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LA PHILOSOPHIE DU SIECLE

Les cent ans que l'homme va finir de consommer furent d'excellente nourriture spirituelle. Aucun système de philosophie n'a pu se construire sur des données certaines malgré tant de controverses; aucune littérature n'a su s'imposer malgré tant de fatras; aucune politique ne s'est établie malgré tant de discours et de meurtres. Quel plus bel engagement sur la vanité des systèmes ?

Le siècle naquit avec l'ambition d'instaurer hors de tout symbole liturgique une morale autoritaire et décisive émanée de la Raison pure, sur quoi Kant écrivit tant de naïvetés 1 « Nous ferons, disaient les sophistes du temps, une morale plus belle que la morale religieuse parce qu'elle ne reposera point sur l'espoir intéressé de la récompense éternelle; nous investirons l'âme humaine de la qualité de juge. La conscience .nous vaudra de magnifiques satisfactions si les actes sont de bien ; elle nous molestera terriblement s'ils sont de mal. Voilà la sanction suprême, et, par là, nous initierons les peuples à la liberté, les ayant affranchis des tyrans et des prêtres. » Tant elle travailla dans son tribunal, cette bonne conscience, qu'elle est devenue aveugle. Le bien et le mal ne se distinguent plus. L'âme humaine cherche ses lunettes.

Si les raisonneurs de ce temps-là subissent dans

l'autre monde une vie afflictive, le démon attaché à leurs personnes les doit souvent ramener sur terre pour leur présenter le gâchis innommable engendré par leurs divagations. Quel affreux supplice! Imagine -t-on Yolney, par exemple, le célèbre auteur des Ruines, revenu dans nos capitales sous la griffe du fantôme qu'il évoquait en ses livres afin de lui faire dire tant d'emphatiques absurdités? Rien de plus gai que les paroles du génie éduquant « le voyageur » assis sur les décombres de la cité asiatique. Il conseille une manière de morale où la conscience travestie en sous-préfet de concours agricole prime, dans le troupeau des actions humaines, les produits les plus favorable à l'élevage des idées libertaires.

Ah! les dates qui passèrent depuis! les Trois Glorieuses, la Révolution de Février, le Deu'x Décembre, la Commune ! ! Bon Volney ! Tout cela pour que M. Ranc, ex-membre de la Commune amnistié, pour que nos ministres instruits par le funeste exemple de Louis XVI, n'hésitent point à ordonner la fusillade opportune de Fourmies. Au lendemain de cet accident, un personnage officiel parlait de l'époux de Marie-Antoinette. « Et dire tout de même que si ce monsieur-là avait eu la poigne de Constans, s'écria quelqu'un, jamais il n'eût connu la caresse de Samson! » Bon Yolney, voilà donc la pratique de tes rêves aux jours du succès?

La théorie des évolutions sociales s'exprime par la philosophie spéculative de l'époque où elles se meuvent. Si la pratique du siècle aboutit à des résultats négatifs, sa théorie philosophique amène à des conclusions pareilles. Savez-vous la déduction iinale de tant de querelles criticistes, éclectiques, positivistes, évolutionnistes? On en revient au vieux thème toujours vrai des sophistes grecs : l'identité

des contraires. Le oui et le non ne sont que les apparences d'une même idée qui existe en moi hors de son affirmation ou de sa négation, choses simplement relatives, sensationnelles et momentanées.

Cette thèse, soutenue jusqu'à ce jour par certains partisans de l'idéalisme d'Hegel, vient se confirmer par les déductions positivistes d'un sociologue remarquable, M. de Roberty, qui étudiala philosophie avec Littré et poursuivit longtemps l'œuvre d'Auguste Comte.

L'identité des contraires I République et Monarchie autoritaire gouvernant les peuples de façon pareille par la famine et la fusillade. Ministres aristocrates et entrepreneurs de politique, également prévaricateurs et par des moyens semblables; Hegel et Auguste Comte s'accordant sur Gorgias et Protagoras, ces gloires du Portique.

« L'être et le néant ne peuvent pas exister en même temps, prétendait Gorgias. Si l'unexiste aussi bien que l'autre, ils sont même chose; donc aucun d'eux n'est, car le néant n'est pas, donc l'être, qui lui est identique, n'est pas non plus. »

Dans son livre, Y Inconnaissable, M. de Roberty applique de façon différente un tel raisonnement aux fameuses antinomies de Kant, par lesquelles Dieu devient le contradictoire suprême de la raison.

En sincère et vaillant positiviste, M. de Roberty dénomme la Raison sous le vocable duConnaissable, et Dieu sous le vocable de l'Inconnaissable. Ces deux espèces du connu s'identifient ensuite devant l'abstraction Connaissance comme le blanc et le non blanc devant l'abstraction Couleur.

Il faut nous pardonner ces expressions sublimes. Les philosophies préparèrent toujours les révolutions; les régimes successifs gouvernèrent selon les doctrines tour à tour en honneur. Il intéresse

donc immédiatement d'apprendre où va la philosophie du temps, ce qu'elle expose et ce qu'elle ré^ clame.

Or, cette thèse de Videnlité des contraires, démontrée au point de vue positiviste, marque une étape nouvelle dans le processus des déductions spéculatives. Sur un point important au moins, positivistes et idéalistes semblent se trouver en accord.

Par malheur, M. de Roberty, assimilant l'idée de Dieu » l'Inconnaissable, mode négatif de la Connaissance, néglige une simple constatation qui porterait à la Cause positive et athée,, la sienne, un coup formidable. Sur quoi fleurit la connaissance? Quel critérium existe-t-il de la vérité ? On a échafaudé des sciences fort complexes et déterminées qui ne reposent sur rien autre que la bonne volonté de l'esprit public à les admettre. Car enfin tous les systèmes doués de quelque valeur se trouvent, aux premières pages, contraints d'avouer qu'il n'existe pas de certitude absolue. Avec une petite honte on renvoie l'apprenti philosophe au vieux critérium de l'évidence. Or, ne savons-nous pas qu'avant Galilée l'évidence exigeait que le soleil tournatautour.de la terre, et que depuis Galilée elle oblige la terre à valser autour du soleil, en attendant qu'elle explique bientôt comment ces deux astres restent véritablement immobiles. C'est là toute la mesure de la certitude humaine, ce sur quoi nos savants remplis d'orgueil édifient leurs opérettes cosmogoniques.

Devant l'état lamentable du savoir humain, le sage devrait garder sans doute un silence prudent et le dégoût de l'affirmation. Au contraire, il n'en est point qui ne se targue d'insulter Dieu au nom de la chimie ou de la biologie, et ne qualifie d'épithètes malséantes les paraboles des littératures sacrées et

les leçons de la Foi. SI V Inconnaissable de M. deRoberty est, comme il le promulgue, la négation de la connaissance positive et scientifique construite sur le misérable critérium de l'évidence, cet Inconnaissable a infiniment de chances pour comporter au moins tout autant de réalité objective. Dès l'heure où l'esprit humain confesse qu'il n'existe point d'étalon à quoi se puisse mesurer la vérité des choses, je ne saisis plus le principe qui m'interdira de croire à la Révélation de la Genèse pour me commander d'admettre les vues de MM. Kant, Comte, Spencer, Darwin ou Renan. D'autre part, si Dieu et la Connaissance s'identifient selon la loi jadis posée par Gorgias, reprise en notre siècle par Hegel, aujourd'hui démontrée par l'auteur de Y Inconnaissable, je me demande pourquoi, au lieu de subordonner la connaissance à l'idée de Dieu, on entend supprimer celle-ci en vertu de celle-là. Rien ne milite en faveur de la seconde proposition. A tout prendre, et pour parler comme les positivistes mômes, ou aurait à dire que V Inconnaissable, qui est zéro, égale le Connaissable, qui est également 2éro, identiques tous deux devant la Connaissance égale à zéro. Nous en voilà au pyrrhonisme de Pascal et tout prêts à suivre son pari philosophique.

La grande erreur des ennemis de la Foi consiste à prendre la lettre de l'Ecriture, la manifestation la plus immédiate du symbole et à discuter sur le signe au lieu de pénétrer la force qu'il représente. Imaginerait-on un plumitif s'exaspérant à l'idée de Patrie, et déclarant dans des écrits copieux que nous accomplissons parfois des sacrifices sanglants où les peuples s'exterminent pour le culte d'une idole en pierre symbolisée le plus souvent sous les traits d'une femme furieuse qui arbore un drapeau d'une main et un glaive de l'autre?

De même dissertent les athées. Et, de fait, la Patrie semblera aux chroniqueurs futurs une idole aussi malsaine que la Çiva des Hindous; les meurtres de nos guerres seront jugés aussi fous et ridi- V ules que les suicides des fakirs se précipitant sous le char de la déesse aux jours de certaines fêtes. Vers l'an 3000, pour peu que la science ait été bouleversée dans la proportion même où elle le fut depuis trente siècles, nos hypothèses sur l'électricité, la gravitation et le magnétisme exciteront le mépris. Sans doute une seule chose subsistera de tant de verbiage, la Parole des Ecritures, le Verbe du Christ, parce qu'il résume à lui seul, l'ayant enserrée dans ses symboles, toute l'essence des religions antécédentes et préparatoires.

Kulle métaphysique ne s'est manifestée que les raligions ne contiennent en principe. L'évolutionnisme, la gravitation universelle, le dogme des forces centripètes et centrifuges remplissent le Sepher Jkreschill composé par Moïse bien avant que parussent les hommes illustres de nos laboratoires. Il n'existe pas de savoir que la Genèse ne détermine et ne précise. Malgré leur aveuglement, les^kabbalistes l'ont entrevu. Eu sorte, que nous vivons à une époque de recommencement et que, partis de l'idée de Dieu acceptée par l'enthousiasme puissant de la foi, nous peinons pour reconquérir cette idée à l'aide d'une expérience informe et rudimentaire.

Dans son ouvrage, la Philosophie du Siècle, M. de Roberty met en contradiction avec ,eux-mômes les systèmes les plus goûtés depuis cent ans. Analysées 1 ar un esprit méthodique et sûr, rompu aux subtilités de la dialectique moderne, les trois grandes doctrines du criticisme, du positivisne et de l'évolutionnisme s'écroulent et fondent.

Le criticisme que fonda Kant, avait repris et as-

siiré sur des fondements nouveaux cette forme d'idéalisme qui considère le monde comme la représentation de nos sens, création humaine, sans contrôle extérieur. Une telle proposition emporta vite l'assentiment général. La raison pure, la raison seule déclarée maîtresse séduisit la vanité des hommes. M. de Roberty reproche fort justement au criticisme l'inconséquence de sa méthode, qui, restreinte au raisonnement tel quel accompagné d'un doute constant sur sa propre validité, se condamne ainsi à une stérilité éternelle, et se voit obligée d'accueillir au nom du bon sens, les vues les plus contraires el même les plus contradictoires.

... «Doctrine éclectique accueillante chez Kant pour les idées de Hume et des sensualistes du siècle passé, accessible chez les successeurs modernes de iCant aux théories évolutionnistes, elle ne refuse pas non 1)1 us d'entendre la cloche des matérialistes et présente des affinités nombreuses soit avec le mécanisme cartésien,, soit même avec la philosophie positive d'Augtiste Comte... » Si bien que les néocriticistes « se laissent docilement diriger par le courant scientihque qui les mène à une fusion de plus en plus intime avec les deux grandes philosophies rivales et principalement avec l'évolutionnisme spencérien. »

Le positivisme, phénomène de réaction contre la métaphysique, ne parvient pas, malgré les promesses de son programme, à présenter au penseur une philosophie des sciences; car leur ensemble offre des lacunes immenses, et l'on ne réussit même pas à définir, en dehors de cet ensemble, la méthode de philosophie qui le doit régir. En somme, Auguste Comte ne fait que redécouvrir par une voie différente le résultat môme atteint déjà par Kant. Il affirme que l'objet d© la science étant de révéler les

lois des rapports de succession et de coexistence, toute vraie philosophie doit considérer « la substance comme un groupement mental de la réalité. »

L'évolutionnisme reprend textuellement l'hypothèse d'Anaximandre étendue à un univers fort agrandi depuis les Grecs. « Or, une hypothèse qu'on ne cesse de traiter comme telle depuis Anaximandre jusqu'à nos jours doit évidemment manquer de quelques-unes des conditions les plus essentielles à l'hypothèse scientifique ou vérifiable. » Elle reste purement philosophique, universelle et invérifiable. C'est la somme des préjugés de Démocrite, Empédocle, Epicure, Lucrèce, Giordano Bruno, Glisson, Leibnitz, Hobbes, Locke, Hume, La Mettrie, d'Holbach, Volney, Gœthe et Kant. L'évolutionnisme n'offre qu'une pure compilation ou, si l'on préfère, une généralisation adroite des théories antiques sur l'éternel devenir. »

La philosophie du siècle nous amène donc uniquement à cette constatation. Les sens nous trompent en maints et maints cas constatés par la science. Rien n'indique, par suite, qu'ils ne nous leurrent pas toujours. Aussi ne pouvons-nous affirmer s'il existe, hors de notre pensée, un monde correspondant aux données des sens. Le seul univers conceptible est celui de la sensation, de l'esprit. Notre pensée S9 crée le monde, le monde devient un produit de la pensée; ce que Kant exprime par: le monde est notre représentation; et Comte par: la substance est un groupement mental de la réalité.

Parmi tout cela cependant une grande affirmation subsiste: l'unité de substance, dont les modifications forment toutes les apparences, ou tous les phénomènes. Si le penseur raisonne du sujet à l'objet, il s'intitule idéaliste; s'il raisonne de l'objet au sujet, il se dénomme matérialiste, et suivant la posi-

tien de début, il reconnaît le règne de l'unique matière ou le règne de l'unique esprit. Par suite la querelle entre ces deux écoles semble épuisée. Les formes de l'idéalisme et du matérialisme se combinent dans le monisme décidément victorieux et maître des intelligences modernes. Seuls quelques universitaires gardiens du tombeau de l'éclectisme professent encore un dualisme suranné. Battus dans les polémiques, reniés par la plupart, ils ne sauraient, sans provoquer le sourire, remonter le vieux drame où se combattent l'idée et la matière, l'esprit et le corps en perpétuel antagonisme.

La laison pure critiquante et critiquée, la raison humaine, après un siècle de spéculations et de volumes, a tout juste découvert que l'on ne peut rien affirmer faute de critérium, qu'à tout prendre les contraires équivalent entre eux, et que laplus vraisemblable des théories est encoveV éternel devenir des vieux Grecs revu par Darwin, Spencer et leurs disciples. D'autre part l'unité de substance reconnue par le chef de l'école positive réédite dans sa splen* deur le panthéisme de Spinoza qui lui aussi écrivit: Omnis determinatio negatio est, toute détermination (ou affirmation) est une négation.

Quelle piteuse défaite après tant de claironnades, Auguste Comte venant mendier une conclusion à Spinoza, Spencer coupant la moitié du manteau d'Anaximandre, Kant tendant la sébile à Gorgias. Et voici que l'on retrouve en outre, dans les parchemins des alchimistes, la recette de la science à venir. M. Charcot courut aux secrets d'Apollonius de Tyane. On reconstitue le sabbat âlaSalpêtrière, la sorcellerie se traite par Télectricité, et le diable s'installait à Paris, -132, boulevard Voltaire, en juin d891 de l'ère positive, pour elîrayer le public par des coups lietirÉôs dans les placards î

hO^ LE TKIO.MI'HE DES MEDIOCRES

Un tel chaos, lleurissant rimagination la plus intelligente, n'est pas pour renforcer les idées de morale qui s'étiolent dans l'âme de la foule. La Raison pure avoue en public son impuissance et sa misère; elle se cogne le front aux vieux sophismes de l'Hellas, et ne prête aucun critérium qui permette de distinguer le vrai du faux, le bien du mal. Gomme on démontra jadis au peuple et par les plus futiles raisonnements l'inutilité des dogmes religieux qui gênent les appétits de la chair, il ne se croit plus lié aux commandements de l'Eglise. On Lii ^jiomeUaiL en res^anche une morale laïque et obligatoire: et voici que le projet culbute dans la ruine de la Raison.

1\ survit bien encore un semblant de théorie qui délinit la morale comme l'hygiène du corps social. Mais chacun entend l'hygiène à sa manière et selon les qualités ou les défauts de son tempérament.

M. de Roberty termine son livre de la Philosophie du siècle par l'étude de l'évolution intellectuelle, qu'il divise en quatre groupes : science, philosophie, art et industrie^ La science dirige tout, dit-il.

Je ne prétends pas entreprendre de réfuter ici un travail aussi remarquable et solide de M. de Roberty. Je n'ai point, comme lui, étudié à fond le mécanisme des théories et la valeur des hypothèses spéculatives ; mais, après la lecture de cette œuvre qui passe en revue, analyse et dépeint les grands élans de la pensée moderne, je puis dire qu'il me demeure l'impression d'un mouvement fini, rompu, n me semble avoir assisté à l'essor de merveilleux oiseaux parés des plumes les plus éclatantes, et qui, ayant voulu fixer le soleil, sont tombés éblouis sur le sol, les ailes décloses, le cœur ouvert. Pour moi la divinité de la science, si haut placée dans les rêveries do nos pères, s'est écroulée plus vite quelos

idoles de Ninive aux pieds d'argile. Les écailles d'or gisent sur le pavé du temple. La statue de la déesse Expérience est décapitée. L'ange a passé par là.

Un parfum nouveau fume sur les autels purifiés. L'avenir de l'homme sera, et pour des temps, entièrement consacré au culte de l'altruisme, de la charité sociale. Voilà qui dominera tous les cauchemars philosophiques et les apparences flottantes des systèmes \

i. Je crois avec confiance que la philosophie du siècle prochain devra toute sa force à l'œuvre considérable de M. E. de Roberly. Dijà M. Izoulet vulgarise dans ses cours et ses volumes de compilation la pensée de ce créateur. C'est donc un devoir pour chacun de lire et de comprendre les ouvrages qui se dénomment : la Sociologie, l'Ancienne et la Nouvelle Philosophie, V Inconnaissable^ la Philosophie du siècle. Agnosticisme, la Recherche de l'Unité, A. Comte et H. Spencer, r Ethique ('i vol.)— publiés chez l'éditeur Alcan, 108, boulevard Saint-Germain à Paris.

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