CONTRE LE RIRE
Rire est hideux.
Subitement enfouis aux brusques rides plissées vers les paupières, les yeux luisent comme les deux clous infâmes du pilori, auquel pend la hideur gonflée de la face rouge, du front ligotté de veines grossies, du nez aplati, des narines évasées entre les ballons des joues et surplombant le gouffre visqueux de la bouche, l'absurde clavier des dents unies par des fils de salive.
De toute la personne en joie, cela seul parait. Le seul masque d'abomination retient la vue tandis que, pour un instant, s'efface l'entière harmonie du corps humain.
Ni le grave agonisant dont se tordent les lèvres vertes, ni celui qu'étrangle une main scélérate, et dont la terreur traduite par l'angoisse des pupilles saillies offre la beauté d'une peur solennelle, n'égalent la laideur ignoble du rieur.
Il serait d'ailleurs sans justice, le reproche que l'on adresserait à la nature d'avoir mal conformé ainsi l'expression de la joie. En presque chaque cas, l'hilarité trahit des sentiments barbares et atroces.
La populace s'égaie surtout du malheur advenu
à autrui. Dans les rues, les gaillards sanglotent de gaieté parce que l'un d'eux a encouru une mésaventure, subi une injure inattendue et blessante, ou conté le mal dont il assaillit tel homme, à telle femme.
Le rire suit la moquerie et l'outrage. Il affirme le triomphe brutal du fort sur le faible. Il salue la révélation d'une incongruité animale. Il insulte à la sottise, à l'erreur, à la misère, à la pauvreté d'esprit.
Après un voyage en Angleterre ou en Espagne (patries d'hommes graves et nobles) lorsque l'on touche la terre française, cette habitude populaire nolis choque de se réjouir hautement si le vieillard est tohîbé, si le boiteux tangue de la hanche, si la pauvresse ou la bourgeoise n'ont su se vêtir avec grâce. On ne plaint pas, on ne conseille pas, on ne secourt pas : on rit d'abord.
Le rire est le propre de la méchanceté.
Nous tions' parce que Polichinelle rosse; parce qii'il y a une victime. Nous rions encore chaque fois que la bête triomphe de notre apparence polie, chaque fois (Jue l'instinct domine, chaque fois que nous asservissent les nécessités animales.
I)élions-rious de notre joie et de la belle gaieté française. Elles applaudissent le plus souvent à la bestialité reparue.
Les annalistes rapportent comment les soldats du premier Brenn qui fit capituler Rome trouvèrent, assis au seuil des maisons patriciennes, sur l'ivoire des chaises curules, les sénateurs en laticlave et aux Manches barbes majestueuses. Les Barbares, nos
)ères, ne conçurent pas la splendeur de cette attiftude civique. Que des vieillards illustres ayant consumé leur vie pour anoblir l'Etat selon leurs croyances s'offrissent en holocauste à la fureur étrangère, afin de venger sur soi leur imprévoyance de la défaite, cela n'émut point les pillards. Mais ils s'accroupirent sur leurs jarrets, se tinrent le ventre avec le geste de nos galants de barrière, et ils rirent démesurément de l'outrage fait par leur présence à l'admirable labeur de l'intelligence romaine.
Le rire roula dans la sonorité des rues montantes, le long des larges dalles ajustées aux voies militaires, et par les échos des vestibules ombreux établis sur leurs colonnes trapues. Le rire barbare souilla les ornements rougeâtres des linteaux, les théories vagues sculptées dans les frises, le silence nouveau de Subure, le froid des pierres. Il s'engouffra dans les carrefours, gronda entre les flancs des sept collines. Il remplit le Forum désert. Il enlaça les colonnades des temples clairs construits par belles lignes, au milieu des cèdres pesants.
Depuis lors, notre joie gauloise s'éploie par l'histoire pour moquer les tentatives de beauté. Le rire des ancêtres accueille, à travers les temps, les découvertes des sages et les essais des novateurs. Pas une science, pas un art qui n'ait d'abord suscité la joie mauvaise de la foule. Il est banal de le dire : la plupart des grandes inventions nées de notre élite furent appliquées par l'esprit des races étrangères, tant la médiocrité de la multitude réussit à compromettre l'œuvre capable d'élever audessus d'elle, un génie. En ce siècle seul, le rire absurde accueillit tour à tour le romantisme, le naturalisme et le symbolisme qui valurent à notre
race de demeurer la première par l'idée, alors que l'impéritie de ses généraux et les concussions de ses rhéteurs la mettaient au 'plus bas devant la justice des peuples. Grande par ceux qu'elle raille, faible par ceux qu'elle admire, la France parcourt l'époque, telle qu'un corps ivre content de son ignominie.
Il n'est pas de rire innocent.
Celui que suscitent les farces de Molière procède toujours de la méchanceté. Nous jouissons parce que Scapin, enfermant au fond d'un sac le père soucieux de ne pas servir la débauche d'un fils, le meurtrit de coups. Il nous plaît que ce vieillard résistant à la bassesse des instincts éclos en sa progéniture soit, pour sa vertu et sa prévoyance, bâtonné.
Avec le tapissier Poquelin, nous nous moquons des jeunes savantes, quand elles veulent conquérir une âme et sortir de l'ignoble matérialité que prône le bonhomme Ghrysale. Nos espoirs aussi souhaitent un pot-au-feu délectable et d'adroites reprises à nos chausses. Si le bourgeois-gentilhomme tente d'affiner ses manières, d'anoblir son geste et ses habitudes, Molière l'offre encore à notre dérision. Que le marchand s'occupe de drap et qu'il se ravale aux goûts de sa servante! ou nous rirons.
Agnès, de sa fenêtre, voit passer un imbécile en falbalas qui la salue. Elle descend, comme une gourgandine, au deuxième appel. C'est charmant. Le tuteur survient pour réprimander. Tenez donc votre joie, si c'est possible 1 L'étonnant ridicule, celui de cet homme pour qui l'instinct ne semble
admirable, . et que révolte le fait de s'unir îomme les chats, les pigeons et les chiens, au hasard de la rencontre !
Suivons, au cours de l'œuvre, la morale admise par ce fabricant de parades foraines : il nous convie pour les bravos lorsque l'épouse manque à la parole du mariage. Il bafoue Sganarelle, comme si la honte et le ridicule n'étaient pas pour échoir à celle qui se dément ahn de satisfaire une convoitise animale. Et nous rions du mari confiant, parce qu'il a respecté sa femme, au point de la croire pourvue de noblesse et de loyauté. La pensée splendide du mariage, cet idéal de recréer un seul être avec deux formes en harmonie, il la voue à notre rire de barbares.
Alceste a tort devant Gélimène. Au délicieux sonnet d'Oronte, il oppose le refrain d'une niaise chanson populaire, comme type de l'art : «J'aime mieux ma mie ! » Splendide opinion, ma foi !
L'admirable n'est pas uniquement que l'adulateur de Louis XIV ait promulgué de pareilles sottises. Mœurs de courtisan et théories de baladin appartenaient l)ien à sa profession. Que la Cour grossière du Roi-Soleil, dont Saint-Simon nous dit la puante haleine, la saleté corporelle et les habitudes militaires, se soit délectée, avec la Ville, de ces brutalités, cela n'étonne point le lecteur de Mémoires. Mais il est merveilleux que notre Université conseille à l'adolescence de connaître l'œuvre de Molière.
On y apprend à rire de tout effort pour s'instruire ou anoblir l'âme. Manger et boire copieusement, pécher ignoblement, satisfaire l'instinct aux dépens de l'esprit et de la loyauté, railler qui tente ^e savoir ou de vaincre l'abjection des sens : voilà
ce que vante, dans son ensemble, le labeur illustre du tapissier royal.
Ni philosophie, ni prestige de langage ne relèvent l'abomination. Les qualités littéraires y semblent plutôt médiocres, en un siècle où vécurent Racine, Pascal, La Bruyère et Fénelon. Rien pour l'idée pure! Aucune métaphysique, aucune déduction! Son Tartufe, loué par l'athéisme électoral des marf chands de vin, ne devait pas, comme ils l'imagi* nent, revendiquer la licence de penser librement. Molière écrivit ce pamphlet contre les jansénistes de Port-Royal, alors dispersés et vaincus, au bér néfice du clergé indulgent, des Jésuites triompliateurs. Par son moyen, les prêtres- de cour, qui absolvaient l'existence de corps de garde menée par les courtisans de Versailles, rendirent définitivement odieux les penseurs exclus de Port-Royal, les Arnauld, les Nicole, les Sacy, les Pascal.
Pour cela, on a déclaré Poquelin poète classique; Les parents conduisent à la Comédie-Française leurs filles et leurs fils en vacances. La tradition du rire barbare se perpétue.
Cependant Flaubert, ayant voulu que madame Bovary mourût de désespoir, passe pour un auteur dangereux; et l'on offre aux jeunes gens le théâtre de Molière, alors qu'on ne se permettrait pas de leur présenter iiî^a/ammôo.
En vérité, le rire nous perd. Le temps est venu d'apprendre à sourire, seulement, vers la Beauté et rHarmonie.
DU NAPOLEONISME
L'usage déjà périmé des robes Directoire, des meubles empire raviva étrangement le culte de Bonaparte. Par le soin littéraire ou dramatique de certains, l'idolâtrie propre aux premiers jours du siècle ressuscite. Voici que la légende de l'aigle plane à nouveau sur notre avenir.
D'une part, la médiocrité tenace des politiciens cause, dans les esprits vigoureux, ce regain d'impérialisme. Le suffrage universel a mis le choix des' ministres aux mains des paysans; et la bassesse de l'âme rurale se manifeste par l'action parlementaire. Pour cette valetaille on requiert un maître. . Il faut le dire aussi : malgré notre sûre haine de la guerre, l'attente maintenue depuis vingt-trois années excite obscurément l'instinct batailleur de la race. L'épée prête et luisante échauffe les mains gauloises. A travers le passage des bataillons, quoi d'étonnant si l'inquiétude de notre regard cherche l'homme qui mènerait?
Le génie militaire de Napoléon est un cliché trop impressionnant pour ne pas emporter la faveur française. En tous pays les soldats de nom acquiescent à cette gloire. L'alexandrin et le mot historique l'ont à jamais inscrite.
Aux cœurs de la foule, donc, l'enthousiasme brûle
pour le conquérant. L'élite se passionne pour le parvenu. La prodigieuse étoile du cadet de Brienne excite les âmes impatientes. Rêvant de conduire des multitudes en arnles, de distribuer elTroyablement la mort, et de paraître ensuite parmi les acclamations d'un populaire ivre, la jeunesse bourgeoise s'apprête à hausser jusqu'au type de la perfection humaine ce tueur.
La consultation de l'histoire peut en effet apprendre que le génie seul ne commença point la fortune de Bonaparte. Les premiers moyens de son succès demeurent à la portée de quiconque. S'il sut flatter Barras au siège de Toulon et se vouer en apparence à la fortune du conventionnel, cela ne dépasse point le talent illustre de Saint- Arnaud.
Il y a des analogies entre les deux militaires. A mieux connaître le capitaine d'artillerie, Barras comprit cette sorte de Mazarin corse, cauteleux et bourru, épris de la parade et chargé d'une famille coûteuse. Il le jugea capable de sombres besognes, même de meurtres opportuns. Le sbire lui parut un instrument déterminé à servir, pour soi-même, la hâte de la fortune.
Après Thermidor, ce genre de sectaires manqua. Le fonctionnement de la guillotine avait lassé le monde. On se dégoûtait de l'abattoir. Il ne subsistait plus guère de biens que l'on pût encore acquérir à vil prix en les déclarant nationaux par la proscription de leurs détenteurs. La vogue n'allait plus à Marat ni à Santerre. La réprobation des massacreurs devenait le propos commun. Cette allure de l'esprit public donna une force énorme à la réaction royaliste. Le Pouvoir regretta bientôt la manière brusque de Ghaumette.
Dans l'entourage de Barras, personne ne se disait dispos à rouvrir les écluses de sang. Lui-même
prévoyait trop l'indignation que susciterait l'exécuteur nouveau. Général de l'Intérieur, il prétendit se démettre de son titre et passer la main à un iJourreau secondaire qu'on pourrait, dans la suite, renier, au besoin punir.
Le Corse obscur et prêt à tout crime pour ne point garder une vie médiocre parut apte à l'œuvre. Aussi, en deux ans, sans aucun exploit qui méritât une telle grâce, Bonaparte emporta le grade de géiiéral.
A la première occasion, Barras l'impose à ses collègues pour l'Intérieur/ Ils se récrient sur le sort du soldat de vingt-six ans. On s'explique. Le gaillard assume la tâche décriée. Sait-on quelque part un serviteur aussi dur? Qu'on le montre, et Barras retire sa motion. Non. Alors que l'on nomme Bonaparte. Si peu connu, il deviendra facile de le supprimer, le péril royaliste aboli.
Cependant le héros hésite. A tuer? Non pas. Mais la réaction semble presque aussi forte que le Pouvoir.-Sous quels emblèmes vaut-il mieux besogner? Il se décide néanmoins. Le massacre de Vendémiaire satisfait ses maîtres.
La chose fut si terrible, inattendue que pas une protestation ne s'éleva. On croyait close la Terreur. Soudain, l'ère sanglante se rouvrait par la main d'un ouvrier autrement habile que Samson.
Le Directoire triomphe et le jeune général fréquente dans les salons de son protecteur où il étonne par une allure étriquée, un regard vindicatif, « des oreilles de chien » hors de mesure.
Joséphine Beauharnais passait alors pour la maîtresse de Barras, maîtresse un peu lassante, dont la jeunesse faiblissait. Ses désordres compromettaient fort l'amant. On jasait partout. Barras eût bien voulu qu'on le débarrassât, pas tout à fait
peut-être; mais il souhaitait un mari complaisant, bon à couvrir les choses d'une sorte de nom, et qui, les noces conclues, partirait au loin. On le fit entendre au général de l'Intérieur. Le titre convenait après tout à une personne ambitieuse, veuve dé guillotiné.
Le Corse joua la passion méridionale, pour cette femme sensuelle et molle qui succomba vite. Barras feignit de tout découvrir. Bonaparte répara. Douze jours après la nuit nuptiale, il gagnait la frontière d'Italie, avec une armée, le commandement en chef, prix de services intimes. >
Le gouvernement lui confia des troupes impossibles et vingt mauvais canons pour combattre trois armées victorieuses, parfaitement approvisionnées, munies de soixante bouches à feu. Ainsi, on espérait, que vaincu par les Autrichiens, taré à Paris^ l'homme de Vendémiaire disparaîtrait du temps.
Bonaparte trouvale moyen d'élever des mauvaises troupes à l'héroïsme en les invitant au pillage de la Lombardie. On sait les termes de cette proclamation étonnante, ne cachant même pas d'une hypot crisie verbale le banditisme de la chose.
La fortune choya le ruffian. Il réussit à organiser sa conquête, il prit des initiatives.. Ses qualités réelles d'administrateur et de soldat se manifestèrent devant les hommes ahuris du Directoire dont il ne lisait déjà plus les ordres.
Cependant, le bonheur de cette campagne TexaL tait. Naguère il avait songé à se mettre au service du grand ïurc pour restaurer le prestige de l'Islam j Attiré par ce vieux rêve, il réfléchit à l'annexion de l'Egypte, plan préparé depuis longtemps dans les bureaux. Des navires partis de la Mer Rouge, devenue française, iraient ensuite couper la route aux bâtiments britanniques ayant doublé le cap de
[Bonne-Espérance pour se rendre aux Indes. Ainsi Irœuvre des La Bourdonnais, des Dupleix et des Lally serait fructueusement reprise.
La grandeur du plan dépassait les forces de la République. Mais Bonaparte tenait Barras par l'influeaee de Joséphine, non oublieuse du jeune époux brun. Elle comptait six ans de plus que lui. Il ne la négligea point. Pes lettres soignées la maintinrent à sa dévotion. A son retour il l'eut toute.
Elle s'éloigna de Barras pour un peu de temps. Habitué à certaines tendresses, l'amant ne tarda point à souffrir. Il la sojlicita de céder encore. Elle consentit contre l'assurance de lacampagne d'Egypte offerte au commandement de Bonaparte.
On conte que, pendant l'heure du rendez-vous, le mari se promenait de long en large dans une petite chamj)re louée en face de l'appartement choisi par le couple. Sa botte impatiente martela le parquet pendant qu'il attendait, l'œil anxieux, que sur la fenêtre voisine en lumières, les rideaux vinssent à retomber, signal de deux victoires différentes. Ils tombèrent enfm, et Napoléon prépara l'empire.
Pour vulgaires et connues que soient de si pau- -vres histoires, le soin de les redire se justifie parce qu'on les propose avec des admirations étonnantes en exemple d'une jeunesse glorieuse. On accède à CBS éloges singuliers; et l'époque va s'avilir jusqu'au vœu d'acheter l'espoir de vivre remarquable ment, par une ignominie pareille.
Ces misères compteraient peu, si Bonaparte eût vraiment porté en soi une pensée. Encore qu'elle excuse toute espèce de forban, la théorie se peut soutenir : pour un but immense, le sage que l'étoile guide, peut momentanément consentir au sacrifice de sa dignité personnelle. Des saints péchèrent pour sauver des méchants. Par charité suprême, ils
donnèrent leur âme afin qu'une autre devînt élue.
En 1804, Napoléon se trouve nanti d'un pouvoir tel qu'aucun autre empereur des temps modernes n'en détint d'égal. 11 peut réaliser. Son cerveau reste vacant de desseins.
L'œuvre de parfaire la restauration romaine entreprise par les jacol)ins le contente. Ceux-ci imitèrent Brutus et Gicéron. Il ne pense qu'tà répéter le rôle d'Auguste; et quand le pape murmure, pendant une colère folle du condottiere, le seul mot de tragediante, voilà tout jugé l'ami de Talma.
L'ordonnance des cérémonies impériales, la diffusion des aigles, le décor intérieur des palais et des villas occupent Napoléon mieux que le plan des. batailles célèbres. Pour la réfection du code, il imite l'attitude de Justinien.
Là, vraiment, était la tache. Avant la révolution,, on avait parlé tout de même socialement. Au XVI II" siècle Voltaire, et Diderot avaient écrit. Il suffisait d'ouvrir l'Encyclopédie, de lire les espoirsaltruistes, inclus dans les pages du livre, lire et appliquer le remède à la Douleur Humaine.
Etait-ce pour rien que les siècles avaient réfléclii„ que le peuple avait parlé, que la guillotine avait fonctionné, illuminant l'histoire d'un drapeaia de^ pourpre?
Napoléon ne comprit rien à sa gloire. L'Encyclo-pédie resta lettre close ; et nous en sommes, cent ansplus tard, à souhaiter un nouveau maître qui lise, celui qui supprimera l'injustice de la guerre et l'injustice de la propriété, cause de celle-là.
Alors pourquoi le soudard a-t-il ensanglanté le> monde? Que venait-il faire sur la planète en gésino' d'une idée neuve puisque le fer qu'il mit à la matrice tua l'enfant viable?
Si nos pères combattirent et moururent en tant
de plaines, était-ce pour qu'un ruffian se parât d'une couronne de théâtre et récitât des rôles barbares aux bravos épouvantés des foules ?
Depuis le xiv** siècle le peuple de France méditait le règne de l'amour. D'états généraux en états généraux, de parlements en parlements, de révolutions en révolutions, le désir s'affirmait. Enfin 1789 luit. Le dernier Capétien laisse choir sa tête dans le son, vieux pain du pauvre qui le mendiait depuis des siècles. Le sang se môle au son afin que soit pétrie la miche nouvelle et que la plèbe soit rassasiée. « Mangez, ceci est mon corps..» Le mystère de la Rédemption se signale pour la seconde fois. On lui met l'œuvre aux mains. Un vent de stupidité passe alors sur les yeux du héros dérisoire, inapte à saisir l'évidence du sort.
En 1804, Napoléon fait assassiner le duc d'Enghien . Hoche, Moreau avaient précédé dans la série des vengeances. Barras, le protecteur qui aida l'effort de Brumaire, vit eh exil. Il n'évoquera plus devant Bonaparte le souvenir fâcheux des origines. En 1804, à l'heure de la réalisation, l'homme assassine, à rencontre de toutes les lois, de tous les droits ; et, par là, il scelle pour l'histoire son inutile épopée de terreur.
N'avoir rien vu, rien senti, rien entendu des souhaits séculaires que le râle de cent mille hommes lui chantait, aux soirs des batailles; rien senti, rien entendu.
A partir de 1804, l'aventure de Napoléon se confondrait avec celle du plus ridicule parvenu. Il pourvoit sa famille de trônes; il étend au loin les hls de la toilo impériale et ne s'apt^rçoit môme point que la solidité de la trame ainsi étirée va s'amoindrir.
Son génie s'occupe à constituer une noblesse pa-
24 LE TRIOiMPHE DES MÉDIOCRES
reille à celle d'autrefois, à l'établir sur le même principe de victoire brutale. Le fait de massacrer vaut fief, ainsi qu'aux périodes mérovingiennes. Puis, sa vision se limite encore: elle se fixe au projet de répudier la catin qui lui valut bravement l'empire. Le bourreau de Vendémiaire souhaite, dans son lit, une fille des rois.
Marqué pour répandre à travers les nations les germes du nouvel avenir, les idées de l'amour, le héros ne profite de la puissance qu'au bénéfice de l'antique mort. Ayant eu la fortune de grandir avec l'essor de la fraternité, il résiste; il nie le rythme des races et la chose préparée divinement. Il s'asservit aux principes anciens de la force. Vers ceux qui descendent des conquérants barbares, il se tourne et leur dit : « Je vous imiterai, je distribue-: rai des terres aussi à mes compagnons d'armes, comme vous l'enseignâtes autrefois. Que des fiançailles consacrent mon obéissance filiale. »
Afin de s'anoblir par de telles noces, il encourt des affronts grandioses. Ces affronts à venger le mènent vers la fm. Le feu de Moscou est le rideau de la comédie qui dérobe enfin au monde le triste ramasseur de masques.
Cependant les peuples se ruent à la mort, pour sauver son seul orgueil. La misère de sa vanité est trop sinistre. Il dégoûte de soi la nigaude Marie- Louise, qui, éduquée du moins noblement, ne prisa point ce jeu maladroit. Elle le trompa de tout son cœur avec les brutes qu'il imitait seulement.
Cet homme qui ne conquit point, après le triomphe, le sens d'être une idée, ni lui-même, redevient, à présent, l'idole d.'un culte. Les meilleurs de nos écrivains proposent en type celui qui ne se libéra jamais de soi-même, sans l'excuse d'une œuvre pour justifier la honte irrémédiable de ses débuts.
N'avoir compris ni son temps ni le rythme des foules qu'il commanda vingt années, cela prouve-t-il le génie ?
Il importe que nous ne laissions pas leurrer nos esprits par des paroles faciles.
Le culte de Bonaparte est au juste le culte du succès.
On salue en son effigie le héros de la chance.
Le général qui fit couvrir de fumier la route passant sous les feux du fort de Bard et, par là, réussit à écouler secrètement son artillerie, dut s'étonner du bonheur qui sauva cette farce d'acrobate. Quand le brouillard, au matin d'Austerlitz, lui permit de pousser invisiblement ses colonnes d'assaut vers l'abrupt plateau du Pratzen, il dut aussi saluer bien gaiement la chance. Ces deux faits de l'histoire ne doivent-ils pas nous garantir contre notre foi gratuite au génie militaire de Napoléon? Qu'une sentinelle de Bard eût eu l'oreille attentive, que le brouillard se fût dissipé quelques instants plus tôt au matin d'Austerlitz, et la légende se fût moditiée. Il y a bien 1814. Mais si Bonaparte n'avait conduit que cette campagne, sa réputation l'eùtelle autant glorifié ?
Vraiment, les Beylistes abusent de notre badauderie. Il n'est de grand dans Napoléon que sa chance. Il reste le plus étonnant parvenu que l'on citera. Aussi devait il acquérir l'éloge de ceux pour qui le moyen de parvenir demeure la directrice de vie, par dessus la beauté des actes et celle des songes.
Ils savent le Rouge et le Noir; ces commentateurs de Stendhal, mais il leur manque d'avoir compris les dernières pages du livre. Julien Sorel assassine la femme qui l'aima, et tire par derrière au moment où elle s'élève vers la contemplation de l'amour
absolu. Le symbolisme du chapitre eût pu les mieux frapper, caria vie de Napoléon s'y résume. La créature qui baisera la tête du décapité, Stendhal la nommait sans doute en lui-môme comme la pensée française *.
\. La vie du roman politique de Georges Lecomte, L'.s Valets, explique la misère morale du parlementarisme. En comparant cette observation littéraire aux tableaux de la vie rurale que Zola donne dans La Terre, et aux philosophies ingénieuses dont liarres aime nantir les « arrivistes » des Df^racinés,' on acquiert la notion des trois castes : les électeurs, les élus, les bénéficiaires. Elles sont ignobles ; mais lîonaparte les exploita selon leur àme même, la sienne.