‹ Le triomphe de l'église au quatrième siècleChapitre 5 sur 10 · L'EDIT DE MILAN · texte numérisé non relu

L'EDIT DE MILAN

te IV* siècle est un des siècles les plus importants à étudier. C'est la victoire du christianisme, le dernier soupir de Tempire romain, la naissance d'une société qui se forme à côté de celle de rÉtat, l'Église. Ce fut aussi la défaite apparente de réclectisme religieux romain-oriental. A cette époque, la pax romana s'étendait sur le monde civilisé et l'Église n'oublia jamais le moment précis de sa naissance, et tendit à former, elle aussi, une monarchie spirituelle universelle. Nous ne devons cependant pas exagérer son triomphe à l'heure où fat promulgué l'édit de Milan, dans la partie occidentale de l'Europe. L'Église que nous y découvrons ne ressemblait pas à celle de l'Orient, et ses fidèles étaient moins nombreux. La doctrine du Christ arriva dans ces villes, comme pénétrèrent les cultes d'Isis, de Cybèle, de Mithra, par les étrangers qui venaient en Italie, en Espagne et en Gaule. Habitant généralement le même quartier, groupés ensemble , ces pauvres gens, ouvriers ou marchands, formaient une petite confession, qui vivait là inconnue de l'aristocratie, le plus souvent indifférente à ces importations religieuses, et qui se voyait parfois. en butte à des persécutions locales assez intenses pour paralyser son action. La carte géographique de l'Église, avant l'édit de Milan, montrerait les faibles conquêtes du

christianisme. Les principaux centres seraient, pour l'Italie, à part Rome, Ravenne, Naples, Milan, Ostie, Aquilee ; pour la Gaule *^ Narbonne, Arles, Marseille, Lyon et Vienne, Tours et Bordeaux, Autun, Limoges et Clermont; pour l'Allemagne^, Cologne, Trêves et Mayence; pour TEspagne^, quelques évêchés, parmi lesquels sûrement Saragosse, Emeritâ, Legio- Asturica, et enfin, pour l'Angleterre, peut-être Londres et York. En Afrique, le nombre des chrétiens était certainement plus grand, mais il .ne pouvait justifier, nous le verrons, la politique de Constantin. Il est important aussi de faire remarquer que lar nomination d'un évêque n'était pas proportionnée au nombre des fidèles, car nous observons, en Orient même, que quelques cités possédaient leur évêque en dépit du chiffre restreint des adeptes *. La route suivie par ceux qui apportèrent la doctrine de Jésus fut les fleuves, la mer; ils vinrent en Occident sans être mus par le désir d'annoncer la bonne nouvelle, simplement pour travailler et gagner leur vie. Nous devons aussi ajouter que les villes qui pouvaient les recevoir étaient des colonies romaines, encore assez riches et florissantes, où la culture antique, les universités scientifiques, si nous pouvons dire, régnaient sans partage et étaient destinées à combattre avec acharnement la religion chrétienne; mais ces petites Églises furent très utiles à la doctrine du Christ, après sa victoire, et formèrent le premier noyau de ses centres évangéliques.

L'Occident, comme on le voit, avait été à peine évangélisé; seules quelques villes avaient reçu la doctrine chrétienne qui n'avait pas pénétré encore dans les villages et la campagne. Ce qui obscurcit le passé et rend diflicile l'accord entre les différentes écoles historiques au sujet des premières conquêtes de l'Église, c'est qu'après l'édit de Milan, chaque évêché voulut avoir reçu l'évangélisation d'un apôtre ou d'un de ses disciples et avoir eu son martyr. Les légendes devinrent de

ips

été j et /

plus en plus nombreuses et des querelles s'engagèrent de tous

côtés*^. Les Papes mêmes, dans l'intérêt de Rome, déclarèrent, dès le Y* siècle, formellement que saint Pierre avait été

à la tête de révangélisatioh ^. Cette légende^ propagée avec

intention, cette influence papale, se montrent déjà dans les : livres de Grégoire de Tours. A Rome même, les chrétiens

étaient à peine, au commencement du iv® siècle, trente-cinq •' mille '^. Ils étaient recrutés dans les classes inférieures du

monde romain. L'état de la société peut facilement expliquer ;f

ces conquêtes. La misère était déjà fort grande et les temps

allaient devenir de plus en plus sombres. La grande propriété j |

romaine n'était plus qu'une entité au point de vue juridique

avait absorbé la moyenne.

Le maître tout puissant avait un droit exorbitant sur ceux

qui dépendaient de lui. Les inutiles abondaient dans ce monde,

et les souffrants, les misérables, les déshérités se voyaient à

la merci d'un despote, le plus souvent très dur et très hautain.

Il y avait là, dans ce monde inférieur, des souffrances bien

sympathiques, des désirs que la société ne pouvait malheureusement pas réaliser, mais si justes en eux-mêmes, des

forces qui auraient fini par éclater. Le christianisme apaisa

moralement ces souffrants,, des promesses de résurrection les 1 charmèrent. Les Germains, plus tard, en créant avec les éléi ments anciens d'autres conceptions juridiques , ado ucir ent ' l eur ex istence. Ils avaient trouvé tout d'abord dans le groupement en c^po ration des tempéraments à leurs douleurs. Ces

hommes, bien souvent sans travail, mendiant aux carrefours ou

aux portes des temples, ces esclaves, à la merci d'un patron

qui avait le droit de vie ou de mort sur eux, ces agriculteurs

formaient une société et .se réunissaient dans un but pieux :

Tensevelissement des morts. L'Église en Occident forma bien

vite des corporations, elle les a, depuis sa naissance, toujours

aimées. La liberté de penser doit les craindre. L'individua-

(pr

lisme, s'il n'est pas Tennemi de la religion, tend à rendre rhomme indépendant. Mais celui qui entre dans une sQciété abdique ses opinions personnelles , rejette toute discussion de principes ; il reçoit l'idéal, la manière de penser de celle-ci. Que l'homme est heureux de laisser à d'autres la responsabilité de ce qu'il croit!

Ces confréries n'adoucirent pourtant que d'une manière

relative les souffrances des pauvres gens. De cette misère

naquirent des rêves nombreux. Ils se représentaient une autre

vie où les aspirations de celle-ci se trouvaient réalisées, et

chacun à sa manière, et selon son cœur^ traduisit la belle

parole de Jésus. On crut que le christianisme apportait avec

lui le bonheur à bref délai et on escompta l'avenir. Dans ce

petit monde, où il y avait tant d'exaltés et d'esprits surexcités,

les notions de gouvernement, d'une Eglise reconnue étaient

quasi ignorées. L'évéque conduisait alors le troupeau des

fidèles, mais sans être aussi distant de lui, et sans posséder

l'autorité qu'il aura plus tard. Au lendemain de la victoire, ce

petit monde dut être déjà déçu. Il vit que la conquête n'était

pas pour lui et qu'il ne devait qu'indirectement en profiter.

/ Intéressante est cette étude, parce qu'on voit comment une"

; ^ Église, qui avait avant tout des principes démocratiques et

I quasi révolutionnaires dans les premiers siècles, et qui était

basée sur le royaume des simples, fut obligée, en entrant dans

■ le monde, de subir son influence, de se plier à ses lois et de

\ ' lui prendre même un grand nombre de ses institutions. Il

I en est toujours ainsi dans les révolutions sociales ou reli-

f gieuses. Le régime tombé, la religion vaincue, les hommes

s'aperçoivent après qu'un grand nombre d'institutions de

Tancien régime ou de la vieille religion, quelquefois même les

plus mauvaises, parce qu'elles sont les plus vulgaires et

partant les plus aimées de la foule, ont persisté.

La conclusion de ce court chapitre sera donc que l'Occident,

! . a u iv^ siècle, ne demandait pas la religion chré tienne. Aussi ' pensons-nous qu'on a donné à Rome, pour les premiers temps, "i une trop grande importance. La ville éternelle avec le petit j nombre des chi^étiens relativement à sa population d'un million à un million et demi d'habitants , les évêché s des* autres nations ne p euvent expliquer Tédit de Milan et la politiq ue de / Constantin. Rome ne devint célèbre pour ainsi dire qu'au l IV® siècle, et son histoire est alors intéressante parce qu'elle i permet d'analyser le sentiment religieux du moyen-âge. Les pèlerinages institués aux tombeaux des martyrs, les célèbres légendes sur saint Pierre et saint Paul lui donnèrent un éclat qui fortifia sa puissance. De patientes études ont prouvé que le nombre des persécutions n'av.ait pas été aussi grand qu'on s'accordait jadis à le croire, et nous verrons ailleurs qu'il faut diminuer l'importance des catacombes pour ces époques, au point de vue des dogmes et des croyances^. Elles ne furent qu'un lieu de sépulture, des nécropoles dont l'accès difficile ne leur permettait pas de servir, par ses peintures, d'instruction religieuse. L'Occident donc n'eut qu'une influence relativement très faible sur l'esprit de Constantin. Il ne peut nous fournir l'explication du coup hardi que porta ce dernier à la religion païenne ^ \ ^- L'Orient; qui avait donné la doctrine chrétienne, l' imposa au U*VV^-jrr \^*^yvy^ mondfi^occidental qui, à l'édit de Milan, ne dut pas s'aperce- Lti<>» V* voir des graves conséquences de la politique du fils de Cons- ' tance Chlore. Il n'y eut aucun élan, aucun désir unanime d'accepter la doctrine de Jésus , de la part de toutes ces nations; la politique, les concessions religieuses et sociales \ auxquelles se soumit l'Église, l'argent qu'elle dépensa pour le distribuer aux pauvres, des miracles grossiers facilitèrent désormais les conversions. Ce furent surtout des empereurs comme Constantin et Théodose qui firent le plus pour la religion chrétienne. C'est l'Orient ^ujl nous serait donc nécessaire de bien connaître. Il nous serait utile de savoir

comment révangélisation se propagea dans ses villes, dans ses contrées, quelles étaient alors les classes différentes de la société, si les pauvres étaient les plus nombreux et enfin quels étaient les pays qui avaient reçu la religion chrétienne. Pour nous, le séjour de Constantin en Orient, les voyages qu*il y fit, ses premières armes en Egypte, son éducation au palais de Tempereur Dioclétien peuvent seuls rendre compte de la politique qu'il adopta dans ses rapports avec TÉglise chrétienne. Les années qu'il passa à Nicomédie durent avoir sur ce jeune homme de dix-huit ans une grande influence. Constantin vit là-bas les évéques assez nombreux, il connut la force du parti chrétien. Dioclétien lui-même dut lui parler de ses craintes, lui montrer les divisions religieuses si dangereuses pour rÉtat. Mais ce qui lui fit surtout une grande impression, ce fiit la cour orientale avec ses courtisans, sa pompe et son luxe asiatique : Téclat de cette cour, le faste de cette époque, la politesse des Grecs charmèrent le fils de la fille d'auberge de Bithynie. Médiocrement instruit, mais brave et actif comme son père, homme de génie dans ses plans, cruel jusqu'aux crimes les plus noirs, Constantin dut désormais n'avoir qu'une idée en quittant l'Orient : y régner en maître. Quels regrets laissés sans doute en quittant Nicomédie, quelle impression triste dut lui faire notre Gaule à son retour! Elle était déjà pauvre, souffrante, et ne pouvait développer en lui les idées que l'Orient lui avait données. Il aima peu, du reste, l'Occident, visita le moins possible l'Italie et ne craignit pas d'augmenter la séparation des deux mondes par une nouvelle doctrine religieuse. Désormais nous aurons vis-à-vis du paganisme deux politiques . bien différentes, l'une plus sévère pour l'Orient, l'autre plus tolérante pour FOccident. Le contraire était impossible. Une fois la victoire obtenue, l'édit de Milan ftit promulgué.

NOTES

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