L'AGITATION DES FEMMES
Quatre roses-thé fleuries au tulle noir qui couronne une chevelure teinte en feu et roulée sur le faite d'un front net, celui de la présidente; ses deux mains gantées de blanc, sages et démonstratives, par dessus le drap rouge de la table sui^plombant le large parterre de fleurs ternes, de rubans sombres massés, chapeaux féminins, dans la salle des sociétés savantes; de la nervosité qui s'étire le long des stalles, qui précipite des chuchotements, qui s'exalte soudain en interpellations indignées ou enthousiastes; des bravos de gants noirs, bruns, des jeunes filles en collet beige, ravies d'introduire les auditeurs, un parfum de vieilles étoffes, de garnitures moisies, de linge pas très propre, de messieurs fumeurs dont l'allure spectique s'affirme sous le lorgnon; — c'est le Congrès féministe.
Des vieillards aussi, dont le plus caractéristique est M. Robin, l'homme de la coéducation des sexes, pareil exactement à un saint Jérôme de Primitif italien près d'accueillir, malgré son veston et ses besicles, le lion légendaire qu'une épine blesse. Des tumultes, des apaisements, des lunettes rajustées par un mouvement réflexe, des mains jaillies vers le bureau. Là, entre une damé virile, neutre, coiffée d'un feutre, et le demi-deuil d'une vieille bourgeoise à tête flétrie d'empereur romain ([ne
domine un comique, un mobile petit plumet blanc, préside, debout, Madame Pognon.
Et vraiment, sauf à quelques jeunes sots trop démunis d'intelligence pour reconnaître la valeur d'un tel mouvement social, cette haute personne en gaine de soire noire brochée, ne donna pas une seconde l'idée qu'elle eût, au Parlement, paru l'inférieure d'un Waldeck-Rousseau, par exemple, dont le tlegme, la tenue, l'élocution vague lui sont départis.
Plus royale que ne paradèrent jamais nos diverses présidentes de la République, elle parle avec une autorité qui s'appuie évidemment sur de la logique et de l'acquêt mental. Gomme agrandie d'avoir mâché tant de paroles militantes, la bouche laide trace, sous le bec du nez, une plaie vivante, tour à tour modifiée par le dédain, l'indulgence et l'audace, sans que jamais le corps participe à c^s divers avatars de l'âme. Cette force se contient, se mène, se projette et se retire, selon toute une science d'énergie.
De son geste à cette assistance incolore, la pensée d'une nouvelle justice semblait se répandre non plus dans la seule impétuosité des propositions sentimentales et simplistes, mais au commandement d'une volonté consciente de sa vigueur pour mettre à l'usage de sûrs moyens d'exécution.
Cet esprit-là est très capable de mener à la réussite les revendications des femmes.
Dans peu de temps, on ne rira plus de ces assemblées. Déjà notre curiosité examine attentivement leur psychologie.
Car il ne faut pas généraliser Topinion bruyante de quelques gamins échappés aux servantes de brasseries en fonction prés de la rue Serpente. Bien que, momentanément las du billard, du piquet, 4u rams,
et des autres jeux qui permettent à leurs maigres intelligences de tuer les heures sans se manifester, cartains jouvenceaux aient, au Congrès féministe, montré la misère de leurs instincts, les séances où ils ne crièrent pas d'obscénités furent remplies par l'exposition de vœux fort raisonnables.
Madame Vincent s'occupe de faire entrer les femmes dans l'administration de l'Assistance publique. Elle y parvient. Pour les hôpitaux d'enfants et les œuvres de maternités, leur collaboration est admise. A voir cette personne simple expliquer son œuvre, on est gagné. Vêtue de noir, la face forte à l'ombre d'un grand chapeau de crêpe, la vaste jaquette boutonnée sous le menton, puis laissée pendante, comme la redingote d'un instituteur, elle étale des qualités de clairvoyance, en une langue correcte. Et, durant ses discours, la salle des Sociétés savantes ne diffère du Palais-Bourbon que par l'excellence de l'argument écouté et le recueillement des auditeurs.
Pour rélocution, le triomphe des femmes, en ce G ongrès-ci, fut manifeste. Sauf Léopold Lacour, presque tous les hommes qui prirent la parole, se révélàrent leurs inférieurs dans l'art de s'exprimer. Madame Pognon, madame Vincent, les délégués de Hollande et de Pologne expliquèrent lucidement leurs espoirs.
Les reproches viseraient plutôt l'esprit de leurs déductions. Trop simplistes, elles se contentèrent d'émettre en phrases sentimentales leur vœu de devenir des citoyennes, au lieu de rester selon la coutume de notre barbarie, des esclaves pour la volupté, ouïes gardiennes de pot-au-feu. Puisqu'elles travaillent, puisque leur effort augmente l'aise sociale, aussi bien que l'effort de l'homme, aucune raison équitable ne subsiste de leur refuser le droit
de régir les rapports de leur devoir laborieux avec l'économie de l'Etat. C'est de toute évidence.
D'innombrables maisons de commerce ne fonctionnent et ne prospèrent que par la direction des femmes. Le personnel des grands magasins, les employées des postes, télégraphes et téléphones, les veuves de la campagne qui gèrent le bien de leur famille, constituent la multitude des exemples favorables à la thèse de l'émancipation. Certainement, et comme le démontre M. Albert Cim par des romans documentés, le résultat du travail féminin, dans les administrations, par exemple, n'équivaut pap à celui du travail masculin. Nous nous plaignons des demoiselles préposées au culte du téléphone. Mais on ne songe point à priver du droit électoral tel prince de Sagan ou tel comte de Breteuil dont l'inutilité sociale, la maladresse intellectuelle et l'infériorité morale demeurent cependant certaines. Par contre, mesdames Boucicaut et Potin déployèrent des vertus économiques enviables pour MM. Méline et Doumer. Madame Juliette Adam eût aisément dirigé les affaires d'Egypte avec un sens diplomatique plus adroit que celui de M. de Freycinet. A redire de pareilles vérités, les protagonistes de la cause ne l'éclairent pas mieux que les socialistes n'éclairent la leur eij répétant, combien se différencient partialement l'existence du prolétariat et celle du eapitalisme. Ceux-ci ont pris le bon moyen. Transformés en secte politique, ils assaillent les détenteurs du pouvoir avec des armes d'usage immédiat. Loi à loi, décret à décret, ils conquièrent. L'armée des syndicats lutte, sous le commandement du Parti Ouvrier.
Sentimentales etromanesques, les femmes, si elles possèdent une claire idée de leur droit, ne semblent pas encore tenir une théorie valable pour assurer
LE TRIOMPHE DES MÉDIOCRES ^ib
la mise en œuvre de plans d'exécution. Leur phraséologie éparse ne convient pas au genre de luttes précises qui passionnent aujourd'hui les âmes militantes. Il leur manque d'avoir expérimenté leurs forces en de premières batailles. Il leur manque cet esprit de ténacité qui, depuis d848, excite l'énergie des disciples de Proudhon. On sent trop que, passé les portes du Congrès, leurs histoires de couturières, de maris et de domestiques effaceront le désir de triompher socialement. A cette tribune, les digressions se succèdent, nombreuses. Pas une idée pour obtenir un examen définitif. On sentit que chacune arrivait munie de ses rancunes propres, de ses souf. frances propres mal généralisées dans un lyrisme vague, sans méthode.
Ni la Hollandaise au visage luisant comme du beurre, à la maigre chevelure collée sur le haut du crâne, aux tempes et aux pommettes saillantes, à la sombre rol)9 bleue, aux mains de squelette, ni l'accorte juive polonaise, oscillant !<ur l'estrade de phrase en phrase avec des courbettes, comme danse sur le perchoir une perruche facétieuse : ni la gentille cocotte envoyée, dit-on, par les étudiants catholiques aux fins d'un scandale, et qui, contre m adamePagnon lui refusant la parole de sa main altière, protestait, telle une chèvre, de la tête, du vaste nœud de satin vert juché sur l'auréole de son gainsborough; ni l'osseuse quadragénaire brune en noir et jaune; ni la fantastique vision de certain diable, rouge de peau, rouge de cheveux, et qui surgissait, de cinq minutes en cinq minutes, pour proclamer deux phrases chaque fois, annoncer une offrande de cinq cents francs, crier aux applaudisseurs réclamant le nom de la donatrice: « On travaille pour l'idée, pas pour le nom ! » la face illuminée de foi sous les taches de rousseur et les verres du lorgnon; ni la douce
éloquence de Jules Bois imposant la mansuétude de son langage littéraire aux tapageurs; ni la grosse personne, de poitrine importante, en complet de gros drap, et parlant au nom des mères françaises; ni aucune, ne présenta une motion précise capable de valoir le succès à la lutte.
Même Paule Mink, apparue à la tribune pour déclarer justement que l'éducation de la famille n'est pas toujours la plus morale, que, dans les faubourgs et les campagnes, les parents exploitent l'enfance afin de la domestiquer à leur usage et au détriment de son instruction, ne put, cinq minutes entières, développer le thème utile. Des paraphrases inattendues et toute la déclamation vulgarisée par les propagandes de province emportèrent son ardeur. Image terreuse de cette mort qui, dans les danses macabres peintes à la fresque sur les murs des anciens cimetières, conduisait la noce et l'Empereur jusque la fosse du torhbeau, Paule Mink a surgi là comme ce vieux symbole de la dérision de tout effort humain. Sous sa. perruque ondulée et piquée, au chapeau, de rouges fleurs flétries, ses yeux caves dans le visage d'os désignaient le vouloir de communiquer son délire à la foule. D'une étroite peluche usée, plate au buste, élargie aux hanches, les os de ses bras pointus se projetaient vers les parterres de têtes blômies par une lumière triste. Une épaule décharnée, puis l'autre, en cette peluche brunâtre, fausse fourrure do bote noyée, se haussèrent pour des négations et des lamentations plus sinistres que le cri du vent à travers les ifs des charniers. Ce fut toute la plainte éternelle des vies passagères peinant vers elles ne savent quel bonheur inconnaissable de rêve jamais rêvé.
0 vies troubles de nos sœurs, élément passif de l'évolution 1
Et, quand cette évidence de la mort eut cessé, nous sentîmes mieux la vanité de la marche humaine vers le meilleur sort, vers la meilleure justice, vers la bonté de vouloir servir la vie de toutes et de tous . En démentant par son apparence dérisoire la vérité de la vie et ses paroles engageant à la vouloir fraternelle, PauleMink avait averti ses sœurs de l'inutilité d'afjir K
1. Immédiatement on devrait réserver aux institutrices les emplois administratifs et ministériels de rédacteurs, d'expéditeurs, et envoyer dans les colonies, les gaillards de vingt ans qui n'ont pas honte de s'asseoir sur le rond de cuir, avant l'àgc de quinquagénaire. Il y a l'Afrique et la Chine à couvrir do civilisation, bacheliers, licenciés, jeunes podagres heureux de copier sur les rôles, chaque jour, sept cents noms de familles arabes qui demandent la naturalisation, heureux de s'abrutir en n'importe quelle besogne aussi ridicule pour qui a des poings, des jambes et un cerveau.