‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 32 sur 32 · LETTRE QUARANTIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUARANTIÈME

Malien à Antoine.

Quelle agréable surprise , mon cher Antoine , m'a causée ton aimable lettre ! de q\u>lle joie pure et vive elle a rempli mon cœur ! Depuis que lu m'as appris Ion départ et les motifs qui

rüccasioíinjiient , je n'ai pl'.is eu de les nouvelles ; mon amilu'; iiccusail Ion silence , el s'iiKiuietail de Ion sort. Je sais bien (ju'im voya<fe de nier , une destination incertaine , un bnl peu lixe , devaient inipijser silence à nies plaintes ; ni.iis tons ces niolils augmentaient mes craintes ; el j'ai soulTerl heaucouj) de ne [loint entendre [larler de toi pendant un si lony espace de temps. Mais eniin le t'ael l'a ramené heureusement. Je lui eu rends yrAces, et je te remercie de ce que ton premier soin a été de in'insUuire de Ion retour.

Tu me demandes des nouvelles de noire silualion el de nos élablissemenls. Ah î mon ami , (jue les temps ont changé î Je pouvais autrefois l'entretenir des juogrés el de la ¡¡rospérité dont le; (liel daignait couronner nos efforts ; combien il m'était doux de te dépeindre des travaux que nous aiîi'ctionnions , et qui devciiaienl des bienfaits ! Alors la plume court avec rapidité , le style s'embellit des couleurs d'un sentiment auquel on se livre avec joie. Mais anjourdliui , mon cher Anloine , quelle dilFeriMice ! un voile lugubre couvre tout ce qui nous enloure , el aujourd'hui nous sommes environnés des ombres funèbres de la mort ; nous déplorons le plus grand des malheurs. Mon incomparable ami , l'homme sur qui Dieu avait signalé si visiblement le pouvoir de sa grâ( e , le monument vivant de sa miséricorde , la preuve la plus éclatante de la force el de la vertu de l'Evangile , mon ami , n'existe plus. Depuis deux mois le Ciel en a privé la terre , <|ui ne méritait pas de le posséder, depuis deux mois nous sommes orpheliîis et incosolables.

Sa mort a été digne des dernières années de sa vie. Cet illustre pénitent lisait et méditait assidûment les saintes instructions que lui avait données son directeur , qu'il appelait son [iremier apôtre et l'oracle de son cœur. M s'appliquait á les graver dans son esprit pour les mettre en pratique. Cependant , dès les premiers jours de mon arrivée , j'aperçus (jue son naturel le portait à la tristesse el à la solitude; toutes les lois qu'il le [jouvait , il se rendait au lieu le plus retiré de son appartement , pour y passer les matinées entières.

Je remarquai <|u'a la suite des méditations auxíjuelles il so livrait, ses yeux étaient enflammés (omme ceux d'un homme (|ui avait pleuré. Sa contenance était triste , el < Ile poitail une exj)ression de nulancolie si Ibrte , qu'on apercevait aisément les angoisses de son cœur. Souvent absorbe en lui-même , il ne prenait qu'une faible part à nos conversations ; il fallait presque l'exciter pour qu'il partageât nos entretiens. Tels étaient les eilets d'un repentir amer el de la profonde impression que lui avaient laisses les égarements de sa vie.

Un jour nous étions seuls , cl il me semblait que ces sentiments agissaient avec plus de force sur son cœur ; je lui dis : « Mon ami , ta conduite ne me parait pas conforme aux conseils de ton directeur, il l'a dit (jue chaque état a ses devoirs, et (|ue , lorsque Dieu nous donne une vocation , il nous prescrit les vertus

qu'il exige de nous. Le solitaire et le cénobite , auxquels il n'irapose point d'iiulies devoirs, l'ont très-bien de consacrer leur temps aux larmes de la pcnileüce , ou aux contemplations de l'amour , mais ceux auxquels il a imposé les soins d'une vie active, ég;alement propres à sa gloire, doivent, après avoir donné le temps convenable à de saints exercices, s'occuper d'agir. Le Ciel nous a chargés.... »

11 m'interrompit en me disant : a Hélas ! Marien ! quand je retrace à ma mémoire les nombreuses erreurs de ma vie , quand mon cœur gémit ^ous le poids énorme de tant d'iniquités , il est

impossible — Eh bien! lui dis-je , tes remords doivent être

un sujet de joie et de consolation , puisque Dieu l'a tiré d'un état si funeste. — Âh ! si je savais que sa bonté eût pu me pardonner ! — Se peut-il que lu doutes de la vertu des sacrements ? — Non , mais je me méîie de mes dispositions ; j'appréhende ma faiblesse ;

je doute qu'un malheureux, tel que je suis — Ces sentiments

sonlbons, repliquai-je , ils doivent servir à l'humilier, à exciter ta vigilance ; mais tout a sa mesure , et rien ne doit exclure une juste coniiance. Plus lu t'occuperas de la pratique des vertus que Dieu l'inipose, plus lu devras le confier en lui : ce sera la marque qu'il te donne la grâce de faire ce qui lui est agréable.

» Dieu l'a doi)né des fils que tu dois élever , une maison que tu dois diriger , des fermiers qui doivent être l'objet de tes soins. Ce sont \à tes devoirs ; voilà le champ où tu dois semer et recueillir des vertus. Celles qui te distrairaient te sont étrangères, et ne sont plus pour toi des vertus, puisqu'elles contrarient l'esprit de ta vocation. Lorsque, dans ton état, un homme a commencé par sanctifier la journée , en rendant à Dieu le premier hommage de sa reconnaissance et de son amour ; lorsqu'il a donné quelque temps à la méditation de sa loi , de sa grandeur , et de ses bienfaits ; lorsqu'il lui a offert le sacrifice auguste et ineilable, que peut-il faire de plus convenable , pendant le reste du jour, que de s'occuper des soins que Dieu lui-même lui a confiés ? 'l'oul devient oraison pour celui qui obéit à l'ordre de Dieu. L'intention sanctifie tout , elle purifie , elle ennoblit les actions les plus indifférentes ; elle donne du prix à celles qui sont le moins relevées.

» Sans doute l'homnie ne peul cesser de déplorer d'avoir méconnu et oifense son Dieu , d'avoir mal employé les plus belles années de sa vie, de s'être livré à des actions dont le souvenir déihire son cœur; mais telle esl la condition de la faiblesse humaine. Quelle ressource resle-l-il aux malheureux pécheurs, si ce n'est celle de recourir aux remèdes que la religion lui présente? Celui (jui a eu le bonheur de trouver cet asile , et qui, pénétré d'une douliMir sincère , a pris la ferme résolution de perdre plutôt la vie que d'offenser Dieu ; qui , dans Ki sincérité de son <œur , le |)rie de soutenir sa faiblesse , ne ferait-il pas injuie à sa miséricorde , ne manquerait-il pas de confiance en ses promesses , .s'il doutait de sou pardon , cl s'il n'espérail le secours de sa grâce ? »

LKTHU: XL.

Notre conversation fut lonj^ue , el elle me piiriit f;iiie impression sur son esprit ; jr reiiiaiiiuai , (lèa ce joiii-la , (ju'il aN;iil jnis un ton dill'i'ienl. Dans toutes les occasions il clicichail à ranimer son couraj^e par l'idée de 1 liumlile conliance (¡ue la rclijiioti nous prescrit, l'.ir une proiiression insensible , ce clianjienient donna à son extérieur une autre expression, La conliance par\int a s introduire dans son âme, et la sérénité se peignit sur son visage. La solidité «t la beauté de la religion , dont il était si vivement pénétré , avaient augmenté sa sensibilité naturelle; et toutes les lois qu'il se recueillait pour prier ou (ju'il parlait de Dieu , ses yeux attendris se baignaient de larmes.

Mais elb'S avaient changé de caractère, (^e n'étaient plus les larnu's ameres de la componction (jui se livre au repentir d'un mal (¡u'elle juge irréparable et (¡n'accompagnent les intiuiéludes de la crainte ; c'étaient les larmes tïun ( œur reconnaissant (pii se pénétre de l'immensile du bienfait (¡u'il a reçu , et qui voudrait y répondre par la ( onliance de l'amour. Sa démarche était mesurée , sa mise simple et décente, son extérieur réservé, mais aimable; son ton sérieux , mais doux ; il les relevait par l'expression d'une physionomie noble et agiéable , ornée de cheveux que l'âge comnieneail à blanchir: tout ¡¡resentail dans lui le caractère du clirélien lidèle et de l'honmie de bien.

On ne le voyait pas sans l'aimer, et sans éprouver un mouvement de respect et de vénération ; sa vue inspirait la confiance et invitait A la vertu : ces sentiments prenaient une nouvelle force lorsqu'on le considérait de plus près. Sa vie était frugale , réglée, toujours occupée par le soin de remplir ses devoirs. Non-seulement il était l'àme , le mobile , l'économe et le bienfaiteur de notre société , il était encore un de ses coopérateurs les plus ardents. Quoique son éducation eut été négligée , il dut à ses talents naturels une intelligence supérieure dans tout ce qui tenait aux arts , et il l'employa très-utilement A notre avantage.

Il régliiit tous les matins ses alTaires domestiques ; et , pendant que je me livrais à l'instruction de ses (ils , il visitait tous les jours les fabricjues et leurs travaux. Il portait partout l'inlelligence , le discern(;ment et l'émulation du zèle ; il visitait les m cessiteiix et les malades. Aux secours les plus urgents que fournissait la société , il ajoutait ceux que sa bienfaisance jugeait utiles ou agréables. Il consolait les malades , il excitait l'attention des assistants et du médecin ; il veillait surtout à ce que les secours ^e la religion fussent donnés exactement lorsque le danger l'exigeait. La seule distraction (ju'il se permit , lors(|u'il lui restait quehjues instants de libres avant le diner , était de faire seul un tour de promenade dans la campagne , c'était là ce qu'il appelait sa grande lecture : il allait lire (e que Dieu a écrit dans le livre immense de la nature. Les réflexions i\\h'. ce moment faisait naître étaient ordinairement l'objet de notre conversation pendant le repas.

Sa table était frugale , mais assez abondante pour nous et pour

sa famille ; les mets n'étaient ni recherchés ni dispendieux. Après le diner , la fiiraille ne se séparait plus; et, lorsque l'ardeur du soleil commençait à se tempérer, nous allions nous promener tous ensemble. 11 pensait que cet exercice convenait à sos enfants ; il se plaisait à les voir courir , sauter et s'exercer avec les autres enfants du peuple. Il croyait par-là leur forliiier le lempéramenl , les rendre plus agi'es ; et il les excitait lui-même en leur proposant des prix dans les exercices du corps qui accompagnaient nos fêles.

Quelquefois l'étude de l'histoire naturelle nous occupait dans nos promenades. Mon ami s'y livrait avec ardeur et avec soin : une ileur, uîie plante , la pierre qui se trouvait sous ses pas lui fournaissaient des motifs d'admiration et d'amour pour l'Auteur de tant de merveilles, dont l'organisation est si digne de fixer noire attention. Lorsqu'aprés être rentré , je m'occupais avec mes enfants , il employait son temps à ses affaires domestiques , ou à méditer la lui de pieu. Nous faisions succédera mes leçons une lecture utile que nous faisions en commun , et qu'il animait par dos réflexions faites à propos, où j'admirais souvent l'amour de la vertu qui enflammait son cœur, et se communiquait à nos âmes. Le souper et la prière du soir remplissaient le reste du temps : ainsi finissait le jour , qui n'était que la répétition du jour précédent et le prélude de celui qui devait suivre.

Tu ])eux juger à quel point l'ascendant de la vertu , réuni à relie bienfaisance universelle et à ce zèle afl'ectueux que rien n'arrête, durent lui gagner tous les cœurs. Tout le monde ne voyait en lui qu'un ange lutélaire , descendu du Ciel pour la consolation et la félirilé de ceux qui l'entouraient. T.e sentiment de tant de verlus et de bienfaits n'était , dans les habitants du village, ni le respect qu'inspirent la supériorité des talents ou l'éclat de la naissance et de la fortune , ni cette soumission de lévéreme qui nait de la dé¡¡end;ince , ni la servile considération qui attend un bienfait ; bien moins encore celle basse humiliation de l'espérance que la crainte accompagne. On peindrait cette affection avec assez de justesse , on l'assimilant à la vénération qui suit le mérite , ou à la satisfaction que prodviit la confiance , ou à la tendresse que l'amour sait inspirer; elIt. se comjiosait de tous ces sentiments. Quand les heureux habitants du lieu voyaient mon ami , leurs cœurs étaient émus , et leurs lèvres trouvaient des expressions que n'avait jamais pu leur suggérer la vue de leurs pères, de leurs enfants, de leurs maris, et des personnes qui leur étaient les plus chères.

Tu peux imaginer quel degré d'autorité il parvint à acquérir, sans chercher à en obtenir aucune et sans jamais rien commander ; son opinion était une décision d'après laquelle tout s'arrangeait. Il n'y avait plus de procès , parce qu'il terminait tous les diiTérenils ; on ne voyait plus d'inin)iliés publiijues, ni de discordes domesli(|ues ; partout il portait la paix ; la bienveillance était sur ses lèvres , elle animait ses traits, et la crainte de lui

déplaire siiffisail pour déterminer les plus récalcitrants aux sacri- ÎJces les plus pénibles.

A mesure que les |)rojrrès s'augmentaient , et que les lumières se répandaient dans le village , ses soins paternels lui acquéraient toujours plus d'empire; il vint un moment où ses paroles étaient reçues comme un oracle, et ses exem[)!es connue une loi. Heureux liabilanls! mon ami n'usait de l'autorité qu'ils Itii avaient donnée que pour leur bordieur , pour les conduire dans les sentiers de la \ertu , et [)our le rétablissement des mœurs. Jamais un homme , entouré de troupes et de canons, ne lut obéi avec plus de promptitude et d'empressement. Tout cédait à sa voix ; son imi)robation était un chàliment. Il savait d'un seul mot réprimer le désordre , faire respecter la vertu, et contenir les passions.

Dieu lui donna le temps d'entreprendre et d'achever tout ce qu'il avait pu concevoir d'utile pour la felicité des habitants du lieu ; il eut encore l'avantage d'être témoin du succès de sou application et de ses soins , et de jouir lui-même de ses bienfaits. Ce village est aujourd'hui le séjour de la paix , l'asile de l'abondance , et le motléle de la perfection dont l'humanité est susceptible , tout s'y fait avec ordre et avec aisance. Les vices et la paresse en sont bannis , la mendicité y serait un opprobre , l'ivroífnerie un scandale. Chacun s'applique à sa ]»rolession : tous , a l'heure <|u'il est , auraient honle de négliger leur état dans les jours de travail.

Ceux de repos et de fête se partagent entre les offices de l'Eglise et les divertissements innocents , indi([ués pour chacun de ces jours. Ces amusements sont destinés à remplir un temps qui sans cela serait donné aux vices et aux disputes : tout est ordonné de manière à les faire contribuer au bien de tous les âges. L'enfaiu e y ac(|uiert les avantages de l'agilité . de l'atlresse et de la force ; la jeunesse s'y forme à l'amour de l'honneur et de la gloire, aux principes d'obéissance et de vertu. L'un des deux sexes y choisit , au sein de la décence et des égards , la compagne destinée à faire la douceur de sa vie ; la vieillesse enfin y trouve le repos et y recueille le respect , qui doit la récompenser de ses longues vertus. Ainsi , les bonnes mœurs se fortifient par le bon exemple , et il devient d'autant plus puissant qu'il se répèle plus souvent. Chacun se met à la place qui lui convient; et de cet arrangement général résulte l'harmonie qui entretient la paix , le concert et l.i félicité de tous.

C'étaient les vertus domesliijues (|u'nn voyait briller par-dessus tout. Mon ami les considérait connue la base des verlus publiques ; il pensait que , sans les unes , l'espoir d'atteindre les autres n'était qu'une chimère. D'après un principe si sur, son [iremier soin était d'honorer et de reconnuander l'amour conjugal , la fidélilé des époux, la tendresse et les soins bien entendus ^des pères, le respect et l'obéissance des enfants , et enfin la charité , la patience , la douceur , et toutes les vertus sociales que la religion a pu consacrer. Il parvint, en peu de temps , ¿i opérer un changement

si général et si sensible que la renommée porta la réputalion de noire village bien au-delà de nos alentours.

Déjà la jeunesse de notre voisinage donnait la préférence à nos jeunes tilles, et elles avaient bien de la peine à se déterminer à ie quitter. Les dames des grandes villes s'estimaient heureuses de pouvoir se procurer des domestiques élevés ici ; mais le nombre de ceux qui consentaient à l'eue était petit. En un mol, le renom de noire village donnait à tous ses habitants la réputation de gens honnêtes et estimables.

Mon ami , témoin de ces avantages , était le premier à en jouir ; et la félicité qu'il avait su se procurer le rendait plus heureux que personne. Lorsque nous lui parlions des fruits satisfaisants de son zèle et de ses vertus, il nous répondait l'œil baigné de douces larmes : Nous avons planté et arrosé , mais l'accroissement n'a pu être que l'ouvrage de Dieu.

S'il est possible qu'il existe un morlel heureux dans cette vie , c'était certainement mon ami. Plein de l'amour de Dieu et du zèle le plus vif pour l'humanité , il voyait autour de lui tant de personnes heureuses qu'il jouissait de la félicité de tous. Combien sa satisfaction et sa joie ne lui devenaient-elles pas plus chères , lorsqu'il considérait que le bien-être qu'il leur avait procuré ici-bas , contribuait à les conduire au Ciel , où les attendait ce bonheur stable , destiné à s'étendre au-delà de la vie ^ ce bonheur fécond qui , ne connaissant de limites que la durée du mande , devait produire de nouvelles générations , qui toutes participeraient à ses bienfaits !

Le Ciel lui permit de jouir pendant quelque temps de ces plaisirs aussi purs , aussi vifs qu'ils sont rares ; mais il voulut enfin le récompenser , en lui faisant goûter ceux qui n'ont point de terme. Depuis quelques jours , nous observions une altération sensible dans sa santé : son visage paraissait pâle et flétri , ses traits étaient changés , ses yeux affaiblis et languissants , son appétit diminuait sensiblement, et il se plaignait d'insomnies et d'agitations continuelles ; nous n'osions pas lui témoigner notre inquiétude. Cet homme, si doux et si humain envers les autres , n'en était que plus dura lui-même; et il ne perdait jamais cette douceur de caractère que lorsqu'on s'occupait trop , ou qu'on s'inquiétait de sa personne.

Nous craignions d'ailleurs de lui faire apercevoir nos craintes. Un jour que nous faisions , lui , ses enfants et moi , notre promenade ordinaire de l'après - dinée , et que nous respirions l'air pur de la campagne dans une olivette ' , a Voyez , nous disait-il , ces beaux arbres : leur couleur, il est vrai , est triste et semblable à celle du cyprès ; mais quelle différence entre ces deux végétaux ! Le cyprèn aride et sans fruit est condamné par sa tristesse et sa stérilité à devenir le symbole de la mort ; c'est l'arbre funéraire qui est appelé à orner les dépôts solitaires où

' Lieu plrinté d'ollTicis.

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reposent les cendres des niorls ; ni;iis roli^ier, dislini^ué par ses fruits et p;ir sa fée ont! i lé , est rcniblèine de la paix ; ses riches produclions renrornieiiL luus les [»rincipcs de la vie. »

A son ordinaire il nous iil un discours inléressant sur riiiiilc, qu'il rci^ardail tomnie une des plus utiles [iroduclions sorties de la main du Créateur. Après nous avoir détaille les usages auxquels rboninie la fait servir, soit pour sa nourriture, soit ^¡our les arts et les nianuiaclures , il l'envisagea aussi dans les rapports religieux qu'elle présente ; il considéra les vertus qu'elle acquiert lorsque Dieu la saneliGe , el nous exposa coninienl elle devient le symbole nivstéricux des exercices les plus sublimes de la relij^ion.

L'huile sacrée, nous disail-il , produit le saint chrême cjui , dans le baptême, nous ouvre les portes du Ciel , et d'un burin indestructible nous imprime le caractère indélcbile du chrétien. C'est par sa vertu que l'Esprit di\in , qui corrobore notre foi , descend dans nos âmes, nous donrie la force de résister au torrent du monde et à notre propre corruption, et nou^aide à triomphi-r mène de la fureur des persécutions.

C'est au mojen de l'huile que se communique au prêtre le pou- \oir ineiTable de verser sur nous le sang de Jésus-Christ , et de laver nos fautes. C'est elle qui sert à conférer aux évéques le caractère éminent de lieutenants de Jésus- Christ, et de pasteurs de nos Ames. L'huile enfin purifie nos membres profanes par K; péché , leur enlève les taches qu'ils ont contractées , et les rend dignes de recouvrer la grâce et les titres d'adoption, que l'Esprit saint leur avait donnés dans le baptême ; surtout elle devient le dernier véhicule à l'aide duquel l'ânie retourne à sa patrie inimorlelle ; elle fortiOe les ailes avec lesquelles elle s'cn>ole au sein de son Créateur.

Après nous avoir entretenus sur ce sujet , il se tourna vers moi , et me dit : « Marien , j'ai un grand désir de recevoir à temps le sacrement de l'Extrême- onction , le dernier se. ours de ceux qui quittent la terre pour l'éternité. Ces membres churnels , prostitués si longtemps à l'iniquité des sens , ont besoin de recevoir ce dernier bain du sang de l'Agneau Mon ami , je réclame ton amitié , el j'interpelle la religion. J'invoijue ramoiir et la tendresse de mes lils ; et , s'il arrive (pie la maladie engourdisse mes sens , qu'une fausse i)ruilenc'e ou la vaine crainte de m'affliger ne relarde point pour moi l'application de ce saint remède auquel je donne toute ma confiauce , et que je regarde comme si salutaire. »

Ses fils le lui promirent. J'ajoutai : « Je ferai d'autant plus volontiers ce que lu désires , que je suis persuade cpie non-seulement ce sacrement est infinimenl utile pour la santé de l'âme , mais que souvent il ne l'est pas moins pour celle du corps ; c'est la croyance de l'Eglise, et l'expérience la confirme tous les jours. A peine a-t-on oint les malades des saintes huiles , qu'ils ( dmmencent à se sentir mieux , soit que Dieu augmente la vertu des remèdes , soit qu'il communique ses lumières au médecin pour

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qu'il en fasse un choix heureux. Sois donc bien assuré que je ne négligerai point un soin si essentiel.

Mon ümi s'allendrissail : il reçut avec salisfaclion l'assurance que je lui donnai , et il l'accepta avec les expressions de la plus vive gratitude. Mais, soit que ce discours qui l'avait ému l'eût fatigué , soit que la maladie commençât à manifester les symptômes qui se développèrent ensuite ; au moment où il proféraitces dernières {Miróles , ses joues se couvrirent d'une pftieur subite. 11 se trouva mal ; et , ne pouvant plus se soutenir sur ses jambes , il s'étendit à terre. Une frayeur soudaine nous saisit , nous vînmes à son secours ; mais il nous fit signe de la main de le laisser tranquille. Nous obéîmes sans lui rien oser dire ; nous savions que nos inquiétudes ne feraient que le fatiguer davantage.

Il fut trcs-longlenips à reprendre ses esprits ; mais lorsque son indisposition fut passée , et qu'il se sentit un peu mieux, il s'assit, et nous dit : « J'espère , mes amis, que vous ne serez pas du nombre de ceux qui s^ font une étude de distraire les personnes auxquelles ils sont attachés , de l'idée de la mort. Ce funeste ménagement , cette fausse prudence , ne peuvent être que l'etTet d'une amitié indifférente ou d'une foi débile. Je demande à mes amis de me laisser jouir de la plus douce de mes pensées , celle de la proximité du terme de mes espérances.

» Ah ! mes chers enfants , combien l'homme est malheureux , puisque , pour ne pas s'affliger , il se trouve réduit à la nécessité d'oublier qu'il est déjà près de mourir ! Combien il est glorieux pour la religion de voir que la mort ne peut être une félicité que dans son sein I Ah ! Marien , la philosophie , qui a contesté et cherché à obscurcir toutes les vérités qui importunent les vices , doit bien regretter de ne pouvoir nier la mort , qui est le terme auquel nous sommes tous condamnés I Si elle eût pu parvenir à soustraire aux hommes l'idée de la mort, ses efforts seraient venus à bout de tranquilliser les passions et d'éteindre les remords. Si l'on n'avait vu mourir personne , si la Providence avait fixé un jour pour la mort générale du genre humain , comme elle en a déterminé un pour sa résurrection en masse, les sophistes auraient relégué l'une et l'autre dans la classe des idées fausses et superstitieuses.

» Mais l'incrédulité , qui ose nier tout ce qu'on ne voit pas , ne peut démentir ce que dit la révélation , quand l'expérience le confirme ; c'est un grand malheur pour elle que celte ressource lui manque précisément dans le point le plus décisif, le plus important, et sur lequel notre corruption désirerait le plus d'être affranchie de ses terreurs. Ce qu'il y a de pire pour elle , c'est qu'elle accroît elle-même les horreurs naturelles du tombeau , et aggrave les angoisses de la mort; elle nous en enlève toutes les espérances , sans rien atténuer de son amertume.

» Le chrétien fidèle peut seul trouver de la consolation dans la mort ; il sait que rien ne péril dans l'esprit qui l'anime ; il sait que la mort no fait que donner une autre forme à son existence ;

LKITIU' XL. 801

(ju'il rt'slc (0 (ju'il l'ijiit ; ([\u; loin de s'ctcindn! , il nt; f.iil ijue subir une triiiKsIbinialion a l;i(|ui'llo il csl dt'slini' ; que son soit s'améliore en p;is.sanl d'une vie p;iss;ij:ère et douloureuse à une vie plus élevée et dont la dune ne unit jamais. Le chrétien seul trouve la tertilude de son éternité dans les cendres froides que renferment ces ténébreux souterrains , où s'eni:loutisscnl toutes îes {icnéralions humaines.

» Se sentant déjà un peu mieux , mon ami me proposa de retourner à la maison, et ne (!onna plus d'autre signe d'indisposition. A ujesure que nous a\amions,je lui dis qu'il seriit convenable de faire appeler don Francisque pour arrêter ou prévenir tout danger. Celait le médecin que mon i;mi avait appelé dans le village ; ses talents et ses succès lui avaient acquis toiJte noire conliarjce. « A la bonne heure, répondil-il , je suis pièt à faire tout ce qu'il pourra m'ordonner ; mais , Slaricn , ajouta-l-il en s'approchant de moi et me parlant a voix basse , les hommes ne peuvent eujpècher ce que le Ciel a résolu. Je crois que l'heure est arrivée , el une voix intérieure me dit qu'il est temps d'aller taltcndre dans le sein de l'éternité. »

(^es paroles me iiicnt trembler ; et , malgré le soin (jue je mettais à cacher mes craintes par rapport a ses enfanis , je me sentis frappé d'un pressentiment funeste. Il m'avait parle d'un air si calnie el si paisible , que ses enfants ne s'aperçurent de rien ; mais ce peu de mots produisit sur moi une impression si profonde et si douloureuse , que je ne pus lui repondre. La sérénité de son air et la fermeté de son Ion me parurent une preuve de la certitude (le son prossentiment.

Dom rrancistpie , après toutes les informations prises, nous dit qu'il ne pouvait pas eniore asseoir de jugement sur la ma- Lidie , el que , pour s'en former une juste idée , il fallait que le temps présentât d'autres intÜtations ; que tout ce que nous avions observé pou \ ail n'avoir aui une conséquence ; manmoins il lui prescrivit un régime qui , dans tous les cas , ne pouvait lui être qu'utile ; et mon ami s'y soumit avec docilité. Je pus voir qu il obéissait plus par devoir que dans l'espoir de guérir ; el que , malgré toutes les conjectures favorables que nous formions sur son rétablissement , il elail profondément convaincu de sa fin proihaine. Nous \ ¡mes icnaitre nos esj)erani es , parce (pic , pendant trois jours consécutifs , il n'éprouva plus de malaise ni de faiblesse.

Se sentant mieux lui-même , il nous proposa de rejueiulre nos promenades de l'après-dinée. Le médec in y consentit , et jug(>a que le grand air pourrait lui èlre favoiabh* . pnur\u qu'il ne lit qu'un exercice modéré j el nous nous acheminâmes vers le cimetière.

Je dois le dire que . lorsque mon ami vint au village , el s'occupa de la reconstruction de 1'» glise , (jui lui est redevable de la forme majestueuse el décenle qu'elle a maintenant , nion ami faisait alors arranger près du village une promenade publique ,

planlóe de peupliers , il rexlréniité de laquelle se Irouvait une terre en fiicbe : il jugea le lieu con\enable pour y consltuire le cimelière ; à l'avantage du local et de la pioximilé se joi<jnait celui d'un abord facile, La promenade étant pavée et toujours bien cnlrotenue, était praticable pour tout le monde et on tout temps. Ce fut là , et précisément au bout de l'allée , que , pour dimimier l'cloignement autant qu'il était possible , il fil exécuter son pi. in , et qu'il disposa d'un vaste espace carré qu'il lit clore de lîauli\s murailles.

Au milieu de cet enclos il fit construire une ch;ipelle, pour y déposer los cadavres et y célébrer les offices que la religion consacre à ceux qui ont terminé leur carrière. Les quatre angles spa( ieux qui environnaient la chapelle , étaient destinés à l'inhumation g-nérale et indistincte de tous les habitants. Les dons de la Providence et la faulx de la mort rendant tous les hommes égaux , mon ami ne pensait point que l'orgueil dût s'étendre au delà des bornes de la vie , et mettre une distinction imaginaiie entre des cadavres dont les cendres devaient être bientôt confondues. On mita l'entrée une porte de fer grillée , à travers laquelle on pouvait voir la chapelle et tout Tinlérieurde l'enclos. La vue n'était que faiblement arrêtée par quelques cyprès plantés autou-r de la chapelle , et dont le port funèbre et silencieux annonçait la destination à laquelle ce lieu était réservé.

M.iis , pour dépouiller, autant qu'il était possible, celte lugubre enceinte de son aspect austère et terrible, et pour neutraliser les miasmes contagieux qu'exhalait cet asile de la mort , il ne se borna pos à y planter des orangers, dont la verdure douce et permanente plait à la vue , il y réunit les plantes et les fleurs dont l'odeur pouvait purifier l'air. On y voyait confondus le romarin et le nard , le myrte et le jasmin ; l'œillet incarn.it et la rose même conlribu.ùent , par leurs nuances et parleurs suaves exhalaisons , à adoucir raiislèrité du lieu.

On eût dit que mon ami avait voulu dépouiller la mort de ses lugubres apparences , et embellir l'asile que devait fréquenter la piété des vivants envers les moris. Il rendait hommage à la foi qui nous montre une nouvelle vie dans la dissohilion de nos organes matériels; et, à considérer la pon)pe et l'abondance des plantes qu'il y avait placées , on eût pu dire encore qu'il avait voulu offrir aux yeux , et présenter à l'esprit, l'image de la résurrection.

La chapelle élait vaste et simple, d'une architecture solide et sévère. Il n'y avait (¡u'tin autel ; mais il était grand et imposant. On n'y avait placé qu'un crucifix , devant lequel brûlait sans cesse une lampo , emblème de la permanence de l'éternité. On n'y voyait (jue des ornements funèbres , et analogues au but de l'édifice.

On bénit la chapelle : au retour d«i clergé , tout se trouva rangé et l'autel préparé pour la messe des morts. L'un des curés invités l'a dite avec beaucoup de solennité -, le nôtre monta en

chaire , ol prononra un discours concis , mais plein il»? scnliment el d'onction. A[»rL's le. sainl sacrilico , on enlonna un rejions général avec une gravile el un respect (ju'on n<; trou\t! [)as toujours dans une nombreuic assemblée de peuple et de gens peu iusiruils.

Celle cérémonie el nombre d'autres , qui s'etaicnl Îaitcs dans le même esprit, avaient donné a nos liabilanls l'idce de la modestie el du respect (jui doivent accompagner les rites religieux. Depuis ce jour , l'editice a été uniquement consacré au\ enterrements , aux honneurs l'unébres , aux anniversaires , el à tous les autres oflices funéraires ; le jour des morts on y célebre les olfices du jour.

Ce cirneliere était assez souvent le Lut de nos promenades après le diner. Nous nous y rendîmes ce jour-là , et , après une courte prière dans la chapelle , nous nous promenâmes dans le terrain qui l'entoure. Mon ami s'adressanl a ses li!.s , leur dil : « Mes entants 1 voici le lieu où voire père Nient méditer sur reternilé , el étudier l'art important et ditliiile de sa\oir mourir. Toutes les fois que je l'ai pu , je me suis transporte ici [lour interroger ces tombeaux , et demander aux dépouilles de ceux que recèle cette terre , quelles sont leurs obscuies de»lint es.

» Elles ont répondu qu'ils attendent le moment teriihle où la formidable trompette leur apprendra qu'il est temps de ^e présenter au souverain Juge ; qu ils v sont dans l'allenie du souille di\in qui doit les rap[)eler à la vie, pour les réunir une seionde fois à leurs âmes et les assujettir au sort iiré\ocüble de Teleinile. Voyez combien d'arbustes louflus y ont crû et prospéré au milieu de tant de crânes immobiles , et con)nient leurs ratines llexibles , conduites par la main toujours agissante du temps, s'entrelacent avec cette multitude d'os arides , au liavers des cavités qu'ils laissent enlr'eux.

u Un dirait que la nature , impatiente , se hâte d''arrivei- au terme fixé par son Auteur , et qu'elle cherihc à anticiper le miracle de la résurrection. Jalouse de nous présenter cette idee , on dirait qu'elle se presse de répandre toute la vie el la chaleur que sitn sein renferme , pour viviher tout ce que la terre conlienl ici de froid et d inanimé ; el , que dans son langage muet , m;as éloquent et sublime , elle nous rappelle que tout ce que le temps détruit , sera reconstruit dans reternilé.

» Que ce soit là, mes chers enfants , le premier objet de \os éludes, et qu'il vous occupe exclusivement tant qtie dureia votre vie. Que ce lieu qui, dans sa tristesse même, présente tant de sujets d'instruction , soit votre promenade la plus frcijucnle , et l'objet continuel de vos méditations. Venez- y souv«'nl ; el , toutes les fois que vous y viendrez, entrelenez-vous avec ces témoins muets de notre caducité, qui néanmoins nous oUVent des luonuments visibles de nos espérances. J'riez pour les morts , (jui , ensevelis dans celte enceinte , nous onl montré le chemin qui- nous devons suivre; demandez-leur de nous recevoir dans le sein de la félicité.

» Mon cœur ne sent nulle part la satisfaction que ce spectacle sombre et taciturne lui fiiit éprouver. Cette immobilité et le silence profond qui annoncent l'empire de la mort, sont le majestueux indice et le présage augiisle du souffle divin qui doit reproduire , et rendre à la vie tous ces restes inanimés des hommes.

» Plus je considère ces monceaux d'ossements décharnés qui tombent en poussière , et se confondent avec la terre , plus je vois leur nombre s'augmenter ; plus les vers hâtent la consommation des cadavres que. recèle Tinlérieur de ces tombes, plus je songe aux approches du grand jour où ils doivent se ranimer tous. Qu'il me parait grand , mes enfants , le Dieu de l'univers, lorsque je le contemple élevé sur son trône inaccessible , attendant que la corruption ait réduit en [)Oudre toutes les générations humaines , pour leur départir à toules sa vie et son éternité ! »

Nous l'écoulions avec vénération. La vivacité dont brillaient ses yeux , la noblesse de ses paroles , l'accent de sa voix affectueuse, donnaient à son expression une telle force , nous animaient de sentiments si surnaturels , si divins, que le feu de ses discours enflammait nos unies. Notre humble attention , notre silence respectueux , avaient l'air d'une espèce de culte que nous lui rendions , mais no!!s éprouvions une grande satisfaction à le voir parler avec celte chaleur et cette force ; il semblait qu'il avait recouvré sa vigueur et sa santé.

En etfet , on n'apercevait plus ni altération sur son visage , ni affaiblissement dans ses forces ; lorsque nous fûmes de retour à la maison , nous ne changeâmes rien à nos exercices accoutumés. Il ne sortit pas le lendemain , par rapport aux remèdes que le médecin lui avait ordonnés , et qui produisirent l'effet qu'on en attendait ; le jour suivant il se trouva si bien que nous n'hésitâmes pas à retourner au cimetière. Je commençais à me flatter que son pressentiment n'était qu'une crainle vaine; je rendais grâces â Dieu de conserver encore parmi nous un homme si nécessaire à notre édification , et à l'établissement de ses enfants.

L'heure arrivée , nous nous arheminâmes. Mais hélas ! celte triste promenade, si attrayante alors pour mon ami, et si consolante pour nous , fut la dernière (jue le Ciel accorda à nos prières. Dès que nous y fûmes rendus, il se mit à genoux devant l'autel, et resta prosterné une heure entière dans le recueillement le plus grave et le plus profond , son visage était ardent , ses yeux étaient baignés de larmes. Son fils aine qui était derrière lui ; à peu de distance, se tourna vers moi , pour me témoigner sa surprise et son inquiétude. Excité par la mienne , il se leva et dit â son père qu'il craignait qu'il n'eût été trop longtemps à genoux , et qu'il pourrait en être incommodé.

Mon ami revint â lui comme d'un profond sommeil , il s'assit et lui dit: « Mon (ils, tu m'enlèves une satisfaction et une douceur qu'on ne peut comparer à rien de ce qui s'appelle plaisir dans cette vie. Je méditais ces paroles de Job : Je sais que

LETTII-E XL. 80*

mon Ródonipleur vit , el que dans le dernier des jours je me lèverai de la Ierre pour" voir mon Dieu des mêmes yeux dont je vois a présent ce (jui est devant moi. » Cette douce esperance console mon cœur. « Mon Dieu î ajoula-l-il , comment une religion sainte , qui nous assure de si hautes destinées , a-t-elle pu rei»contrer des ennemis de sa vtMité et de ses promesses ? u il se ii'pandil , sur le même sujet, en rellexions non moins ji/stes que lumineuses. Vivement emu , je ne cessais d'élever mon cœur au Ciel pour lui rendre ¡j;rice de sou rétablissement.

Notre consolation ne lut pas de longue durée. Revenu à la maison , (jucUjue temps se passa sans qu'il éprouvât rien de nouveau. Mais, a l'heure de nos exercices de piété du soir, et lorsque ^l'un de ses lils se disposait a commencer la lecture accoutumée, -agité d'un mouvement extraordinaire , mon ami s'écria : « Miséricorde , ô mon Dieu ! Nous accourûmes , il était déjà sans connaissance et sans sentiment. Sa léthargie profonde nous fit craindre qu'elle ne fût l'avant-coureur de sa mort. » Le médecin vint en grande hile : ce fut en vain qu'il employa tous ses efforts pour le faire revenir. Cet entier anéantissement , cette espèce d'extase dura plus de deux heures : Dieu permit enfin qu'il revint insensiblement à la vie et qu'il recouvrât l'usage de ses sens.

Lorsqu'il put voir et distinguer les objets , ses yeux se promenèrent successivement sur ses enfants, et sur ceux qui environnaient le lit sur le(juel nous l'avions transporté. Ses enfants ,. qui jusqu'alors n'avaient cessé de fondre en larmes , ne purent se contenir, ils éclatèrent en sanglots. Soulevant alors la tête, et avec cette imposante dignité qui lui était naturelle : « Quoi ! 3îarieti, me dit-il , est-ce là le fruit de l'éducation chrétienne que nous avons, cherché à leur donner? »

Se tournant ensuite vers eux , il leur prit les mains , et leur dit d'une voix douce et avec émotion : « Mes enfants! vous , les fils de mon cœur ! ne voulez-vous pas que je boive le calice que le Seigneur m'envoie ? » A ces paioles nos lamentations et nos larmes redoublèrent. Le médecin dit qu'il était nécessaire de calmer la vivacité de nos sentiments, qui [louvaient lui èlre funestes. Nous renvoyâmes SOS enfants et les personnes qui étaient presenti's. Restés seuls, le médecin et moi , nous gardâmes un silence profond pour lui pro( urer queUjue repos ; peu après , nous l'eulendimes respirer paisiblement comn)e les personnes qui dorment.

Le médecin s'approcha , el m'assura que son sommeil était doux et tranquille. U voulut passer la nuit pour le veiller el se trouver au moment de son réveil. J'allai faire mettre au lit les jeunes gens y et je revins pour lui tenir compagnie. Le malade dormit jusqu'à quatre heures du matin. Il parut surpris de nous voir la , il nous demanda quelle heure il était , il nous témoigna (juelque peine de nous avoir fait passer une si mauvaise nuit , ajoutant que ce soin ne lui paraissait pas encore si urgent.

Le médecin l'interrogea sur ce qu'il avait senti intérieurement dans ces deux attaques ; il répondit qu'aucun signe n'avait annoncé

ni l'une ni rautte , et que toutes deux l'avaient surpris subitement ; que la seule sensation dont il eût conservé quelque idée , était de s'être senti suHoqué; qu'à la première attaque, il avait éprouvé cet efl'et plus longtemps , parce qu'il n'avait pas perdu connaissance , et qu'il avait lutté contre sa violence ; mais qu';'» la seconiie, quoique plus ibrle , il l'avait ressentie plus faiblement ^ parce qu'il était tombé dans l'anéantissement, et que par cette raison il ne pouvait en rendre compte. « Il me parait , ajoula-t-il , que j'ai un ennemi intérieur qui acquiert toujours plus de force , qui développe et exerce progressivement sa violence; puisque la première fois il m'a laissé les sens libres, et que la seconde il m'en a ôté l'usage. En vérité, dit-il en souriant, s'il fait de si grands pas, il arrivera bientôt au terme, ù

Le médecin lui prescrivit quelques remèdes, qu'il prit avec docilité, il paraissait en aussi bon état et aussi dispos que s'il n'eut rien éprouvé ; mais ce sculagement passager ne me tranquillisait guère ; l'expérience m'avait appris combien il fallait craindre des recbiiies inattendues et perfides. A six heures, mou ami demanda à se lever , et nous dit qu'il espérait se trouver mieux debout que couché. Le médecin n'y voyant aucun inconvénient, me dit qu'il pensait que le sang en circulerait mieux. Nous nous retirâmes pour le laisser s'habiller, et je profitai de ce moment pour lâcher de calmer un peu mon inquiétude.

Je demandai donc ii don Francisque ce qu'il pensait de sa maladie ; il me répondit , la larme à l'œil , que mon ami avait un polype dans le cœur. « Le mal est-il sans remède ? — Oui , me dit-il , la médecine n'en connaît aucun ; et quand il en existerait , comment pourrait-on l'appliquer à la partie la plus interne et la moins accessible de la poitrine? Son mal a pour principe des excroissances charnues qui se forment dans les cavités intérieures de ce viscère. Elles se remplissent continuellement de l'humeur qui y aborde. Quand il y en filtre une quantité telle qu'elles ne peuvent plus la contenir, elles produisent ces subites explosions qui donnent licuàces défaillances et amènent ces paroxismes. Si la nature est assez forte pour résister à leur violence , les accès passent , et le malade se trouve aussi bien que s'il n'avait rien éprouvé.

» Mais , tandis qu'il jouit de ce bien-être momentané , les cavités se remplissent de nouveau , et cette lutte alternative dans laquelle les attaques surviennent et sont surmontées , se prolonge jusqu'à ce qu'il en vienne une plus violente où la nature succombe. Comme on ne peut savoir le degré de force des attaques, on ne peut assigner celle qui sera la dernière. En général , il n'en faut pas un grand nombre pour emporter le malade , et celles-ci ont commencé avec tant de violence que je crains beaucoup. Il n'y a plus de moment sûr; a tout instant il y a du danger, et il est indispensable de le lui déclarer pour qu'il fasse ses dispositions. »

A mesure qu'il me parlait , une sueur froide se répandait sur tous mes membres. Je me représentais aussitôt la perte que

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nous allions faire d les embarras où j'allais me trouver , chargé de la maison et des enfants de mon ami. J'élevai njon creur à Dieu , et m'abandomiant au senliujent que j'éprouvais , je me jetai a yimoux [)0ur lui pré.-enler mou humble soumission. Je lui offris l(! sanilice île la vie de mon ami , en l'unissant à celui du Rédempteur, et en le jiiiant d'accepter de même celui de mes jours. On vint hienlot nous averlir (jue mon ami était levé et qu'il nous attendait ; il était hahille, et je fus à peine entré qu'il me dit : « Je gage (jue doni Francisque t'a fait part de ce qu'il pense des accidents (jue j'r[)rouve.

» — (Jui , répondis-je , et il m'a parlé avec la sincérité d'un homme de bien. » Je lui répétai alors mot pour mot ce qu'il m'avait dit , sans rien exagérer et sans rien affiiblir. Mon ami m'écoula d'un air Iranijuille et ser(;in : lorstjue j'eus fini , la joie se peignit dans ses }'eux , le sourire vint se placer sur ses lèvres , il avança ses bras , et , nous présentant ses mains que nous saisîmes et pressâmes : « Voilà , s'écria-t-i! , deux chrétiens iidélos , deux véritables amis ; que le Ciel (jui me les a donnés , leur en ménage d'aussi sincères et d'aussi courageux ! Mes amis, ajouta-t-il , vous ne m'apprenez rien de nouveau , rien queje ne sache déjà. Depuis plusieurs jours je sens approcher le terme de ma vie, et je l'ai offerte à Dieu en expiation de mes égarements.

» Je n'ignore point que la mort est le chûliment du péché ; et l'homme qui s'est lendu atissi coupable que moi , doit s'y soumettre dans un esprit de pénitence, pour obtenir son pardon. Mes amis , lorsque je considère combien il est terrible de comparaître devant le Dieu vivant , sans avoir eu le temps de se laver de ses iniquités ; quand je songe que j'aurais pu mourir de mort subite , sans mettre aucun intervalle entre la violation de la loi et la pré- .«ence du Juge suprême , je suis confondu et saisi d'effroi. Quand jeme représente que j'ai passé plusieurs années de ma vie coupable , exposé sans cesse à ce péril , je frémis de terreur .. et je rends grâces au Dieu des miséricordes de n'avoir pas voulu me surprendre dans un moment où ma perdition éternelle était inévitable , et d'avoir daigné m'atlendre et m'édairer , pour réclamer sa bonté par les mérites de notre divin Sauveur.

» Ne nous affligeons donc pas , et (jue les lumineuses idées de la foi l'emportent dans notre cœur sur les sentiments naturels de la faiblesse humaine Dieu m'appelle ; je dois lui répondre comme Adam: Me voici, Seigneur. Mes péchés devraient m'épouvanter ; mais sa miséricorde m'encourage ; et , malgré le désordre de ma vie , j'irai mo présenter avec confiance i\ un Père tendre qui m'a donné le temps et les moyens de me laver dans les eaux de la pénitence , qui a daigné m'adniettre ii sa table sacrée , et qui maintenant même va me nourrir (!u pain du Ciel qui donne 1 immortalité.

» Muni de ces secours , purifié par le sang de l'Agneau , et chargé de tous les mérites de Jésus-Christ , qui ne les a acquis que pour moi , puisqu'il n'en avait pas besoin pour lui , pourquoi

ne me jelterais-je pas avec joie entre les bras du Dieu d'amour qui m'appelle et qui désire plus que moi-même de me faire participer aux trésors de sa gloire ? Qu'est-ce que je perds ? Une vie importune et pénible, coupable pendant nombre d'années, que les lumières et les secours du Ciel ont réformée pendant quelques instants , et qui n'a jamais cessé d'être environnée de périls.

» Je vais donc maintenant commencer une vie de gloire qui ne finira jamais ; le jour de Tespérance est arrivé , et j'irai voir mon Dieu ; oui , j'irai le voir. Son infinie bonté m'inspire cette confiance , et les mérites de mon Rédempteur m'en donnent le droit. Jésus-Christ crucifié a acquitté toutes mes dettes par ses satisfactions divines , et elles sont mes titres. Si les anges et le reste des bienheureux ont connu mes nombreux et grands altenlats , ils ne me verront qu'avec surprise entrer dans les demeures célestes, devenirle compagnon de leur bonheur, et entonner avec eux les cantiques de l'allégresse et de l'amour. Mais , par-là même , ils achèveront de connaître l'immense bonté de notre Dieu , l'étendue sans bornes de sa miséricorde ; dans leur admiration ils inventeront de nouveaux hymnes pour chanter sa gloire. »

Ici , les larmes , qui jusqu'alors n'avaient fait que rouler dans ses yeux , inondèrent ses paupières et coulèrent en abondance. Il se mit à genoux , baisa la terre , et d'une voix forte et assurée , il s'écria : « Oui , Dieu de bonté. Dieu de miséricorde ! qui as traité avec cette divine tendresse la plus coupable de tes créatures, j'accepte de tout mon cœur la mort que tu m'envoies. Jtà , Pater : que cela soit ainsi , Père universel de tous les hommes , puisque tu l'as ordonné de la sorte, que ta volonté se fasse! J'accepte la mort, en esprit de pénitence , comme le châtiment que tu imposas au péché; mais j'associe ma mort à celle de ton divin Fils , pour qu'elle puisse servir d'expiation à mes énormes et nombreux désordres.

» Que ta volonté se fasse , parce qu'elle est la tienne ; parce qu'étant la tienne , elle me sera favorable. Tu m'as pardonné , je l'espère , mes iniquités ; et , malgré leur innombrable multitude , tu me recevras dans le sein paternel qui me donna le jour. Ta bonté , en effet , surpasse la méchanceté de ta créature ; la miséricorde doit triompher de ma perversité ; je réclame en ma faveur les mérites de Jésus-Christ ; ils sont à moi , puisqu'il me les a cédés sur la croix , et (jue , par ?es satisfactions infinies , il a acquitté tous mes crimes. Tu ne méprises point un cœur humilié et contrit , tu es mort pour me racheter , tu m'aideras à me sauver. »

Cette prière , prononcée au milieu de ses gémissements et de ses larmes, et avec une vive affection , fit couler nos pleurs en abondance. Le médecin , craignant qu'une si grande éniolion ne vînt à accélérer les symptômes du mal, s'approcha; et, le prenant par la main comme pour l'aider à se lever, il lui dit: « Tranquillisezvous, monsieur. Dieu vous a écouté, et vous avez besoin de repos. » Mon ami se leva ; mais il ne cessa de nous entretenir des sentiments dont son cœur était plein.

Loríqtie nous fiimcs parvenus à le calmer un peu , il me rlil : v Marica , piiis(|ue chaíjue ii)í.lunl amené nn pi'ril , u'vn perdons aucun. I*rie le cure (](; venir recevoir ma confession. Je îui demanderai de m'apporter immédiatenuMit ajirés le saint Viatique , et de ne p;is ouMier lliuile sainte, d Le curé avait été son confesseur oïdinaire depuis le moment où il avait fixé son séjour dans le villajje. Avant de l'appeler , je demandai a mon ami s'il recevrait le Viatique , levé ; il me répondit que , puisque sa silualion le permettait , il lui paraissait que cela serait plus décent.

» Je jugeai nécessaire de préparer un autel pour recevoir le Seigneur ; je présumai (jue dans cette occasion un grand nombro de personnes voudraient l'accompagner. Je lui proposai de placer l'autel dans le gymnase ; f c'était une grande salle consacrée atix exercices des enfants dans les moments de récréation , lorsque le temps était humide ou pluvieux , et sa grande étendue permetlait d'y recevoir nn grand concours de monde ). Mon ami l'approuva , et je sortis pour m'occuper de ces préparatifs.

« Pendant que le curé resta seul avec lui pour le confesser , je m'appliiiuai ¿i tneltre tout en état. A peine fut -il sorti pour aller clierclicr le saint Nialique , que mon ami m'appela. « Je ne voudrais pas, me dit - il , voir mes enfants en cet instant : leur vue exciterait ma sensibilité , et je veux employer toutes les Îacnllcs de mon àme à la visite que je vais recevoir. h\ te prie , Mari"ti , de les conduire à l'église pour (ju'ils accompagnent le Seig:ncur , soit en venant , soit eu retournant ; dispose-les à se sotiniellre aux ordres de la Providence avec la résignation et la fermeté qui conviennent à des chrétiens. »

.l'insislai pour rester avec lui dans la vue de l'assister. «Non, me répondit - il , les domestiques me suffisent, et j'atli'ods de ton amitié que lu voudras bien n'occuper ton attention que de ce qui regarde mes p.uivres enfants. » Je lui obéis. Je lis tout ce (jui dépendit de moi pour les |)orter à recevoir une nouvelle aussi douloureuse avei; une constance et une soumission chrétiennes : (jue de temps et d'efforts il m'en coûta |)our les metire en étal de venir ave<- moi à l'église ! 11 y avait déj;i un concours immense, parce qu'au premier son de la cloi he du Viatique , le bruit s'était répandu aussitôt qu'on allait le porter à mon ami , et cette nouvelle avait jeté dans le village une grande consliTiiation.

Plusieurs des habitants , (¡ni ignoraient encore sa maladie , furent élonnt's que la première nouvelle (jui en \int a leurs oreilles fût celle (|u'on n'apprend ordinairement que la dernière ; ils furent tous suipris et consternés. Ils m'abordaient , la Iristessse et la pâleur sur le visage , pour me demander qiiclle él.-il sa maladie et sa silualion, quand je leur annonçais qu'il n'y avait plus d'espoir de rélablissemennl , ils fondirent en lirmes , cl poussèrent des cris vers le Ciel avec l'accent de la plus vive tlouleur : on n'apercevait qu'un mouvement sombre et désespéré ;

on n'entendait qu'un murmure de désolation triste et inquiet , que soupirs et gémissements. Cette scène déchirante pour moi acheva de me briser le cœur.

Eniin le curé sortit, portant Notre-Seigneur ; les assistants se rangèrent à la lile pour l'accompagner ; ils étaient si nombreux que celte suite remplissait presque tout 1 espace qui se trouve entre l'église et la maison. Jamais on ne vit dans un pareil concours plus de piété et de ferveur ; jamais on n'implora le Ciel avec plus d'ardeur et de sincérité. Quel fut l'étoniiement des habitants , qui croyaient trouver le malade couché dans son lit , lorsqu'ils le virent prosterné à côté de la porte de la salle pour en laisser l'entrée libre , et attendant à genoux le Dieu qui venait le visiter pour la dernière fois.

La surprise et la douleur lirent oublier le respect qu'inspirait celte auguste cérémonie ; un cri presque général se ht entendre ; on se le montrait les uns aux autres : tous étaient affligés ; tous se consolaient , sans pouvoir discerner dans la confusion de leurs sentiments s'il devaient s'affliger de voir qu'il allait recevoir ses derniers sacrements , ou s'ils devaient se rassurer en le voyant dans un état qui paraissait encore loin du péril.

Quand ils furent introduits dans l'appartement et lorsqu'ils virent mon ami à genoux , on les entendit tous sans distinction , vieillards , jeunes gens et enfants , lui adresser à voix basse ces expressions affectueuses que leur dictait la douleur : « Que Dieu conserve notre père ! que Dieu prolonge la vie de notre bienfaiteur aux dépens de la nôtre ! que Dieu prenne pitié de nous ! » Mon ami immobile , et la vue fixée sur son Dieu , paraissait sourd et inaccessible à ces témoignages d'affection et à tout ce qu'on disait de lui dans cette occasion.

Aussitôt que le saint Viatique eut passé , il se leva et se mit à le suivre. Quand le cure eut placé le ciboire sur l'autel , luon ami se prosterna. Mais qui pourrait, Antoine, te décrire cette tendre et sublime situation ? Que ce spectacle touchant était brillant aux yeux de la foi ! combien il devait être agréable aux esprits immortels auxquels il présentait sur la terre l'image de leurs adorations dans le Ciel ! combien devaient-ils se complaire à la vue d'un peuple religieux , humilié en présence deU)ieu , lui demandant avec ferveur la conservation d'un homme bienfaisant, et qui , dans ses prières , remplissait à la fois le devoir- de la charité et de la gratitude !

Combien ils devaient voir avec satisfaction cette mullitude , docile à la voix de la religion , chercher à étouffer , ujalgré l'excès do sa douleur et l'abondance de ses larmes , ses soupirs et ses sanglots, pour ne ])as interrom[)re le silence respectueux que la foi doit i\ la majesté d'un mystère si sublime ! Mais combien plus ils devaient être joyeux de voir le pénitent déjà justifié, plein de soumission et d'amour, faire à Dieu le sacrifice de su vie , et allendre de le recevoir pour voler avec lui au soin

de sa gloire , ol partager bientôt les délices ineffables de sa vue pleine et entière !

Je croyais deja le voir environné de la glorieuse splendeur dont il jouit à j)résent ; déjà je croyais reconnailre dans ses traits le caractère auguste de sa prédestination. On y voyait se nuinifcsler toute l'assurance de sa loi ; l'activité de ses yeux peignait tout le feu de son amour ; sa fervente sollicitude exprimait les désirs de son cœur; la douceur et la noblesse de sa ¡¡hysionomie peignaient toute la consolation et toute la joie de ses beureuses espérances. Je lie puis résister , mon ami , a l'impression que m'ont laissée ces souvenirs également tristes et doux. Mes yeux se remplissent de larmes , et mon cœur ne suffit plus à des sentiments aussi vifs. Que luon ami m'obtienne le bonbeur d'aller le rejoindre au plus tôt dans le séjour céleste qu'il babile.

Lorsque celte cérémonie sainte , pendant laquelle il reçut aussi tous les autres secours de l'Eglise , fut achevée , nous accompagnJimes tous Notre - Seigneur , et nion ami resta seul dans un profond recueillement. Après avoir satisfait entièrement a tous les devoirs (jue le respect imposait , de nouveaux cris excités par l'inquiétude générale se firent entendre. On m'entourait pour s'inibrmer de l'elat du malade ; on semblait vouloir lu'arracber des paroles d'espoir que je ne pouvais pas donner. Monibre d'habitants offrirent des messes , des pénitences , de vives prières , et Tincjuietude se peignait sur tous les visages. 11 me fallut employer beaucoup de tenij)S et de peine pour me dérober à ce louchant empressement , car je desirais vivement de rejoindre au plus tôt mon ami pour lui rendre les devoirs de la pieté et de l'amitié.

J'ambititnnais aussi un moment de solitude pour incul(|uer de nouveau à mes jeunes disciples les niaximes du christianisme , pour les fortifier contre la douleur qu ils allaient éprouver , et pour empêcher que leur juste sensibilité ne troublât les derniers soupirs de leur père. Revenu avec eux à la maison , je les conduisis dans nia chambre avant qu'ils eussent pu le \oir; soit (jue je n'osasse pas les lui présenter sans son ordre , soit dans Tinlention (|ue , lorsqu'il les demanderait, ils fussent déjà prejiares a un moment aussi ( ruel.

Lors(]u'il en lut lenii>s , je passai avec eux dans la chambre de mon ami. Oilférentes personnes étaient venues le \oir ; et toutes, pour le consoler, lui racontaient les témoignages publics de douleur et la consternation genérale de tout le village. Pour interrompre de tels discours, qui auraient pu flatter sa vanité ou son amour-propre , il leur répondit avec humilité : « C'est par un eflet de la miséricorde de Dieu qu'on ne m'a pas connu auparavant et (¡u'on daigne me voir maintenant avec (juelque intérêt. »

Aussitôt (|ue nous nous trouvâmes seuls , il appela un domestique , et lui dit : « Je ne veux point consumer le peu de >ie qui me reste en visiles inutiles. Ainsi , qu'on ne laisse entier

désormais que M. le curé , le médecin , Marien , et mes enfants. Mais afin que ceux qui s'intéressent à ma santé puissent être instruits de mon état , dom Francisque voudra bien en rédiger tous les jours le bulletin; ceux qui le désireront, pourront le lire , et on les priera de me recommander à Dieu. » Le domestique s'élant retiré , il ajouta : « 11 n'y a pas un moment à perdre , j'ai maintenant besoin de tout mon temps pour prendre congé des miens , et pour me préparer à entrer dans les profonds abîmes de l'éternité. »

Se tournant ensuite vers ses enfants d'un air riant et serein : a Mes enfants , leur dit-il , enfants chéris! Dieu daigne accorder une mort bien douce à lliorame qui a le plus mérité les châtiments de sa justice inexorable. Portions chéries de mon cœur ! ne vous aflligez pas, ne pleurez point sur moi ; mon drae nage dans un océan de joie ; pleine d'espérance et de consolation, elle attend le moment où le Créateur l'appellera à lui , pour la confondre à jamais dans cette indissoluble et délicieuse union que Jésus-Christ a promise à ceux qui l'adorent. Pleurez , mes enfants , sur les malheureux qui meurent sans avoir connu l'excellence et la divinité de notre sainte religion.

B Pensez , mes chers enfants , à ces sublimes paroles que notre Sauveur a consignées dans les saintes Ecritures , et que vous ne devez jamais oublier : Celui gui vit et rjni croit en moi , ne mourra jamais. Celle liiomesse du Rédempteur retentit maintenant jusqu'au plus profond de mon cœur ; et plus j'approche du terme de mes désirs , plus mon esprit s'avance en s'humiliant au-devant du Père céleste qui veut bien m'admetlre à participer dans l'élernilé à sa divine lumière. Toutes mes facultés , saisies d'un doux ravissement , se concentrent dans la méditation des paroles des divins oracles : « Voici que Dieu va t'introtluire dans son repos éternel , qu'il va remplir ton àme de tout l'éclat de ses spleuileurs ; un jour il tirera les os de l'obscurité, pour réfléchir sur eux l'immensité de sa gloire. Quelles espérances, mes enfants ! peut-on les considérer sans se sentir défaillir d'admiration et d'amour ?

» Ces paroles si consolantes , mes chers fils , ont été dictées par Dieu lui-même : elles font partie du canliijue saint que l'Eglise consacre à ceux qui meurent dans son sein. Ces divines paroles se chanteront bientôt sur ma froide dépouille , quand elle sera conduite en terre. Vous les entendrez , mes enf.ints , et je vous prie de les écouter avec beaucoup d'attention, de consolation et de respect, lorsiju'on les chantera sur moi. Pensez alors que si vous ne voyez plus ici-bas qu'un corps inanimé , qii'une cendre froide , mon esprit a volé dans le sein de son Dieu , et que , si le Seigneur a daigni; me pardonner, il jouira alors avec les bienheureux de toute la felicité du (^icl.

» Que cette considération, mes chers enfants, adoucisse l'amertume de vos douleurs, et que, loin de vous affliger, ma mort vous serve de consolation ! ([ue la vérité de la religion triomphe

de l'illusion des sens , el que la foi soit plus forle que la niiture ! Si je ne consuilais <jue les règles de la [¡rudence luiniaine , je devrais eparj^nor à votre jeunesse el à voire seusiüilile ce Irisle el douloureux langaiie; mais vous avez reru une educalion thrélienne, vous savez (jue l'iiomnie est né pour soull'iir el pour se résigner. Vous devez élre toujours prêts à vous sounwttre a toutes les dispositions du Ciel, el il esl bon que vous vous familiarisiez, dès à présent , avec la vue et l'image de la mort. La mort n'est terrible el effrayante que pour ceux qui abandonnent la vertu , et elle sur[)rend aussi la jeunesse.

» J'aurais voulu vous voir établis et déjà entourés, non-seulement de deux épouses vertueuses , mais des enfants de vos enfants. Je fais taire ce cri de la nature ; je me jelle avec soufiii>sion dans les bras de la Providence, parce que je sais (jue Dieu est noire Père , le plus tendre des pères , el qu'il connaît mieux (|ue nous ce qu'il nous convient. 11 m'a trop donne de preuves de sa protection , pour ne pas me livrer à lui avec une contiance sans bornes: el quelle plus grande preuve que celle que sa Providence nie présente en celle occasion ?

» Jugez , mes enfants , quel serait mon désespoir , si , au moment ou la mort va me séparer de vous dans l'âge des dangers, et lorsque votre raison , encore dépourvue d'expérience , a besoin d'un guide qui la dirige , d'un père qui vous instruise el d'un ami qui vous soutienne , le Ciel ne m'avait pas ménagé un successeur qui répond à lous mes vœux, un successeur qui a rempli à votre égard l'office de père mieux que moi - même , et sur la tendresse duquel mon cœur se repose dans une entière sécurité.

» Vous savez , mes enfants , qu'au moment où le Ciel nous l'amena , je lui transmis lous les droits que je tenais de la nature. Vous avez vu avec quel amour, quelle attention, quelle ^igilance il les a exercés. Comment pourrais-je croire qu'il ne les continuât pas, que son zèle ne s'augm(?nt;U pas encore, s'il est possible, maintenant qu'il ne les tient plus de moi , mais du Ciel ? Oui , mes enfants -, Dieu qui vous prive , par ma mort , de l'assistance que je vous devais , la remplace par la sienne , et marque ainsi sa vocation. 11 lui transmet avec les droits d'un père les soins et les sollicitudes attachés à ce litre sacré ; il vous prescrit , à vous autres, l'obéissance, l'amour et le respect. Obéissez -lui donc, mes enfants ; qu'il soit voire ange lutélaire sur la terre ; qu'il y soit pour vous l'image de Dieu , puisqu'il va remplir sa place et vous parler en son nom !

» Venez donc , enfants chéris , ajouta-l-il en se levant , venez embrasser votre tendre père. Viens , mon Félix ; viens , mou Paulin ; venez , et que je puisse jouir de ce dernier et doux moment que le Ciel accorde encore à ma tendresse ! Je serais inconsolable dans ma douleur , si elle n'était adoucie par l'espoir de nous rejoindre un jour dans le Ciel. Je bénis mille fois le Seigneur de m'avoir donné deux excellents fils qui ont été la

consolation de raa vie, et qui viendront se réunir un jour à moi pour entonner les louanges de notre Créateur. Que l'iraraense et paternelle majesté de Dieu vous couvre de ses ailes prolectrices ; que son amour infini veille sur vous pour conserver la pureté de voire cœur ! üieu de nusericorde ! arrache-leur la vie, avant que leur innocence salière. »

Venant ensuite vers moi , tenant par la main chacun de ses enfants, et, comme s'il eût voulu les jeter dans mes bras , il me dit d'une voix plus élevée : « Marien , voilà tes fils : mes iils , voilà votre père. » Ktonné , confus {'t baigné de pleurs , il m'eût été impossible d'arliculer une parole ; je ne pus que me précipiter a ses pieds. Ses iils en firent de môme ; et tous , nous embrassâmes ses genoux. H rous enlaçait dans ses bras : « Marien , me disait-il, reçois-les au nom de Dieu; ne te sépare jamais d'eux; que la mort seule puisse vous désunir. Donne - m en ta parole ; j'en ai besoin pour mourir tranquille. »

Notre situation était douloureuse ; nos cœurs ne pouvaient y suffire. Mon afiliction s'augmentait en pensant qu'une impression si vive et qui semblait devoir épuiser sa sensibilité , pourrait trop l'émouvoir et peut-éire accélérer les attaques de son mal. Je fis un eiTort sur moi-même , je me levai ; et , élevant la voix malgré mes pleurs , je lui dis : « Oui , mon ami , je te le promets , jamais rien ne me séparera de tes enfants. Je les bénis , je leur consacre, au nom de ce Dieu qui me les envoie par ta main, mes soins jusqu'au dernier souffle de ma vie. Mais prends soin de la tienne , une émotion si forte peut t'étre funeste. ïu dois à Dieu , à nous autres, et â toi-même, de ne pas hâter le moment que la Providence t'a destiné. » Je le pris alors par la main , et je le fis rasseoir.

Lorsqu'après quelques instants de repos l'agitation de son esprit fut un peu calmée , il se tourna vers nous; et, d'un ton tranquille et doux, il nous dit : « J'avais besoin de cette eiTusion de mon âme , pour soulager mon cœur et dissiper mes inquiétudes. Maintenant la nature et l'amour paternel se sont satisfaits; le seul doute qui m'inquiétait a cessé ; il ne me reste plus rien à désirer, et je vais attendre tranquillement l'heure du Seigneur. » Revenant à ses fils , il les prit dans ses bras , les embrassa tendrement , et d'un ton calme et tendre il ajouta : « J'ai f¿iit mon testament; je vous y institue fiéritiers par égale portion. Vous êtes également dignes de ma tendresse; vous m'avez aimé, vous m'avez obéi (également, et je ne pouvais sans injusiice vous préférer l'un à l'autre. N'ambitionnez pas di; devenir plus riches ; vous l'êtes suffisamment , et peut-être vaudrait-il mieux (jue vous le fussiez moins. Le plus grand des biens est la modération ; mais , puisque Dieu vous a donné des richesses, contentez-vous-en , tâchez d'en faire un bon usage ; ayez seulement soin de les conserver et de les faire prospérer, pour pouvoir être en état d'étendre davantage vos charités et vos bienfaits.

» Suivez la vocation (pi'il plaira à Dieu de vous inspirer; mais,

LETTIŒ XL. 813

si sa Providence ne s'explique pas parties signes particuliers que voire cœur puiss»' enlcndro , suyrz assures qu'il \ous a dej;i nianifeslé sa vuloulé soil dans la naissance qii il ^()lls a donnee , soit dans les circonslances où il vous a places. Prise/ la vie des champs et préicrez-la , coninie plus simple , plus conloinie à la nalure et aux desseins de J)ieu , et parce qu'elle \ous éloignera moins (¡u'une aulre des cliemins du Ciel. Loin de l'ambilion , du l'asle , et de tout ce qui alimente les passions, dans cet état les mœurs sont plus pures , les désirs moins ardents , les dangers moins grands et moins nombreux.

» Ne cessez jamais de vous aimer; (jue rien n'altère voire union. Si la religion nous commande d'aimer tous les hommes , si ¡a nalure nous porte à aimer nos amis , nous devons bien plus d'amour encore à ceux (jue le Ciel a deslims à en èlre l'objet. Dieu et la nalure ont constitué pour nos an)is naturels les parents, et les frères a plus i'orle raison. S'il s'en trouve beaucoup ([ui ne s'entr'aiment point , c'est parce (jue les passions ont eloulie et altere ce penchant naturel de nos cœurs. Dans une religion où tout est amour; dans une loi qui prescrit et conserve la paix et l'union, non-seulement entre les étrangers , mais entre les ennemis mêmes, [)arce que la chaiitè nous oblige à la déférence envers tous; conament serait-il possible (jue des motifs d'intérêt pussent diviser deux frères? Le vice seul |)uurrait y parvenir, et jespère qu'il n habitera jamais avec vous.

» Si votre cœur vous porte au mariage , choisissez une épouse modeste, douce, et élevée dans les maximes delà religion. Ne recherchez point la richesse ; \ous avez assez de bien pour (jue vos épouses vous doivent leur fortune. Tà( hez de vivre tous ensemble pour vous aider réciproqueirienl dans les événements heureux ou malheureux de la vie , et pour vous exciter les uns les autres par le bon exemple : celte maison vous suffit a tous. Que votre cœur choisisse une honnête et digne compagne (jui embellisse et vous rende chère la suite de vos jours ; mais pour (jue votre cœur ne soit pas le seul arbitre d(; votre choix , il faut que la raison l'approuve; qu'il soit confirmé j)ar le sentiment de l'autre frère , et de l'ami qui doit remplir ma place.

» Ici , mes enfants , j'interpelle l'amour et toute la tendresse (jue vous me devez ; s'il le faut même , j'inleipose tout le respect et toute l'autorité d'un père, pour exiger que vous me donniez dès ce moment votre parole , de ne prendre aucun engagement et de ne donner la main à quelle femme que ce soil , sans l'approbation de l'aulre frère , et sans le consentement de Marien. » Ses deux lils baignés de larmes le lui proniirent ; et mon ami , après les avoir embrassés de nouveau et calmé ce mouvement de sensibilité , poursuivit ainsi : « Faites-vous gloire du nom de chrétiens; que ce titre soit à vos yeux le plus relevé et le plus glorieux de tous. I>ans aucune circonstance, dans aucun cas, ne rougissez jamais de suivre l'Kvangile ; que ces terribles paroles de l'Homme-Dieu soient toujours présentes a votre esprit : Je ne

reconnaîtrai point , devant mon Père , ceux qui ne m'auront point reconnu devant les hommes.

)) Surtout, raes enfants, aimez-le ; aimez le divin Jésus de toutes les forces de votre cœur ; il ne faut pour cela que le bien connaître. Lisez et observez continuellement son Evangile : lisez-le pour adorer et aimer son divin Auteur; méditez-le pour le pratiquer avec plus d'exactitude ; nourrissez-vous de toutes ses maximes. Pénétrez votre cœur de ses paroles et de son esprit , pour y conformer toutes vos actions et tous vos discours. Aimez-le donc autant qu'il vous sera possible d'aimer ; aimez-le pour lui-même , et comme l'unique objet digne de votre amour; aimez ensuite tout ce qu'il a aimé , aimez parce qu'il nous l'ordonne. Toutes les créatures qui existent sont à lui ; nous devons donc les aimer toutes ; mais notre amour pour lui doit surpasser celui de tout ce qui est créé. N'abhorrez que ce que lui-même a abhorré. Que la passion avilissante de la haine, qui tyrannise le cœur et le déchire, qui commence par dévorer celui qu'elle possède , ne s'introduise jamais dans votre sein ; ne haïssez que le vice , et que jamais votre haine ne se porte sur les personnes; n'oubliez jamais que Jésus-Christ a voulu que sa religion se distinguât des autres , et fût caractérisée par l'amour réciproque des chrétiens.

)) Après Jésus-Christ , sa digne Mère doit être le premier objet de votre amour ; elle est ce que Jésus-Christ aime le plus. Marie fut appelée à la haute dignité de Mère de Dieu , parce qu'elle fut la plus parfaite des créatures qui sont sorties et qui sortiront jamais de ses divines mains. Il l'a constituée notre mère , et nous devons mettre toute notre confiance en sa puissante intercession. Adressez-lui tous les jours vos prières , et sachez que mon espérance en celle Mère de miséricorde, est , dans ce moment , la plus grande consolation que j'éprouve dans mes justes craintes.

» Choisissez-vous quelques saints , selon que votre piété vous l'inspirera , pour vous servir d'avocats dans le Ciel ; quant à vos anges gardiens , vous n'avez point de choix à faire. Dieu les a choisis pour vous : ce sont des tuteurs et des amis intimes qu'il vous a donnés. Vous leur devez beaucoup de respect, et vous pouvez vous adresser avec confiance à eux dans vos besoins. Soyez extrêmement dévots à saint Joseph, époux de Marie, qui a des litres fort élevés dans le Ciel.

» Ne craignez ici-bas que Dieu seul , parce que seul il peut nous infliger des châtiments sans fin. Les hommes ne peuvent nous faire du mal qu'avec sa permission. Les maux qu'ils nous font sont passagers : en les supportant avec patience , en les pardonnant toujours , il ne dépend que de nous de les convertir en biens.

» La terre est un séjour d'exil et d'épreuve , une vallée de larmes. Attendez-vous donc à y éprouver toutes sortes de tribulations , de lenlalioris et d'angoisses : tel est le sort de la condition humaine , lelh; est la peine du péché. Jésus-Christ lui-même a annonté que la vertu serait persécutée : aussi nous a-t-il laissé,

dans sa religion , des secours à l'aide desquels nous trouvons toujours lo moyeu de nous défendre. C'est pur cette raison que celui ijui vil de la loi ne craint que Dieu seul ; il est préparé à tous les maux qui peuvent lui venir des hommes. Si la persécution ([uil souffre est juste, il l'envisage comme la peine de sa faute ; il la fait servir à son expiation, 11 ne voit dans les hommes que les instruments dont Dieu se s(;rt dans sa miséricorde , pour le chûtier en cette vie ; il lui rend grûces. Il excuse les hommes, il leur pardonne, il prie pour eux , et travaille à apaiser l'Auteur de toute justice. Si la persécution est injuste , sa piété s'exerce sur les malveillants ; il se souvient de ses propres erreurs ; il prie Dieu de les éclairer comme lui dans leur aveuglement. Il reconnaît (jue Dieu l'éprouve ; et , dans sa lidélité , il s'applique à recueillir les fruits de ses souffrances.

)) Les tribulations ne peuvent rien sur lui ; il sait qu'elles ne peuvent être que momentanées et légères ; qu'elles produisent une immensité de gloire, et qu'aucune de celles qu'il peut éprouver n'est proportionnée aux recompenses immortelles qui l'attendent.

» Les tentations ne le troublent point ; il sait que Dieu est ûdèle, et que les secours qu'il nous envoie sont proportionnés aux dangers. Ses besoins temporels le laissent sans inquiétude lorsqu'il a l'ail tout ce que la prudence lui suggère ; il s'abandonne avec coniiance à la providence d'un Père aussi tendre que libéral , dont l'attenlion s'étend jusqu'au plus débile passereau.

» Dans ses doutes, il a recours à l'Evangile; il lève les yeux avec une intcnlioii pure vers Jésus son modèle , et il puise dans lui toute la lumière dont il a besoin pour se décider sans crainte. La mort ne l'effraie point; il sait qu'elle est le terme de noire épreuve , et le principe d'une vie qui no doit jamais Gnir ; il sait qu'avec elle commence le jour éternel qui n'a point de nuit. C'est ainsi qu'après avoir vécu dans l'espérance sur la terre , il s'envole heureux dans le séjour de l'immortalité.

» Etudiez avec soin votre religion ; concevez et gravez dans votre esprit le plan magnilique sur lequel Dieu l'a établie , et qu'il pouvait seul imaginer pour se faire connaître aux homme?. Embr;issez-le dans toute sa grandeur , dans toute son étendue , autant que vous pouvez en être capables. Pour pou que vous puissiez l'enlrevoir , vous admirerez un pompeux et immense édilice , dont toutes les parties se correspondent dans la plus liarnu)nieuse proportion , et dont la nature est infiniment au-dessus de toutes les conceptions humaines. Vous verrez qu'une clarté si sublime ne peut descendre que du Père des lumières.

» Eniin , mes enfants, souvenez-vous de votre père, pour prier Dieu de lui pardonner ses longs égarements. Aimez-vous tendrement ; aimez tons les hommes. Ayez pitié des faibles et des nuilveillants (jui se laissent gouverner par leurs passions ; que volro compassion s'étende sur les aveugles volontaires, dont 1rs yeux se ferment aux lumières victorieuses de la foi. Fuyez leur société avec plus de soin qu'on ne fuit la peste , à moins que vous n'ayez

l'espoir de les éclairer. Soyez doux , indulgenls , affables envers tout le monde. Estimez la pauvreté , secourez les pauvres , et n'oubliez jamais que votre père n'a commencé à être heureux qu'au moment où il s'est jeté dans les bras de la religion. «

Lorsque mon ami eut fini de parler , ses enfants se mirent à genoux , lui baisèrent les mains , lui promirent de ne jamais ou- Liier ses conseils , et lui dirent qu'avec l'aide du Ciel ils espéraient les observer exactement. Leur père attendri les reçut dans ses bras ; il leur répondit que sa plus grande consolation était de mourir avec l'idée de laisser dans le monde deux enfants chers à son cœur , destinés à devenir un jour les adorateurs éternels du Dieu vivant, et dans l'espérance de nous voir bientôt tous réunis dans le sein de sa gloire.

Je craignis que celle émotion trop forte ne hâtât les progrès de la maladie; je m'empressai pour l'aiTaiblir de dire queje répondais de mes jeunes amis , mais que nous ne devions pas exciter plus longti^mps notre sensibilité réciproque , et que nous devions nous consoler par l'idée de l'accomplissement de la volonté de Dieu. Au moment où je parlais ainsi, le curé et le médecin entrèrent. Mon ami leur proposa de rester avec nous tout le jour, ils y consentirent, et tout ce temps fut employé en conversations tendres et édifiantes. Mon ami parla de la majesté du christianisme et de la bonté de Dieu , de manière à nous enflammer et à nous ravir ; rien n'égale la fécondité de l'éloquence et le sublime enthousiasme avec lequel il nous parlait de sa prochaine espérance de voir bientôt le Tout-Puissant face à face , de jouir de ses perfeclions , et de louer éternellement sa miséricorde.

Lorsque l'heure de se retirer fut venue, le curé et le médecin voulurent passer la nuit. Mon ami n'y consentit pas , et en effet il n'y avait aucune apparence de danger ; mais le médecin insista , et il fallut lui donner un lit dans une chambre conliguë. Je le forçai de se coucher , et j'emmenai mes deux jeunes élèves pour qu'ils en fissent autant ; mais, tout en faisant coucher les autres, je ne voulus pas me coucher moi-même , sans avoir pris toutes les précautions possibles. Je restai donc dans le voisinage du malade pour être à portée de lui, s'il avait besoin de quelque secours; voyant , sur les quatre heures du malin , qu'il dormait d'un sommeil tranquille et naturel , je crus pouvoir aller prendre quelque repos , et je laissai un domestique à ma place.

Quelle fut ma surprise de trouver mes deux élèves , que je croyais couchés et endormis , assis près d'une table et occupés à écrire ! Ne pouvant dormir , ils s'étaient levés pour mettre par écrit les conseils de leur père et ne pas les oublier. Je les embrassai avec attendrissement, et leur dis que cet empressement â les recueillir était un sur garant de l'intérêt qu'ils mettraient à les suivre. Chacun d'eux avait écrit de son côté ; et c'est d'après leurs deux copies que j'ai formé l'extrait queje viens de te mettre sous les yeux. J'étais alors si troublé, si hors de moi, que je n'aurais pas j)u le faire d'après moi-même.

Nous oniploy.'^mcs le reste de la nuil ix confronler les deux érrits. J'inviliii vaineuient les jeunes gens à s'aller eouiher; l'clix me dit d'un air Irès-alilijié : u Mou bon ami (celait ainsi qu'ils me nommaient), mon père ne nous a pas encore donné sa sainte bénédiction. — Comment, lui dis-je? lu n'as qu'à lire ton propre écrit , tu y verras qu'il demande a Dieu de vous proléj,'er et de vous maintenir dans sa grâce. — Oui, nie répondit-il, il adressait à Dieu des prières pour nous , mais ce n'est point une bénédiction.

» — Qu'entends-lu par bénédiction, lui dcmandai-je? — J'entends tout ce que le monde entend : nous nous mettrons à genoux , et mon pérc fera sur nous le signe de la croix, en nous disant : Mes enfants , que Dieu vous bénisse ; et moi , je vous bénis en son nom I » Je voulus lui persuader (¡uil avait déjà dit tout ce qu'il demandait, et bien plus encore; ni lui ni son frfre n'en furent satisfaits. Je m'efforçai vainement de leur persuader que leur père l'avait déjà fait , et qu'il était inutile de renouveler en lui ces mouvements de sensibilité ; ils s'obstinaient à me répéter : (f Quelle douleur n'aurions-nous pas toute notre vie de penser que mon père a eu le temps et la volonté de nous donner sa bénédiction , et que nous en avons été privés? »

J'étais vivement touché de leur bon naturel , et j'aurais bien voulu leur donner une satisfaction si aisée ù leur procurer , si je n'eusse appréhendé de réveiller l'émotion trop vive de leur père ; mais , après un peu de réflexion , je leur présentai sérieusement ce motif. « Si cela peut lui nuire, dit Félix, il ne faut plus y penser. Ah ! combien nous avons à regretter , ajoula-t-il en soupirant, qu'il ne l'ail pas fait hierl il le pouvait sans inconvénient; enlin , n'en parlons plus )i Malgré toutes mes raisons ,

je vis bien qu'il leur restait toujours un cuisant regret. « Mes enfants , leur dis-je , allez reposer , et je verrai si cela peut s'exécuter sans danger pour votre père. » Ils se mirent au lit, et je rendis grAces à Dieu des sentiments tendres et chrétiens qu'ils venaient d'exprimer.

Mon ami s'étant éveillé , je me rendis auprès de lui , et j'y trouvai le médecin. Il était tort tranquille , et nous dit qu'il avait passé une bonne nuit ; qu'il ne ressentait aucune incommodité; que , sans les attaques qu'il avait essuyées , il croirait n'avoir jamais été en meilleure santé : « mais , ajouta-t-il , ces redoublements sont des indices certains de l'approche de mon dernier moment. » Je lui parlai d-e la surprise où j'avais été de trouver ses fils à minuit occupés à mettre sur le papier ses conseils pour en mieux conserver le souvenir, et je lui lus l'écrit de chacun d'eux.

Il s'attendrit en admirant leur heureuse mémoire , et demanda à Dieu de leur conserver ces bonnes dispositions. Le voyant aussi bien , j'ajoutai : « Je pourrais encore te donner une nouvelle plus consolante , mais je crains d'émouvoir ta sensibilité , éprouvée déjà par les assauts multipliés que tu as essuyés. » II me protesta

que dans le moment acluel il n'y avait rien à craindre , et que tout ce queje pourrais lui dire ne servirait qu'à élever son cœur à Dieu , pour lui rendre de nouvelles actions de grâces. Je lui racontai notre conversation , et combien ses fils étaient désolés qu'il ne leur eût pas donné la dernière bénédiction et fait sur eux le signe de la croix.

La candeur et l'innocence touchante de Félix et Paulin firent sourire mon ami, mais aussitôt, et avec beaucoup d'empressement , il me dit : « Marien , il faut les satisfaire. Va , et amèneles-moi sur-le-cbamp. Ma main ne fera que répéter ce que mon cœur a fait tant de fois. » Le médecin s'y opposa , alléguant que ce serait un nouveau sujet d'agitation, et que des secousses si multipliées et si fortes pourraient amener des convulsions. Je partageai son sentiment; mais mon ami insista, en nous assurant qu'il saurait se modérer , et qu'il y aurait de l'inhumanité à laisser ses enfants privés d'une consolation si facile à leur donner , et à laquelle ils attachaient tant d'importance.

Nous cédâmes ; mais nous attendîmes que les enfants fussent éveillés. Mon ami s'habilla, se mil dans son assiette ordinaire, et bientôt après survint notre digne curé qui eut la joie la plus vive de le voir en si bon état. J'avoue que, malgré ce que m'avait dit le médecin et ée que j'avais vu moi-même , je conservais encore je ne sais quel espoir secret ; j'aimais à me flatter que Dieu voudrait le laisser encore sur la terre pour le bien de ses enfants , de nos habitants , et pour notre consolation à tous.

Mon ami ne nous entretenait que de ses espérances qu'il voyait toujours près de se réaliser , de la grandeur de Dieu , de l'étendue de ses miséricordes, et de la félicité que sa vue procure aux bienheureux ; il s'exprimait avec tant de chaleur, avec un enthousiasme si noble et si fervent , qu'il nous paraissait un mortel inspiré. Depuis longtemps ses discours n'avaient plus d'autre objet que le Ciel et tout ce qui pouvait nourrir ses brûlantes espérances ; ils étaient toujours pleins de chaleur , de vivacité et de dignité : mais , dans ces moments , il semblait se surpasser lui-même ; on le voyait , enflammé d'un esprit divin , s'élancer audessus de la sphère de l'humanité.

Sou éloquence touchante et mâle était comme un torrent qui roulait majestueusement les eaux salutaires des délices célestes ; et comme si elles eussent obéi à une impulsion d'un ordre supérieur , elles pénétraient nos âmes de l'ardeur surnaturelle qui les animait. Notre intelligence semblait s'agrandir et donner à notre être un rang plus élevé ; nous croyions sentir circuler dans nos veines les émanations de la vie divine.

Tout avait pris dans lui une expression, une grandeur, une activité qui semblaient surpasser les facultés humaines. Son ton , ses regards, son geste, la rapidité et la majesté de ses discours, tout ce qui émanait de son âme avait pris à nos yeux un caractère surnatiirel. Nous écoutions avec une attention avide des discours qui nous transportaient , comme si nous eussions voulu

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introduire dans nous l'ûme tout enliùrc de cet homme incomparable , l'unir cl le confondre avec la nôtre.

A entendre ses discours pleins d'élévation et de force , animt's par l'énergie du sentiment, la vivacité et la fac ililé de l'expression, on eût dit qu'il lisait déjà dans le livre de vérité la doctrine de la sainte religion , et (ju'il y puisait sa force. En nous entretenant de la félicité des bienheureux , il sentait déjà briller dans lui l'éclat de leur gloire , déjà l'immensité de leurs éternelles splendeurs se développait tout entière à ses regards.

Tandis que nous nous livrions à l'étonnement et à la sainte ardeur que nous inspiraient ses discours , on m'avertit que Félix et Paulin étaient habillés. Leur père demanda qu'ils vinssent , et je sortis pour les lui amener. Le curé m'a raconté de¡)uis que mon ami fixa ses regards sur le cruciiix placé vis-à-vis de lui , et qu'il resta (pielque temps profondément recueilli. Lorsqu'il jugea que ses enfants approchaient, il se mit sur son séant ; son âme semblait toute pleine de Dieu ; ses yeux brillaient d'une lumière surnaturelle et céleste. 11 m'a répété cent fois que celte transformation fut si sensible , qu'elle lui inspira un sentiment de vénération et d'épouvante tel (ju'il ne pouvait se défondre d'une sorte de terreur religieuse et sacrée.

A la vue de ses fils, il s'avança pour les recevoir dans ses bras ; et, avec une dignité et un amour qu'on ne peut décrire , il leur dit d'un ton doux et affectueux : « Venez , mes enfants ; venez , les fils chéris de mon cœur ! que nos anges nous assistent ; que nos avocats célestes viennent à notre aide • que la puissante Mère des chrétiens soit notre protectnce dans cet instant ; que tous les bienheureux intercèdent auprès du Dieu des miséricordes , pour qu'il daigne écouter du haut de son trône la voix indigne d'un père pénitent , qui lui demande pour dernière grâce d'accompagner de sa bénédiction celle qu'il va donner à des fils humbles et respectueux.

Félix et Paulin se précipitèrent à ses pieds ; mon ami éleva les bras vers le ciel; et nous, surpris de la solennité qu'il donnait à cette cérémonie, entraînés par l'accent animé de sa voix et par la dignité que son action empruntait de la majesté de la religion , par un mouvement subit et involontaire , nous nous jetâmes à genoux. Je sentais mes cheveux se hérisser , mon sang couler avec impétuosité dans mes veines , et mon esprit dans une situation extraordinaire et toute nouvelle. .ïe ne pouvais me rassasier du spectacle d'un mortel devenu en un instant si supérieur à tous les autres et à lui-même ; il me semblait le voir environné d'une lumière céleste ; le son de sa voix retentissait dans mon cœur, et le pénétrait d'un respect religieux. Je crus que l'esprit de Dieu descendait parmi nous et embrasait nos âmes; que nous étions, en un mot, transportés au-dessus de la terre , et dans une sphère supérieure et voisine des demeures célestes.

Mon ami levant les yeux , et avec celle respectueuse onction

qui accompagne la prière religieuse , dit : Dieu de miséricordes ! Dieu dont l'infatigable bonté a daigné , malgré mes longs égarements , vaincre mon cœur pervers et le ramener dans le sein de ton Eglise ! toi qui l'a éclairé de tes vérités saintes , qui l'a fait participer à tes dons divins, et qui permet qu'il meure dans les bras de ta religion , avec la consolation de l'espérance chrétienne , comment ne jetterais-tu pas un regard propice sur deux jeunes cœurs qui, par une suite de miséricordes que tu as déployées sur moi , instruits de la vérité de ¡a foi , désirent vivre dans le culte que tu nous as révélé et qui seul est digne de ta sainteté ?

» Je te présente, Seigneur, ces deux disciples de ton Christ, qui le reconnaissent pour leur Dieu , qui désirent de suivre sa loi divine et confirmer leur vie entière aux saintes maximes de son Evangile. J'invoque le divin Médiateur que tu nous as donné , pour que notre néant puisse s'élever avec lui jusqu'à la hauteur de ta gloire. J'interpelle le Pontife sacré que ta bonté daigna établir sur nous pour que nos prières te soient agréables, qu'il porte les miennes à ton trône inaccessible , et que , par ses mérites infinis , tu répandes sur mes fils toutes les bénédictions de ta grâce.

» Protége-les , Seigneur , et assiste-les de tes lumières ; rendsles forts de ta force , et saints de ta sainteté ! Que jamais ils ne se séparent de ta sainte épouse , de l'Eglise noire mère que tu as établie au prix de ton sang; qu'ils ne s'écartent jamais de ta loi ! Conserve-les, Seigneur, dans leur innocence , afin qu'au jour que tu leur a destiné , ils puissent cçlébrer ta gloire dans le séjour que ta miséricorde accordera à mon repentir ! Et en attendant , ô mon Dieu ! si celui qui vit avec toi peu descendre sur la terre , je les environnerai de mon esprit , je planerai sur eux , je veillerai à ce qu'aucune créature , aucune prospérité humaine ne puisse les distraire un seul instant de l'amour qu'ils te doivent. Du moins , Seigneur , je te prierai sans interruption de les aider du . secours puissant de ta grâce.

A présent , Seigneur , à présent : notre Père qui es dans les Cieux , daigne ouvrir ton sein paternel et accueillir , dans l'abîme infini de ta miséricorde , le dernier acte qu'un père mortel puisse faire en faveur des enfants que la providence a confiés à ses soins.... Mes enfants , dit-il , usant de tous les droits que le Ciel m'a départis en me donnant la qualité de votre père , et avec tout l'amour dont vos désirs fervents et tendres me font un devoir , recevez la bénédiction que je vous donne au nom de votre Dieu , et de son indivisible et adorable Trinité. Faisant alors un signe de croix sur chacun d'eux : Félix, dit-il, je te bénis, Paulin, je te bénis : que le Dieu de bonté , qui nous voit et qui entend le gémissement de nos cœurs , répande sur nous tous sa divine miéricorde. »

Nous étions tous baignés de larmes; mon ami pleurait aussi. Ses enfants l'embrassèrent, et, suspendus à son cou, lui rendirent des actions de grâce , avec une tendresse qui enflammait

LETTUE XL. 823

nos cœurs. Enfin , a[)rès avoir lachó pendant quelque temps de nous lenieltre d'une si vive cinolion , liiinsporles bien au-dessus des tliuses de la terre , notre situation ne nous [loinieltail de ne nous entretenir ([ue de celles du Ciel. Pour éloigner toute occasion d'une nouvelle ii;^ilation , je proposai de faire une lecture ; mon ami me pria de lui relire un discours , (jiie nous avions lu peu de temps auparavant , sur l'alleijresse que la conversion d'un [lécbeur répand dans le Ciel.

Cet homme extraordinaire vécut encore huit jours parmi nous , ne cessant de nous donner des instructions nouvelles et d'excellents exemples; ni sa modération ni sa patience ne se demenlirent ; jamais nos espérances ne par\inrent a lui faire illusion. Quand nous cherchions à le flatter du retard d'une nouvelle alla(|ue , il souriait , il raillait de nos conjectures. Je ne crois pas qu'il soit possible d'aller à la mort avec tant de joie : Dieu voulut recompenser sa vertu et couronner sa confiance.

Lrie nuit où nous dormions tous , le domestiíjue qui le veillait vint nous avertir (¡û'il avait essuyé une nouvelle attaque : je volai près de lui avec ses enfants ; nous le trouvâmes sans sentiment ; je fis appeler le médecin et le curé. Nous nous flattions encore que ce paroxisme passerait comme les précédents ; le médecin fit préparer une potion ; mais nous vîmes avec douleur que cette léthargie devenait bien plus longue qu'elle ne l'avait encore été.

Après plus de cinq heures il ouvrit les yeux. Félix accourut avec la potion qu'on avait préparée; mon ami, d'un air gracieux et serein lui dit : « Mon fils , je n'ai plus besoin que de Dieu. » 11 promena ses regards de tous côtés , et nous voyant autour de son lit : H Aies amis , nous dit-il , Dieu m'appelle , priez pour moi. >) 11 baisa avec alfeclion le crucifix qu'il tenait à la main , le plaça sur sa poitrine , le pressa dans ses bras , et retomba dans sa léthargie.

Nous ne désespérions pos de lui voir recouvrer ses sens ; mais , hélas ! ce dernier moment fut le terme de sa vie. Le médecin s'approcha de lui ; et, peu de temps après, il nous dit (¡u'il était en la présence de Dieu. Nous fûmes tous consternés d'une nouvelle aussi terrible que si nous n'y avions pas été préparés. Nous courûmes à lui , il ne donnait plus aucuns signes de vie. Nous nous mimes à genoux autour de son lit , et , baisant respectueusement ses deux mains , nous les inondâmes de nos larmes. Le curé , élevant les yeux et la voix , s'écria : u Mortel chéri de Dieu , vase insigne de la miséricorde du Ciel 1 si tu es di'jà , comme la piété m'ordonne de le croire , dans le sein du Dieu de bonté , n'oublie pas les malheureux mortels qui habitent encore celte terre infortunée. »

Ses deux enfants et les domestiques qui nous entouraient ne pouvaient contenir leurs gémissements et leurs sanglots ; leurs cris s'élevaient vers le Ciel, auquel ils adressaient ces niots : « 0 Dieu de bonté ! reçois dans ton sein compatissant le meilleur et le plus tendre des pères , le plus doux et le plus juste des

maîtres, le plus bienfaisant des hommes^ et la plus vive image sur la terre ! Je crus devoir les abandonner à leur affliction, durant quelques instants, pour la soulager ; mais ne perdant point de vue le désir de calmer une si forte agitation par la résignation et la constance que la religion prescrit à des chrétiens , j'engageai le curé et le médecin à ramener les enfants dans leur appartement pour chercher à apaiser leur douleur.

Je ne pourrais te d*'peindre ni l'afiliction de nos habitants, ni les larmes qu'us donnèrent au bienfaiteur auquel ils devaient leur instruction et leur félicité. Quoique mon ami eût ordonné qu'on l'enterrât dans le cimetière, sans aucune espèce de distinction, ses iils insistèrent pour que les cendres de leur père fussent conservées séparément. Pour concilier la modestie du défunt avec le juste désir delà piété liliale , nous consentîmes , le curé et moi , qu'on le mît dans un cercueil de plomb , et qu'on le plaçât dans la chapelle , grossièrement revêtu do chaux et de moellon, avec cette seule inscription :

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