnelle pour donner une vive attention à un sujet presque indifférent; ils étaient aussi trop purs, trop sincères dans le sentiment qui les unissait tous deux, pour s'inquiéter qu'un étranger en eût entendu l'expression. Ils sortirent de la nef, pénétrés de la tranquillité ineffable que ce moment venait de leur donner.

A l'instant où le cortège allait se mettre en marche, l'empereur s'aperçut de l'absence du comte de Norbcrg et le fit demander. Edgard ayant dit qu'il venait de voir le comte dans l'intérieur de la chapelle , des écuyers allèrent y chercher Sa Seigneurie : mais ils ne trouvèrent personne dans l'enceinte ruinée. Quoique les environs de la chapelle fussent en ce moment remplis de monde, et qu'on n'eût point vu sortir le comte de Norberg, il avait disparu. Wenceslas cessa bientôt de s'occuper de cet incident et donna l'ordre du départ.

Un moment après , les princes et leur suite avaient pris la route de Prague , laissant derrière eux la grande forteresse , rendue au silence, à la solitude et à son aspect habituel d'une masse de rochers dans son bois de sapins.

En tête de l'escorte , les lanciers de la garde portaient devant l'empereur l'étendard de la Germanie, aux rayons d'or et de flamme. Wenceslas était monté sur un coursier dont l'ample corpulence ne le cédait en rien à celle de Son Altesse, ce qui faisait une forme équestre monumentale, et couverte dans toute sa rotondité de dorures et de pierreries.

L'empereur avait à ses côtés le baron Warner, capitaine des gardes , et les principaux officiers de la couronne. Le comte de Ratisbonne seul manquait auprès de son maître : le jeune favori était parti, comme on le sait, pour une expédition qui devait le conduire dans le sanctuaire du tribunal secret , gardant pour lui seul les moyens qu'il comptait mettre en usage pour y parvenir.

Immédiatement après ce corps d'élite venait la litière de l'impératrice, où la grande maîtresse et quelques dames de la cour avaient leur place. Lénore était assise près d'elles , et chargée , par privilège , de porter au poing le faucon de la princesse.

Sophie de Bavière, encore brisée de l'impression violente de peine et de terreur qu'avait produite sur elle l'avis du tribunal secret, sentait redoubler sa tendresse extrême pour la jeune

accusée , et la regardait souvent avec des yeux humides de larmes. Pour Lénore , elle avait repris ses regards sereins, ses fraîches couleurs. Elle était puissamment aimée, et cette conviction circulait dans ses veines ainsi que ces liqueurs spiritueuses qui réchauffent et raniment la vie. Elle se sentait légère et orgueilleuse comme le bel oiseau qu'elle tenait à la main , et croyait avoir des ailes comme lui.

A la suite de l'équipage impérial était le corps brillant des pages , dans lequel Edgard se distinguait par sa fière prestance et par l'épée que lui seul , d'après une faveur spéciale de son maître, avait droit de porter parmi ses compagnons. Il tenait ses yeux constamment fixés sur la litière de l'impératrice , dont parfois le vent soulevait les rideaux armoriés pour lui laisser voir la dame de ses pensées.

Le chemin se déroulait entre une vaste lande à l'horizon dépouillé, et le bord rocailleux de la Muldaw, qui allait, ainsi que les voyageurs, chercher les murs de Prague.

La campagne était comme un miroir où le règne féodal reflétait son image. C'étaient, de loin en loin, des castels bardés de fer, ceints de remparts, où la lance dressée des soldats arborait le signe de la force oppressive et brutale ;

et, tout autour, un désert interrompu de pauvres cabanes, sans résistance contre l'ouragan et le choc des combats ; les champs restaient en friche , où leur culture a peine ébauchée était déjà ravagée par le passage des hommes d'armes; on voyait sur les terres du pauvre la dévastation imprimée par la guerre et les traces du mal exercé par lui-même.

La troupe impériale voyagea par un temps assez favorable pendant les premières heures de la journée; mais ensuite le soleil brûlant qui précède l'orage darda sur la route pierreuse et devint difficile à soutenir ; une montée longue et ardue se présentait alors à parcourir : on éprouva un vif désir de suspendre un instant la marche et de trouver un abri muni de quelques rafraîchissements.

— Monseigneur, dit un des officiers en s'adressant à Wencesîas, on demande à Votre Altesse si le voyage doit se faire tout d'une haleine et sans humecter la poussière de la route par quelque cordial généreux.

— Je ne suis point le tyran cruel qui aurait pu concevoir une telle pensée, répondit Wencesîas. Et nous voici précisément arrivés devant le lieu de réfection où j'ai toujours compté faire halte en chemin.

La route bifurquait en cet endroit ; une de ses branches s'enfonçait à droite sous une allée de hêtres touffus, au-dessus desquels on découvrait à quelque distance une toiture surmontée d'une croix, et enfoncée dans des massifs d'arbres.

— Vous voyez bien là-bas ce bâtiment aux sombres murailles, reprit Wcnceslas ; c'est le couvent de Saint-Bruncau. Il ne faut point se méfier de son aspect sévère. J'y ai découvert une source de vin du Rhin, abondante et pure, comme il n'en coule nulle part, et de fort joyeux convives. C'est là que j'ai projeté de m'arrêter pour faire reposer ma suite et pour prendre congé des révérends pères, avec qui j'ai lié, le verre à la main, une amitié éternelle.

On s'avança alors jusqu'à l'endroit où l'allée des hêtres commençait.

Arrivés là, on distingua des chants d'église venant de dessous la voûte de feuillage, sans découvrir encore ceux qui les faisaient entendre et que cachait un détour de l'allée d'arbres.

L'avant-garde des lanciers avait déjà pénétré dans l'avenue qui appartenait aux terres du couvent, et la tête du cheval de Wenceslas se trouvait à l'entrée, lorsqu'on vit une procession paraitre au tournant de l'avenue. Les deux cortèges s'avancèrent en même temps ; la bannière

religieuse et le drapeau impérial se trouvèrent bientôt face à face.

Le père chartreux qui menait la procession la fit arrêter, puis , s'approchant humblement de l'empereur, baisa son étrier.

— Nous allons prendre gîte chez vous pour quelques instants, mon frère, dit Wenceslas.

— C'est ce que je vois, mon très-cher souverain, répondit le religieux en s'avançant le plus près possible de l'empereur pour lui parler à voix basse ; mais quelque honorable que soit pour nous cette visite, je prie Votre Altesse d'y renoncer.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— C'est aujourd'hui que commence le saint temps de l'Avent; nous bénissons la terre du couvent pour y répandre la paix et la sainteté...

— Cela importe fort peu , interrompit le prince; nous ne sommes point des démons, et nous pouvons passer sur la terre aspergée d'eau bénite sans être engloutis par elle, ainsi que vous allez le voir.

— De plus, reprit le moine, en baissant toujours la voix sans qu'il y eût pour cela de nécessité apparente ; de plus , c'est aujourd'hui vigile-jeûne dans notre communauté, et Votre Seigneurie y trouverait pauvre chère.

— Ah! vraiment, mon frère... Mais il me semble que le jeûne d'un jour ne dessèche point votre cave très-sainte et éternelle, et n'empêche point la basse-cour et les viviers du saint lieu d'être abondamment pourvus de volailles et de poissons. Or, comme moi, Wenccslas, je ne jeûne point en personne, je prierai votre père cellérier de nous servir de tout cela.

Pendant le colloque qui venait de s'élever, les membres de la procession et ceux du cortège impérial avaient quitté leurs rangs et se trouvaient amassés sans ordre autour des deux interlocuteurs.

Des gouttes de pluie pressées qui commençaient à se détacher d'un épais nuage rendaient le besoin d'un asile plus imminent.

Cependant la princesse Sophie , qui s'était trouvée placée de manière à entendre le sujet de la discussion, prit le parti du religieux.

— Je vous en supplie, monseigneur, dit-elle à Wenceslas , ne troublons pas ces révérends pères dans leurs saintes pratiques sans aucune nécessité... car, en vérité, la fatigue que nous éprouvons n'est pas assez grande pour que nous ne puissions, avec un peu de courage, continuer la route.

— -. Au nom du ciel ! très-noble souverain ,

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reprit le moine soutenu par la princesse, ne commettez pas une impiété !

Wenceslas regardait tour à tour le temps, qui s'obscurcissait davantage, et le religieux qui réitérait ses observations ; il allait peut-être céder aux instances de celui-ci; mais une autre personne l'aborda au même moment. C'était un mendiant qui suivait d'abord la procession, et, dans la mêlée, venait de se glisser jusqu'à l'empereur.

Il dit à Wenceslas en tendant la main :

— Une petite charité , noble prince, s'il vous plaît!... Et, en retour, je vous donnerai un bon avis.

— Toi?

— Oui, monseigneur... Vous saurez que les saints jours de l'Avent ne commencent que demain... qu'ainsi vous pouvez, sans impiété aucune , passer sur cette terre... et ne point craindre non plus de trouver le jeûne au couvent.

— Ah! tu te jouais de moi, vieux béat! dit Wenceslas de sa plus grosse voix, en se tournant vers le père chartreux.

Et à l'instant il ordonna à sa troupe d'aller en avant.

Les cavaliers se jetèrent, à travers la file des

religieux et la foule des fidèles, dans l'avenue trop étroite pour contenir les deux cortèges, et la procession, débandée, effarouchée, s'en alla à travers champs.

Le vieux moine suivit des yeux l'empereur qui chevauchait vers le couvent, et murmura dans sa barbe :

— Il t'en arrivera malheur!

Moines et soldats.

L'empereur entra dans la grande saîle du monastère, les sourcils froncés sous la fourrure de sa toque , la démarche brusque et aîtière, et tout prêt à donner essor à sa mauvaise humeur ; mais l'accueil qu'on lui présenta adoucit ses dispositions. Les pères chartreux, loin de montrer à l'arrivée du prince le mécontentement et la gêne que les observations du premier moine auraient dû faire présager , mirent dans leur réception autant de cordialité que de respect, et

le nuage qui couvrait le front de Wenceslas fut bientôt dissipé.

Après un moment donné au repos, l'abbé introduisit les princes et quelques personnes de leur suite dans le vaste réfectoire où le corps des religieux fut bientôt rassemblé.

Cette pièce , haute et spacieuse autant que la vue pouvait s'étendre, et l'immense table, qui allait de l'une à l'autre extrémité, avaient, en l'absence de tout ornement , un aspect de grandeur imposante qu'on ne trouve plus depuis l'éloignément de ces âges où des centaines d'hommes réunisn'avaient qu'une seule maison comme une seule loi.

L'empereur était au milieu de la table entre deux pères chartreux ; en face était l'abbé, ayant la princesse Sophie à droite, et à gauche le sousprieur; le haut bout de la table était occupé par les dames delà cour, et toute l'autre partie par des moines et des officiers de la couronne.

Les fenêtres du réfectoire, situé au rez-dechaussée , ouvraient sur une grande esplanade plantée de marronniers.

C'était là que les pages, les officiers inférieurs et les soldats avaient établi leur lieu de réfection. Suspendant leurs armures aux branches d'arbres , ils s'étaient assis à des tables diverses, abondam-

ment servies par le pillage complet des celliers et des cuisines, qu'ils avaient opéré en se faisant à eux-mêmes les honneurs de la maison.

Wenceslas était disposé à reprendre sa belle humeur en face de ces grandes cruches d'argent remplies des vins précieux de Tokai et du Rhin, et au milieu de ses bons amis les moines , près de qui il avait souvent dépouillé sa grandeur royale , et passé à boire de douces heures que semblait mesurer toujours trop vite la cloche monacale. Mais, à part le prince et ses officiers, il régnait un sérieux et une contrainte étrange parmi les convives. La princesse Sophie, plus accessible qu'une autre à cette vague tristesse répandue dans l'air, penchait la tête avec langueur, sans trouver de paroles gracieuses à adresser à ses vénérables hôtes. Le repas s'écoulait en silence.

Le temps, toujours plus sombre et chargé de gros nuages qui roulaient sans pouvoir éclater, assombrissait encore l'obscure étendue de la saîle, où le vent résonnait dans un continuel et lugubre mugissement.

L'empereur, dans ses visites au couvent, avait remarqué un frère chartreux qui se distinguait des autres par un chapelet d'or pendu à sa ceinture , mais qui portait toujours le capuchon

baissé, et gardait habituellement le silence, ou parlait assez bas pour que le son de sa voix ne pût être nettement distingué. Ce frère était ce jour-là placé immédiatement à côté de lui. Wenceslas observa aussi que les chartreux paraissaient beaucoup plus nombreux que de coutume, et gardaient tous leur capuchon baissé. Mais il pensa que la communauté avait pu se recruter de quelques religieux du même ordre, et que, quant à la précaution qu'ils prenaient de couvrir leur visage, c'était sans doute la présence des femmes qui les engageait à tenir leurs chastes regards enfermés sous le capuchon.

Cette obligation, ou peut-être le jeûne dont le père chartreux avait parlé, empêchait les religieux de prendre part au repas; ils buvaient seulement de temps en temps des verres de vin glissés sous leur capuce. Ces austères figures de moines presque immobiles, entremêlées aux brillants convives de la cour, produisaient un contraste d'une pénible impression.

Il était midi. La cloche du monastère sonna l'Àngelus, et son timbre se répercuta en longs et tristes roulements sous la voûte.

En même temps, comme le cadran d'une antique horloge de bois placée au fond du réfectoire marquait la douzième heure, un grand aigle de

bois noir, sortant du sommet, agita lourdement ses ailes. îl marquait ainsi le matin, le soir et le milieu du jour.

Ces bruits sinistres de l'air, cet oiseau qui battait de l'aile sans pouvoir s'élever, formaient comme un orage intérieur au-dessous de celui qui régnait dans l'atmosphère.

Sophie de Bavière, frappée d'un vague malaise, remarquait que le milieu du jour, et son plus beau moment, répandaient une émotion pénible dans ces murs. Elle promenait son regard sur les parois assombries de la salle, et remarquait audessus d'un autel, comme il s'en trouve dans les principales pièces des cloîtres , des cordons de chevalier, des couronnes ducales et princières appendues à la muraille.

Se tournant vers l'abbé, elle lui demanda d'une voix timide d'où venaient ces attributs nobiliaires.

— Ce sont, répondit le prieur, les dépouilles de tous les grands qui sont entrés en religion dans ce monastère, et ont déposé là les insignes de leurs splendeurs passées.

Jl ajouta en élevant la voix :

— Car bien des destinées se sont métamorphosées dans ce cloître et ont passé du sommet de la fortune à la plus complète pauvreté.

Wenceslas, de l'autre côté de la table, remarqua le ton presque solennel du révérend père.

— Que dites-vous donc du cloître et de ses ligueurs? demanda le prince; il me semble, mon cber abbé , que vous n'avez pas l'habitude de prendre tellement au sérieux les vœux monastiques.

— Je ne parle que du dépouillement qui s'y pratique , des grandeurs et des richesses qu'on laisse tomber sur le seuil pour accepter tout à coup le dénûment de tous les biens de la terre.

— Cela ne vous empêche pas de vivre trèsbien ici... Et moi-même j'y trouve le temps fort agréable...

— A tel point, sire, dit l'impératrice, que vous oubliez , ce me semble , le moment du départ.

— Rien ne presse d'y songer ; car nous avons peu de distance à parcourir pour arriver à Prague, et je vois encore ici beaucoup de flacons à vider.

— Si Son Altesse compte prolonger le repas, dit le sous-prieur, on pourrait l'édifier par une lecture spirituelle.

— Merci , mon frère , répondit vivement le prince , je ne suis point usurpateur de ma nature... J'ai à moi le royaume de la terre, mais

celui du ciel vous appartient , mes bienheureux pères, et je vous le laisse tout entier.

— Vraiment , monseigneur , dit le baron Warner, capitaine des gardes, quand on a un empire qui touche du Rhin aux Alpes, qui s'étend d'un côté dans les climats dorés du soleil et de l'autre dans les glaces du Nord, quand on a tout cela...

— Quand on a tout cela , on peut d'une minute à l'autre n'avoir plus rien , dit à demi-voix le moine au chapelet d'or, placé à côté de l'empereur.

— Par ma foi ! dit Wenceslas, en se penchant à l'oreille du religieux qui était son autre voisin de table, ce moine taciturne qui ne parle jamais vient, pour la première fois qu'il s'en mêle , de dire une grande sottise.

Maisle prince ne reçut aucune marque d'assentiment de la part du frère à qui cette réflexion était adressée.

— N'avoir plus rien! s'écria en même temps le baron Warner, et comment cela , s'il vous plaît?

Le moine au chapelet d'or rentra dans son silence habituel : mais des frères chartreux soutinrent la proposition qui venait d'être soulevée par sa laconique parole.

— Sans doute, dit l'un d'eux. Plus l'empire est grand, plus il est fragile aux mains de celui qui le possède : le souverain trop richement partagé voit se soulever autour de lui l'envie s'il est digne de son pouvoir, les justes ambitions s'il ne mérite pas de le conserver.

— Qu'importent les prétentions ennemies, dit le capitaine des gardes, quand on a des armées a leur opposer?

— Il est une ennemie contre qui les armées ne peuvent rien, dit un autre religieux.

— Laquelle ?

— La révolution toujours dressée contre les princes régnants ; et d'autant plus terrible , qu'elle tient immédiatement au mouvement perpétuel qui est dans l'ordre du monde.

— Et vous semblez l'admettre comme légitime? s'écria un des officiers de l'empereur.

— Quelquefois, répondit le moine.

Wenceslas frappa son verre sur la table, et

fixa un regard irrité sur celui qui venait de parler.

— Voilà de singulières opinions pour des hommes de paix et d'humilité ! dit un des seigneurs en toisant les religieux.

— Ces propos sont fort étranges pour le cloître, ajouta un autre officier, et fort inconve-

nants envers les illustres hôtes qui s'y trouvent! L'empereur, qui n'avait cessé de darder son coup d'ceil menaçant sur ces capuchons baisses, demanda alors avec une ironie hautaine :

— Et dans ce moment, par exemple, qui oserait, selon vous, mes frères, troubler le repos de l'empire?

Il se faisait sentir de toute part un vif saisissement. Sophie de Bavière, pâle et tremblante, voyait approcher l'orage que son instinctive souffrance avait pressenti.

— Je vous répondrai par une hypothèse, si vous le permettez, monseigneur, reprit d'un ton composé le religieux.

— Soit, dit Wenceslas.

— Supposons que quelques-uns des princes de Germanie, les plus braves et les plus puissants d'entre tous, fatigués depuis longtemps de n'avoir qu'un rang secondaire sous un souverain absolu, s'éveillassent un matin avec la pensée qu'une fédération vaudrait mieux pour eux et pour l'empire...

— Morbleu ! s'écria Wenceslas , s'ils s'éveillaient avec cette pensée... on les ferait bientôt se rendormir... et pour toujours !

— Non, car ils la tiendraient d'abord secrète, répondit le moine.

— S'ils venaient vous apporter de tels aveux en confession, mes pères, dit le baron Warner, vous feriez bien de trouver une pénitence assez rude pour étouffer leur orgueil.

— Sans doute... Mais si loin de là ils ne prenaient pour directeur que leur propre jugement, et persistaient dans leur dessein?

— Silence, mes frères! interrompirent plusieurs officiers de l'empereur. C'est assez... C'est déjà trop vous faire les interprètes d'insolentes rêveries.

— Je continue pourtant ma supposition, reprit le moine d'un ton plus haut. Si les princes se réunissaient pour conférer de ce qui tient au salut de l'empire et à leur propre gloire...

— Aucun toit de nos villes ne leur prêterait asile ! interrompit violemment Wenceslas.

— C'est possible, reprit le moine, mais la terre est grande... Ils pourraient s'assembler toute autre part... par exemple, dans un monastère où l'empereur viendrait souvent, et qui leur offrirait, outre un lieu sûr pour leurs conférences , un moyen de s'emparer de la personne du prince, s'ils l'avaient décidé ainsi.

Wenceslas, étourdi de ce langage, éprouvant autant de surprise que d'indignation, demeurait frappé de stupeur, le verre à la main.

— Savez-vous bien, dit-il aux moines, que de tels propos tenus en ma présence vont tout droit au crime de lèse-majesté?

— Et alors , continua le frère chartreux sans reculer devant l'observation princière , et alors ils diraient à l'empereur...

D'impétueuses exclamations interrompirent le moine.

— Buvez donc , mon prince ! s'écria le capitaine des gardes, et n'écoutez pas ces fous encapuchonnés !

— Oui ! c'est cela ! reprit le chartreux en continuant son apostrophe, ils diraient à l'empereur : « Buvez, prince ! enivrez-vous ! Buvez pour que nulle ombre de raison ne prête plus son secours au règne de l'iniquité ! Buvez pour que vos yeux se troublent, pour que votre main s'affaiblisse et soutienne à peine le sceptre qui doit tomber ! Buvez pour perdre la majesté souveraine , cette cuirasse invisible qui défendrait encore votre sein ! Buvez î enivrez-vous , pour que vous tombiez étourdi et déchu dans le piège qu'on vous tend, et que le salut de l'État s'accomplisse dans un seul instant de triomphe 1 »

Wenceslas s'était levé pourpre de colère. Il croisa ses bras sur sa poitrine et dit avec autant de mépris que de violence :

— Sortez d'ici ! rentrez dans le fond de vos moutiers... ou, sur ma foi, je vous ferai tous rentrer sous terre par le chemin le plus court! frères Hilarion , Ignace, Pancrace!... et tous tant que vous êtes!

— Albert, prince de Saxe ! dit un des moines en se levant.

Et son froc, tombant tout d'une pièce , laissa voir l'habit de son rang, couvert d'une éblouissante armure.

— Job ! prince de Moravie, dit un autre frère, en secouant aussi son enveloppe monacale, et montrant la même métamorphose.

— Ulric! duc de Wirtembcrg.

— Herman! comte de Silésie.

Et les grands vassaux de l'empire se montrèrent armés de toutes pièces, au milieu de leurs écuyers, tandis que les robes de laine, les chapelets, les attributs du cloître flottaient sur le pavé.

Aucune parole ne s'éleva après les noms imposants qui venaient de retentir. Mais un mouvement spontané et plus rapide que la pensée s'opéra. Au même moment toute la foule qui remplissait le réfectoire se trouva nettement divisée : Wenceslas était dans une partie de la salle avec ses officiers rangés de chaque côté de

lui ; les princes étaient en face au milieu de leurs gens.

Les moines de Saint -Bruneau , se portant auprès de ces derniers dans une ferme attitude, montraient qu'ils embrassaient leur cause.

Le moine au chapelet d'or, qui était à la tète de ceux de son couvent, prit îa parole avant les princes, et, pour la première fois, éleva cette voix qu'il tenait toujours voilée.

— Wenceslas, dit-il, roi de Bohême, empereur d'Allemagne, vous êtes déchu de vos titres, et prisonnier. Rendez votre épée.

Cette voix qui venait de dessous le capuchon fit tressaillir Wenceslas ; il lui sembla aussi que le regard, passant par les ouvertures du voile de laine, lui traversait rame... Mais ces sensations passèrent comme l'éclair dans l'importance d'un tel moment.

11 releva îa tête, et puisant dans l'indignation une sorte de dignité farouche qu'on ne lui connaissait pas encore, il s'écria :

— Princes feudataires et tributaires , vous êtes nés mes vassaux ; vous devez vivre et mourir sous mes lois. Je vous ai laissé généreusement jusqu'ici l'indépendance et une autorité presque souveraine; je ne me suis montré votre maître que pour vous combler de bénéfices et de privi-

léges... Cependant vous avez déjà tenté de détacher vos provinces de l'empire, et ne pouvant accomplir cette violation de la loi monarchique, et arracher une partie du pouvoir souverain, vous voulez maintenant l'usurper tout entier... Princes avides et révoltés contre votre maître, fosse le Dieu juste que tous vos vassaux, serfs et paysans, se révoltent aussi contre vous, qu'ils vous apprennent la douleur honteuse d'être attaqué par ceux qui rampent sous vos pieds, qu'ils bouleversent la Germanie jusqu'à ce que, n'y trouvant plus une place pour reposer vos têtes, vous voyiez où conduit la sédition!

Wenceslas ici donna un libre essor à sa colère par un roulement d'imprécations et de jurements à son usage... Puis il reprit d'une voix plus calme et imposante :

— Oui, votre tentative de rébellion vous attirera d'en haut les plus justes châtiments... Mais en attendant le crime n'est pas consommé ! On n'arrête pas un souverain aussi facilement qu'il peut, lui, quand il lui plaît, faire arrêter l'un après l'autre tous les nobles et grands de son royaume. Le souverain légitime a toujours son droit, sacré qui combat avec ses défenseurs ; il porte en lui son inviolabilité qui redouble son courage... Oh ! quelques spadassins ne renver-

sent pas d'un coup de leur flamberge îe caractère auguste que Dieu a consacré... et, j'en jure par le ciel, vous ne me désarmerez pas vivant.

— Non, mille morts! nous ne rendrons pas nos épées ! s'écria une voix qui se fit entendre au-dessus de la tête de Wenceslas.

Sur la fenêtre ouverte à côté de l'empereur, était monté le page Edgard, qui avait assisté à cette scène du dehors de la salle, et s'élançait à la défense de son maître. Il brandissait la lame nue de son épée légère et fragile comme lui, et qui voyait le jour pour la première fois ; ses traits étincelaient de courage et de joie.

Puis sautant dans la salle :

— En garde donc , messieurs ! s'écria le page qui ouvrit le combat de sa propre autorité, sans savoir si la prudence et la volonté même de son maître s'en arrangeraient.

Ce mot d'attaque vibra dans le sein de tous les chevaliers et les enleva à eux-mêmes. Les armes brillèrent en même temps du côté de l'empereur et de celui des princes fédérés.

L'impératrice et ses femmes jetèrent un cri déchirant d'effroi à la scène de carnage qui se préparait dans cette enceinte auparavant si paisible, et sous la voûte sainte du cloître.

Elles se précipitèrent au pied de l'autel.

Alors , par un mouvement simultané , les combattants s'élancèrent sur le vaste plateau planté de marronniers qui servait de péristyle au monastère.

Là on était plus au large pour combattre ; le parti de Wenceslas fut renforcé par les lanciers de l'escorte ; les moines de Saint-Bruneau se joignirent aux conjurés.

Les religieux, d'abord effrayés devant le terrible coup d'État qui se préparait , avaient tâché secrètement d'éloigner l'empereur d'un asile qui devait lui être funeste , en envoyant au-devant de lui un de leurs frères qui , sous l'escorte de la bannière monacale , devait porter au prince un avis salutaire. Mais au point où les choses en étaient venues, il n'y avait plus de salut pour eux que dans le succès des grands vassaux, dont ils s'étaient montrés alliés ou complices.

Ils jetèrent donc sur leurs robes les armures qui, en ce temps-là, étaient toujours suspendues aux murailles des cloîtres, prêtes à couvrir les fils de l'autel, et mirent bravement le fer en main.

Tandis que la lutte s'était engagée violente et pressée sous les antiques ombrages du monastère, il ne restait plus dans le réfectoire que

la princesse de Bavière et ses femmes dans les plus vives angoisses , et les vieux moines à la tête tremblante, qui priaient Dieu. Ils disaient :

— Seigneur, ne permets pas que la discorde règne parmi les hommes... envoie l'ange de paix pour abaisser leurs glaives !

Et le choc des épées , l'éclat sonore des armures résonnaient dans les airs.

— Seigneur , préserve le sanctuaire où tu règnes dans ta gloire d'être souillé de sang humain !

Et le bruit des corps sanglants qui tombaient dans l'arène se faisait entendre.

— 0 mon Dieu ! rends la raison à ces esprits en délire... Montre-leur la vanité des grandeurs de ce monde !

Et les cris de guerre redoublaient , le frémissement des armes , la chute des combattants résonnaient plus haut, se pressaient davantage.

Sur le théâtre du combat , l'avantage semblait près de rester à l'empereur. Sa troupe était moins nombreuse que celle des princes , renforcée des soldats du cloître ; mais des gens forts de leur bon droit et ayant leur fortune à défendre se battait avec un acharnement terrible.

Le plus jeune de tous, Edgard , faisait des

prodiges de valeur dans cette salle de marronniers , transformée en champ de bataille. A son premier combat, il y mettait toute son âme comme à son premier amour. Le rayon de son épée , comme l'éclair, partait de tous côtés à la fois ; les insurgés tombaient autour de lui ; il pourfendait les moines avec un enthousiasme sans pareil , et menaçait de les renvoyer tous à leur église... couchés sous la planche du cercueil.

Le tumulte de cette action était augmenté par les habitants des environs, bourgeois et paysans, qui, peu d'instants avant, suivaient la procession ; ils étaient accourus au bruit des armes pour ce combat singulier, et tout spectateurs qu'ils étaient , se jetaient en désordre au milieu des champions.

Enfin la troupe de Wcnceslas eut un succès déclaré. Du côté des princes ennemis un grand nombre de combattants étaient désarmés et hors de combat , quelques-uns des chefs grièvement blessés. Les moines de Saint-Bruneau tenaient encore avec une ardeur désespérée ; mais ils ne pouvaient retarder la défaite entière que du peu de temps qui leur restait à vivre.

— Le danger est passé , dit le capitaine des gardes à Wenceslas ; quelques-uns de nous suf-

fisent maintenant pour achever d'avoir raison de ces révoltés. Vous, sire, vous pouvez partir, courir à Prague avec vos lanciers , et fortifier le château pour prévenir les suites de cet événement, jusqu'au moment où nous irons vous rejoindre.

L'empereur ayant déféré à cet avis , le haron Warner fit signe aux écuyers d'amener le cheval du prince de l'autre côté de la grille qui fermait l'esplanade.

Avant de s'éloigner, Wenceslas jeta un dernier regard sur la place du combat ; ne conservant plus de doute sur la victoire des siens , il allait passer le seuil...

Il vit alors devant lui le moine au chapelet d'or qui lui barrait le passage ; ce religieux était resté sur le lieu du combat, et, sans y prendre part , il en avait jugé avec une fermeté calme toutes les chances.

Wenceslas se disposait à passer outre, ne pouvant être arrêté par l'obstacle que lui opposait cet homme immobile, les bras croisés sur la poitrine; cependant il mit l'épée à la main, afin de s'en servir s'il le fallait pour se frayer un passage.

Au même instant, le mendiant qui lui avait déjà parlé à l'entrée des terres du couvent s'ap-

procha de lui précipitamment et avec une assurance peu naturelle dans sa condition.

ïl répéta de sa voix lamentable la demande habituelle de l'aumône... mais c'était une étrange aumône qu'il réclamait!

— Une petite charité, noble prince! dit-il. Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ!... donnez-moi votre épéc !

L'empereur fit un brusque mouvement pour le repousser comme un insensé et allait suivre son chemin, lorsque le vieux pauvre, de la main gauche, s'attacha fortement à son manteau, et de la droite saisissant le bras du prince , le replia de manière à ce que la main de Wenceslas revînt sur son cœur.

A ce mouvement, l'empereur tressaillit, ses yeux devinrent fixes et hagards comme s'il attendait quelque chose qui dût apparaître dans l'espace.

Le mendiant reprit avec un sourire d'ironie et en appuyant fortement sur ses paroles :

— Ah ! vous me méprisez, illustre souverain, parce que je ne suis qu'un pauvre quêteur, qui va le bâton à la main , sur la route où ii y a moins d'herbe que de pierres...

— Et de pleurs, ajouta Wenceslas d'une voix sourde et en pâlissant.

— Ah! vous le savez, reprit ïe mendiant. Alors vous devez comprendre aussi que c'est au nom de Notre Seigneur Jésus- Christ que je vous demande votre épée.

Wenceslas pencha la tète sur sa poitrine comme frappé, étourdi par un coup invisible... Sa main inerte s'ouvrit et laissa tomber son épée sur la terre.

— L'empereur est prisonnier î s'écria le moine au chapelet d'or en relevant l'arme tombée.

Et sa voix, même en ce moment suprême, alla frapper au cœur de Wenceslas.

Puis le religieux inconnu montra l'épée de l'empereur à la foule, d'où il partit à la fois des cris de surprise , de détresse et de triomphe.

A cette parole inattendue , foudroyante : h L'empereur est prisonnier, » toute résistance devenait impossible dans la troupe de Wenceslas. En une minute, ses officiers furent enveloppés par le parti adverse et forcés de mettre bas les armes.

La défaite de l'empereur fut proclamée avant qu'il eût pu se délivrer encore de la puissance fatale qui l'avait fasciné , anéanti.

On sépara Wenceslas et Sophie de Bavière de leur suite. Les deux souverains furent enfermés dans une voiture gardée par une bonne escorte,

et diriges sur la route de Prague. Les officiers et les femmes attachés à leurs personnes furent arrêtés et retenus prisonniers dans des bâtiments dépendants du vaste monastère de Saint-Bruneau.

Dans cette saison avancée , le peu de temps consacré à la lutte sanglante avait amené la fin de la journée. A peine les vainqueurs et les vaincus eurent-ils essuyé la sueur de leur front et le sang de leurs blessures , que la nuit commença à tomber.

Le croissant de la lune se levait au sommet des montagnes. Cet astre était l'horloge céleste qui réglait le cours de toutes les actions parmi les francs-juges, et marquait aussi le moment où ils partaient de tous les points divers pour se réunir dans la nuit. Le mendiant que nous avons vu paraître dans cette scène reprit alors son bâton de voyage et s'achemina seul sous les saules qui bordaient la rivière , pour un long trajet dans lequel nous allons le suivre.

1/tf tUf taf etf t* .

Le mendiant, après avoir pris les chemins de plus en plus difficiles et solitaires qui s'étendaient vers le nord-ouest, arriva dans les gorges des montagnes dont la chaîne, après avoir sillonné la Bohème , va au loin lui servir de limite.

L'horizon avait peu à peu changé d'aspect devant les pas du voyageur. Au lieu des champs encore féconds , malgré le déplorable état du pays, et où venaient de passer l'été et ses trésors ;

1,0 l'initiateur.

au lieu des monticules verdoyants couronnés de clochers et de tourelles, c'étaient des landes immenses, des arbres noircis par l'hiver prématuré, des côtes escarpées et des sommets de neige qui, perpétuellement arides et déserts, ne sont plus de ce monde.

Sur la route dépouillée, s'élevait de loin en loin une roche monumentale ou un arbre gigantesque, marqué du sceau de la grandeur isolée et triste de sa solitude. La lune éclairait faiblement les objets rapprochés et laissait au delà une vague perspective, où on voyait seulement passer la (orme noire des loups qui commençaient leur veillée errante.

Arrivé au pied de hautes montagnes, le mendiant s'arrêta et jeta à terre son bâton noueux, au bout duquel pendait un havre-sac. Ce lieu ne semblait cependant pas devoir être le but d'un voyage. Entre les bases de deux monts, cimentés de roches aiguës, un torrent courait à gros bouillons parmi les troncs obliques d'arbres déracinés par des eaux et rompus sous des coups de vent; un grand chêne arraché et posé par chaque bout sur des blocs de granit formait un pont arqué au-dessus du courant.

Dans cet endroit majestueux et dépouillé de toute plante, il croissait seulement au pied du

l'initiateur. la!

roc, par quelque hasard de la nature , un rosier de belle venue et encore paré de ses fleurs.

Un nuage passa sur la lune, et pendant un instant ces parages furent couverts de ténèbres.

Quand la clarté reparut, l'homme qui venait d'arriver avait dépouillé son chapeau de laine, son surcot de mendiant ; il portait à la place une longue robe noire , qui s'élevait en capuchon au-dessus de sa tète et tombait en larges manches sur ses bras. Dans cette transformation et agenouillé devant le rosier, il faisait le signe de la croix.

Après cette singulière adoration, il assura le poignard qui était passé à sa ceinture, et s'assit sur la terre à quelques pas du torrent.

Cette grande figure sombre avait alors un aspect de dignité dans son attitude méditative, et couronnée qu'elle était par la crête élancée du rocher et la cime majestueuse de îa montagne, comme d'une double coupole dont la dernière touchait au ciel.

Après quelques instants de rêverie, le voyageur regardait autour de lui ce que la lune découvrait de ce pays sauvage, et se disait à luimême :

15â l'initiateur.

— Ce lieu a bien le cachet du désert ; la nature a tout fait pour le dévouer à la solitude, et cependant son sol aride, ses parois de rochers sont quelquefois plus peuplés de personnages augustes que les murs d'un palais.

— Le diable ne trouverait pas son chemin ici! dit une autre voix. Un vrai pays perdu !... si ce n'est pour les loups et les rats de la montagne.

À ces paroles , qui donnaient un si brusque démenti à ses pensées , l'homme vêtu de noir leva la tête , et vit devant lui un jeune seigneur, le manteau cavalièrement jeté sur l'épaule , le panache au vent et le poing sur la hanche.

— Je suis charmé de rencontrer enfin un être humain à qui parler , dit le nouveau venu en l'abordant; veuillez avoir la bonté de me dire où je pourrai trouver le rocher d'Arnold , auprès du mont Granort.

— Vous y êtes : voici le rocher d'Arnold , et cette montagne est celle de Granort.

— Alors , dit le cavalier en s'asseyant par terre, je vous demanderai de prendre place un moment sur votre siège, car je suis furieusement las.

— Je ne pense pas cependant , dit l'homme

l'initiateur. 155

noir en toisant le cavalier, que vous ayez le droit de rester ici.

Le jeune homme tira de sa poche et déroula un parchemin qu'à la lueur de la lune on pouvait voir marqué d'un large sceau et de trois croix pour signatures.

— Un avis du tribunal secret, répondit son interlocuteur ; c'est différent, demeurez ici.

— Oui , reprit le cavalier avec un balancement de tête qui faisait onduler sa plume blanche, j'ai un assez beau nom... comte de Ratisbonne... une place à la cour... j'ai conçu le dessein d'obtenir une dignité plus sérieuse que celles du monde en me faisant agréger dans l'illustre corporation des francs-juges... Depuis un mois, je courais par monts et par vaux, cherchant inutilement ce fameux tribunal qui est partout et nulle part , et pour moi la seconde désignation seule était juste, lorsque enfin, à cinq milles d'ici, j'ai cloué ma demande d'admission à un tronc d'arbre , et le lendemain j'ai trouvé à la même place le parchemin que vous voyez, et qui me convoque à me rendre ici cette nuit.

— Et la Providence vous y a amené... ?

— A travers des marais et des fondrières où j'ai pensé mille fois me rompre le cou et où j'ai laissé mon cheval .

134 l'initiateur.

Le jeune favori de Wenceslas avait promis à son maître, comme on le sait, de connaître la pensée dominante d'une institution qui , par quelques actes audacieux . osait se mettre en opposition avec îc pouvoir souverain. Le moyen dangereux, mais attrayant, que Ratisbonne avait imaginé , était de se faire recevoir parmi les membres du tribunal suprême , et de surprendre ainsi leurs vues les plus secrètes. Sa légèreté, son dévouement au prince régnant l'empêchaient de compter pour quelque chose la trahison insigne dont il allait se rendre coupable , et il se mettait en mesure, comme on le voit, d'exécuter son merveilleux dessein.

— Je pense , reprit le comte après un moment de silence, être ici dans le lieu de réunion des initiés ; cependant je n'ai encore aperçu aucun d'eux... si ce n'est vous, monseigneur, ajouta-t-il en s'inclinant , car votre aspect se perd assez dans la nuit pour que je puisse penser avoir l'honneur de parler à un invisible.

— Avant que la lune ait passé sur la cime de ce rocher , votre œil ne pourra pas embrasser les rangs des francs-juges.

— Ils sont donc aussi nombreux...

— Aussi nombreux que les bons grains mû-

l'initiateur. 115 15

ris par le soleil pour soutenir l'existence des hommes.

— Et répandus dans de vastes contrées?

— Dans tout îe cercle de la Germanie, depuis la profondeur des abîmes jusqu'aux approches des nuages , ils conduisent par îa main la justice suprême.

— Leur puissance, à ce qu'il paraît, s'est accrue avec leur nombre?

— Savez-vous, dit le franc-juge en se tournant vers le bloc de granit , savez-vous pourquoi ce rocher près duquel on vous a appelé porte le beau nom d'Arnold?

— Je ne trouve pas d'abord ce nom plus beau qu'un autre, et je ne sais pas pourquoi ce rocher l'a reçu.

— Parce qu'il est fait de granit éternel que la foudre n'a jamais déchiré, que les dents et les griffes des bêtes fauves ne peuvent entamer, parce qu'il reste toujours debout au milieu de tout ce qui croule alentour, et qu'ainsi il ressemble à Arnold.

— Qu'est-ce qu'Arnold?

— Le président du tribunal suprême, celui qui a rendu à ce corps sa force et sa puissance.

— ïl était, en effet, bien déchu, et, à ce qu'on pensait, près de sa ruine.

156 l'initiateur.

— Je puis vous le dire , puisque vous allez être initié à nos saints mystères. C'était à peine, il y a dix ans , si le sanctuaire de la justice divine existait encore; ses membres s'étaient servilement liés au pouvoir ; leur nom n'éveillait plus le respect et le saint effroi. On a vu dans ces temps de misère des condamnés faire entendre des plaintes contre l'arrêt suprême, et même se révolter contre le vengeur chargé de les mettre a mort !

— 11 y a eu des gens qui murmuraient de se voir assassiner !...

— Maintenant le tribunal secret , du sein de ses ombres , règne en tout lieu ; il porte avec lui la terreur pour faire plier les tètes , la sanctification pour envelopper les âmes , la mort pour guérir les vices. Les souverains mêmes tremblent à son nom.

— Les souverains sont hors de sa portée.

— Celui qui dispose de cent mille épées doit craindre celui qui dispose d'un poignard.

— Et cet extraordinaire changement?...

— C'est Arnold qui l'a accompli.

Ratisbonne pensa à ce mystérieux patriarche des francs-juges dont l'empereur lui avait parlé.

— Cet Arnold, dit-il, n'est-il pas un vieillard?

l'initiateir. 187

— C'était un vieillard quand nous étions jeunes encore ; il semait déjà parmi nous ses principes régénérateurs : il a accompli de longs voyages par toute l'Europe ; il est revenu presque centenaire , et il y a déjà longtemps qu'il siège de nouveau parmi nous.

— C'est donc le temps en personne?

— C'est l'éternité, car quand il aura passé de la terre, son esprit y régnera toujours.

— Il doit être bien affaibli par le poids de tant d'années assumées sur sa tête?

— Vous apercevez le pont jeté sur ce torrent: c'est le tronc d'un vieux chêne. Arnold seul l'a abattu avec sa hache et suspendu sur ce courant pour faciliter notre passage. Il y a deux jours, le torrent , gonflé par l'orage , avait rejeté le pont sur ses bords et il était allé rouler vers l'antre d'un sanglier qu'il fermait à demi. Arnold voulait reprendre son tronc d'arbre; le monstre , dont il fortifiait la tanière, voulait le garder; un combat corps à corps s'engagea entre eux ; le sanglier fut terrassé , foulé sous les genoux du vainqueur , puis il eut la tête brisée contre le roc ; et le pont fut replacé sur le torrent.

— C'est la force d'un demi-dieu.

— Justement. Et cette victoire n'a pas eu lieu l. u

158 l'initiateur.

pour qu'une bête fauve de ce désert passât de vie à trépas, mais pour montrer qu'Arnold est venu combattre et dompter le mal qui règne à cette heure sur la terre, la force brutale et oppressive...

— Voudriez-vous me dire encore , à propos de l'endroit où nous sommes , comment ce rosier peut fleurir dans ce sol aride , au pied du rocher qui porte le nom d'Arnold , et ce que signifie la croix gravée sur ce même granit?

— Jeune homme , attendez pour savoir ces choses d'avoir pénétré dans le sanctuaire où la croix et la rose sont vénérées.

Ratisbonne se tut. Il semblait même singulier , à celui qui pénétrait dans la société des francs-juges avec des idées de trahison , qu'un des initiés lui eût parlé de l'intérieur de cette société avec une confiance prématurée.

Le juge n'avait cependant point dépassé les limites prescrites. En ce temps-là, le corps puissant qui croissait et s'étendait d'une manière prodigieuse admettait d'abord facilement ceux qui se présentaient à prêter serment et à subir les premières épreuves ; de vaines cérémonies et des communications sans importance trompaient alors la curiosité des adeptes ; mais la véritable initiation , le lien qui les attachait à

l'initiateur. 159

l'existence morale de Tordre, ne venait qu'après une longue expérience des hautes qualités requises pour y prendre part. Jusque-là, l'institution ne s'exposait en rien, gardant toujours des principes et des mystères en son sein , et ne dévoilant pas même le lieu de son assemblée , puisque cette localité se changeait et se transportait facilement d'un côté à l'autre de la Bohême, comme toutes les autres fractions du même ordre le faisaient sur tous les points de la Germanie.

D'ailleurs les aspirants qui se retiraient avant d'avoir reçu les premiers grades s'engageaient à ne rien divulguer de ce qui était parvenu à leur connaissance dans l'intérieur du tribunal par un serment formidable dont le parjure entraînait la peine de mort , et dont on a pu apprécier la force, par le respect qu'il imposait à l'empereur Wenceslas lui-même.

Les accusés mêmes qui comparaissaient pour une seule fois dans l'enceinte de la justice suprême étaient tenus à ce même serment.

Le comte de Ratisbonne vit bientôt venir du fond de la route deux ombres qui se dirigeaient vers la montagne; d'autres formes noires semblables leur succédèrent rapidement, et bientôt le nombre en devint si grand que l'horizon en

160 l'initiateur.

était obscurci. Elles disparaissaient au pied du rocher , par l'entrée d'une caverne qui régnait dans les flancs de la montagne.

Un instant après que cette foule innombrable eut pénétré dans sa retraite souterraine, le francjuge auquel Ratisbonne s'était adressé , et qui avait dans la corporation le grade de parrain ou initiateur des adeptes, conduisit l'aspirant au sein de l'assemblée.

Le jeune seigneur se trouva dans une enceinte souterraine dont quelques flambeaux errants montraient l'immense étendue. Les lumières se croisaient et flottaient dans des mouvements divers.

Bientôt les torches, arrêtant leurs évolutions, se trouvèrent rangées en ordre systématique et immobiles. Elles formaient une immense croix dans le fond de l'enceinte, et de chaque côté des pyramides ardentes semblables à celles dont on décore les chapelles funèbres.

Le souterrain était alors parfaitement éclairé, et offrait le tableau le plus imposant qui ait jamais pu frapper les regards.

Au-dessous de la croix lumineuse , on voyait un autel en forme de calvaire : le drap noir qui le recouvrait portait en lignes blanches les symboles du christianisme et du judaïsme, mêlés

l'initiateur. 161

à des hiéroglyphes et a des signes cabalistiques ; sur la table était posée une corde tournée en rond et une épée nue à la poignée croisée. Cette arme était regardée comme le saint emblème de la religion chrétienne , et la corde indiquait le droit de juridiction criminelle et de punition capitale.

Dans l'espace se répandait le son d'une double cloche qui faisait entendre des tintements lents et mélancoliques.

Les francs-juges portaient tous de longs manteaux noirs , avec un pan rejeté sur la tète en forme de capuche ; un masque noir leur couvrait entièrement le visage , et laissait passer le regard , qui semblait plus ardent en sortant de ces ombres. Toute l'immense assemblée paraissait une seule figure colossale et sombre.

Derrière l'autel, point central de l'édifice, dans un espace vaporeusement éclairé par le reflet des flambeaux, deux bancs en lignes parallèles, et tendus de noir, servaient de siège aux grands maîtres, ceux qui occupaient des gracies supérieurs dans la société secrète , ceux qui étaient par excellence les Inspirés , ou hommes sages ', et présidaient le tribunal des liens 2.

1 Wissendem.

* Wehmegericht.

162 l'initiateur.

Dans cet enfoncement enveloppé de prestiges, ces hommes apparaissaient moins comme des êtres réels que comme des fantômes créés par la fièvre.

La vaste étendue qui précédait l'autel, et qui était comme la nef de cette église souterraine, était remplie par le nombre immense des francjuges, tous enveloppés de leurs manteaux noirs et assis sur des bancs placés en longueur pour laisser un espace vide au milieu.

A l'entrée du souterrain, et derrière les bancs des dignitaires de l'ordre, se tenaient des officiers inférieurs ou huissiers de la cour 1 portant un glaive à la main.

Le comte de Ratisbonne était assis au dernier rang des francs-juges, et à côté du vieillard qui devait lui servir d'initiateur. Celui-ci était d'abord allé faire un rapport à voix basse aux membres supérieurs, puis il était revenu prendre sa place à l'une des extrémités. Le favori de Wenceslas était profondément impressionné au tableau inattendu, majestueux et terrifiant à la fois, qui se déroulait devant lui; il attendait avec une émotion presque tremblante ce qui allait se passer dans ce monde mystérieux.

1 Schœppen.

l'initiateur. 165

Avant que la séance s'ouvrît , il se fit enten dre un chant bizarre qui lui servait de prélude.

Une voix partant du siège des grands maîtres s'élevait seule , et un chœur , dont les chantres étaient placés dans les profondeurs du souterrain où n'atteignait pas la lumière , lui répondait :

— A quel degré de sa carrière est la nuit? chantait la voix seule. Est-ce l'oiseau funèbre ou celui du matin qui chante sur les eaux ? Est-ce la lune ou l'aube qui brille dans le ciel?

Le chœur répondait :

— C'est l'ombre seule qui règne dans la nature : aucun oiseau ne veille au bord du lac; il n'y a dans l'univers qu'une voix qui résonne encore, c'est la voix qui demande justice.

— Alors que la cour s'assemble à l'orient et à l'occident. Mesureurs du bien et du mal, apportez la toise et Yéquerre, élevez l'autel funéraire, creusez la fosse, et que l'accusé tremble. Frères, étes-vous prêts?

— Sur notre vie et sur notre ame, sur la cendre des morts, nous avons obéi à nos lois et nous sommes prêts à les servir encore. Lorsque

161 l'initiateur.

le soleil abandonne la terre, qui veillera sur elle, si ce n'est nous1?

Tous les membres de rassemblée, qui s'étaient tenus debout pendant cet bymne préliminaire, reprirent leur place et la séance s'ouvrit.

1 Fragment d'un hymne des francs-juges.

ÏÏjG tribunal secret.

Nous avons dit que les principaux membres du tribunal secret occupaient des bancs rangés derrière l'autel ; mais trois d'entre eux , assis à part au centre de ce corps d'élite, paraissaient investis des premières dignités. Ils étaient le point où se réunissaient les regards et l'attention de l'assemblée.

Celui de ces trois personnages qui était placé au milieu des deux autres, le président de la société, se leva pour prendre la parole. A sa haute

taille un peu voûtée, aux cheveux blancs qui tombaient de dessous son capuchon noir, aux formes musculcuscs des membres vigoureux qui se dessinaient sous son manteau , le comte de Ratisbonne reconnut aussitôt ce vieillard qu'on avait toujours connu vieux, ce formidable centenaire aussi fort et redoutable du bras que de la pensée, cet Arnold dont l'initiateur lui avait parlé.

Arnold, ayant résolu le premier de donner une idée sociale régénératrice à ce corps qui n'exerçait que la justice pénale ; ayant voulu que cette puissance suprême, sans se borner à délivrer la Germanie de ses malfaiteurs, travaillât à apporter à sa digne et laborieuse population une destinée meilleure ; ayant ensuite mûri, développé et propagé ces principes, Arnold était parmi les francs-juges Vinlelligence suprême, Y idée personnifiée.

Les deux dignitaires qui siégeaient à ses côtés étaient des hommes d'un âge mûr, mais l'un arrivait à peine à ce terme moyen de la vie et l'autre touchait aux approches de la vieillesse.

Ce dernier, assis à la droite d'Arnold , avait été puissant dans le monde, plus puissant que nul ne pouvait le croire... Abdiquant volontairement ses droits et ses grandeurs, il avait accom-

pli là plus de grandes choses par son influence morale et les cent mille poignards dont il disposait qu'il n'en avait pu faire jadis au premier rang de la civilisation. Il représentait au sein de cette société extraordinaire le pouvoir dont elle jouissait.

Le troisième des grands juges, celui qu'on voyait à la gauche du président, avait mérité son haut grade par les services rendus à la sainte cause et les actes d'effrayante vertu auxquels l'avaient élevé sa foi ardente, sa force d'âme invincible et le sacrifice incessant de soi-même, de son repos, de son bonheur à une idée avancée , régénératrice. Mais les passions, toujours soumises et annulées dans le sein du franc-juge, n'y étaient peut-être pas éteintes, et ne lui laissaient acquérir qu'au prix du martyre sa supériorité glorieuse. Il représentait dans cette imposante agrégation le dévouement au devoir. Il était là comme l'homme chargé par Dieu de devancer l'humanité, qui souffre, pâlit, se penche, dans sa grandeur dévorante, et y succombe toujours.

Nous connaîtrons ces trois personnages en les retrouvant sous le nom qu'ils portent au grand jour.

Arnold, ayant pris la parole, rappela au tribunal les diverses et saintes missions dont il était

168 Lfc TR1BINAL SECRET.

investi et les causes particulières qui l'occupaient en ce moment.

— Plusieurs coupables, ajouta-t-il, ont été condamnés dans la séance de la dernière lune : vengeurs de l'Eternel, avez -vous fait votre devoir?

Un franc juge sortit des rangs, s'avança vers l'autel et dit :

— J'ai mis à mort un enfant de la corde'1.

— Rappelez l'accusation.

— Le haut baron Rusdal avait fait mettre en prison le père d'une jeune fille dont il était épris; et en vue même de la tour d'où le vieillard à la fenêtre regardait venir à lui son enfant, il avait enlevé la jeune fille, la posant en croupe sur son cheval, et l'emmenant dans son château pour en agira sa guise. Un mois après, le baron, dédaigneux de la fille du peuple, allait convoler à de magnifiques noces. J'étais un des invités de la fête. La nuit, je me glissai dans la chambre où Rusdal, seul , attendait sa belle épouse, et je le poignardai sur le lit nuptial , laissant mon arme dans son sein pour qu'il ne trouvât ni pleurs, ni pitié, ni vengeance.

— C'est bien ! Qu'un autre vengeur vienne rendre compte.

1 Strick-Kind , celui qui avait été condamné par le tribunal secret.

LE TRIBUNAL SECUET. 169

Un second franc-juge s'approcha et dit :

— Un riche marchand de Prague du nom de Philiston avait contracté des dettes immenses , appuyant son crédit sur la grande fortune qu'on lui supposait. Il venait de faire une vente considérable, et au lieu de satisfaire à l'honneur avec le prix des marchandises livrées, Philiston, emportant avec lui ses richesses , s'enfuyait du royaume. Je me suis attaché à ses pas, je l'ai suivi sur tous les bords de l'Elbe , jusqu'aux monts qui regardent de leur cime la Bohème et la Silésie. Je l'ai atteint sur le sommet qu'il n'avait plus qu'à redescendre pour être sur une terre étrangère. Il a trouvé la mort sur une couche de neige. J'ai repris sur lui les valeurs qu'il ravissait, pour les faire distribuer par nos agents à qui de droit; et le corps est resté pour la part des vautours.

Un troisième vengeur vint faire son rapport.

— Le minnesinger1, dit-il, avait fait des chansons contre les Invisibles , où la sainte majesté du tribunal était parodiée. Un soir qu'il les avait chantées à la fête d'un hameau , dans le canton de Miéka, au grand plaisir des villageois, il s'en revenait légèrement, gaiement, par le

1 Chanteur d'amour. On appelait ainsi les ménestrels ambulants.

170 LE TRIBUNAL SECUET.

sentier fleuri , réjoui par le vin qu'il venait de boire, et redisant encore ses refrains moqueurs. . . Je l'ai tue. Le minnesinger repose maintenant à côté de sa harpe sous les lauriers du doux pays de Miéka.

— C'est bien ! Il faut que le tribunal conserve sa force , sa terreur pour pouvoir répandre des bienfaits.

Plusieurs vengeurs vinrent encore rendre compte de leurs actes judiciaires. L'assemblée écoulait avec une édification silencieuse, tandis que le comte de Ratisbonne éprouvait un invincible effroi à entendre raconter de tels exploits de si près.

Ensuite Arnold se leva de nouveau et annonça qu'on allait passer à des affaires de plus haute importance.

— Mes frères , dit-il , le moment décisif est venu, nos principes vont se changer en œuvres, nos espérances en réalités. Wenceslas IV est reconnu incapable de gouverner l'Allemagne, et le prince choisi par Dieu, celui que la légitimité consacre, que la jeunesse couronne de sa pureté et de son éclat , s'avance déjà pour prendre la place du souverain dépossédé.

Ratisbonne bondit sur son siège , et sa main se jeta au pommeau de son épée... Un autre ap-

pelé au trône de Wenceslas! l'empire d'Allemagne bouleversé par un complot souterrain!... Mais au même moment il songea au milieu de quels hommes il se trouvait, et son inquiétude la plus pressante fut de savoir si on n'avait point remarqué son mouvement fugitif.

L'esprit des francs-juges était trop occupé ailleurs ; Arnold continuait :

— Les princes confédérés se réunissent pour usurper la Germanie et en partager l'empire. Leur ambition nous est un instrument pour renverser la domination présente et niveler la place où un autre doit s'élever. Leurs atteintes sont toutes-puissantes contre un souverain qui prend à tâche chaque jour de dépouiller la dignité suprême : elles ne pourront rien contre celui qui portera le sceau divin de force et de vertu.

— Le souverain de l'avenir s'avance , dirent en chœur les francs-juges, il va montrer aux ombres des anciens rois comment il faut régner.

— Ce sera, dit l'un des grands juges, en laissant entre nos mains des garanties de paix , de sécurité pour l'État, de noble indépendance pour tous ses membres ; ce sera en venant renverser le pouvoir arbitraire au lieu de l'exercer.

— Notre société auguste , reprit Arnold , fut fondée dans un temps barbare où il n'y avait de

loi que le droit du plus fort , où la nation était en proie a toute espèce de tyrannie féodale, et privée des moyens d'obtenir justice et satisfaction; où il fallait, pour veiller et protéger de toute part à la fois , la force invincible et éternelle de la confédération. Il y a maintenant assez longtemps que nous exerçons cette tâche, que nous rétrécissons la justice divine, descendue en notre sein, à la punition de crimes isolés. Ce n'est plus un criminel obscur qu'il fout poignarder, c'est la féodalité; plus un malheureux qu'il faut sauver de nouveaux coups, mais un peuple entier; plus un innocent qu'il faut venger, mais Dieu même outragé dans l'humanité... La chevalerie, qui faisait encore jaillir quelques éclairs d'honneur de l'acier de son épée, la chevalerie n'est plus. Il n'y a plus que le succès militaire, c'est-à-dire la joie cruelle d'un chef, achetée parle ravage d'une contrée, parla mort d'un million d'hommes. Il était temps qu'un amour fraternel de l'humanité descendit sur la terre , et Dieu l'a mis en notre sein. A nous maintenant de le répandre et de le faire triompher! à nous de mettre le sentiment national à la place de l'égoïsme ou du lien étroit des castes ! Il n'y avait eu jusqu'ici que des combattants; nous, mes frères, nous sommes des libérateurs !

LE TRIBUNAL SECRKT. 173

Des élans d'approbation, des signes de sympathie ardente interrompirent l'enthousiaste vieillard.

Il reprit d'une voix émue et profonde : — J'ai passé ma longue vie dans la retraite, couchant dans une grotte sauvage, vivant au milieu de la nature pour recevoir comme elle le rayon d'en haut. Cénobite de la pensée, j'ai usé les jours d'un siècle dans la méditation ; mon cœur s'est fondu avec mon intelligence, et tous deux m'ont dit que le monde attendait des temps meilleurs. Dix années entières j'ai parcouru l'Europe : j'ai vu partout des castels hauts etfiers dont les tours seront longtemps à crouler, et dont les fondations enracinées à la terre heurteront encore longtemps la charrue du pauvre laboureur. J'ai vu partout la tyrannie puissante , l'usurpation armée de toutes pièces pour défendre ses injustices. Mais j'ai vu aussi dans les villes et dans les campagnes, à côté de ces grandeurs oppressives , poindre l'existence du peuple qu'on n'avait pas encore aperçu, et dont tous les hommes éclairés de l'esprit divin sont appelés à soutenir l'élévation légitime. Ce peuple immense auquel on n'a pas songé , caché qu'il demeure sous les feuilles de ses bois et le chaume de ses cabanes ; ce peuple dans lequel on ne reconnaît pas l'image de Dieu,

parce que sa misère voile sa face, il commence, s'éveillant lui-même du néant, à tourner ses yeux inquiets vers le ciel ; il commence à se demander s'il n'y a pas de place pour lui dans le monde, pas d'héritage pour lui dans les sommes de bienêtre et de lumière que chaque siècle lègue en mourant. J'ai passéau milieu de lui. ..je l'ai bien observé. Nu, pauvre, dénué, enfant d'intelligence, mais grand de cœur, il relevait enfin la tète et tendait les mains vers l'avenir... Oh! j'aurais voulu pouvoir le prendre dans mes bras pour l'élever a la vie , à la liberté !

On ne voyait pas les traits du vieillard qui parlait ainsi ; mais sous le prestige que répandait autour de lui son âge extraordinaire, ses paroles ressemblaient aux arrêts du destin. Il y avait surtout quelque chose de si touchant dans sa voix, dans sa pose empreinte de douceur, que toutes les âmes en étaient émues ; la nature lui avait donné une stature grande et fière, et, par la courbure de sa taille un peu voûtée, il semblait se pencher et tendre les mains à tout ce qui souffre sur la terre.

— La religion , dit encore Arnold , s'est pervertie comme le principe social , et tout est en confusion dans ce temps de trouble et de ténèbres. L'esprit pur du christianisme , détaché du

trône pontifical, s'est retiré en nous, les voyants, les sages, et nous travaillons à le répandre sur la terre par celui qui porte au grand jour le nom de Jean Huss. Frères , tout se prépare à la fois dans ce laboratoire souterrain pour le salut du monde. Les princes régnants disaient au peuple qu'il était fait pour ramper; les prêtres lui disaient qu'il fallait souffrir et bénir la main qui frappe ; notre prêtre, à nous, lui apprendra l'espérance 5 notre prince, à nous, lui rendra ses droits. Nous aurons versé sur la terre le premier souffle d'existence morale qui doit peu à peu vivifier les élres, créer l'homme nouveau et se propager en développant toujours les nobles facul tés jusqu'au modèle glorieux du citoyen de l'avenir.

Arnold s'était relevé de toute sa hauteur, et son aspect offrait une majesté suprême en ce moment où, animé d'un amour paternel pour l'humanité, il semblait se placer en face de Dieu.

Les francs-juges, emportés par l'enthousiasme qu'il répandait autour de lui , se levèrent spontanément ; la foule fit un mouvement qui la resserrait dans le centre de l'édifice. Ceux qui se trouvèrent les plus près posèrent la main sur l'autel.

— Oui, dirent-ils, nous jurons d'accomplir

l'œuvre de regénération. Par cette croix qui nous parle du rédempteur et nous donne un Dieu pour exemple, nous le jurons. Par cette rose qui croît près de la terre pour mettre les bienfaisantes et splendiclcs richesses de la nature sous la main de tous les hommes, nous le jurons. Par ce poignard qui nous donne la force d'accomplir nos volontés suprêmes, nous le jurons. Sur notre vie et notre âme, nous le jurons !

Le comte de Ratisbonne dans son enfoncement obscur, étourdi, anéanti de tout ce qu'il entendait, croyait déjà sentir le sol trembler sous lui, voir le monde bouleversé et envahi par ces hommes noirs, par ces aigles terribles qui pressaient le globe entre leurs serres.

La séance se termina. Les dignitaires de l'ordre annoncèrent que dans la prochaine réunion on déciderait des moyens matériels a mettre en usage pour amener les résultats attendus par la souveraine corporation , que dans le reste de cette nuit on allait procéder à la réception de l'adepte qui aspirait à entrer dans le sein de la société secrète. Mais Ratisbonne, absorbé par ses terreurs, n'entendait plus rien de ce qui se disait; et quand des assistants vinrent le chercher pour le présenter au tribunal, il fut éveillé par eux en sursaut. Sa pensée retombant alors sur lui-

même , il regretta amèrement la téméraire démarche dans laquelle il s'était engagé.

Le jeune comte, la tète nue, son épée posée à ses pieds et les mains croisées sur sa poitrine , fut obligé de répéter, dans les termes les plus respectueux , la demande qu'il avait faite par écrit d'être initié aux saints mystères du tribunal.

— Vos noms, vos titres, votre âge? demanda le président.

— Jean Dolbac, comte de Ratisbonne, âgé de vingt-quatre ans, descendant de race noble1, possesseur de fiefs suzerains sur la terre de Bohême.

— Certifiez de votre vocation sincère a entrer dans l'ordre suprême, à aider et coopérer à toute chose qui en émane, et songez que votre parole sera entendue aux quatre coins du ciel et de la terre.

Le comte donna en tremblant l'assertion qu'on attendait de lui.

— Vous allez être admis à passer les premières épreuves, après quoi vous prononcerez le serment préliminaire. Comme le principal devoir

1 Le tribunal secret n'était composé que d'hommes libres ; les serfs, les paysans ne pouvaient y siéger et n'étaient pas non plus soumis à sa juridiction.

des francs-juges consiste à exécuter la vengeance céleste sur les coupables , et que la transformation déjà opérée en vous , si votre foi est véritable, doit vous faire voir sous un jour nouveau la vie et la mort, vous êtes appelé, pour premier acte d'initiation , à frapper un condamné qui , pieds et mains liés, attend le coup mortel au fond de ces voûtes.

Le jeune chevalier fit un mouvement d'effroi ; son sang se glaça dans ses veines.

— Ce condamné, ajouta le président, aura le visage couvert d'un voile ; vous ne saurez, en lui donnant la mort, si ce n'est pas un des hommes que vous avez connus , un des hôtes que vous avez reçus sous votre toit, si ce n'est pas votre ami, votre frère. Ce mystère formera votre âme au courage dont vous aurez besoin plus tard si vous êtes appelé à frapper les êtres les plus eh ers.

Ratisbonne demeurait immobile et muet dans l'horreur que lui inspirait la pensée d'un meurtre, et dans l'impossibilité d'échapper de cet antre maudit, ou de trouver des paroles pour protester contre un acte odieux.

Il se fit un mouvement général dans l'assemblée ; les lumières changèrent de face ; la grande croix et les formes pyramidales qu'elles avaient

dessinées s'effacèrent, et les torches, rangées en ligne droite, tracèrent seulement un chemin lumineux qui s'étendait jusqu'au plus profond du souterrain.

Celui des initiateurs qui avait introduit Ratisbonne dans le temple se trouvant toujours a ses côtés, le jeune seigneur voulut profiter de ce moment pour s'adresser à lui , et découvrir peutêtre quelque voie de salut : mais il crut remarquer que le vieillard le regardait avec soupçon , et ses lèvres ne purent proférer qu'une pnrole insignifiante.

— Quelle est donc,demanda-t-iI, cette colonne tronquée que je vois à gauche de l'autel?... Une hache est à côté.

— C'est le billot sur lequel tombe la tête des traîtres qui , après avoir feint un désir d'initiation pour pénétrer dans le sein du tribunal, voudraient en sortir avant d'être liés par les épreuves et le serment , afin d'aller au dehors divulguer ses secrets.

L'immobilité s'était rétablie dans l'assemblée, un cercle formidable entourait Ratisbonne.

— Donnez la robe au récipiendaire, prononça le président.

On présenta la longue enveloppe noire des francs-juges au jeune aventurier, qui reçut avec

une soumission parfaite ce vêtement sacerdotal que le parrain lui attachait.

Puis les assistants lui mirent une petite lampe d'argent dans la main gauche, un poignard dans la droite.

— Allez maintenant, a traversées souterrains, dit le président, jusqu'au cachot où vous trouverez le condamné. Marchez en ligne droite, prenant toujours pour avancer la porte qui s'ouvrira devant vous, ne tournant jamais la tête en arrière, quoi qu'il arrive, et veillant sur la lumière de votre lampe ; car les premiers devoirs du franc-juge sont de ne jamais revenir sur ses pas et de tenir toujours vivante la lumière de l'esprit.

Après ces mots, la cloche se fit entendre ; la double ligne des initiés qui portaient les flambeaux s'ouvrit et laissa, devant les pas du récipiendaire, une route tracée, au fond de laquelle on apercevait la sortie du souterrain.

ïïj'épveuve.

Le comte de Ratisbonne , dans ce moment difficile, n'était point soutenu par un de ces sentiments exaltés qui donnent des forces supérieures à celles de la nature; il n'y avait en lui nulle étincelle d'héroïsme; l'attachement à son prince l'avait jeté, il est vrai , dans une entreprise conçue avec légèreté ; mais ce dévouement même était tout égoïste et frivole : c'étaient sa fortune , ses plaisirs à lui qu'il aimait dans

182 l'épreuve.

Wenceslas, et qu'il voulait assurer en soutenant la royauté établie. Les importantes découvertes qu'il avait faites à ce sujet, en assistant à la conférence des francs-juges, s'étaient déjà effacées de son esprit au milieu de ses soucis personnels, et dans la situation singulièrement pénible et humiliante où il se trouvait engagé. La fatigue d'une longue route, la faim, la soif, qui, en affaiblissant le corps , redoublent les terreurs de l'imagination, le jetaient dans une sorte de désespoir ; et il ne lui restait de force que pour se maudire lui-même, et se souhaiter au fond de l'enfer, comme il l'avait mérité.

Dès qu'il eut fait quelques pas dans le défilé ténébreux, il entendit la porte de la caverne se refermer derrière lui , et frissonna de se trouver ainsi seul dans les entrailles de la terre, et privé de tout moyen de revenir en arrière. Il avançait d'un pas morne, et les yeux baissés, sur le sillon blanc que sa lumière jetait devant lui.

Le terrain au-dessous duquel régnaient ces cavités était d'élévation très-inégale : la montagne couvrait l'immense grotte qui servait de salle d'audience au tribunal secret; mais ensuite le sol s'abaissait : c'était un défilé qui séparait deux hauteurs. Dans cette gorge de montagnes avait existé un château fort. Rasé depuis le treizième

l'épreuve. 185

siècle, son emplacement n'était plus couvert que de verdure ; mais les basses œuvres cachées sous le sol subsistaient encore. Les cavernes creusées naturellement dans les entrailles de la montagne se continuaient donc par les caves et les cachots ' de l'ancien manoir , et des communications avaient été ouvertes entre ces divers souterrains.

Lorsque Ratisbonne eut traversé de longs défilés qui formaient la première partie de son triste chemin, il se trouva dans une caverne plus spacieuse. Le roc en formait les parois , des stalactites brillantes dessinaient des figures bizarres sur leur teinte sombre ; d'énormes racines d'arbres, traversant les anfractuosités des pierres, serpentaient noires et tortueuses sur un sol humide; quelquefois une couleuvre montrait sa spirale luisante autour du bois moussu , et plus loin des milliers de repliîes couraient sous les réseaux des souches arrondies et chevelues.

Le néophyte, traversant cette enceinte sans découvrir aucune issue , commençait à espérer que sa course solitaire était finie et qu'on lui épargnerait son horrible tâche. Mais comme il arrivait a l'extrémité de la grotte , une énorme pierre se détacha de la muraille de rocher, sans bruit, sans effort, et ouvrit un passage devant lui.

184 l'épreuve.

Dès qu'il y eut pénétré, il entendit cette issue se refermer derrière ses pas comme avait fait la première porte. Le couloir où il se trouvait était fait à main d'homme , de grosses pierres de taille. De chaque côté, à l'entrée, étaient suspendues des armures , dont le gantelet droit tenait une épée, et le gauche un flambeau renversé. Il venait de pénétrer dans les bas-fonds du château fort.

Il traversa plusieurs couloirs, tantôt élevés, tantôt d'une voûte assez basse pour qu'on ne pût y passer que courbé; de chaque côté on voyait l'entrée d'étroits cachots creusés dans l'épaisseur des murailles.

Ces corridors le conduisirent à une vaste salle qui semblait le centre où venait aboutir le réseau des affreux caveaux, et qui était sans doute destinée autrefois aux interrogatoires des malheureux prisonniers et à l'application de la torture.

Tout le luxe de la cruauté humaine, tout l'appareil de la science du bourreau était conservé dans cet antre. D'énormes chaînes pendaient de la muraille , des instruments massifs dressaient leurs dards hideux, montraient les complications ingénieuses de leurs rouages , et faisaient voir qu'il y avait eu là un génie destiné à inventoria souffrance. Des squelettes pendaient encore aux

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chaînes des murailles ; des têtes de mort conservées, des crânes nus , des ossements réduits en poussière, couvraient le sol , et indiquaient les différentes générations de suppliciés ; une odeur cadavéreuse était répandue dans l'espace ; lèvent qui glissait sous la voûte prenait le son d'un sourd gémissement.

Le jeune comte sentait la pâleur qui avait régné dans ce lieu d'épouvante se répandre sur ses traits. En regardant ces misérables restes d'êtres humains, sa poitrine s'oppressait, il éprouvait des serrements de cœur affreux... Saint témoignage de la fraternité admirable qui unit les hommes, nous ressentons réellement quelque chose des souffrances de ceux qui sont morts des siècles avant nous !

En marchant dans l'intérieur de ce cimetière, où il se trouvait confondu avec les morts, tandis que la terre qui les couvre s'étendait au-dessus de sa tête, le comte heurta du pied un rude obstacle. C'était la margelle d'un puits qui se trouvait au ras de terre devant ses pas. On en per* çait ainsi dans toutes les prisons pour faire disparaître ceux dont la mort ne devait laisser aucune trace dans le cas où le château serait conquis et fouillé jusqu'en ses fondements.

Les autres suppliciés avaient laissé leurs osse-

186 l'épreuve.

ments dans le cachot et on pouvait les compter... mais ceux qui avaient péri dans ce gouffre couvert d'ombre sans qu'on dût jamais connaître leur sort ni les venger, on n'en pouvait connaître le nombre !

Le comte avait hâte de sortir de ce lieu d'horreur ; il traversa rapidement son étendue. Cependant, arrivé à l'autre extrémité, il ne vit aucune trace de porte, aucun mouvement ne se fit dans la muraille, qu'il heurtait en vain du manche de son poignard. Il lui en coûtait de parcourir une seconde fois cet épouvantable ossuaire pour revenir sur ses pas; pourtant il se décida à regagner la voûte par laquelle il était entré; mais cette issue était maintenant fermée par une porte bardée de fer et inébranlable comme le roc.

Une affreuse pensée se présentait : le jeune homme crut que les juges avaient eu soupçon de sa félonie, et voulaient le laisser mourir oublié dans cet antre de la terre, où tant de malheureux avaient fini ainsi ; il se vit déjà couché pour l'éternité près des squelettes informes !

Dans un mouvement de désespoir, il tomba à genoux et jeta vers Dieu un cri de détresse.

En ce moment, une porte qu'il n'avait pas aperçue, parce que son bois noirci se confondait

l/ÉPitEUVE. 187

avec la teinte de la muraille, s'ouvrit devant lui. II se précipita dans cette issue.

Elle était ouverte à peu de distance de la porte d'entrée et donnait au pied d'un escalier tortueux.

Le pauvre aventurier, en montant ses degrés, s'attendaitsans cesseà quelque affreux spectacle. . . Cependant il sentit un air plus pur passer sur son front, et en s'élevant davantage, il aperçut au-dessus de sa tête une clarté bien faible, bien étroite encore, mais qui venait du ciel dans une nuit limpide.

En abordant sur le sol, il se trouva dans l'ancien emplacement du château , au-dessus de l'affreuse salle des tortures qu'il venait de parcourir.

Le tableau le plus inattendu frappa ses regards.

C'était dans la gorge des montagnes. Une atmosphère blanche, vaporeuse, légèrement argentée par la lune dans tout son éclat, baignait un espace de terrain offrant la plus radieuse image du printemps , du printemps dans toute sa beauté. Un champ de roses en pleine fleur et d'une fraîcheur délicieuse en remplissait l'étendue. Les arbustes, dans la demi-lueur qui les éclairait, avaient une teinte uniformément grise

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et paraissaient légers comme des ombres, tandis que leurs fleurs se détachaient en nuance plus claire. Ces gracieux arbrisseaux se groupaient en bouquets, s'étendaient en ligne onduleuse ou montaient en spirale, et se jetaient de l'un à l'autre, comme dans une caresse fraternelle, leurs branches souples et parfumées.

L'air était d'une fraîcheur vivifiante, le sol revêtu d'épais gazon.

Au milieu de l'enclos , un petit lac , entouré de verdure, déroulait sous les rayons de la lune un reseau tissu de mille étincelles. Autour de ce bassin , et dans les fourrés de feuillage , des oiseux chantaient en notes filées , à peine perceptibles, et dont la mélodie voilée s'harmonisait à la vague et enchanteresse douceur du tableau.

Ce lieu était encadré par des montagnes nues, des roches hérissées , des arbres morts qui faisaient mieux ressortir sa magique beauté.

Le comte de Ratisbonne , se croyant sauvé , goûtait un moment d'indicible bonheur.

Après avoir lait quelques pas dans ce jardin miraculeux, il vit deux initiés du tribunal occupés à en cultiver les arbustes. Ils portaient comme leurs frères la robe noire et mystérieuse qui cachait entièrement la taille et les traits; mais ils étaient jeunes tous deux, à en juger par

l'épreuve. 189

l'élégance de leur stature et la souplesse de leurs mouvements. L'un, penché sur le sol, tenait un instrument aratoire avec lequel il remuait la terre au pied des rosiers : l'autre , étendant les bras au sommet des arbustes, relevait en festons leurs tiges entraînées par le poids des fleurs.

Leur conversation idéale, comme tout le reste dans ce séjour, était composée de sentences philosophiques qu'ils se renvoyaient de l'un à l'autre.

Ils tournèrent la tête vers le nouveau venu et le regardèrent un instant, mais sans rien déranger de leur attitude, ni interrompre leur entretien, dont la poésie prenait un charme extrême en passant par leurs voix profondes et harmonieuses.

— Travaillons la terre, disaient-ils, à la place où s'élevaient les tours du despotisme impie, afin que la végétation couvre leurs racines, et enfonce leur souvenir plus avant dans la terre.

— Au-dessus des cachots où succombèrent tant de victimes, que chaque jour fasse éclore des roses ! que la création y paraisse sous sa forme la plus séduisante, pour dire à la nature : Crée encore ! épanche sur les hommes le boaheur avec tes trésors !

— Cultivons le sol qui doit nourrir un jour

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toutes les créatures appelées au partage , car le Dieu paternel bénit toute œuvre de bonté.

— Servons Dieu jusqu'à ce que les hommes soient devenus assez grands pour être Dieu euxmêmes.

A quelques pas de ces jeunes adeptes, et à l'entrée d'une grotte entourée de fleurs, était suspendue une harpe éolienne, dont les cordes frémissantes répondaient par une ineffable mélodie à chaque verset des prophètes1.

Le comte de Ratisbonne avait traversé lentement cet Eden enchanteur, et il espérait s'y arrêter encore, quand, arrivé sur ses limites, il vit un bloc de granit, appartenant aux rochers sourcilleux qui bordaient le jardin , se détacher silencieusement et lui montrer une sombre profondeur.

Il se retourna et voulut adresser la parole aux gracieux cultivateurs ; mais eux, au lieu de lui répondre, montrèrent d'un geste impératif l'entrée du souterrain.

Ratisbonne était brave au fond de l'âme ; un moment d'air pur et de cessation d'angoisses avait suffi pour le rappeler à lui-même; il ne

1 Dans certaines parties de la Bohême, il se trouve des lacs d'eau chaude dont les favorables émanations entretiennent toute Tannée sur leurs bords une belle végétation.

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voulut pas avoir l'air de trembler devant ceux qu'il venait d'entendre, et s'enfonça résolument dans les entrailles de la terre.

L'escalier qu'il suivait devenait déplus en plus difficile, les marches rompues tournaient sous ses pas, et il fut souvent près d'aller se briser la tête contre la muraille. Il arriva dans des couloirs abaissés, tortueux, semblables à ceux qu'il avait déjà parcourus ; les mêmes traces de la barbarie féroce s'y retrouvaient ; on rencontrait à chaque pas des cachots formés dans la maçonnerie du mur, tombeaux surchargés de cent pieds de pierre, que les cris les plus désespérés des êtres enterrés vivants ne pouvaient jamais percer. Le malheureux aventurier, répétant toujours comme sur les grains d'un rosaire les malédictions qu'il se donnait à lui-même pour sa folle entreprise, se demandait quand finirait enfin cette course souterraine qu'il semblait ne pouvoir poursuivre encore sans tomber brisé de lassitude et d'effroi. Cependant il redoutait plus que jamais d'arriver au terme ; l'épouvantable action qu'il avait à commettre à la fin de ce sinistre voyage lui faisait désirer de succomber à la peine avant de l'atteindre.

Une fois, après avoir traversé un souterrain étroit et profond , le chevalier errant s'arrêta

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tout à coup ; il venait de rencontrer sous ses pas un puits à fleur de terre semblable à celui qui se trouvait au milieu de la salle de torture. La lampe d'argent que Ratisbonne, suivant Tordre des statuts, avait toujours conservée allumée, approchée de l'orifice , montra approximativement la profondeur de cet abîme.

Deux arcs-boutants de la muraille, qui avançaient jusqu'au bord du puits, empêchaient absolument de passer de l'un ou l'autre côté, et le comte songeait déjà, malgré la défense qui lui en était faite, à revenir sur ses pas, lorsqu'une porte s'ouvrit en face de lui , de l'autre côté du gouffre, et le rappela à son terrible devoir.

Il se disait cependant qu'on ne pouvait lui demander l'impossible et le forcer à marcher encore quand le sol manquait sous ses pas... Il balançait dans une horrible perplexité, seul dans cette affreuse nuit, n'ayant personne à qui adresser une parole, une prière, et pourtant conduit par une volonté implacable, entouré d'êtres invisibles qui fuyaient silencieusement son passage et semblaient répéter sans cesse qu'il fallait obéir ou être reconnu pour traître et mourir comme tel.

/Tandis qu'il était livré à ces angoisses, un son, qu'il entendit après un si long espace de silence, le fit frissonner jusqu'au fond de l'àme. C'était

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la cloche qui avait marqué sa sortie de l'enceinte du tribunal. Elle résonnait dans le souterrain , dont la porte venait de s'ouvrir comme pour appeler le néophyte en avant. Ses tintements, d'abord faibles et lents , devinrent plus forts et plus pressés a mesure que le comte balançait , comme pour hâter sa résolution , et s'élevèrent enfin avec tant de violence qu'ils semblaient commander impérieusement et menacer.

Ratisbonne comprit bien qu'on lui ordonnait de franchir tout simplement ce gouffre et de continuer son chemin. Saisi d'une impatience fiévreuse , résolu à tout pour en finir avec cet enfer, il se décida à tenter le pas difficile.

Il se retira de quelques pas en arrière, prit son élan, et s'éîança au-dessus du puits.

Mais son pied, qui touchait à l'autre bord, manquant de quelques lignes à peine le point d'appui , glissa sur la pierre homicide... le malheureux jeune homme se sentit repoussé en arrière... il commença un signe de croix... recommanda son âme h Dieu et tomba dans l'abîme.

Au bout de quelques instants dont il ignora la durée, le comte, évanoui dans sa chute, rouvrit les yeux. Etonné de vivre encore, il essaya' de se mouvoir et se sentit seulement froissé et meurtri. Sa lampe était tombée de sa main, mais i. 47

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comme le souterrain, dont la porte ouvrait sur le puits, était éclairé, une faible lueur venait jusqu'à lui. Il se vit avec une extrême surprise à deux pieds à peine du niveau du sol ; il avait été soutenu en l'air, ou le gouffre s'était refermé sous lui par magie ; de même son poignard de franc-juge , qu'il avait dû laisser échapper en tombant, se trouvait dans sa main.

Ce qu'il sentait le plus vivement alors était la honte de la posture on ne peut moins noble et digne dans laquelle sa chute l'avait disposé. Il se hâta de se relever, et franchissant facilement le bord du puits, il pénétra dans ce formidable souterrain où un destin irrésistible l'appelait.

Dès qu'il fut là, son sang se glaça d'effroi dans ses veines.

Ce lieu offrait l'appareil funèbre le plus lugubre , et c'était là enfin que se trouvait le condamné.

Au pied d'un pilier qui s'élevait au centre du cachot et s'attachait à la clef de la voûte, le malheureux était étendu sur la terre , mais le haut du corps fortement lié à la colonne ; ses pieds et ses mains étaient enchaînés, son visage voilé de noir; sa poitrine, couverte d'une simple toile, se présentait au coup mortel.

Un grand drap noir, marqué d'une croix

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blanche, suspendu au-dessus de sa tète, planait déjà sur lui, tout prêt à couvrir son corps quand il ne serait plus; à ses côtés était une pierre préparée, puis un christ et une coupe d'eau bénite où trempait un rameau. Une lampe sépulcrale éclairait ce sombre tableau ; la cloche faisait entendre alors le glas funèbre.

La transformation ne s'était point opérée chez le comte de Ratisbonne , qui avait fort inutilement revêtu la robe noire ; la lumière d'en haut, que d'ailleurs il n'invoquait guère , ne l'avait point initié aux mystères de la justice suprême : le jeune seigneur, en pleine fleur de loyauté et de chevalerie, ne pouvait tout d'un coup devenir assassin. A la vue de la victime , la pitié se joignant au sentiment d'horreur, il était moins disposé que jamais à prendre au sérieux son rôle de bourreau.

Le condamné exhalait des soupirs déchirants, les formes de son corps révélaient la jeunesse , mais son visage était couvert d'un voile impénétrable. Ratisbonne se souvint alors de ce que lui avait dit le président : Vous ne saurez si celui que vous frappez n'est point votre ami, votre frère !.. . Il s'écria avec emportement :

- — Sur mon âme, je ne veux pas tuer cet homme !

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Et rompant court à toutes les lois suprêmes, il s'en retournait sur ses pas...

Mais là, devant lui, vers la porte qu'il allait atteindre, une vision horrible lui barrait le passage, et la terreur seule l'eût bien empêché de faire un pas de plus.

Deux êtres sans nom se dressaient devant lui. Ils avaient un corps gigantesque, couvert de l'éternelle robe noire des francs-juges ; leur pose droite était celle des vivants, et leur capuchon entr'ouvert laissait voir, à la clarté de la lampe funèbre, des tètes de mort. Les glaives étincelants qu'ils tenaient à la main se croisaient devant la sortie du souterrain , et à l'approche de Ratisbonne se tournèrent lentement sur son sein.

Toutes les forces du comte étaient brisées... Il se reculait en chancelant ; la sueur froide baignait son visage; l'épouvante égarait sa raison.

Ces épées levées sur lui, lui rappelaient que, dans cet antre maudit, celui qui refusait l'épreuve était mis a mort.

Eperdu, anéanti, l'amour de la vie parlait encore en lui; son esprit troublé lui balbutiait qu'il fallait céder a la nécessité... que s'il refusait de tuer le condamné, il ne mourrait pas moins sous les coups d'un autre, et que sa vie,

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à lui, serait livrée de plus à ces monstres.

Il s'avança précipitamment vers le pilier où était attaché le patient, leva son arme, puis s'arrêta et balança encore... Mais le pas des spectres se fit entendre derrière lui... Alors il détourna la tête... et plongea son poignard dans la poitrine nue qui s'offrait à lui.

Un cri de mort résonna sous la voûte... Le comte sentit sur ses mains l'humidité tiède du sang... Il vit le corps de la victime se rouler sur la terre, puis s'arrêter dans l'immobilité éternelle.

La lampe s'éteignit, une nuit profonde se répandit dans le cachot... Le comte fut un moment privé de sa raison, incapable de rien sentir, de rien entendre.

Quand il revint à la connaissance de sa situation, éveillé par un vent froid qui soulevait ses cheveux et frappait son visage, il était au milieu de l'assemblée imposante et innombrable des francs-juges , mais sous la voûte du ciel , dans la vaste clairière d'une forêt, où quatre routes se croisaient. La foule des initiés se répandait sous le dôme des arbres , et, dans le plus profond lointain où l'œil pouvait s'étendre, faisait briller des flambeaux aussi nombreux que les feuilles des bois.

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Les dignitaires de Tordre étaient rangés au centre de la clairière. De chaque côté des chœurs chantaient, d'un ton grave et inspiré par leur sainte croyance, des hymnes de foi et d'espérance, qui se mêlaient au vent impétueux et semblaient devoir aller avec lui jusqu'aux limites du monde.

Le comte de Ratisbonne, ayant rempli les conditions des premières épreuves *, fut appelé à prêter serment entre les mains des grands juges.

Le parrain de l'adepte l'amena par la main au centre de l'imposant tribunal.

— Nous sommes venus dans cette forêt, au sein de la nature, pour recevoir ton serment, dit le président à l'adepte, car tes paroles doivent aller aux quatre coins du ciel, ton vœu de fidélité doit monter plus haut que les nuages, être plus profondément enraciné que les montagnes.

Un cercle d'initiés, semblables à des ombres, entoura le récipiendaire et secoua sur sa tête la

1 II est inuliie d'expliquer les moyens mis en usage pour que, dans ces sortes d'épreuves, le néophyte ne courût aucun danger, et que les meurtres qu'il pensait commettre ne fussent qu'imaginaires. Ces cérémonies s'étant perpétuées dans les sociétés de francs-maçons, tout le monde en connaît aujourd'hui les secrets.

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lumière des torches, qui l'enveloppa de gerbes d'étincelles. On découvrit son bras droit, on lui posa la main sur les symboles réunis du Christ et de Tépée, et on lui fit prêter un serment dont voici les paroles sacramentelles :

« Je jure par le Christ, sur mon honneur et sur mon âme, de vénérer, servir et maintenir toutes les lois émanant du saint tribunal, de me dévouer jusqu'à la mort à cette sainte association, d'en exécuter les ordres aveuglément, avec fidélité et courage, de ne reconnaître aucune autorité de la terre au-dessus de la sienne.

« Je jure de défendre les doctrines et institutions des francs-juges contre toute puissance humaine, contre l'air, le feu et l'eau, contre tout ce que le soleil éclaire, contre tout ce que la nuit cache dans ses ombres.

« Je jure de dénoncer au saint tribunal tout ce qui, d'après ses lois, mérite remontrance ou châtiment; de ne dérober ce que je pourrai apprendre des fautes des hommes, ni par amour, ni par amitié, ni par aucune affection de famille, ni pour or, ni pour argent, ni pour dignité ou privilège quelconque ;

« De ne jamais trahir la volonté du tribunal pour sauver l'accusé, de ne point révéler à celui que poursuit le vengeur le danger dont il est

200 l'épreuve.

menacé, de ne le lui faire connaître ni par parole, ni par écrit, ni par peinture, sculpture ou emblème ;

« De n'accorder à aucun condamné ni feu, ni nourriture, ni vêtement, ni asile, quand même mon père mourant me demanderait un morceau de pain, quand même mon frère tomberait de froid sur le seuil de ma porte.

« Si je manque à cette loi, je me reconnais coupable moi-même du crime que j'aurai dérobé à la justice suprême ; je consens a subir la peine de mort qui y est attachée, à prendre la place du coupable que j'aurais sauvé.

« Je jure de porter toujours amour et respect au saint tribunal, dans mes actions, mes paroles et les plus secrètes pensées de mon âme. »

Ce serment prononcé, les assistants apportèrent au néophyte du vin dans une coupe de bois et un morceau de pain, pour représenter le grand mystère de la cène, pour signifier qu'il devait manger, c'est-à-dire vivre avec la société dans laquelle il venait d'entrer, et lui être incorporé.

Le président annonça au néophyte qu'il était reçu au premier grade dans la société des francsjuges.

A peine eiit-il prononcé ces paroles, qu'un

l'épreuve. 201

sifflement aigu se fit entendre dans toute l'étendue de la forêt ; et toutes les lumières s'éteignirent en même temps.

Le comte de Ratisbonne, accablé de tant de fatigues et de commotions successives, s'assit au pied d'un arbre et s'affaissa sur lui-même. Il demeura ainsi quelques instants, et le jour se leva.

ïl se vit seul alors dans l'étendue de la forêt et se mit à marcher au hasard : mais il atteignit bientôt heureusement la lisière du bois, et là il retrouva son cheval qui lui avait été amené.

En ce moment où il se retrouvait en possession de la campagne, de la lumière du ciel, ii se sentait revenir à lui-même; la vie réelle le pénétrait ; elle repoussait en arrière les événements de la nuit qui venait de s'écouler, et leur donnait déjà le vague d'un songe.

Ce fut alors seulement que Ratisbonne , échappé à des émotions poignantes, sentit toute la valeur des secrets qu'il avait découverts dans l'enceinte du tribunal suprême, des projets qui avaient été révélés devant lui, et dont la connaissance hâtive pouvait sauver son maître. 11 chevaucha alors légèrement, courageusement à travers la campagne pour aller rejoindre la capitale de la Bohême.

SJn coup de tête.

Le couvent de Saint Bruneau , depuis le jour de la défaite de l'empereur, est resté fermé sous ses sombres massifs de mélèzes, et repose calme et silencieux dans son triomphe austère. C'est dans ces lieux, où nous avons laissé prisonniers les plus fidèles sujets de Wenceslas, qu'il nous faut maintenant revenir.

Les officiers du prince sont enfermés dans un corps de logis situé au fond de l'édifice religieux, et adossé à la montagne qui le couronne. En

face de cette aile de bâtiment, un pavillon séparé est occupé par les femmes de la suite de l'impératrice. Ces deux parties du monastère, momentanément érigées en prison, sont garnies de gril les et de sentinelles.

Entre ces deux bâtiments règne un étroit verger, qui longe d'un côté le pied de la montagne, où il est bordé par un mur à hauteur d'appui ; de l'autre, le cloître, dont il est séparé par un buisson d'arbustes fruitiers. L'automne a dépouillé les arbres du verger de leurs feuilles : cependant il reste encore à l'une des extrémités de l'enclos une ruche d'abeilles , qui tournoient autour des branches dégarnies, où elles aspirent les derniers rayons du soleil, et le suc des fruits tardifs de l'année encore attachés à leur tige.

Treize jours se sont écoulés depuis le combat singulier qui se termina par l'arrestation de l'empereur.

Il est nuit et les brumes de novembre rendent l'obscurité complète. Déjà depuis longtemps la cloche du coucher a rappelé les moines dans leurs cellules, et toutes les lumières se sont éteintes aux vitraux du monastère.

Un jeune homme , au mépris de cet ordre général de retraite, se promène en long et en large dans l'enceinte obscure du verger , avec

des mouvements répétés d'agitation et d'impatience.

Dix heures viennent de sonner. Une fenêtre du pavillon habité par les dames d'honneur de l'impératrice s'ouvre sans bruit, et une forme blanche s'avance sur le balcon de pierre qui donne du côté de la montagne : avec la légèreté d'une ombre , elle s'élève sur la balustrade, se prend au rameau courbé d'un mélèze qui règne devant le pavillon et descend sur le mur d'appui du verger.

Le jeune homme qui errait dans les ombres s'élance de ce côté , monte sur un appui qui se trouve h moitiédumur, prend la figure aérienne dans ses bras et la dépose doucement sur le gazon ; le tout avec une adresse et une rapidité qui montrent l'habitude de cette évolution.

— Vous êtes venue bien tard ce soir, Lénore, dit la voix émue et encore inquiète d'Edgard.

— Cela vous est facile à dire , à vous , seigneur, qui êtes prisonnier pour la forme et n'avez un geôlier que pour vous ouvrir la porte quand il vous plaît de sortir...

— C'est vrai.

— Mais moi qui suis enfermée par tant de grilles, de verrous! il me faut prendre le chemin de la fenêtre, qui est toujours un peu plus long.

— Et vous exposer!..,

— Sans compter que la grande maîtresse nous fait rester près d'elle jusqu'à dix heures, parce que, fidèle au respect de sa souveraine, elle ne veut pas que nous nous endormions dans notre prison avant l'heure où notre pauvre princesse va se mettre au lit dans la sienne.

— C'est vrai , encore une fois !... mais en ne vous voyant pas venir, je crains toujours!...

— Ah ! mon Dieu , dit Lénore rappelée à la réflexion, il ne s'agit plus de craintes maintenant, mais de douleurs bien réelles.

— Vous me faites trembler!

— Voyons, vous m'avez écrit ce matin... que me disiez-vous ?

— Ce que je vous disais , bon Dieu !... Vous n'avez donc pas trouvé ma lettre ?

— Non... dites-moi vite... que renfermaitelle?

— Mais des nouvelles très-importantes de ma correspondance avec l'empereur.

— Ah ! mon Dieu...

— Ce bon gardien qui s'est pris de tendresse extrême pour moi , et son frère, qui fait partie des gardes du château de Prague, où sont enfermés nos souverains , transmettent les lettres d'une manière très-active... Depuis la nuit où je

vous ai vue ici, j'ai écrit à Son Altesse Wenceslas et j'ai reçu sa réponse.. .

— Vous avez fait part au prince de notre projet pour sa délivrance... mais de quelle manière ?

— De la manière la plus explicite... Je lui ai exposé tout notre plan, tel que le voici : « Nous évader tous deux un beau soir de ce couvent , arriver à Prague, conduire un bateau sur la rivière jusqu'à l'endroit où le pied des murs du château baigne dans la Muldaw, donner le signal sous les fenêtres de l'appartement de l'empereur, recevoir les princes descendus avec des échelles de corde dans nos barques, et voguer bravement au large et en liberté.

— Et l'empereur vous a répondu?

— Il approuve notre dessein ; il fixe la nuit de l'évasion et choisit l'heure où le soldat qui nous est gagné monte la garde à sa porte.

— Eh bien! tout cela est renversé.

— Oh! mon Dieu !

— Vous me rapportiez ces dispositions?

— Ma lettre contenait une copie de celle que j'avais adressée à l'empereur ainsi que sa réponse.

— Celte lettre qui dévoilait tous nos secrets , qui renfermait notre espoir le plus cher !...

— Cette lettre...?

— Elle est entre les mains des pères du couvent.

— Est-il possible !

— Ce matin, dit Lénorc avec un profond soupir, en attendant l'heure où il nous est permis de descendre pour la promenade , et où je puis m'emparer de votre correspondance, j'étais à la fenêtre de la chambre de la grande maîtresse , qui donne sur ce verger. Je regardais déjà avec un œii d'envie la ruche à miel où nous cachions tour à. tour nos lettres , avec l'espoir que les aiguillons des abeilles les garderaient contre toute main indiscrète...

— Et enfin?

— Le père Saint- Augustin traversait le verger... Je l'ai vu s'arrêter tout à coup devant la ruche, et faire un mouvement de surprise... Un coin du papier passait certainement, et se laissait apercevoir dans les cases de miel... carie père chartreux tendant les doigts et les retirant tour à tour, par crainte de piqûres , a fini par saisir la lettre que je lui ai vu enfermer dans sa robe.

— Oh î malheur !

— Je suis descendue une minute après... mais le mal était fait.

— Et irréparable !

Lénore secoua tristement la tète.

— Nous étions si près du succès ! s'écria le page en frappant du pied.

— Maintenant, on va nous garder à vue, renforcer notre prison pour nous apprendre à rester en repos.

— Et de plus, avertir le gouverneur du château de Prague de se méfier de la rivière et de ses bateaux.

Les deux jeunes gens demeurèrent dans un silence accablé.

Ainsi, depuis le temps de leur captivité, Edgard par dévouement à la royauté , Lénore par attachement à sa douce souveraine, n'avaient songé qu'au moyen d'amener la délivrance des illustres prisonniers. Edgard avait séduit le soldat qui de neuf à onze heures du soir était de service dans sa prison, non par de l'argent , — le page de l'empereur détrôné ne possédait pas une obole, — mais par la valeur que naguère il avait montrée dans le combat , et ensuite par l'ardeur mélancolique, la douceur ineffable de son charmant visage, toujours tourné du fond de sa prison vers l'espace où les oiseaux planaient en liberté. L'homme d'armes laissait donc parfois son prisonnier se rendre pendant la nuit au verger,

où Lénore descendait aussi au péril de sa vie ; et les deux jeunes gens avaient passé le temps de leurs rendez-vous à organiser une contre-révolution en toute règle.

La situation exceptionnelle où se trouvait Lénorc , menacée par le tribunal secret , et par suite Edgard , qui avait juré de partager son sort, n'avait point le pouvoir de les absorber dans ses terreurs. Ce danger exaltait leur imagination ; la nécessité de voir la mort toujours présente et d'en braver la pensée leur donnait à leurs propres yeux un relief d'héroïsme , dont l'orgueil dérobait la tristesse.

Un soir, depuis son arrestation , Lénore avait trouvé dans sa chambre un second avertissement des francs-juges , qui la citaient de nouveau à leur tribunal ; ils lui assignaient un endroit où elle devait se rendre, pour être conduite devant eux, et fixaient la nuit du 15 novembre comme le dernier terme pour comparaître ou être condamnée par son absence. La jeune fille avait senti encore l'impression de glace que portait avec lui ce papier marqué d'une croix fatale!... Elle frémissait en pensant qu'en effet les invisibles étaient partout, qu'ils avaient pu pénétrer dans la retraite d'un couvent , dans l'intérieur d'une prison, et se disait que quand elle serait

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condamnée, il était trop vrai que nul asile ne pourrait la soustraire à son sort... Elle ne devait pas compter sur sa captivité pour la soustraire à l'obligation de répondre à l'appel du tribunal , sachant bien que tout était soumis aux francsjuges, que les autorités de la maison lui permettraient de sortir pour satisfaire à leurs ordres, et elle se disposait à obéir.

Dans ces entretiens nocturnes avec Edgard , Lénore ne lui avait point parlé de cette approche rapide du danger. Elle ne voulait pas que lé jeune page la suivît dans le sanctuaire de cette justice terrible, qu'il embrassât sa cause par des paroles, peut-être par son épée, et fût jugé avec elle. Elle avait accepté le sacrifice du noble jeune homme , mais ne voulait pas que ce sacrifice s'accomplît... L'amour est par lui-même un si grand bien que, dans les dévouements qu'on inspire , c'est la pensée d'être aimée jusqu'à la mort qu'on recueille avec délices : le reste n'est rien ; si Dieu ne se contente pas de bonnes intentions, le cœur est plus facile , et en fait son souverain bonheur. . .

La jeune accusée se sentait bien le courage de paraître seule devant ses juges; elle leur parlerait sans fléchir, sans trembler, et , satisfaite ainsi, pourrait mourir... Cette enfant du peu-

pic, jetée dans une situation cruelle, mêlée aux revers des grands dans un Etat bouleversé, était revêtue des forces nécessaires pour soutenir ces combats. L'énergie, l'espérance , la confiance en Dieu, étaient lissucs autour de son sein par la nature... La jeune fille, comme les chevaliers de la terre-sainte, portait toujours sa cuirasse d'or.

Les deux prisonniers du couvent n'avaient donc point été jusque-là abattus de leur situation présente, ni des menaces de l'avenir. La légèreté même de la jeunesse, sa gaieté, ses bonheurs sans cause, ne les avaient pas abandonnés. Souvent, au milieu des graves intérêts qui les occupaient, au milieu des troubles d'un amour passionné de la part d'Edgard , tendre et reconnaissant du côté de Lénore, lorsqu'ils étaient clandestinement réunis la nuit, et à leur grand péril, dans le verger du monastère, le page trouvait un plaisir indicible à voler les poires des révérends pères, et Lénore partageait gaiement avec lui les fruits qui annoncent la fin de l'année... tout en pensant que son existence était peut-être au même déclin.

Mais ce soir-là , accablés de leur funeste déconvenue, ils parcouraient l'enclos à pas lents et la tête baissée. Depuis quelques instants , ils ne trouvaient pas un seul mot d'espoir pour inter-

LIY COUP liE TÊTE. 215

rompre leur silence taciturne ; dans le découragement et l'impatience, ils ne savaient plus que jeter au vent quelques impétueuses exclamations, et casser la tête des branches d'arbres qui se trouvaient devant leurs pas.

Ce mouvement machinal les conduisit dans la partie du verger qui touchait au couvent, et qui avait là une palissade de framboisiers étendue devant le cloître. Ils aperçurent alors une faible lumière au fond des arceaux, et des robes blanches de chartreux qui se détachaient dans l'ombre.

L'heure de la retraite était passée depuis long temps ; mais comme la règle obligeait les moines de Saint-Bruneau à se relever la nuit pour prier, il n'était pas étonnant de voir quelques-uns d'entre eux traverser le cloître.

Les jeunes gens, craignant de faire entendre le bruit de leurs pas en s'éloignant , se pressèrent contre la haie dépouillée de feuilles, mais assez épaisse de ronces pour les dérober k la vue. Cependant , comme la laine blanche que portaient les religieux les avait fait apercevoir de quelque distance, Edgard craignit que la nuance claire de Lénore ne les trahît aussi dans la nuit; il enveloppa la jeune fille de son manteau brun et la serra contre son sein.

Les deux frères chartreux approchaient, et

l'ouïe fine de Lénore avait déjà saisi quelquesunes de leurs paroles.

— Écoutons, écoutons ! dit vivement la jeune fille en serrant le bras d'Edgard ; on parle de nous!

Les pères du couvent étaient alors sous une arcade voisine; le page reconnut la voix du moine au chapelet d'or ; puis on entendit le religieux qui disait en ce moment :

— Certainement, frère Saint-Augustin, vous avez bien fait de me remettre cette lettre ; mais, en vérité, je ne crois pas qu'il faille sévir bien rudement contre ces conspirateurs de vingt ans.

— Hein ! qu'ils aient vingt ans ou davantage, le mal n'en serait pas moins fait! dit le frère Saint-Augustin. Us sont sur le point de détruire, par un beau zèle, le premier acte d'une révolution devenue indispensable.

— Laissons ces enfants se dévouer à leur croyance... Us sont dans l'âge où l'on met toute l'ardeur de son ame aux vertus de convention, aux préjugés de naissance, n'ayant pas encore eu le temps de se méfier d'un principe établi, et d'y apporter l'examen. Ils ne voient rien de plus beau que le dévouement aveugle à son prince.

— Et ce sont des idées très-dangereuses dans de semblables têtes !

— Il faut commencer par là. On apporte une

foi naïve et sainte à la royauté absolue, parce qu'on Ta entendu proclamer par ses pères comme le salut du monde. Une fois que l'âme s'est éprise de la grandeur et de la beauté morales, même au milieu de l'erreur, elle est prête à soutenir avec force et constance les véritables lois de justice que le temps et la raison viennent lui révéler... C'est la route commune des êtres les plus élevés... Il faut être sujets enthousiastes des rois avant de devenir dignes défenseurs des peuples.

— Sans doute, sans doute, reprit l'autre interlocuteur, tout cela serait bel et bon si les jeunes gens ne faisaient du royalisme qu'en imagination, si la petite fille priait le ciel pour les vaincus, et si le bambin de page chantait son Dieu, son roi, sa dame... Mais ils veulent enlever l'empereur dans un bateau conduit sous sa fenêtre... rien que cela !

— Wenceslas est fort lourd, répondit le premier moine en souriant, et avec un tel fardeau, les jeunes libérateurs auront peine à conduire leur barque a bon port.

— Ne vous y fiez pas, mon père, ce petit Edgard est courageux comme un lion !

- Oh ! tant mieux ! s'écria le moine au chapelet d'or.

216 rw COUP I)E TÊTE.

Et sa voix vibra d'une profonde émotion.

Edgard tressaillit de bonheur à cette exclamation. Quel orgueil pour lui de voir que ceux dont il s'était montré l'ennemi admiraient sa bravoure ! Et puis la voix de ce religieux , qui avait sans doute le pouvoir d'impressionner vivement, quoique d'une manière différente, ceux qui l'entendaient, pénétrait avec une douceur extrême jusqu'au fond de son âme... Dans une satisfaction inexplicable, le page pressait vivement Lénore sur son cœur.

Le moine cependant se remit, et dit d'un accent plus grave :

— Soyez assuré, mon frère, que ces jeunes gens ne réussiront pas dans leur projet.

— Ne réussiront pas, bon Dieu ! s'écria l'autre religieux , vous voulez donc le leur laisser entreprendre?...

— Oui. Cette lettre n'est connue que de nous deux dans la communauté. Je vous prie , et s'il le faut je vous enjoins , de garder là-dessus un silence absolu.

Edgard avait remarqué depuis le jour de son arrivée au couvent que le moine au chapelet d'or, quoiqu'il n'eût aucun grade ostensible dans l'ordre des chartreux , paraissait cependant y exercer une grande autorité.

tJN COUP DE tête; 217

Le père Saint -Augustin reprit en murmurant :

— Ils sortiront donc de cette prison où nous sommes chargés par les princes de les retenir , au vu et au su de deux de leurs gardiens, et à la barbe de tous les autres?

— Je n'y vois pas grand mal, répondit son interlocuteur. Je vous le répète, le château où un empereur est retenu prisonnier doit être sous une assez bonne garde pour que deux enfants ne puissent en forcer ni les portes ni les fenêtres.

— Mais enfin , s'ils y parvenaient ?

— Ce serait peut-être un bien. Le souverain serait moins respectable en faite qu'en prison , et alors la raison d'État...

Les deux religieux s'éloignaient après s'être arrêtés un instant dans l'animation de leur colloque, et il fut impossible d'entendre le reste de la phrase.

Étourdis, stupéfaits de ce qui venait d'être dit près d'eux , de l'indulgence inexplicable du moine , de sa bizarre décision , les deux jeunes gens éprouvaient autant d'étonnement heureux que d'appréhensions vagues.

— Eh bien... que dites-vous de cela? demanda Lénore.

— Nous voilà à peu près autorisés par nos adversaires dans la conspiration formée contre eux.

— La partie est trop belle !

— Oh ! oui... l'assurance de ce moine sur la non-réussite de notre entreprise me fait trembler... J'ai déjà remarqué ce religieux plusieurs fois , et tout en restant caché sous le capuce de son froc , tout en gardant ordinairement le silence , il porte en lui un aspect de grandeur et de supériorité qui impose à tout ce qui l'environne.

— C'est la Providence qui lui a inspiré cette indulgence extraordinaire en notre faveur, dit Lénore.

— Cependant s'il juge dans sa tête blanche que notre tentative sera vaine, c'est qu'il y a en effet pour nous bien peu de chances de succès.

— Dans les têtes les plus blanches et les plus sages , reprit la jeune fille , il n'y a toujours que la raison d'un homme ; mais les inspirations du cœur viennent de plus haut, et ce sont elles qu'il faut suivre.

— Nous allons alors remettre notre barque à flot?

— Oui.

— Et si cette tentative de fuite , réussissant ou non, allait être funeste à l'empereur? dit Edgard. Je ne sais , mais les paroles que prononçait le moine en s'éloignant m'ont fait trembler, quoique je ne pusse en distinguer le sens.

— La captivité de nos princes est là , avec ses humiliations et ses douleurs ; les malheurs qui peuvent le menacer ensuite sont éloignés et incertains...

— Il est vrai.

-— Et puis , si l'empereur , si notre chère souveraine couraient quelque nouveau danger, qui sait s'il ne nous serait pas encore permis de les en arracher?

— 0 Lénore ! vous avez une foi inébranlable.

— Je crois à la puissance de la tendresse , du dévouement ; je crois que Dieu , lorsqu'il nous donne des sentiments si doux, doit les rendre efficaces pour couronner son œuvre.

— Oui, vous avez raison... Ceite faiblesse où je viens de me laisser entraîner me fait honte à présent... et je me sens redevenir moi-même... Chère Lénore , je vous disais bien que vous étiez l'âme qui devait régner en moi, et donner au jeune soldat la dignité d'homme où il aspire.

— Ainsi , nous poursuivons notre entreprise. . .

220 l'N COUP T,E TÊTE.

Quelle nuit l'empereur a-t-il fixée pour son évasion?

— La nuit du quinze novembre.

— Du quinze novembre ? répéta Lénorc , frappée d'un coup subit et terrible.

Cette nuit était celle où il lui fallait comparaître au tribunal secret, sous peine d'être , par son absence , reconnue coupable et condamnée.

— Mon Dieu ! qu'avez-vous ? s'écria Edgard , frappé de l'altération de sa voix.

— Rien... Mais clcs-vous bien sûr que ce soit réellement la nuit du quinze novembre que l'empereur désigne? Celle d'après-demain?

— Parfaitement sûr.

— Fatalité! murmura Lénore.

— Vous tremblez!... dit Edgard en saisissant sa main. Vous tremblez, vous ! Oh! il y a quelque chose d'affreux !

— Non... je vous assure... Je ne croyais pas que ce fût sitôt... Et au moment de l'exécution, je me suis sentie troublée... N'y pensons plus.

— Mais au nom du ciel ! reprit le jeune homme , dites-moi ce que vous craignez l

— Rien, encore une fois... Je ne puis en telle circonstance craindre ni hésiter!... Et nous irons à Prague, la nuit du quinze novembre!

ajouta-t-eîle avec le sourire d'un sublime courage.

Edgard allait îa supplier encore de lui révéler la cause de l'émotion violente qu'il sentait en elle et partageait sans la comprendre ; mais l'heure de liberté dont le prisonnier pouvait jouir était passée , et son gardien le pria , en l'appelant à voix basse, de venir se remettre sous les verrous.

Les deux jeunes gens purent seulement convenir de s'enfuir le surlendemain soir du couvent par des moyens qui avaient été réglés d'avance , afin d'être à deux heures du matin sous les murs du château de Prague.

Les deux journées qui suivirent se passèrent pour eux dans une agitation intérieure et dévorante. Puis la nuit du 15 novembre arriva. A dix heures, le soldat qui protégeait Edgard avec tant de zèle lui ouvrit la porte de la campagne , après avoir conduit sous des arbres peu éloignés les deux chevaux dont les fugitifs avaient besoin.

Lénore escalada le balcon de sa chambre à l'aide des branches du mélèze qui s'élevait devant la façade , comme elle l'avait déjà fait souvent ; et les deux, compagnons de fuite se trouvèrent hors de leur prison.

Ils emportaient avec eux les ressources nécessaires pour leur voyage. Au moment de l'arrestation des princes , la cassette de Sophie de Bavière , contenant quelques pièces d'or et des pierreries , était restée entre les mains de la duchesse de Ratisbonne ; Lénore avait trèsadroitement épié cette cassette et s'était rendue maîtresse du petit trésor. Outre la nécessité de se pourvoir d'argent pour sa route, elle avait été guidée par le désir de remettre à la princesse des pierres précieuses qui pourraient lui être utile en toute occurrence.

Les deux fugitifs tournèrent lié vaste bâtiment en prenant les passages où l'ombre était le plus épaisse, et en conduisant leurs chevaux par la bride pour choisir la place où la mousse atténuait le bruit de leurs pas. Puis ils suivirent cette longue allée de hêtres que le cortège impérial avait traversée dans tout son orgueil deux semaines auparavant, et sortirent sans obstacle des terres du couvent.

ils se trouvaient au bord de la Muldaw.

La nuit de novembre était encore tiède , mais profondément sombre. Le ciel , bas et chargé , versait à intervalles rapprochés des nappes battantes de pluie; un vent impétueux mugissait sur la plage; à gauche, la rivière roulait à grand

bruit ses vagues chargées de la terre entraînée du bord ; à droite, les hautes futaies d'arbres d'hiver s'agitaient en mugissant sous les coups de la rafale.

Un phare , exhaussé au milieu d'un mât , éclairait cet endroit; il s'élevait sur le point de la rivière où des rochers à fleur d'eau eussent rendu la navigation impossible pendant la nuit sans le secours de sa lumière.

Mais en ce moment , pas un bateau , pas une cabane éclairée , pas un être vivant n'interrompait la profonde solitude.

Un monticule boisé , tenant à la chaîne des plus hautes montagnes, avançait jusque sur le rivage , bornait la vue , et divisait la route en deux branches.

Les objets de l'horizon étant ainsi resserrés, la lueur rouge du fanal dans ses forts balancements errait sur les ondes jaunes et bouillonnantes du fleuve et les sapins de la colline, dont les branches échevelées frappaient l'espace , tandis que leurs immenses cimes allaient se perdre en tournoyant dans le ciel, où éclatait la tourmente dans toute sa sombre majesté.

Les deux jeunes aventuriers étaient montés à cheval et cherchaient à reconnaître leur route.

Un écriteau à deux faces, placé au-dessous

du phare , désignait , par Tune de ses branches , le chemin de Prague , et par l'autre celui des monts Granort... La jeune Muller, en lisant cette seconde indication, se rappela plus vivement le formidable rendez-vous auquel elle allait manquer.

Mais en ce moment, le cheval de la jeune fille, sans doute effrayé par le grondement des eaux , s'élança brusquement sur la route des montagnes , et les cavaliers firent malgré eux quelque trajet dans cette direction.

Lénore retint vivement sa monture et parvint à la dominer ; mais dans la situation d'esprit où elle se trouvait , ce mouvement instinctif de l'animal lui semblait un avertissement secret de se rendre aux ordres du tribunal suprême.

— Oui, dit-elle en elle-même; oui, c'est là que je devrais aller pour conserver peut-être la vie !... Mais le sacrifice est résolu... je ne reculerai pas devant l'accomplissement.

Comme les voyageurs venaient de s'arrêter, ils entendirent un fort bruissement de feuilles dans le bas des taillis qui couvraient la colline , et découvrirent dans la pénombre une forme vague qui , en arrivant dans le rayon de lumière projeté par le phare , leur montra une femme à cheval et lancée au galop.

Cette figure avait l'aspect le plus fantastique.

Elle était déliante taille, vêtue d'une longue robe grise qui flottait autour d'elle. Son visage blême, creux, immobile, paraissait sans vie, mais un air hagard y était fortement imprimé ; l'orbite profonde et ombrée de ses grands yeux noirs se détachait sur la teinte livide de sa figure , et au milieu de ce cercle sombre , sa prunelle paraissait sans regard ; ses longs cheveux dénoués, et divisés en mèches trempées de pluie qu'agitait le vent , semblaient de noirs serpents épars autour de sa tête; sa robe de laine grisâtre était serrée à sa taille par une corde ; les larges manches relevées laissaient voir des bras nus et amaigris. Son grand cheval noir, efflanqué, sans housse ni harnais, tendait un long cou, une tète ardente, rejetait la crinière et les jambes en arrière et faisait flèche dans l'espace. On entendait autour de cette figure équestre le sifflement aigu d'un corps qui fend l'air.

La voyageuse nocturne passait sans rien voir autour d'elle 5 il y avait sur ses lèvres une phrase prononcée d'un ton sourd et monotone , que, dans sa course, elle répétait sans cesse, et jetait au vent de la nuit.

Quand elle approcha, on put distinguer ce qu'étaient ses paroles ; elle disait :

— Les francs-juges Vont ordonné... Il faut mourir... mourir.

Elle s'enfonça dans la route , el on n'entendit plus que le froissement des branches.

Mais un instant après , elle reparut plus haut , dans le retour du sentier qui serpentait en montant la sombre colline.

Là , sa forme était plus vague , sa voix arrivait à peine à l'ouïe.

Elle allait toujours avec la même rapidité de l'éclair, et disparut dans la gorge des montagnes d'où elle était venue... Les rameaux des bois frissonnèrent encore quelques instants... puis on ne vit, on n'entendit plus rien.

Les deux jeunes gens restèrent immobiles et en silence tant que cet être étrange se vit à l'horizon ; ensuite ils se regardèrent , exprimant la même surprise.

— Qu'est-ce que cette femme? dirent-ils en même temps, et comment est-eile là?...

Mais il semblait que la pâleur qui couvrait le visage de cette espèce de spectre eût passé sur celui de Lénorc : Edgard fut frappé de l'altération de ses traits.

— Ces paroles étranges , ce souvenir inattendu des francs-juges, vous ont fait une impression cruelle, Lénore, dit le jeune homme

de l'accent le plus ému. Mais, grâce au ciel, l'arrêt qui vous menace n'est pas prononcé... et tout porte à croire...

— Non, l'arrêt n'est pas prononcé!... ditelle avec une exaltation amèrc, il n'est que dix heures !

Puis elle réfléchit quelques instants, et ajouta, en étendant la main vers le jeune homme :

— Écoutez, Edgard , souvenez-vous bien de ce moment, de la situation où nous sommes, et de ce qui vient de se passer à nos yeux... Et plus tard... si vous ne me voyez plus près de vous... dites à l'impératrice que , le 15 novembre, à dix heures du soir, j'étais à cette place ; que l'instinct de mon cheval m'entraînait sur la route des monts Granort ; que j'ai vu l'apparition étrange de cette femme ; que j'ai entendu ses paroles... et que, sans hésiter, j'ai pris la route de Prague pour aller sauver ma souveraine... Maintenant, partons!

Et, sans laisser à Edgard le temps de lui répondre, elle s'élança en avant; son compagnon la suivit ; et tous deux , enfonçant l'éperon dans les flancs de leurs chevaux, brûlèrent la roule sous leurs pas.

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