LA MUSIQUE VILLAGEOISE
Le feuillage en juillet est propice à la danse, 6 hllcs plus jolies que les pommes luisantes
lorsque dans la nuit bleue la rosée y a plu.
On a mis des tréteaux sous l'orme vermoulu.
Le cornet à piston avec la clarinette
sautilleront demain, ô filles, jolies filles,
pour donner à vos corps plus blancs que des noisettes
l'animation gracieuse des quadrilles.
GUSTAVE Oh I Voyez les lanternes ! Regardez ces lanternes I
LE SAVETIER (à Mélanie.)
Allons, dépêchez-vous. Il faut se mettre à table? Quoi? Tu n'as pas fini de laver la salade?
UN BOURGEOIS (qui passe.)
Pour cette fête stupide qui me consterne, ces cochons d'ouvriers mangent tout ce qu'ils ont. Ils viennent mendier ensuite, s'ils sont malades. Je les recevrai bien. Et dire qu'ils ne m'ont pas voulu nommer au conseil municipal.
xMÉLANIE
Je vais chercher le vin, j'ai fini la salade... Monsieur Dupoix qui passe... Il a l'air bien malade.
Le lendemain, dimanche, dans la roe; pais chez le sayetier.
JEANNE (revenant de la messe.) Je vais quitter ma belle robe jusqu'à dîner, et, l'ouvrage fini, je me la remettrai.
PIERRB Bonjour, jolie fille.
JEANNE Bonjour, joli garçon.
PIERRE Tu vas préparer le fricot chez toi. Est-ce qu'on te re verra cet après-midi sur la place?
JEANNE Je crois bieni Mais la mère à la maison m^attend. Jusqu'à l'après-midi, donc.
LE SAVETIER
Mélanie, va-t'en chez Lesquerré acheter pour deux sous de glace.
Nous la mettrons à rafraîchir dans la carafe.
LE CHIEN (sur le seuil, levant la tête.)
Ces pig-eons en volant ronflent comme des chiens. Quel dommag'e de ne pouvoir attraper rien...
(Abasourdi, le chien écoutela fanfare éclater au loin ; elle sort de l'église . )
Sous la treille du jardin des Larribeaa. (M. Dnpoix mangeant un canard chez M. Larribeau.)
Vous avez là, mon cher, un bien joli rosier.
M" LARRIBEAU
Il VOUS plaît, cher Monsieur? Voulez-vous des boutures?
DUPOIX
Je ne refuse pas, madame Larribeau.
Cette rose vous va si bien à la ceinture.
LARRIBEAU
Nous vous les cueillerons. Vous les emporterez.
DUPOIX
J'aime mieux les emporter une autre fois. Oui.
LARRIBEAU {réoffrant du canard.)
Avez-vous lu les journaux de ce matin, si on a des nouvelles de la Chine?
M« LARRIBEAU
Je déteste les Chinois.
DUPOIX
Ce sont des sauvages. Sous un prétexte quelconque, on fera bien de les anéantir. Et puisque l'Old Eng-land n'a pu les abrutir en leur faisant fumer leur opium, qu'ils meurent I Et qu'on razzie jusqu'à leurs dernières demeures !
LARRIBEAU
Comment trouvez-vous ce vin-là? Il est du crû.
Excellent.
LARRIBEAU Je ne t'en offrais pas : en veux-tu, Aline?
M»« LARRIBEAU A peine. Un tout petit peu. Je crains la migraine.
LARRIBEAU Vous n'avez donc pas de nouvelles de la Chine?
DUPOIX Ils ont tué une quantité de missionnaires.
8/j LK TRIOMPHE DK LA VIE
La description des supplices est atroce. L'un d'eux, un mandarin, je ne sais plus son nom — ils ont tous l'air de s'appeler la même chose, Yung-toung-kang* ou Kang-tu ou Kang-tong-kong
(Af»» Larribeau sourit.)
DUPOIX
Faisait semblant, dit-on, d'appeler notre armée au secours de cette quantité de missionnaires. Mais quand on envoyait à ce fonctionnaire les soldats en question, il vous les massacrait, et c'est lui qui faisait tuer les missionnaires.
M«« LARRIBEAU Si c'était encore des missionnaires protestants 1
LARRIBEAU
Aline, ta religion est extravagante.
Chez le savetier. (On mange aussi le canard.
GUSTAVE Je veux le gésier.
LE SAVETIER
Je te fous des coups, si tu parles.
Et ne joue pas comme ça du tambour sur la table ! Tu l'entendras assez, le tambour, tout à l'heure. Tiens, voilà le g'ésier.
Mélanie, va donner de l'eau au canari. Il a l'air d'avoir soif. La glace est fondue, la carafe devient chaude.