L'ORCHESTRE
Faisons rebondir, sur la poussière, les sandales
des filles aux jolies jambes bien cambrées.
Vois donc? Que celle-ci a les chevilles fines !
Elle s'arrête net, quand sa robe est encore
oblique de l'élan d'avoir tant tournoyé.
L'autre, ses yeux sont noirs. De l'autre, sous sa robe,
on voit bomber la jeune croupe ronde à souhait.
Le cou de celle-ci a joliment sué.
Elle est rouge. A son front ses cheveux sont plaqués,
mais elle les relève d'un mouvement de main.
JEANNE (à Gaslare.) Qu'est-ce que tu fais là à regarder, gamin?
(Elle le gifle, il pleure.) M. Dupoix et le poète se rapprochent.
DUPOIX
Tiens, c'est la jeune fille en rose de la course. Sapristi ! Mais c'est qu'elle n'a pas la main douce. Vous la connaissez, vous?
EXISTENCES lOI
LE POÈTE Non. Mais je sais qui c*est.
Oui, Ton m'a dit que c'est la fille du savetier. Ces gens-là mangent tout lorsque arrive la fête. Regardez-moi cette élégance ? Si c'est possible ! ... Je viens de renvoyer ma bonne qui s'est permis de ne rentrer ce soir qu'à huit heures et demie. Elles sont toutes les mêmes. De fichus services! Incapables de cuire à point une saucisse. Monsieur Larribeau m'assurait que cette fille du savetier pourrait peut-être faire mon affaire. Mais elle me paraît un peu trop élégante. Se conduit-elle bien?
LE POÈTE
On ne parle pas d'elle.
(Us se séparent . )
LE POÈTE (à lui-même.) Espèce de cochon ! Il voudrait me la faire I
Le poète dans sa chambre. Il est minuit
Il pense.
Que ma correspondance est en retard ! Voici deux livres dont je n'ai pas remercié les auteurs. C'est effrayant, ce qu'il y en a, d'auteurs. J'espère que Claudel n'est pas encore retourné en Chine. En voilà un qui a du talent ! Je me souviens si volontiers du déjeuner qu'il nous offrit à Schwob et moi, lorsque je passai par Paris. Il nous parlait des salanganes. On eût dit qu'aux angles d'ombre du plafond avaient niché des hirondelles bleues suspendues par les ailes. Ceci ? C'est une lettre de Léa. La pauvre fille I Et l'autre? Pauvre catin de bas étage, si fine, et qui m'aimait de toute sa pauvre chair. J'ai eu bien tort de lui défendre de m'écrire. J'aimais son pauvre dévouement passionné. En somme, c'est une des rares que j'aie aimées. (11 ouvre sa fcoêlre.)
a Et j'ouvre ma fenêtre au large clair de lune, »
EXISTENCES io3
C'est un vers de Guérin. Mais ces paletoquets
qui ont l'air de douter de ma sincérité,
ils sont emmmmmmmmmmerdants.
Mais encore! S'ils avaient le moindre talent...
Ils ne me comprennent pas plus que les félibres
ne me comprennent. Ce Duroc est trop bête, non I
LE COFFRET Il y a bien longtemps que tu ne m'as rouvert. Je suis le romantisme exquis de ta jeunesse. Te souviens-tu de ta première amie, quand tu lisais Musset et que la Ville entrait par la fenêtre ?
Les cloches, le départ pour les grandes vacances I Aucun rêve de gloire alors ne t'ennuyait. Souviens-toi du gazon aux anémones blanches, du rosier plein de pluie et de ta pureté.
Et la seconde amie ! Celle qui dans les ombres de Saint-Michel, par les beaux jours, s'agenouillait. L'encens bleu bourdonnait parmi les vêpres blondes. Souviens-toi ! Souviens-toi de ces pauvres quartiers !
0 dimanches matins ! 0 ton adolescence I La claire rue riait sur sa porte cirée. Gonflé d'un rêve obscur et candide, tu errais cherchant à retrouver les pas verts de l'enfance.
I04 Ll TRIOMPHE DE LÀ VIE
Toujours, jusqu'à présent, ton pauvre cœur martyr d'une pitié sans nom et noyée de tendresse, plein de je ne sais quoi dont il ne peut mourir, a dormi doucement dans mes liasses de lettres.
LE POÈTE (ferme sa fenêtre.)
Il faut dormir ainsi que hier et que demain. Aujourd'hui fut un jour de fête, et je bénis cette chose qui passe et que Ton nomme : vie.