LES MÉDIOCRES
Si l'on admire, dans Haarlem, les portraits de corporations que peignit Franz Hais, la surprise est merveilleuse d'y reconnaître, par dessus la collerette et la fraise, des physionomies que sans cesse, aujourd'hui, nous saluons.
C'est, aux yeux, le même pétillement de curiosité; c'est, aux lèvres, le même sourire de grave scepticisme; c'est, aux mains, rin(|uiétude du même énervement. Ces gens semblent produire une vitalité pareille à la nôtre, une même force d'esprit exprimée par les mêmes attitudes des visages. Lui-même, l'uniforme pourpoint de sombre étoffe rappelle nos costumes, au noir desquels, dans une assemblée compacte, disparaissent les postures individuelles des corps, pour laisser en vision exclusive les aspects des ligures, comme si la vie cérébrale seule méritait l'attention.
L'éclat des couleurs, des ornements aux habits de solennels personnages à perruques, sous le Roi- Soleil, la poudre et les diamants habituels aux philosophes qui préparèrent la lièvolution par la fanfaronnade du vice, manquent l'importance du corps.. Mais, dans la première partie du xyu*^ siècle, coinuie; à présent, tout le culte des modes viriles se cou sa-, cre à la j)ensèe. ,
Le prestige de la gloire se perdit en i815; celui de la naissance signifie à peine un souvenir; la richesse reste décriée. Seule l'intelligence attire les âmes. Pouniuoi ?
L'empire romain, vaincu depuis dix-huit cents années par les barbares, mène ceux-ci au gré du code Justinien, de la pliilosophie platonicienne, et de la morale stoïque christianisée. Morte, Byzance gouverne toujours le monde et régit ses envahisseurs. Devant ses icônes, les Russes tâchent de penser. Ses lois ordonnent depuis Brest jusqu'à Novgorod, du Caire à Christiania. A quoi donc servit la Force des victorieux Germains, Goths^ Huns, Borusses et Saxons?... Arien. L'intelligence gréco-latine soumit la victoire.
La Force vaut peu contre l'Esprit. Au lendemain de la Renaissance, les personnages de Franz Hais pouvaient-ils ne point concevoir cela ? La Renaissance, c'est l'idée byzantine chassée par les Arabes de Constantinople et; qui, réfugiée en Italie, va refleurir aux âmes du monde barbare.
A notre époque, les savants triomphent partout de la mort. Dans les grandes villes, l'hygiène, la prophylaxie, réduisent d'un tiers les décès, depuis cinquante ans. Voici venir, l'ère où les gardiens de la vie l'emporteront en popularité sur les héros pourvoyeurs de la mort. Les romanciers documen tent alin d'améliorer. Les philosophes vont décou vrir l'harmonie générale des phénomènes. L'idée triomphe, illumine. Elle veut resplendir, Messie, pour le rachat de nos douleurs. Encore un pas : les sciences et les arts font à nos descendants l'existence rêvée des anciens pour leurs dieux. Selon la parole de Prométhée , l'iiomme asservit la foudre.
Tout à l'heure, il s'élèvera dans les airs; et des
machines créées à l'image de l'être cultiveront pour lui les étendues des continents nouveaux. Telle une forte bête, la locomotive mange son charbon, l'assimile, produit la force, se meut, vit, rugit et court. A im signe, la lumière jaillit de l'ombre. Le troupeau des forces se rassemble sous la main pastorale du savant.
Qui s'opposera donc au prochain Bonheur ?
ITous.
Les Médiocres.
Chacun. Lui.
Issu du suffrage universel, le médiocre triomphe, arbare suprême, contre la lumière de l'Idée. Parmi la masse humaine, un élément, d'époques en époques, se garde rebelle à tout progrés, à tout savoir, à tout esprit. C'est le paysan. On noterait des différences minimes entre un laboureur breton et le rustre de Phrygie occupé, il y a trois mille ans, à écorcher la terre par le moyen d'un bâton ferré. Ni la paix, ni la guerre, ni le joug des races ne l'instruisirent. De religion, il ne comprend que le trafic du châtiment et du péché. De politique, il n'admet que la vente de son suflrage au pourvoyeur de ses intérêts immédiats. De la famille, il tire des domestiques auxquels il ne doit nul gage, car la loi l'autorise à exploiter impunément la faiblesse. De la civilisation, il choisit l'alcool. Il respecte le fort et écrase le chétif. Il craint le riche, il hait le pauvre. Chaque minute de sa vie est un crime naïf contre les choses, la beauté. Aucune révolte ne l'exalte. Patriote par servilisme, il marche en troupeau sous l'injure du sergent; incapable de concevoir la raison des guerres ni les causes de la paix.
En Europe, ces sortes de brutes constituent le corps électoral. Elles disent qui doit conduire le
destin de la race, celui dont la bassesse les flatte, dont la sottise les relève, ou dont la richesse les étonne. Le médiocre qui s'abaissejusque leur stupidité devient le maître.
Fort de leur nombre, il commande, il impose. La foule applaudit.
Car, pour elle, le mérite ou le savoir paraissent vains auprès du succès des vantardises adroites, du titre, des relations décoratives, des façons insinuantes.
Or, l'esprit robuste passe son temps à créer, à penser, à écrire. Il ne paraît pas aux cérémonies publiques. Il ne multiplie pas les visites. Il dédaigne de faire sa cour aux personnalités intluentes. Aucune amitié de grand ne protège son orgueil. On' ne cite pas son affabilité ni son indulgence. Il n'estle complice d'aucune coterie. Le temps lui manquepour s'enliser dans les méandres de l'intrigue. '
Au contraire, le médiocre excelle en cela. Enter-rements, mariages, banquets professionnels, galas^ publics l'attirent. Il pose à tous les coins de cheminée, chez les vieilles dames tenant salon de politique ou de littérature. Militaire, il danse chez la' générale, chante chez la colonelle, joue chez la' commandante, chevauche avec le lieutenant ami ^ des princes. Ce ne sont pas les ouvrages de strate-' gie qui le sollicitent, mais les tapis des antichambres. A celui-ci tout sait échoir. On le chosit pour les faciles expéditions coloniales. On le promeut. On le marie avec l'héritière. Il sera général. Il' conduira d'autres armées françaises à de nouveaux ' Sedansi, avec grâce et courage, mais avec l'igno^ ' rance parfaite qui voue aux désastres. Sans doute, il arrivera sans tête, au galop de son xheval, cori- • tre les batteries ennemies. Mais cela suffit-il pour sauver le sort de la nation ?
Tous les Français devraient acheter et lire l'ouvrage du commandant Rousset sur la guerre franco-allemande. Peut-être, en suivant, au cours de ces six volumes, l'histoire de l'épopée lamentable, l'amour du pays pour les '. médiocres s'atténuerait-il. On pèserait les résultats de cette passion: le brave Mac-Mahon, magnifique soldat d'ailleurs, piteux général, retranchant son armée, à Frœschviller, derrière un cours d'eau dont il oublie seulement de faire sauter les ponts, puis conduisant de Ghâlons à Sedan, par une absurde marche de flanc qu'il néglige de faire couvrir par la cavalerie, une immense armée surprise à Beaumont lorsque les chevaux descendent à l'abreuvoir, comme elle avait été surprise à Wœrth lorsque les soldats faisaient sécher leurs uniformes ; on verrait le maréchal Bazaine- poussant de Borny à Rezonville une colonne de 450,000 hommes, qu'il croit capable de parvenir en huit heures, alors que trois jours sont nécessaires pour son écoulement vers Mars-la-Tour, où elle arrive exténuée, en pleine bataille, sans pouvoir déboucher, les chemins étant comblés par les convois de vivres auxquels il faudra mettre le feu. On comparerait à cette impéritie, à cette médiocrité chérie de la cour impériale, de l'opinion, des Chambres, la froide et sûre méthode de l'état-major allemand qui accomplit point à point le plan médité par la science de M, de Molke, afin de rejeter sur la frontière belge nos généraux pleins de bravoure et de sottise. Jules Favre, lui-même, désigna Bazaine comme sauveur, dans une séance orageuse du Parlement. C'est au médiocre Trochu que revient la gloire de défendre Paris; au médiocre d'Aurelle celle de protéger Orléans. Le triomphe du médiocre est partout. Dira-t-on que nous ne possédions pas d'hommes supé-
rieurs ? Au matin de Sedan, les généraux Douay, Ducrot avertirent Mac-Mahon de la catastrophe, lui en démontrèrent rimmineiice. Il ne comprit pas. Type du médiocre ambitieux, Bazaine laisse écraser Canrobert à Saint-Privat pour diminuer le prestige d'un émule. Il s'enferme dans Metz au lieu de percer les lignes prussiennes, afin de garder intacte une force qui, la paix faite, jetterait à bas du pouvoir les hommes du 4. Septembre et lui donnerait la gloire d'un Monck ramenant Napoléon ou Philippe d'Orléans sur le trône des Tuileries. Le médiocre aime les réceptions oflicielles.
Ni Sedan, ni Metz, ni Paris, ni tant de désastres ne nous instruisirent. Toujours le médiocre et l'intrigant sont acclamés. Le suffrage universel veut des hommes choyés des grands, amis des forts, des courtisans, par suite des âmes inférieures, plates. Que l'un se retranche, solitaire, travaille, loin du monde, accumule les œuvres. Gela n'est rien. Il ne coudoie pas les ministres. Maurice Barrés se présente au suffrage des électeurs de Boulogne avec l'appoint de ses fortes connaissances, justifiées cependant par l'opinion manifestée de toute l'élite; on lui préfère d'improbables Lefoulon, la niaiserie d'un Sautumier, la richesse de M. Rigaud! Jaurès donne au socialisme l'éloquence, le savoir, le travail. Immédiatement on l'éloigné. Jules Guesde, le borné et le piètre Chauvin régnent à la Petite République, aux applaudissements de comités ivrognes que ravit cette su])stitution du médiocre au fort. Naguère, M. Berthelot avisait la diplomatie anglaise de sa forfaiture dans la question d'Egypte. Ce savant épris de nette logique n'admet point les contes de vieilles femmes acceptés par la naïveté de notre diplomatie. Aussitôt, ses collègues du ministère lui demandent sa démission. Le savant cède, aux
^ Si
bravos d'imbéciles innombrables ; et l'Angleterre
tranquille fait dire à la Chambre des Communes, par
son chancelier de l'Echiquier, qu'en dépit de nous,
occupation de rp]gypte se perpétuera. Nous ap-
laudissons M. Hanotaux.
Les médiocres de la marine constituent une flotte qui ne parviendrait môme pas à défendre les côtes d'un bombardement d'escadre, en cas de confit' contre les Anglais. Depuis dix ans, M. Lockroy, cent autres protestent. Nos gouvernements de médiocres excusent, soutiennent, protègent la médiocrité des amiraux et des ingénieurs incapables, ceux-ci, de mettre à la mer un vaisseau dont les tubes de chaudières puissent réussir à ne pas éclater.
En art, le médiocre est dieu. Qui loue suffisamment le génie d'Elemir Bourges, parmi tant de romanciers chers à la niaiserie des lectrices? Les dames veulent l'adultère, de l'adultère, de l'adultère, de l'adultère sans philosophie, sans décor. Les préliminaires sociaux de la fornication semblent à la majorité du public le seul prétexte acceptable de l'art. Pour vivre, les écrivains doivent se faire les rivaux des tenanciers de lupanars. La bourgeoisie admire l'ignorance qui applaudit ux seuls drames assez simples pour ne nécessiter nul effort d'esprit. A l'exemple de ce succès, les médiocres s'efforcent d'abaisser au plus bas l'esprit national, de le détourner de ce qui pourrait relever son jugement ou l'instruire.
Ah! qu'on y songe ! L'ignorance des de Failly, des Bazaine, du haut commandement a perdu le pays en 1870, parce ({ue l'ignoble médiocrité des Edmond About, des Feuillet, des Bouguereau, des Çabanel, des Augier avait préparé l'âme des classes bourgeoises, puis l'élite des fonctionnaires a
choisir le médiocre seulement. A l'époque du second E]mpire, si la gloire avait atteint Flaubert, Baudelaire, Goncourt, et non Alexandre Dumas, l'es de Failly, les Bazaine, les Troctiu n'eussent pas emporté le choix de la cour contre l'intelligence de Ganrobert et de ses pareils.
Espérons que la guerre n'ensanglantera plus les annales du siècle qui va fmir. Néanmoins, il se peut que l'alliance russe vers laquelle on se précipita oblige à des devoirs bien lourds l'amitié française. Hier ne l'obligeai t-elle pas. à récompenser le sultan pour le massacre de trois cent mille Arméniens, en forçant la Grèce vaincue à lui payer un tribut de guerre? Vers quelles autres hontes, vers quels autres périls nous entraînera l'Alliance ? Il convient donc de souhaiter qu'une énergie véritable épure'de ses vieillards médiocres le commandement de la marine, des armées. Les officiers que l'on interroge disent trop qu'il en serait aujourd'hui comme jadis, que les généraux séniles placés à la fête des corps manquent des vertus indispensables pour la guerre nouvelle ; que si nous atteignons le développement militaire obtenu par les Allemands en d870, ceux-ci, depuis la date de Francfort, progressèrent d'une façon ininterrompue, et qu'entre eux et nous ils gardent l'avance.
Une énergie ! S'il en surgissait une, nous renèontrerions le médiocre général Boulanger aussitôt frôleur de jupes héraldiques et désireux de dîner à des tables princières. Le peuple de France ne s'enthousiasme que pour l'homme médiocre.
Parfois, autour de l'intrigant choisi par le suffrage, des protestations s'élèvent entre ceux qui connaissent son insuffisance. On accuse de ce méfait l'envie, la jalousie. Il y a de cela. Il y a sou- ^eiit aussi la rage d'hommes à l'esprit robuste,
énervés de voir la nation s'offrir obstinément à des faibles, à des sots, à des servîtes.
Le protectionnisme nous ruine. L'alcool tue nos races. Les arts entremetteurs émiettent les énergies ^ L'ignorance dompte le savoir. Le commerce lui-même, cette occupation du médiocre, décline. Nous envoyons 24 vaisseaux marchands dans les mers orientales où les Anglais en comptent mille, et les Allemands quatre centaines.
i. Il faut lire les deux tomes dus à Catulle Mendès sur VArt au Théâtre. Y étudier c'est apprendre nos mœurs de gens médiocres et bestiaux. Quiconque veut s'instruire sur la décadence de l'esprit national, doit méditer ces livres; comme il doit méditer l'ouvrage effroyable du commandant Rousset sur la guerre de 1870; et celui de M. Duquct sur le Siège de Paris.
Car il est temps de comprendre que la sottise artistique et la sottise politique d'un peuple préparent ses désastres militaires, sa décadence matérielle. Le capitaine Foucart, le stratégiste qui écrivit sur la campagne de Prusse de 1806, a pu dire lui-môme : « Il est trop vrai qu'en 1870 la BYance n'avait [pas de grands généraux... Les Prussiens furent vainqueurs surtout par notre défaut d'organisation et notre défaut de commandement » c'est-à-dire par le défaut d'intelljgence.
On amenderait sans doute l'ignorance inhérente aux parlementaires élus par le suffrage absurde des rustres en créant la Centurie, ou assemblée de cent personnes choisies parmi celles qui prouvèrent, au moyen d'une œuvre, d'un acte, l'évidence de leur mérite social. Constituée au premier jour par le suffrage de tous les bacheliers, des artistes, des professeurs et des écrivains, ou par décret, la Centurie remplacerait le conseil des ministres actuel, et nommerait ceux-ci parmi ses membres. Elle désignerait le Président de la République et les ambassadeurs auprès des grandes puissances, personnalités qui devraient appartenir toujours à l'Institut de France. De la sorte le prestige du savoir, rendrait supérieurs aux souverains, les premiers mandataires de la République. Enfin le sénat élu par tous les bacheliers de France comprendrait cent magistrats, cent officiers
Kt le Médiocre satisfait, charmant, triomphe en ouêtres bhmches sur le pavois du suffrage universel, suffrage de tous les médiocres, de toute cette France qui déteste avec force l'intelligence et le savoir.
d'olal-major, et cent docloiirs. L'Institut, Le Sénat et La Gentin-ic formeraient donc un corps gouvernemental capable de réglementer les impudences et les trafics dus aux Représentants des rustres.
On conçoit facilement une Centurie composée de la façon suivante, par exemple.
Vingtaine politique : MM. Drumont, Rochofort, Clemenceau, Waldeckdîousseau, Poincaré, Casimir Périer, Deschanel, Léveillé, Jaurès, Millerand, Guesde, Gérault-Richard, Sébastien Faure, Elisée Reclus, Félix Fénéon, M'^ Pognon, Mézières, Millevoje, de Mun, Cassagnac.
Vingtaine des relations extérieures. MM. Borgnis-Desbordes, Brazza, Monteil, C^ Roussel, Duquet, Laroche, Bonvalot,Galliéni, Cainbon, Boisdeffre, Djbowski, Chaillej-Bert, Saissy, Seignobos, de Béliagle, Lockroy, Ollendorff, Potin, .laluzot.
Plus trois vingtaines. Artistes, Savants, Financiers.