‹ Le triomphe de l'église au quatrième siècleChapitre 3 sur 10 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'archéologie est inséparable de l'histoire, elle a besoin d'elle à chaque instant et lui emprunte ses découvertes et sa manière de voir. Elle subit son influence, et sa conception change à mesure que les études historiques progressent. Aristocratique comme l'histoire, encyclopédique comme sa sœur aînée, elle a conquis les VioUet-le-Duc, les Schnaase, les Labarte, les Kugler. Elle a eu aussi la hardiesse d'écrire une histoire complète de l'art, imitant l'exemple des Guizot, des Ranke, des Michelet.

Aujourd'hui, le point de vue historique a changé : ce qu'on désire avant tout, c'est de bien connaître une époque, de savoir si le document est vrai ou faux, de collaborer enfin à l'étude d'un siècle, dans l'espoir de pouvoir un jour, après l'entassement laborieux de nombreuses monographies, aboutir à une vue générale assez exacte du moyen-âge et des temps modernes. L'archéologie a subi cette influence, elle a répudié ceux qui, en dilettantes, s'occupaient des études d'art et qui, sans souci de la vérité historique, sang savoir si l'œuvre était vraie ou fausse, si le tableau appartenait au maître ou sortait de son atelier, écrivaient sur lui des pages habilement tournées qui n'ont eu et n'auront.

il e»t vrai, qu'une durée bien éphémère. Comme sa sœur aînée, elle est devenue plus exigeante et a imposé la connaissance de nombreuses langues, celle de la paléographie et de la diplomatique , aussi bien que l'étude des sources et des documents qui nous reportent au temps où l'on veut se placer.

Une nouvelle conception est encore venue s'ajouter à celle-là. Nous la devons à l'histoire. MM. Delisle, Guérard, Roscher avaient fait faire un grand progrès aux études historiques et avaient ouvert la voie à la connaissance de l'économie politique du moyen-âge. Une nouvelle école, très florissante aujourd'hui en Allemagne et dont les travaux ont acquis un renom incontesté dans la science à leurs auteurs, s'est formée depuis quelques années. 11 y a là tout une phalange de savants qui, abandonnant le point de vue juridique, changera, nous n'en doutons pas, la conception historique de la dernière moitié' de notre siècle. Ce qui préoccupe avant tout ces historiens, les Schmoller, les Lamprecht, les Roscher , c'est le point de vue économique. Ils désirent connaître avant tout le peuple avec ses ressources, son esprit; ils cherchent à pouvoir décrire sa misère ou son aisance, à faire revivre son foyer avec les occupations de la journée. L'histoire est devenue plus vivante et, ce qui est surtout à remarquer, plus humaine ; elle a quitté les hautes régions, elle a abandonné la description de la vie des cours, des ambassades, le menu détail d'un cérémonial compliqué, pour nous ressusciter le paysan, le bourgeois du moyenâge. Elle a essayé de les peindre sans aucun artifice de lumière et d'ombre, tels que les cartulaires nous les

donnent, dans leur activité de tous les jours, asservis aux plus humbles fonctions de la vie. De' ces ouvrages ressort une philosophie sereine et calme, sans parti pris et sans colère.

Nous avons dit que l'histoire était devenue plus humaine; elle Test au point de vue du sujet et elle l'est aussi au point de vue de ses aspirations. Elle ne considère plus l'étude scientifique comme une œuvre de cabinet, une occupation intellectuelle louable, mais elle pense qu'un jour elle pourra expliquer le présent. Le présent l'intéresse autant que le passé. Ce but si noble et si haut , que l'historien poursuit avec zèle, n'est malheureusement pas permis à l'archéologie, mais elle doit suivre l'exemple du nouveau mouvement qui se produit, qui amènera une transformation complète de l'histoire de l'art. Elle a, du reste, une tâche assez belle : celle de reconstituer, non pas un simple monument, dont on analyse chaque détail, mais la vie qu'il a renfermée, les idées qu'il symbolise, le peuple qui a participé ou assisté à sa création. Aux connaissances techniques doivent s'ajouter celles des faits et de l'économie politique. Avec cette méthode, que de théories disparaîtront bientôt!

Nous ne possédons malheureusement aucune histoire écrite à ce point de vue, et si nous rencontrons çà et là, surtout dans Michelet, qui a de si beaux passages sur le peuple du moyen-âge, quelques détails intéressants, c'est grâce à une connaissance assez approfondie de la bibliographie devenue nécessaire aujourd'hui. Nous aurions voulu, et cela dans la mesure de nos forces, décrire la société de la première partie

du moyen-âge, des époques mérovingienne et carolingienne avec l'art qu'elles ont produit. Les Waitz, les Guérard, les Inama-Sterneg, les Lamprecht ont facilité la tâche de l'archéologue. Mais après avoir étudié ces siècles au point de vue religieux, étonné de rencontrer dans cette société tout le paganisme de l'empire romain, nous avons dû chercher à connaître la première période de l'Eglise et les modifications qu'elle subit au moment où elle devint une religion reconnue. Il nous a fallu consacrer quelques années à cette étude et nous ne pouvons le regretter, car, sans la connaissance profonde et intime du monde du iv® siècle, nous comprendrions difficilement le mélange des idées païennes et chrétiennes, la société si étrange de Grégoire de Tours et de ses successeurs. L'homme du vi** siècle est en effet semblable au païen de l'Empire. Il croit à la divination par les astres * : des comètes, du sang tombé des nuages lui annoncent la maladie et la guerre ; à la divination par les oiseaux * : Dieu envoie sa colombe pour désigner son élu, leur chant lui

1. Divination par les astres. — Grégoire de Toars. a In eo anno falgor per cœlum discuriisse visus est, sicut quondam ante mortem Chlotarii factum yidimus. » Hist, Fr,y IV, 51, p. 186; IX, 5, p. 360. Monumenta Germaniap kistorica. Grégoire de Tours. Hanovre, 1884. Tout le chapitre est fort intéressant : « Prodigia quoque multa dehînc apparuerunt, etc. » Voir encore V, 18, p. 215 : « Cum autem apud Parisius moraremur signa in cœlo apparuerunt. » V, 23, p. 219; 34, p. 226; VI, 21, p. 267; VII, 11, 297. Lire, pour comprendre les superstitions du moyen-âge se rapportant à la divination , le livre si utile de Bouché. — Leclerc. Bistoire de la divination antique. Paris , Leroux , 1879.

2. Divination par les oiseaux. — Grégoire de Tours : Hist. Fr., IV, 31, p. 167; IX-29, p. 440. De gloria confess., 33, p. 763. De virtutibus S, Juliani, 7, 568. Pour les passages nombreux qu'on trouve dans les vies des saints et les œuvres de Fortunat, voir A. Marignan, Culte des saints au vi« siècle. Nous ne voulons ici que montrer l'importance de la connaissance de l'antiquité.

indique l'avenir; à la divination par les plantes* : des fruits venus avant l'heure lui présagent la guerre et la peste, des fleurs écloses en un jour de fête lui prédisent une riche moisson. Comme le païen, il croit aux songes, aux revenants, et pense comme lui que les orages, les tempêtes, les pluies sont envoyés par un dieu malfaisant; il le conjure en faisant le signe de la croix, en présentant la relique au nuage. Si la matière des talismans a changé, si l'on ne croit plus à l'efficacité des dents, des plantes, des amulettes, on les a remplacées par l'eau bénite, le signe de la croix, les reliques de toutes sortes. On leur attribue le même pouvoir : comme les talismans, les incantations et les charmes, l'eau bénite, les prières sur le malade font fuir le mauvais œil, Satan et ses démons *. La cire des cierges qui a

1. Divination par les plantes. — G. de Tours, Hist. Franc, VI, 44, p. 283. Pour les songes dans FEglise, voir A. Ifarignan, La médecine dans VEglise. Picard, Paris, 1887, aussi Hist. Fr., VII-22, p. 303. Pour les songes de tous les jours, A. Marignan : Etude sur l'iconographie chrétienne, Les sarcophages chrétiens, P' chapitre , Les idées populaires. Pour l'antiquité , les travaux de Hermann sur la Grèce , de Guérard , de Friedlœnder, de Gaston Boissier. (La religion romaine, 2 volumes , Hachette.) Pour la puissance du diable, nous ne pouvons citer ici les nombreux passages qui se trouvent dans les vies des saints, dans Sulpice Sévère, dans Fortunat. Voir Grégoire de Tours, Vitœ Patrum, XVI. De gloria martyrum, XXVIIl : (( Et ecce umbra squalida atque funesta, quœ nibil minus vultu quam diabolum similabat apparuit ei, etc. », p. 504. Nous ne possédons pas encore une histoire scientifique du diable au moyen-âge. L'Allemagne a un livre, Geschichte des Teufels, de Gustave Roskoff, Leipsig, Brockhàus, 1869, mais il ne peut être d'une grande utilité. Il nous faudrait une étude historique représentant d'une manière chronologique l'enfer et ses habitants, car il occupe une grande place dans les pensées du moyen-âge.

2. Les reliques, leur usage. — Voir le chapitre des reliques dans A. Marignan, CuUe des saints au vi* siècle', pour le vi*, la croyance à l'efficacité des reliques chez Grég. de Tours, Miracula sancti Juliani, 32 : « Tune prestiter capsulam illam sanctam super eum ut posuit , ilico erumpente ex ore ejus sanguine , ab incursions diabolicae erroris mundatus est; deinceps virtutem sancti predicans comes fuit hujus itineris. » De virtutibus S. Juliani, 32, p. 578 , De gloria martyrum ,

brûlé sur le tombeau du saint, la poussière de son sépulcre ont remplacé Priape et la Gorgone. Désormais le chrétien posera dans son champ, mettra dans sa maison les reliques du saint; elles auront le même pouvoir. Le chrétien consulte encore le saint, comme jadis le païen ses dieux ; il dépose comme lui une lettre sur le tombeau, le priant de mettre sur une feuille de parchemin sa réponse. Le tombeau à cette époque a remplacé pour lui la statue. S'il ne consulte plus les livres sibyllins, il laisse cependant sur l'autel l'Ancien et le Nouveau Testament et, après avoir prié, il cherche la réponse du saint. L'autel est devenu un oracle : il le consulte en écrivant oui ou non sur de petits morceaux de papier, et il choisit après avoir fait une prière. Des êtres vivants lui annoncent encore l'avenir, des songes lui expliquent la volonté du saint, des possédés lui prouvent sa sainteté*.

LXXXIV-XI. Pour les reliques servant à préserver la moisson, les fruits de la terre, Miracula S. Martini, 84, p. 604 : « Tune ego in vineis illis arborem unam quœ erat excelsior ceteris eligens, de sancta cera super eam posuî. Post illam autem diem usque in prœsens tempus nunquam ibidem tempestas caecidit, sed veniens, locum illum tanquam timens prsteriit. » De çirtutibus sancti Martini, I, 2 : (( Quidam pro benedictione de sancta aede adsumere flagitans aliquid ceram de sepulcro sancto accepit et infra penetralia domus tanquam thesaurum cœleste reposuit, » p. 589.

1. Grégoire de Tours lisant à Mérovée un passage du livre de Salomon. Hist. Franc, V, 14, p. 203. Mérovée consultant le tombeau du saint en plaçant dessus les saints écrits : « Merovechus vero non credens phitonissa très libros super sancti sepulcrum posuit, etc. » Hist. Franc. y 14, p. 205. Ailleurs : « Positis clerici tribus libris super altarium id est propbetiœ, apostoli atque evangeliorum oraverunt ad Dominum ut Cbramnum quid evenerit ostenderit. » Hist. Fr., IV, 16, p. 154; et pour l'autel : a Tune pro auspitio qnoddam brevibus conscriptis posuit super altare, vigilans et orans tribus diebus et tribus noctibus ut quid ei Dominus agere juberet, dignaretur manifestissime declarare. » Vitx Patrum, IX, 2, p. 703. Pour les sorciers, Hist. Franc, j V, p. 203, xiv. Nombreux passages dans Hist. Franc. y VI-6, p. 250. Hist. Fr.y VIII, 33, 348. Des possédés prouvant la sainteté du saint dans Hist.Franc, IV-XXXVI, De gloria confess., XXI.

Tel est le chrétien du sixième siècle. Si nous avons réuni ici, pour montrer combien était nécessaire la connaissance religieuse des époques précédentes, les documents qui nous permettent de nous représenter un homme de cette époque, nous sommes loin cependant d'avoir rassemblé tous les témoignages qui se rapportent à l'esprit religieux d'un contemporain de Grégoire de Tours. Le modèle que nous avons pris n'est pas encore un paysan, un esclave, mais un évêque d'une haute naissance et un des hommes les plus instruits de son temps.

Pourquoi donc rencontrons-nous encore une société toute païenne? Comment le chrétien apporta-t-il dans l'Eglise toutes les superstitions que l'autre monde possédait, et comment resta-t-il encore païen après les deux siècles de son triomphe ? C'est ce qu'il importe de rechercher.

Nous voyons ainsi qu'il est nécessaire, à tous les points de vue, à ceux de l'histoire et de l'archéologie, d'expliquer la survivance des croyances populaires, des superstitions du IV* siècle, et de savoir comment l'Eglise se détermina pendant les premiers temps de son triomphe. Ce qui rend même cette étude plus intéressante, c'est qu'elle permet d'observer de quelle manière une nouvelle religion peut renverser un ancien culte tenace et par quels moyens, par quelles concessions politiques et religieuses, elle peut se faire accepter des peuples qui ne la désiraient pas. Nous verrons ensuite comment, en entrant dans le monde, elle fut obligée de se plier aux exigences de celui-ci, de faire l'abandon d'un grand nombre d'idées, qui lui étaient chères, et enfin, dans

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un autre mémoire, nous étudierons comment elle créa un art nouveau pour concrétiser ses pensées et les rendre plus sensibles à la foule. Ces trois points de vue doivent dominer la pensée de l'historien. Ce sont les trois grands problèmes qui furent posés à l'Église pendant ce siècle et qu'elle chercha à résoudre. Mais nous ne voulons pas retracer ici l'histoire de l'Église pendant le iv® siècle; ce qui nous a préoccupé avant tout, c'est de nous rendre compte de la survivance des superstitions populaires, qui explique facilement un grand nombre de faits historiques passés , inaperçus. Cette étude pourra servir de préface, comme nous l'avons dit, à une histoire de l'art et de l'iconographie religieuse.

Qu'on ne voit dans ces mémoires aucune polémique, aucune attaque contre la religion catholique au point de vue de ses dogmes et de ses institutions. Cette question n'est pas du domaine de l'histoire et s'adresse à la foi, La vraie doctrine du Christ est trop haute; nous avons voulu seulement analyser l'élément religieux que vont accepter les différents états du moyenàgCj et nous nous sommes demandé pourquoi les idées païennes demeuraient toujours là et quelle est la raison pour laquelle notre pauvre peuple ne pouvait se passer d'elles. Nous allons reconnaître bientôt que, par une fatalité historique, l'Église sévit obligée d'accepter les croyances du vieux monde avec les hommes qui les lui apportèrent. Les ordonnances des conciles furent impuissantes à les extirper. Quoi d'étonnant ? Cette religion inférieure, dont la connaissance subordonne toute Ficonographie religieuse, n'a-t-elle pas laissé des traces

vivantes aujourd'hui? L'archéologue qui a visité une grande partie de l'Occident, toutes les villes qui ont eu une influence sur la civilisation, a été surpris, en effet, de voir que des bords de la Méditerranée à ceux de l'Océan, à des degrés moindres à mesure que l'on s'avance vers le nord, la superstition règne sans conteste dans toutes les églises de la foi catholique. Il a vu, aussi bien à Rome qu'à Naples, les madones habillées, couronnées, ornées de ceintures à perles, les reliques des saints baisées, les légendes les plus insoutenables acceptées par le plus grand nombre. Dans d'autres localités, ce sont les pardons, les jubilés, les kermesses, les fêtes en l'honneur des saints, les trésors garnis de reliques qu'on étale aux yeux étonnés des voyageurs, et qui rappellent à l'érudit le temps où Guibert de Nogent écrivait son petit ouvrage critique sur les restes des saints. Partout les mêmes processions, comme au moyen-âge, les mêmes pèlerinages : la sainte portée par des jeunes filles vêtues de blanc, les fleurs qui jonchent le sol. Partout aussi le saint considéré comme un médecin, aussi bien de l'âme que du corps, et, s'il ne repose plus de longues nuits dans son église, le fidèle ayant soin de placer à côté de sa statue, revêtue de ses attributs, une peinture relatant l'événement ou bien le membre guéri, figuré en cire, tacheté de sang, ou enfin de petits cierges allumés. Il a vu aussi les confréries aux noms les plus divers, un mécanisme religieux suffisant aux besoins moraux de la foule, l'appât des indulgences, soutien de la foi des classes inférieures de la société. L'archéologue a pu ainsi se convaincre que la religion populaire ressemble

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