‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 31 sur 32 · LETTRE TRENTE-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TRENTE-HUITIÈME

Malien à Antoine.

Ji: vais maintenant l'entretenir, mon cher ami, d'une institution qui a eu beaucoup de succès, et qui , en même temps, était la plus utile et la plus importante de toutes , c'est l'élude de notre sainte religion. Il me serait difficile de le rapporter la manière dont nous nous y sommes pris , et les fruits que nous en avons recueillis , sans ra'étendre beaucoup et sans reprendre les choses de très-loin; mais cet objet est d'une telle importance , il a tanl influé sur nos succès ; et les détails de notre marche peuvent devenir si utiles à ceux qui voudraient la suivre , que je crois devoir te les donner avec quelque étendue , et dès le commencement de notre entreprise.

Lorsque je vins ici , j'eus de fréquents entretiens avec mon ami sur l'éducation de ses enfants el sur la méthode que nous devions nous pro[)oser de suivre. La religion , et la manière dont il fallait rapprendre , fut l'un des sujets dont nous nous occupâmes le plus. Je ne chercherai pas à te répéter ce que nous dimes alors , mais je dois le rappoiter ce qui m'en a paru le plus essentiel , parce que c'esl à ces entretiens que nous sommes redevables de rexcellenle institution dont je vais te parler. « La plus grande consolation , me disail-il , que me donnent Ion arrivée el la condescendance que lu as eue de le charger de

l'éducation de mes eiifaiils , est do penser que tes ¡nslruetions leur donueionl une coriiKiissance iMÎsonnct; de la religion.

w Lur>>(iue j<; dis qu ils ra[)[)ieiidr(Mit bien, lu dois en conclure (|iie je ilesire qu'ils l'appreiinenl mieux (jue nous ne l'avons lait nous - mêmes , el (jue les aulres enfants en ijénéral. Je juinse que l'élude solide et approlundie de la religion non - seulement devient utile pour nous soutenir contre noire propre l'.iibk'sse , mais qu'elle est l'uniijue moyen de nous préserver de la tonlagion de rincredulilé , qui n'a dû ses rapides el deplorablt-s progrès dans notre siècle, qu'à ce vice de l'éducalion a(luelle,qui nous laisse honteusement ignorer ce qu'il nous importe le plus de savoir.

» Souviens - (oi , Marien , de ce qui nous est arrivé et de ce qui arrive gi'néralemenl à Ions les enlanls. A peine reroivenl-ils quelijue inslruction sur la religion dans leurs plus tendres années; et , dans un tem¡)S où ils sont encore incapables de con( epiion , on leur fait apprendre par cœur les articles nécessaires de; noire foi. Les enfants les répètent sans savoir ce qu'ils disent , et tels qu'ils se trouvent dans certains catéchismes disposés a celle lin. Oes articles y sont énoncés sèchement , ils y sont isoles ; ils y sont présenles, sans (¡u'on y fasse rien sentir de celle majestueuse connexion , de ce magnifiqué enchaînement qui revêt et embellit l'édiiice auguste de la religion.

» Ainsi leur inslruclion se réduit à répéter de mémoire les vérités éternelles , sans {|ue j .mais on leur eus* igné h's primipes d'où elles dérivent , sans qu'on leur montre les fondements sur lesquels elles sont établies el les preu\es (¡ni doivent nous convaincre. On leur apprend à ilevenir ( hreliens à peu prés comme un apprend aux Turcs à devetiir mahomelans , uni(|uemenl par tradition el par la leçou de l'exemple. Ainsi l'on de[i<Miille la religion chrétienne du privilège p;!rliculier qti'elle a par-dessus toutes les religions, d'aToir été fondée p;ir son Père celeste sur la pierre indeslruclible et sur les bases lumineuses el evitienles auxquelles la raison ne peut résister, lor><|u'elle consent à les examiner.

)■> Tu le sais, c'est h cela que se borne communenuMit linstruclion (ju'on donne aux enfanls , el , dans le f;iil , c'est la s»Mile qu'on puisse leur donner à leur Age ; mais malbeureusement c'est l'uniiiue (ju'ils reçoivent dans lout le cours de leur vie. P.irvenus à l'état d'adolescents, lorsque leurs forces commencent à ( roitre el que leur raison se développe , leur temps n'est plus renipli que par des occupations et des éludes qui y sont étrangères ; il n'y a plus pour eux d'é[»o(|ue où on les ramène à l'elnue d»'s principes de la religion. Cet objet , (|ui par son ini[)ortnnce (levr;iil occ uper tous les momenis de leur vie , n'en trouve queUiuefois pas un seul qui lui soit consacré dans le cour< de la plus longu<' >ie.

» A peine sortons-nous de la première enfance , qu'avant le déreloppement de noire raison , on nous meuble la léte (!e connaissances étrangères , qui , par cela même qu'elles ne sont point

fondées sur la religion , deviennent plus pernicieuses qu'utiles ; on nous enseigne des futilités qui ne servent qu'à nous faire tontrader de nombreux défiiuts et à nous conduire dans de grands égarements.

» Ou nous enseigne avec beaucoup de peine et d'ennui ce qu'à peine nous pourrons entendre dans l'âge mûr, ce qu'il nous importe peu de savoir , et ce qui ne contribuera jamais à nous rendre plus vertueux et plus beureux ; ainsi s'écoule la meilleure partie de notre vie 5 ainsi l'âge d'apprendre , l'âge que la nature a destiné à acquérir et à conserver les premières impressioais salutaires, et les idées saines et justes qui doivent ñúre germer dans nos âmes les vertus religieuses et sociales , est presque entièrement consumé en frivolités et en bagatelles.

» Il en lésulle qu'en général les hommes ne connaissent point la religion, et que, si l'on examine tout un peuple, on le trouvera peu instruit du seul objet qu'il lui importe de savoir ; que par conséquent la pratique des vertus doit être très-rare et trèsdifficile, et que si quelques enfants privilégiés, que le Ciel a doués d'un cœur plus craintif et plus sensible , oiTrent une terre plus propre à recevoir la semence des vérités éternelles, et y conforment leurs mœurs , ils ne le font guère que par un principe de crainte, parce que, malgré la ¡iégradation de la nature, les menaces d'une éternité malheureuse leur ont fait une impression plus vive et plus profonde.

» Mais comment poiirronl-ils être conduits par des principes d'amour ? comment seront-ils louches de la beauté de la vertu ? cotnment seul iront-ils la dignité de leur vocation ? comment admireront-ils Dieu dans ses ouvrages , et surtout dans le magnifique et sublime plan de sa religion , si rien de tout cela n'est parvenu à leur connaissance ?

» Ce qu'il y a de plus triste encore , c'est que ceux mêmes que la crainte devrait au nioins contenir sont très-rares , et que la plupart d'entre etix se perdent , parce qu'ils n'ont qu'une teinture légère et superficielle de la religion \ ils ignorent les principes sur lesquels leur foi doit reposer; ils n'ont aucune idee de l'esprit qui la régit et des moyens qui la soutiennent ; leur âme est ouverte a toutes les séductions, nul frein ne la retient. Le premier ennemi (jui l'attaque est sûr de triompher ; le [¡remier qui la Uatle la séduit. L*;s vices auxquels son penchant l'enlraine , s'en emparent bientôt en entier. L'incrédulité vient-elle à lui présenter ses perfides et trompeuses séductions , bientôt elle s'y livre , elle secoue le joug ; elle rompt les chaînes que lui imposait la sévérité de la justice chrétienne ; bientôt , de l'indiiTi'rence dans laquelle elle vivait , elle parvient à la liaine systemalitjue de la religion. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver des hommes, qui , avant d'avoir commencé à crcjire, sont devenus incrédules et ennemis du christianisme.

)) Avouons-le de bonne foi , et en môme temps avec douleur , ji'e¿t-il pas vrai (jue ce doivent être là les résultat» inévitables de

LETTRE XXXVIII. 7r;9

la li'gi^rc inslriiclion que nous recevons? Il y a biiMi plus encore : celle iinpiiissiinle el l'iiible ressource est nialheureiisemeiit ce (pie nous possédons tie mieux. Je ne l'ai parlé que de l'éducation (jue donnent à leurs enfants les pères vigilants dont la sollicitude chrétienne s'étend jus(iu'ù faire la dépense d'un précepteur et à les envoyer au collège! ; mais tourne tes regards vers cette masse immense qui compose le peuple , et qui , livrée tout entière à des travaux rustifjues et nécessaires , na reçu dans l'enfance ni pu recevoir dans l'adolescence que des notions obscures et imparfaites de la religion, lu concevras combien doit élre profonde et générale l'ignorance de celte classe d'hommes.

» On cofiçoil aisén'.ent par là à quelle multitude d'abus et de superslilions exlrav.igantes ce pcuj)le dépourvu d'insîruclion est expose; on n'est [)lus surpris (ju'il ouvre son cœur à tous les vices et qu'il devienne le jouet de toutes sortes d'erreurs. Le remède à ce mal , le plus grand peut-être de tous ceux qui allligent l'bumanité, lorsqu'on les considère avec les yeux de la foi, serait d'établir des institutions publiques, et de prendre des mesures efficaces pour que tout le monde pût s'y instruire dans l'âge et le temps où il leur serait possible d'en profiter.

» il est évident (jue les enfants d'un ;ige tendre sont incapables (le pénétrer et de sentir cette nombreuse réunion de vérités, de faits et de lumières que présentent l'histoire et la doctrine de la religion. On devrait donc leur enseigner d'abord les premiers éléments du catéchisme, comme on le fait aujourd'hui, pour prévenir le risque de leur mort; mais on devrait aussi mettre à leur portée , dans un âge plus avancé , une instruction complète el plus étendue , au moment où leur raison les met en état de comprendre les preuves , l'esprit et les documents de la foi. On devrait destiner aux enfants d'une classe , susceptible d'une éducation plus soignée , des traités élémentaires, où ils pourraient en puiser la connaissance; et , pour le peuple , qui ne sait pas lire et (jui n'a pas de temps à donner il celle étude . il devrait y avoir des conférences el des instructions publiijues dans les églises, surtout dans le carême, et cluujue année on lui répéterait , on lui in(ul(}uerait wne inslruclion aussi essentielle.

)) Malheureusement, ni dans nos églises , ni dans aucune denos institutions religieiises , il ne se trouve rien qui puisse corriger , <:omme je le voudrais, ce défaut de noire éducalion générale. ()n ne sait ni où ni comment un jeune homme riche ou pauvre peut acijuérir ces connaissances (jui importent autant à son bonheur personnel qu'au bonheur général. Les llu'ologii'ns eux-mêmes, qui, par leur vocation se consacrent à l'étude de la loi divine cl sont le dépôt vivant des preuves de la relicion et de ses mystères , parveiuis une fois à acquérir celte instruí lion , trouvent à peine les moyens de la communiquer et de la propager.

û Combien il serait important qu'ils pussent nous instruire et nous présenter l'auguste ensemble de la religion avec toutes ses grandeurs et tous ses trésors , nous découvrir ce fonds inépuisable

de lumières et de vérités que renferme le livre sacré des révélalions divines , et nous développer enlin les preuves évidentes de leur vérité avec une telle clarté , qu ils nous rendissent imperturbables dans la foi et dans la possession de la doctrine sainte !

» Les prédicateurs évangéÜques prennent pour texte qiielques paroles tirées de l'Ecriture , qu'ils étendent et dont ils font le commentaire en développant les idées auxquelles ce texte les conduit; ils exposent sur quelque point de doctrine ou de morale chrétienne ce qui leur paraît le plus capable d'instruire oi\ d'édifier leur auditoire ; mais cette inetiiode , excellenle pour maintenir et pour réveiller l'arnour de la religion dans ceux qui la connaissent déj^i , est insufiisanle pour en faire sentir la vérité et la beaulé à ceux qui n'en ont qu'une idée imparfaite. Combien ils produiraient plus d'eflet , si ceux qui les écoulent étaient plus persuadés! et pourquoi quelques-uns d'entre eux ne se livreraient-ils pas à celte partie indispensable et fondamentale de l'instruction ?

») Dans le fait , la chiirc , qui a si souvent la satisfaction de voir quelques fruits écloro des ileurs (ju'elle répand , ne recueille pas tous ceux qu'elle pourrait attendre ; c'est qu'elle ne nous instruit pas assez des premiers principes de la vérité de la religion et de sa céleste origine ; elle nous laisse dans la même ignorance où nous a laissés l'éducalion imparfaite que nous avons reçue, il en résulte que l'enseignement qui , à raison de son importance', devrait être le plus universel , le plus conjplet , le plus facile, est non-seulement le plus rare , mais le plus difficile à se procurer.

» Pour te rendre palpable cette vérité , je le supposerai en ce moment dans la capitale , où les secours sont les plus abondants. Un sauvage \ient t'y demander où et comment il pourra s'instruire du culte et de la religion des cbréliens ; quelles preuves servent à en donner la conviction ; quels priuci[)es l'établissent et quels sont les témoignages qui lui servent de fondement; i» quel magistrat enfin ou à quel ministre public il pourra recourir pour s'instruire complètement dans la doctrine du cbrislianisme ? 11 me semble , Marien , ({ue tu serais fort embarrassé ; lu ne saurais que lui répondre ni à (jui l'adresser.

)) L'uniqu(i ressource que lu aurais , serait de le recommander à la charité bienveillante de quelqu'un de ceux qui, à force de travail , ont fait cette étude par eux-uièmes. Tu serais étonné de t'étrft vu dans l'impuissance de répondre tout de Fuile et avec facilité à une demande si sensée ; mais le sauvage serait bien plus surpris d(; Ion embarras, s'il voyait que, dans une capitale où l'on donne des leçons de toute espèie , où il y a des chaires et des honoraires pour les |)rofesseurs de chimie , de bolani(jue et de tous les arts utiles , il ne se trouve aucun établissement pour enseigner les preuves el les foudenn>nls di; la r<digion ; il se demanderait poui(ju()i la plus intéressante des études est la seule qu'on oublie ; pourquoi cet ensei-jnemenl n'esl pas le plus com-

mun ol le plus constamment à portée de tontes les classes de la société.

» Je ne dis point ceci , Maritn , dans un es[)iit de censure ou de ctiti(jue. Je sais que tout est impaifail suc la terre ; et , (juand je (]»'[)!()ie rinsullisance des ressourtes [)ul)li(|ues ( on(r(î rij,'norance et l'oubli de la reii;,Mon , je n'en reconnais pas moins qu'il est diflicile de l'aire mieux et de changer les usages établis. Je ne désespère point (jue le temps , \\n sefilinient plus profond d<' celle nécessite et les tristes exemples dont nous avons à nous ailliger, ne produisent un jour des réformes salutaires ; je l'en parle pour te faire sentir combien mon directeur avait raison de nje dire que, dans l'état actuel des choses, les pères de famille devaient «xercer chez eux une espèce de sacerdoce et de magistralure donicstiques , et, avec le secours de leurs an)is , devenir les instituteurs et les apotres de leurs enfants.

1) — Je t'aroue , mon ami, lui répondis -je, que mes idées s'étaienl peu fixées sur le faraud sujet dont tu me parles ; mais tes réflexions sont faites pour me frapper, et elles ni'aflliirent , parce qu'elles sont convainranles. Tu me fais a[)ercevoir (jue Nrainicht notre éducation religieuse est Irès-imparfaile cl très-su['.erlicielle , et qu'il (onviendrait

» — Ah ! Marien, repril-il avec chaleur, tu n'as pas senti toutes les conséquences de ce mal, parce que tn ne les as pas éprouvées. Dieu t'en a préservé ; ton bon nature! t'a porté i\ apprendre la relii,'ion par toi - même , et tes mœurs ont toujours été pures. Mallieureux que je suis ! je sensée désordre mieux qu'un aulre, puisijue j'en suis la triste victime.

» ()ui , mon ami , je ne puis altribuer les loiif^ues erreurs de mon esprit et les vices nombreux de mon cccur qu'a la nianiére supertícielle et frivole dont on m'a instruit de la reliuion. Si Ion me l'eut mieux enseignée , si . à l'.lge de dix-sept ou dix-huit ans , quand les passions se développent dans loule leur force , on m'eût donné une partie de l'instrucliou que j'ai reçue de mon directeur ; éclairé par cette lumière et convaincu par tant de preuves, je ne serais jamais tombé dans le delire (!e l'incrcdulilé.

» Pent-élre aussi aurais-je résisté aux séductions du ^ice : si la jeunesse et l'opulence m'avaient entraîné dans leurs pièges , le frein de la religion ni'aurait retenu ; mes excès n'auraient ele ni si multipliés ni si longtemi)s prolongés. Je crois impossible que le uiorlel heureux , <]ui a pu une fois connaître la vérité de notre divine religion et s'en bien pénélrei-, puisse jamais être sé(!iiil par les vains sophismes d'une philosophie funeste , lors même qu'il serait un moment enlraîné dans l'eneur par la violence (i»; ses passions ; celte himière intérieure , qui a déjà éclairé son âme , ne tarderait pas longtemps à y répandre encore ses ravons et A le ramener dans la voie droite , même au milieu de ses égarements.

» Ainsi , Marien, je ne serai point un père inhumain comme

tant d'autres et comme je l'ai été moi - même. Divine religion I combien tu sais changer les cœurs ! L'éducation religieuse avait été le moindre de mes soins; mais à présent que la foi me règle et me gouverne, et queje vis dans l'espérance de ses promesses,^ je ne puis voir les tendres rejetons qui croissent sous mes yeux , je ne puis considérer ce <}ue seront au jour éternel ces objets si doux de mon aniotn' et de ma vit;iiance paternelle, sans répandre des larmes d'admiration et de joie.

n Quoi ! me dis-je à moi-uième, quand nous voyons sur les marches du trône le prince , enfant des rois , qui , ignorant encore la splendeur de sa naissance et la hauteur de ses destinées, se joue de la pompe qui l'environne, nous ne pouvons nous défendre d'admirer les grandeurs que ¡e sort réserve à une créature infirme et débile ; que serait-ce donc , ù mon Dieu ! si nos faibles yeux pouvaient apercevoir la splendeur céleste, le caractère divin imprimé sur ce tendre enfant «{ui reçoit au pied de l'autel l'immortelle régénération du baptême ? t

» Que sont, en comparaison de ce don céleste et suprême, toutes les grandeurs, toutes les couronnes qu'ont transmises à des hommes destinés à mourir, d'autres hommes qui vont s'eîiseveur eux-mêmes <!ans le tombeau ? Où est le prince héréditaire dont on puisse dire comme de l'enfant baptisé : Cet enfant sera grand , parce que son pouvoir est éternel et «jue son empire ne sera suj<'t à aucune révolution ?

» Et si , pour présider à l'éducalion des enfants des souverains , pour élever leurs pensées et leurs sentiments , pour imprimer dans leur esprit une juste idée de la grandeur de leurs fonctions , on appelle les honunes les plus distingués d*' l'empire ; quelles doivent donc être la supériorité et les lumières de 1 homme qui se consacre a développer dans un « œur t( ndre , dans une ame immortelle et destinée à l'héritage du (<iel , le germe des vertus qu'elle porte dans elle-même, et à l'aide desquelles elle doit se modeler sur le type de rinfini et de l'inliuimtnl parfait ?

» Précieuse enfance 1 qui peut le voir sans l'aimer et sans s'atten- «Irir '.' Qui peut aimer ses enfants sans dé[dorer , ainsi (|ue moi , avec des larnîes ameres , d'avoir été l'un <!e ces pères avciigles et cruels , qui ne les apprécient (jue p:.r les frivoles talents (¡uils leur donnent, et à l'aide desquels ils les pervertissent et les perdent en même temps qu'ils se perderit eux-mén)es ? »

Mon ami disait cela avec tant d'emoli(>n et de larmes, son accent était si altéré, si souvent interrompu par ses gémissements, (ju'il pouvait à peine articuler ; ses paroles étaient élouflees par ses sanglots ; jo jugeai qu'il fallait le calmer , et , (|uoi([ue trés-ému nîoimême , je lui dis : (( Tout cela est vrai , mon ümi ; mais . a présent , bien loin de nous aflliger , nous n'avons sujet que de remercier Dieu d(î l'avoir ouvert les yeux dans le moment <'onvenable. Tes enlanls sont dans l'Age le plus propre ù acquérir les connaissances dont ils peuvent avoir besoin, et il est facile encore ou d(> réparer le temps perdu ou d'eflaeer les mauvaises impressions quüls ont pu prendre.

LEITRE XXXVIII. TüT

o Louons donc le SeigntMir d»; l'avoir relire d'un avoiif^li-nuiii niallitMjieusenieiit si ycnérul , de l'aNoir donné de saints desiis cl tous les moyens de répaier (oii «'rieur. l'our toi, que la Pro^iilence destine à un si sainl niinisléri; , tu es dispose à l'exercer sans interruplion el sons relàtlie. Kl moi , ([ue lu veux assoei'-r à les dignes ibnclions , me voici iermemenl résolu à l'aider el à le suivre. Rien ne nous arrèle. Disposons-nous donc à nieltre en œuvre tous les moyens que la nalure el la relijiion nous [)ies- «rivent ; et, loin de nous livrer à des lamenlalions inutiles el a de Irisles plaintes , entonnons le eantiíjue des ^rAees el l'Iivnine <le la prière , pour deniander au Père eélesle ses luniiùres el ses secours. Espérons de sa lionlé qu'il nous aidera à remplir un m sainl devoir , el cessons de jeter les yeux sur le piissé j>our fixer Jiolre attention sur l'aNcnir. »

Mon ami se leva el vifil jeter ses bras autour de moi , a\e(; un mouvement si tendre , si aiïectueux , qu il excita toute la sensibilité de uion cdîur. Longtemps nous restâmes embrassés , et a peine nous nous quittions, lorsque le curé entra. Il ne put ni manquer d'apercevoir notre silualiOn, ni dissimuler sa surpiise. Je lui lis part du sujet d(! notre entretien et des i» llexions de. mon ami sur le peu d'insti ui tion religieuse (ju'on donnait aux ■enfants.

Le curé nj 'écoula avec attention ; el , après un soupir (jui sen;blait partir du plus profond de son âme , il nous dit : « Ces réllexions , messieurs, sont le plus continuel et le plus grand chagrin de ma vie. Dieu sait (jue , depuis le mouienl où je me chargeai de l'enlrelien spirituel de mon troupeau , mon premier désir el mon plus grand soin- ont élé d'enseigner à mes paroissiens noire sainle religion ; mais que peuvent mes faibles efforts contre tous les obstacles que me pMésentenl à tous bs pns , soit les anciennes habitudes , soit les institutions civiles ? N'oici ce qui m 'arrive.

» Je m'occupe dans l'église , en tout temp*;, «l surtout [»endant le carême , à faire des conferem es sur la doctrine chrétienne et à «n expli(iuer les différents points. Oiioitpie ce ne >oil point dans les termes <|ue vous le désireriez et (jui , sans doute, vaudraient beaucou[» mieux , j'ai du moins le désir d'instruire mes paroissiens des premiers éléments de la foi el des points de doctrine les plus essentiels ; mais, après les plus grands elTorls . jai eu le regret île ne jamais parvenir à faire assister à mes instructions aucun adulte , solide l'un soil de l'autre sexe ; ils me répondent Ions qu'ils sont occupés ailleurs, que le temps d apprendre est passe pour eux , que (es instructions ne conviennent qu'aux enfants; ils me font d'aulres réponses loul aussi vaines , <|ui me prouveiil encore mieux leur ignorance, et combien ils ont peu d'idée de l'inqiortance <iu'ils devraient mettre à s'instruire.

• Mes efforts ayant été inutiles à cet égard , je voulus au moins instruire les enfants. J'ai travaillé avec le zèle le plus adit ù les faire venir tous au ealéchisrae ; mais cela môme est dilficile à

obtenir , et ma sollicitude n'est pas toujours heureuse. Nombre de parents peu instruits eux-mêmes , et ne sentant nullement combien l'instruction imporle à leurs enfants , opposent à mes efforts une froide indiiïerence; ils ne consentent point à se passer des faibles services que leur peu de force leur permet de rendre à la famille. Loin de les conduire et de les envoyer à l'église , ils les en détournent, et menacent les enfants quand ils yeulenty venir.

» D'autres ont soin deles envoyer, et en effet il en vient un grand nombre. Je leur prodigue les instructions , je tâche de leur présenter autant qu'il m'est possible les articles les plus indispensables et les plus essentiels de notre foi , de la manière la plus proportionnée à la laiblesso de leur intelligence. Lorsque le moment de leur première communion approche , je redouble de soins , je suis inexorable , et je ne les admets à la participation de îios sacres mystères qu'après les avoir mis en état de connaître ce qu'il serait criminel d'ignorer , et , pour cette raison , je relarde les premières communions tant qne je le puis.

» Mais , malgré tout cela , j'avance peu : je suis seul , et quelle que soit l'activité de mon zèle, mon altenlion se trouve trop partagée pour suffire à tout le monde. D'un autre côté , comment est-il possible de faire bien entendre des mystères aussi sublimes à des enfants dont la tète n'est point encore formée , que leur légèreté expose à des distractions de toute espèce ? A peine conservent-ils quelques notions obscures qui, pour être bien saisies, auraient besoin d'être répétées de suite pendant quelque temps.

fi Ce qu'il y a de plus fâcheux encore , c'est que , si à force de travail je parviens à instruire un enfant un peu mieux que les autres , et û le mettre en état de bien faire sa première communion , ce bienfait est ordinairement de peu de durée et se perd bienl(')t. L'enfant ne revient plus au catéchisme ; ni les promesses ni les menaces ne l'y ramèneront. Lorsque les jeunes garçons commencent à prendre de la force et peuvent se rendre utiles , les pères par des vues d'intérêt les occu[»enl de travaux incompatibles avec ce devoir ; ils appliquent les uns ù leur petit négoce , les autres' à leurs travaux champêtres. Nombre d'entre eux les abandonnent à la mendicité et à l'oisiveté ; tous s'éloignent d'un devoir qui leur déplaît.

n 11 en résulte que les enfants les mieux instruits , loin d'acquérir les counaisssances qui leur manquent, perderit bien promptement celles qu'ils avaient acquises; leur cœur reste ouvert à tous les vices ; et si l'occasion se présentait , leur esprit donnerait accès à toutes les erreurs ; le nombre des mendiants et des oisifs s'augmente, ainsi que celui des assassins et des brigands qui se forment dans cette école de corruption ; les mœurs les pins détestables régnent dans cette malheureuse classe , et cette idée m'a souvent beaucouj) aiïligé. Pour m'en consoler un peu . je n'ai que la ressource de recourir à la bonté divine qui gouverne le monde et qui peut conduire au bimheur éternel les âmes qu'il a créées, par de» moyens inconnus aux hommes.

LETTUE XXXIX.

» Que peut-on espérer de «lirétietis ([ni ne le sont (juc de nom , qui non-seiilenienl ÍL;norent les preuves de la verilé de leur religion , mais qui savent à peine en quoi elle consiste ? (Ju'allendia-l-un de personnes assez [leu instruites pour être in(a|)ables de donner la nioindre raison de leur foi ? Coinmenl seront-elles en éli\l de rejeter les so[)liismes de l'incrédulité , (¡ni savent si Lien flîitler noire niisérahle corruption ? El , si elles |)rélenl une (ois l'oreille à ses raisonnements laux et captieux , (¡uelle ressource ¡.ounontils trouver dans leur ipnoram e ? »

Ici, on vinl nous averlir (|u'on avait servi. Je dois te dire encore que nous interrompîmes (|ueIqiie!'ois le curé par dilierentes réflexions, (pie je passe sous silence conmie élant de [¡ou d'imiiorlance ; je n'ai voulu te présenter que ce (jue sa conversation avait de ¡dus remarquable. A¡)rus le diner nous recommençâmes notre entrelien , comme tu le verras dans ma première lettre. Adieu, non (lur Antoine.

LETTRE TUENTE-NEUVIÈME.

Malien à Antoine.

Lorsque nous fûmes sortis de labié , mon cher Antoine , la conversation que nou.'* avions interrompue fui reprise cl dura jiiS(|u'i\ la nuit. J'omelliai toul ce (¡ne nous [lûmes dire , mon ami et moi , pour me borner à ce (|ui me paiait le plus essentiel dans le discours du curé que je trouvai très-versé dans ces malières.

« t)n ne saurait croire, messieurs, nous dit-il, juscju'à (jm-l point d'aveuglement et de malice peut descendre le cœur de l'homme , lors(|u'il esl privé de rinstruction nécessaire en matière <le religion , cl qu'il s'éloigne de Tuniíjue règle (|ui aurait pu le diiiger; lorsiju'enfin il se livre aux lumières trompeuses d'iintî raison obscure, qui le laisse à la merci de rinijiétuosité de ses passions.

» On ne peut s'enipécber de reconnaître «pie la raison de lliommc a été l(>llement obscurcie , par la faute de sa première origine , qu'elle le pousse insensiblement vers l'erreur. 8a volonté en est restée si faible , qu'elle se laisse entraîner par la douceur décevanle du vice ; elle a besoin de tous ses elTorls et d'être soutenue par une force supérieure , pour résister aux funestes penchants

(l'une nature dépravée et pour pouvoir se r.ipprocher ôe la vérité et do la vertu.

B Ces sophistes , si orgueilleux de leur raison , prétendent qu'elle suffit pour guider l'homme dans le lahyrinthe de la vie. ils nous disent que la raison humaine étant munie d'un flaraheau qui les gouverne, ils n'ont que faire d'une lumière surnaturelle pour les conduire. Qu'ils consultent l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations, et ils verront que, dès que les hommes abandonnèrent le fil , (}ui seul pouvait les conduire , ils tombèrent dans les erreurs les plus honteuses. Ils verront que , voisins encore de leur primitive origine, et presque en sortant dos mains de Dieu, lorsque pour se disperser ils furent réduits à se diviser en diflerenls peu[)les et turent livrés à leur propre lumière , ils perdirent la véritable idée de la divinité.

» Les nations les plus oiltivées , les philosophes ¡es plus sages se précipitèrent dans l'idolâtrie la plus grossière ; mais où en trouverions-nous une plus grande preuve que celle que nous oiTrent les incrédules de notre siècle , ces sectateurs impies d'une funeste philosophie , qui de nos jours ont tant fait de progrès ? A Dieu ne phiise que je censure avec la moindre cmertume la saine et vraie philosophie , aussi digne de notrt; estime que la fausse est justement l'horreur et l'opprobre de riuimanité ; je sais que la vraie philosophie n'est autre chose que la recherche de la vérité, l'amour de la sagesse et le bon usage de la raison qui se sert de sa lumière naturelle pour connaître le mérite et les avantages de la vertu.

» Je sais aussi que la philosophie chrétienne n'est ello-mêrac que l'étude de la vérité , unissant aux lois naturelles de la raison et de l'expérience les lois surnaturelles que nous impose la révélation , qui, venant y ajouter ses hautes espérances, donne une ïiouvelle activité à cette étude , et en fait le moyen et le ressort de toutes les vertus. Non , je n'ignore point que cette divine philosophie est l'occupation continuelle des justes et a été l'unique élude des saints.

.» Je ne parle que de cette philosophie fausse et corruptrice qui s'est si fort propagée dans ces temps m:Uheureux ; de cet art perfide et séducteur avec lequel certains hommes, d'ailleurs doués d'esprit et de talent , ont employé la calomnie et les sophismes pour corrompre la moralti , dénaturer la vertu et ébratder tous les principes de la foi. Art diabolique , digne de la perversité de nos jours, et qui a corrom[)u une grande partie de la génération actuelle ; système (jui a pu llaller un grand nombre de libertins et qui a séduit tant d'ignorants, (^olle fausse subtilité dans le raisonnement , cotte criminelle sophisti(|uerie n'est point la philosophie. Ses partisans ne sont point des philosophes, ce sont (le vrais sophistes , parce que le sophisme est le seul insIruTient dont ils se servent pour multiplier et répandre leurs erreurs.

» Dès l'origine du monde, il y a eu des incrédules, parce

qu'avec lui naquirent les passioriü. Jcsus-Cluist lui-même nous a annoncé la nt'tei»biU; des scandales ; et <|uaiKl il promit a son Kfilite du la piolégcr , il lui prédit implicitement (|u elle aurait des ennemis et des combats a soutenir. 11 est clair (|ue jamais le pilote n'est plus nécessiiire (jue lorsíjue lo vaisseau est battu de la tempête. Ainsi , sans parler de la dispersion di-s hommes qui entraîna l'oubli de Dieu et lut la cause de l'idolâtrie, la religion chrétienne était à peine au berceau, qu'on lui comptait déjà des ennemis acharnés et furieux.

» Tous les siècles , toutes les nations ont eu les leurs ; mais alors l'erreur ne pouvait |)as être fort contagieuse , parce qu'il n'clait pas facile de la propager. L imprimerie n'était |)as encore découverte ; les livres étaient rares , les lecteurs l'étaient plus encore. Tout se bornait à des disputes entre des raisoniu:urs , a une lutte entre des. jjens instruits ; ralta(|ue et la défense étaient connues de peu de monde l)'ailleurs , les hommes de ce ten^ps n'osaient en.ore ni rompre toute espèce de frein ni renoncer à toute pudeur. S'il avait existé des téméraires de celle espèce , leurs auditeurs ne les auraient pas écoutés sans indignation.

u Alors la frügilile pouvait entraîner au vire ; mais l'éducation et l'exemple faisaient respecter le dogme. Ceux doiit les mœurs étaient les plus dissolues mettaient quehjuo réserve dans leurs discours, ils violaient les préceptes sans leur itisulter , ils transgressaient la loi sans la méconnaître , et , au milieu de leurs désordres et de leurs écarts, ils conservaient un secret respect pour le culte établi , et ne désespéraient pas de leur conversion \ si quelques-uns osaient contrister l'Kglise , c'était sous le ma.'ijue de l'hypocrisie ; ils la respectaient extérieurement et se couvraient du prétexte tîe sa défense. Lulher et Calvin eux-mêmes , loups carnassiers , qui firent un si affreux carnage dans le bercail du troupeau catholiijuf, se revêtirent de la peau d'agneau. Ils ne se disaient point enneuiis de l'I glise ; ils prétendaient au contraire en être les réformateurs : ils protestaient qu ils combattaient non pas contre elle , nrais pour elle.

ü Cet clal de choses a duré jusqu'au milieu du siècle qui vient de set ouler. Dés celle époijue , une plus grande comninni( ation d«'s iilecs entre li's bomm»'s , facilitée par les pi ogres du (onmiene et par l'imprimerie; en mérae temps un certain degré d'illustration dans les ans et les sciences naturelles , donnèrent lieu à la propagation de ce fléau qui s'etendil avec une rapide violence i)éjà dans le XVlh siècle Jiayle , sous prétexte de recherches et de doutes , avait dépose les g(Mines du pyrrhonisme dans l'esprit des gens instruits. Müis ces plantes malfaisantes ne furent (ultivées que par les mains d'un petit nombre de lilleratours ; elles ne se répaiulirinl ni parmi le peu[)le , ni parmi les hommes sinqiles et Oct upes , qui ( onservaieul lidélement le dépôt de la loi (jue leur avaienl transmis leurs aïeux.

» (l'est notre malheureux siècle qui a vu croître, comme l'ét urne des îlots , cette subite subversion d'idées qui doit son origine aux

efforts de la fausse philosophie. D'abord timide et honteuse , elle n'oáa pas se montrer entièrement a découvert ; ses premiers pas furent lents , parce qu'elle marchait avec une astucieuse prudence ; mais , voyant que la nouveauté et le charme séduisant de sa doctrine pénétraient et pervertissaient déjà bien des cœurs , elle prit un plus grand essor ; elle osa multiplier et développer ses maximes corruptrices. Se voyant enfin suivie et applaudie , elle ouvrit la carrière à toutes les erreurs , elle rompit toutes ses digues pour inonder l'univers de son délire ; elle eut bientôt quitté le manteau dont elle se couvrait , et entrepris de bouleverser toutes les idées de la religion , d'anéantir la majestueuse dignité de sod culte et la sainte austérité de sa morale. Elle érigea l'impiété ea système , la corruption en principes. Non contente de séduire la fragilité du cœur des hommes , elle voulut encore obscurcir 'leur raison. Elle s'efforça de défigurer les vertus et de déprimer les vérités ; elle travailla à les arracher du trône sur lequel la religion les avait placées , pour y faire asseoir le vice ; elle osa se montrer sans masque , et revêtir avec impudence les traits immondes de i'irapiété. L'athéisme hideux et insensé eut le courage honteux de présenter à découvert son horrible physionomie.

» J'ai été témoin de quelques-uns de ces tristes effets dans mes voyages. J'ai souvent rencontré des personnes très-religieuses, surtout dans un âge avancé ; j'ai conversé avec d'excellents curés ; j'ai connu des évéques faits pour servir d'exemple ; j'ai trouvé beaucoup de religion et de fidélité dans le culte ; mais je dois dire aussi que j'ai souvent trouvé sur mes pas des jeunes gens audacieux , qui , sans autre expérience que celle d'une vie à peine commencée , sans autre instruction que des lectures licencieuses et frivoles, parlaient du culte avec mépris et de la religion avec irrévérence.

)» Etant un jour entré dans un café , le hasard me fit asseoir à côté d'un jeunô homme richement vêtu , qui décidait de tout d'un ton hardi et satisfait. Peu à peu il se permit de parler sur la religion ; me soupçonnant Espagnol , et notre nation ayant parmi les esprits forts la réputation d'être superstitieuse , il se ré|)andit en injures et en railleries contre les objets les plus respectables , toujours en s'adressant à moi. Je ne crus pas prudent d'entrer en discussion avec un jeune audacieux dans un lieu public et en présence d'auditeurs peut-être mal disposés, mais je ne pus me contenir , et après l'avoir écouté avec pitié, je lui dis :

» Vous tenez, monsieur, des propos bien étranges ; sans avoir l'honneur de vous connaître, je gagerais que vos aïeux , et peutêtre votre père lui-même , ne les entendraient pas sans frémir. Il est bien étonnant que les hommes les plus illustres , les Turenne , les Euijène et d'autres héros qui se sont acquis tant de gloire et qui furent les soutiens de l'état , les Pascal , les d'Ayuesseau et tant de sages personnages qui l'ont éclairé et gouverné avec éclat, aient eu la simplicité de conserver respectueusement, au milieu de leur gloire , la foi (|ue leur transmirent leurs ancêtres ; et que

i.ETir.E XXXIX.

vous , à voire ilgi; , vous ;iy.'/ déjà plus de coniiaissancos (¡uc ces lioninii's illiislio.s. Alicz , iiioiisiLtir , il i.uit aNoir bcauioup vrcu l'I bien étudie sa relij^ion , avaiil deiioiieer eoiilie elle des opinions aussi hardies. Le jeune houiine me repoinÜl par je ne sais quel persirUage , se nioijua de mon ignorance , el , après un geste de dérision , nous tourna le dos et s en alla.

» J'étais vraiineul désolé du triste état de la religion , quand un autre jeune Loaiine , qui paraissait d'ui;e coiidition distinguée , dont l'air el. lit liés-déeenl cl qui av.it tout écoulé , s'approcha de moi, et s'a>seyiinl à mes toLs, me dil : <( Quel jugenu-nt, monsieur, porlere>:-\ous de iioire pays? Vous n'en de\tz p;is jui;er précisément p,ir un jeune iionmie léger , qui , sans doute , n'a pas reçu une éducation Lien ordonnée, el (|mí, maintenant, dominé par I impi luoiiite de ses passions, peut-être même aux prises avec ses remords, eheri he di^ns 1 impiété une ressource contre les inquiétudes qui le travaillent.

» Il est vrai que celte manie nouvelle et celte audaiieuse laciüté de parler si légèrement , se sont répandues de nos jours d'une manière etOMn^inle. Ce que \ous lui avez dil est bien vrai. Nos pères ne pensaienl et ne parlait nt pas ainsi ; et piir une fatalité deplorable qui distingue le teuips où nous vivons du temps passe , le vite ne peut ni ne suit plus se séparer de iirriligion. Ll d'où provient celle prodigieuse dill'crenu; entre dis cjioques si voisines? (Jui a |)u proiJtiire un si ctr.inge boulevcrsenienl ? \ (¡¡là ce qui doit nous surprendre.

)' Un houinie doue de beaucoup d'iniaginatinn , devoré de la soif de la célébrité , et que des circonstances m.ilheureuses tirent entrer dans celte detestable carrière, ent.oun;ge p;.r 1rs applaudissements (¡ne lui valurent dans sa jeunesse quelques opinions hardies , redoubla peu à peu d'assuraiu e , et [)orla enliu l'rudace jusqu'à vouloir persuader a son siècle que tout ce (juil y a ùe plus saint n'était <iu'uiie pure su|)erslilion. l/in>ensé, séduit [tar la eelebrile de ([uelques jeunes lilierlins, ou de (lueUjues lilteraleurs corronqius , s'imagina (ju'il [lourrail parvenir a i-on but , el mil son orgiiiil à devenir le p.itriarcbe et le promoteur de la plus deplorable ré\(tlulion d'idées qui pût désoK-r l'univers; s'il avait pu propager dans toute la terre ses biz.irres et funestes principes d'incrédulité , il aurait détruit toute e.spèce de gouvernement , el répandu dans les nations la confusion et le désordre.

» La fecondilé de son iim.ginatiori exaltée, la Ion c prodigieuse de son génie , auraient pu en faire l'un des hommes les plus reeommandi.bles dans la « ai riere du génie ; le lut atroce qu'il se proposa , en (il le monslre le plus dangereux <jui' les siècles aient produit. Sa fureur aciiarnee tonire les priiK i[)es de la morale et de la religion , en a fait un être nialf;;is;iiil (jui a aveuglé et corrompu toutes les nations. Jamais homme n a fait autant de mal aux hommes que Voltaire. C'»st a lui , monsieur , qu'il faut rapporter l'égarement el In preva.icalion de tant de gens ; il ost l;i cause des erreurs de 1 impiété et des scandales de notre siècle.

» Le discours de cet excellent jeune bomme m'édiGa et me toucha ; je rendis grâces à Dieu dans mou cœur de ce qu'au milieu de la dépiaviilion générale , il se réserve toujours quelques élus. Nous déplorâmes ensemble qu'une partie de la génération actuelle fût déjà infectée d'une contagion aussi mortelle , et que tant de pères , pestiférés eux-mêmes ou plongés dans le gouflre de leurs occupations ou de leurs plaisirs, négligeassent absolument l'éducation de leurs enfants. Quelquefois nous gémissions sur l'inaction du gouvernement dans quelques pays où l'on donnait aux sophistesla liberté de publier ouvertement le secret de leur iniquité , et à une jeunesse nombreuse, imprévoyante et peu instruite, la funeste facilité de se laisser entraîner dans le précipice par le charme séducteur de leur style et la biillante hardiesse de leurs sophismes. Nous nous plaignions de ce que le clergé , si plein lui-même de luuiières et de zèle , n'avait pas pu opposer une digue à ce débordement , à l'aide d'une éducation plus solide et mieux adaptée aux principes fondamentaux qui auraient préservé notre âge d'un malheur irréparable. D'autres propos de cette espèce me firent admirer ses connaissances et son zèle ; nous nous séparâmes avec la promesse de nous retrouver au même endroit.

» Les renseignements qu'il me donna et ceux que je recueillis ensuite, m'apprirent en eifet que ce malheureux Voltaire est, parmi les philosophes , celui qui a le plus contribué à propager l'incrédulité et à lui donner l'essor qu'elle a pris. Pour le malheur de son siècle , cet homme naquit doué de l'imagination la plus brillante ; son génie élevé s'exerça dans toutes les parties de la littérature et des beaux-arts.

» Mais ce ne fut que dans les objets de pur agrément , dans la poésie , dans le charme du style , dans les sciences agréables ou dans ce qu'on appelle les belles-lettres, que se montrèrent les talents qu'on ne peut lui contester ; encore y fait-il paraître plus d'esprit que de jugement , plus de malignité que de bonne foi ; partout la passion domine ; nulle part on n'y reconnaît un amour sincère de la vérité. Dans les sciences exactes, il fut peu [irofond ; dans la plus importante de toutes, celle du bonheur éternel , nonseulement la vanité l'égara , elle le fil aspirer à être chet de secte, et il entraîna avec lui un grand nombre de ses contemporains.

» Cet homme singulier, dont les hommes pervers des siècles futurs parleront avec élonnement et avec horreur, s'ils parviennent à s'éclairer , donna , dès son enfance , les niarques d'un génie extraordinaire ; mais dès-lors on entrevit ausi=i quelques signes de sa disposition à l'incrédulité. Le Père Tournemine , son maître, homme savant et leligieux , prédit et ne put empêcher les malheureux effets de ce penchant. Dans la première tragédie qu'il lit paraître, à l'âge de vingt ans, on trouve déjà (juclques traits dont la nouveauté et la hardiesse effrayèrent. Les sages en gémirent, les libertins les célébrèrent.

» Ces ap[)lau(lissements insensés excilirent son amour-propre, cl lui en firent désirer de plus grands, aux dépens de la religion.

LETTUi: XX XIX.

Milis il celte épo(|ue il ii'iiurail \ni (lonncr un plein cssîjt à sa vanité ; le siècle n'él;iil point paivcnii au point de corruption <|u'il a atteint aujourd'hui ; il acheva lui-même de le pervertir. El , si alors quelques jeunes débauchés applaudirent à ses impiétés , les hommes d'un jui,M'mont sain , plus nombieux qu'a j)résent , ne les entendiient (|u';iv('c horreur.

» H fut donc ohli^'é , quolipiavec peine, d'im[)Oser tjuelqïic réserve à son inclination naturelle , et de; ne mari hi'r à la célébrité qu'avec circonspection ; mais il n'abandonna point les intérèls (le sa fausse gloire. Il sema donc successivement dans ses productions, néanmoins avec timidité cl avec réserve, quelques maximes, quelques principes de son funeste système. Ces germes , répandus sourdement , croissaient aisément dans des terres déjà trop hien préparées; ils acquéraient beaucoup ¡dus de fécondité, dis[)ersés dans des ouvrages (jue le goût approuvait , et qui ne pouvaient ([ue plaire à l'esprit.

)) Il n'avait alois encore donné que des tragédies, <Ies poésies fugitives, des livres d'hisloir(i, des morceaux de liHeratuie distingués par les grâces du style, mais généralement marijués au sceau de limpiété. Semés de maximes contraires à la morale ou d'erreurs ])ropr.'S à perverlir les mœurs, ces principes dangereux se [)ré£entaient alors enveloppés d'un voile; ils y étaient jetés avec une sorte <le parciniOi)ie et de réserve. Sans cesser d'être dangereux et (îe produire des effets leriibles , c'étaient autant de serpents venimeux , cadiés dans les ileiirs , et que les beautés de l'ouvrage ne rendaient (¡ue plus dangereux.

» Il est difticile de résister à l'impulsion de son propre caractère , quand elle est surtout secondée par le désir et l'espérance de la célébrité. Aussi , malgré les sentiments de pudeur (jui régnaient dans la partie saine de sa nation , malgré les intérêts de sa fortune et de son repos, Voltaire ne put se contenir; il secoua peu á peu le frein , et s'abandonna à toute la fougue de sa malignité. Ajirès quel(|ues années d'un assujettissement aus^i \iolent que pénible et forcé pour lui , il se laissa dominer par sa rage , et dans ses productions postérieures , les sarcasmes et les ironies contre la religion se multiplièient à l'infini ; il abusa de son génie pour dénaturer les vérités et corrompre les mœurs , ;"i tel point (ju«; le gouvernement fut contraint de le faire sorlir de sa patrie.

» Il se rendit ali)rs en Prusse, à l'invitalinn du grand FráUric. €e prince si instruit, si versé dans la politique et dans l'art militaire , et le meilleur général de ses armées , avait le malheur d'être incrédule, et la faiblesse de former sa so(i<té intime d'une troupe de gens de letlres, imbus des mêmes sentiments, qu'il avait fait venir de différents états de l'Kurope. Là se trouvaient réunis Mauftrtnis , La Mie il rie , d'Arcjeux , et nombre d'autres, déjà fameux dans ce genre d'écrits , où l'on ne trouve guère que la science qui enfle et l'orgueil qui enivre.

» Le roi se délassait le soir, et dans ses soupers, des travaux

et des fatigues du jour. Vollaire vint augmenter le nombre des sophistes courtisans ; il reçut l'accueil que sa répul:itioii lui promenait ; m.iis cet accueil dura peu. Son caractère envieux et la niiiligriilé de son esprit lui iaisaienl perdre de près ce que ses écrits lui gagnaient de loin. Ce n'était point assez pour lui d'être le premier parmi ses égaux , son orgueil aspirait a les dominer tous ; et il eut l'aiiibilion de \ouloir conduire un monaríjue qui ne se l.iissait p.is gouverner. Il prétendit subjuguer des gens de lettres qui ne lui cédaient point en vanité; et, ne pouvant en veiiir á bout, son humeur irritable ne lui permit de cacher ni son chagrin ni son dépit.

B 11 fut accusé d'avoir composé une satire atroce contre le souverain qui l'avait accueilli et protégé. Il ajouta à celte noirceur celle delà publier et <le l'attribuera Matiperiuis , premier objet de son envie , dans l'intention de lui faire perdre les bonnes grâces du roi. Le prince ne se laissa point tromper par un si vil arlitice. Indulgent et magnanime , il promit à Voltaire un éternel oubli s'il voulait confesser la vérité ; Voltaire , o¡)iniaíre et incapable de se repentir , nia avec obstination. Le roi , ayant depuis acquis des preuves évidentes de l'innocence de l'un et de la períitlie de l'autre, reconnut qu'il avait récîi.uiiî.i une vipère dans son sein , et le chassa de sa cour et de ses étais.

M 11 vint chercher un asile sur le tcrriioire de Genève, ville malheureuse, déjà livrée à l'erreur, cl depuis longtemps le centre et le foyer de l'hérésie. Ce qu'il y a de digne de remarqtie , celte même ville ouvertement révoltée contre l'Eglise, sa première mère , qui lui refuse son ancienne obéiss:inoe , qui est devenue le refuge et la métropole du calvinisme , qui ouvre ses portes à tous les déserteurs du culte et à tous les transfuges qui fuient la sévérilé de la discipline calholique , fut épouvantée lorsqu'elle sut que Voltaire, comme les autres, allait chercher un asile dans son sein. Elle balanç:i longtemps à le lui accorder : elle avait raison de le craindre, et elle aur;:it bien fait d'avoir suivi sa première impression.

» En effet , dès que le célèbre apostat se trouva on pays libre , dès qu'il put sans risque lâcher la bride et donner carrière ii son iniquité , il perdit tout respect, (ouïe crainte ; et , tel qu'un tigre qui se sent déchaîné , il s'arma de sa plume et essaya de bannir de la terre tous les cultes , d'en chasser toutes les veitus ; on ne retrouva plus dans ses écrits ce vernis de modération que la crainte lui avait imposé. Il fit couler A grands flots le venin (jue jusqu'alors il n'avait distillé que goulte à goutte; ce ne fut plus qu'un torrent d'iniquités et nn diduge d'horreurs. Dès-lors il ne respecta rien : les lois , la morale , les gouvernements et 1,1 religion , devinrent l'objet de ses indécentes railleries.

» Sa prodii;ieuse et funeste fécondité infestait ( ha(jue année le publie de ses dangereuses productions : les unes étaient on des ouvrages licenrieux qui blessaient Ihonnêtelé des mœurs , ou des satires insolentes contre les gouvernenicnls , ou des his-

toires ¡iifidèles, dans lesquelles il allérail avec un arl perfide la vérilé des faits, et s'a¡)í)li(iuail à dénii^rer faussement les inlerilions; ou enfin des poésies lej,'éres et autres ou\ra[;es de sociclé (jui tous portaient le earactèie de la bêle ; on y aix-rtevail conslaminent l'inialigable et perfide projet de rendre Tî^gliso odieuse , cl la religion ridicule. Ses premiers écrits l'avaient rendu célèbre parmi les cœnrs corrompus ; il travaillait à augmenter sa réputation en nuiltipliant ses blasplièmes et les traits de son audace.

B 11 s'occupa pendant longues années Je ce misérable et pernicieux des-ein. (ïenève était l'atelier ou son impiété forgeait toutes ses armes , l'arsenal où il puisait les traits em[)oisonnés <jui portaient son venin mortel dans toutes les régions de la terre. C>b;ique production de son orgueilleux génie lui valait de nouveaux 'applaudissements de la part des bomnies perdus, et l'animait a en publier de plus scandaleuses encore , aux<iuelles on [¡rodiguail de plus grandes marijues d'approbation. Ainsi , par une piogression déplorable , la malignité et l'impudence qui les caractérisaient croissaient sans cesse , et les dernières atteignirent à cet excès de dépravation , où n'avait encore pu parvenir le cœur le plus corrompu , ni la raison la plus pervertie.

» Ce ne fut plus alors l'opiniAtreté d'un génie ardent qui brûle d'accréditer ses o¡)in¡ons, ni ce pencbant produit par l'orgueil, <]ui aspiie à (¡ominer les esprits par la propagation de ses idées , et à se fonder un empire dans le domaine des lettres -. on ne put s'empêcher de reconnaître la rage d'un esprit irrité (jui abliorie l'ennemi qu'il poursuit : l'acharnement d'une vengeünce atroce qui ne peut se calmer que par la destruction de l'odieux objet de sa colère ; l'effort d'un ressentiment aveugle , dont Timplacable fureur ne peut être assou'. ie que par la ruine totale de son adversaire.

» Ces passions vHes et furieuses se montraient aviint tout dans toutes les monstrueuses productions de sa plume , toutes dirigé(>s contre les maximes des bonnes mœurs , contre les principes que la niordle a dictés , contre toutes les lois que la raison a suggérées à la politicpie des gouvernements -, partout on y découvrait une haine fi-roce et acharnée contre la religion , la fureur d'insulter et de calomnier l'Eglise et ses ministres , une antipathie sans bornes contre le culte public, et hî dessein pervers de l'anéantir, s'il eût été possible , sur toute la face de la terre.

» Ces ouvrages se répandaient dans le monde entier, à la faveur de la nouveauté et de l'intérêt ; et ils étaient reçus avec ardeur par les libertins (pi'ils flattaient et par les cutieux qu'ils amusaici.l. Le venin en était subtil et mortel ; mais le vase qui le contenait était doré.

» Jamais on ne posséda ¡'t \\n plus haut degré les dinrmcs du style et h's agréments de la dii tion ; jamais la raillerie et l'ironie ne furent maniées avec plus d'art et de finesse ; jamais on n'en:ploya d'une manière plus piquante et plus adroite la satire pour ridiculiser les objets les phjs respectables.

» Cet art déplorable réussit raerveilleusenient à faire passer dans les cœurs le poison fatal de sa doctrine. 'A l'aide du brillant de son style et de la facétieuse aménité de ses expressions , les principes les plus impies s'introduisaient furtivement ; les cœurs imprudents s'en abreuvaient ; ils accueillaient des opinions qui semblaient mettre à l'aise leurs consciences et tranquilliser leurs vices. La jeunesse présomptueuse les adoptait avec empressement ; la jeunesse sans expérience s'en laissait séduire , tandis que l'ignorance modeste et timide , épouvantée de leur nouveauté, concevait à peine leur audace , et ne saviiit comment les combattre.

» Les hommes instruits et d'un jugement sain ^ en reconnaissant le mérite littéraire de cet homme étonnant , ne voyaient qu'avec horreur ses dangereuses productions ; ils délestaient surtout celles qui respiraient l'impiété sans aucun déguisement, et elles étaient les plus nombreuses ; quelques-unes étaient de vrais prodiges de délire : il y avait réuni et rassemblé les principes les plus destructeurs. Les vrais savants ne pouvaient y être trompés; ils ne voyaient que trop que ces dangereuses nouveautés n'étaient qu'un ;imas de sophismes ; ces systèmes , qu'une invention fragile , un tissu formé de fils Irès-brilianls et tout à la fois si faibles et si légers qu'on pouvait, sans eiTorl , le décomposer et le détruire, qui n'était au fond qu'une brillante toile d'araignée , incapable de résister à l'épreuve de la discussion. Mais ils déploraient le ravage qu'ils pouvaient faire auprès de ceux qui n'avaient pas assez d'instruction pour reconnaître l'artifiie et en démêler la faiblesse. Ils voyaient bien que Voltaire n'avait fait que reproduire de nos jours les objections déjà faites contre la religion par les incrédulos des premiers temps ; objections que leurs sectateurs ont eu la mauvaise foi de répéter d'dge en ûge , en mettant de côté les réponses victorieuses des Pères de l'Eglise , ainsi que l'a fait Voltaire. Ils apercevaient assez que tout son tra»'ail se bornait à renouveler ces anciens sophismes , et à les envelopper des ornements captieux et séduisants dont ses perfides talents le mettaient à portée de les revêtir.

» Ils durent s'apercevoir encore que la rage astucieuse de Voltaire n'avait pas besoin d'autre élude que de celle d'ouvrir los longs et volumineux recueils dans lesquels les catholiques euxmêmes exposent , sous le titre ù'Jntimonies , les difiicultcs ou les contradictions apparentes de la religion et des saintes Ecritures , sur lesquelles elles s'appuient , et qu'en les copiant , sans y ri;'n ajouter que les invectives que lui suggérait sa malignité, il lui était aisé d'en former sa longue série d'arguments. Ils virent en même temps qu'en s'applitjuant à les répéter et à les reproduire , il eut bien soin d'écarter les réponses , à l'aide desquelles ceux mômes qui les proposent, les détruisent : or , celte conduite ne pouvait manquer de déceler ou une grande ignorance , ou , ce qui est plus vraisemblable, une mauvaise foi pleine d'artifice. 1) D'un autre côté , en dépit du faux brillant dont la plupart de ses écrits éblouissent des yeux prévenus, la perspicacité des per-

sonnes vraiment instruites aperçut bientôt ses nombreuses erreurs et l'art perliile avec lecjuel il isolait , en matière de religion , les faits , les raisonnemeuls et le caractère de ces écrits , pour faire ressortir linfaniie du sien. Ou ne peut voir en lui qu'un poète obscène et licencieux , le corruj)leur des mœurs , 1 apiHre du vice , de la licence et du dèsordic.

0 On ne peut contester (ju'il ne soit un historien inudèle , si léger, si peu circonspect , qu'il ne met aucune exactitude dans les dates , et moins encore dans les faits ; lorsqu'il ne les invente pas, il les dénature pour les ramener à son sens ; il les re\èt de couleurs mensongères , pour donner plus de force et de poids à la malignité de ses intentions. Interprète infidèle , calomniateur impudent de tout ce que les hommes respectent et révèrent , il s'eil'orce de plier à ses vues les récits de l'histoire , de leur donner un sens qu'ils n'ont point , et sa funeste érudition ne s'occupe qu'à les dénaturer.

» Détracteur assidu de la religion, il lui attribue , pour la faire abhorrer , (les dogmes qu'elle n'adinet pas , des doctrines qu'elle réprouve elle-même. (Calomniateur de l'iiglisc , il la rend responsable des crimes qu'on ne peut imputer qu'aux hommes ; il lui impute les fautes des individus , lui reproche les superstitions et les excès populaires qui l'afiligent et (¡u'elle réprouve , comme si elle les adoptait et les encourageait. Calomniateur de ses ministres , et le plus souvent sans alléguer aucune preuve , on á('\)\t même des témoignages de l'histoire et des règles de la vriiisenihlancc qui déposent contre lui , il les cite à son tribunal , où il les déclare coupables de toutes les horreurs de leur siècle et de tous les attentats des {lassions.

>» Juge ¡nique, dans sa balance inégale il exalte les vertus profanes et civiles, autant qu'il abaisse les vertus chrétiennes; il célèbre , il canonise les païens illustres , autant qu'il déprécie les saints et se raille de leur constance et de leur héroïsme. IS'arraleur infidèle , faux dans ses raisonnements , perfide dans les intentions qu'il prête , captieux dans sa manière d'exposer les faits , employant toujours avec autant d'art que d'astuce les couleurs fííusses de la dérision , de la plaisanterie et de l'ironie , ce malheureux homme a menti en tout avec une impudence sans exemple ; il a menti à son Dieu, à sa conscience, à ses contemporains et à la postérité. •►

» Il est facile de prononcer sur des livres composés de si déplorables éléments. Quel amas d'horreurs , de blasphèmes , d'ahominalions , ne renferment pas des volumes qu'ont dictés des lèvres si sacrilèges et des intentions si |)erverses ! S'ils plaisent au goût , l'honneur les désavoue ; une indignation involontaire les rejette. Chaque page , chaque passage de ces livres funestes sont imprégnés d'une impiété qui fait horreur, consacrent toutes les maximes (jui énervent la morale , respirent un esprit de satire qui choque, accréditent des mensonges dont la malignité se «ourrit et dont on s'indigne ; partout on voit percer le désir

insensé de pervertir les âmes et de les éloigner de tout ce qui est juste , saint et adorable ; l'affreux projet enfin de faire renoncer tout le genre humain à son Dieu , à sa religion et à sa conscience.

» On ne saurait croire quelle dépravation dans les mœurs ce dangereux sophiste a su introduire dans toutes les classes de la société. Par le plus déplorable des malheurs , ce ravage s'est étendu jusque parmi les personnes de la dernière classe dans les nations étrangères à la France. Cet homme pervers a su traiter les sujets les plus sublimes et les plus profonds dans un style facile et clair , et l'assaisonner de plaisanteries piquantes : semant partout des contes agréables, des faits amusants, l'ironie qui sait plaire , les maximes qui flattent , et enfin les sarcasmes et les calomnies dont la malignité humaine aime à se repaître , il a su donner ainsi à la lecture de ses ouvrages un charme d'autant plus dangereux qu'il est plus séduisant.

«Cette lecture est, par malheur, dans quelques pays la plus commune , ou pour mieux dire la seule des laquais , des servantes , des artisans , et de tous les gens de cette classe , à qui elle fait perdre le goût de toute autre lecture , à tel point qu'ils ne sauraient la quitter. C'est là qu'ils apprennent tous à censurer la religion , à se moquer de ses mystères et de toutes les vertus chrétiennes et civiles; c'est par ce moyen que l'auteur est parvenu à exlirper de tous les cœurs , qu'une éducation bien entendue ou la grâce divine n'ont point prémunis contre ces pièges , tout sentiment moral et toute idée de religion.

» Quels progrès ne devait pas faire de nos jours celte liorrible contagion ! elle s'est propagée de la plus haute classe jusqu'à la plus basse , et ni l'une ni l'autre n'ont su résister à l'illusion. La noblesse et les personnes les mieux élevées , n'ayant point été instruites des fondements de la foi, ne pouvaient en avoir que des connaissances profanes et superficielles , et ne se trouvaient pas en état de discerner les erreurs des sophismes ; elles ne se sont pas non plus prêtées à donner à l'étude le temps nécessaire ; elles ont tout sacrifié aux objets de leur ambition et de leurs plaisirs. Les gens d'un ordre inférieur , n'ayant reçu qu'une éducation imparfaite dans leurs premières années , se sont trouvés trop ignorants pour pouvoir se défendre de l'artifice et de la séduction.

» Il est vrai que plusieurs écrivains pleins de zèle et de savoir ont opposé à ces funestes écrits d'autres ouvrages , dans lesquels ils ont démontré les erreurs, les faussetés et la mauvaise foi qui y régnent ; mais leurs efforts n'ont servi à rien. La plupart des homuKîs ne lisent que pour passer le ten)ps et s'amuser ; ils préfèrent les livres frivoles qui les divertissent , ceux surtout où la malignité et la satire sont assaisonnées du sel de la plaisanterie et du fiel de la calomnie. Or, les hommes graves et vraiment chrétiens no peuvent écrire des livres de cette espèce.

» D'ailleurs, pour traiter des sujets abstraits et délicats, pour

démèler l'artifice et l'jisluce des sophismes , il fuiil recourir ù des discussions savantes et sérieuses qui rejellenl les bonironneries et les lurlupinades , et qui, à bien plus ibite raison, excluent les ealoninics et les nu;disauces. On ne pouvait donc se pronietire que les ouvrages des écrivains sages pussent oll'rir les allrails (jui séduisent et allarlient des lecteurs ignorants et trivf)les : aussi Ji'etaicnl-ils [)as lus ; leurs eiïorls ont ele inutiles , et leurs livres , ou n'ont jamais été connus de ceux qui se proposaient de dctioniper, ou, s'ils venaient a leur connaissan(;e , le degoùt les laisait tomber de leurs mains ; ils n'étaient lus que par ceux qui n'en avaient pas besoin. C est ainsi que Terreur s'est propagée sans obstacles, et que Tanlidote n'est arrivé qu'après coup. Il eût mieux valu sans doute la prévenir ; maintenant le mal est [»res(|ue irréparable , à moins (¡u'on ne prenne des mesures plus ellicaces pour ^ remédier.

» (^e malbeureux Voltaire jouit de sou infâme triomphe dans toute l'étendue de ses désirs. Les soj)bisles de toutes les nations se réunirent à lui et le recherchèrent comme le centre de leur unité ; ils lui rendirent mie espèce de culte , ils le reconnurent pour le patriarche et le coryphée de l'incrédulité. 11 les encourageait et les dirigeait ; l'infatigable fécondité de ses écrits ne cessait d'attiser le feu infernal , et ne cessait de leur fournir des armes pour le combat ; mais tout ce qui est mortel est sujet à des bornes et a la caducité. Son imagination , toute brillante et féconde qu'elle ait pu être , n'était pas iniinie ; elle s'épuisa enfin : le temps vint où il cessa de vomir tous les blasphèmes , toutes les impiétés et toutes les horreurs que sa malice avait i)u lui suggérer ; le talent de l'invention s éteignit en lui; et, dans ses (lernieres années, il se vit contraint de se ré[)éter jusqu'à devenir fastidieux (!t dégoûtant.

» Sur la fin de ses jours il vint à Paris. Celte ville immense , dont la corruption rappelle celle de Babylonc , fil retentir it ses oreilles de si nombreux applaudissements , et des éloges si flatteurs et si exagérés , (¡u'aucun homme célèbre n'en a obtenu de pareils de ses contemporains ; jamais on ne vit chez aucun peuple la frénésie , l'ivresse et la joie que les Parisiens témoignèrent de le voir dans leurs murs ; rien n'était plus naturel. Paris , si remarquable par ses extravagances et son fanatisme , était la cité (jui s'était le plus constamment abreuvée de ses eaijx immondes. Paris , où la corruption de ses écrits s'était le plus répandue, se distingua par la fureur et l'excès d'une idolâtrie inconcevable.

» Les nombreux sectateurs qu'il s'était faits dans cette ville immense et si légère, l'etdouiérent de leurs acclamations et le portèrent en triomphe. Cond)ien ne s'augmenta pas sa vanité insensée ¿i la vue du spectacle étonnant des conquêtes que lui avait faites son génie ! Les mêmes hommes qui , séduits par ses sophismes , avaient abandonné le Dieu de leurs pères , se prosler- Daienl devant un squelette décharné , dont la longue vie n'avait

été consacrée qu'à faire au Ciel et à la terre une guerre continuelle. Sa renommée n'eut point de bornes; les applaudissemenîs devinrent un délire ; les acclamations une frénésie ; et l'ivresse de la joie fut portée à un tel degré de fanatisme , que le peuple le suivait en foule dans les rues.

» Mais , tandis qu'il se livrait à l'enchantement de celle bruyante et fastueuse réception, la mort, l'anVeuse mort minait déjà l'édifice usé et chancelant de son corps fragile. Ce Titan impie , qui dans l'état de sanlé se montrait si intrépide , l'était beaucoup moins lorsque la maladie menaçait ses jours. Dans deux de ces occasions , se trouvant à Genève en danger, il avait, en tremblant, recouru deux fois à la confession, un avait pu voir que ce cœur, si profondément perverti , n'était pas entièrement fermé à la vie, que dans le pihil il avait été accessible aux remords , et les gens de bien avaient conçu l'espoir que sa dernière heure pourrait étie consacrée aux larmes de la pénitence.

M Le Ciel n'accorde pas toujours celle grâce ; quelquefois il se plaît à effrayer les impies par des exemples terribles. Je n'aurai point la lémérité de sonder les secrets de sa miséricorde , je sais qu'un instant peut lui suffire. ^Liis l'histoire ne pourra taire que Voltaire ne fut conduit à Paris que par une excessive vanité ; que l'excès de l'encens qu'on lui prodigua fatigua ses organes décrépits ; que la mort se présenta à sa porte ; qu'affaibli et confiné dans son lit, il ne fut plus maître de ses actions; et que plusieurs circonstances contribuèrent à précipiter sa fin, au moment où on la croyait le moins prochaine.

» Elle ne tisira pas non plus que ses partisans et ses complices s'emparèrent de sa chambre, et, qu'instruits de sa conduite en de semblables occasions , ils craignirent les effets d'un repentir qui aurait décrédilé publiquement leur doctrine et mis à découvert l'inconstance de leur chef; qu'ils l'enlourèrenl de manière à ne lui laisser la liberté de parlera personne ; qu'ils placèrent des barrières à toutes les avenues , pour qu'aucune lumière , aucune réi lamalion , aucun ministre de la religion ne pussent parvenir jus(ju'à lui ; et que le malheureux , victime de l'erreur d'un r(>mède mal appliqué, perdit lout - à - coup le senliment , et rendit son dernier soupir, sans avoir témoigné le moindre regret des nombreuses iniíjuités et des abominables principes....

» — Fin déplorable , interrompit alois mon ami , en couvrant ses yeux de ses mains ! Ah ! monsieur le curé , ajoula-l-il un moment après , que de réflexions votre récit m'a fait faire ! Je ne connais que trop bien les ravages qu'ont produits ses écrits mensongers et pleins de corruption ! Je suis l'une de ses plus malheureuses victimes , et une foule de jeunes gens , mes contemporains , l'ont été de même. Voltaire était notre lecture favorite ; nous étions surpris et enchantés de la nouveauté hardie de ses idées , de l'essor qu'il donnait à nos goûts dépravés , en éloignant de nous nos craintes et nos remords , et en donnant carrière à toutes nos passions. Ses raisonnements légers nous se-

LETTllE XXXIX. 779

(luisaient , cl los li'ui(s salii-i(¡ues dunt il les assaisonnait toujours claioiil [lour nous un aniuseuieiit journalier.

» Avec de telles dispusilions , il eût élé difficile (ju'aucun de nous eût j)U renoncer a cet état de dé[)iavation. l'our nous ramener , il aurait lallu nous assujetlir à une élude sérieuse, à une instruction suivie (jui euï.sent pu nous conduire insensiblement, et par une progression lente et solide , à discerner et à apprécier les mensonges , les iaussetés et les horreurs dont fourn)illent ces funestes ouvrages; et c'est ce que nous étions bien éloignés de vouloir faire.

» Lor>(iue , dans ces derniers temps , et déjà désabusé , j'ai lu quel<|ues-iins des écrits composés contre Voltaire , Rousseau et les autres t-ophistes du jour, ceux surtout de M. lîergior, j'avoue (jue j'ai été émerveillé de la facilité et de l'évidence avec les- {[uelles ils dévoilent les mensonges atroces que ces perfides écrivains n'ont pas craint d'avancer, de la clarté avec laquelle ils démontrent leurs calomnies , et enfin de la force et de la solidité des raisonnen)ents qu'ils opposent à leurs vains sopbisraes. Je n'envisageais (ju'avec eifroi l'aveugle et stupide folie que nous avions de donner notre confiance entière aux apôtres infernaux de l'incrédulité.

» l II homme impartial ne peut lire les écrits également savants, exacts et pleins de vérité qui les combattent, sans se convaincre de la niauvaise foi de ces apôtres de l'incrédulité ; mais pour cela , il aurait fallu (jue des erreurs qui Ilattaient nos passions eussent pu par-là même ne pas nous être chères ; il aurait fallu que nous eussions cherché la vérité avec le désir de la trouver, et que notis les eussions lus sans prévention; or, ni moi ni mes compagnons nous n'étions pas plus dans cette disposition que la plus grande partie des lecteurs , parmi ceux mêmes qui sont ié[)ut('S instruits.

» La plupart de ces lecteurs , ainsi que vous l'avez fort bien dit, ne lisent Voltaire, Rousseau et les autres auteurs de celte espèce, que parce (juMIs y trouvent des idées et des opinions qui les flattent et les amusent. Lue lecture (|ui les détromperait , serait pour eux très - fiUheusc et très - (¡énible : celle (|ui exigerait de l'application ne leur présenterait aucun agrément , car le venin est doux , vl l'anlidole est amer.

» C'est ainsi que les hommes se conduisent presijue toujours;

leur conduite est insensée , puisqu'elle les mène à leur perte ;

mais elle est générale , parce qu'elle leur est suggérée par

I l'ignorance du péril et par le défaut de sentir l'imporlance des

I choses.

' » Sur un objc't aussi grave , où il ne s'agit de rien moins que

, du bonheur éternel, il est très-naturel (|ue personne n'ose adopter

. aucune opinion sans s'être instruit auparavant pour le faire avec

connaissance de cause ; et il y aurait de la folie î\ se jeter dans

le danger d'errer , sans avoir pris d'avance toutes les mesures

¡que la raison peut suggérer , surtout lorsqu'on a reçu , dès le

780 LE TRlOxMPHE DE L'EVANGILE.

berceau, une religion transmise par nos ancêtres, lorsque celte religion nous olTre de grandes espérances et nous propose des peines terribles , lorsqu'eniin on voit qu'elle a été suivie et respectée dans tous les siècles par les hommes les plus sages et les plus instruits. »

je pris ici la parole. Monsieur le curé, lui dis-je , d'après ce que vous nous avez dit , je crois voir Voltaire agir comme le Vieux delà Montayne , avec cette différence que l'un députait des assassins pour donner la mort à ceux qui lui déplaisaient , et que l'autre envoie des livres pestiférés la porter aux peuples et à des nations entières ; et , si l'on ne veut pas prendre des précautions suffisantes , ils la porteront jusqu'aux générations à venir.

« Vous avez raison , me répondit le curé ; votre réflexion est très-juste. Si ces livres subsistent , et si l'on n'instruit pas mieux la jeunesse dans toutes les nations , si l'on n'oppose p;is à leur funeste influence l'étude de la religion , il n'y aura plus de gouvernement assuré , plus de culte qui puisse se soutenir , plus de morale qui ne se corrompe. Je ne parle pas seulement de l'instruction de l'enfance, quise borne à un petit nombre de \érilés éternelles , j'entends une élude de la religion , assez a¡)[)rofondie pour en présenter en grand le majestueux édifice , et pour inspirer î'admiralion et l'amour , et pour faire connaître plus généralement les preuves évidentes de la divinité de son origine.

» Ce n'est que par-là que s'enracineront , dans notre cœur, les seuls principes qui puissent nous déterminer à mourir plutôt (jue d'y renoncer , à tout abandonner plutôt que de cesser d'en faire profession. Si l'on nous inculque à fond ces principes salutaires , nous ne sommes chrétiens que d'une manière douteuse, imparfaite et confuse ; nous ne sommes chrétiens , que parce que I'od nous a dit qu'il fallait l'être. Mais , si les peuples sont une fois généralement convaincus de la vérité de la religion , et affermis dans leur croyance à l'aide de l'instruction ; s'ils en connaissent bien les bases indestructibles et éternelles , s'ils sont bien persuadés que sou antiquité remonte à celle du monde ; s'ils sont bien péuélrcs des prophéties qui annoncèrent le divin Uédempleur ; si son avènement tant prédit et tant prévu , les miracles successifs qui prouvent jusqu'à l'évidence le divinilé de sa mission , sa résurrection si bien constatée et si authentique leur sont bien connus ; s'ils sont bien imbus de toutes les autres preuves qui dénujulrent évidemment sa vérité , la fausse philosophie ne prévaudra jamais dans une nation bien pénétrée de la certitude de la loi (¡u'elle doit adorer et suivre.

» Le |)euple qui sera bien persuadé de la vérité de sa religion , l'aimera et en suivra les préceptes ; et ces préceptes lui enseigneront qu'au pciil même de la vie , il ne doit pas souffrir qu'on en altère la pureté ; que l'on corrompe l'intégrité , la candeur (1(! l'Eglise, sa mère, de cette sainte mère qui le reçut dans son sein, à laquelle il jura lidélité et obéissance, et qui, s'il est

LEiTKE XXXIX.

fitK'le à sa foi cl à son espérance , le coiiduil au boiihenr de l'éleriiile. Il apprendra de niéiiie a défendre son [nitKe , image de Dieu sur la Ierre , à qui il a eyaleuienl lail sernieul d'èlre (¡déle ; il perdra mille fois la lorlune el la vie , plulol que de tonseulir à lui désobéir dans la moindre chose.

)) Si les sopbisles ont trouve tant de facililé à bouleverser les idées religieuses de (juebiues nations , s'ils ont pu réussir dans une enlre[)rise aussi hasardeuse! el aussi téméraire , c'est (ju'un*' éducation négligée les avait laissées dans l'ignorance des veiités de la religion; c'est parce (|u'»dles ne professaient le christianisme qu'ex^ terieuremenl sans en avoir la conviction , sans rasscnlimenl intime de leur tœur; elles le suivaient sans savoir [)Ourquoi , sans aucune affection , sans aucun respec l intérieur. Leur ignorance ne pouvait produire en elles que l'indifrérence. Leur culte n'était ni ne pouvait être celui de leur cœur; c'était celui de l'habitude. Ln un mot, elles n'offraient ¡luc le fantôme el l'apparente de chrétiens; el le premier choc de la contradiction devait les faire succomber sans la moindre résistance.

• N'oila , ce me semble, la cause principale de tant de ravages, et un juste sujet d'eflVoi pour toutes les nations chrétiennes. Toutes sont menacées du même danger, toutes doivent chircher par tous les moyens à s'en préserver. Je voudrais que ma \oix |iùt se lairo entendre à lous les peuples. Si vous avez le bonheur, leur diraisje , d'être nés dans le sein de la véri/able Eglise , que lous vos efforts , que le premier et le plus essenliel de \os soins soient de vous instruire a fond de votre sainte religion , la seule qui soit vraie , la seule qui puisse faire \otre bonheur sur la terre el vous rendre heureux dans le Ciel. Pénetrez-vous de sa véi ité ; avez la consolation de bien savoir que Dieu qui a daigné la coninniniipier aux hommes, l'a revêtue de preuves si cl. lires el si multipliées, qu'elles ne peuvent manijuer de convaincre la raison qui s'ap[dique de bonne foi à leur examen.

» Que vos oreilles se ferment aux insinuations de ces sirènes perfldes, de ces sophistes malfaisants qui non- seulement voudraient vous induire à fouler aux pieds ce qu'il y a de plus respectable sur la terre , mais qui ont enroie l'audace de fatiguer le Ciel de leurs insultes. N'ecoutiz jamais leurs raisonnements faux el séducteurs ; croyez fermemenl (|ue vos ¡ières cl tant de grands hon)mes venus avant eux , qui ont manifeste une si religieuse soumission aux principes de la foi , cl;iiinl plus sages et moins corrompus (jue ces nouveaux docteurs. Ainsi, pour que leurs attaijues ne [)révalent [>oinl contre voire faiblesse , pour que vous p\iissiez vous moquei- de leurs erreurs el de leur folie, appliquez-vous , éludiez , el sachez bien entendre la sainte religiou que vous professez.

"Oui, chiéliens, apprenez voire religion; elle vous défendra elle-même contre lous ses ennemis; vous aurez la satisfaction de ous convaincre que cette religion, dans la(|uelle Dieu vous a lit la grâce de nailre , est aussi douce, aussi consolante , qu'elle

est vraie et certaine. Que si ce Dieu de bonté vous y présenle desmystères obscurs pour exercer voire (oi,ilen établit l'indispensable nécessité par des preuves si lumineuses , des monuments si incontestables , qu'il est impossible que son évidence échappe à un exajuen impartial et sincère. Votre propre raison suffira pour vous convaincre que Jésus -Christ l'a donnée aux hommes; que Jésus-Christ est Dieu ; que nous devons croire tout ce qu'il nous a dit , obéir à tout ce qu'il nous a prescrit, et nous soumettre à son Eglise , qu'il a constituée l'organe de son autorité , et qu'il en a rendue dépositaire.

» — 11 me semble , dit mon ami , qu'à cet égard notre nation n'a rien à envier aux autres nations. Je n'en connais aucune qui conserve aussi purement la foi de ses ancêtres. Nous ne connaissons [>oint parmi nous de croyances diverses ; nous sommes tous catholiques , tous unis de communion avec l'Eglise apostolique et romaine. Celle fausse philosophie n'a pas pu parvenir à se faire accueillir parmi nous; notre éducation la repousse, nos cœurs y répugnent. D'autre part , le gouvernement s'applique sans cesse à i'eioigner de nos frontières , et jusqu'à présent , grâce à Dieu , le venin mortel de ce monstre n'a pu infecter le cœur de nos compatriotes.

» — Je le sais , répondit le curé , et il y a longtemps que j'altrihuo l'unité de notre croyance au soin vigilant avec leijuel on maintient non-seuîomont la pureté de la foi dont l'éclat brille parmi nous , mais encore la paix intérieure et la tranquillité dont nous jouissons. Je promène mes regards sur toutes les nations , et je vois que les unes et les autres , toutes plus ou moins , ont été et sont sujettes à des troubles et à des inquiétudes. Je ramène ma vue sur la nOtrc , et je vois qu'elle est la seule qui ait réussi à se maintenir cotislamment en paix, également soumise à ses souverains , et (iùèle au culte antitpie qu'elle professe. Si je cherche la cause de ces inestimables avantages , je ne puis la trouver que dans le soin de conserver Punilé de nos principes jeligieux.

» Malgré cela , je crois que cet état de choses ne suflil pas pour écarter le danger qui menace l'Europe ; non-seulement il est nécessaire de s'y maint^'uir , il faut encore s'appliquer à s'instruire a fond , pour se défendre contre les atlaijues (ju'on peut épiouver. Aujourd'hui le péril est plus pressant que jamais; l'impiété fait < :hai|ue jour des progrès nouveaux et rapides ; et lorsque les dangers se multiplient , il faut bien nécessairement multiplier les précautions.

» — Il n'est pas possible, s'écria mon ami, de nier que dans toutes les su[)posili()ns et dans tous les cas , l'étude de la religion ne soit toujours utile et nécessaire. Qui le sait mieux que moi , victime malheureuse de ma négligence à rn'inslruire ? L'ignorance «lans hupiirlle on laissa mon enfance ; le défaut d'inslruclion sur res[)rit et la giandeur de la religion , et sur les fondements qui prouviMit la divinité de son oiigine, furent la cause primilive du delire dans lequel j'ai vécu. Si j'avais su, dans ma jeunesse, ce

LETTUI-: XXXÍX.

■que je sais aujourtrimi , ma tondiiilc n'uiirail pas été aussi dcsor- <Joiim'e ; cl je crois ([Uî; cíí dcfaul dans l'édutalion est la cause générale noii-aeuleineiil de rÍMi[)ii'lé (¡ui lègne dans les opinions, mais eiuore du iclàchenicnl (ju'on voit dans nos niaMiis.

n Ilien d'ailleurs ne peut mieux nous insi)irer laniour de la relii^ion , l'obt'issancc à ses préceptes . et nous exciliM- à la pratique de la vertu , (|ue l'intime et vive perstiasion de sa vérité , ainsi que la ferme espérance des biens imiuoilels (¡u'elle promet. Mais , monsieur le curé , la chose vous paiait-elle lacüe ? cioyezvous (|u'il soit possil)!(; d'instruire toute une nation sur un objet qui exige de raj)plic;Uir»[i , de la méditation et de l'étude ? Une nation se coni|)ose ordinairement de trois classes de personnes. Examiimns chacune d'elles <'n ¡)arlicu!ii'r , pour voir s'il est possible; de donner celle instruction à tous , et d'espérer qu'ils en profitent.

» La première est formée de gens riches ou aisés (pii reçoivent dans leur famille une éducation distinguée. Je veux la supposer .supérieure à toutes les aulres ; à quoi se réduira- t-elle ? Dans l'enfance et lorsque l'inlfilligence peut à peine saisir les choses les plus communes, on leur enscigric, à l'aide d'un catéchisme , les veiités de la religion (ju'i' est le plus indispensable de connaître. Il est impossible (ju'iis puissent alors comprendre des mystères obscurs et profonds , il faudra donc y revenir dans un Age plus capable de reflexion ; mais à ju'ine les facultés intellectuelles îles enfants commencent-elles à se développer, qu'on les occupe de l'élude du latin et d'autres objets ; on ne songe plus à leur parler de religion. De là ils sont envoyés au collège , à l'université , et dans d'autres écoles, où, A l'exception de (¡uel(¡ueswns qui font profession de piété , on ne revient plus sur ce point imporlant , et où on ne les appliijue qu'à la ])hysiq-ue , aux mathématiques , à la jurisprudence , à la médecine , ou à d'autres «ciences.

» Ces cours finis , chacun de son c<Hé se livre aux travaux de

l'état qu'il a choisi. Les uns se marient ; les autres embrassent le

commerce , tous entrent dans une carrière did'érente ; mais nul

d'entre eux ne trouve dans la sienne l'occasion et les moyens de

I s'occuper de nouveau de l'étude de la religion. Ccnix qui , prir un

Igoùt particulier ou par conviction de son importance , veulent

Is'appliíjuer véritablement à cet objet, sont les seuls qui puissent

Is'inslruire ; et dans le cours ordinaire des choses, il y en aura

peu (¡ui aient ce goût et le temps de le satisfaire , les facilités et

l'occasion de se livrer à un genre d'étude si séiieux. Le grand

nombre , abandonné à la courte et sèche instruction de l'enfance,

aura à peine les notions les plus nécessaires , et elles seront

lencore stériles et défectueuses.

» Les ])ersonnes d'un état mitoyen c'est-à-dire de la seconde classe , sont dans une posilion plus fâcheuse. TS'ées de parents (lui sont obligés de vivre de leur travail, il faut que leurs enfants apprennent un art , une profession mécanique qui fournisse à

leur subsistance Leur étiucaiion sera donc fort négligée et réduite à peu de cbose 5 après avoir appris à lire , et alleiiit l'âge où la raison et la force se développi'iii , on leur fera étudier ou mettre en pratique les premiers principes de la profession qu'ils ont embrassée.

» Ils ne sont plus dès-lors dans le cas de recevoir d'instruction approfondie. Tout ce qu'ils pourront faire se bornera à entendre, les jours de iéle , quelques sermons , si leur dévotion les j conduit ; mais d'ordinaire nos sermons, très-utiles aux hommes déjà persuadés de la vérité de la leligion , n'ont pour but ni la conviction des incrédules, ni l'instruction des ignorants. Sans douîe la bonté de Dieu supplée par ses dons à ce défaut d'instruction et éclaire de sa grâce les bons es¡)rits ; mais , certes , je ne vois aucun raojen de répandre parmi les personnes de celte classe le bienfait d'une instruction utile.

» La chose est plus difficile encore à l'égard des gens d'un ordre inférieur quü la nature a destinés aux travaux les plus rudes de la société ; tels sont les laboureurs, les muletiers, les charrons et tous les ouvriers de cette espèce , qui n'apprennent pas même à lire , et qui n'ont d'autre idée de la religion que celle quils tiennent de leurs pères , aussi peu instruits qu'ils le sont euxr mêmes. Comment cette classe du peuple la plus nombreuse et en même temps la plus occupée , parce que sa pauvreté l'oblige à un travail continuel qui lui enlève tout son temps', qui fixe toute son attention , pourra-t-dle se livrer à une élude ({ui suppose des dévcloppemt'nls historiques qu'il faut avoir le temps et la commodité d'écouter , et'qui surtout exige dos idées et quelque aplilude pour qiie son objet |.uisse être senti ? Celte élude est la première de toutes , l'unique qui soit nécessaire ; mais en examinant la constitution de la socii'ié , je ne vois pas

» — Je conviens avec vous, monsieur , interrompit le curé, qu'au premier abord , ces difficultés doivent vous fra[)per ; mais en considérant la chose de plus près , elles ne vous paraîtront p,;s aussi insurmontables qu'au premier coup- d'œil ; d'ailleurs, quand elles seraient plus gr.iniles, elles n'en exigeraient pas moins tous nos efforts. Il se peut qu'on n'en retire pas le fruit qu'on peut en attendre, mais on en recueillera assez pour justifier l'emploi d'un surcroît de tiavail.

» — Vous pensez donc , monsieur le curé , lui dis-je , qu'on pourrait obtenir un avantage de cette importance ? — Je pense , me répondit - il , qu'on obtiendra toujours beaucoup , ou qu'au moins on parviendra à instruire en général la natior) , à améliorer ses mœurs . à la mettre en état de se garantir des sophismes de la fausse j)hi!osophie , et de défendre, dans des moments difficiles , sa religion et son prince. S'il était en mon pouvoir et que je fusse maître de régler les choses â mon gré, Noici comment je procéderais : il nous manque essentiellement un livre classique el élémentaire (|ui nous présente l'histoire de notre sainte religion , ainsi que les monuments (pii l'attestent, les preuves qui l'éta-

blisscnl , el les bases in: onteslables sur lesquelles elle est appuyée ; je crois que c'est l'objet dont il faudrait s'oc<u])er avant tout.

M Cet ouvrage commencerait par la création du monde et par l'origine du christianisme dans la promesse que Dieu fit à Adam d'un Réparateur; l'iiistoire y serait suivie jusqu'à la venue, la mort et la résurrection de Jésus-Christ , le Réparateur promis , et il iinirait j)ar létahlIssenMínt de l'Eylise qu'il a constituée dépositaire (le son aulorilc et de la vérité , ainsi (jue I'interrjiéle de sa volonté. (>et ouvrac;^e serait concis , méthodique, et (^crit d'un stylo si sim[)le et si clair , que personne ne serait embarrassé de l'entendre.

M 11 est bien singulier que, depuis tant de siècles, un livre si important et si nécessaire n'existe point encore -, je sais qu'il peut se trouver en entier dans différents ouvrages ; mais pour l'y cliercher , il faut beaucoup de temps, d'étude et d'application. Je voudrais qu'il en existüt un , où l'on put trouver aisément tout ce qu'il est nécessaire de savoir , et je n'en connais aucun (jui ¡emplisse cet objet. La grammaire , les belles-lettres , la th<oîogie , la médecine , le droit , presíjue toutes les sciences enfin ont leurs livres classiques et élémentaires.

» Ils consistent dans des extraits qui renfernii^nt tous les principes, qui forment un abrégé clair et lumineux de toutes les < onnaissances que chaque science a pu offrir, et qui rendent l'instruction facile et commode ; sous un volume peu considérable ils réunissent ce qui est cpars dans beaucoup d'autres ouvrages, it n'est aucune de ces sciences qui n'ait celîe espèce de manuel pour abréger le travail et faciliter l'enseignement , et nous avons à déplorer qu'il n'y en ait précisément aucun pour expliquer les Yéritcs de la religion.

» Dans tous les temps on a fait des catéchismes , mais aucun ne correspond pleinement aux besoins de nos jours. La plupart sont trop abrégé> et ne sont que pour l'enfance ; on n'y expose (pie ce qu'il faut croire , sans qu'en général on y détaille les raisons et les motifs qu'on a de croire. Je n'en ai pas vu un seul , en y comprenant même les plus célèbres qui ont paru dans les nations étrangères , (jui , dans un petit volunui et dans un style à la portée de tout le inonde , réunisse à rexi)Osition des vérités de la religion la force et la nuilliplicilé des preuves qui en établissent la conviction.

» Le concile de Trente a publié un catéchisme savant et étendu , l'une des plus sublimes productions (jui soient sorties d(^ la main des hommes ; mais son objet n'était point de prouver la divinité de l'origine de la religion et l'authenticité des Livres saints. Il supposait toutes ces vérités connues , puisqu'il s'adressait à des chrétiens , et il s'est borné h expliquer ce que l'Eglise nous enseigne d'après les saints Livres , et la vertu des sacriMuents. Je désirerais que, pour anéantir cette incrédulité monstrueuse qui fait aujourd'hui tant de ravages dans le monde , on ajoutât au lond

de ces vérités , indépendamment de l'hisloire de la religion , les raisons et li's motifs qui doivent nous obliger à les croire.

0 Je sais très-bien que, dans toutes les nations chrétiennes, il est des savants à cet égard instruits ^ mais il leur a fallu y mettre beaucoup de temps et de travail , et dépouiller un grand nombre de livres ; j'en demande un où la jeunesse puisse s'instruire sans peine et qui soit à la portée même du peuple. S'il existe , à la bonne heure , il faut le publier , le propagor et le faire servir à l'instruction que je désire; s'il n'en existe point, il est aisé d'en composer un , et il sera très-utile de le faire. Ln ouvrage d'une importance aussi générale doit être dons les mains de tout le monde ; et lorsque je considère l'ignorance qui règne dans presque toutes les classes de la société , j'ai lieu de penser qu'il n'existe point , ou qu'on ne Tétudie nullement.

» il est indispensable , ou qu'en ressuscitant un ouvrage de cette espèce et l'adaptant aux circonstances actuelles , ou en l'écrivant de nouveau , on ait soin de le répandre et de l'accréditer parmi le peuple. Si , dans le temps où nous sommes , les conciles provinciaux s'assemblaient , ce catéchisme raisonné serait l'ouvrage le plus digne de sortir de leurs mains ; mais les évêques , comme rnaitres de la sainte doctrine, quoique séparés, peuvent se concerter ensemble et prendre les mesures les plus convenables pour la composition et la propagation d'un livre semblable.

» Ils peuvent publier un tableau de tout ce qu'il doit contenir , et il renfermera non -seulement le plan magnifique de l'édifice de notre religion, mais encore les témoignages évidents qui nous prouvent qu'elle vient de i>iou. D'après ce plan, les hommes les plus savants de leurs diocèses composeraient un livre qui serait le dépôt des vérités divines et des preuves les plus sures de leur divinité ; on le publierait comme le livre le plus nécessaire , soit pour la tranquilliié du cœur , soit pour la conduite de la vie , soit surtout pour nous instruire et nous fortifier contre les séductions et les attaques de l'incrédulité.

» Loisqu'il aurait été mis au jour , je voudrais qu'on établit partout des chaires pour l'explitiuer et en développer la doctririe. lit ici , je reviendrai sur la rédexion qui m'a causé tant d'étonnement.

» L'Europe presque tout entière est chrétienne , quoique quel- (jues états se soient malheureusement séparés de la véritable Eglise, tous reconnaissent la divinité de Jésus-Christ , et pensent comme nous sur les fondements de la religion. Je fixe mes regards sur toutes ces nations, et je les vois constamment occupées des progrès des connaissances utiles ou profanes ; il n'en est aucune qui n'ait attiré leur attention à un très-grand degré ; toutes ont établi des «•Jiaires et des prix ,♦ et elles n'ont rien tenté pour la science de la religion , et pour l'objet le plus important de tous, la démonstration de sa vérité.

» La seule institution que j'aperçois est la fondation faite par l'Anglais Robert Doyle . d'un prix annuel en faveur de la meil-

leiirc disserlalion sur la vtMÍl(; de la religion chrétienne , et celle sage inslilution a produit des écrils admirables. Myis il est à remarquer que le youvernemenl , que ce soin regardait sj)éeialenient , non-seulement a abandonné à un particulier l'honneur d'une idée aussi utile , mais ([u'il a honteusement négligé de suivie un si bel exemple.

u 11 est étonnant (;ue la nation espagnole , si pieuse et si magnilique , <¡ni a doté si splendidement des fomlalions de toute espèce , ait pu oublier un objet qui est le plus inip.ortant de tous , |)uis(iu'il est la racine et le fondement de tout. Nous avons beaucoup d'universités ; on y a établi des chaires pour tous les genres de sciences , et en particulier pour la théologie ; mais nous n'a\ons pas un livre qui puisse nous instruire et suliiie ix notre instruction. Personne n est appelé par la nature de son emploi à nous faire un cours complet du système de la religion, et à nous exposer dénionstralivement les preuves et les témoignages de sa vérité.

» Nos aïeux , qui croyaient tout simplement ce que l'Eglise nous enseigne , ne préviient pas , sans doute , qu'il put y avoir un temps où certains hommes , usurpant le litre et la réputation de savants et de sages, et employant toute l'astuce de l'erreur et de la séduction , formeraient de l'iii' pieté une doctrine capable d'éblouir la simplicité des peuples. Mais ce tem[)s est aiiivé ; cl l'expérience nous montre ([ue , non-seuleménl leur secte existe , mais qu'elle séduit beaucoup d'imprudents , et que l'ignorance générale lui a donné une très - grande force. Les nations et les peuples, en effet, ne sont pas assez instruits pour résister ¿i ses sophismcs , et nous ne nous bornons plus à apprendre que ses erreurs se répandent dans l'Europe avec une déplorable rajiidité, nous sommes encore témoins des terribles ravages qu'elles v produisent. Il importe donc de penser sérieusement à opposer une digue à ce torrent dévastateur , et de compter parmi les moyens qu'emploie la vigilance chrétienne , le soin le plus efficace de tous , celui d'éclairer et de convaincre les esprits.

» L'homme î\u\ connaît bien sa religion , n'admire pas seulement la sagesse avec laquelle la bonté divine nous l'a communiquée ; il ne se borne pas à conteni[)ler avec extase le plan immense et majestueux (pfelle lui présente ; intimement convaincu de son infaillible vérité par la multiplicité et l'évidence des preuves qu'elle lui produit, il l'aime, il la suit avec une assurance que les efforts de limposture ne peuvent ébranler, et il y trouve sa consolation dans toutes les adversités et les divers événements de la vie.

» Quelle fermeté , (¡uelle confiance peut avoir l'honinie qui n'a acquis que des notions obscures et confuses de sa religion ? Toutes les beautés , que Dieu fait briller en elle , sont periiues pour celui qui les méconnaît. Quels sentiments exciteront dans son âme tant de prodiges de la divine bonté , s'il les ignore ? Supposons même qu'il croie fermement les vérités éternelles ,

et qu'elles le portent à craindre et à aimer Dieu , l'amour et la crainte s'accroîtront par celte instruction et par les lumières qu'elle répandra , la vue d'une religion si sainte , si majestueuse , si sublime , élèvera son cœur aux plus vives et aux plus douces aiTeclions du respcet , de l'admiration et de l'araour.

)i Et que peut-on espérer de celui qui professe sa religion , sans en avoir une idée digue de celle que Dieu a voulu en donner aux hommes ? Peu instruit de l'objet même qu'il croit , et n'ayant point dans sa foi une confiance fondée , il se conduira en tout d'une manière timide et mal assurée , exposé sans cesse à être ébranlé par le premier sophisme qui peut le séduire , ou à devenir le jouet de la première passion qu'il aura à combatiré. S'il était, au contraire, bien pénétré de la réalité de ces obligations et de la certitude de ces espérances , il serait comme un roc inexpugnable; il résisterait non - seulement aux séductions de l'erreur ; il maîtriserait l'impétuosité de ses propres affections.

» Ce serait donc une erreur déplorable de ne pas inculquer avec soin aux peuples l'esprit et la vérité de la religion. Les fatales circonstances où nous nous trouvons , et une funeste expérience , nous font sentir la nécessité de cj^ercher de nouveaux moyens de défense , dans un moment où se présentent de nouveaux périls et de plus grands dangers.

» Pour revenir au livre dont nous parlions , et que je suppose démontrer clairement et évidemment la solidité des bases de notre sainte religion , il me semble que tous les gouvernements devraient concourir à ce qu'il fût enseigné et expliqué à toutes les classes des citoyens.

» Une étude aussi sérieuse n'est pas propre pour le premier âge , j'en conviens ; mais comme par son importance elle devrait être celle de toute la vie , je désire qu'on puisse recevoir au moins deux fois une instruction si essentielle : qu'on continue à enseigner aux enfants les premiers éléments de la religion , à l'aide d'un catéchisme approuvé , pour que ce soient les premières impressions qu'ils reçoivent, celles qui se gravent le mieux dans leur mémoire ; mais de manière qu'arrivés à l'âge de quinze à seize ans , où leur intelligence s'est développée , ils soient tenus de reprendre celte instruction devenue plus solide et plus étendue.

» Alors ils comprendront les maximes , et saisiront l'esprit de la religion ; alors ils pourront sentir toute la force des preuves , des monuments et des témoignages qui constatent sa vérité. On appellera celte seconde étude , la seconde éducation chrétienne ; et, dans le fond, ce sera la première ou l'unique ; elle sera la sííule véritable et la seule solide. Il me semble qu'il n'y a li rien d'impossible , et (pie les autorités ecclésiastiques et civiles pourront aisément réaliser ce plan , en se concertant pour que celle seconde éducation ait généralement lieu dans toute l'Espagne. Sans doute que les sages et grands pcrson-

noges, qui sont ù la lélc du clergé et de Télal , sauront trouver des moyens plus eflicaces que ceux qui petjvent se prcseiilcr ù moi. En attendant , voici ceux qui me paraissent les plus convenables :

» Dans tous les collèges et les universités, on destinerait à celte élude une des nombreuses chaires qu'on y a établies ; il y en aurait une dans tous les élablissenienls d'inslrucliotj ¡tubliijue ; elle serait bien dolce , et consiilerée (omme la j)retniére de toutes. Son objet serait de faire, cba<jue année, un cours complet de religion , (ra[)rès le livre reconnu par la nation et ¡¡ar le gouverïienieiit pour le dépôt de la religion de l'élat. A cet efiet , on choisiriiit un homme dont les lumières et les talents seraient jugés les plus propres ])our cet objet ; il feiait apprendre par cœur à ses disciples loul le contenu de ce livre , qu il leur explicjuerail , en donnant au texte tous les développements qu'il peut exiger , de manière (¡u il en riisullàt une instruction ég.ilenient solide et sullisante.

» Je désirerais que ce cours se renouvehU diaque année et qu'elle y fût consacrée tout entière ; que les discipli's de toutes les classes , après avoir alleinl l'clge de seize ans, fussent tenus de s'en occuper un an , et que personne n'obtint le grade de bachelier que sur l'exhibition d'un certificat d'assistance à ce cours et d'approbation de la part des examinateurs nommés à cet effet. Je voudrais aussi qu'on en usât de même dans tous les autres genres d'études, même d;ins celle des comn)unautés religieuses.

» U me paraîtrait convenable qu'aucun de ceux auxquels on confère, pour la première fois, un emploi politiiiue , civil, militaire ou (jucl (jii'il soit, ne pût en être mis en possession , sans qu'au préalable il n'eût obtenu un semblable certificat d'approbation, signé par (pieUju'un des examinateurs. On aurait atleint le but àc ces dispositions, si les supérieurs ecclésiastiques exigeaient qu'on ne pût servir de parrain ou de marraine dans les baptêmes, les confirmations ou les mariages , sans produire une pareille attestation.

'1 11 sera plus difficile d'instruire le peuple, parce qu'il n'est guère possible de fixer pour lui un point de réunion et d'assemblée , où tout le monde pût s'instruire en même temps , mais on pourrait y suppli-er par rabondante de l'instruction. U faudrait répandre la parole de Dieu avec tant de profusion qu'elle pût parvenir aux oreilles les moins attentives ; et c'est des églises , c'est du sein du sanctuaire (jue doit partir celle salutaire instruction.

» Si , tous les dimanches , ou pendant un temps déterminé , chaque année on faisait au peuple une lecture de ce livre dans toutes les églises , je pense qu'on verrait se former un nombre immense de fidèles , qui , pénétrés de la grandeur et delà certitude de leur religion , s'ex( itéraient à l'envi les uns des autres, non-seulement à l'aimer et à la suivre , mais i\ s'unir à elle par des liens tellement indissolubles qu'aucun effort humain ne pour-

rait les en délacher. Cette instruclion serait aussi capable de réformer les mœurs et de faire de bons chrétiens , que les sermons les plus substantiels sur les points les plus importants de la morale.

» Quel effet peut produire Fidée de la mort , de l'enfer , du jug^emt'nt, sur des personnes qui croient à peine ou qui ne croient que faiblement, sur des âmes d'une foi débile, obscure, et comnKî offusquée par un voile épais ? Si ces grands objets font sur elles quelque impression , elle n'est jamais que fugitive et passagère ; si ce n'est point une foi vive et ardente qui la reçoit, elle s'efface bientôt; au lieu que l'étude de la religion, en nous en démontrant la vérité , nous révèle à la fois les desseins de J)ieu , nous découvre l'art merveilleux avec lequel il a tout coordonné , art qui est si fort au-dessus des conceptions faibles et incertaines de l'entenilemenl humain , et qui nous rend sensibles la solidité et li grandeur de nos espérances.

» D-^ là résultent dans nous ces sentiments intime* , h ibituels et profonds qui nous conduisent au respect , à l'amour et à l'oljser- "vation de nos devoirs, üíi ne peut douter que la fréquence de cette instruclion ne soit suivie des plus heureux effets ; s'ils ne s'étendent pas généralement sur tous , le [)lus grand nombre en proûlera et donnera le ton aux autres. On <ioit espérer que des lumières si übondanics , une conviction si profonde , venant à se répandre dans une nation, sous la protection de l'autorité et de la loi , il en résultera enfin un esprit public assez fort pour entraîner les cœurs indilTérents ou corrompus qui \oudraient lui résister

» — Qui peut mettre en doute, dit mon ami , que si , à l'aide de ces moyens , on propageait dans la nation l'étude et la pratique d'une religion sainte , qui ne prêche autre chose que des vertus dont le seul but est la félicité des hommes , on n'eût trouvé le préservatif le plus sûr contre la contagion de cette philosophie dévastatrice , le plus f(Mme appui de la religion , du trône et de la tranquillité publique , et le moyen le plus assuré pour réformer nos mœurs et nous faire jouir de tout le bonheur dont la condition humaine est susceptible ?

» — Telle est aussi mon opinion . ajoutai-je ; j'appLmdis de tout mon cœur à cette idée ; et pour vous faire juger combien elle est conforme à ma manière de penser, je vous dirai que, dés le moment où mon ami me chargea de l'éducation de ses fils , je conçus un projet (¡ni , (|uoi({u'en petit , ressemble beaucotip au vôtre, liien convaincu que la première et la plus importante étude de l'homme doit être celle de sa religion , parce qu'elle est seule capable d'exciter à la vertu, je l'envisageais comme le princi[)al objet de ma tac lie . et comme ses enfants ne sont point encore dans un âge rpii puisse comporter une étude sérieuse et raisonnée , mon intention était de me borner , pour le présent , à leur en inculquer les premiers éléments , et à leur donner les idées qu'ils sont en étal de recevoir.

LETTUE XXXIX.

» Mais j'ai le projet d'un écrit conforme à vos vues. Quiiiid nos cnl'unls auront alloiiil l'i^fie convenable , nous en ferons une leclure assidue, exclusivcnient a toule autre. Non-seulcnienl nous y donnerons la première fois toute rap|)licaliün possible, nous y reviendrons tous les uns ; et il me parait »

Ici mon ami prit la parole : « Monsieur le curé , lui dil-il , votre idée est vaste , maf^iiiruiue , et dij^iie d'un youvcrninicnl cdairé. rersonne n'en [¡eut nié( onnailie l'importance ; m;iis , comme l'exéculion ne dépend pas de nous, il l'aul l'abandonnera Dieu, l iie idée qui me vient à l'esjirit et qui pourrait être très-utile, est toute en notre pouvoir. Marien se propose de composer un ouvrage pour l'instiuclion de mes lils ; pourquoi ne le ferions - nous pas servir A celle des habitants du lieu ou la Piovidence nous a places? Le zèle de la charité se doit à tous. Que Marien s'occujie donc sans dtlai de cet écrit , il en fera dans la suite uscge jiour mes tils ; mais , dans l'intervalle , il se lira dans notre église ; nous ferons un essai dont rex[)érience constatera les résultats , qui ne ])eu\enl être (ju'extrémenienl avantageux. »

Le curé api)budit à celle idée, et je proposai de mettre aussitôt la main A l'ouvrage. Lorsqu'il fut achevé , le curé et mon ami riipprouvérenl. Je Aoulais (|ue le curé le lût hii-niènie ; n)ais il me dit : « Le Ciel vous a conduit ici pour le bonheur de nos habitants ; vous n'éles pas distrait par d'autres occupations , et j'en ai beaucoup. Vous êtes plus jeune cjue moi , votre poitrine est plus forte, voire voix est plus éclatante et {)lus sonore que la n)ienne ; vous avez plus de force et de vigueur ; tous ces avantages prouvent que le Ciel vous destine à ce ministère. » Mon ami fut du même senlinienl , et je cédai aux insl;inces de l'un et de l'autre.

Noiis convînmes que ces conférences commenceraient le premier dimanche de décembre , temps où les lra>aux de la c;impagne sont iinis ; qu'elles seraient continuées jusqu'à celui des rameaux , et que la lecture se ferait à la lin de la grand'messe. J'ap[)ris presque par tœur cet écrit en entier, pour le débiter avec phis de succès. Mais , pendant (jue je préparais ainsi , je me défiais quelquefois du succès ; je craignais (jue mon auditoire ne se lassât d'une nouveauté à laquidle il n'était point aci oulunié.

Le premier dimanihe de deccnd)re arriva. Quoitju'il y eût toujours un grand concours de peuple à la grand'messe , il y eut ce jour-là tant de monde que I église ne pouvait le ( onleiiir. Je crus d'abord (¡u'aynut fait une invitation genérale, ce motif et celui de la cuiio ité avaient pu occasionner ce grand concours. Quelle fut ma siitisfaction , et quelle joie n'eus-je pas de voir cette allluence continuer les dimanches suivants 1 Je débutai par un discours dans leqtiel j'expliciuai le but et l'objet de ces conlérences , et le fruit qui devait en résulter. Il fut écoute avec intérêt , el l'on donna la même allention à ceux qui suivirent.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que cette lecture fermentait dans les cœurs des hahilants ; elle était devenue le sujet de leurs eutreliens familiers ; les pères la répétaient à leurs entants , ou

du moins leuf rapportaient ce qu'ils en avaient retenu ; les amis de ceux qui n'avaient pu se rendre à l'église les en entretenaient à leur retour; tous s'en occupaient, et la lumière et l'instruction se propagèrent insensiblement. Nous observâmes même qu'ils se portaient à celte instruction en plus grand nombre qu'aux autres sermons , et qu'ils l'écoutaient avec un plaisir qu'on apercevait aisément.

Dès la première année, on put voir, parmi les personnes les plus grossières et les plus rustiques , une espèce de changement dans leurs mœurs. Leurs idées s'étaient élevées , agrandies , et leur conduite était devenue sérieuse , circonspecte et plus posée. Je regarde notre lecture et nos conférences comme l'une des causes qui ont le plus influé sur l'urbanité qu'ils ont acquise, et sur l'amélioration de leurs mœurs. Et , comme chaque année la même instruction se répétait, elle s'est gravée dans l'esprit des uns, et s'est étendue dans celui des autres ; il me parait qu'il n'en est aucun qui ne soit aujourd'hui instruit de sa religion et convaincu de sa vérité. Adieu , mon ami.

P. S. Je reçois la lettre par laquelle tu m'annonces la nouvelle commission dont le gouvernement t'a chargé , et le voyage que tu vas entropendre ; c'est une fonction honorable qui le met a portée de rendre d'importants services à ta patrie. Ils te consoleront des peines et des risques auxquels lu t'exposes ; lu ne penses qu'à obéir ; tu désires vivement de réussir ; Dieu qui favorise toujours les bonnes intentions , secondera les tiennes. Tu le flattes d'un prompt retour , je le souhaite ; mais les voyages de celle nature sont toujours plus longs qu'on ne le présume , et je crains que celui-ci ne soit encore de quatre ou cinq ans . comme l'autre ; que Dieu en dispose à sa volonté. Si dans les courses lu as quelque occasion de me donner de tes nouvelles , ne refuse pas celle consolation à mon amitié. Je te prie au moins de ra'instruire de ton relour , dès l'instant que tu me seras rendu. Adieu encore une fois , mon cher Antoine.

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