Le troisième dessous
Le vieux Roquevert l'avait toujours dit : « Mon fils fera ce qu'il voudra, il sera soldat, avocat, commerçant, peintre, notaire, marin, peu m'importe, mais il ne sera jamais acteur . »
Et lorsqu'on lui répondait avec ce sourire flatteur qui double le prix d'un compliment : « Mais vous seul au monde, monsieur Roquevert, vous, le grand comédien acclamé et respecté, applaudi comme un inimitable artiste et salué comme un honnête homme, vous, oui, vous seul, encore une fois, n'avez point le droit de fermer à votre fils la carrière du théâtre s'il a la vocation et le talent » ; alors le vieux Roquevert haussait ses épaules, hochait la tète et, passant ses doigts maigres sur son vaste front, aux longs cheveux drus et blancs :
— On voit bien, répondait il, que vous ne savez pas ce que c'est que cette vie de galérien ! Je ne la regarde pas, entendons-nous, comme impie et comme damnable, ainsi que le pense ma pauvre brave femme de femme, depuis qu'elle s'est mis en tète des idées de dévotion qu'elle pousse terriblement loin! Mais cette vie, vraiment je la trouve stupide, — atroce et écœurante, voilà ! Le théâtre? Une machine qui vous broie un homme comme un engrenage le mettrait
en bouillie. La vie la plus folle et la plus fausse ! Des efforts de chaque j our, des dégoûts de toutes les heures. Toute création nouvelle mettant l'homme arrivé dans la situation d'un débutant qui claque des dents devant un coup de sifflet. Vingt ans de succès, anéantis par une défaillance. La faveur du public, la vogue, l'autorité, toutes ces espèces de petites fumées s'évanouissant comme ça, pft ! en un jour, à la première ride bien marquée ou au premier gros rhume. Non, ne me parlez pas de ce bagne. J'ai eu là, dans ma vie, je puis le dire, tout ce qu'un comédien peut ambitionner : les acclamations, les soirées célèbres, chaudes et grisantes, les explosions de bravos, avec toute une salle debout, des milliers d'yeux pleins de larmes et des mains agitant des chapeaux ! J'ai éprouvé toutes les jouissances d'amourpropre que peut espérer le plus avide; eh bien, ma parole, de tout ce bruit il ne reste rien depuis longtemps dans ma mémoire. C'est fini. C'est éteint. Il me semble que c'est un autre que moi qu'ont secoué toutes ces fièvres. Et je me demande si vraiment, employée à tout autre chose qu'à faire rire ou pleurer mes contemporains, cette existence qui va finir n'eût pas été cent fois plus utile, et — qui sait ? — plus heureuse! Certainement non... non certainement mon fils ne sera jamais acteur !
Jacques Roquevert était alors un homme de soixante-cinq ou soixante-six a*, mais courbé, miné et amaigri et beaucoup plus vieux que son âge. Il n'avait point quitté le théâtre; c'est le théâtre qui l'avait quitté. Ce vieillard qu'on apercevait maintenant longeant à pas lents les boulevards extérieurs, voûté, toussant, mais superbe encore avec sa chevelure de lion et ses moustaches blanches, l'œil noir et merveilleusement vivant dans son visage maigre, ce passant que coudoyait la foule qui l'avait oublié, avait pourtant, durant des années, tenu sous sa puissance toute une ville, — et quelle ville! — Paris qu'il charmait ou terrifiai: à son gré, aux orageuses soirées des grands drames romantiques. Il avait incarné tour à tour les amoureux affolés et les poètes dévorés d'une flamme fatale. Il avait été
le sombre Hamlet et le pâle Werther. Il avait fait rêver bien des jeunes fronts aujourd'hui ridés comme le sien. Et il y avait, çà et là, de par le monde, des grand'mères qui l'avait aimé, de loin, tout bas, furtivement mais passionnément, et qui, jeunes filles, avaient caressé ce songe que l'époux idéal lui ressemblerait à lui!
Roquevert ! C'était maintenant ce vieux, menant en laisse un petit épagneul, — son chien César, — descendant du petit logis, artistiquement meublé, qu'il habitait à Montmartre, ses Invalides, et s'arrètant, curieux en apparence, las en réalité et essoufflé, devant les vitrines des marchands de curiosités ou de vendeurs de bric-à-brac pour regarder, — de ses prunelles profondes, — des tableaux, des bibelots, des gravures où il retrouvait parfois, lithographiée vers 1833 par Deveria ou Tony Johannot, une scène d'un drame qu'il avait joué, des brochures décousues parmi lesquelles il rencontrait quelque pièce de théâtre dont il avait créé le principal rôle jadis,.. Il y avait longtemps, si longtemps !...
Souvent, dans sa promenade quotidienne, il apercevait, au milieu d'un grand cadre poudreux, appendu à la porte d'un photographe, — entre un collégien, roide et riant niaisement, son brassard de satin frangé d'argent, le brassard du premier communiant au bras gauche, et une fillette, quelque ballerine, les épaules nues, montrant son dos, — il retrouvait, s'étalant.se carrant avec une majesté bouffonne qui sentait l'emphase du cabotin et la fatuité du bellâtre, un grand diable de garçon d'une trentaine d'années, sous deux poses et deux costumes: d'un côté Buridan, de l'autre Méphisto. C'était celui précisément qui interprétait maintenant les rôles de Roquevert, et le vieillard, interrogeant le front étroit, les yeux beaux et bêtes, la face empâtée de ce grand gars superbe, se disait :
— Ce sont pourtant mes rôles qu'il joue !Ce costume a été dessiné pour moi par Louis Boulanger ! Comme il va mal à ses épaules ! Il ne sait même pas s'habiller ! Il ne doit pas savoir marcher ! Il est stupide, quoique beau, sur cette
photographie! Ah! par exemple, pour m'amuser un peu, je voudrais bien le voir en scène !
Mais haussant les épaules :
— Après ça, disait-il, qu'a besom Roquevert d'aller écouter Marchenoir ?
Et il remontait chez lui, doucement, tristement, regardant son chien courir.
Il habitait place Dancourt, au bas de la colline de Montmartre, une petite maison particulière, à deux étages, trèsblanche, très-coquette et dont les murs, d'une propreté flamande, apparaissaient derrière une grille où du lierre vert grimpait. Deux ou trois marches très-basses, formant perron, conduisaient à la porte d'entrée, donnant sur un couloir au fond duquel on apercevait la pomme de cuivre et la rampe luisante de l'escalier, et, comme dans les tableaux de Peter de Hoogh, un fond de lumière, un bout de jardin, — des fleurs et des branches d'arbres.
Le vieux Roquevert vivait là, entre sa femme et son fils. Il avait acheté ce logis, à proximité du petit théâtre qui avance doucement au milieu de la place, semblable à une boîte de carton, avec son fronton qui a l'air d'un découpage, son balcon, ses colonnettes et ce mot en relief, d'un ton bleu gris: Théâtre.
Le comédien se sentait plus à l'aise, à la fois attristé et consolé, à l'ombre de l'humble bâtiment. Il respirait encore vaguement l'atmosphère des coulisses. Il regardait les ..deux grandes affiches de bois qui s'étalaient des deux côtés de la porte, accrochées aux piliers et qui, toutes les semaines, variaient de couleurs. Pendant le jour, la place -était à peu près déserte. Des passants allaient et venaient. D'un poste de police, placé tout près, des gardiens de la paix, en costume sombre, sortaient en causant. Des jeunes gens, très-pâles, vôtus de longs ulsters ou de pardessus garnis -d'astracan faux, allaient et venaient en riant : des acteurs du théâtre. On soulevait quelquefois les rideaux blancs du grand café ou l'on venait sur le pas de la porte pour les voir passer. Des fillettes les contemplaient respectueusement.
Le soir, entre les doubles barrières de bois qui menaient aux bureaux dont le guichet s'ouvrait extérieurement, Roquevert regardait les spectateurs faisant queue, fouettes par la pluie, parfois à peine abrités sous une étroite marquise. La place alors se peuplait, s'animait. A la lueur des lanternes, des marchandes criaient leurs oranges ou leurs fruits, et Roquevert revivait ces beaux soirs du boulevard du Temple où, vers l'entassement des théâtres : Gaité, Cirque, Folies, Funambules, Théâtre-Historique, les spectateurs se pressaient, n'ayant qu'à choisir entre les larmes et le' rire, entre la farine de Pierrot et les haillons de Robert-Macaire, et s'étouffaient entre les barrières de bois, tandis que, dans l'air plein de poussière, l'aigre sonnette du marchand de coco faisait entendre son tintement grêle...
— Tu es toujours à la fenêtre! disait parfois madame Roquevert à son mari; tu y prendras des douleurs !
— Au contraire, répondait-il, ça me rajeunit.
C'était donc là son spectacle de chaque soir. Et, le matin, Roquevert avait sa promenade.
Irréprochablement vêtu dans sa redingote longue, boutonnée sur sa poitrine un peu creuse, l'ancien acteur, avec sa tournure militaire, eût ressemblé à un officier supérieur en retraite, si sa boutonnière n'eût pas été cousue et noire. On le prenait plutôt pour un rentier philosophe humant le frais ou se chauffant au soleil. Tranquille dans cette promenade quotidienne qu'il accomplissait réglementairement par le froid ou la pluie, Roquevert paraissait heureux. C'est qu'on ne voyait pas, sous ses paupières baissées, la flamme de son regard, flamme mal assoupie, brûlante encore, mais tristement mélancolique, comme un charbon près de s'éteindre. Ses yeux plongeaient dans un passé plein de visions; ses lèvres, sous sa moustache, répétaient parfois, doucement, des phrases autrefois applaudies, des vers qu'il jetait ardemment au public, et qu'un autre maintenant, un autre qui ne le valait pas, faisait entendre à la foule.
Ah! cet autre! Ce rival qu'il ne connaissait que par la
photographie lourde du cadre de bois, il avait décidément éclipsé le vieil artiste.
Qui se souciait de Roquevert tandis qu'on applaudissait Marchenoir? Peut-être de vieux amateurs qui louaient le temps passé et qu'on n'écoutait plus ; des critiques chercheurs, rappelant au public qu'en telle année, trente ou quarante ans auparavant, Jacques Roquevert avait créé ce rôle. Ces bonnes gens-là ne comptaient guère. Des radoteurs! Et, lorsqu'il ouvrait un journal, cherchait le feuilleton, parcourait les nouvelles des théâtres, le pauvre Roquevert ne rencontrait jamais que le nom d'un autre. Il s'était, à la lin, résolu pourtant à le voir jouer, ce Marchenoir. Par discrétion ou par dédain, il n'en voulait rien dire. Mais quelle pitié! Aussi bien depuis quelque temps Roquevert ne lisaitil plus de journaux, les journaux ne parlant pas de lui. A peine regardait-il vaguement, et comme un naufragé sur la grève regarderait la mer, les affiches de théâtre, le long des colonnes! Ces titres de pièces inédites, ces noms d'acteurs nouveaux, à lui inconnus pour la plupart, l'étonnaient, lui faisaient l'effet de quelque chose de bizarre, d'incompréhensible et d'effraj-ant. Qu'était-ce que toutes ces choses qu'on représentait maintenant? Roquevert hochait la tète. Il n'avait même pas la tentation d'aller voir ces nouveautés. Il avait bien assez de ses beaux et cuisants souvenirs.
Quelquefois aussi, il devenait plus pâle encore que d'habitude. Il rencontrait, par hasard, sur ces affiches, le nom d'un de ses camarades d'autrefois qui reparaissait 'chose surprenante), dans une représentation extraordinaire, dans un bénéfice :
— Comme c'est drôle, songeait amèrement Roquevert. Il est plus vieux que moi, pourtant !
Et il avait voulu, lui aussi, — malgré sa femme qui l'en empêchait, — reparaitre, jouer encore, se retrouver face à face avec le public. Un de ces nouveaux venus, dont il ignorait même le nom, jouait avec succès, paraît-il, sur son ancien théâtre, à la Porte-Saint-Martin, son rôle le plus célè-
bre, le rôle qu'il avait rendu fameux. Son triomphe! Roquevert s'était senti frappé, cette fois, en plein cœur, comme humilié et insulté, et dût-il en mourir (on lui défendait les émotions), il avait voulu montrer à ceux d'aujourd'hui ce que lui, l'oublié, avait été autrefois.
C'est sur unthéâtre de banlieue, sur le théâtre dressé à sa porte, qu'il avait reparu. Après avoir été le roi des grandes scènes, il n'avait trouvé que ce coin pour protester contre les ingrats par une apparition dernière. Son nom sur une affiche avait soulevé quelque curiosité parmi les gens de théâtre. Il n'y avait point de première ailleurs ce soir-là. Quelques critiques avaient donc pu se déranger, par curiosité ou par désœuvrement. C'était en été. On avait fait de cette représentation un prétexte à partie de plaisir. On avait dîné chez Lathuile avant de se rendre à Montmartre, où sur les écriteaux des planches servant d'affiche, le nom de Roquevert réapparaissait, pour une fois encore, imprimé en grosses lettres, en vedette, comme jadis.
Il y avait eu d'abord un peu d'ironie et de fatigue dans l'attention qu'on avait prêtée à celui qu'on appelait en manière de gouaillerie, tout bas, le vieux lion. Plusieurs, étouffant par politesse un bâillement naissant, songeaient à s'en aller. C'était une soirée manquée. Les journalistes calculaient en interrogeant leur montre, le temps dont ils faisaient encore crédit à Roquevert, ou regardaient avec un sourire railleur et légèrement stupéfait les spectateurs des hautes galeries. Il y avait là, au «poulailler», — fidèles à la gloire tombée, — des auditeurs à barbe grise ou des vieilles femmes qui, sans s'inquiéter s'ils étaient suivis, applaudissaient bravement ce vieillard, leur contemporain, qui était toujours leur Roquevert.
Lui s'était senti glacé et effrayé, le pauvre grand artiste, en se retrouvant devant une salle pleine, avec la houle étrange de ces visages et l'interrogation avide de tout ces yeux. La sueur collait sa chemise à son torse amaigri. Jamais une émotion pareille ne l'avait saisi à la gorge. Il se demandait, dans la coulisse où il attendait immobile, s'il
aurait le courage ou plutôt la force de marcher. Ses pieds, dans leurs souliers à la pouîaine, se collaient à ce plancher comme, par les jours torrides, ils se fussent enfoncés dans le bitume presque liquifié par la chaleur. Et puis il se trouvait gauche, et vieux, et ridicule, et laid dans ce même costume qu'il avait autrefois porté glorieusement et dont le velours usé, la soie défraîchie, les galons roussis et montrant la trame étaient le spectre de ses vêtements de jadis, comme il était lui-môme le fantôme de Roquevert.
Quelle idée sotte et quel fol amour-propre l'avaient donc poussé à revêtir encore cette souquenille, et à venir, vieillard en cheveux blancs, faire le baladin devant une foule qui se souciait de lui comme d'un journal fripé de la veille? Il était si bien chez lui, au coin du feu, dans ses pantoufles , contemplant César qui le regardait avec ses bons yeux confiants!...
Une idée !... S'il disait à cette foule qu'un malaise soudain l'empêchait d'entrer en scène ? S'il priait le régisseur de faire une annonce?
S'il reculait?... S'il désertait?
Oui, c'eût bien été une désertion, et ce seul mot dictait au vieux comédien son devoir, le devoir absolu. Le cœur serré comme dans un étau, la gorge sèche et des bourdonnements dans les oreilles, Jacques Roquevert était donc entré en scène, et les bravos qui l'avaient accueilli, lorsqu'on avait revu dans son vêtement de velours ce grand vieillard, maigre et fier, lui avaient rendu un peu de courage. C'était le cordial d'autrefois, une liqueur dont le parfum lui remontait, plus capiteux, comme un vin vieilli, au cerveau et aux lèvres.
Il ne songeait déjà plus à la fuite éperdue de tout à l'heure. Et pourtant il semblait aux spectateurs, — et il lui semblait à lui-même, — que ses bras, ses jambes étaient devenus comme ankylosés. Roquevert ne savait plus marcher. Ce petit théàtricule lui paraissait immense, à lui qui, autrefois, d'un bond, pour sauver une femme ou souffleter un traître, traversait la large scène et emplissait tout un
théâtre de ses grands gestes passionnés, menaçants ou éperdus. Chaque minute d'ailleurs, chaque parole nouvelle rendaient à Roquevert sa confiance et son aplomb. Il oubliait tout, et le public qui était là, et la peur qui l'angoissait un moment auparavant, et les efforts pénibles que lui coûtait un élan ou un cri. Il n'était plus le vieillard, il était le Roquevert de 1830. L'âge avait disparu. Toute la furie, toute la passion, toute la foi du temps jadis lui remontaient aux lèvres. Son cœur battait, sa voix chantait ou grondait; il avait la fièvre, et cette fièvre superbe rendait la souplesse à ses membres, la force à son corps et doublait l'éclat de ses grands yeux, électriques comme la foudre.
Nul maintenant ne songeait à partir. Le public avait retrouvé son maître. Ah! la belle soirée! Et comme le souvenir de cette bataille nouvelle allait éclipser, pour le vieux Roquevert, la mémoire des victoires de ses vingt ans! Il l'avait donc revu et senti de nouveau frémir sous sa volonté et sa voix, cet ingrat public qui tressait pour d'autres les couronnes triomphales et lui marchanderait peutêtre, à lui Roquevert, les couronnes mortuaires ! Il l'avait vu pleurer, il l'avait soulevé de ses bancs, il l'avait conquis, il l'avait aperçu tel qu'autrefois, debout, applaudissant, acclamant, plus fiévreux, plus ému que l'artiste lui-même ! Et lorsque les anciens fanatiques et les nouveaux juges s'étaient précipités vers l'étroite loge réservée au vieux comédien, ils avaient salué, comme on salue un maître, cet homme à demi évanoui, brisé, le pourpoint dégrafé, la poitrine creuse, soulevée par un souffle pénible, la voix éteinte, la joue maigre sillonnée de ravines qui coupaient son fard comme les gouttes de pluie coulant sur une vitre fouettée par l'orage; et devant ce triomphateur écrasé, muet, mais dont le sourire profond disait éloquemment la joie, ils s'étaient inclinés, frappés d'admiration et effrayés aussi de toute la vitalité stupéfiante que ce vieillard presque mourant, avait dépensée en un soir...
Pâle et la lèvre frémissante, le fils de Roquevert avait assisté, du fond d'une baignoire, à cette dramatique et
poignante soirée. C'était lui, un grand jeune homme, mâle et beau, qu'on avait aperçu debout, derrière le fauteuil où Roquevert était tombé, comme écrasé, après la représentation.
Il se tenait droit et essayait, en mordillant sa moustache, de dissimuler l'émotion qui l'étreignait ; mais sur la peau mate de ce jeune garçon de vingt-deux ans, une blancheur nouvelle s'étendait comme un voile. Sa bouche tremblait, ses joues étaient blêmes et ses paupières battaient vivement pour écraser les grosses larmes qui roulaient devant ses prunelles.
Il avait d'ailleurs hâte de se trouver seul avec son père pour le serrer ardemment contre sa poitrine et lui crier son admiration de spectateur en lui donnant le cher et dévoué baiser du fils. Tous ces gens accourus, ces courtisans du succès, qui eussent pouffé de rire si le vieux Roquevert eut été sifflé, lui semblaient terriblement longs à débiter leurs banalités, à rabâcher leurs compliments et leurs éloges, à pousser leurs exclamations enthousiastes qui plaisaient cependant au fils comme elles brisaient de joie le père enorgueilli. Mais pouvoir dire seul à seul, à ce grand artiste, combien lui, son Henri, son enfant, avait été remué jusqu'aux entrailles, emporté et conquis, voilà ce que voulait le jeune homme, et il eût volontiers poussé hors de la loge, par les épaules, tous ces geins qui formaient comme uno haie vivante entre son père et lui.
Une pensée inquiète se mêlait aussi à cet égoïste désir. Roquevert souffrait depuis longtemps d'une maladie de cœur. Est-ce que tout ce monde ne le tuait pas un peu sans le savoir, en prolongeant une crise qui pouvait étouffer le vieillard? Haletant dans son fauteuil, le comédien, sous la lumière dansante du bec de gaz qui éclairait la loge, était aussi livide que son fils, et Henri, effraj'é par cet aspect de cadavre, se pencha vers lui, disant tout bas:
— Ils te fatiguent, n'est-ce pas ? Je vais leur dire que.. .
Mais Roquevert l'interrompit du geste, et sur son visage osseux un sourire profond et heureux passa qui disait à ce
fils combien, au contraire, une telle émotion, si pénétrante et si puissante, apportait de joies.
Au dehors, la foule s'écoulait, secouée encore par l'enthousiasme ressenti. La petite place du théâtre fourmillait de silhouettes noires et, dans la ruelle où s'ouvre l'étroite porte d'entrée des artistes, on stationnait pour attendre la sortie de Roquevert et le saluer encore une dernière fois d'une magnifique acclamation.
La loge cependant s'était lentement vidée; un à un les admirateurs s'éloignaient, emportant leurs derniers bravos. Le père et le fils se trouvaient enfin seuls, et dans un élan, où débordait toute l'ardeur d'une vocation virile et la plus dévouée des affections filiales :
— Laisse-moi te dire, s'écria alors Henri, tout ce que j'ai ressenti ce soir. Ah ! tu es le maître, toi, père ! On ne t'a pas égalé ! On ne te remplacera pas ! Comme tu as pétri nos cœurs dans ta main ! Quelle puissance ! Quelle vérité ! Que c'était beau ! Et quelle vie attirante que celle-là ! Et quelle belle folie que la folie du rêve et de l'idéal !
Le vieux Roquevert ôtait doucement, presque avec tristesse, et en se regardant une dernière fois dans la glace, le pourpoint qu'il avait endossé. Il mettait à se dépouiller de ces oripeaux de théâtre la mélancolique lenteur d'une coquette qui voudrait garder un moment encore une parure qu'elle ne portera peut-être plus jamais. Il avait éprouvé la volupté intense du grognard qui revêt, après des années, l'uniforme des grandes revues éblouissantes de soleil : il ressentait maintenant l'amertume de l'invalide qui enfouit pour toujours, au fond d'une malle, comme dans un cercueil, les plumets et les broderies auxquels il ne touchera plus.
Et cependant, tandis qu'il dégrafait ses habits de théâtre, il' répondit à Henri d'un ton paternel qui n'était pas sans une sorte d'inquiétude :
— Tu es bien gentil, mon cher enfant, mais ne te monte pas la tète si vite ! Evidemment, c'est beau, et c'est bon, une soirée pareille ! Mais ce que ça coûte, Dieu merci, tu
ne le sauras jamais ! Et puis, va, la morale de tout ça est bien simple, c'est: — beaucoup de bruit pour rien!
Le vieux Roquevert revenait vite à sa crainte habituelle et il redoutait que sa propre griserie enfiévrât le cerveau du jeune homme. Il dissimulait donc l'immense volupté éprouvée. Il essayait d'étouffer ce frémissement de plaisir qui lui courait par tout le corps, ses oreilles étant pleines encore du grand bruit joyeux des bravos.
Mais Henri était là ! Le vieil acteur savait que son fils ambitionnait, lui aussi, ces chauds succès du théâtre. Lui laisser voir tout ce que son cœur contenait de joie, depuis que le rideau était tombé sur le dernier rappel, c'était le pousser, éperdu, vers la Chimère.
Et Roquevert rejetant son costume, ses dentelles, sa coiffure, ses plumes et son épée sur une chaise de paille, disait à Henri :
— Si tu veux voir ce que c'est que le théâtre, mon enfant, descends sur la scène maintenant. Tout y est morne, sombre, éteint. Plus de bruit. Personne. De la poussière et des rats. Cela n'est beau que pour les fous comme moi qui usent leur vie à ce métier qui n'en est pas un !
— Non certes, dit Henri, car c'est un art. Et le plus grisant de tous peut-être. Animer un personnage, faire vivre, respirer, parler, agir, palpiter l'idée même du poète. Faire ce que tu viens de faire, tiens, père, redonner la vie à une œuvre oubliée, morte, et cela devant toute une salle qui écoute, pleure, crie, sanglote, ah 1 tu diras ce que tu voudras, ni l'écrivain qui livre sa pensée au papier, ni le peintre qui jette la sienne sur la toile n'éprouve autant d'électriques jouissances dans une vie entière que toi en un soir, en une heure !
Roquevert ne répondit pas. Il fermait les yeux : il se retrouvait comme tout à l'heure, devant la foule. Le souffle ardent de la rampe lui donnait encore la fièvre. Il songeait.
— Comment va ta mère? demanda-t-il brusquement à Henri en rouvrant les yeux et en voulant évidemment dé-
tourner par cette question une conversation qui l'embarrassait.
— Ma mère va bien, dit Henri.
— Es-tu allé prendre de ses nouvelles pendant la représentation?
— Sans doute.
— Eh bien?
— Elle s'était retirée dans sa petite chambre... la porte close... et là, elle a pleuré et prié !
— Oui. Prié pour moi, qui me voue à toutes les flammes et tous les tourne broches de l'enfer en remontant sur les planches ! Si je l'avais écoutée pourtant, dit Roquevert avec brusquerie, je n'aurais pas eu une telle soirée, qui est une des grandes joie de ma vie !
— Allons donc ! fit Henri joyeusement. Tu vois bien, père, que ton métier, — ou ton art,— est de ceux qui vous fouettent le sang et vous font flamber la gaieté dans les yeux! Regarde-toi. Tu as quinze ans de moins que ce matin !
— Et demain j'aurai dix ans de plus qu'hier, dit Roquevert. Je suis brisé.
— Es-tu malade ?
— Non...Unpeulas!:..Queveux-tu?On devient patraq-.e !
— Tu cherches un compliment, grand homme, lit Henri qui riait, mais tu n'en auras pas. Seulement, il y a maintenant daus ta chambre le tas de fleurs et de couronnes dont tu as été bombardé... Oui, j'ai dit qu'on portât tout cela chez nous.
— Les dernières couronnes ! murmura Roquevert.
Il se reprit, un sourire un peu amer relevant sa moustache blanche :
— Je me trompe : les avant-dernières !
Et il songeait tout bas, il ajoutait bravement, se parlant à lui-même : — Qu'importe ? Ce n'est pas mourir qui est triste, c'est se survivre ! Et Roquevert vient de prouver qu'il est toujours vivant !
Il descendit de la loge, les jambes un peu faibles et nerveusement tremblantes, appuyé sur le bras de son fils.
L'habilleur pliait déjà, dans un drap blanc comme un suaire, les vêtements que Roqucvert venait de quitter et qu'on allait bientôt, en les rangeant, saupoudrer de poivre, comme d'une pelletée de terre.
Au bas de l'escalier, et au bout d'un petit corridor étranglé, la porte de sortie s'ouvrait sur la ruelle. On apercevait dans l'encadrement étroit qui se découpait nettement sur la pénombre du dehors, un énorme tas humain, mouvant et bruyant, où des voix exigeantes, avides, répétaient ardemment le nom de Roquevert.
— Roquevert ! Roquevert !
Le vieil acteur était habitué à ces applaudissements de la rue qui étaient comme le post-scriptum de la représentation. On se bousculait, rue de Bondy ou sur le boulevard, pour le voir passer. On le reconduisait jusqu'à sa voiture. Des mains fébriles se tendaient pour baisser, toutes tremblantes, le marchepied de son fiacre. En retrouvant à la porte du petit théâtre ce même groupe pressé de fidèles, il se sentit plus rajeuni encore que sur la scène même.
Il saisit instinctivement la main d'Henri et, tout bas avec une expression d'orgueil profond et d'étonnement ému, pénétré de joie :
— Ils m'attendent, dit-il. On m'attend !
Ei; Henri tout bas, à l'oreille du grand artiste :
— Eh bien ! père, tu vois ! Tu vois ! C'est bon, n'est-ce pas?
Roquevert ne disait plus rien, mais ses doigts nerveux et secs pressaient plus fortement la main d'Henri.
Lorsque, sur le seuil, le vieillard apparut avec sa taille haute et ses traits sévères qu'on distinguait mal, une grande acclamation l'enveloppa, lui monta au visage comme une bouffée d'air chaud. Des bravos partaient dans la nuit comme des hurrahs de victoire, et ces frappements clairs de paumes battues éclataient plus joyeux sous les étoiles. Le plein air donnait à ce bruit, aux acclamations de ce triomphe grossissant, plus de poésie encore et d'enivrement. Roquevert maintenant sentait comme des sanglots le
prendre à la gorge. On l'entourait, on le saluait, on l'étouffait. Il se pressait contre son fils dont le grand geste puissant lui ouvrait, à travers la foule, un passage, et il répétait d'une voix serrée, ce seul mot qu'il jetait çà et là avec un signe de tête brisé :
— Merci ! merci !
Comme un souverain saluant son peuple, l'acteur acclamé avait envie d'ajouter : Mes amis!
Henri n'était pas rassuré. Il redoutait que cette émotion nouvelle et intense ne déterminât chez son père quelque crise aiguë et, toujours suivi de la foule qui se grisait ellemême de ses vivats, il se hâtait de traverser la place du théâtre pour arriver jusqu'à la maison que Roquevert habitait.
En quelques pas on atteindrait le logis, mais ces gens le laisseraient-ils entrer sans le retenir encore, faisant du triomphateur une proie, ne lâchant plus celui qu'ils voulaient revoir encore et toucher presque, avec l'égoïsme étrange et le fétichisme de l'admiration? Les garçons du théâtre, qui venaient de porter chez le grand comédien les bouquets et les couronnes jetés sur la scène, avaient comme deviné l'insistance de ces acclamations et ils se tenaient, laissant la porte à demi ouverte, derrière la petite grille qui défendait l'accès du logis. Dès que, guidé ou porté par Henri, Roquevert eut franchi la grille, les garçons en poussèrent vivement la porte, et le vieillard put rentrer librement chez lui, tandis que, devant la maison, les bravos et les cris continuaient. Les gens restaient là, stationnant, comme si le drame n'était point fini, comme si on leur devait une émotion encore. Mais des agents du poste voisin firent circuler cette foule et bientôt comme le théâtre éteint, maintenant vide et noir, la place Dancourt fut déserte. On n'apercevait plus, sur le ciel pâle, que la silhouette rectiligne du fronton encore illuminé une heure auparavant et, dans la maison de Roquevert, des ombres indistinctes qui allaient et venaint derrière les rideaux des fenêtres.
16 LE TROISIÈME DKSSOUS
Le vieil acteur s'était laissé tomber, écrasé, sur un canapé en arrivant dans un petit salon du rez-de-chaussée, et là, essoufflé, la voix prise, cherchant autour de lui quelqu'un qui n'y était pas et qui l'inquiétait:
— Va voir si ta mère est couchée, avait-il dit à Henri.
Il ressemblait maintenant à un être brisé et tombé plus qu'à un vainqueur. On eût dit un athlète terrassé, ne pouvant reprendre ses forces. Et l'athlète ici était vieux, malade.. Ces dernières acclamations, l'effort fait pour traverser la place, cette grappe humaine traînée derrière et criant, avaient achevé de lui ôter ses forces. Maintenant, courbé en deux» ses mains entre-croisées et appuyées sur son cœur qui palpitait dans sa poitrine comme le battant d'une cloche lancée à toute volée, Roquevert payait par une atroce souffrance toute l'acuité de la joie éprouvée.
Et pourtant, —chose bizarre, — quoique à demi anéanti, il se sentait, à l'estomac, un tiraillement violent. Un désir lui venait : il avait faim.
Le souvenir des modestes soupers pris autrefois, au retour du théâtre, en tète à tète avec sa femme, tandis que l'enfant dormait à côté, dans sa chambre; la saveur même de ces poulets froids du temps jadis, lui revenait. C'était comme le mirage de la santé, de la jeunesse aussi. Lui qui, depuis des années, avait perdu l'appétit, vivant de peu et sans goût, il se fût, — que c'était curieux ! —volontiers mis à table maintenant.
Et Lorsque madame Roquevert, roidc et silencieuse dans sa robe de laine traînant sans bruit, entra dans le petit salon, suivie d'Henri qui l'amenait, Roquevert demanda, avec l'espèce de désir âpre et de mauvais aloi des malades :
— Y a-t-il quelque cbose à manger, Geneviève?
Madame Roquevert ne répondit pas. Elle regardait le vieillard avec une sévérité triste. Une sorte de lutte intérieure donnait à ses yeux une expression difficile à saisir. Il y avait là beaucoup de pitié et un peu de colère. Grande, frêle, pale comme une statue de cire, les yeux d'un bleu atone, sans sourcils, et presque sans cils, rouges et comme gonflés par des larmes, quoique personne ne vît jamais Geneviève pleurer, madame Roquevert, dans son éternelle robe de cachemire noir, sur laquelle un col plat et des manchettes étroites découpaient leurs blancheurs raides comme la coiffe d'une religieuse, gardait devant son mari brisé de fatigue, comme devant toutes les complications de la vie, une muette et correcte attitude où on ne savait quelle bienveillance latente, assez confuse, — qu'on devinait plutôt qu'on ne sentait, — était comme étouffée sous une couche épaisse de froideur voulue.
Glaciale, au lieu de répondre à Roquevert, elle ouvrit la porte qui, du petit salon où le comédien était entré, donnait dans la salle à manger, et, sous une suspension à abat -jour d'opale, à la lumière de la lampe en porcelaine, en forme de gourde et d'un bleu foncé, Roquevert aperçut la nappe mise, et trois couverts attendant, autour de plats servis d'avance.
Il y avait dans ce souper tout apprêté quelque chose de riant et de coquet, avec les fruits sur l'assiette, savoureux et frais, et le vin vieux montrant son bouchon plein de poussière et sa calotte de toiles d'araignées, cette perruque des vieilles bouteilles.
— Allons, dit joyeusement le comédien, je vois que tu ne m'en veux pas trop, Geneviève, d'avoir sacrifié à Satan, à ses pompes et à ses œuvres ! Et tu t'es souvenue, ma pauvre vieille amie, des soupers d'autrefois, où, nous mangions à belles dents, les soirs de premières.'...
Il s'était levé, oubliant son mal et prenant dans ses mains qui brûlaient les froides mains de cette femme qui, à quarante-cinq ans, avait l'air d'en avoir soixante; il l'avait attirée à lui, mettant sur le front d'un jaune d'ivoire de Geneviève un baiser où il y avait encore sous la cendre de l'âge et de l'amitié un peu de la flamme des heures d'amour. Mais elle resta encore muette et raidie, se dégagea lentement et fit d'un geste bref à Roquevert et à Henri signe de la suivre.
— Elle ne me pardonnera pas facilement cette représentation, dit alors le comédien tout bas, en se penchant à l'oreille de son fils.
Il haussa gaiement les épaules et s'assit, dépliant sa serviette en poussant un ah ! de satisfaction, en face de Geneviève, à côté d'Henri. Tout en découpant une tranche de roastbeef, il regardait sa femme. Elle avait l'air d'une de ces pleureuses de marbre qu'on voit, drapées de vêtements aux plis droits, sur les vieux tombeaux. Elle avait une transparence nacrée, une chair molle et exsangue, aux reflets bleuâtres, comme si la mort l'eût déjà frappée, et où il semblait que les doigts, en l'effleurant à peine, eussent marqué leur empreinte. L'œil aussi avait, dans sa clarté pénétrante, le même éclat métallique et dur. Il ne livrait rien de la pensée intérieure et il allait au fond du regard d'autrui, comme un stjiet d'acier se fût enfoncé en pleine chair. Le nez long, aux narines légèrement rosées, et qui, busqué, laissait se dessiner sous l'épidémie transparent les lignes blanchâtres des cartilages, descendait net et coupant, les arêtes sculptées vivement, sur une'boucheaux lèvres minces, à peine colorées, tirées aux coins, tristes et languissantes, surmontant un menton ferme et volontaire malgré les longs plis des joues qui, pourtant maigres, tombaient le long de cette figure. Des deux côtés du front osseux, d'un ton de vieil ivoire veiné de jaune, les cheveux, dont le blond passé et incolore se plaquait de longues mèches blanches, s'aplatissaient en deux larges bandeaux formant l'encadrement naturel et comme la coiffure de cette tête
pensive, implacable et désolée. Le cou nu sortait, avec des sillons tracés dans la mollesse de la peau, du grand col plat sur lequel apparaissait un cordonnet de cuir tressé s'enfonçant dans la poitrine creuse et supportant sans doute quelque médaille, un reliquaire bénit ou un scapulaire.
Elle demeurait toujours silencieuse pendant que Roquevert racontait, en mangeant et en s'animant, ses impressions de la soirée . On eût dit que madame Roquevert n'écoutait point, n'entendait pas.
— Tu ne manges rien, mère? lui demanda Henri au bout d'un moment.
Elle répondit par un signe de tête.
— Tu as tort, fit Roquevert, ce roatsbeef froid est excellent. Je le dévorerais tout entier avec un appétit de collégien ! Donne-moi ton assiette, Geneviève, et tiens-moi compagnie ! Voj^ons ! Il me semblera que nous revenons du théâtre, comme il y a quinze ans, tu t'en souviens?
— Je m'en souviens, dit froidement madame Roquevert, et le ton qu'elle donnait à ces paroles tombant de ses lèvres, lentes comme les heures d'une pendule rouillée, signifiait : « M'en souvenir est une de mes douleurs. »
Henri fronça légèrement le sourcil. Il eût voulu que sa mère fêtât du moins le triomphe du grand artiste. Le père avait été si surprenant et si beau! Roquevert, plus philosophe, et qui semblait ne point comprendre, se mettait à évoquer le passé, les fièvres, les folies de jadis. Il devenait bavard. Ce vieux vin de Château-Larose qu'avait monté tout exprès pour lui Geneviève, réchauffait doucement sa mémoire. Les histoires d'autrefois renaissaient, rajeunies. Les visages évanouis de camarades oubliés, enterrés, revivaient. Il entendait leur voix, il racontait leur façon de jouer, de sentir; les jugements se pressaient, les vieux mots usés le faisaient rire. Il les répétait gaiement, avec une pointe de fièvre. On eût dit qu'il feuilletait un vieux livre retrouvé. Et, pendant qu'il s'interrompait, ses doigts laissaut sur la nappe sa fourchette et son couteau et ses grands 3Teux comme fixés sur le bahut de chêne, les assiettes de
faïence, ou les vieux Rouen du dressoir, qu'ilne voyait pas, — regardant au delà, — Henri le contemplait avec une admiration muette, ardente et grave, tandis que Geneviève, ses paupières jaunies, baissées sur ses yeux dont il semblait qu'on entrevît les prunelles a travers la peau, pinçait ses lèvres blanches, agitées cependant de petits mouvements à peine perceptibles qui ressemblaient aux marmotteries d'une prière.
A la fin, Roquevert revint à la charge et, tendant à sa femme un morceau de bœuf d'un beau rouge :
— Voyons, voyons, dit-il, nous n'avons dîné, ni toi ni moi. Prends donc !
— Impossible, fit Geneviève, en relevant ses paupières lourdes et en regardant froidement Roquevert.
— Comment impossible ?
— Il est minuit trois quarts, répondit-elle avec sa lenteur sèche. C'est maintenant vendredi.
— Alors, c'était bien la peine de mettre trois couverts ! dit Henri qui écoutait.
— J'avais donné ordre à Suzanne d'en mettre seulement deux!...
Le jeune homme laissa échapper un geste de dépit et repoussa violemment son assiette, en faisant claquer sa langue contre son palais ; mais un coup d'œil de Roquevert le ramena bien vite au calme et au respect dû à la mère, et le repas s'acheva silencieusement, toute la verve et toute la joie du vieux comédien étant brusquement tombées.
Ce n'était pas la première fois que l'étroite et sévère piété de Geneviève enlevait à Roquevert sa gaieté. Sous le fond mélancolique de cet artiste de génie dont la vieillesse avait fait une épave, un peu de souriante humeur se cachait encore, toute furtive. Il avait été spirituel et « en train » comme on dit, autrefois. Passionné et terrible sur la scène, il se montrait plus volontiers alerte et bon enfant dans la coulisse et chez lui. Il y avait du sang gaulois chez ce grand acteur romantique. Il disait parfois en riant, et tout en jouant Dumas, Mallefille ou Hugo :
— J'étais né pour jouer Molière !
Lorsqu'il avait rencontré Geneviève, aujourd'hui si pâle, l'air si usé, et portant sur son visage fatigué quinze ans de plus que sur son extrait de naissance, elle avait vingt-deux ou vingt-trois ans, et lui un peu plus de quarante. Il l'avait épousée, las de la solitude et sentant la jeunesse lui manquer, avec une sorte de reconnaissance. Dégoûté des amours passagères, avide d'un foyer, d'un coin sacré, d'un asile sûr, de cette joie inconnue et nouvelle : la paternité, Roquevert s'était senti le cœur pris tout entier par cette- Geneviève, alors si jolie avec ses cheveux d'un blond doux et ses yeux tendres, timides et tristes. Elle était pauvre, et la situation qu'elle occupait la rendait particulièrement intéressante. Nièce d'un certain Pesquidoux, qui tenait alors le café du théâtre où Roquevert attirait la foule, elle avait perdu, à Périgueux, où elle était née, sa mère et son père l'un après l'autre, et, orpheline avec trois ou quatre milliers de francs pour toute fortune, elle était venue auprès de son oncle, son seul parent maintenant. Pesquidoux ayant depuis bien des années quitté le pays périgourdin pour chercher fortune à Paris n'avait jamais vu sa niëce, et depuis que son aine lui en avait annoncé la naissance, il s'en était inquiété fort peu. Mais pour le café qu'il venait d'acheter avec l'argent laissé par sa défunte femme, en son vivant marchande à la toilette, il avait besoin d'une dame de comptoir. Sa nièce était là, toute trouvée. 11 faisait à la fois, en sa qualité de tuteur naturel, une bonne action d'une bonne affaire. Geneviève, appelée par lui, arriva donc à Paris, frissonnante, peureuse, regrettant Périgueux, mais se disant qu'après tout, là-bas, elle était seule, et qu'à Paris l'oncle Pesquidoux la protégerait.
Elle ne connaissait de Pesquidoux que ce que lui en avait dit son père. « C'est un homme intelligent puisqu'il a fait fortune. Moi, je n'étais qu'une bête, il paraît, puisque j'aurai travaillé toute ma vie pour ne te rien laisser, ma pauvre Geneviève. » Le cafetier Pesquidoux répétait souvent, en effet, en parlant de l'aîné, demeuré à Périgueux, où il tenait
une pauvre misérable boutique de mercerie : « Il n'est pas malin. » Lui qui avait, à Paris, depuis bien des années, brassé et maquignonné tant d'affaires, connaissait à fond la malice. Il avait fait, honnêtement sans doute, un peu de tous les métiers avant d'épouser la veuve Godard, qui l'avait enrichi et dont l'argent, ramassé au Temple, gagné dans les détritus et les défroques de la halle aux haillons, lui permettait d'acheter le Café Périclés.
L'oncle Pesquidoux avait trouvé sa nièce charmante. Jo. lie fille, grande, agréable, bien élevée et bien mise. Il l'installait rapidement au comptoir, toute confuse de se voir entourée, interrogée, et se sentant un peu gauche et troublée sous bien des yeux ardents. Elle était fraîche, souriante, avec ses dix-huit ans sur la joue, et son petit accent périgourdin même plaisait. Ignorante d'ailleurs, regardant tout d'un air surpris; subitement transportée du fond de son humble boutique de province au milieu d'un café de Paris, et d'un café de comédiens, plein de propos bizarres et fous pendant le jour, puis tout retentissant de bruit et de fièvre le soir, durant les entr'actes où elle n'entendait, dans le brouhaha des conversations, parler que de scènes de drames, de meurtres ou d'amour, la jeune fille se sentait étourdie et comme perdue. Elle avait besoin de regarder sa robe, noire encore du deuil de son père, pour se bien prouver que c'était elle qui, un mois auparavant, se promenait encore doucement, ne rêvant à rien, dans les allées de Tourny, au bras de Pesquidoux l'aîné.
Et sa vie nouvelle continuait surprise, lente et enivrée à la fois, dans ce milieu capiteux, dont la porte donnait, en quelque sorte, sur le monde plein de vertiges du théâtre. Geneviève se croyait comme dans une nuée. Elle étouffait, et pourtant éprouvait des sensations étranges, inconnues et confuses dans cette atmosphère où l'odeur aigre de la bière et le parfum chaud de l'alcool montaient dans la fumée des cigares, le bruit des voix, le choc des verres posés sur le marbre des tables, le son des dominos roulés sous les doigts, les appels des clients et les cris gutturaux des garçons. Mais
que de fois, — assise là, entre les deux vases de plaqué où des cuillers attendaient, le manche en l'air, — elle revoyait des journées heureuses et enfuies des voyages à Bergerac ou des parties de campagne au Bague, des promenades le long de la Dordogne ou de la Vézère, — ou sous les châtaigniers avec leurs pelons verts tout hérissés et les oronges jaunes crevant la terre brune ! Et des après-midi d'été, le long des blés prêts à tomber et à devenir des ratoubles! Et des matinées d'automne avec les coteaux couverts de vignes pleinesdevendangeursetdevendangeuses qui chantaient!...
Les habitués du Café Périclês trouvaient la jeune fille un peu silencieuse. La demoiselle de comptoir du prédécesseur de M. Pesquidoux, une belle brune au profil hébraïque, avec du duvet à la lèvre, des yeux de velours, des lèvres rouges et un œillet dans les cheveux, — une Bordelaise ou une Espagnole, — était moins timide et savait causer. Lorsque l'oncle Pesquidoux faisait à Geneviève cette observation, «dans l'intérêt de l'établissement», comme il disait, elle devenait écarlate d'abord, puis trèspâle.
— Si tu crois, lui répétait-il souvent, que c'est en ouvrant tes grands yeux bleus et en restant bouche close que tu trouveras un mari !...
Elle ne répondait rien. Les jours passaient. On crut s'apercevoir, une fois, qu'elle montrait plus d'empressement à répondre aux assiduités d'un très-aimable homme, un acteur du théâtre, artiste médiocre mais beau garçon et dont la réputation était mauvaise. Le bellâtre la courtisait visiblement. On remarquait l'émotion qu'elle laissait paraître quand il était là. Les habitués se disaient qu'après tout si Monnerol, qui n'était plus très-jeune et qui n'avait pas grand talent, épousait la nièce de Pesquidoux, dût-il un jour acheter le café et mettre la serviette sur le bras, il ferait une bonne affaire. Puis, tout à coup une visible antipathie apparut entre Monnerol et Geneviève. Elle lui répondait à peine lorsqu'il lui parlait, et très-sèchement . Lorsqu'elle le regardait, par hasard, ses jolis yeux bleus, ordinaire-
ment doux, prenaient une étrange expression, presque féroce. Quant à Monnerol, malgré son aplomb, il avait l'air gêné, mécontent. Sur ces entrefaites, engagé en province, il quitta Paris, revint à la fin de la saison, repartit, reparut et disparut enfin sans laisser de regrets, à peine des souvenirs.
Quand on demandait au Café Périclès:
— Où est donc Monnerol, qui jouait un peu de tout, yous savez, et tout médiocrement, «Monnerol à tout faire,» comme disait Bocage?
11 se trouvait presque toujours quelqu'un pour dire :
— Monnerol? Il est en Amérique. On dit qu'il a fondé un café chantant à New-York. On prétend qu'il a fait naufrage avec YEvening Star. On assure qu'il vend des peaux de buffle à Chicago. On ne sait pas.
Ou, ce qui était plus fréquent, on ne répondait rien. Qu'était cela, Monnerol? Un oublié. Autant valait dire un mort.
Ce n'était certainement pas la disparition de Monnerol, puisqu'elle le détestait visiblement ; mais, depuis que le comédien était parti, Geneviève était fort triste et très-pâle. Ses jolies couleurs avaient disparu presque tout à coup. L'air de Paris, murmurait Pesquidoux cadet. Il trouvait, au surplus, que sa nièce était mieux ainsi. « Rien n'est laid, disaitil, comme la fraîcheur sotte d'une provinciale. » Geneviève avait déjà ce teint pâle qui devait de si bonne heure la faire paraître vieille. Comme elle s'était tout à coup fanée ! « Un déjeuner de soleil. » Ce n'était point naturel. On assurait que la jeune fille ne devait pas être très-forte du la poitrine. Sa pâleur, sa langueur, son air triste lui donnaient, il est vrai, un charme plus pénétrant. L'oncle Pesquidoux avait presque raison: Geneviève était cent fois mieux ainsi.
Elle n'allait pas souvent au théâtre, quoiqu'elle en entendit chaque soir la sonnette du haut de son comptoir. Elle avait comme une terreur secrète de ces drames qui la bouleversaient, la remuaient jusqu'aux entrailles, à lui donner des attaques de nerfs. Tout le roman, tout le rêve qu'il y
avait sur la scène l'attirait ; aussi en avait-elle peur comme d'un gouffre. Elle s'était surtout sentie émue et comme déchirée par le jeu poignant de Roquevert, ce « monsieur Roquevert» qu'elle voyait de temps à autre,— rarement, — dans la grande salle du café, et qui la saluait avec tant de politesse. Que c'était étrange pourtant! Si poli, si peu bruyant lorsqu'il venait, entre deux actes de répétition, pendant le jour, comme « monsieur Roquevert » était superbe le soir, et comme il était effrayant! Etait-ce bien le même homme? Il jouait, dans la pièce où elle le vit pour la première fois, le rôle d'un amoureux qui tue en duel un séducteur. Il était terrible, hautain, implacable comme un justicier. Son œil brûlait lorsqu'il regardait le misérable en face. Geneviève sortit du théâtre avec la fièvre et, dès lors, Jacques Roquevert resta toujours pour elle le type de l'honneur vivant et comme la statue de chair de la justice.
Elle ne lui avait jamais parlé. Elle ne se doutait guère que cet homme qui la regardait à peine, ou seulement à la dérobée, lorsqu'il entrait au Café Pcriclès, l'aimait déjà profondément. C'était l'air pensif, doux et accablé de Geneviève qui l'avait séduit tout d'abord, puis l'énergie môme qui passait quelquefois dans les yeux bleus de la jeune fille. Il se sentait attiré par cette timidité doublée de résolution, et sous cet alanguissement quasi-maladif, il devinait une volonté capable de se changer en dévouement.
C'était bien la compagne rêvée! Sans être, riche, le comédien, fort bien appointé, et tenant du chef de sa mère une assez large aisance, pouvait offrir à Geneviève une existence heureuse et libre. Mais, — elle l'avait répété bien des fois à l'oncle Pesquidoux, — elle ne voulait pas se marier.
— Et pourtant, disait l'oncle, je me rappelle bien, mais très bien, que du temps où Monnerol te débitait des sornettes, tu ne parlais pas du tout ainsi. Ma parole, tu aurais épousé Monnerol ! Un beau merle, Monnerol !
Geneviève, impassible, laissait tomber le nom de Monnerol dans un silence dédaigneux.
— Et si tu ne te maries pas, qu'est-ce que tu feras?
— - Que font celles qui ne trouvent point de maris ?
— Ainsi tu veux rester fille?
— Peut-être.
Alors Pesquidoux haussait les épaules; mais Roquevertr sachant par lui la résolution de Geneviève, était désolé et ne parlait pas. Il adorait Geneviève de loin, silencieusement, comme un amoureux de vingt ans, lui, ce comédien qui jouait avec les passions humaines et qui ne comptait déjà plus les fils d'argent de ses tempes. Et Geneviève qui frémissait doucement, fermant les yeux, lorsqu'elle entendait le son mâle et caressant de la vois de Roquevert, ne lui parlait presque jamais, ou seulement de choses indifférentes, inutiles. Et c'était pourtant ainsi qu'ils s'étaient aimés, tous deux timides, tous deux muets, tous deux profondément émus et rêvant l'un de l'autre.
Il avait fallu une catastrophe pour les rapprocher. L'oncle Pesquidoux, malgré son habileté, laissait, depuis quelque temps, aller à vau-l'eau le Café Périclès. Il ne payait plus régulièrement les traites de Cognac ou les livraisons de sucre. Un jour même, il avait laissé protester un billet fait à son marchand de liqueurs. Les uns prétendaient qu'il se ruinait avec des actrices du boulevard du Temple, les autres assuraient qu'il jouait. Ce qui était certain, c'est que l'argent de la veuve Godard filait terriblement vite. Pesquidoux, si serré jadis, devenait prodigue. Il y avait une passion sous roche, quelque femme qu'on ne connut jamais. Un jour, Pesquidoux, le teint pourpre d'habitude, se présenta à sa nièce, très-pâle, et lui demanda si elle avait toujours les quatre mille francs autrefois rapportés de Périgaeux, tout l'héritage de Vaine. Il avait toujours laissé à sa nièce la fibre disposition de cette somme, lui donnant, de temps à autre, un bracelet ou une bague; en outre, sa toilette, qui était, à vrai dire, les seuls appointements de la demoiselle de comptoir. En l'entendant parler de ces quatre mille francs, Geneviève devint plus blême que lui. Elle répondit qu'elle ne les avait plus. Elle le jura. Mais qu'en avait-elle fait? Elle mentait certaine-
ment. Pesquidoux, persuadé que c'était là un subterfuge, cria à l'ingratitude, laissa sa colère jaillir en paroles amères, durement ignobles, et parla avec une rage brutale de ces nièces qu'on ne connaît ni d'Eve ni d'Adam, et qui viennent un beau jour, du fond de leur province, manger le pain des pauvres braves gens d'oncles...
— Mais pourtant si je n'ai plus cet argent? dit Geneviève, les lèvres toutes blanches.
— Où est-il?
— Je l'ai donné.
— A qui?
— A de plus pauvres!
— Allons donc ! Est-ce qu'il y a quelqu'un de plus pauvre qu'un homme qui aura demain les huissiers à ses trousses? Le garçou de banque a laissé ce papier que tu vois pour que j'envoie payer... Et si je n'envoie pas...
Il montrait d'un geste le café tout entier, les tables, les chaises, le comptoir, les becs de gaz, les plateaux de métal, les carafes et les verres, puis la rue, pour indiquer que tout cela serait saisi, emporté, vendu sur le trottoir, à la criée.
Geneviève le regarda dans les yeux, bien en face, monta dans sa chambre, ouvrit ses tiroirs, ramassa tout ce qu'elle avait de bijoux, descendit et courut les vendre. On prit son nom chez le bijoutier pendant qu'on pesait dans des balances ces boucles d'or et ce bracelet qu'elle avait tout à l'heure encore au poignet et aux oreilles.
Au bout d'un moment, Geneviève revint au Café Périclès où il n'y avait personne. Devant la porte, un garçon se tenait debout, sifflotant un air de valse, tout en montrant, du coin de l'œil, avec un ricanement muet, à un camarade qui bâillait d'un air ennuyé, le patron, M. Pesquidoux, assis et comme écrasé devant une table de marbre dont il regardait les veines et les taches sans les voir.
Geneviève alla droit à son oncle et lui dit tout bas, en lui mettant dans la main quelque chose de lourd qu'un papier enveloppait :
— Tenez. Voilà !
— Oh! dit Pesquidoux avec un gros sourire. Ma pauvre Geneviève! Tu es une brave fille!
Puis il ajouta presque aussitôt :
— Combien?
— Sept cent deux francs!
Le visage de l'oncle, subitement éclairé, redevint sombre. Ce n'était pas assez. Il fallait deux mille trois cents francs. Avec sept cents francs, on n'évitait pas la ruine. Où les trouver, ces seize cent francs qui manquaient?
— Je n'en sais rien, dit froidement Geneviève. Ces bijoux vendus, je les tenais de vous. Maintenant je n'ai plus rien que je vous doive... rien que les vêtements que je porte. Encore les ai-je bien gagnés, et puis-je partir avec eux, mais rien qu'avec eux!
— Partir! fit Pesquidoux. Pourquoi partir?
— Parce que je mange votre pain et que ce pain devient trop dur!
— Ta! ta! ta! dit l'oncle. Est-ce qu'on va faire de l'amour-propre maintenant... en famille?
Et il conjura Geneviève de rester, au moins quelques jours. Il se faisait câlin, il implorait. On eût dit que le départ de la jeune fille l'effrayait plus que la ruine.
Geneviève ne partit pas. Roquevert la revit encore le soir, assise à sa place habituelle, toute pâle. Il y avait peu de monde dans le café. Un des garçons, qui avait de l'esprit, venait de répondre à un consommateur lui demandant du curaçao . « Monsieur, on n'en tient plus ici ! Mais au Café de l'Ambigu, il y en a d'excellent! »
Le lendemain, Geneviève était seule au Café Pcriclés. L'oncle Pesquidoux, à bout de ressources, avait quitté Paris par un train de nuit. Les sept cents francs de sa nièce allaient lui servir à chercher fortune autre part.
La malheureuse fille fut atterrée en se voyant ainsi isolée, en butte aux réclamations hautaines et aux insolences des créanciers. Ceux-là étaient nombreux. Peu au courant des affaires de l'oncle, Geneviève ignorait tout ce que devait ce
« malin » qui trouvait son aine trop naïf. La nouvelle du départ de Pesquidoux fut connue bien vite. Les garçons eux-mêmes, qui avaient vu, vers une heure du matin, Pesquidoux partir avec des malles , annonçaient dans les environs que le patron avait levé le pied. Et c'étaient aussitôt comme une germination de créanciers, une trombe de fournisseurs faisant pleuvoir brusquement comme un déluge de plaintes et de criailleries. La pauvre Geneviève était au milieu, livide, regardant cette inondation, cette invasion avec de grands yeux effarés. Elle regrettait de n'avoir plus ses pauvres bijoux pour les jeter à terre, au milieu de ces hurlements et dire, pour répondre quelque chose :
— Ramassez, prenez, partez !
On avait, au dehors, fermé les volets du café pour que la foule n'entendît pas. Geneviève se trouvait dans la pénombre de la grande salle, — le jour filtrant à travers les verrières du haut et les jointures, — comme au milieu d'une meute.
— Ce n'est pas tout ça, lui disait-on. Vous n'ignorez pas où se cache Pesquidoux. Dites-nous où il est. Il nous le faut. On ne laisse pas ainsi les gens dans la peine. Ah! vous savez, vous répondez pour lui, vous ! Pas de ces airs-là. On parle quand les gens vous interrogent. Où est-il ? où est-il? où est-il ?
— Dites-le moi, répétait Geneviève, toute droite, regardant ces gens qu'elle ne connaissait pas.
A la fin, l'un d'eux fut plus violent, haussa la voix, menaça et inj uria :
— Laissez donc ! dit-il. Elle est là pour ne rien dire, parbleu ! Vous ne voyez pas que c'est canaille et compagnie ?
Mais il avait à peine parlé que la main nerveuse d'un homme s'abattait sur sa cravate et la lui tordait autour du col. C'était Roquevert, entré par hasard, étonné des volets fermés, et qui écoutait, le cœur bondissant. Il secoua l'homme avec une vigueur telle que le malheureux avait à
peine la force de crier, d'une voix râlante : « Voyons, voyons, donc, mais vous m'étranglez! »
Le comédien, son beau visage blanc comme un linge et coupé hardiment par sa rude moustache noire, rappelait à Geneviève cette scène de drame où il regardait son adversaire dans les prunelles.
Elle se sentit sauvée.
Roquevert venait de lâcher l'homme qui, portant la main à son cou, cherchait s'il ne saignait point, et les autres se taisaient.
— Est-ce que vous allez rendre une femme innocente responsable de la conduite d'un autre? dit le comédien de sa voix qui vibrait. Patientez, on vous payera.
— Qui nous payera? fit un des plus farieux.
— Moi, tout le premier, répondit Roquevert. Oui, au besoin, moi ! Mais allez vous-en ! dit-il encore de ce ton de maître qui dominait les masses.
Ils reculèrent. On le laissa seul dans la grande salle avec Geneviève. Alors, pour la première fois, dans le flot débordant des questions et des confidences, il laissa échapper son secret; il dit tout ce qu'il nourrissait d'amour pour elle, il combattit cette résolution où elle était de ne point se marier, il lui fit entendre que, seule maintenant, plus que jamais elle avait besoin d'un appui. Il s'était tu si longtemps parce qu'il avait peur de ne pas être aimé ! Il commençait à vieillir. Elle avait peut-être un autre idéal. Un comédien, cela l'enrayait sans doute. Mais il y avait des comédiens aussi bons époux, aussi fidèles, aussi dévoués (il souriait, tout en tremblant un peu), aussi timides que d'autres hommes. Plus que d'autres, au contraire, ils avaient besoin d'une compagne affectueuse et sûre, d'un logis paisible, d'une vie calme, laborieuse! Ah! si elle savait tous les beaux projets qu'il avait ébauchés en songeant à elle ! Jamais, peut-être, il n'en aurait rien dit, mais le sort le voulait. Il ne s'acharnait contre elle que pour les rapprocher l'un de l'autre. Hier, il la croyait heureuse : il se taisait. Aujourd'hui, il la savait isolée, menacée : il accourait et il parlait.
Et il parlait si bien que Geneviève se sentait troublée et comme défaillante sous les chauds accents de cette voix grave, enveloppante et douce. Elle aussi elle l'aimait . Elle devinait en lui une telle bonté sous la supériorité éclatante que tous saluaient ! Grand artiste, elle savait bien qu'il l'était et la foule le savait aussi; mais bon, et tendre et généreux, elle seule pouvait dire peut-être, magnétiquement et par instinct, combien il était tout cela. Pourtant, au lieu d'être ravie, elle était effrayée maintenant. Cette voix qui la charmait lui donnait en même temps des frissons de terreur. Qu'allait-elle répondre à cet homme, aimant tout bas, tout bas aimé ? Lui dire qu'elle ne voulait pas être sa femme, — car elle ne le voulait pas, — c'était le frapper tout droit au cœur, le chasser aussi, peut-être. l'éloigner, pour toujours. Lui répondre qu'elle consentait?... Elle tremblait, éperdue, à cette idée seule. Et pourtant, lui dire non, c'était le perdre.
Il y eut, à cette époque, dans la vie de Geneviève, des luttes sinistres que Roquevert ne soupçonna jamais, et qui, peut-être, influèrent sur la transformation étrange de cette âme féminine. Elle se sentit si profondément et si complètement aimée, condamnée à l'isolement, à la misère, à la lutte amère, sourde et quotidienne, si elle n'épousait pas Roquevert. Puis elle se vit entrant toute droite dans le chemin tracé, si elle devenait sa femme. Et, se jurant avec une ferveur ardente de le rendre heureux et de l'aimer toujours? elle laissa tomber alors dans la main vaillante de cet homme sa petite main fiévreuse et qui tremblait.
— Je cherchais, j'attendais, j'ai trouvé, lui dit Roquevert.
Geneviève songeait que c'était une dette qu'elle payait. Elle devait et elle tint. Elle fut la compagne et l'amie, la femme idéale, portant sa part du fardeau, doublant les joies, diminuant les peines, réconfortant ce grand enfant qui était un grand homme, souriant à ses amertumes pour les dissiper, raillant ses désespoirs pour les vaincre, prête à boire le sang de ses blessures pour les cicatriser et à ef-
facer de ses lèvres la trace de ses larmes. Un enfant naquit. C'était Henri. Il apportait au logis un rayon de lumière, un chant d'oiseau, un babil d'ange. Roquevert était fou de joie. Geneviève, plus grave, contemplait parfois le petit avec des yeux tristes. Elle était toujours trèspâle, l'air fatigué, quoique si heureuse.
Roquevert lui reprochait de temps à autre de ne pas aimer Henri. Elle lui répondait :
— Tu es bête!
— Oh! tu sais bien ce que je veux dire. Tu aurais mieux aimé une fille !
Alors sa peau devenait plus blanche encore. Un jour que Roquevert lui répétait cette plaisanterie éternelle, elle eut comme une crise de nerfs terrible.
Il lui demanda pardon et ne parla plus jamais de cela.
Henri grandissait. Il avait douze ans lorsque Geneviève espéra, une fois encore, devenir mère. Elle était alors très-faible, un peu anémique, disait le docteur. Mais, à l'idée qu'elle pouvait avoir (et elle disait ces mots tout bas, comme une prière) une fille, elle souriait d'un sourire ineffable, où il y avait de l'infini.
— Voyons, disait Roquevert, sois calme. Et si c'était un garçon ?
— Non, non ; ce sera une fille !
— Pourquoi?
— Parce que.
Elle répétait souvent : « Je mourrais avec joie si c'était une fille et si j'avais le temps de l'embrasser dans son berceau! »
— C'est gentil pour Henri, ce que tu dis là ! faisait Roquevert. Tu ne l'aimes décidément pas, ton garçon ! Il est pourtant beau, beau...
— Comme toi, répondait-elle, et je vous adore tous les deux!
Les mois s'écoulaient. Lorsque l'enfantement survint, Geneviève se laissa aller, avec un pâle et profond sourire, sur l'oreiller blanc, et dit doucement, tendrement, tout bas :
— C'est elle!
Le médecin était inquiet. Il redoutait une terrible crise si l'enfant était un garçon. L'enfant naquit, c'était un fille, mais elle vint au monde étouffée, rendant le dernier soupir avant la première aspiration de la vie, et malgré les soins, les frictions de vinaigre, les coups rapides pour ramener la circulation du sang, la petite créature était morte.
On l'avait emportée dans une chambre voisine, et de sa voix douce, Geneviève l'appelait, la demandait. On la lui montrerait tout à l'heure. Pourquoi tout à l'heure ? Ce n'était donc pas une fille? Si, une fille. Jolie? Jolie. Alors où était-elle? Là, tout près. Un peu de patience. Ah! du sommeil d'abord. Elle verrait sa fille quand elle aurait dormi.
Geneviève sourit. Elle serait bien sage. Elle dormirait. Voyez. Et, en s'endormant, elle répétait : « Ma fille. »
Le soir tombait. Moins d'une heure après, Geneviève assoupie, s'éveilla. Eh! bien, voilà: elle avait dormi. Où était sa fille maintenant? Elle interrogeait, du fond de son lit, avec sa petite voix faible. Comme on ne répondait pas et qu'on était là, elle se dressa à demi, roulant autour d'elle des yeux agrandis et dont le bleu paraissait noir dans sa figure pâle, et elle dit, impérativement cette fois :
— Eh ! bien ! ma fille ?
Le silence que gardaient Roquevert, et ce médecin debout près du lit, lui fit par tout le corps courir un frisson. Cette chambre tiède, où des moiteurs traînaient, lui parut glacée comme si, sur ses épaules, lui tombait le froid suintant d'un caveau .
— Ma fille ! ma fille ! Où est ma fille ?
— Ah! je comprends, dit-elle, vous m'avez menti. Elle est morte ! Ma fille est morte ! Ah ! les misérables qui m'ont tué ma fille!
Elle se prenait la tête dans les mains, puis se frappait le front de ses poings fermés ou se tordait les doigts avec rage, follement. On put craindre longtemps un transport au cerveau, et ce fut miracle si la fièvre n'emporta pas la malheureuse. Après des jours et des nuits de crise, aussi ef-
frayauts qu'une agonie, le calme survint pourtant, ou plutôt l'abattement, une sorte de farouche hébétude. Le médecin répondait de la malade, mais non pas de sa raison. Roquevert était désespéré.
Geneviève devait pourtant revenir tout entière à la vie, lentement, et pour garder toujours une pâleur mortelle. Ses lèvres, qui souriaient si peu auparavant, semblaient maintenant comme tragiquement scellées. Elle avait au fond de ses yeux bleus une sourde douleur, la souffrance d'une plaie cachée. Cette àme, déjà mystérieuse, parut s'envelopper plus étroitement encore de silence.
Henri grandissait et elle n'avait pas pour lui ces effusions tendres de la mère glorieuse de l'épanouissement de l'être né d'elle. Elle lui parlait sévèrement parfois, sans qu'il le méritât, et si l'enfant, au lieu d'avoir l'exubérante et virile activité de son père, fût né avec la sensibilité maternelle, presque maladive, il en eût cruellement souffert. Mais, tout action, mouvement, volonté, à peine Henri avait-il le temps de réfléchir, et Geneviève d'ailleurs, comme prise de remords, corrigeait bientôt par des élans de caresses, violents jusqu'à l'exaltation, ses implacables froideurs.
A ces étrangetés de caractère, que Roquevert attribuait à la douleur éprouvée, à l'ébranlement nerveux d'une atroce déception, venait se joindre, avec les années, un sentiment tout nouveau, d'une impérieuse puissance. Toujours croyante, Geneviève était devenue étroitement dévote. Elle éprouvait, dans l'atmosphère glaciale de l'église, un apaisement profond et grave et comme un soulagement physique. Agenouillée, priant, tout son être s'élançant vers l'idéale consolation, elle se sentait plongée dans une béatitude étrange, pleine d'oubli, pareille au nirvana hindou. C'était un envahissement lent, une sorte d'infiltration qui lui faisait courir dans les veines un sang plus frais. Cette sorte de dévotion rassérénée allait devenir bientôt, sous l'influence d'un directeur austère, un sentiment plus ardent et plus dur.
Le premier confesseur de Geneviève, un bon vieux prêtre doux, souriant et un peu sourd, étant mort, son successeur
s'était trouvé être un desservant, venu à Paris après avoir passé un certain nombre d'années dans un petit village des environs d'Etampesoù, au milieu d'une population de campagnards sceptiques et de carriers dangereux, il avait voulu implanter, de par son énergie, la pratique sévère du culte. Fils de paysans, rudement taillé, sanguin et violent comme un prédicateur de la Ligue, l'abbé Roncbat s'était fait remarquer, en baut lieu, par cette sorte de guerre déclarée à ses paroissiens qu'il foudroyait littéralement du baut de sa cbaire, malgré des menaces souvent proférées au fond des débits de vin. L'abbé Roncbat, qui n'était point sans un talent vigoureux et âpre, ne s'était même pas contenté de discourir; il avait pris la plume et, du fond de son presbytère de village, nu comme une chaumière, il avait écrit tout un volume, d'un stjde audacieux, beurté, brutal, mais d'une sève sauvage et forte, sur l'incrédulité des campagnes née de la corruption des villes. Ce travail l'avait décidément mis en lumière et on l'avait appelé à Paris, pour l'avoir sous la main. L'abbé Roncbat était une réserve.
Une église nouvelle, l'église de Saint-Clément, formant paroisse, venait d'être construite sur les confins de Montmartre et de la Yillette, et le curé, M. Poparel, fort aimable homme, très-parisien, spirituel, accommodant et mondain, avait été invité à accueillir, comme un espoir de l'église, cet abbé Roncbat, encore jeune et qui faisait, à côté du curé, l'effet d'un inquisiteur espagnol mis sous les ordres d'un fin abbé du dix-huitième siècle.
L'abbé Roncbat, avec ses préjugés terribles et sa foi embrasée, militante et profonde, avait bientôt pris sur madame Roquevert une influence décisive. Elle se sentait dominée par cet homme comme par une force occulte. Il était pour elle la Vérité vivante, la volonté divine revêtue de la robe noire du prêtre. Ses impératives admonestations, elle les recevait comme des ordres. La grande voix menaçante de l'orgue ne la troublait pas plus que l'accent ferme et acéré de cet homme qui lui parlait derrière les barreaux du confessional comme du fond de l'ombre. Et, tout enflammé de
son zèle, l'abbé avait entrevu une conquête superbe, une œuvre éclatante à accomplir, lorsqu'il avait appris que cette péDitente, éperdue et troublée, qui venait s'agenouiller devant lui,, était la femme d'un comédien.
Il avait, pour celte race des histrions, maudite depuis des siècles, tout le mépris terrible que leur avait voué la vieille Eglise. L'acteur était pour lui l'être souillé et damné, l'homme ayant, comme en plein nio}' en âge, signé quelque pacte avec le diable. Il haïssait ces bâtiments orgueilleux qui étaient des théâtres et qui lui semblaient comme les temples d'un autre culte où l'on célébrait, il ne savait quels mystères hideux, quelque chose comme une messe noire. On eût proposé de porter, dans ces antres voués aux œuvres du démoula flamme purificatrice, que l'abbé Ronchat n'eût pas dit non. Tous les préjugés, toutes les rancunes, toutes les colères passées du prêtre contre le comédien se concentraient, farouches, dans cette tête volontaire et dure de paysan croyant.
Et aussi avec quelle volupté d'apôtre avait-il vu venir à lui la compagne d'un de ces maudits ! Par elle, il pouvait l'atteindre, lui. Par la femme, il pénétrait dans la famille et jusque dans la coulisse empoisonnée de ce théâtre ! S'il pouvait ramener, s'il pouvait racheter cet homme qui ne croyait pas et qui, chaque soir, barbouillant le visage qu'il tenait de Dieu, parodiait, devant la foule, les passions humaines ?...
La pauvre Geneviève était toute préparée, par la douleur, à l'expérience que l'abbé Ronchat allait tenter sur elle. Superstitieuse autant que crédule, elle n'eut pas grand'peine à croire que tous les malheurs qu'elle avait subis venaient de cette œuvre d'enfer qui était le théâtre. Et dès lors, elle n'eut qu'un but, elle ne poursuivit qu'un rêve: arracher son mari à ces planches, le ramener au foyer, le convertir et le sauver. Jadis, elle était si heureuse des succès de Roquevert! Elle les partageait, elle en était fière. Elle s'en enivrait avec des larmes joj^euses. Maintenant, chose étrange, elle les redoutait. Elle avait peur que Jacques ne ressentit ja-
mais le dégoût de ce métier de réprouvés. Lorsqu'il était envahi par ces rancœurs sinistres qui torturent tant de fois tout ce qui vit de l'existence énervante de la pensée, loin de le consoler à présent, elle lui exprimait, goutte à goutte, l'éponge de vinaigre sur les lèvres. Elle lui retournait le couteau dans la plaie. Elle barbouillait les bords de la coupe de l'amère lie cachée au fond du vase.
Et, souffrante de le voir souffrir, — femme désolée mais dévote fervente prise entre deux sentiments complexes: la pitié et le devoir, — elle se répétait à elle-même, au fond de sa chambre transformée en oratoire :
— Je lui saigne le coeur, soit; mais je sauve son âme!
Ah! si elle pouvait l'arracher, l'arracher pour toujours au théâtre !
Mais la passion était trop forte chez Roquevert. Chaque déboire ne faisait que lui donner, plus violent encore l'appétit de la revanche. Et qu'était-ce que de petits ennuis à côté des grandes joies du succès, emportant les soucis médiocres comme un ouragan enlèverait des fétus de paille?
Geneviève avait beau répéter (n'osant aborder nettement la question religieuse) que c'était effrayant une telle vie, qu'il se fatiguait, qu'il était pâle, qu'on se trouvait bien assez riche, que doué, paraît-il, d'un vrai talent de peintre, Henri se tirerait certainement d'affaire, Jacques Roquevert ne prêtait aucune attention à ses avis. Quitter le théâtre! Quelle folie ! Il en mourrait. Ne valait-il pas mieux y mourir?
L'âge seul, et les cruelles leçons que donnait parfois l'implacable public pouvaient influer sur les décisions de Roquevert. Il était fier. Il ne voulait pas traîner sur le théâtre une gloire vieillie. Lorsqu'il sentit la foule lui échapper, il se retira. Ce fut une heure terrible. Il sembla au grand comédien qu'il descendait tout vivant au cercueil, comme le conquérant lassé et maniaque. Il s'enferma dans son artistique logis de la place Dancourt, ne voulant plus voir personne, ruminant son passé, pareil à un prisonnier volontaire. Et il pâlissait, il devenait maigre, il vieillissait.
—Mieux valait cela que d'entendre, — qui sait? — un coup de sifflet jeté à ses rides.
Un coup de sifflet ! Il en serait mort de rage et de honte.
Si Roquevert se rongeait silencieusement, en tisonnant son feu ou en caressant son chien César Geneviève était heureuse et soulagée. Elle n'eût pas éprouvé une joie plus intense en arrachant son mari à une mort avilie. L'abbé Ronchat la félicitait. Elie n'éprouverait donc plus désormais ce crève-cœur de voir le nom de Roquevert, — son nom à elle, —étalé sur une affiche. Tout ce monde d'acteurs, d'auteurs, de costumiers, de musiciens, de claqueurs, de copistes, elle en était donc délivrée ! Elle respirait. Elle ' se sentait comme allégée d'un poids énorme, comme à demi pardonnée.
Par donnée 1 Y avait-il donc une heure de sa vie qui avait besoin de pardon ?
— C'est bien, c'est bien, lui répétait l'abbé Ronchat, Mais ce n'est que la première étape.
La seconde étape, c'était la conversion de Roquevert, libre-penseur, disait-on dans ce monde des théâtres qui est si étrangement religieux et pratiquant. Quelle que fût son ardeur de prosélytisme, Geneviève hésitait à poursuivre son œuvre. Elle savait que Jacques, la laissant libre de ses idées , entendait demeurer maître des siennes propres. Mais tout arrive à qui sait patienter et saisir l'occasion. Elle attendrait et elle verrait.
— En vérité ! lui disait l'abbé Ronchat, ce serait superbe !
Et le prêtre rêvait à ce puissant miracle de la grâce descendue dans l'âme du comédien Saint Genest.
Geneviève, recueillie, silencieuse, sévère, vivait ainsi trèscalme dans la maison de la place Dancourt, tandis que son fils étudiait la peinture, la grande peinture, — la peinture religieuse, se disait-elle — et dans son égoïsme naïf, elle ne se doutait guère de ce que souffrait Jacques Roquevert, le cœur gonflé par l'amertume des souvenirs. Lorsqu'un beau soir, le vieil acteur lui avait déclaré que Marchenoir jouan
un de ses rôles, et le plus beau, comme un massacre, il voulait, lui, Roquevert, montrer aux Parisiens de quelle façon on devait rendre un tel personnage, Geneviève faillit tomber à la renverse. Elle devint pâle à faire peur, et ses mains de cire tremblaient.
Mais ce fut en vain qu'elle essaya de résister à la ferme volonté de Jacques. Toutes ses objections, ses raisons, ses récriminations, ses reproches, ses larmes, ne firent pas vaciller la volonté du vieillard. C'était une folie, il était malade; le médecin s'alarmait de sa maladie de cœur; le théâtre était petit, misérable, la troupe mauvaise; c'était, après avoir plané si haut, vraiment descendre et tomber trop bas. Rien n'y fit. Dût-il en mourir, tomber foudroyé au milieu du drame par la rupture d'un anévrisme, Roquevert jouerait. Il jouerait une dernière fois. C'était dit, c'était juré.
L'abbé Ronchat devint rouge comme une braise en apprenant l'aventure. Il parla tout haut des feux de l'enfer. Il en parla même si haut, marchant à grands pas devant la sacristie, que le curé, M. Poparel, qui sortait, lui demanda avec son joli sourire :
— Eh! mais, bon Dieu, qu'y a-t-il?
Et quand Geneviève , confuse , eut avoué l'équipée future :
— Tiens, tiens, tiens, fit M. Poparel, M. Roquevert consent à reparaître une fois encore ? Ah ! mais ce sera une jolie soirée pour les amateurs !... Il y a au moins sept ans... oui, il y a bien sept ans qu'il n'a pas joué... On le constatait encore lundi dernier, dans le dernier feuilleton... Et iljoue!... Tiens, tiens, tiens!... Je regrette bien que mon état ne me permette pas d'aller l'entendre !
L'abbé Ronchat, cette fois, était non plus rouge, mais livide. La belle humeur du curé lui faisait vaguement l'effet d'un blasphème.
Geneviève, désolée de se sentir impuissante devant la résolution de son mari, avait du moins protesté pendant les répétitions, par le mutisme le plus complet. Et main-
tenant, la représentation finie, Roquevert sorti tout pâle et tout frémissant de cette bataille, elle protestait encore en ne demandant pas au comédien des nouvelles de la soirée.
Il était là, ses grands yeux noirs incendiés de fièvre, la main ardente, mangeant, comme autrefois, sous la même lampe, et évoquant le passé avec l'enfantine joie d'un convalescent qui se sent revivre; et elle le laissait parler, et on eût dit qu'elle était sourde, et, posant sur la table ses deux mains longues, qui mettaient comme un ton jaune entre la nappe et les manchettes empesées, le buste raide dans sa robe puritaine, elle demeurait, les yeux sans regards, contemplant, elle aussi, des choses invisibles.
A la fin, un peu gêné ou piqué par cette attitude, Roquevert lui dit doucement :
— Au fait, tu ne me demandes pas comment ça a marché ?. . .
— C'est vrai, dit-elle, en sortant de sa contemplation muette. Eh bien?...
— Eh bien! je suis satisfait, Geneviève!
— Le père a été admirable, s'écria Henri. J'étais trop jeune pour le bien juger la dernière fois, mais aujourd'hui... Ah! parbleu, je n'ai pas jugé, j'ai pleuré! Dieu de Dieu, que c'est beau le génie!
Geneviève s'était levée toute droite. Pas un muscle de son visage n'avait bougé.
— Où vas-tu? fit Roquevert. Tu n'es pas contente? tune m'embrasses pas?
Elle lui tendit ses mains froides.
— Va, tu peux me pardonner, dit-il, je n'en suis pas mort; le feu du ciel ne m'a pas frappé et je te jure bien que j'aurai mis du rouge pour la dernière fois. Je crois, ma parole, que je n'aurais plus la force de recommencer, quand il faudrait sauver la vie à quelqu'un. Seulement, ah ! seulement, je leur ai montré comment on s'y prenait de mon temps. Ca me suffit. Et si tu me crois damné pour cela, va prier pour moi, Geneviève. La prière d'une honnête femme fait toujours du bien.
Elle sourit doucement, connue si ces derniers mots, dits pour l'apaiser, l'eussent consolée un peu. Elle inclina son front vers Henri qui, debout, l'embrassa en disant tout bas :
— Ah! si tu l'avais vu, mère!
Puis, après avoir allumé la bougie d'un chandelier de cuivre, d'un pas lent qu'on n'eût point deviné, un pas assourdi comme un frôlement, elle alla vers le seuil du salon en disant :
— Au moins couche-toi, repose-toi, Jacques!
Et, tournant silencieusement le bouton de la porte, elle s'enfonça dans la pénombre du petit salon, s'effaça, disparut, et monta au premier étage où était sa chambre, sans qu'on entendit plus de bruit que si c'était un souflle qui passait...
Roquevert et Henri étaient demeurés seuls, un peu attristés par cette froideur de Geneviève. Henri surtout, qui adorait son père, se sentait irrité vivement. Cette affectation que mettait la mère à ne point parler d'une soirée dont il gardait, lui, les vibrations et le charme dans les oreilles et l'enthousiasme dans la poitrine, le mordait au cœur comme une criante injustice.
Roquevert devinait bien la pensée de son fils.
— Bah! que veux-tu? fit-il. Je l'ai blessée... Mais ces blessures-là, fort heureusement, se cicatrisent vite ! A ta santé, Henri! A tes succès de peintre, mon enfant 1
Il avait peut-être tout exprès parlé de l'avenir du jeune homme. Au fond, sa pensée secrète était là. Depuis longtemps le père voulait avoir avec Henri une de ces conversations décisives, à cœur ouvert, où deux êtres se livrent tout entiers l'un à l'autre. Les hésitations d'Henri l'inquiétaient. Apte à toutes choses, avec des enthousiasmes irrésistibles et des dégoûts subits et profonds, Henri pouvait bien, — s'il se laissait aller à une certaine humeur capricieuse que Roquevert remarquait en lui, — n'être après tout qu'un de ces amateurs qui encombrent toutes les carrières et obstruent le passage aux vocations vraies, souvent écrasées dans la foule. Il en avait tant vu, le vieux comédien, de ces demi-artistes, de ces demi-savants, de ces incomplets qui se croient des élus et qui semblent gâcher
volontairement des dons supérieurs, dévorant le blé en herbe, le fruit en fleur et cueillant la vendange en verjus ! Il répétait souvent, quitte à tomber dans le rabâchage, que c'était la plaie de ce temps, ces caprices regardés comme des passions profondes et ces velléités prises pour des vocations ! Aussi entendait-il combattre chez Henri tout ce qui. lui semblait attraction fausse, enthousiasme de rencontre et feu de paille, et, en particulier, cet amour du théâtre qui le frappait chez son fils et le chagrinait, mais qui lui paraissait tout au plus, à vrai dire, un goût passager et comme une juvénile fantaisie.
— Oui, tes succès de peintre! répéta le comédien; en voyant que le jeune homme, — volontairement sans doute,— ne répondait point. J'ai causé, l'autre jour, avec ton maître. Il est content de toi; il croit en toi. Tu n'es pas content?
— Philippe Marsy est indulgent. C'est moins un professeur qu'un ami. Il a pour moi l'affection d'un compagnon plus âgé, et sa bienveillance habituelle voit dans mes ébauches des qualités qui n'y sont pas. A vrai dire,, la peinture n'est guère mon lot. Ma vocation n'est pas là!
— Ah! ah! fit Roquevert. Te voilà lancé! Le dada!
— Non, dit Henri, mais la passion la plus absolue, l'ardeur la plus complète. J'ai soif de jouer la comédie, non comme toi, cher maître, mais après toi, m'inspirant de toi, m'échauffant à ta flamme et marchant sur tes traces avec fièvre, comme un conscrit qui suit son général.
— Parle plus doucement, dit . Roquevert avec tristesse Si ta mère t'entendait !
Il avait froncé ses sourcils sur ses yeux d'aigle et il secouait la tête d'un air contrarié, comme si, tout à coup, la joie de son triomphe lui parût trempée d'amertume.
C'était sa constante inquiétude, cette fascination qu'exerçait le théâtre sur Henri. .Après en avoir savouré les joies, Roquevert en connaissait assez les déceptions et les lendemains pour redouter que son fils donnât comme lui, la chair de sa chair à cette, vie fébrile. Il ressemblait à ces voyageurs qui, malgré la . volupté du retour, ne se souve-
nant que des lenteurs de la traversée, des mélancolies de la route, des périls de l'expédition, déconseillent le départ à ceux qui parlent de marcher sur leurs traces. En supposant que Henri réussit, — ce qui était douteux, — à quelle existence lamentable il se condamnait!
Roquevert cherchait des arguments, appelait toutes les raisons à son aide pour détourner de ces tentatives ce garçon de vingt ans que les applaudissements de tout à l'heure grisaient encore.
— Voyons, disait-il, il faut être raisonnable. Faire de la nuit le jour, pleurer de douleurs chimériques, essayer, en se condamnant à une névrose quotidienne, de galvaniser une foule ennuyée, est-ce une existence?
— C'a été la tienne et je n'en vois pas de plus glorieuse.
— Celle du boulanger du coin est plus heureuse cent fois!
— Soit! Mais, dis-moi, est-ce que le bonheur est la fin, le but de la vie?
A chaque objection de son père, Henri avait ainsi une réponse toute prête et concluante. Roquevert plaidait mal, il est vrai, la cause soutenue. Il y avait en lui le vague amour de cette fièvre même qui lui brûlait le sang quand il s'y abandonnait tout entier, et qui le rongeait lentement lorsqu'il s'en éloignait. Après tout ! si Henri avait, comme lui, la vocation? Si l'âpre, l'irrésistible attrait du théâtre, l'aimant des planches l'appelaient?
Et le père essayait encore de lutter, regardant son fils devenu très-pâle, et qui comprenait bien que l'entretien était grave. Le silence autour d'eux s'était fait. Depuis longtemps la place Dancourt était déserte. Une vague lueur de claire nuit d'été pénétrait dans la salle à manger que la lampe éclairait plus doucement. Les heures passaient; et Roquevert tentait de détourner de ce théâtre, dont il avait hier la nostalgie désespérée, ce grand jeune homme dont le regard buvait son regard.
— Réfléchis bien, Henri, songes-y bien. Le théâtre peut être un art, ce n'est pas une carrière. Est-ce que la prison
est un métier? Le comédien a contre lui, quoi qu'il fasse, les vieux préjugés. Vois ta mère : c'est l'Église vivante se dressant contre l'œuvre même de Satan à laquelle j'ai sacrifié ! Et, à côté de l'Église, il y a le monde, pour qui le comédien est un homme à part (ce qui est vrai, en somme), une exception, à la fois idole et ilote, frère ou cousin des saltimbanques et des baladins de foire, et qu'on invite avec des supplications à venir réciter quoi que ce soit dans une soirée, tout en méprisant consciencieusement ce même invité dans le for intérieur !
— Allons donc! répondait Henri, s'animant. C'était bon autrefois. Nous avons changé tout cela, comme dit Molière. Il n'est plus question, tu le sais bien, de gens pareils à ce Melchior Zapata, dont parle Gil-Blas, et qui, trempant des croûtes de pain dans un ruisseau, portait un pourpoint rapiécé, doublé de vieilles affiches de théâtre. Les comédiens aujourd'hui sont tous propriétaires et maires de leur commune ! Ils font des mariages matin et soir, le matin avec une écharpe et le soir devant la rampe. On leur ouvre tous les salons, non pas en les méprisant, comme tu dis et comme on le faisait peut-être jadis, mais en les sollicitant comme des ministres et en les adulant comme des coquettes. On se dispute leur présence. On les fête, on es choie. Ils ont la boutonnière fleurie de tous les ordres étrangers, et avant peu ils porteront le ruban rouge ! Mon pauvre père ! Mais ces parias sont tout simplement les rois d'une société écrasée sous l'industrialisme, l'utilitarisme, la science et les machines, ce que tu voudras, et qui incarne naïvement en eux le rêve, la poésie, l'idéal, toutes choses dont on ne peut pas plus se passer que de l'air respirable. Oui, l'éthérô et le songe, elle les voit réellement vivre dans ces comédiens et ces comédiennes qui représentent pour elle Polyeucte ou Ruy-Blas, Pauline ou Carmosine, Hamlet ou don Carlos, l'Ophélie de Shakespeare ou la Mignon de Goethe ! En vérité, mais une femme de théâtre passe, par exemple, à travers le monde absolument comme une Muse qui respirerait, ressuscitant le génie du poêle
mort, prêtant sa beauté matérielle à la vision fugitive du poëte vivant ! Et tu ne veux pas qu'on s'éprenne du théâtre quand il est le refuge de toute chimère et de toute fiction? La puissance du théâtre, c'est que c'est le rêve, je te le répète! Et le rêve, vieux comme le monde, survivra au monde comme le parfum d'une fleur coupée et jetée à la borne embaume encore la chambre où le bouquet, a passé !
— Oui-dà, fit Roquevert, qui écoutait Henri avec plus d'attention. Et n'arrive-t-il pas aussi très-souvent, — dix fois sur vingt, — qu'on regarde le théâtre comme à travers jes beaux yeux d'une actrice? C'est toujours le vieux mot : Cherchez la femme. Sois franc avec moi, Henri. Tu es amoureux d'une comédienne, et toute cette poésie que tu me débites là pourrait se réduire à cette simple petite phrase : J'aime telle femme!
— Non, sérieusement et sincèrement, non, répondit Henri de sa belle voix vibrante, qui avait le chaud accent de celle de son père. J'aime le théâtre, voilà la vérité.
— Et il n'y pas à l'horizon une passion, une amourette, un caprice, un désir?
— Une amitié tout au plus!
— Très-bien. Voilà la femme trouvée. Le chemin de l'amitié est une grande route. C'est une actrice, ton amie?
Roquevert appuyait sur le mot en souriant.
— Oui, une actrice, répéta Henri ; mais, du fond du cœur, je n'éprouve pour elle que de l'amitié.
— C'est entendu. Est-ce que je la connais?
— Non, vous ne pouvez pas la connaître. Elle n'a pas encore paru en public.
— Où l'as-tu donc rencontrée?
— Chez M. Marsy. A l'atelier.
— Un modèle? fit Roquevert.
— Pas du tout. Je ne sais dans quelle soirée où made" moiselle Hélène Gervais avait été invité pour dire des vers, Philippe Marsy, qui cherchait un type tout particulier, d'un caractère à la fois très-pur et très-doux, pour sa figure de la Charité, s'est enthousiasmé du visage de cotte jeune fille,
et il l'a si bien suppliée et s'y est si adroitement pris, que mademoiselle Gervais a: oonsenti à lui poser la tète de ce tableau. Rien n'est plus charmant que la jeune fille tenant dans ses bras, à l'atelier, le petit André silencieux, étonné et regardant son père qui travaille, tandis que madame Marsy...
Henri s'arrêta. A bien l'écouter, Roquevert eût deviné, aux. intonations différentes que mettait, involontairement sans nul doute, son fils à prononcer les noms, il eût, en scrutant et sondant , clairement lu la pensée du jeune homme. Henri parlait de cette demoiselle Gervais avec une sorte de respect attendri ; le nom de Philippe Marsy résonnait sur ses lèvres, comme le nom même de l'amitié la plus mâle et la plus dévouée. Il avait souri doucement en parlant du petit André et tout à coup le nom de madame Marsy lui venant, ce sourire était tombé brusquement, et il y avait eu, dans la façon même dont il s'interrompait, un léger trouble, rapide, inconscient, et comme l'éclair vite étouffé d'une sorte de colère.
Mais la pensée du père ne s'arrêtait ni sur Philippe ni sur madame Marsy, qu'il connaissait. Elle allait tout droit, — l'inconnu devant naturellement être le danger, — à cette Hélène Gervais dont Henri parlait pour la première fois . Les détails que pouvait donner le jeune homme sur cette femme étaient d'ailleurs fort simples. Hélène devait' avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, mais elle semblait beaucoup plus jeune. Elle était la fille d'une brave femme qui habitait du côté de Belleville, et, lors des premières études d'Hélène, la conduisait chaque jour au Conservatoire du Faubourg-Poissonnière. Mais madame Gervais ne reparaissait plus; la jeune fille venait seule maintenant. La pauvre femme était morte sans doute. Hélène, fort convenablement vêtue, ne semblait pas riche. Mélancolique d'ordinaire, mais s' efforçant volontiers de sourire comme elle eût jeté un voile sur sa pâleur, elle ne semblait ni lasse ni même attristée d'une situation qui devait être- évidemment médiocre et, difficile. Elle attirait tout de suite à elle la sympathie
et faisait naître un sentiment de respect attendri qui n'était point de la compassion, car Hélène Gervais se fût révoltée fièrement si elle eût senti que quelqu'un avait pour elle de la pitié lorsqu'elle exigeait seulement, mais sincèrement du moins et de tous, de l'estime. Bref, c'était une nature délicate et d'une intelligence haute en même temps que d'une valeur morale bien au-dessus de la moyenne, et cette jeune fille, harmonieuse de voix et de corps, charmante dans sa démarche et dans sa parole, était à coup sûr, — affirmait Henri, — destinée aux plus grands succès dramatiques.
— Eh ! bien mais, fit le père en souriant, voilà, pour un peintre qui se dispose à jeter sa palette aux orties, un petit portrait pas mal esquissé !
Roquevert écoutait, persuadé qu'il tenait là le secret des velléités de son fils. Il était presque satisfait de tout savoir; il eût voulu connaître cette Hélène Gervais ; il pourrait désormais mieux faire entendre raison à Henri. Une vocation qui a pour cause un amour de tête peut facilement s'envoler comme lui. Roquevert le savait bien. Il n'essaya pas de prouver à Henri qu'il se trompait sans doute , et que cette jeune femme, mélancolique et résignée en apparence, avait toutes les fièvres de luxe et toutes les ambitions de celles qui cherchent au théâtre la fortune, le tapage, le bruit, le piédestal de la mode. C'eût été peine perdue. Il y avait du respect dans le ton que mettait Henri à parler de cette Hélène. Mieux valait étudier, analyser et attendre.
Mais, du moins, Roquevert voulut-il une fois encore faire toucher du doigt à son fils toutes les misères de cette vie d'orage, dont le sinistre mot de cabotin, où semble se peindre un navire désemparé, livré aux flots, battu de l'écume, est comme l'image cruelle. Il évoquait ses souvenirs amers, ses écœurements, ses lugubres rancœurs; mais, par une étrange transformation, comme les maux d'autrefois laissent une sorte de souvenir ironiquement doux, les douleurs du passé se coloraient de la printanière clarté du
temps jadis. Une lumière de jeunesse baignait ces tristesses métamorphosées soudain, et en voulant montrer à Henri ce qu'il avait supporté, Roquevert se laissait involontairement aller à sourire, et son roman tragique avait comme des lueurs d'illuminations joyeuses et des éclats de rire qui semblaient partir du fond de ses vingt ans oubliés.
Il parlait, il contait, il évoquait toute sa jeunesse, et, dans la maison silencieuse, sa voix éveillait des échos étonnés.
L'aurore naissait, toute rose, donnant aux vitres des fenêtres des nacrures fines de coquillages, lorsque Roquevert songea au repos. Il oubliait sa fatigue en laissant aller son esprit, comme à la dérive, vers le passé. Et Henri, ne songeant pas lui-même que le vieillard devait être harassé, l'écoutait, comme si le grand artiste eût été un étranger et lui eût parlé de ce monde réservé, inquiétant, et attirant de cette terre inconnue et promise où il voulait lui, à son tour, poser le pied. A la fin, Roquevert s'arrêta. Il était fort pale, et Henri, qui lui prit la main, s'aperçut avec une angoisse soudaine qu'il avait la fièvre.
— Une fièvre heureuse, dit le comédien à son fils inquiet. Il n'est pas étonnant que mon pouls batte plus vite. Tout cela m'a fouetté le sang !
Henri l'examinait maintenant à la lueur pâlie de la lampe, avec une muette interrogation dans les yeux. Il se reprochait d'avoir si longtemps prolongé l'entretien! Le père était souffrant ! Il lui fallait tant de soins ! Par quel ôgoïsme cruel, lui, son fils, avait-il profité de l'exaltation passagère de l'artiste? Pourvu que demain l'accablement de Roquevert ne l'en fit pas durement repentir.
Ils se quittèrent après une dernière poignée de mains, Roquevert regagnant sa chambre, suivi de César tout à l'heure endormi et qui venait de s'éveiller, se tirant et se secouant, au bruit des pas de son maître, Henri, montant à l'étage supérieur du petit hôtel où une large pièce tapissée et meublée de bahuts en vieux chêne, couverts de bibelots, lui servait à la fois de chambre et d'atelier. Le lit s'en-
fonçait dans une alcôve assez grande et que dissimulaient deux tapisseries à verdures. Des toiles, un chevalet, un meuble à tiroirs pour les couleurs s'étalaient au milieu de la chambre. La lumière de la lampe que tenait Henri s'accrochait à l'angle d'une crédence, à l'or d'un cadre, aux aciers d'une panoplie, tandis que le jour naissant, entrant là comme par bouffées, éclairait vaguement quelque figure pâle se dessinant, confuse, sur la tapisserie des murs.
Au lieu de se mettre au lit, Henri se laissa aller sur le grand divan qui courait, le long de la pièce, en face d'une haute cheminée vide, et regardant la lueur de la lampe, pâlissant de minute en minute, il essaya de concentrer un moment ses idées éparses, comme emportées dans la confusion et la fièvre de ces dernières heures.
Que d'impressions, d'émotions, de réflexions aussi, en un temps si court ! Comme Roquevert avait été beau ! Quel art admirable que celui du comédien recevant en face les bravos, s'exposant, poitrine en avant, comme le soldat dans la mêlée ! — Puis, peu à peu, la pensée de Henri se détournait de cette magnifique soirée pour revenir à cette conversation intime et profonde avec son père. Quelques mots de Roquevert prenaient, entre tous maintenant, un sens, une valeur inattendus.
Henri songeait surtout à oette préoccupation de son père. « Il y avait une femme dans sa vie ! On se mettait au théâtre, dix fois sur vingt, par amour d'une femme! » Cette Hélène Gervais, dont il parlait tout à l'heure avec une si chaleureuse sympathie, Henri l'aimerait-il ? Quelle folie ! Il n'avait pas besoin de s'interroger longtemps pour répondre : Non. Elle avait fait sur lui, évidemment, la première fois qu'il l'avait vue, une impression singulière où il y avait de l'admiration et, encore une fois, du respect. Elle était si. artistiquement belle, et mieux que cela, jolie 1 Une tète sculpturale avec un air de bonté profonde. Jamais peutêtre Henri n'avait rencontré un aussi complet modèle de beauté calme, tendre et séduisante. 11 la trouvait adorable, certes. Mais l'aimer ! Assurément non;
Puis, une autre image de femme se présentait à lui, et cette fois Henri éprouvait, devant sa propre pensée, un sentiment bizarre de trouble, de mécontentement et de crainte. Celle-ci était blonde, d'une beauté fine et capiteuse avec des airs railleurs et provoquants qui irritaient. C'était madame Marsy, « Sabine, » comme disait parfois lui-même Henri, involontairement et tout bas. Et cette image-là chassait l'autre bien vite, comme une réalité eût chassé une vision. Et Henri, en revoyant cette figure de femme qui semblait se glisser auprès de lui, ironique et d'un charme inquiétant, paraissait attristé comme par l'obsession d'un rêve de malade. Son beau visage s'était contracté, son front se coupant tout à coup d'une ride profonde. Il se leva brusquement, fit quelques pas dans sa chambre, et, debout alla regarder, à travers la fenêtre, la place encore déserte et qu'il ne voyait pas.
Il ne voyait que cette Sabine, la femme d'un homme qu'il aimait comme un frère aîné. Le visage élégant et pâle de madame Marsy ne quittait plus sa prunelle. Machinalement, Henri alla à son chevalet, et, regardant avec brusquerie une toile retournée, il fixa sur une peinture à peine ébauchée un regard presque dur.
C'était un portrait de celle à qui il pensait, fait, loin d'elle, de souvenir, la main comme emportée par l'obsession de la pensée.
Henri haussa les épaules, saisit brusquement une large brosse qui traînait, et, la trempant dans du bitume, couvrit d'une violente couche brune l'ébauche qui disparut sous ce frottis rapide. Après quoi, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, occupant ses doigts pour distraire son cerveau, Henri éteignit la lampe, ouvrit la fenêtre et, tète nue, but à pleins poumons l'air matinal, l'air frais qui se posa sur son front, sur sa j-oue comme un grand baiser.
Cette caresse emporta un moment l'image de Sabine. La brise de mer balaye ainsi la poussière des falaises. Mais la songerie d'Henri Roquevert n'en fut que plus cruelle. Il se sentait décidément mécontent de lui. Ce matin d'été, si
calme, lui paraissait maintenant comme un de ces réveils lassés, hideux, des débauchés, auxlendemains d'orgies. Pourquoi? Il avait déjà, n'ayant point vécu pourtant, habitant là entre ses parents, la nausée de la vie. Il sentait, eût-on dit, qu'il allait mal l'employer cette existence qui s'ouvrait devant lui toute grande. Henri avait instinctivement peur de sa faiblesse, cachée sous des dehors superbes de force physique et d'énergie. Il redoutait ses hésitations, ce caractère sollicité par toutes choses qui était le sien, ce besoin fébrile qu'il se sentait de quitter, avec une sorte de hâte, ce qu'il possédait pour ce qu'il souhaitait. Il était follement, entièrement attiré aujourd'hui par le théâtre. Tout son être aspirait à une soirée comparable à celle de la veille. Mais ce même enthousiasme exalté, ne l'avait-il point ressenti déjà pour la peinture, dédaignée maintenant, et qui l'enfiévrait, il y avait peu de temps encore?
Tout homme qui s'examine et s'ausculte ainsi moralement a pour lui-même, quelle que soit sa volonté préméditée de justice, des indulgences inconscientes. Jamais sa maladie ne lui paraîtra mortelle. Henri cherchait une excuse à ce besoin de changement, à cet impossible amour des terres nouvelles qui était son vice. Il la cherchait et la trouvait bien vite.
Si la peinture n'avait plus le même attrait pour lui, c'est que Sabine en avait trop. La femme du maître l'éloignait de cet art, comme peut-être involontairement Hélène Gervais le rapprochait de l'autre. Roquevert ne se trompait peut-être pas. Il y avait là l'influence d'une femme.
Pour mieux dire, il y avait deux femmes.
A cette heure, l'influence calme, tendre et exquise d'Hélène Gervais était plus puissante sur Henri que le charme irritant et bizarre de madame Marsy. L'amitié, — car c'était bien de l'amitié qu'éprouvait le jeune homme pour la future comédienne, — était réellement plus forte que la séduction étrange contre laquelle il se défendait. Placé entre ces deux vivantes antithèses Henri éprouvait pour Hélène une profonde estime, un sentiment grave et dévoué,
et se sentait pris d'une sorte de rage nerveuse lorsqu'il songeait à Sabine.
Il était bien décidé à ne plus reparaître chez Philippe Marsy. Il s'y sentait mal à l'aise, comme tenté et enfiévré. La loyale et confiante poignée de main du mari lui faisait trouver plus coupables et plus lâches certains sourires de la femme, perfides et troublants, des regards glissants, des paroles à double entente, telles attitudes qui raillaient et provoquaient à la fois. Il sentait, de jour en jour, couler en lui comme un poison doux qui lui causait déjà une sorte de torpeur morale, une jouissance malsaine dont il avait le remords et qu'il voulait secouer brusquement, virilement. Jadis, c'était pour Philippe seul qu'il se rendait à l'atelier, pour écouter ses conseils, suivre ses leçons, travailler, admirer, se donner tout entier à la joie du peintre. Maintenant, — et depuis longtemps, il fallait bien avoir la franchise de se l'avouer, — c'était dans l'espoir de revoir Sabine, de l'entendre, de chercher à savoir la pensée secrète qui faisait briller ses petits yeux d'un bleu gris. Elle avait un parfum à elle qui embaumait étrangement. Sa main, lorsqu'elle donnait à Henri le shake-hand sans façon de la camaraderie, semblait parfois frémir électriquement dans les doigts qui la pressaient. Entre madame Marsy et Henri, une familiarité toute naturelle était née des rencontres et des causeries quotidiennes. Elle savait que Philippe, son mari, aimait profondément ce jeune homme. Henri était charmant d'ailleurs, spirituel et gai d'ordinaire, et cette mélancolie irritée ne lui venait que depuis qu'il ressentait comme le remords de certains sentiments éprouvés. Sabine avait tant de fois profité de l'absence de Marsy pour entrer dans l'atelier, à l'heure où Henri travaillait, et là, étendue à demi sur le divan, dans un de ces négligés savants qui sont la vraie parure des femmes, en robe de chambre de satin noir ou de soie japonaise, elle avait si doucement et si habilement contraint le jeune homme, — fort peu préoccupé, au début, de tant de séductions, — à admirer sa beauté, à subir l'attrait tout-puissant de sa
grâce piquante, grisante, à s'étonner de son esprit,, de ses saillies un peu folles, d'on ne savait quelle mousse montante et étourdissante où la retenue soudaine de la femme du monde n'apparaissait, à la fin, que pour aviver, par des réticences bizarres et inquiétantes, la coquetterie pimentée d'un brio de grisette en belle humeur !
Et après être sorti tant de fois comme enivré et étourdi de ces entretiens, Henri maintenant sentait bien qu'à l'espèce d'amusement d'abord éprouvé à écouter cette femme, à voir partir ces fusées d'esprit dont la poudre montait au cerveau, un état d'âme plus grave et plus dangereux avait succédé en lui. Cette Sabine, qu'il trouvait d'abord originale, d'une excentricité peut-être un peu voulue et cherchée, il en était à se demander à présent non plus si elle lui était sympathique, mais si vraiment il ne l'aimait pas. L'aimer? Et Marsy? Et le maître, l'ami, l'homme, qu'après Roquevert, Henri vénérait le plus au monde? En vérité, malgré cette affection dévouée de plus jeune frère qu'il éprouvait pour Philippe, Henri ne pouvait se faire illusion. Oui, cent fois oui, il aimait Sabine. Il l'aimait d'un amour irrité, secret, combattu, colère, mais il l'aimait. Et voilà bien pourquoi il était décidé à fuir, pourquoi il se répétait que sa place n'était pas chez Philippe Marsy, pourquoi il voulait quitter l'atelier et pourquoi aussi, indépendamment de la passion éprouvée pour le théâtre, il se répétait avec joie que cette voie nouvelle, s'il se décidait à la suivre, l'éloigaait de Sabine, l'arrachait à Sabine et le sauvait.
Ce n'était point cependant sans un déchirement qu'il renoncerait à ses pinceaux et qu'il abandonnerait, avec Sabine, Philippe Marsy, son maître. Il avait eu lafièvre chaude de l'art comme il avait maintenant celle du théâtre, et quant à Philippe, il lui tenait au cœur. Après tout, avec le temps, il oublierait Sabine, le trouble profond ressenti maintenant s'effacerait. Ne pourrait-il pas alors retrouver, sans crainte, l'amitié et presser sans: remords la main de Philippe?
En attendant, il voulait prendre congé de son maître . Sous quel prétexte? Une raison valable lui viendrait en route. Mais sur-le-champ, dès sa première sortie, il tenait à se rendre à l'atelier et à annoncer à Philippe Marsy qu'on le verrait moins souvent, qu'il étudierait désormais chez son père, que peut-être il allait faire un voyage. De bonnes excuses ne lui manqueraient point sans doute, chez Marsy même, quand Userait entré.
Autour de la petite maison de Roquevert, tout s'était réveillé pendant ces réflexions d'Henri. Ce populaire quartier était plein de bruit. Le soleil animait la place et les rues grimpantes qui montent vers Montmartre, de sa grande clarté chaude. La vie courait, débordant de là-haut, vers Paris, comme un ruisseau roulant vers un grand fleuve. Henri, après s'être plongé le front dans l'eau fraîche, descendit et demanda à la vieille Suzanne, la servante, des nouvelles du père. Monsieur dormait encore, ou du moins madame avait donné l'ordre de ne point pénétrer dans la chambre. Après une telle nuit, il devait avoir besoin de repos.
— Tu le soignes!... dit Henri à sa mère, qui entrait justement et qui écoutait.
Geneviève regarda son fils d'un air froid et, tandis que le jeune homme la baisait sur son front jaune, elle murmura sèchement :
— Ne faut-il pas réparer le mal que lui a fait cette représentation maudite?
Un petit sourire vint aux lèvres d'Henri, mais ce fut tout. Il n'entendait ni répondre ni discuter.
— Tu sors ? dit la mère en lui voyant prendre son chapeau à une patère dans l'antichambre.
— Je vais à l'atelier.
— Tu n'as pas déjeuné. Tu n'as rien pris.
— Non, je n'ai pas faim. Je déjeunerai en rentrant, avec le père.
Il salua encore d'un sourire Geneviève, qui lui fit un signe de tête imperceptible, puis, respirant avec volupté l'air du dehors qui lui rafraîchissait le sang, il se diri-
gea, par les boulevards extérieurs, vers l'atelier de son maître.
Philippe Marsy habitait, dans cette avenue de Villiers qui est comme une cité nouvelle, une terre spéciale conquise par les peintres, un hôtel élégant, s'ouvrant sur l'avenue même avec un jardin poudreux par derrière et encaissé dans les constructions hautes des hôtels voisins. De cet hôtel, achevé d'hier, le peintre avait fait un réduit coquet et luxueux où il aimait à vivre. L'atelier, tout en haut placé, s'ouvrait, par une large baie, sur l'avenue et la lumière entrait, claire, joyeuse, avec ses bouffées de vie, dans la vaste pièce, aux murs couverts d'études et de toiles, de plâtres, d'esquisses, d'oeuvres inachevées ou de tableaux anciens.
On parvenait chez le peintre par un grand escalier de chêne à la rampe large, luisante et brune, qui ressemblait, avec ses colonnettes sculptées, aux degrés d'une vieille maison flamande. Cet escalier, aux murailles cà et là égaj'ées de faïences et de gravures accrochées, menait tout droit à l'atelier de Philippe, le rez-de-chaussée et les premiers étages étant réservés aux appartements. Sabine se tenait d'ordinaire dans le salon du bas, meublé par elle avec un goût charmant, par elle changé en un nid somptueux où, comme à pleines mains, elle avait prodigué les coquetteries, les meubles de soie écrasés, les divans, les tapis et les poufs, donnant à cette pièce délicieusement ornée, qui lui appartenait, qui était son domaine et son retiro, l'apparence d'un boudoir. Des fleurs placées là, de tous côtés, dans des vases du Japon ou de Venise, des sachets invisibles, des plis tombants des rideaux de soie brochée, de tous ces mille riens choisis qui couraient sur les tables, la cheminée ou les étagères, une odeur capiteuse montait, comme d'un parterre de tubéreuses, et grisait.
Tout au contraire, l'atelier de Philippe gardait volontairement un aspect presque sévère et les seuls ornements de cette vaste salle ouverte au travail, étaient ces projets, ces ébauches ou ces tableaux d'amis qui faisaient là, sur les
murs blancs, comme une couche multicolore d'oeuvres d'art.
Henri savait que Philippe se mettait de fort bonne heure à l'œuvre. Il était donc certain de le rencontrer. L'entrevue allait être émouvante, douloureuse aussi, sans nul doute. Quelle réponse le maître allait-il faire à l'adieu presque brutal de l'élève ? Et si Sabine était là, que dire ? Que répondre si elle se mêlait à la conversation, avec ces sourires et cette voix qui pénétraient si avant dans le cœur?
— Je trouverai ! se répétait encore Henri, et il tira l'anneau du timbre-cuivre de l'hôtel.
Un domestique vint ouvrir, saluant le jeune homme de cet aimable et officiel rictus qu'ont les serviteurs pour ceux qui sont les bienvenus au logis.
Henri s'informa rapidement. M. Marsy n'était pas encore au travail. Il prenait, dans la petite pièce qui s'ouvrait au fond de son atelier, sa leçon d'armes. M. Marsy allait avoir séance dans un moment, mais M. Roquevert pouvait entrer à toute heure dans l'atelier, où il était chez lui.
Henri monta rapidement jusqu'à cet atelier. Il poussa la porte entr'ouverte derrière la tapisserie qui la masquait et vaguement jeta un coup d'œil rapide sur les toiles éparses. Au centre de l'atelier, sous un rayon de jour, et placée sur le chevalet comme l'œuvre de prédilection du peintre, la Charité, déjà fort avancée semblait sourire. Comme elle ressemblait à Hélène Gervais !
On entendait venir du fond de la pièce d'un cabinet étroit et clair, dont Marsy avait fait une salle d'armes, un bruit de fer froissé, de fleurets croisés, avec des chocs de sandales sur le parquet, des appels du pied, des éclats de voix trèsbrefs, mêlés de rires.
Henri fit quelques pas vers la petite salle et entra.
Philippe Marsy, qui se fendait sur une parade du maître d'armes, s'arrêta, salua gaiement son élève en portant son poignet ganté et le pommeau de son fleuret à la hauteur du masque qui lui couvrait le visage. Puis parlant à son professeur d'escrime :
— Un peu de repos, monsieur Merlin, dit-il.
Et, enlevant de la main gauche le gros gant d'armes jaune à crispin de cuir rouge qui couvrait sa main droite, il tendit cette main à Henri en lui disant :
— Voilà une surprise ! Et par quel hasard ? Vous vous faites bien rare, mon cher Henri!...
Ces premiers mots et le ton d'affectueux reproche qui les accompagnaient firent mieux sentir au jeune homme quelle peine il aurait, tout à l'heure, à déclarer à Philippe Marsy que cette visite était une visite d'adieu.
Il s'était trop pressé de compter sur l'invention d'un prétexte. Une bonne raison était difficile à trouver.
Philippe était vraiment si heureux de revoir son élève, et Henri se sentait si à l'aise devant cet homme simple et bon, malgré une véritable gloire naissante i Quelle idée aussi de venir lui-même prendre congé de Marsy quand il était si facile de boucler sa malle, d'aller en Italie ou en Hollande et d'envoyer ses excuses du fond de quelque auberge de là-bas? Henri était vraiment furieux contre lui-même. Toute la fausseté de la situation où il se trouvait lui apparaissait plus criante et le mécontentait davantage.
Philippe ajouta bien vite qu'ils avaient à causer, lui demanda la permission d'achever sa leçon d'armes, et se tournant vers Merlin :
— Une petite reprise, dit-il, et ce sera tout.
Le maître d'armes se remit en garde, demandant s'il s'agissait d'un assaut.
— Soit, un assaut !
— En cinq?
— En cinq, dit Philippe, fixant le nombre des points à faire, des coups à porter.
Henri s'était assis sur un escabeau de forme italienne et regardait ces deux hommes, tous deux classiquement campés sous les armes et leurs yeux se cherchant, clairs et profonds, à travers les mailles serrées de leurs masques.
Philippe Marsy se plantait hardiment devant son maître, dans son costume d'escrime, le plastron de veau jaune
bien serré à la taille et une ceinture de cuir fauve, assez étroitement sanglée, faisant apparaître un léger embonpoint qui ne lui enlevait rien de sa rapidité. Ses pieds, dans leurs sandales jaunes traversées d'une bande de cuir marron, s'appuyaient tour à tour au parquet avec une solidité absolue ou l'effleuraient avec une vivacité singulière. Sa main nerveuse maniait l'épée avec la légèreté qu'elle eût mise à manier le pinceau, et on en sentait l'élégance et l'adresse sous le gros gant disgracieux comme une énorme main gonflée qui serrait la poignée du fleuret.
Le bras allongé, sans roideur, la pointe en face de l'œil du maître d'armes et le poignet à la hauteur de la garde, il rasait la terre du pied droit, étendait avec la puissance d'un ressort d'acier sa jambe gauche, le pied à plat fortement appuyé sur le talon, et se fendait, développant son corps tout entier, droit et d'aplomb , avec une foudroyante prestesse.
Merlin, le maître d'armes, avait fort affaire avec son élève. Il serrait son jeu, et, tout en lui, le jarret et l'œil, le regard et les muscles était comme tendu vers un seul but. De temps à autre, il laissait échapper, tout en ferraillant, quelque mot rapide, devant un coup très-correct ou une riposte hardie.
— Ah! bien paré! dit-il tout à coup avec une expression oyeuse.
Le professeur venait de porter un coup droit, bientôt paré par un contre de quarte, et Philippe, relevant la pointe de son épée en ployant le bras, la baissa rapidement, la portant en ligne droite, et, l'épée, avec un double sifflement rapide, alla droit au corps du maître, Philippe se fendant et maintenant l'opposition du fer, la main haute.
— Coupé après la parade du contre ! Bien riposté ! dit Merlin.
L'assaut continuait avec son bruit de fer froissé, de talons heurtant le parquet. A un moment, devant un coup superbe, Merlin cria bravo! enchanté d'avoir été touché. Puis, s'interrompant dans la bataille pour donner un avis à Philippe :
— Sur la feinte d'une, deux, sur les armes, dit-il, le mieux est de tromper le contre de quarte par le coupé sur les armes. Vous parez quarte, contre de quarte et tierce, ou quarte double contre de quarte, — ou quarte, contre de quarte et primes. Ripostez toutes. La leçon est du vieux Cordelois, mon maître.
Henri écoutait et regardait ces deux hommes, dont l'un était pour lui le meilleur et le plus solide des amis. Il admirait Philippe Marsy dans son escrime, dans son art. L'assaut fini, le peintre ôta son masque et se laissa tomber, un peu las, sur un escabeau.
— Mais vous êtes très-fort ! dit Henri. Philippe souriait.
— Vous êtes même redoutable ! ajouta le jeune homme.
— Sur le terrain, dit Merlin, M. Marsy aurait un jeu terrible. Il a des coups droits foudroyants, des détentes irrésistibles. Je les pare difficilement, quand je les pare.
— C'est un bruit qu'il faut répéter, dit Henri gaiement; ça fait tenir droit les ennemis.
— Bah ! je n'ai pas d'ennemis, fit Marsy.
— Eh bien, et vos amis?
— Sceptique, dit Philippe. Il ne croit pas à l'amitié ! Puis, tout à coup, changeant de ton :
— D'ailleurs, les armes pour moi constituent simplement une hygiène. Je ne me suis jamais battu, je ne me battrai jamais et je me moque bien d'être une mazette ou un tireur de première force. L'important est de combattre l'embonpoint naissant et de donner du jeu aux muscles. On fait ensuite de la peinture meilleure, et tout est pour le mieux.
Henri, involontairement et par une soudaine et étrange réflexion avait, au moment même où Philippe Marsy disait : « Je ne me battrai jamais » songé à Sabine qui était là, dans l'hôtel, et que tout à l'heure il allait rencontrer sans doute.
Le sourire bizarre de la jeune femme avait tout à coup comme illuminé cette scène d'un reflet inquiétant, et Sabine
était bien certainement assez folle pour contraindre Marsy à mettre, quelque jour, pour elle une épée à la main.
Cette Sabine! Aimait-elle son mari? N'avait-elle point sa responsabilité ou sa part dans les tristesses qui venaient souvent assombrir le loyal visage de Philippe? Il était cependant bien fait pour être aimé, ce jeune maître dont tout Paris louait le talent, et Henri, en se disant que cette femme devait être fière vraiment de porter le nom d'un tel homme, le contemplait avec une sorte d'admiration dévouée.
Encore animé par l'assaut, l'œil ardent, le front en sueur, Philippe semblait rajeuni par l'activité déployée. A quarante ans, à peine eût-on dit qu'il avait dépassé la trentaine. Quelques cheveux £de moins sur le haut du crâne ; à la tempe de rares fils blancs qui ne sont point de soie, quoique les poètes disent, car c'est de ces fils-là qu'est tissée la toile du linceul. Mais, dans toute la personne, une jeunesse et une souplesse ardentes. Plutôt gras que maigre, le visage d'un ton mat, de grands yeux d'une profondeur douce, et des joues pâles entourées d'une barbe noire, trèslongue et très-touffue, qui lui donnait vaguement l'aspect d'un Oriental, Philippe, avec son profil, droit et net comme celui d'une médaille, avait en lui un charme en quelque sorte féminin.
Sa résolution absolue et sa vigueur nerveuse étaient comme enveloppées de modestie et de timidité. Mais tout en lui séduisait, la voix aux accents caressants et chauds, l'œil brillant de franchise, la main à la pression énergique et loyale, de ces mains dont l'étreinte, accompagnant un salut, vaut une parole d'honneur scellant une promesse.
Et sur ce visage d'artiste, aucun trouble, aucune crispation de mécontentement ou d'envie. Rien que l'expression calme et grave du devoir quotidien accompli comme une consigne heureuse, et, en vérité, Henri se disait qu'il y avait du soldat chez ce peintre militant, laborieux, adorant son art, éprouvant les joies les plus vives de son existence à tenir sa palette et à manier son pinceau. C'était bien
la satisfaclion de sa tâche honnêtement remplie qui donnait à Marsy cette gravité souriante. A peine dans ses prunelles noires, quelque mélancolie semblait-elle parfois apparaître, mais pour s'enfuir bien vite devant une parole de Sabine ou devant le rire de l'enfant.
Henri allait précisément demander à Philippe des nouvelles du petit André lorsque, trottinant avec de légers bonds de chevreau échappé, l'enfant apparut, se précipitant dans l'espèce de salle d'armes, tandis que la bonne, qui venait de le conduire par la main, restait debout sur le seuil touchant à l'atelier.
— Bonjour, papa ! dit de sa voix d'argent le petit qui bondit vers Philippe, se blottissant dans ses jambes avec des tendresses câlines qui quêtaient des caresses.
Le père mit deux gros baisers sur les joues fraîches qu'on lui tendait et qu'il sembla pétrir entre ses doigts avec la volupté d'un gourmet touchant un fruit. Puis l'enfant courut au professeur d'armes, le saluant par son nom, fronçant ses lèvres roses en dressant vers lui sa tète blonde. Enfin, il vint à Henri et lui dit gentiment :
~ Ah! c'est toi? Pourquoi tu ne viens plus chez nous, monsieur Henri?
Et, là, debout, les yeux sur les yeux du jeune homme qui l'avait pris par ses petites mains, l'enfant demeurait hardiment planté, et toute sa personne de gamin de quatre ans exigeait une réponse.
Henri souriait, assez troublé, sentant bien que l'eûfant même de Sabine lui offrait l'occasion de prendre congé, de faire ses adieux, et pourtant n'osant point, devinant qu'il allait balbutier, comme si madame Marsy elle-même eût été là et lui eût dit, en accompagnant ces mots de son regard aigu :
— Vous ne nous aimez donc plus, monsieur Roquevert?
Le petit André, dans sa robe de piqué blanc, un large col de guipure lui tombant sur les épaules, le nœud de sa cravate rouge avivant la coquetterie de sa toilette, ne res-
semblait cependant pas à Sabine. Henri retrouvait en lui les traits de Philippe. Les cheveux blonds, coupés droits sur le front, faisaient au-dessus des beaux sourcils réguliers | d'André une ligne nette, tandis que par derrière ils frisaient en boucles fines où la lumière mettait des rayons d'or. Ce petit corps, bien pris dans son clair costume, avec ses chaussettes blanches et ses petits souliers jaunes dont la boucle d'acier étincelait, ses jambes nerveuses et élégantes, cette petite physionomie d'enfant, ce visage rose troué par deux grands yeux noirs et profonds sur lesquels de longs cils s'abaissaient, et ces lèvres qui souriaient dans une bouche fraîche, aux petites dents blanches, sur un menton déjà dessiné et volontaire, c'était Philippe luimême.
« Il est moulé ; on dirait ta réduction, » répétait souvent le sculpteur François Charrière, l'ami intime de Marsy.
Ne détachant pas son regard des yeux d'Henri :
— Pourquoi tu ne viens plus, dis? répétait l'enfant. Henri était décidément embarrassé. Il n'avait à donner
aucune raison acceptable, et le petit André le mettait, dès le premier mot, mal à l'aise.
— Oui, gronde-le, dit Marsy. On ne néglige pas son ami comme il le fait ! Et je parie que vous n'avez pas travaillé chez vous, Henri ?
— Si, j'ai travaillé... beaucoup travaillé... Mais j'ai effacé, répondit Henri qui devint involontairement un peu rouge en se rappelant cette image de Sabine, tout à l'heure ensevelie sous une couche de bitume.
— C'est bon d'effacer, fit Marsy. Cela prouve qu'on cherche et qu'on ne s'adonise pas dans son œuvre. Et qu'est-ce que c'était, cette... chose effacée?
— Une esquisse... Une tête d'étude... Rien!
Le petit André, las de contempler Henri, s'était retourné vers le maître d'armes, et, se servant comme d'une canne, du fleuret que venait de déposer Philippe :
— Pourquoi tu ôtes ta veste qui a un coeur rouge? demanda-t-il à Merlin.
— Ah ! ah ! tu veux prendre aussi ta leçon, toi ?
— Oui, dit l'enfant.
Henri et Philippe causaient, tandis que Merlin s'amusait à faire mettre André en garde, et l'enfant, de ses petites mains, prenant son fleuret, se posait devant le maître avec des attitudes comiques, roidissant ses jambes roses dont les chaussettes blanches tombaient un peu maintenant, et levant en l'air sa menotte potelée dont les petits doigts remuaient, se fermaient et s'ouvraient avec une vivacité nerveuse.
— Madame a bien recommandé que monsieur André ne se salisse pas, dit la bonne. Madame veut sortir avec monsieur André après le déjeuner.
— Est-ce que madame est habillée? demanda Philippe.
— Non, monsieur, Elise coiffe madame.
— C'est bien. Laissez-moi le petit. Je le garde dans l'atelier.
— Il ne gênera pas monsieur si monsieur travaille ? Philippe haussa les épaules.
— Me gêner ! dit-il a Henri dont la pensée allait à Sabine. Mais c'est l'inspiration vivante. Il trotte et je peins. Patata, patata ! Il me semble que son petit pas bat la charge. Et en avant, les pinceaux ! Quand il a commencé à venir dans mon atelier, je me suis dit : « C'est fini, je ne travaillerai plus quand il sera là 1 » Et, ma parole, il y a des jours où je ne peux plus travailler quand il n'y est pas. — Ah! mon petit bonheur, va ! dit Philippe en embrassant André qui avait, comme il disait, fini sa leçon d'armes.
Merlin sortit en saluant. Philippe, maintenant reposé, ôtait sa veste et passait sa vareuse de travail, et l'enfant, avec ses éternels pourquoi? lui disait, allongeant ses doigts vers la boutonnière vide de la flanelle :
— Pourquoi tu n'as pas mis ta décoration, papa? Prête-la moi, si tu ne la mets pas !
— Allons dans l'atelier, dit Philippe. Vons allez me dire ce que vous pensez de ma Charité.
— Je l'ai aperçue, fît Henri. Elle est admirablement venue. C'est un chef-d'œuvre.
Debout devant son tableau, les deux mains appuyées sur la tète blonde d'André qui, collé contre son père, agrandissait les yeux en regardant aussi, Philippe étudiait lui-même son travail, avec l'inquiétude de l'artiste en pleine fièvre. Une heure vient où la perception même de l'œuvre échappe à l'ouvrier. L'œil se trouble, la main vacille, la conscience hésite. Philippe en était là.
— Ma parole, dit-il, je ne sais pas si c'est bon ou si c'est mauvais ; je suis effrayé, je n'y vois plus. J'ai peur d'avoir fait du papier peint!
Et il contemplait, avec des angoisses sévères, sa Charité, assise et pressant contre sa poitrine deux enfauts, dont l'un était le portrait du petit André et dont l'autre, à peine ébauché, allait être une petite fille. Il y avait à la fois une poésie et une vie singulières dans le beau visage honnête et tendre de la Charité. Une savante pureté de lignes s'unissait là à des symphonies de couleur d'un inexprimable charme. On eût dit l'œuvre de quelque maître italien, une madone florentine avec un accent moderne tout spécial et une poésie personnelle. C'était la nature vue à travers lame d'un poète et d'un peintre. Ce double caractère d'une idéalité vivante qui donnait tant de prix à la figure de la Charité se retrouvait sur le visage admirablement modelé de l'enfant.
— Ça, c'est mon portrait, dit André ! Ça, c'est mademoiselle Gervais. Ça, ça sera une petite fille et cette petite fillelà, ça sera ma petite femme !
Et, tour à tour, il désignait les figures achevées et la figure ébauchée.
— Eh bien?... demanda Philippe au bout d'un moment.
Henri était resté muet, dans ce silence respectueux, qu'imposent certaines œuvres d'art pur. La question de son maître le tira de cette contemplation et il laissa éclater alors son admiration tout entière, Et son éloge fiévreux
trouvait si bien le mot juste, allait si droit à ce qu'avait rêvé Marsy, que le peintre de la Charité, se sentant compris, rassuré, apercevait à son tour tout ce que voyait Henri, tout ce que lui, le créateur, avait voulu mettre dans son tableau !
Et pendant que Philippe rayonnait, dans sa certitude retrouvée, Henri maintenant cherchait le moyen d'expliquer pourquoi il venait à l'atelier pour Ja dernière fois. Etaitce l'heure de s'éloigner d'un maître qui achevait de tels chefsd'œuvre? Marsy n'allait-il pas voir une critique amère dans la désertion du plus cher de ses élèves? Que dire ? Et quelle raison trouver ? — Le sentiment d'une médiocrité que la vue de la Charité rendait plus visible. Le besoin de se consoler d'un tel écrasement. Mauvais motifs sans nul doute. Mais Henri en trouverait-il jamais de meilleurs? Et l'important n'était pas d'être habile, mais de fuir, de fuir Marsy pour fuir Sabine, car en vérité, depuis qu'il avait remis les pieds dans l'hôtel de l'avenue de Villiers, il se sentait troublé, éperdu, et Sabine, qui n'était pas présente, mais dont il lui semblait entendre la voix, respirer le parfum, revoir le sourire, Sabine reprenait son empire et lui apparaissait en peignoir, les cheveux blonds dénoués, essayant devant son miroir un de ses irrésistibles sourires qui rendaient fou.
Aussi bien, pour Henri, il n'y avait plus qu'une nécessité : disparaître. Marsy le prendrait pour un ingrat, peu importe. Il serait honnête homme. Et décidément il allait parler, lorsque de légers coups discrets, frappés à la porte, l'arrêtèrent. Il frissonna. Si c'était Sabine? Le petit André se dégagea des mains de son père.
— C'est mademoiselle Gervais ! c'est mademoiselle vais! dit-il.
Et, se précipitant, il traversa en courant l'atelier.
— Vous l'attendiez? demanda Henri.
— Oui, justement.
En se dressant sur ses petits pieds. les dr, sa
main tournant le bouton qu'il poi ment à
atteindre, le petit André, soulevant la tapisserie, avait ouvert la porte d'entrée, et une jeune femme, vêtue de noir, se montrant dans l'encadrement du dehors, s'était aussitôt penchée, relevant son voile pour mieux embrasser ce petit homme qui la saluait sur le seuil, d'un gai : Bonjour, mademoiselle Gervais!
Henri se leva et Philippe, allant vers la jeune femme, lui tendit la main avec un air d'affectueux respect. Elle salua d'un beau sourire un peu triste, et, posant sur le canapé un volume qu'elle tenait à la main, elle dit, en déboutonnant ses gants bruns aux bouts des doigts recousus :
— Il m'a fallu faire un grand effort pour me lever si matin; j'avais passé une partie delà nuit à étudier. Mais je vous avais promis cette matinée et je n'aurai guèrele temps de revenir ces jours prochains. Me voici donc.
— Tu sais, dit fièrement le petit André, nous allons poser, moi et toi, tout à l'heure ! Papa l'a dit.
Henri avait ouvert le livre de mademoiselle Gervais qui traînait sur le canapé. C'était un volume de Racine. Des annotations au crayon, des coups d'ongle devant certains vers, des hémistiches soulignés, témoignaient d'une étude plus profonde de certaines scènes et marquaient les passages difficiles, les obstacles à vaincre ou les effets à espérer.
— Alors, demanda Henri, c'est décidément dans Iphigénie que vous concourez?
— Décidément.
— Et le concours de tragédie a lieu ?
— Le 24. Dans huit jours. Voilà bien pourquoi je n'ai pas à moi une minute. Toutes mes pensées se portent, avec une véritable angoisse, vers ce concours où je vais tout simplement jouer ma vie!
— Votre vie! votre vie! fit Marsy. En supposant même que le prix du concours vous échappe, — ce qui n'est pas probable...
— Qui sait? dit mademoiselle Gervais en hochant la tête.
— En supposant que les juges du Conservatoire vous ajournent à un an, — couronnement retardé tout simplement, — vous en seriez quitte pour travailler encore et pour mieux triompher l'an prochain!
— C'est facile à dire, monsieur Marsy, et ce n'est pas le courage qui me manquerait. Mais une année est longue pour qui n'a pas de ressources, et il faut, de toute nécessité, que je me suffise à moi-même désormais!
Il était impossible de trouver dans les paroles et dans l'accent de la jeune femme autre chose que l'expression d'une résolution assez triste, mais profonde et brave. Cette confession rapide ne pouvait laisser aucun doute sur la dignité absolue d'Hélène. Elle ne demandait certainement ni aide ni pitié, et elle livrait le secret d'une situation difficile avec cette franchise complète parce qu'elle savait bien que Philippe Marsy ne verrait là que ce qu'il y avait : une espèce de causerie sans affectation et de confidence pleine de camaraderie d'artiste à artiste.
Philippe, en effet, ne répondit que quelques mots à mademoiselle Gervais, lui montrant en souriant la perspective de ses succès prochains et son affranchissement futur. Mais instinctivement Henri s'était senti pris d'une certaine angoisse en écoutant Hélène. Il devinait là tout un drame caché, la pire des misères, celle qui se dissimule sous des dehors présentables, et chose plus terrible, la misère âpre et menacée, pleine de tentations et d'insultantes galanteries de la femme jeune. Tout le charme irrésistiblement honnête d'Hélène Gervais lui semblait doublé par cette expression de souffrance qui traversait parfois ce doux visage et qu'un sourire courageux chassait bientôt victorieusement.
— Pauvre fille ! songeait Henri.
Et il s'imaginait les journées d'attente, les heures de fièvre, les insomnies et l'angoisse qui la séparaient du jour effrayant du concours. Certainement la jeune fille en était à son dernier espoir. Le ton lassé de ses paroles le disait plus éloquemment que les mots eux-mêmes. Et si pourtant elle n'obtenait pas ce prix qui lui donnait le droit de dé-
buter et, par conséquent, de vivre? Henri se figurait alors que ce n'était pas elle qui allait concourir dans huit jours, que c'était lui et il éprouvait, anxieux, la gorge sèche, toutes les affres de ces durs moments : l'examen et la sentence.
Hélène, priée par Philippe, s'était assise dans un fauteuil placé sur une sorte d'estrade, sa belle tête brune et pâle se détachant sur un fond de rideau pourpre accroché tout exprès, et la pleine lumière du dehors entrant par la grande baie qui s'ouvrait sur l'Avenue venait baigner de rayons clairs, vigoureux et chauds, toute cette physionomie calme, pensive, douce. Le petit André avait tout naturellement couru vers Hélène, comme vers un maternel appui, tendant sa jolie tète souriante au baiser de la jeune fille, et, après avoir effleuré de ses lèvres ce front d'enfant, elle le contemplait, mélancoliquement émue, avec une telle expression de bonté, de dévouement de femme et d'affection de mère, le couvrant du regard, baignant ses yeux dans la limpidité de ces prunelles d'enfant,' elle le serrait contre sa poitrine avec une vivacité si tendre, que le peintre ne pouvait incarner dans un plus séduisant modèle celte divine vertu de l'humaine pitié : la charité.
— Regardez-moi ça, Henri, disait Philippe debout, le pouce dans sa palette et tout en donnant rapidement de sa couleur à peine délayée, les premiers coups de pinceau, comme si la vision rêvée dût s'enfuir, — regardez -moi ce mouvement et cette expression. Il n'y a pas un modèle de profession qui me donnerait cela ! Il y a l'âme, l'accent, la vie, tout ce que nous cherchons à la fois. Ah ! vraiment, vous ne savez pas, mademoiselle Gervais, quel profond et cher service vous m'aurez rendu. Je n'espère point faire un chef-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre ont été rares dans tous les temps et ils se raréfient encore aujourd'hui. Mais si je fais une œuvre digne d'un artiste, c'est à vous que je le devrai.
Hélène souriait ; une légère rougeur montait à sa peau mate.
— Savez - vous à qui vous ressemblez , dit - elle en souriant ? A Paganini faisant des compliments à son violon !
— Oli ! oh ! dit Henri, mais voilà de l'esprit, mademoiselle !
— Ça vous étonnne ? dit-elle encore avec une petite coquetterie malicieuse, mais toujours triste.
— Oui, je l'avoue.
— Et pourquoi ?
— Parce que vous avez tant de bonté que vous pourriez vous dispenser...
— Si vous continuez, fit-elle, vous allez me dire ou un compliment ou une impertinence . Je me fâcherai dans les deux cas et la Charité perdra son caractère. Eh bien ! oui, c'est convenu, je pose très-bien. Mais cet amour de petit André n'a-t-il pas, lui aussi, collaboré au chef-d'œuvre de son père ?
Et doucement, elle pressait contre elle l'enfant qui, trèssérieux, ne parlait pas, ne bougeait pas et regardait son père le peindre.
— Vous pouvez parler, disait Philippe en clignant les paupières pour regarder Hélène.
Il s'éloignait de temps à autre de sa toile, jugeait de l'effet, des valeurs, de l'enveloppement du groupe par la lumière, et, revenant à son tableau, il y jetait de larges touches avec une certaine hâte fébrile et comme un homme qui saisit violemment l'heure de bon entraînement et d'inspiration.
Henri suivait, comme attiré, chaque mouvement du maître. Le peintre en lui admirait ce prodigieux don de vie qui semblait animer le pinceau de Philippe. Un être, une femme naissait, palpitait à chaque minute davantage. Ce visage exquis d'Hélène semblait double et également vivant et charmant. Le sentiment d'admiration qu'il avait pour Philippe et cette sympathie qu'il sentait grandir pour Hélène s'unissaient en lui pour le retenir là, troublé, les yeux mouillés de larmes, nerveux, mécontent, et cependant ivre d'une félicité bizarre. Lorsqu'il se redisait qu'il était
venu pour en finir, pour s'éloigner, pour fuir, il éprouvait contre lui-même une rage sourde. Pourquoi n'avait-il point parlé déjà, et avant que Philippe se fût mis à l'œuvre? •Quelle hésitation le retenait? Ce mensonge, qu'il allaitcommettre était donc bien vil ? Mais n'était-ce pas aussi le seul moyen d'échapper à la torture que lui faisaient éprouver la vue, le sourire, les railleries de Sabine ? Et si Philippe par hasard, devinait la cause du départ de son élève, de son ami ? Toutes ces questions se heurtaient au fond du cerveau d'Henri ; mais ces hésitations colères étaient rapidement étouffées par le double et tout-puissant charme subi. l\ regardait Philippe, il contemplait Hélène, et le sentiment pénétrant de l'art et de l'admiration plastique de la beauté vraie s'emparaient de lui tout entier. Et il se demandait alors si Jacques Roquevert n'avait pas raison et si cet amour forcené du théâtre n'était pas plus faible en lui que l'amour de la peinture ! « Ah ! esprit hésitant ! cœur ardent mais fou, pressé et pétri par les doigts de toutes les ambitions ! Quel être incomplet suis-je donc? » se disait Henri.
Philippe Marsy éprouvait, lui, la joie intense de celui qui •crée. La couleur lui semblait plus facile à mêler sur sa palette; l'œuvre était, ce matin-là, délicieuse et légère. C'était l'enchantement de l'artiste qui voit réellement naître son rêve et tel qu'il l'a rêvé. Il ne songeait pas à admirer la pureté des lignes de ce visage qu'il transportait sur la toile ; les beaux yeux profonds et doux d'Hélène n'étaient pour lui que des puits de lumière dont il cherchait à rendre l'expression apaisée. Ce n'était pas une femme qui était là, c'était sa Charité même, cette figure idéale entrevue, cherchée et fixée enfin. Son fils même, son enfant, le cher et beau petit André, c'était un bambino pressé par les bras de la Pitié vivante, l'incarnation de son propre songe. Il oubliait ce qu'il voyait pour ce qu'il voulait, la réalité pour la vision, et cependant, soigneux, attaché à la vérité palpitante, il serrait de près la construction du visage, l'attache de ces bras d'enfant, la chaude pâleur de cette peau de femme.
— Encore un moment, disait-il de temps à autre avec le ton de la prière. Je vous fatigue, mais cela vient si bien. On a de ces jours où tout vous réussit !
— Oh! je resterai tant qu'il vous plaira! répondait Hélène.
— Vous posez admirablement.
— Eh bien ! mais, dit la jeune fille avec un rire sans gaieté, froid et amer, si j'échoue au Conservatoire, voilà un état tout trouvé : modèle !
Et elle resta un moment la bouche relevée par un sourire inquiet et souffrant.
Ces simples mots avaient ramené d'un seul coup Henr Roquevert à sa préoccupation, à son rêve à lui : le théâtre !
— Elle en souffre d'avance, elle en souffrira plus encore sans doute, se disait-il; mais je parierais bien qu'elle n'y renoncerait pas contre sa vie !...
Il ajoutait tout bas, tourmenté par ce même démon :
— Est-ce qu'on renonce à cela quand on l'a dans le sang ? Puis il lui passa un grand frisson par tout le corps, et
l'image de Sabine vint brusquement se dresser devant lui. Derrière la tapisserie de la porte d'entrée, deux coups rapides avaient été frappés.
— Cest elle ! se dit Henri.
Il se retourna, très-pâle, pour la voir, et bien résolu à la braver.
La tapisserie s'était soulevée et un homme de l'âge de Marsy, mais plus lourd et plus robuste d'aspect, entrait dans l'atelier, ôtaut, en apercevant mademoiselle Gervais, son chapeau de feutre noir à larges bords et tendant ses deux mains, grasses, fines et puissantes à la fois, à Philippe et à Henri.
— Bonjour,': maître André ! dit-il ensuite en se courbant devant l'enfant, les deux mains sur les genoux, et tendant vers le petit une grosse joue ornée d'une barbe rousse qui mendiaient, l'une et l'autre, un baiser.
— Je pose, répondit gravement l'enfant. Je ne peux pas te répondre, monsieur Charrière.
— Va l'embrasser ! fit Marsy en posant sur un escabeau sa palette dans le trou de laquelle il glissait le paquet de ses pinceaux. Nous reprendrons tout à l'heure un moment, si vous le voulez bien, mademoiselle Gervais.
Et, cherchant avec une certaine anxiété les regards de Charrière qui se tenaient rivés sur la toile fraîche :
— Eh bien? demanda- t-il, d'un ton qu'il voulait rendre assuré.
— Fameux! répondit Charrière. Ça y est, et bien ! C'est un rude morceau, Filippo mio! Il n'jr a que toi pour avoir cette pùte-là. 11 n'y a pas à dire, ce n'est pas de la baudruche, ou de la cire, ou du savon : c'est de la chair ! Ah ! bien, si tu veux voir quelqu'un qui est content, regarde-moi !
— C'est joli, n'est-ce pas? disait l'enfant, que Charrière avait embrassé et qui se tenait debout entre les jambes du gros homme.
— Joli comme toi, garnement 1 Et beau comme la vérité ! répondit Charrière avec l'accent profond, grave, content ému, de l'admiration et de la conviction.
Et il tendait sa main robuste à la main de Philippe Marsy qui, nerveusement, tremblait un peu.
Philippe Marsy et François Charrière, depuis qu'ils avaient l'âge d'homme, ne s'étaient jamais quittés.
Il y avait des années qu'ils vivaient d'une vie intellectuelle commune, depuis la camaraderie de l'atelier et de l'Ecole jusqu'à l'existence de luttes côte à côte après le retour de Rome, lorsque la subvention de l'Etat manquant à l'artiste, Thospitalité de la villa Médicis étant finie, il revient à Paris, isolé parfois comme un étranger, et demande le succès à l'élite et le pain à la foule. Philippe Marsy et François Charrière avaient toujours passé pour des amis intimes. Marsy était le peintre de Charrière comme François était son sculpteur, c'est-à-dire qu'ils avaient ohtenu, la même année, le prix de Rome, et qu'ils avaient enlevé la même couronne après avoir, en loges, partagé les mêmes angoisses.
Leur amitié datait de l'atelier même, du vieil atelier Drolling, au numéro 11 de la rue de Sèvres, où Philippe était entré nouveau, très-timide et très-pauvre, alors que Charrière, qui étudiait aussi le dessin, occupait déjà, depuis des mois, une place d'ancien, respectée des camarades. Longtemps Philippe était resté nouveau, condamné à faire le feu, à verser entre les mains du massier de ses économies, pour régaler les autres, menacé du supplice de l'échelle ou du. tabouret, s'il priait qu'on le laissât à son travail. Puis, un jour, comme un loustic paresseux raillait ce laborieux nouveau dont les des-
sins étaient déjà superbes, Charrière s'approcha vivement, disant au plaisantin : — « Fais le malin tant que tu voudras avec ton appuie-mains, tout nouveau qu'il est, regarde son coup de crayon, il te dame le pion et pas sera à la peinture avant toi. C'est drôle comme tout de blaguer, soit, mais travailler vaut mieux! » Et tandis qu'on riait du loustic, Charrière montrait à l'Atelier, frappé du talent du nouveau, l'étude qu'achevait Marsy. C'était superbe. Evidemment, à Pâques, ce débutant quitterait le crayon, et (grand honneur, étape décisive), passerait à la peinture. Dès ce jour-là, Philippe ne fut plus nouveau, et Charrière et lui furent amis.
De tempéraments profondément dissemblables, ils étaient faits pour se haïr intimement ou pour s'aimer profondément. S'étant compris, ils s'étaient aimés. Marsy était une nature timide et recueillie, douce, rêveuse, amie de l'ombre et de la paix ; Charrière avait, au contraire, des élans, une fougue, des révoltes étranges. Chacun caressait son rêve. Avec la gloire, Charrière désirait l'amour, l'amour représenté par l'idéal même de la beauté, par le rayonnement de la forme, par l'incarnation de toutes ses visions de pureté plastique. C'était son idéal. Jeune homme, il en avait déjà subi le charme puissant. Aux Beaux-Arts, pendant les classes du i soir, lorsque dans l'amphithéâtre de l'Ecole, sur ces gradins où tant de futurs maîtres, encore écoliers, s'étaient assis, François avait, devant les yeux, éclairée et rendue vivante par la lumière du réflecteur qui tombait sur ses lignes de marbre, la Vénus de Médicis, rougissante sous cette lumière rosée, comme de la chair d'une grâce éternelle, il se sentait pris d'un frisson d'admiration voluptueuse; sa main, sous l'abat-jour de la lampe qui éclairait sa feuille de dessin, courait chaude et enfiévrée; ses lèvres sèches murmuraient des paroles inentendues devant cette explosion du Beau absolu, cette Phryné idéale qui étalait dans sa splendeur comme l'incarnation même de l'absolue beauté. Et ce n'était pas seulement le frisson de l'artiste éperdu devant son lève, c'était comme le désespoir ardent de don Juan poursuivant la beauté suprême et la rencontrant ainsi se-
vère et froide, une volupté de marbre comme est de pierre la statue du Châtiment.
Philippe Marsy essayait parfois, dès ces heures de jeunesse, de réagir contre les enthousiasmes païens de ce Charrière, qui mêlait de la sorte les espoirs de la vie aux rêves de son art. Le peintre, différent en cela du sculpteur, voulait faire de son existence deux parts distinctes, l'une toute à son labeur quotidien, l'autre à l'intimité de sa joie. Il ne demandait pas d'orages à la vie, seulement une brise tiède, parfumée et caressante. Elevé par sa mère, couvé comme au coin du feu, son idéal c'était le foyer, le paisible et cher foyer, la femme souriante, l'enfant dans le berceau ou courant sur le tapis. Avec cela un peu de gloire, le contentement de soimême, la conscience de sa probité artistique : c'était bien assez.
François Charrière ne le trouvait pas assez ambitieux, ce qui faisait sourire Philippe, répondant alors :
— Qui sait? Je le suis peut-être trop.
A. Rome, l'un et l'autre avaient beaucoup travaillé : Philippe, doucement, lentement, songeant beaucoup avant de produire, passant de longues heures à contempler un coir de la Villa, une masse d'arbres, quelque bouquet d'oliviers sombres se détachant en noir sur un ciel clair, une fontaim qui coulait, toute chantante, et rêvant en regardant les grands horizons de Rome ; Charrière, agité, ardent, pour suivant sa chimère vivante, la beauté palpable, dépensant sa vie, laissant les jours fuir, puis, au dernier moment, prii d'un âpre désir de produire, improvisant quelque œuvre fou gueuse, pétrissantla glaise comme les Transtévérincs pétrissaient son cœur, et envoyant à Paris quelque œuvre étrange profonde, pleine de pensée et de douleur, quelque statut songeuse ctamère, quelque groupe tordu par la passion.
— Les femmes font crier ma chair, disait-il; eh bien! j< ferai crier le marbre !
Il n'écoutait pas volontiers Philippe Marsy, lorsque soi ami lui parlait de modérer cette verve, ce génie ardent e rongeant.
— Modérer ! modérer ! Ça, t'est facile à dire ! Tu es pondéré, maître de toi, fait pour le bonheur et la paix. A chacun son lot. Tu épouseras une charmante petite femme qui t'apportera le bonheur paisible et une dot par- dessus le marché. Tu exposeras tous les ans une œuvre remarquable, — tu sais que si je t'aime j'adore ton talent,— tu auras tes trois médailles en trois ans, le ruban rouge à la troisième ; six ans après la rosette, douze ans après un fauteuil à l'Institut.. . On t'aimera, on te respectera. Ta pauvre bonne femme de mère te mettra, en tremblant de joie, ta cravate blanche le jour où tu endosseras l'habit vert. Ton lot est tout fait, comme les petits pâtés ; ton compte est réglé comme du papier de musique. Tu es né heureux. Mais moi ! ah! moi! Le diable m'emporte si je sais ce que je deviendrai ! Michel- Ange ou Tartempion, je te dirai ça dans dix ans!... Mais je parierais pour Tartempion !
— Tu es fou !
— C'est possible. Il y en a tant qui ont le crâne fêlé et qui ne s'en doutent pas.
Philippe habitait alors chez sa mère, une bonne femme bien simple et bien silencieuse, pauvre aussi, une de ces demi-paysannes qui ont, sans étroitesse et sans avarice, le génie de l'économie. Elle était veuve depuis de longues années. Léonard Marsy, son mari, était contre-maître dans une manufacture de porcelaine, à Limoges. Un tempérament d'artiste attaché, par la nécessité, au métier, et demeuré ouvrier modeleur quand il pouvait être sculpteur. Il répétait souvent : « Si j'avais été à Paris, avec les professeurs et l'enseignement des Beaux- Arts, qui sait? j'aurais peut-être tiré mon épingle du jeu ! » Si bien que, pour sa femme, l'humble petite bourgeoise, fille d'un épicier de Sauviat, Paris était comme la terre libératrice, un Eldorado, un champ tout grand ouvert aux puissants efforts. Et, quand Léonard étant mort, le petit Philippe, en grandissant, laissait apercevoir un goût profond pour le dessin, avant même qu'on eût dit à madame Marsy qu'il y avait chez son enfant des dispositions sérieuses, l'instinct confus de la mère avait
poussé la pauvre femme à prendre tout bas une résolution décisive, celle de quitter Limoges et d'aller à Paris, où Léonard avait tant de fois regretté de n'avoir pas grandi et vécu.
— Eh bien! quoi! se disait Valérie Marsy, le fils sera ce que le père n'a pu être, et mon pauvre Léonard, là où il est, me remerciera.
Philippe n'avait pas dix ans que la mère avait ainsi foi en lui. Elle vendit le petit bien que lui avaient laissé ses parents à Sauviat, et, légère d'argent mais bien lestée d'espérances, elle vint à Paris, se disant qu'avec de l'ordre, de l'économie et dû travail, on se tire d'affaire partout. Elle était bonne couturière, ce devait être une ressource. Tout ce qu'elle pourrait faire pour le petit Philippe, elle le ferait. Sa vie entière se concentrait sur la tête intelligente et fine de l'enfant. Valérie était loin d'être âgée et elle était encore jolie, une de ces Limousines au teint clair et au visage régulier. On la rechercha. Elle aurait pu se remarier. Mais son mélancolique sourire répondait non, tout doucement. Son existence était remplie. Elle tenait entre l'amour de Léonard disparu et de Philippe qui grandissait.
Comment parvint-eile à faire donner à son enfant une éducation complète? Il y a de ces miracles. Elle l'avait mis tout d'abord en pension, rue du Faubourg-Saint-Martin, trèsprès de la maison où elle demeurait, et là, la taille prise dans le ceinturon de cuir noir à boucle de cuivre serrant la blouse bleue, toujours si propre, que madame Marsy avait cousue elle-même, sa gibecière pleine de cahiers à couvertures illustrées représentant des portraits ou des batailles lui tapant sur la hanche gauche, il allait en classe, tout en s'arrètant devant les boutiques d'images, les cabinets de lecture où de grandes lithographies représentaient alors les principales scènes des romans nouveaux. Sa mère lui avait fourré uu bon morceau de pain et du chocolat dans la poche et, en route, il achetait à un marchand en plein vent, dans un cornet de papier jaune, pour deux sous de pommes de terre frites qu'il mangeait toutes chaudes, bien salées et croquant sous
lu deiit comme des bonbons Ce déjeuner en marchant l'amusait. Il n'y avait pas de ces boutiques à Limoges.
Le maître de pension du faubourg, médiocrement savan mais bon, intelligent et paternel, M. Davy, avait été frappé des dispositions singulières du petit Philippe pour le dessin, les lettres, tout ce qui touchait à l'art ou à la pensée. Il interrogea madame Marsy sur ses ressources possibles, l'engageant à laisser cet enfant qui avait vraiment une étincelle de feu sacré. La mère était à la fois très-hère et très-inquiète de ces éloges. Très-hère, elle voyait bien qu'elle ne se trompait point, que Philippe serait quelqu'un. Très-inquiète, car comment, sans ressources, donner au pauvre petit l'instruction qu'il lui fallait? Le vieux Davy s'entremit et se dévoua. Il multiplia les pétitions et les démarches et ht passer à Philippe ses examens en vue d'obtenir une bourse dans un collège municipal. On lui enseignerait peu de latin, mais du dessin linéaire, de l'architecture et du dessin d'après la bosse. M. Davy fit mieux encore : il obtint pour la mère une place dans la lingerie du collège, et Philippe et madame Marsy furent ainsi logés presque sous le même toit.
— Comment vous remercier ? disait la pauvre femme.
— Il n'y a pas de remerciements à me donner, répondait le vieux maître de pension. N'est-ce pas mon devoir de développer les sujets dont je devine les aptitudes? J'aurais bien gardé votre Philippe chez moi, mais je ne suis qu'un professeur de pacotille. Il lui faut de vrais maîtres et un enseignement solide. Quand il sera un grand homme, il se souviendra peut-être de son vieux M. Davy, et s'il se rappelle que j'ai été la première pierre de son piédestal, je serai amplement payé. C'est tout ce que je demande.
Le vieux maître ne devait pas voir les futurs succès de Philippe, mais madame Marsy parlait souvent à sou hls, qui ne les oubliait pas, de ces premiers encouragements et de l'activité dévouée du pauvre brave instituteur du faubourg Saint-Martin.
Entré au collège, Philippe était sauvé, se disait Valérie. Elle avait raison. Laborieux et résolu, mais sans hèvre et
sans trouble, l'adolescent activa ses études, sortit, — presque sûr de sa destinée, — pour entrer à l'Ecole des beauxarts, et tandis que sa mère, devenue lingère en chef, gagnait honorablement sa vie, il s'apprêtait à lui rendre en dévouement tout ce qu'elle lui avait donné en abnégation.
Il se rappelait avec émotion la première fois qu'il était entré, le cœur battant bien fort, à l'Ecole. C'était M. Paul Delaroche qui corrigeait. Et, s'arrêtant à deux pas de Philippe, le maître s'était mis, par hasard sans doute, à faire contre les artistes amateurs, les artistes-élégants, les artistes-dandys, une tirade soudaine, assez violente, répétant que les véritables élus savaient dévorer la vache enragée et tremper dans l'eau leur pain sec, tandis que les autres... Et Philippe, tout ému, velu d'un modeste paletot d'orléans, très-propre mais très-mince, — quoiqu'il fit bienfroid,— se demandait avecangoisse si M. Delaroche disaitcela pour lui. Un artiste-dandy, lui, le fils de l'honnête et pauvre lingère de son vieux collège !
Madame Marsy était demeurée à Paris pendant lesannées que Philippe avait passées à la Villa Médicis. Mais elle avait toujours été présente à la pensée de son fils, et les lettres fréquentes du lauréat apportaient à Valérie tous les espoirs, toutes les admirations, toutes les luttes, les angoisses de Philippe, enthousiasmé à la vue des Stanze, des Chambres ou de la Sixtine et désespéré souvent devant ses premières œuvres. Elle lui envoyait, à distance, ses encouragements, ses baisers et ses conseils. C'était un cordial qui remettait du baume au cœur de Philippe.
— Ah! fortuné mortel! lui disait Charrière. Tu as, toi, de la confiture pour avaler la pilule de la vie. Moi, sans père ni mère, et secoué de je ne sais quel stupide démon mécontent et agité, je suis forcé de m'habituer à l'amertume et je prends mon huile de ricin sans orange. Quand ta mère ne voudra plus de toi, envoie-la-moi, tu sais ! Je lui sculpterai un autel.
Un jour, en lisant une lettre que lui adressait son fils, madame Marsy éprouva un petit frémissement plein de
pressentiments. Philippe lui parlait, sans trop de chaleur, mais d'un ton dont la moindre nuance ne pouvait échapper à la mère, d'une jeuue fille, une Française, la fille d'un membre de l'Institut qui, voyageant en Italie, passait par Rome et, très-enthousiaste des envois que Marsy avait faits à Paris depuis son départ, n'avait pas tari d'éloges envoyant dans l'atelier le tableau qu'achevait le peintre pour sa dernière année. C'était un groupe de Gauloises combattant contre les soldats de César. Les belles filles rousses, aux cheveux longs et drus, agitaient, avec des mouvements superbes, leurs bras blancs armés de glaives brisés et leurs crinières fauves. Une chaude lumière de soleil couchant baignait et semblait baiser d'un poudroiement lumineux, enveloppant comme une auréole, ce tas héroïque de vierges demi-nues et de mères décidées àmourir. MademoiselleSabineTournierne put retenir, devant cette lumineuse toile, l'expression d'une admiration passionnée. Elle ne pouvait s'en détacher. Elle contemplait tour à tour le tableau et l'artiste avec des yeux pleins de flammes qui troublaient singulièrement Philippe et lui causaient d'ailleurs une joie délicieuse. Ces regards féminins étaient tout un couronnement et aussi tout un poëme. Il y avait, parmi les Gauloises, une figure inachevée. Le lendemain, lorsque Giovannina , le petit modèle que Marsy attendait pour enlever ce dernier coin de tableau se posa devant l'artiste, par une transfiguration étrange Philippe lui donna, en l'étudiant, l'expression bizarre et attiraute, le regard plein d'étincelles et les blonds cheveux de mademoiselle Tournier.Ce n'était pas Giovannina, c'était Sabine qu'il venait de peindre. La fille du savant, en revenant à l'atelier, se reconnut bien, rougit de plaisir et, tendant la main à Philippe, elle le remercia d'un ton si doux, avec une inflexion de voix qui s'infiltrait et une inclinaison de tête provocante et charmante que l'artiste ne devait plus o ublier.
Philippe racontait tout cela à sa mère ; ses lettres fréquentes étaient comme le journal de sa vie. Dans cette rencontre avec mademoislle Tournier, madame Marsy prévit non
pas un danger, mais quelque chose de décisif. Philippe, en effet, revenait souvent, dans ses lettres, sur la visite de la jeune fille. Elle était à Naples maintenant, à Pompéi ou à Pœstum. Elle devait eucore repasser par Rome. Philippe se faisait une fête de la revoir. Sa mère n'aurait vraiment une idée de la beauté de cette jeune fille que lorsqu'elle verrait, au quai Malaquais, la figure qu'elle lui avait inspirée. Madame Marsy attendait donc avec assez d'impatience l'arrivée du tableau.
Mademoiselle Tournier, si elle ressemblait à la Gauloise que lui signalait Philippe, devait être, en effet, charmante ; mais la mère lui trouvait un air étrange et un peu inquiétant. Idée bien folle. Comment juger de la beauté d'une jeune fille d'après une sorte de druidesse exaltée , les yeux hagards et les cheveux battus par le vent ? Madame Marsy avait pourtant demandé à des amis, à des professeurs du collège, des renseignements sur M. Tournier et sur sa fille. M. Vincent Tournier était un fort honnête homme, très-érudit, épigraphiste et orientaliste distingué. Ses travaux sur l'Inde, la Chine, la Perse, ses traductions du sanskrit et son Histoire de la philosophie des Hindous, bien supérieure à « l'Essai » de Colebrooke, le faisaient aller de pair avec les Abel Rémusat, les Stanislas Julien et les Pauthier. C'était, dans toute la force du terme, un savant, confiné dans ses études spéciales, étranger à toute actualité, ignorant du présent, demandant aux livres sacrés de l'Orient des enseignements pour l'avenir, les yeux fermés, à droite et à gauche, comme par des œillères, et le regard fixé devant lui, sur les travaux qui, depuis tant d'années absorbaient sa vie. Comment M. Tournier, si étranger à la vie courante, avait-il pu se marier? Chose étrange, il y avait eu une touchante idylle, un pur amour, dans la vie de ce savant. Une cousine adorée dès l'enfance, une passion grandissant avec lui , des larmes , des déchirements, un. mutuel entraînement forçant la volonté des parents, et M. Tournier avait épousé celle qu'il aimait. La destinée ne devait pas la lui laisser longtemps. Madame
Tournier mourait au bout d'un an, emportée par une péritonite et donnant à son mari, comme unique consolation, la petite Sabine. Tournier, seul avec cette enfant, se sentit à jamais désespéré. Il était lui-même comme un grand enfant à qui il fallait une main conductrice. Il laissa à des tantes, Sabine, tant qu'elle n'eut pas dix ans, et s'enferma et s'enfonça plus avant, comme pour s'assourdir, s'étourdir et oublier, dans ses études. Il vivait presque seul, au milieu de ses livres, dans une vieille maison du quai Voltaire, ne regardant même pas les arbres frissonner sous ses fenêtres ou les barques descendant et remontant la Seine, ne pensant qu'au Mahâbhârata, à Confucius ou à ses articles pour le Journal asiatique. Il voyait rarement la petite Sabine, qui pour lui évoquait surtout l'image de cette morte qu'il avait tant aimée. La morte devait être l'unique amour du bonhomme, voûté et blanc avant l'âge, le visage d'une pâleur jaune comme si sa peau eût gardé la réverbération des vieux parchemins.
Doux, tendre, inoffensif, hésitant et comme égaré partout où il allait, Tournier se dit cependant qu'il était père et qu'il avait pour devoir de veiller sur sa fille. Il prit donc Sabine chez lui, la confiant â une gouvernante ou plutôt confiant à cette enfant la maison tout entière, la direction des domestiques. Sabine grandit tout à fait libre d'ellemême dans ce milieu fermé et attristé. Elle eut de bonne heure la libre disposition de toute chose, dévorant avidement et au hasard, comme un malade atteint de boulimie, tous les livres qui lui tombaient sous la main. Tournier ne serrait et ne défendait rien. Candide et souriant, il se résignait à n'être que le frère aîné et soumis de cette enfant d'une précoce et étonnante intelligence qui devenait peu à peu une jeune fille d'une capiteuse et exquise beauté. Elle avait donc tout lu, tout interrogé, tout sondé, tout compris. Et ce n'était pas seulement ces amas poudreux de livres, ces romans, cette science, ce fatras qui lui occupaient l'esprit ; sortant très -souvent avec cette gouvernante qu'elle dominait, affranchie de toute surveillance,
elle avait, par les journaux purement parisiens, les gazettes hebdomadaires mondaines, pimentées et illustrées, les pièces des petits théâtres louées au cabinet de lecture, tout le ferment et le montant qui se dégagent de la mousse quotidienne de l'esprit de Paris, le sens et la connaissance de cette vie fouettée, fiévreuse et chaude qu'elle coudoyait, apercevait et devinait. Au Bois, elle eût pu citer par leur noms et leurs surnoms (comment avait-elle appris cela?) les filles dont les scandales entretenaient, — à charge de revanche, — la chronique tapageuse. Elle avait tout respiré, depuis les parfums du seizième siècle, où l'odeur de la pomme d'ambre, subtile comme les parfums florentins de René, se mêlait dans les galanteries tragiques à l'odeur du sang, jusqu'aux grisantes odeurs de la vie contemporaine, en passant par le raffiné, le léger et le lestement dégagé des coquetteries du dix-huitième siècle. Et ce mélange, bizarre chez une femme, d'érudition dans le passé et de science parisienne dans le présent, formait chez cette irrésistible Sabine un singulier et piquant amalgame de traits d'esprit qui sentaient le petit journal ou le petit théâtre, et de souvenirs ou de réflexions profondes, inattendues, pleines de pensées, qui étonnaient et, — jetées au vent sans l'ombre de pédanterie, — attiraient curieusement chez une femme qui semblait vraiment unique et qui, en réalité, était adorable.
Madame Marsy ne savait point tout cela. Qui eût pu analyser le caractère complexe de Sabine? Et qui, en réalité, la connaissait, cette Sabine? Elle ne se connaissait pas elle-même. Elle avait des enthousiasmes éclatants et d'effrayants découragements. Faite pour charmer,' pour aimer, pour être heureuse, elle avait déjà plus d'une fois songé au suicide. Comme cela, sans cause, pour en finir avec une comédie qui avait, à son gré, trop de longueurs. Mais à peine avait-elle pensé au dénoùment qu'elle se riait au nez à elle-même. Mourir? La belle folie ! Il faisait si bon vivre ! Il y avait de tels frissons de sève dans les arbres du quai, leurs branches frémissantes animées des sau-
tillements d'oiseaux! Un vent de printemps passait sur les eaux moirées du fleuve. Et, accoudée au balcon, Sabine rêvait qu'elle montait dans un bateau, amarré là, et que quelqu'un — qui? l'inconnu, peu importait! — l'emmenait, doucement, au fil de l'eau, là-bas, vers la mer...
Elle suivait, avec une sorte de fièvre, toutes les expositions, toutes les ventes, allant de l'hôtel Drouot à l'Ecole des beaux-arts, du palais des Champs-Elysées à la salle Silvestre, dépensant sur des enchères souvent folles l'argent que lui donnait son père. Tournier avait une certaine fortune. Seul, il eût vécu sans se plaindre avec un oignon cru, un verre d'eau et du pain noir. Ce qui lui était nécessaire, c'était l'encre, le papier et les livres. Le reste lui semblait du superflu. Mais pour Sabine, ce savant économe était généreux, et elle pouvait, à son tour, sembler prodigue. Elle se piquait d'aimer par-dessus toute choses la peinture. Elle arrivait toujours la première lorsqu'on exposait les toiles des concurrents pour le prix.de Rome. Elle décernait elle-même, tout haut, devant les rapins assez étonnés, le prix à celui qu'elle choisissait. Elle connaissait les noms des lauréats, et elle les suivait dans leurs progrès, les abandonnait dans leurs chutes, vivait réellement de leur vie; — et c'est ainsi qu'elle s'était éprise de la peinture à la fois poétique et vigoureuse de ce Philippe Marsy qu'elle devait rencontrer à Rome.
Que si Philippe ne devait pas l'oublier, Sabine allait emporter, des causeries avec Marsy, de cette espèce de portrait d'elle fait de mémoire et placé parmi les Gauloises, un souvenir très-profond. Elle s'était réellement éprise du peintre. Il lui plaisait. Il l'avait conquise. Etait-ce l'homme ou l'artiste qui l'avait charmée? Elle n'aurait su le dire. Mais lorsque ses derniers mois de séjour à Rome une fois terminés, Philippe revint à Paris et se présenta dans la maison du quai Voltaire, Sabine fut vraiment heureuse et fit au jeune homme l'accueil qu'on réserve aux amis impatiemment attendus.
Sabine, maîtresse absolue de ses pensées et de ses ac-
tions, n'avait pas eu grand peine à persuader à Vincent Tournier que M. Marsy était pour elle le mari idéal. Il lui fallait porter le nom d'un homme qui fût quelqu'un. Et véritablement Philippe Marsy était un maître dont la réputation deviendrait bientôt de la gloire. Le savant avait déjà reçu les confidences de sa fille, et qu'entre Philippe et Sabine il n'avait été question de rien qui pût ressembler à autre chose que de la politesse. Pourtant, avec cette divination pénétrante qu'ont les femmes, Sabine se sentait aimée, et les silences mêmes, les hésitations, les timidités de Marsy la charmaient. Elle éprouvait comme une impression de supériorité qui la flattait. L'émotion de Philippe, lorsqu'il lui parlait, était pour elle un véritable hommage. Marsy eût été un homme du monde perdu dans la foule d'un salon, elle ne se fût pas enorgueillie de cette timidité: elle l'eût, au contraire, très-probablement trouvé inutile et gauche. Mais troubler ainsi un homme de cette valeur! Il y avait là quelque chose de doux à l'amour-propre féminin. C'était un triomphe.
Ce fut Sa'àne qui amena fort habilement Philippe Marsy à se déclarer, bu plutôt ce fut elle qui lui fit comprendre que le bonheur consistait dans l'union d'un homme de talent et d'une femme intelligente. Philippe, pauvre et sachant mademoiselle Tournier assez riche, n'eût jamais osé formuler un aveu. S'était-il même avoué tout bas que Sabine était la compagne rêvée et que l'épouser serait sa joie? Il fut littéralement comme ivre lorsqu'il crut comprendre, lorsqu'il vit que mademoiselle Tournier n'hésiterait pas à devenir sa femme. Jamais il n'eût osé espérer une telle union. Philippe était de ces natures qui ne mesurent pas leur idéal à leur propre valeur, mais à leur modestie. Charrière lui répétait souvent :
— Vise très-haut en toutes choses, tu en as le pouvoir, que diable! Et ce ne serait pas par droit de conquête, que tu devrais le faire par tactique. Le monde est ainsi bâti qu'il ne regarde pas la modestie comme une vertu, mais comme un suicide.
Philippe épousa donc Sabine, en lui laissant apercevoir sa reconnaissance à travers son amour. Sabine eût préféré un autre sentiment. Elle eût voulu, au contraire, dire à Philippe combien elle était reconnaissante de tout le bruit qui se faisait autour du nom nouveau qu'elle venait littéralement de choisir. Tout Paris avait envahi l'église où, sur les coussins de velours Sabine et Philippe s'agenouillaient devant le prêtre, tandis que les chants de l'orgue montaient lentement. Et ce n'était pas seulement d'illustres, mais, (pensait Sabine), ennuyeux savants, amis de Vincent Tournier qui étaient là ; — c'était tout ce qui porte un nom glorieux et militant : les peintres en renom, les musiciens, les critiques, les artistes. Philippe Marsy était fort aimé. Dans la sacristie, Sabine fut tout heureuse de ce flot humain qui la vint féliciter. Philippe lui nommait un à un ses amis. Tous représentaient un talent applaudi ou une espérance. Décidément Sabine avait bien choisi.
A côté des mariés, silencieux et émus, se tenaient le vieux Tournier et madame Marsy. Quelque joie que le savant éprouvât à voir que sa fille se mariait selon son choix, et l'assurait qu'elle serait heureuse, il ne pouvait tout à fait s'abstraire d'une préoccupation qui le hantait, et au milieu de cette foule se pressant, saluant, se coudoyant, tournoyant sur elle-même, il songeait, de temps à autre en rendant des saluts et des poiguées de mains qui déchiraient ses gants trop larges, à certaines phrases d'une traduction du Chou-King qu'il trouvait incorrectes.
Madame Marsy, très-pâle, immobile, isolée et ignorée dans tout ce monde, revoyait Philippe enfant et songeait à cela que Léonard Marsy, le modeleur, eût peut-être trouvé pour son fils ce mariage bien beau, — et, qui sait? — trop beau...
Madame Marsy n'était pas sans inquiétude. Plus Sabine s'était mise en frais pour la conquérir, plus elle avait étonné la fille du petit épicier de Sauviat, que le ton dégagé, la parole rapide, railleuse, pittoresquement parisienne, l'élégance même, hardie sans excentricité de Sabine, effrayaient un peu.
— Après tout, se disait Valérie, cela se fera avec le mariage. Au premier enfant, une femme n'est plus la même.
Et le temps avait ainsi passé. Philippe avait dompté la renommée, s'affirmant chaque année au Salon par quelque succès nouveau, voyant avec une fièvre intense et de crainte et de joie, naître son fils, grandir le petit André, puis, peu à peu, la fortune lui sourire. Il avait, le jeune maître, par son continuel souci de l'art élevé, conquis une autorité grande, même sur ses rivaux. Il le sentait, et, dédaigneux des succès de mode, il éprouvait une satisfaction profonde devant cet autre succès plus solide : l'estime des artistes, ses confrères.
— Pourquoi ne te maries-tu pas? disait-il souvent à Charrière qui, presque chaque jour, venait à son atelier, comme autrefois,
— Dis-donc, toi, répondait le sculpteur, qu'est-ce que je t'ai fait pour me souhaiter ça?
Philippe haussait les épaules.
— Tune seras jamais sérieux!
— Moi ? Je le suis à ressembler parfois à une tragédie. Seulement, la représentation n'est pas publique. Ça ne se voit pas : — la toile est baissée.
Il y avait dans la gaieté de Charrière une ironie amère et qui affligeait souvent Philippe. En revanche, le contentement presque aveugle et la soumission de Philippe à Sabine mettaient parfois Charrière d'assez mauvaise humeur.
— Je m'en vais souhaiter le bonjour à ta mère, tu sais ! disait-il souvent à son ami, lorsque Sabine était là.
Madame Marsy n'habitait pas avec le jeune ménage. Elle n'avait pas voulu. Le vieux Tournier, demeurant, avec ses livres, dans l'appartement du quai Voltaire, Valérie avait tenu à être éloignée aussi.
— Je suis ta mère à toi, disait-elle en souriant doucement à Philippe, mais je suis la belle-mère de ta femme. Que les vieux aillent avec les vieux et les jeunes avec les jeunes. Et
pour ceux qui sont tout seuls, ajoutait la pauvre femme en songeant à Léonard, il faut bien qu'ils aient la patience de supporter la solitude. Elle ne doit pas être bien longue après tout, et d'ailleurs on n'est pas seul quand on a le souvenir!
Elle avait quitté depuis longtemps, malgré son désir, et comme sur l'ordre suppliant de son fils, la lingerie du collège. Elle s'y trouvait fort bien, pourtant, ses instincts de ménagère s'exerçant sur tout ce monde d'employés qui lui obéissaient, commandant avec douceur et travaillant avec vaillance. Philippe lui avait loué, sur le boulevard extérieur, un appartement fort joli, exposé au midi, et c'était la vie de Valérie d'ouvrir sa fenêtre et de regarder les voitures, les tramways, les passants, les promeneurs, les vieux assis sur les bancs et prenant le frais ou le soleil, tandis que les enfants jouaient «à faire des trous» dans le sable ou couraient, en se tenant les uns les autres par la blouse, les plus petits trottinant avec peine pour suivre les plus grands : — chevaux aux belles joues roses caracolant sous le fouet d'un cocher de quatre ans.
Quand on amenait à madame Marsy le petit André, alors c'était fête au logis du boulevard de Clichy. Elle lui préparait un goûter, et des joujoux, des pantins, des poissons aimantés qui nageaient dans une cuvette, une cuisine, un théâtre dont elle habillait elle-même les acteurs, en faisant aux soldats de belles moustaches à l'encre de Chine qui amusaient l'enfant.
François Charrièrc venait, presque aussi souvent que Philippe, voir madame Marsy qu'il appelait la maman. Il avait pour elle une vénération profonde. La mère et l'ami causaient de Marsy.
Marsy était heureux ; sa femme l'aimait, il aimait sa femme.
— Il a du talent comme dix-huit, répétait Charrière.
Tout cela faisait plaisir à la mère et la consolait un peu d'avoir, comme elle disait en souriant, perdu son fils. II faudrait aux mères que l'enfant demeurât toujours petit;
elles sont nées pour protéger, et s'étonnent de rencontrer un jour des hommes avec leurs passions, leurs amours, leurs ambitions, leur égoïsme aussi, dans ces cliers petits êtres qu'elles ont vus grandir.
Valérie redisait souvent, le cœur serré par les angoisses magnétiques, interrogeant Charrière avec une certaine inquiétude :
— François, vous ne me trompez pas? Il est heureux, bien sûr?
— Je vous le jure.
— 11 ne vous a jamais fait entendre une plainte?
— Jamais. Et s'il se plaignait, serait-ce donc à moi tout d'abord ? N'a-t-il pas la meilleure des consolatrices, sa mère?
Madame Marsy souriait doucement : « C'est vrai ; Charrière avait raison. Philippe aimait toujours, comme disait le petit André, la maman Valérie. Il n'avait aucun sujet d'être triste. Sabine le rendait heureux. Tant mieux. » Et pourtant, il restait toujours comme une inquiétude vague dans l'esprit de la pauvre femme, et silencieuse, elle retrouvait son Philippe enfant dans les chansons, les bonds et les cris du petit André.
Charrière ne disait pas à madame Marsy tout ce qu'il pensait. Lui aussi était inquiet. Il ne lui semblait pas que Sabine fût la femme qui convenait à Philippe. Mais à quoi bon songer à cela, puisque c'était le passé? En somme, Philippe avait l'air satisfait.
— Chacun prend sa joie où il la trouve, songeait le sculpteur. Mais, ma foi, pour ma part, j'aime autant être libre et toujours à la recherche de l'absolue beauté, quitte à ne la rencontrer jamais devant mon ciseau!
Et, philosophiquement, en sortaut de chez Marsy, il remontait à son logis, son pigeonnier ou son clocher, comme il disait.
Au haut de la rue Lepic, au pied des buttes, dans le fond d'un jardin qui donnait sur Paris, François habitait un petit pavillon, en pleine lumière et comme en plein ciel,
d'où il découvrait chaque matiu, avec une joie toujours vive, l'immense ville aux maisons entassées à ses pieds comme les cailloux d'une grève immense dont l'horizon eût été la mer. Celait une de ses joies de fumer sa pipe làhaut, assis sur un tertre, l'œil plongeant sur cet infini d'où montait, comme d'un grand roulis dont chaque flot était un être humain, une sourde et lointaine rumeur. Il avait là des féeries chaque jour renouvelées, des flamboiements de ciel en automne, des horizons désespérés aux heures noires de l'hiver, des caresses de printemps quand avril poudrait les cerisiers du jardinet et mettait dans l'air immense, traversé du vol de la première hirondelle, une pénétrante effluve de vie.
Et seul, tranquille en apparence, tourmenté en réalité de ces deux démons : l'art fiévreusement poursuivi et la passion sans assouvissement; pris du double amour du beau et de la beauté, le sculpteur laissait passer les jours en se disant qu'il trouverait bien enfin le chef-d'œuvre rêvé et la maîtresse idéale.
En entrant dans l'atelier de Philippe, François Charrière avait tout d'abord examiné l'œuvre d'art. Après quoi, il s'approcha de cette « Charité » vivante, qui était la et demanda à la jeune fille, — avec une expression de bonté trèsattirante chez ce gros homme à barbe rousse, — où en étaient ses études et ses espoirs. François connaissait Hélène Gervais pour l'avoir rencontrée plus d'une fois chez Marsy, et quoiqu'elle ne réalisât pas pour lui son rêve de beauté plastique, il avait subi, comme Philippe, le charme un peu souffrant de la jeune fille. Il s'intéressait à elle comme a tout ce qui cherche, espère et lutte. Il devinait, dans cette nature d'une grâce frêle, beaucoup de volonté, de grandes douleurs et un grand courage.
Hélène répondit, comme elle répondait toujours, avec des paroles doucement résignées et un bon sourire. Elle travaillait ardemment ; elle croyait mériter une récompense. Le reste appartenait au sort.
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux !
dit Charrière en parodiant le ton déclamatoire des acteurs tragiques.
— Bah ! ajouta-t-il, je parierais tout ce qu'on voudra que vous aurez votre prix. Comment appelle-t-on ça encore
sur le boulevard? Décrocher la timbale! Eh bien ! vous la décrocherez!
Il regardait curieusement la main élégante, aux ongles allongés, teintés de rose, de mademoiselle Gervais, et, avançant vers elle ses gros doigts :
— Il y aurait, dit-il, un moyen bien simple de savoir tout cela très-vite !
Philippe Marsy se mit à rire.
— Je l'attendais, dit-il.
— Et quel est ce moyen? demanda Hélène.
— C'est d'interroger voire main !
— Ma main?
— Tout simplement.
Henri souriait, comme Philippe.
Hélène étonnée, regardait tour à tour Charrière, grave comme un pontife, et Roquevert et Marsy, attentifs à ce qui allait suivre.
— Vous ne me croyez pas? disait Charrière. Je vous jure que je suis très-habile en chiromancie et que c'est une science aussi exacte que la géométrie ou l'art culinaire. Tenez, n'ayez pas peur, donnez-moi votre main! J'y lirai, comme dans un livre, votre caractère et j'y déchiffrerai peut-être votre destinée.
Il débitait toutes ces folies avec un grand sérieux, et Hélène, à la fois souriante et hésitante, incrédule et pourtant troublée, le regardait en face, dans les yeux, pour découvrir la vérité cachée sous ses plaisanteries. Un peu superstitieuse, comme toutes les femmes, elle se demandait si cet homme, avec sa fausse science qui n'était à coup sûr qu'un divertissement, n'allait cependant pas lui ouvrir sur ellemême, sur son état d'esprit et sur sa tristesse présente, des perspectives inconnues, et si elle ne devait pas croire un peu à l'avenir que, par induction, le sculpteur, bon analyste s'il n'était pas devin, lui prédirait en s'amusant.
Et Henri suivait des yeux la scène, voyant la petite main blanche d'Hélène aller lentement, comme peureuse, aux fortes mains de Charrière qui la prenait, la retournait entre
9i LE TROISIÈME DESSOUS
ses doigts, la pétrissait comme s'il eût manié de l'argile, pendant que la jeune fille, assez troublée et déjà repentante, faisait un geste comme pour retirer cette main serrée et confisquée.
Henri était profondément intéressé par cette petite scène qui faisait sourire étrangement Philippe Marsy, devenu maintenant un peu pâle. On eût dit que les angoisses de la comédienne à la veille du concours, les anxiétés de la femme isolée au seuil de la vie, Henri Roquevert les partageait. Une secrète affinité de destinée et d'inquiétudes l'attirait vers elle. Il eût voulu, quoiqu'il n'attachât aucune importance aux facéties de Charriere, que François prédît à la jeune fille un avenir plein d'éclat, de lumière et de joie.
Charriere étudiait la main d'Hélène et hochait la tète, pendant qu'avec un délicieux sourire et une voix instinctivement devenue basse, la jeune fille lui disait :
— Eh bien! monsieur Charriere?... Bien noir et bien sombre, n'est-ce pas, cet avenir?
— Oh ! oh ! patience ! dit François, je n'en suis encore qu'au passé !
— Alors, fit-elle d'un ton bref, voilà qui n'est pas gai !
— Vous avez beaucoup souffert, dit le sculpteur gravement.
— Beaucoup, oui. Mais ce n'est pas là une originalité ! C'est un peu le lot commun. Le bonheur n'appartient pas à tout le monde!
— A votre âge, en être à penser cela ! interrompit Philippe, visiblement troublé, et qui, dans sa parole émue, voulait faire passer un ton de reproche.
Elle le regarda en souriant avec sa douceur résignée. Il n'avait réussi qu'à donner à ce peu de mots l'accent de l'inquiétude et d'une pitié tendre. Elle en avait été comme caressée et, de sa belle voix claire :
— Surtout, dit-elle, ne me cro}'ez ni amère, ni désolée, ni révoltée, ni méchante. Je prends la vie comme elle est, sans l'admirer mais sans la haïr, et lui trouvant en fin de
compte, assez de belles espérances pour l'aimer ! Voyons, monsieur Charrière, laissons le passé, qui ne signifie plus rien, et parlons de demain ! Ah ! demain, demain, c'est la grande date : c'est le concours ! Eh bien ! est-ce que j'ai devant moi une réalité ou une bulle de savon ?
— Ma foi, vous m'en demandez trop ! s'écria Charrière. Je ne voudrais pas plaisanter sur une chose aussi sérieuse, et, en vérité, je ne suis qu'un prophète de pacotille. Mais, à vous voir, il n'est pas difficile de deviner quelle brave enfant vous êtes et quelles épreuves vous attendent ! Cette petite main est pétrie de franchise. Elle a la loyauté de vos grands yeux. Avec ça, laborieuse, et s'étant plus d'une fois piquée à l'aiguille avant de tourner les feuillets d'un rôle ! Une vraie main d'honnête femme ! Et, ma foi, toute créée pour ce que vous faites là, tenez !...
Le petit André, silencieux et curieux, s'était approché de la jeune fille et, coulant sa tète éveillée vers la main que tenait Charrière, il s'appuyait, pour mieux voir, aux genoux d'Hélène, qui, instinctivement, de sa main libre, caressait le front innocent et les doux cheveux de l'enfant.
Charrière montrait, — du regard et d'un mouvement de tête, — le groupe adorable de la jeune femme et de l'enfant. L'enfant semble toujours compléter la femme, et les jeunes fronts donnent comme un rayonnement nouveau aux visages des jeunes mères.
Et deux hommes à la fois contemplaient avec une émotion profonde le geste exquis d'Hélène penchée vers André: Henri, plus séduit peut-être par la grâce artistique d'un tel tableau , Philippe, plus attiré par le charme profond de cette femme qui unissait là l'auréole de la vierge à la séduction de la mère.
Elle était devenue toute rouge lorsque Charrière l'avait en quelque sorte surprise dans cette maternelle caresse. Brusquement ses doigts avaient glissé de la chevelure d'André, et elle avait retiré sa main des mains de François. Un court silence, très-inattendu et très-gênant pour Hélène, que Marsy et Henri regardaient, succéda à cette retraite, et
André, étonné, semblait demander tour à tour à son père, à Charrière, et à Henri « ce qu'il y avait », lorsque la porte de l'atelier s'ouvrit, derrière la tapisserie soulevée- Henri se leva d'un mouvement brusque, du divan où il était assis, et il lui sembla qu'on le frappait dans la poitrine d'un grand coup qui le suffoquait. Cette fois, avant même qu'elle n'eût paru, au frisson de sa robe, à l'écho de son pas, il avait deviné que c'était Sabine.
Sabine ! Il voulait la fuir, ne la revoir jamais; c'était pour la dernière fois qu'il croyait être venu, et voilà qu'il allait encore subir le charme de sa voix, le magnétique attrait de son regard, toute cette puissance troublante qui s'exhalait d'elle comme un capiteux parfum.
Elle parut étonnée de rencontrer Henri dans l'atelier de Philippe, et son premier mot fut pour lui. Qu'avait-il donc à se faire si rare? Elle mettait à la fois dans cette question, de l'ironie et de la douceur. Elle avait salué Hélène, qui s'était levée en l'apercevant, avec une politesse un peu froide et un sourire d'une amabilité visiblement contrainte, et pendant qu'elle disait, d'un geste de tète, bonjour à Charrière qu'elle n'aimait pas, elle faisait signe à André, toujours accroché à la jupe de mademoiselle Gervais, de venir auprès d'elle.
— Yoj'ons, dit tout bas Philippe à l'enfant, qui, pressé contre Hélène, ne bougeait pas et regardait sa mère d'un petit air volontaire et farouche, ta maman t'appelle !
Il fallut le pousser vers Sabine pour qu'il prit la main qu'elle lui tendait.
— Décidément, dit la mère, tu as une passion pour mademoiselle Gervais !
— Vois sou portrait comme il est beau ! répondit l'enfant en tirant madame Marsy vers cette figure de la Charité, que Philippe regardait maintenant comme achevée.
Sabine obéit à l'enfant en laissant monter à ses lèvres un sourire bizarre, presque ironique et debout devant le tableau, elle étudia, en penchant la tète, à travers ses cils entre-clos.
— Fort joli ! dit-elle au bout d'un moment. C'est vraiment bien !...
— Dites que c'est superbe, fit Charriera. Philippe n'a jamais fait mieux.
— Je ne dis pas le contraire, répliqua Sabine ; mais vous savez, moi, je ne suis pas flatteuse. Je laisse aux autres les hyperboles et je traduis ma pensée posément et froidement. Cela vaut mieux. Il y a des femmes qui perdent leurs maris en leur soufflant de l'encens au visage.
— Il y en a d'autres, — vous n'êtes pas de celles-là, dit Charrière, — mais il y en a qui les glacent en leur jetant des seaux d'eau froide sur le crâne. Nous sommes un peu femmes, nous aussi. Nous avons besoin d'encouragements et de compliments. Le compliment, c'est le moxa. Le jugement sec, c'est la douche.
Henri avait écouté Sabine avec une sorte de colère, et il eût volontiers répliqué avec plus de vivacité encore que François. Il admirait si entièrement son maître qu'il ne comprenait pas que celle qui portait son nom pût n'en être pas glorieuse au point d'exagérer sa fierté. Et, silencieux, regardant tour à tour Hélène et Sabine, il ne pouvait s'em- Ipêcher de comparer ces deux femmes l'une à l'autre.
Les regards d'Hélène étaient comme enflammés d'enthousiasme lorsqu'ils se portaient vers ce tableau de la Charité qui reflétait son visage. Les beaux yeux bleuâtres de Sabine demeuraient froids et sans qu'on pût deviner en eux une pensée distincte, comme ces vagues glauques dont la transparence voile pourtant le fond de la mer.
Charrière était toujours planté devant la toile et il hochait la tête comme pour défier les rivaux de Marsy d'en faire autant.
— C'est beau comme un André del Sarto, ça, songeaitil. Mais le bon de la chose serait de peindre comme cet André-là sans avoir une femme comme la sienne !
Henri maintenant ne quittait point Sabine du regard. Elle l'irritait et l'attirait. Quelle folio d'être venu ! Il se le répétait pour la centième fois. Un brusque départ, une
lettre envoyée de Turin ou de Gênes, comme c'eût été plus habile et plus décisif! Il se sentait irrésistiblement repris, et il eût voulu être seul avec cette femme pour lui dire combien elle lui semblait froide et indigne de Marsy, — mais, en réalité, et sans qu'il s'en rendit compte, le pauvre enivré, pour se trouver en tète-à-tête avec elle, et sentir de plus près sa volonté violemment mécontente, sa résistance énervée se fondre sous un tout-puissant sourire de la charmeuse.
Jamais peut-être la jeune femme ne lui avait semblé aussi dangereuse et aussi exquise. Blonde, ses cheveux se relevaient hardiment sur le côté, enroulés autour d'une oreille délicate, toute rose, une légère mèche se tordant encore près de la joue, tandis que sur le cou le reste de cette chevelure épaisse et fine roulait comme une soie parfumée. Le front, qui devait être haut et modelé hardiment, disparaissait sous les frisons, touffus comme une sorte de mousse dorée, mais cette ombre même donnait plus d'accent à des yeux d'un gris bizarre, à reflets bleus, laissant filtrer, dans un clignement habituel de paupières, entre des cils volontairement rejoints, un regard pénétrant, indistinct, dont on sentait l'acuïté plutôt qu'on ne la voyait, et qui tout à coup devenait clair, aiguisé, perçant, aussi difficile à supporter qu'un éclat de soleil sur la crête d'une lame, quand il s'arrêtait sur un visage, — comme maintenant sur Henri.
Elle le regardait, tantôt en face, tantôt à travers l'entrecroisement de ses cils, et l'être tout entier du jeune homme se sentait pénétrer de cette volupté lancinante, de cette brûlure étrange qu'Henri eût voulu chasser comme l'étouffement d'un rêve douloureusement voluptueux.
Philippe causait avec Charrière, qui, laissant déborder son enthousiasme, répétait de sa voix cordiale et caressante dans sa brusquerie :
— Ne t'inquiète pas; ça y est ! C'est une œuvre !
L'arrivée de Sabine avait d'ailleurs mis comme une gène instinctive entre tous les hôtes de l'atelier. Sans dire un mot, mademoiselle Gervais avait repris son chapeau, laissé sur un divan, et elle en rattachait doucement les brides noi-
res ; Marsy alla rapidement vers elle, prenant sur le divan l'écharpe qu'elle y avait jetée, et la lui tendant, il avait envie de lui dire tout bas : Restez,— car, le tableau achevé, il sentait bien que mademoiselle Gervais ne reviendrait plus à l'avenue de Villiers. Il s'était habitué à elle. Hélène, dans ces causeries que les interruptions des séances rendent forcées, lui avait confié tous ses espoirs et une partie de ses peines. Il voulut prolonger, pour mieux connaître encore cette jeune fille, pour savoir si une intimité plus grande lui permettrait, à lui, de vaincre la fierté de la pauvre enfant et de lui venir en aide, les séances qu'elle avait bien voulu lui accorder. Mais le temps avait marché, et le tableau était terminé. Les devoirs de laprofession que voulait embrasser mademoiselle Gervais la réclamaient tout à fait maintenant. L'heure impérieuse du concours allait sonner. Cette douce intimité, tout naturellement née entre le peintre et son modèle, allait donc cesser ! Oui, elle grandissait et elle allait finir.
— Ne viendrez-vous pas, mademoiselle, nous revoir quelquefois ? dit Philippe en présentant à Hélène l'écharpe qu'elle prit, remerciant d'un sourire.
— Si vous me le permettez, répondit-elle, je viendrai chercher des nouvelles de mon adorable compagnon de pose, le cher petit André !
Et elle enveloppa l'enfant d'un bon regard dévoué, tandis que le petit, de ses doigts posés sur ses lèvres, lui envoyait un baiser.
— Nous serons toujours profondément heureux de vous revoir, fit Marsy, dont la voix était moins assurée qu'il ne
1 l'eût voulu et ne le croyait sans doute. Sabine, passant alors entre Charrière et Henri, vint droit à Hélène, un peu vivement et comme si elle eût continué la conversation de Philippe :
— Au surplus, dit-elle, nous aurons le plaisir d'entendre et d'applaudir bientôt mademoiselle. C'est le 24, n'est-ce pas, que vous concourez ?
— Le 24, oui, madame. Et si vous me permettez de vous | offrir des billets, j'espère pouvoir...
&BLIOTHECÀ
— Merci, je vous remercie, interrompit Sabine. J'ai ma loge, •
— Une loge ? demanda Marsy.
— M. Cordier me l'a promise. Il connaît tout le Conservatoire, depuis le directeur jusqu'au concierge, et je suis certaine d'avoir une loge pour tous les concours : opéras, tragédie, comédie, chant, piano... Ça m'amuse toujours, ces petits tournois-là !
— Cela amuse parfois les spectateurs, dit Hélène, avec son timbre de voix d'une gravité pénétrante et triste; mais cela semble bien terrible souvent aux concurrents.
Le nom que madame Marsy venait de prononcer , — ce nom de Cordier, — avait instinctivement irrité Henri. C'était un des familiers de la maison Marsy, ce Cordier : — Emile Cordier, artiste par hasard, peintre intransigeant et mondain à la fois, joli garçon, riche, élégant, vivant dans le Myh-life et peignant les ordures, grand collectionneur et amateur de bibelots, courant les ventes et pariant aux courses, envoyant ses bahuts et ses émaux cloisonnés aux expositions rétrospectives et ses tableaux inachevés aux exhibitions tapageuses, possesseur d'un cabinet où l'art japonais étalait ses bijoux et ses merveilles, et d'une galerie où les tableaux criards montraient avec éclat leurs taches insolentes et leurs couleurs insurgées.
Que de fois Henri Roquevert l'avait rencontré chez Philippe, dont le peintre « indépendant » avait commencé par être l'élève! Sabine, par goût du paradoxe sans doute, affectait d'avoir un faible pour la peinture de Cordier, et trouvait à sa personne de l'élégance et à son esprit de l'imprévu. A la vérité Cordier n'était point banal. Il connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. Il avait partout ses entrées et dans tous les groupes; dans tel cercle, parce qu'il était riche, beau joueur, joli cavalier, causeur aimable; dans telle brasserie, parce qu'il portait au besoin le chapeau de feutre avec autant de correction que la cravate blanche, et qu'il savait fumer la pipe en causant esthétique, comme le londrès en parlant handicap ou dan? seuses d'opéra.
Henri n'aimait point Emile Cordier. Son instinct l'avait averti rapidement de l'influence qu'il avait prise sur Sabine. Henri savait bien qu'elle ne l'aimait pas, mais il savait aussi que Cordier, boulevardier et Parisien jusqu'aux ongles, amusait les ennuis de cette femme et parfois justement aux dépens de ce que Philippe Marsy chérissait et admirait pardessus toutes choses : l'art simple et éternel, sa vénération et son but.
Marsj-, tout au contraire, ne détestait pas Cordier. Il le trouvait étrange et drôle. Il ne s'inquiétait guère des œuvres mort-nées du peintre, mais il trouvait du piquant, et souvent du vrai, dans les paradoxes artistiques, dans les boutades à outrance du causeur.
— C'est bien le plus méchant des barbouilleurs, disait-il volontiers, mais c'est le meilleur des garçons!
Charrière trouvait même un peu naïf son ami Philippe.
— Drôle de chose! lui disait-il, tu te fies à un homme à qui tu ne confierais pas une enseigne !
Henri et Charrière jugeaient Emile Cordier avec la même sévérité : François, clairvoyant comme un ami; l'autre, instinctivement et inconsciemment, presque jaloux comme un rival.
— Eh bien, dit Philippe, nous comptons sur la loge de Cordier, et s'il en est une où vous remarquiez qu'on vous acclame entre toutes, mademoiselle Gervais, ne cherchez pas longtemps, ce sera celle-là.
Hélène rougit et Marsy la trouvait plus belle encore avec cet incarnat courant sur son teint; mais elle hocha la tète, de cet air de doute craintif qui lui donnait un si grand charme.
— Je ne demande pas tant de bravos, dit-elle; un engagement, voilà tout.
Elle tendit, avant de se retirer, les bras au petit André, qui s'y précipita en courant, tandis que Sabine fronçait les sourcils avec un dépit visible. L'enfant offrait aux lèvres de la jeune fille ses bonnes joues fraîches, l'une après l'autre, répétant, d'un ton triste :
— Tu t'en vas?
Et, de ses petits bras passés au cou d'Hélène, il essayait de la retenir,
— Je demanderai à mademoiselle Gervais, dit Henri, la permission de l'accompagner.
— Volontiers, fit-elle d'un ton cordial de franche camaraderie. Notre chemin est un peu le même.
— Là même tout à fait. Vous vous arrêtez au passage Colin et moi je continue jusqu'à la place Dancourt. Une promenade.
— Oh! dit Hélène avec une jolie moue d'enfant qui raille, très-inattendue dans cette physionomie sérieuse. Je ne vais pas à pied, moi! J'ai ma voiture : le tramway.
— Eh bien, nous prendrons !e tramway. Il nous dépose l'un et l'autre devant notre porte !
Hélène s'avançait vers Çharrière et lui tendait, toute grande ouverte, sa petite main, qu'elle venait de reganter. Il la prit encore une fois et la tenant serrée :
— Petite main laborieuse qui manierez bientôt le poignard tragique et, — qui sait? — peut-être aussi l'éventail de Céiimène, vous êtes bien la plus franche, la plus loyale et la plus jolie que jamais sculpteur ait eu envie de mouler!...
Il parlait toujours sur ce ton goguenard et profond, ira peu amer aussi, comme s'il eût eu sur les lèvres le sel et le fiel des déceptions.
— Quand vous voudrez, fit Hélène, je vous apporterai cette merveille!
— Accepté! J'ai déjà sur ma cheminée un petit pied mignon, fin, cambré, exquis, le moulage du pied de mademoiselle Rachel! Eh bien ! votre main lui fera pendant. . . comme votre nom, j'espère !
— Voilà pourquoi je ne suis pas flatteuse, dit Sabine tout bas à Henri, de qui elle s'était approchée doucement, Mademoiselle Rachel?... Çharrière passe un peu les bornes du compliment.
— Nous verrons plus tard, répondit Henri presque sèchement.
— Oh ! oh ! fit-elle, vous aussi ! Mademoiselle Gcrvais, a déjà des fanatiques!
Elle ajouta tout bas, donnant à sa voix une expression de reproche et d'une sorte de tendre défi :
— Eh bien! mais vous m'abandonnez, Henri? Elle ne disait plus : nous.
Le coup d'oeil oblique et enfoncé de côté, comme une lame aiguë, fit courir un frisson par tout le corps d'Henri.
Il y avait, dans le regard muet de cette femme sûre de son charme, une tendresse ironique. On eût dit que, devinant que le jeune homme voulait la fuir, elle souriait en pensant :
— Essayez !
La vérité est qu'il sortit plus troublé qu'auparavant et plus mécontent de lui. Il n'avait rien à répondre à Sabine. Il se sentait un peu plus serré dans les liens presque irrésistibles qu'il voulait rompre. Et Marsy qui, là, devant elle, au moment de le voir partir, lui avait fait promettre de venir bientôt causer, dîner, parler de l'avenir! Et lui, hésitant, mécontent, qui avait promis ! Promis devant elle, dont le regard ne le quittait pas ! Ah ! quelle sotte idée il avait eue de venir ainsi se rejeter niaisement dans une pareille aventure ! Il était un peu moins maître de sa destinée en entrant qu'en sortant, et le terrible, c'est que ce qui le retenait et l'enserrait là, ce n'était pas une chaîne solide qu'avec un effort et du courage un homme de cœur peut briser, c'étaient les mille petits fils de l'amitié, des convenances, de l'habitude, tous rendus plus forts par sa faiblesse! Et, comme enveloppé d'une toile d'araignée, Henri avait l'angoisse d'une sorte d'impuissance bête.
Il ne voyait qu'une compensation à la maladroite démarche, pareille à une manœuvre sans but, qu'il venait d'essayer, c'était le plaisir éprouvé à faire route avec Hélène. Il ressentait à se trouver seul avec la jeune fille une pure et profonde jqie. Il lui semblait que cette résignation souriante, ce doux apaisement qui étaient les vertus et la
consolation de mademoiselle Gervais le pénétraient luimême. Un homme tiraillé par une passion et qui cherche un appui auprès d'une affection fraternelle doit avoir une sensation identique. Troublé auprès de Sabine, Henri était rasséréné soudain auprès d'Hélène. Le poids léger du bras de la jeune fille appuyé sur son bras ne lui causait pas l'électrique secousse du contact de l'autre. Il y avait, au contraire, dans le plaisir de ce tête-à-tête en pleine rue ou dans la promiscuité banale du tramway, une joie sans fièvre, comme entre ces deux êtres jeunes et attirés l'un vers l'autre par une communauté d'espoirs, — les mêmes admirations, les mêmes rêves, — une amitié naissait, sans autre cause que l'affinité secrète des mêmes sympathies.
Et cette amitié vraie, solide et franche, n'était le pseudonyme d'aucune autre affection. Henri n'éprouvait pas pour mademoiselle Gervais ce sentiment, douloureux comme une morsure, attirant comme l'amertume d'une liqueur chère, que madame Marsy avait fait naître en lui.
Et quant à Hélène, elle aimait quelqu'un.
Philippe? Non. — Madame Marsy, depuis qu'Hélène était entrée chez elle, remarquait l'influence profonde que la jeune fille avait prise sur le peintre, et, avec une perversité d'idées qui lui était habituelle, elle n'avait vu, dès le premier abord, dans mademoiselle Gervais, qu'une petite aventurière jouant auprès'de Philippe un jeu quelconque. Sabine était d'ailleurs trop fière et trop confiante en sa propre force pour s'en émouvoir beaucoup. Elle eût trouvé tout aussi indigne d'elle de se montrer jalouse d'Hélène que des petits modèles à cinq francs la séance qui venaient se déshabiller dans l'atelier de son mari. Pour elle, mademoiselle Gervais était un modèle, une passante comme une autre, rien de plus. Elle eût volontiers raillé tout haut Philippe sur le respect affiché pour Hélène. Elle trouvait décidément son mari bien poétique. Elle le disait un jour à Charrière :
— Cela fait partie de son talent, répondit sévèrement le
sculpteur. Quand on a devant les yeux un idéal de beauté complète, on croit en même temps et à la beauté plastique et à la beauté morale» Et si l'on est dupe, eh bien! tant pis, non pour celui qu'on trompe, mais pour les autres ! Il n'jT a que le marchand qui vend à faux poids pour savoir combien il manque de grammes à ce qu'il débite. Celui qui emporte son achat croit avoir le poids exact et n'en demande pas davantage : — il est heureux !
Que Philippe aimât ou n'aimât point Hélène, la jeune fille ne voyait dans Marsy que ce que Roquevert à son tour voyait en elle, une amitié vivante. Elle avait^sous son front de vingt ans, son roman commencé, cher et paisible roman, modeste comme une idylle, honnête comme ses rêves et caché à celui-là même qui en était tout bas le héros. Dans ce monde du théâtre où elle allait entrer bientôt, si le sort ne la trahissait pas, elle avait choisi, comme le type vivant de ce qu'elle admirait, un comédien d'un talent rare, pénétrant et fin, qui lui semblait iucarner toutes les viriles vertus qui font un homme supérieur. Elle l'avait admiré d'abord comme acteur (c'est l'éternelle histoire), émue et dominée par lui, pleurant de ses douleurs, toute déchirée par les souffrances qu'il exprimait si bien, l'admirable et nerveux j eune -premier ; puis par le constant mirage de la scène, prêtant au comédien toutes les qualités de ses rôles, elle avait fini par croire à la réalité d'un être qui sincèrement, sérieusement, traversait la vie avec tous les dons de dévouement, d'esprit et de courage dont les auteurs l'accablaient et qui s'appelait Saint-Yves.
Elle, la comédienne de demain, qui allait faire vivre les fictions, elle commençait, chose étrange, par en vivre ellemême.
Hélène était dominée par unsentimentehimérique, etirrésistible pourtant, par un de ces amours à distance si fréquents jusque dans les coulisses, dans l'antre ou le temple. On aime de loin, à travers la rampe, comme on aimerait une vision. C'est ainsi que Geneviève, la mère d'Henri, s'était éprise de Jacques Roquevert. Et, cette fois, le hasard avait
voulu que Saint-Yves fût l'intime ami du professeur qu'avait choisi Hélène. Il venait assez souvent au Conservatoire. Il avait assisté à la première audition et plus d'une fois aux cours où la jeune fille récitait sesrôles. Très-sincèrement, avec le sentiment tout naturel qui porte a complimenter un artiste eD progrès, il avait félicité bien souvent Hélène, toute rouge et presque tremblante sous son regard. Et, remontant chez elle, dans son humble logis du passage Colin, elle se répétait ensuite avec une volupté infinie, les paroles que Saint- Yves lui avait dites.
La rougeur et l'émotion d'Hélène lorsque Saint-Yves lui parlait, ne pouvaient échapper aux petites camarades. Le Conservatoire est une province bien et dûment circonscrite dans un faubourg de Paris, et, — au banc des mères, où les mamans tricotent, lisent ou parlottent tandis que leurs filles écoutent, étudient ou récitent, — les cancans stupides, les grosses inventions, les petites méchancetés, vont leur train. On avait inventé là, cette belle nouvelle que « mademoiselle Gervais » voulait se faire épouser par Saint- Yves.
Une des camarades d'Hélène, Esther Lévy, fort jolie et qui venait déjà au Conservatoire en coupé, avait même dit à mademoiselle Gervais :
— Youiez-vous mon opinion? Vous allez vous faire arracher les yeux par Clotilde Verrier !
— Et pourquoi? demandait Hélène.
— Vous le savez bien.
— Je ne sais rien, je vous jure...
— Vous êtes donc de Carpentras ?
Et la petite Esther riait.
— Eh bien! dit-elle avec un bizarre mélange d'argot demi-mondain, qui semblait une fausse note dans sa bouche rose. Clotilde Verrier adore Saint-Yves. On prétend, il est vrai, qu'il a pris une ombrelle pour se garantir du coup de soleil qu'elle a pour lui. Mais ce que Clotilde désire, elle le conquiert toujours, et une fois qu'elle le tient, elle le garde. C'est pour elle qu'a été fait le proverbe : « Ce que femme veut... » Et voilà!
Hélène était restée un moment sans bien comprendre ce qu'Esther avait voulu dire, mais son cœur s'était serré, comme pris entre des doigts méchants. Elle connaissait cette Clotilde Verrier. Qui ne la connaissait? Elle était célèbre, applaudie, adorée du public, gâtée par la critique et jolie et excentrique et, pour tout dire, à la mode! Clotilde Verrier aimait Saint-Yves ! Jamais peut-être Hélène n'avait songé à analyser l'attrait que cet homme exerçait sur elle. Les niaises inventions du banc des mères passaient au-dessus ou plutôt au-dessous d'elle sans qu'elle s'en inquiétât, mais ce jour-là, en rentrant chez elle, elle se sentit toute triste, et, instinctivement, elle enleva de sa cheminée le portrait-carte de Saint-Yves, qui était là, en costume de théâtre : élégant, la taille bien prise, le regard résolu, la moustache d'un raffiné sur une bouche hère.
Hélène avait placé là ce portrait tout naturellement, comme on met en vue les célébrités qu'on aime. Artiste. Saint- Yves lui paraissait un modèle à suivre. Elle lui donnait comme pendants les comédiennes qu'elle admirait. Elle comprit cependant qu'à cette admiration pour le comédien se joignait une étrange sympathie pour l'homme. Hélas! oui, à bien s'interroger, elle se sentit jalouse, jalouse de cette Clotilde Verrier qu'elle avait tant de fois applaudie '. Cette femme aimait Saint-Yves. Et si elle aimait, qui pouvait résister à tant d'élégance et de beauté, au rayonnement d'une gloire qui montait comme un soleil levant?
— Après tout, songeait Hélène, que m'importe à mo; qu'elle l'aime ou qu'elle ne l'aime pas !
Et elle se répétait, avec une sorte d'acharnement, qu'il fallait travailler, apprendre, vaincre Clotilde elle-même et la dépasser, lui arracher ses couronnes, lui enlever son succès.
Hélène ne se doutait point de la part que jouait, dans ces belles résolutions, son instinctive et inconsciente jaloasie. Le suffrage du beau Saint- Yves (sans qu'elle se l'avouât), tenait une place dans ce succès à conquérir. Elle le voyait assez souvent, et lui-même semblait fort empressé auprès
d'elle, et depuis qu'Esther Lévy avait parlé, Hélène se montrant plus réservée, plus froide, étouffant la joie que lui causait une parole aimable du comédien, Saint- Yves, au contraire, comme piqué de ce visible ralentissement de s}*mpathie redoublait de prévenance et, au fond, éprouvait pour mademoiselle Gervais une véritable affection. De l'amour? Peut-être. Il eût suffi même d'une étincelle pour chauger ce sentiment qui grandissait en une passion véritable. .
Hélène ne s'en doutait guère, et elle se contraignait à être forte contre elle-même, à ne plus voir dans Saint- Yves qu'un conseiller, un professeur de théâtre. De quelles joies cachées, inconnues, solitaires, tout son être tressaillait cependant lorsque Saint-Yves lui disait : « C'est bien. Courage ! » lorsque de sa lèvre hautaine un compliment tombait ou un bravo de sa main nerveuse !
Elle revenait plus alerte à son petit logis du passage Colin, et elle se disait :
— Le public pourra donc m' applaudir, puisqu'il m'a applaudie, lui!
Et toujours, à ses ambitions les plus chères se joignait le désir de vaincre cette Clotilde Verrier qui éblouissait tant de gens aujourd'hui. Mais ce sentiment de jalousie allait bientôt faire honte à Hélène, comme quelque chose de bas. Cette mélancolique Hélène Gervais méprisait l'envie comme un vice. Énergique sous sa | tendresse, elle se fût résignée à tout plutôt qu'à haïr, et lorsqu'elle s'aperçut que ce n'était pas au rôle qu'elle étudiait, à la poésie qu'elle devait traduire, aux sentiments qu'elle devait exprimer, qu'elle pensait, mais à une femme à combattre, à une rivale à éclipser, Hélène rebondit moralement en arrière, et, résolue, elle se dit :
— Et que me fait Clotilde ? Mon but, c'est l'art.
Elle avait la foi, la pauvre fille. Toute petite, la mère Gervais avait développé en elle le goût du théâtre, et, comme si le germe eût existé déjà, l'amour de la scène, l'âpre envie de faire rejaillir à l'extérieur le flot de sensations,
d'émotions, de pensées confuses que la lecture des poètes amassait en elle, l'enfant passait souvent, — comme plus jtard la jeune fille, — des nuits à lire dans sa petite chambre ces tragédies qui la passionnaient, et lorsqu'elle les récitait ■tout haut, lui emplissaient les yeux de larmes, l'étranglaient avec des sanglots.
Hélène habitait alors, au haut de Belleville, un misérable logis, rue Jouy-Roure, où la mère Gervais, brunisseuse sur porcelaine, vivait. Cette femme, veuve depuis longtemps, était de ces allègres enfants du peuple qui supportent également la mauvaise fortune. Elle avait bien aimé son mari, et le sort lui ayant refusé des enfants, elle aimait beaucoup la petite Hélène. Car elle n'était point sa fille, cette Hélène qui portait son nom. La brunisseuse l'avait rencontrée chez des cousins à elle, des cultivateurs établis à Villiers-sur-Marne et à qui la petite, des années auparavant, avait été confiée. Un monsieur était venu un jour, apportant une enfant à nourrir et à élever. Le père et la mère Cauchois faisaient métier de jardiniers et de nourrisseurs- Ils prirent la fillette qui, leur disait-on, s'appelait Hélène. Le monsieur avait payé d'avance une certaine somme, trèsconvenable, et il était parti en donnant un nom qui devait être faux, mais en notant sur un carnet tous les renseigne ments possibles sur les tenants et les aboutissants des Cauchois. Les maraîchers s'étaient dit depuis que cet homme étant déjà résolu à disparaître prenait naturellement toutes ses précautions pour le moment où, dans l'avenir, il lui plairait de retrouver l'enfant et de se faire reconnaître.
Les Cauchois, d'ailleurs, vivaient toujours, non plus à Villiers, mais fort loin, très-pauvres, du côté de Saint- Quentin, où le mari avait accepté une place d'éclusier, et c'est parce qu'ils ne pouvaient guère élever la petite que la mère Gervais s'en était chargée. Avec ses outils d'agate et de sanguine brunissant sur les anses des tasses de porcelaine et sur les bords et le marly des assiettes, l'or sortant mat de la moufle, la mère Gervais gagnait hardiment
sa vie. Elle commençait à pencher du mauvais côté de la cinquantaine, comme elle disait. Elle détestait les chats et les chiens. Elle n'aimait que les oiseaux. Et quel plus joli ramage que le babil d'un petit être courant et sautant deci delà? Plus le logis est étroit, plus la chanson paraît joyeuse. La mère Gervais fit comprendre à M. et madame Cauchois que cette fillette, qui poussait plus vite que les légumes (elle avait six ans), n'était pas faite pour rester une campagnarde, devenir une paysanne.
— Voyez donc ses mains ! C'est mince et délicat comme une tasse de Sèvres! Cette enfant-là, — née de je ne sais qui, — a l'air d'une petite princesse au milieu de vos choux. Donnez-la-moi. J'en ferai du moins une fleuriste ou une lingère. Des états fins. Et puis, ça me plaira d'avoir auprès de moi, quand je travaille, quelqu'un à soigner et à aimer. Et si votre monsieur, qui m'a l'air, depuis six ans, d'oublier passablement sa fille, montre le bout de son nez, eh bien ! il reprendra l'enfant et il n'aura rien à reprocher, sous le rapport de l'éducation, ni à vous, les Cauchois, ni à la maman Gervais.
C'est ainsi que l'enfant était devenue ou redevenue Parisienne. La mère Gervais, — très au courant de toutes choses, comme le peuple de Paris, — lisait les journaux pour les faits divers, les procès et les romans, aimait le théâtre, se donnait volontiers des heures de bon temps après de rudes journées de travail. Elle allait chaque matin à l'atelier de peinture, du côté du faubourg Saint-Denis, chercher dans son panier les pièces à brunir; elle les emportait au logis, remontant à la rue Jouy-Roure par le canal Saint-Martin et l'hôpital Saint-Louis, et là, chez elle, à sa fenêtre, assise, passant d'abord la peau sur l'or encore brunâtre et qu'il fallait faire jaunir et reluire, puis agitant le brunissoir d'agate, elle travaillait en chantonnant, tandis que la petite Hélène allait chez les sœurs et revenait trottinant, le bras passé dans l'anse de son petit panier.
Que de fois, en revenant ainsi, l'enfant s'arrêtait, curieuse, devant les grandes affiches du théâtre de Belleville,
annonçant des pièces de théâtre qu'on jouait toute une semaine, — quinze jours, en cas de grands succès ! Elle eût bien voulu entrer là, voir ces tableaux dont les sous-titres effrayants ou alléchants l'attiraient ! Déjà, à l'école, elle passait pour bien apprendre à lire. En récitation, pas une ne l'égalait. La sœur Apolline prenait plaisir à lui entendre répéter des fables, la prière d'Esther, les chœurs d'Athalie, des vers que cette enfant nuançait avec un naturel étonnant. Mais il paraît que dans ce théâtre de Belleville, on récitait bien d'autres choses plus émouvantes encore et qui faisaient pleurer ceux qui les entendaient !
Ah ! la première fois que la maman Gervais mena Hélène au spectacle, quelle joie nerveuse, quelle impression de fièvre émue, profonde, presque douloureuse! On jouait Antony. La passion quasi-fauve, le style éperdu de ce drame produisirent sur l'enfant une façon d'étourdissement. Elle n'avait point compris, mais elle avait comme deviné la pièce. Dans son lit, la nuit, les yeux grands ouverts, elle repassait tous les incidents de la soirée, elle rebuvait ses larmes. Il lui semblait qu'elle venait d'assister à quelque chose de terrible et qu'elle avait vu du sang couler.
L'impression fut si forte que la maman Gervais attendit longtemps avant de conduire de nouveau Hélène au théâtre. On y allait le lundi, généralement, les places étant mises à demi-prix pendant la semaine. Ce fut là que l'enfant, devenant jeune fille, sentit grandir en elle cette absolue vocation qu'elle avait pour la scène, cette soif de vivre de la vie de ces mortes : les héroïnes de la tragédie, — cet âpre désir de traduire les émotions que Corneille, Racine, Hugo, lui faisaient éprouver.
Dans les grands jours, on se rendait aux Français. La maman Gervais se faisait belle, et, au fond, s'ennuyait un peu, n'aimant point les vers, préférant le drame à décors ou le mélodrame où l'on mouillait son mouchoir. Mais il paraît que la petite avait besoin d'étudier. Hélène, le menton dans ses mains, les prunelles avides, écoutait, mangeait des yeux les comédiennes. Souvent, au contraire,
maman Gervais étouffait un bâillement ; mais à la fin, toute joyeuse, lorsque la jeune fille lui disait que la soirée avait été bien belle :
— Alors, tout est parfait, répondait la vieille femme, et nous voilà contentes toutes les deux.
La brunisseuse s'était éprise pour Hélène d'un sentiment maternel absolument et intelligemment dévoué.
— L'enfant n'a que moi au monde, se disait-elle. Le papa me paraît croquer, ad patres, le céleri par la racine. Qu'estce qu'elle deviendrait, toute seule? Ouvrière? Modiste?... Pour qu'un tas de godelureaux la suivent, au sortir du magasin, et qu'en fin de compte elle ne gagne pas plus à rucher des rubans que moi à polir mes sucriers... Non, ma foi ! Elle aime le théâtre. Elle m'étonne lorsqu'elle joue ses pièces, comme elle dit. Eh bien! puisque je l'ai affublée de mon nom de Gervais, je lui donnerai, pour pouvoir être actrice, ce que gagnera mon outil d'agate.
Le peuple de Paris a le mirage du théâtre et en voudrait toujours vivre, comme la petite bourgeoisie rêve de faire de ses enfants des maîtresses de piano ou des employés de l'administration.
Et le Conservatoire apparaissait â la vieille ouvrière comme une terre promise où, une fois entrée, Hélène serait décidément heureuse. Devenue grande et fort jolie, avec une expression de rêverie charmante, Hélène n'entendait pas que sa mère (elle la croyait sa mère) travaillât toujours pour la nourrir. Elle aussi, à son tour, vécut des travaux de couture que la maman Gervais, pour lui épargner cet ennui, allait chercher dans les magasins de confection. Il fallait longtemps faire queue à la porte, disputer son rang à de pauvres femmes avides d'ouvrage, — de pain. Les travaux étaient mal payés. Soit. Mais du moins Hélène apportait à la maison son contingent de bien-être, et par des prodiges d'économie, ces deux femmes parvenaient à vivre et à passer pour riches dans la triste rue Jouy-Roure. En ce monde tout est relatif.
L'heure vint où, sans recommandation, sans protecteurs,
s'étant présentée toute seule, tremblante à en être malade, Hélène passa au Conservatoire sa première audition. Elle avait déjà un certain âge. Elle entrait plus tard qu'elle n'eût voulu, mais chaque année quelque obstacle s'était opposé jusqu'alors à ce qu'elle frappât à cette porte! C'était tantôt une maladie de la mère, une fièvre typhoïde d'Hélène, un chômage, un obstacle. Enfin, tout était fini maintenant, et elle demandait une audition, peureuse!... Elle fut admise victorieusement. Son débit hâtif, éperonné par la terreur, avait déjà un accent de vérité pénétrante, et sa voix, particulièrement bien timbrée, faisait l'effet d'une caresse.
— Allons, ma chère enfant, lui dit la mère Gervais, le soir de ce premier succès, — te voilà sauvée maintenant ! Je te prie de croire que j'en suis bien heureuse.
— Et pourtant, ajouta la vieille femme avec une expression de mélancolie lassée, pourtant je ne te verrai pas couronner, ma pauvre fille !
Hélène frissonna. Elle vo}Tait bien que depuis longtemps la chère femme, si active, allant et venant, trottant d'habitude, vive, propre et laborieuse comme une fourmi, n'était plus la même. Un alanguissement de mauvais augure s'était emparé d'elle et l'accablait. Elle se sentait, disait-elle, s'en aller tout doucement, presque sans souffrir. Elle mourait d'une maladie sans nom, qui s'appelle anémie pour les uns; — pour les autres, ceux qui ont lutté toute leur vie : fatigue, lassitude, besoin de repos, — et quel repos! L'ouvrière souriait à l'idée que c'était la fin de la tâche qui venait. Lu journée allait finir. On aurait pour lendemain un long Dimanche sans réveil.
Madame Gervais trouvait cependant que le sort lui devait bien de la laisser vivre assez longtemps pour assister au triomphe d'Hélène. Elle espéra que ses soixante-dix ans auraient la force de la faire durer jusque-là ; mais, après un hiver douloureux vint un printemps malsain, et, un peu plus d'un an avant le fameux concours, la pauvre vieille femme était morte.
Elle avait gardé jusqu'au dernier jour ce secret, — si bien
caché à tous et à la jeune fille elle-même, — qu'elle n'était point la mère d'Hélène. Elle ne le dit à celle qui portait son nom qu'une ou deux heures avant l'agonie. Elle lui donna des renseignements sur les Cauchois et l'adresse de l'éclusier, près de Saint-Quentin. Puis elle lui demanda pardon d'avoir tant tardé à parler.
— Je t'aimais tant, vois-tu! J'aurais eu peur de te voir moins m'aimer !
— Moi ? Ah ! maman ! ma pauvre maman !
Hélène ne trouva d'autre réponse que ce cri et des larmes. Elle ne ressentait, devant cette révélation, qu'une douleur déplus. C'était une étrangère, cette femme qu'elle prenait pour sa mère? Eh bien! elle l'en adorait davantage. La pauvre femme! Comme elle avait vaillamment et saintement rempli le dur devoir qu'elle s'était tracé ! Avec quelle tendresse elle avait veillé sur l'enfant perdue ! Et Hélène, de ses lèvres et de son visage chauds de l'amertume des pleurs, baisait et caressait les mains maigres de la mourante où les nerfs et les veines bleues faisaient saillie, ces laborieuses mains qui l'avaient nourrie.
— Veux-tu que je parte contente ? lui dit l'ouvrière.
— Oh ! que désires -tu, que souhaites-tu, dis, mère ! Hélène répétait ardemment ce nom aimé que madame
Gênais avait si bien gagné.
— Oui? Alors cette couronne qu'on te donnera au Conservatoire, tu me la porteras là-bas. Tu l'auras méritée, toi, mais elle sera pour moi. C'est la seule chose que je te demande.
La jeune fille s'abattit, toute débordante de douleur, sur le drap qui allait recouvrir bientôt la moribonde, et, la bouche collée à l'oreille de madame Servais, elle lui murmura avec l'effusion suprême d'une âme qui se brise dans l'explosion de reconnaissance de toute une vie, des paroles qui faisaient sourire la pauvre vieille brunisseuse au seuil de la mort.
Elle se sentit effroyablement seule, la malheureuse Hélène, lorsque sa mire ne fut plus là. Elle avait encore un
but dans la vie, mais elle n'avait plus de joie. Des espoirs, des ambitions, sans doute : un avenir, peut-être ; mais des sourires au logis, une voix aimée, une consolation, un encouragement vivant, non, rien de tout cela n'était plus. C'est alors qu'elle pensait à Saint-Yves. Il était venu, avec le professeur d'Hélène, au convoi de la brunisseuse. La jeune fille en avait été profondément touchée. Au Conservatoire, l'affaire avait fait jaser; on trouvait que décidément Saint-Yves s'affichait un peu trop. Quelle intrigante, cette Gervais! Toutes les mères des autres élèves pouvaient bien mourir, M. Pierron, le professeur, ne se dérangerait certainement pas. C'était Saint-Yves assurément qui disait à Pierron de tant "pousser Hélène.
Et quels autres commérages ! Silencieuse dans sa robe noire, Hélène Gervais n'entendait rien, ne comprenait rien. Fière maintenant de cet humble nom de Gervais, elle voulait, — c'était son ambition, — le rendre célèbre. Et alors elle travaillait avec une vaillance plus grande. Elle avait quitté Belleville pour le logis du passage Colin plus rapproché du faubourg Poissonnière, et là elle s'était donnée tout entière à ce qui devrait être sa vie. Elle s'enfiévrait dans l'étude acharnée de ses rôles, elle s'enfonçait, pour oublier la vie réelle, en pleine poésie, en plein drame. Vivant de peu, touchant la maigre pension temporaire que M. Pierron lui avait fait obtenir, cousant elle-même ses robes, rajustant quelques nœuds aux modestes chapeaux de l'an dernier, recousant ses gants, usant ses bottines jusqu'à la déchirure béante, par un de ces prodiges d'économie qui sont un des admirables secrets de cette vie de Paris où la pauvreté peut vivre fièrement cachée, Hélène Gervais avait atteint enfin la dernière heure de cette lutte, l'heure du concours, et bientôt, du soir au lendemain elle pouvait avoir devant elle, assurés par la signature d'un directeur, l'existence matérielle et le pain de vie : la gloire.
Et elle se disait qu'elle serait certainement heureuse de savoir que cette gloire rejaillirait sur le souvenir de Fou-
vrière de la rue Jouy-Roure. Sa mère! oui ! sa mère! Hélène avait écrit, en effet, aux Cauchois, et on lui avait répondu en une longue lettre où l'on s'attendrissait sur madame Gervais : que jamais le monsieur n'avait donné signe de vie, — mais que si quelque jour il revenait, par hasard, en en aviserait la « petite Hélène »... avec les salutations et compliments sincères , qu'on laprait d'agréer en souvenir d'autrefois.
— Allons, se dit Hélène, ni père, ni mère. Pas de nom et seule au monde! Aussi bien, que me fait cet homme qui m'a abandonnée, qui m'a portée à ces gens, qui n'est peutêtre pas mon père et que je ne verrai jamais ? Quant à ma mère, — ah ! chère femme ! — j'en ai eu une !
De l'existence de cette jeune fille qui s'appuyait à son bras et qu'il reconduisait à son logis, Henri Roquevert ne savait rien exactement, mais il devinait bien que le prochain concours était pour Hélène une question vitale. Il ne lui parla guère que de cela durant le chemin, pendant que la grande voiture pleine de monde les emportait. Et plus il la questionnait, plus il l'encourageait, plus elle se sentait devenir tremblante.
— Ne pensons pas à cela, disait-elle.
— Vous êtes bien forcée d'y penser pourtant, lorsque vous étudiez.
— Non, je ne songe qu'à une chose, mon rôle, et j'oublie, au contraire. J'oublie dans quel but j'apprends ces beaux vers, et je me les récite à moi-même pour eux-mêmes. Vous songez donc à la foule, vous, au public, lorsque vous peignez un tableau ?
— Oh! mes tableaux! fit Henri en hochant la tète d'un air indifférent.
Et plein d'admiration pour cette femme qui vivait ainsi, toute seule en face de son rêve :
— Vous êtes une véritable artiste, mademoiselle Gervais, lui dit-il. Et savez-vous? Mon ambition, à moi, est de jouer un jour quelque tragédie avec vous!
— Avec moi? dit-elle surprise.
— Eh oui ! le théâtre est aussi mon rêve. Mes tableaux, dont vous parlez, je les trouve exécrables. Je ne suis pas né peintre. J'ai le sang de Roquevert dans les veines. Je serai comédien !
— Et, demanda Hélène, qu'en dit votre père ?
— Mon père? Il combat cette vocation nouvelle. Il croit avoir raison. Il a tort.
— Je ne l'ai jamais vu jouer, ht Hélène avec regret.
— Jamais ?
— Jamais.
— Et hier, à Montmartre, il a retrouvé toute son ardeur d'autrefois. Pourquoi n'éliez-vous pas là? Ne saviez-vous pas qu'il jouait?
— Si, mais, dit-elle avec son doux sourire qui enlevait toute ombre pénible à ses tristesses, les places coûtent cher, môme dans les théâtres de banlieue.
— Je suis impardonnable de ne pas vous avoir avertie, invitée. Je ne songeais qu'à mon père. Quel malheur ! dit Henri. Une pareille soirée ne se retrouvera jamais.
— Excepté quand vous débuterez peut-être, répondit Hélène en souriant. Vous portez le même nom !
Cette plaisanterie fit froncer le sourcil au jeune homme. Il n'avait point pensé à cela. C'était le nom de Roquevert qu'il voulait livrer au public, à un public nouveau! Il avait charge de renommée comme d'autres ont charge d'âmes. Cette idée l'inquiétait ; il la chassa rapidement. Et puis, c'était à lui de se rendre digne du nom porté. Mademoiselle Gervais n'avait mis d'ailleurs aucune malice dans ce qu'elle avait dit.
Elle laissa Henri un peu rêveur, malgré tout. Ils étaient arrivés, descendant du tramway, sur le boulevard extérieur, devant ce petit passage Colin, obscur et bas, qui mène à la rue Duperré. Henri conduisit Hélène jusqu'à l'entrée d'un escalier étroit, et là, prenant la main qu'ellelui tendait, en amie :
— Bonne chance ! dit-il. Mais je suis désolé vraiment que Marsj' ait achevé sa Charité. Je ne vais plus vous voir maintenant avenue de Villiers.
— Non, fit-elle. Je suis toute à mes dernières études.
— Alors, si vous n'y allez plus, je n'irai plus chez Marsy.
— Oh ! que dites-vous là ? C'est donc pour moi que vous veniez à l'atelier? Vous n'en pensez certainement et je n'en crois, moi, pas un mot. Non, ce n'est point pour moi, c'est pour votre maître. M. Marsy vous aime tant. Son affection est pour vous celle d'un frère aîné!
— Je le sais bien, dit Henri, qui éprouva comme une nausée morale à cette pensée qu'il pouvait aimer, qu'il aimait Sabine, et que, dans sa lâcheté, il n'avait pas eu le courage de la fuir.
Un nuage avait passé sur sa belle physionomie pleine de franchise.
— Vous voyez, fit Hélène en riant, vous avez déjà des remords !
Elle ne croyait pas si bien dire et Henri se sentit plus irrité encore contre lui-même.
Il quitta mademoiselle Gervais en lui donnant des encouragements nouveaux, et il s'éloigna ensuite un peu brusquement, tandis que la comédienne montait l'escalier étroit qui conduisait à sa petite chambre.
C'était là, au troisième, dans un logis presque misérable, au-dessus d'un entre-sol occupé par une table d'hôte à bon marché, où venaient les rapins et les modèles du quartier, que, livrée tout entière à ses beaux rêves, songeant parfois à Saint-Yves, plus souvent à l'art pur et aux grands sentiments , aux coups d'aile cornéliens , aux tendresses raciniennes, à cette poésie qui était sa consolation et sa vie, à cette divine musique des vers qu'elle écoutait ellemême quand elle tombait de sa bouche, là qu'Hélène Gervais vivait, l'aile encore repliée, inconnue, résignée d'avance à tous les déboires, ne faisant point de roman et sachant déjà, avec ses vingt- quatre ans où ne manquaient point les épreuves, que la vie est une dure bataille où les morts ne sont souvent pas les plus malheureux.
Henri Roquevert marchait lentement en longeant la rue
Duperré et en regagnant, par le boulevard extérieur, la place Dancourt, où l'attendait son père.
— Ah ! monsieur Henri! lui dit la vieille Suzanne, la servante, en l'apercevant au fond du corridor ouvert sur le perron. On vous attend pour déjeuner. Madame ne vous espérait plus !
Le jeune homme franchit, sans répondre, les marches du perron, entra, accrocha son chapeau à une patère du corridor et, traversant l'antichambre, poussa la porte de la salle à manger.
Le couvert était mis et, assis sur une chaise, près de la fenêtre à vitraux, Roquevert, ses grands yeux noirs tout embrasés, lisait les journaux du matin.
Par la porte ouverte sur le salon, Henri aperçut madame Roquevert, enfoncée dans un fauteuil recouvert d'une housse blanche et travaillant à une tapisserie — quelque prie-Dieu pour l'abbé Ronchat.
Elle leva ses paupières lentes en entendant les pas d'Henri sur le parquet, et, déposant son ouvrage, toute droite, elle vint à la salle à manger.
— Je te demande pardon, mère, dit le jeune homme. Je vous ai fait attendre ?
— Un peu, fit Geneviève sans qu'un muscle de son visage trahit un mécontentement ou laissât deviner une tendresse.
La voix claire du vieux Roquevert ajouta joyeusement :
— A table !... Ah! ma parole, dit le vieux comédien, je ne me reconnais plus. Je passe ma vie à dévorer. Hier il me fallait de l'eau de Vichy ; aujourd'hui, malgré le souper, j'ai faim. Oui, encore ! Je passe de Shakespeare à Rabelais. Je ne jouerais plus Hamlet, mais Gargantua!
Il secouait entre ses mains maigres un paquet de journaux sentant l'encre fraîche.
— C'est que voilà mes apéritifs, dit-il gaiement. Ah ! les journaux du matin me gâtent !...
Il éprouvait une joie d'enfant à revoir son nom imprimé
et ces neuf lettres rassemblées, — « Roquevert » — lui causaient une émotion étrange et évoquaient pour lui-même un autre que lui, une personnalité différente. Il avait besoin d'un certain effort pour se bien persuader qu'il s'agissait de sa propre renommée. C'était un mort qui se sentait revivre et qui, se levant du fond de la vallée de Josapbat, se demandait : « Est ce bien moi? »
Le comédien posa les journaux sur une chaise, et, tandis que Geneviève regardait de côté et d'un œil défiant, les titres de ces feuilles que Roquevert avait rapportées, par poignées, des kiosques du boulevard :
— Ah! ils ne m'ont pas ménagé les adjectifs louangeurs dit Roquevert. On t'a donné des friandises et du gâteau; oui, oui, tu as du nanan, vieille bête !
Et il riait. Sa belle figure sévère et martiale s'éclairait d'un éclat juvénile comme du rayon d'un soleil couchant. Puis hochant la tête :
— Ces journalistes ! fit-il. S'ils savaient tout ce que peut contenir de joie ou d'amertume une goutte de leur encre, ils la tiendraient, avant d'écrire, longtemps suspendue sur leur papier !
Henri avait pris les journaux sur la chaise et les lisait à son tour, tout heureux.
Roquevert déplia sa serviette, retendit sur ses genoux osseux et, sa joie débordant en santé ou en fièvre, pendant que Geneviève conservait sa froideur impassible, le vieil homme, tout en mangeant, regardait son fils, et relisant en quelque sorte chaque ligne par les yeux d'Henri, il ruminait et retrouvait la saveur première de cette sensation, caressante et aiguë à la fois, de l'oublié qui se voit reconnu, du blessé, du vaincu laissé pour mort au fond d'un trou et qui se relève.
Les jours de Concours, la salle et les environs du Conservatoire ont une physionomie particulière. Le pouls de ce quartier, paisible en temps ordinaire, bat plus vite et plus fort. Un monde d'artistes de toute espèce, instrumentistes, chanteurs, comédiens, tragédiens, rêvant depuis quinze jours de leurs couronnes et de leurs triomphes à venir, tourbillonne daus le faubourg, s'entassant dans les cours, glissant aux oreilles amies les chères espérances trop souvent destinées à être fustigées durement, tout à l'heure. Et ces groupes d'élèves du Conservatoire, — jeunes gens qui en sont encore avec la renommée à la lune de miel et aux illusions, — vont, anxieux, avides, les yeux allumés, droit devant eux vers l'avenir, tous certains, hélas! de conquérir une couronne, ou plutôt ce rouleau de papier blanc portant le nom d'un lauréat, et qui renvoie, le lendemain, ce victorieux d'une journée chercher fortune à travers le monde, portant bien haut sa feuille de laurier semblable à une feuille de route qui ne mène à aucune auberge.
L'aspect de la petite salle de théâtre du Conservatoire a pris un caractère spécial. Cette bonbonnière de style néogrec, avec ses fresques à tons de briques et ses frises dans le goût de Pompéi, cette boite à harmonie et à musique emplie, aux jours de concerts, d'une élite élégante et d'amateurs savants, est envahie, ces jours de Juillet, par une population curieusement pittoresque, avec des aspects de
vieilles lithographies et d'images disparues. Les mères d'actrices, les mères improbables, fantastiques, les mhes des vaudevilles de Théaulon et de Baj-ard, réapparaissent dans quelque costume antédiluvien, la plupart, — sous leurs châles de barège usés et leurs chapeaux de paille brûlée, — maigres, ratatinées, ridées comme des pommes sèches.
A leurs côtés s'agitent, turbulentes, pâlies déjà, défraîchies, mais charmâmes, avec des cheveux ébouriflés, le charme capiteux de l'adolescence et la rouerie des ingénues, des fillettes en petits chapeaux et en toilettes presque toujours fort simples, venues là pour entendre et juger les rivales. Ce sont les élèves qui n'ont pas été admises à concourir : les unes trop novices encore, les autres trop médiocres dans leur examen préparatoire. Et, passionnées et rageuses, elles apportent, ces spectatrices prévenues, dans l'examen des concurrentes, un dépit caché, colère et méchant, ou, en même temps que ces haines, des affections, des partialités, des enthousiasmes évidents. Elles sourient avec une ironie profonde lorsqu'apparait la rivale détestée; elles tapent des mains avec une frénésie batailleuse de seize ou dix-huit ans lorsqu'une amie a achevé sa tirade et salue, son morceau une fois terminé.
Heures tourmentées et bouillonnantes que celles d'une journée de ces concours ! Calmes, graves, dans la loge qui occupe le fond de la salle, les juges composant le tribunal artistique écoutent, impassibles en apparence, les éternels fragments de comédie ou d'opéras dont on les accable en répétant parfois avec une monotonie cruelle le même motif ou le même morceau.
Une atmosphère orageuse, électrique, étouffante, monte de ce parterre grouillant et bondé, sort de ces loges où s'étalent les comédiennes arrivées et les femmes du monde qui courent les « primeurs. » On sent passer, dans l'air épaissi de la petite salle, comme des ardeurs de fièvre. La salle de spectacle a l'émouvant aspect d'une salle d'audience. Ce sont des malheureux souvent, — ce sont des inno-
cents, — qu'on juge là. Et pour beaucoup d'entre eux il s'agit aussi de la vie.
Pour Hélène Gervais, c'était de cela justement qu'il s'agissait. Elle était venue au Conservatoire toute seule, dans un fiacre, et, en descendant devant la porte des élèves, dans la rue, du côté de l'église, les chevaux de sa voiture de louage s'étaient heurtés contre ceux d'un joli coupé arrivant au galop par la rue Bergère.
Les deux cochers avaient échangé des tutoiements suivis d'injures, et la petite Esther Lévy, gentille à croquer, adorablement vêtue, sautant lestement, en toilette de bal, du coupé marqué à son chiffre, avait dit gaiement à Hélène, lui tendant une main de blanc gantée:
— J'espère bien que nous nous disputerons le prix tout à l'heure sans nous disputer comme nos cochers !
Et son jeune sourire montrait, entre deux lèvres rouges, de petites dents d'un blanc éclatant.
Elle s'engouffra dans l'étroite porte, tandis que, de la foule amassée, un petit brouhaha ironique et admiratifà la fois s'élevait devant le luxe étalé par Esther.
Hélène n'avait pu s'empêcher de sourire elle aussi, en entendant la jeune fille, -- la petite Lévy , comme on disait, — parier d'avoir un prix. Fort jolie, bien faite, la taille mince, les poignets fins, la main élégante, le pied mignon, la cheville exquise, très-vive, très-alerte, très-joyeuse et trèsfraiche, Esther joignait sans nul doute un certain talent de déclamation à sa beauté juive: — les yeux grands et veloutés, le nez correct, la bouche un peu grande mais appétissante, le front très-bas avec deux épais bandeaux de cheveux d'un noir d'encre, crèpelés avec goût. Elle disait bien et juste, répétant avec une fidélité absolue les leçons de son professeur. La voix était admirablement timbrée, profond» au besoin, et les accents tragiques produisaient un effet assez étrangement contrasté en sortant de cette bouche rieuse et de ce petit corps moulé à ravir, délicat, potelé et charmant. Lorsque Esther gonflait les veines de son cou à la chair grasse et blanche, pour réciter quelque scène vi-
goureuse, pour jeter les imprécations de Camille, on eût dit que la fureur tragique allait briser ce précieux bijou féminin dont, après la tirade dite, le rire éclatait de nouveau brusquement, pimpant comme un bruit de grelots et brillant comme une fusée.
Encore une fois, la petite Eslher n'était pas une comédienne à dédaigner, surtout pour sa grâce. Elle était faite pour montrer derrière la rampe son joli visage promené au Bois pendant le jour. Mais pouvait-elle vraiment songer, comme elle venait de le dire, à disputer le prix à Hélène Gervais?
Hélène avait d'autres rivales plus redoutables : Suzanne Brunier, remarquable dans la tragédie et dans la comédie; Jeanne Hard}', d'autres encore. Mais Esther ne l'inquiétait guère quoique « la petite Lévy » fût très-protégée, disait-on. Elle se montrait fort souvent aux « premières », en compagnie d'un banquier célèbre, commanditaire d'un grand journal. Le directeur d'un théâtre littéraire, qui faisait partie du jur}r, avait dit, en outre, qu'il comptait lancer Esthe à la réouverture. Il lui trouvait de Yctoffe, et si elle jouait mal le drame, ajoutait-il, eh bien 1 il lui taillerait de beaux costumes : elle était assez jolie pour les porter admirablement.
Malgré tout, ce n'était pas Esther qui inquiétait Hélène.
Ce qui rendait pâle et faisait trembler la jeune fille, c'était la peur profonde d'elle-même, de sa destinée, de cette lutte à soutenir. Elle n'avait jamais vu de concours public. L'année précédente, malade, elle n'avait pu s'y rendre et s'aguerrir. Elle arrivait, effrayée, sur un terrain inconnu.
Vêtue d'une robe noire très-simple qu'elle avait coupée et achevée elle-même, elle n'avait au cou qu'un médaillon sans valeur et au poignet le pauvre porte-bonheur en argent que la mère Gervais lui avait donné, trois ans auparavant, pour ses étrennes. Superstitieusement, Hélène avait posé ses lèvres sur ce porte-bonheur en se le passant au bras gauche. Elle s'était coiffée elle-même aussi, devant son miroir, son-
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géant, pour la première fois de sa vie, à se parer, à se rendre « jolie, » et plus belle en effet cent fois, avec le ton mat de ses joues, ses grands yeux doux devenus inquiets, son grave et fin profil de statue, ses cheveux bruns encadrant son visage allongé et rayonnant encore, malgré sa terreur, de cette bonté attendrie qui avait inspiré à Philippe Marsy la figure de la Charité.
Quand elle traversa d'un pas lent et rendu plus lent encore par l'émotion, la foule de curieux, de concurrents et de parents, qui encombrait le trottoir, devant la petite porte d'entrée des élèves, un murmure de sympathie l'enveloppa en l'escortant. Hélène était aimée. Quelques méchancetés des rivales à propos de Saint-Yves n'avaient pu empêcher la jeune fille de conquérir l'affection de la plupart des élèves et des professeurs.
Elle monta, toute tremblante, l'escalier qui menait aux coulisses de la petite scène où, dans peu d'instants, le concours allait commencer. Son professeur était là, très-nerveux, se promenant en regardant machinalement le bout de ses bottines et jetant de temps à autre à ses élèves des paroles d'encouragement comme, avant le premier coup de feu, un officier stimule l'ardeur de ses hommes:
— Soigne ton pied droit, Bléquet ! Tu sais que tu le traînes un peu trop en marchant... Et pas de geste de télégraphe en goguettes ! — Ne parle pas dans ta cravate, mon petit Servan ! — Très-jolie, votre robe, ma chère Marie. Pas trop de tapage. Du goût. C'est bien! — Allons, allons, mes enfants, du courage, de l'aplomb! Ça marchera!
Et M. Pierron continuait sa promenade.
Cravatés de blanc, frisés comme des garçons de café, minces, et leurs omoplates se dessinant sous leur habit noir trop large ou trop étriqué, les élèves-hommes écoutaient leur maître avec des sourires qu'ils voulaient rendre assurés et qui ridaient tout simplement leurs visages pâlis. Les jeunes filles, en robes blanches ou roses, les lèvres déjà peintes, le visage déjà maquillé, montraient, sous la lumière crue du jour, des joues blanches de poudre de riz ou
des yeux maladroitement agrandis, soulignés de charbon. Leur professeur, haussant les épaules, avait envie de leur débarbouiller le visage et marmottait entre ses dents:
— Petites sottes ! S'abîmer ainsi quand on a dix-sept ou dix-huit ans !
Il vint droit à Hélène, lorsqu'il la vit entrer dans la coulisse, et, devinant l'émotion qui étre-'lgnait le cœur de la jeune fille, ii la rassura de son mieux, lui prenant paternellement les mains et lui répétant qu'après tout le concours n'était pas la « mer à boire. »
— Ah! quand vous vous trouverez en face du vrai public, ce sera une autre affaire !
— Peut-être, monsieur Pierron. Mais pour arriver jusqu'à ce public-là, ne faut-il pas fléchir celui-ci ? répondait Hélène.
Et elle montrait la loge du jury, aperçue à travers la porte du fond. La scène du théâtre n'ayant pas de rideau qui se baisse et se relève, la porte s'ouvrait, au fond, — avec deux autres portes latérales, — dans le décor spécialement planté pour ces examens et qui représente, se détachant sur un ton de rouge brique les Muses brossées dans le goût de fresques ennuyeuses, avec des bouquets de fleurs essayant de relever, çà et là, la monotonie sévère de cette décoration.
La loge du jury était encore vide. Entassés dans l'orchestre, les spectateurs se tournaient vers cette loge, impatients et anxieux. D'autres, clair-semés encore au balcon, les bras appuyés sur le rebord de cuir rouge, consultaient les programmes lithographies où sont inscrits les noms et l'âge des concurrents et la liste des camarades qui leur donnent la réplique. D'en bas, on se montrait parmi eux des gens de théâtre, ou des critiques. Le sentiment de fébrile attente qui se dégageait, comme visible, presque tangible, de cette salle encore à demi pleine, éclairée par la lumière tombant d'aplomb du haut du plafond vitré, ce sentiment inquiet, effrayant, maladif, Hélène en était pénétrée et tenaillée.
Elle s'assit dans un coin, sur une chaise, inattentive à ce qui se passait autour d'elle, ne songeant à rien qu'à ces trois ou quatre rôles qu'elle allait réciter tout à l'heure, et se demandant, avec une terreur soudaine, si la mémoire n'allait pas lui manquer tout à coup. Quatre rôles? Elle concourait dans Iphigénie et donnait la réplique dans Mithridate, dans Mademoiselle de Belle-Isle et dans l'Aventurière. Et il lui semblait maintenant que, prose et vers, tout s'embrouillait dans sa tète. Elle y sentait comme un vide ou un chaos. Faisant un effort, elle se contraignait à réciter; tout bas, pour elle-même, ce qu'elle allait répéter bientôt, et les balbutiements de ses lèvres s'arrêtaient parfois, une sueur froide lui passant par tout le corps. Elle oubliait! Elle ne savait plus ! Grand Dieu ! si elle allait demeurer muette, interdite et stupide devant tous ces gens?
Alors, pour chasser l'épouvantable effroi qui la prenait, elle s'efforçait de ne plus penser et elle regardait, — en se disant que ceux-là aussi jouaient leur lendemain, — deux élèves, Louis Duret et Claudine Harel, qui se promenaient, le visage blême, dans la coulisse, et échangeaient de temps à autre quelque mot rapide en se regardant longuement.
L'affection que « le petit » Louis Duret portait à Claudine n'était un secret pour personne au Conservatoire. On les appelait les fiancés, Louis avait vingt-cinq ans, Claudine dix-neuf. Lui, acteur, ou apprenti acteur, malgré ses parents, — d'honnêtes petits bourgeois, fabricants de bijoux en jais, rue Michel-le-Comte, — s'était épris de Claudine, qui était très-classiquement fille d'une concierge des Batignolles. Une vraie enfant de la balle, née par hasard dans la loge d'un portier. Claudine était comédienne jusqu'aux ongles, jusqu'au sang. Elle jouait les soubrettes avec un talent et un esprit du diable. L'œil petit et vif, la bouche grande, le nez retroussé, l'air comique et futé, on pouvait presque la trouver laide, et elle était irrésistiblement jolie. Un pétillement incessant animait cette physionomie drôlette, ce corps de vif-argent, cette voix fraîche et claire, toute cette pétulante
petite personne. Louis, petit comme elle, doux et timide, mais alerte dans ses rôles de valets, riant largement avec Molière, gaillardement avec Regnard, ironiquement avec Marivaux, était fait pour s'en aller bras dessus, bras dessous, à travers la vie, avec cette charmante fille. On eût dit, à les voir, Champagne et Marton, Lubin et Ninon, Frontin et Lisette. Ils étaient créés l'un pour l'autre, pour se comprendre et pour s'aimer. Et ils s'aimaient. Et les parents de Louis Duret, résignés, consentaient à son mariage avec Claudine ; mais, plus sévère, la mère Harel, la concierge prévoyante, qui rêvait pour sa fillette un autre avenir qu'une telle union, exigeait qu'au moins les petits eussent un avenir assuré, des appointements qui leur « donnassent » de quoi vivre. Elle ne permettait à Claudine d'épouser Louis que si lui et elle, après le concours, obtenaient un engagementsérieux. Et encore poussait-elle de gros soupirs ! Il fallait que l'enfant fût toquée, parole d'honneur, pour s'être laissé tourner la tète par un petit bonhomme de comédien. Une fille si raisonnable et dont l'avenir pouvait être couleur de rose! Mais allez donc vous fier au bon sens des fillettes I Le mieux, pour une mère sage, était de se résigner, car il y avait comme du salpêtre dans la petite tête de Claudine, et lorsqu'on la contrariait, ah ! Dieu ! elle sautait comme de la poudre. Certes le petit Duret n'était point le rêve de la mère Harel, mais, après tout, mieux valait pour Claudine qu'il devint son mari qu'autre chose, puisqu'elle y tenait tant. Seulement la concierge était implacable sur le chapitre des appointements futurs. Les parents de Louis ne donnant pas grand'chose à leur fils, et madame Harel n'ayant rien, la portière et les fabricants de bijoux en jais criaient en même temps à la mésalliance. Seulement si les petits trouvaient un double engagement, eh bien, la bêtise, comme disait la mère de Claudine, était faite.
Hélène Gervais connaissait toute l'histoire de ces fiançailles des deux jeunes gens. Claudine la lui avait contée. Aussi bien, suivant des yeux Louis et la jeune fille, elle se disait qu'elle n'était pas seule à se sentir angoissée jusqu'à 1 âme.
— 11 s'agit pour moi de la vie matérielle et pour eux du bonheur. C'est bien la môme chose !
Et elle scrutait, attendrie, la pâleur de ces deux visages, l'effroi fiévreux des regards et, sous le rire de Claudine, elle devinait la terreur.
Pimpante dans un costume court, la jupe d'une robe à raies roses laissant à découvert ses fines chevilles et ses mules ornées de bouffettes chaussant des pieds d'enfant, Claudine était jolie à ravir. Elle avait toute la coquetterie, la taille pincée, le geste bref, le regard provoquant de la soubrette idéale.
Et pendant que Louis, tout bas, d'une voix qui tremblait, lui parlait de l'avenir, du bonheur possible, de leur union qui dépendait de cette journée, instinctivement, tout en écoutant le « fiancé », Claudine donnait un coup d'oeil à ses minces poignets ornés de rubans de velours à boucles d'acier, rapidement faisait bouffer sa jupe ou, répondant prestement un mot, elle songeait à sa tirade de tout à l'heure et à l'éclat de rire de Lisette, au rire perlé répété tant de fois et qu'il fallait égrener hardiment.
— Ils s'aiment, du moins, songeait Hélène, qui n'avait peut-être jamais aussi profondément ressenti l'amère impression de la solitude. Elle se sentait comme perdue', en face d'une mer sans limites, fondue avec le ciel et où nul point vivant n'apparaît. Pauvre maman Gervais! C'est elle qui eût été la bienvenue à cette heure décisive 1 Ceux qu'on aime vous manquent doublement quand on éprouve quelque grand chagrin ou quelque grande joie. Cette joie, leur présence la doublerait ; leur présence diminuerait cette douleur. Pourquoi tant de séparations en cette vie? Ne pourrait-on mourir le jour où meurent ceux qu'on aime ? Et, pensive, Hélène Gervais revoyait le cher visage de la pauvre femme endormie pour toujours.
Elle se leva brusquement, sentant que l'attendrissement la gagnait et, machinalement, elle revint à la porte pratiquée dans le décor du fond, et qui permettait de regarder dans la salle.
Malgré ses yeux troubles et à travers ses larmes refoulées, Hélène interrogea cette salle qui se remplissait, et tout à coup elle se sentit moins isolée. Elle venait d'apercevoir dans une loge, à droite, Philippe Marsy debout, et qui avançait un fauteuil où Sabine s'asseyait. Marsy était là. Hélène, en éprouva un contentement profond. Elle sentait bien que le peintre lui était dévoué sincèrement. C'était un appui moral dans son isolement cruel, et cette affection, elle l'éprouvait aussi pour Philippe, mêlée d'admiration. Comme elle le regardait, la porte de la loge s'ouvrit et Charrière se montra dans l'encadrement, tenant par la main Henri Roquevert qu'il semblait amener et comme traîner en riant. Hélène, en dépit de son émotion, remarqua fort bien que le jeune homme hésitait à entrer et était très-pàle. Sabine souriait en le regardant et lui donnait la main comme une chatte tend sa patte blanche, la griffe cachée sous la douce soie.
Et, tout à coup, presque en face de cette loge d'où Sabine et Philippe, Charrière et Henri Roquevert allaient l'écouter, Hélène entrevit, — car une soudaine commotion lui jeta sur les prunelles un voile passager plus épais que des larmes, — elle devina dans l'éblouissement d'une vision qui lui fit affluer le sang au front, Saint- Yves, ce Saint- Yves qu'elle aimait sans se l'avouer peut-être à elle-même et qui était là au balcon, venu un des premiers, comme attiré justement par ce matinal concours de tragédie, où le public est moins pressé et plus froid que dans l'après-midi !
Et elle regardait Saint-Yves qui dépliait son programme et qu'on se montrait, çà et là, avec une curiosité admirative. Fort élégant, correct comme un Anglais, avec des moustaches brunes, un œil profond et noir, d'un éclat singulier, Saint-Yves ressemblait plutôt à quelque officier de cavalerie en tenue bourgeoise qu'à un comédien. Il était dans toute sa personne soigné sans être affecté, et dirigeait la mode plus qu'il ne la suivait. Il y avait en lui une énergie nerveuse et mâle , et, en dépit de ses trente-huit ans, avec sa taille mince, ses vêtements qui dessinaient son corps
souple et élancé, on l'eût pris pour un tout jeune homme. Hélène, légèrement penchée vers l'entre-bàillement de la porte, sentit deux petites mains se poser sur ses épaules, — de petites mains gantées de blanc, — et, se retournant, elle aperçut Esther Lévy qui riait.
— Décidément, fit la petite juive, vous n'avez d'yeux que pour lui !
Hélène rougit sans répondre, comme si elle eût été prise en faute.
— Mais encore une fois, prenez garde, dit Esther en montrant ses jolies dents blanches, aiguës et aiguisées, des dents à croquer tout un verger. — Regardez de ce côté-là !
Son gant indiquait une loge au fond de laquelle, toute seule, assise comme si elle eût été étendue, une jeune femme apparaissait, la lumière du plafond envoyant tout droit un rayon sur son joli visage qui, brusquement ensoleillé, en paraissait comme entouré d'un nimbe.
— C'est Clotilde Verrier !
Cette femme était brune et maigre, avec des cheveux
aplatis sur son front, comme une sorte de casque noir dont les reflets luisants semblaient étinceler. De ce front rendu ainsi étrangement étroit, un nez fin, élégant, aux narines délicates et dilatées, descendait, comme une ligne droite, sur une bouche mince qui souriait et provoquait. Deux yeux très-noirs trouaient de loin cette physionomie blême, presque émaciée et maladive. Une langueur morbide et charmante semblait se dégager de cette jeune femme au type oriental, avec des maigreurs et des ardeurs d'Arabe. Hélène l'avait vue assez souvent pour détailler, même dii fond du petit théâtre, même à cette heure de trouble et de fièvre, la beauté bizarre, mais certaine et irrésistible de Clotilde Verrier.
Ce qui plaisait en elle c'était justement cet air douloureux et passionné, ce bouillonnement de vie qu'on entrevoyait dans ce corps grêle, comme la lave d'un volcan sous un sol ravagé ; c'était cette ardeur âpre qui semblait avide
brûler la vie, comme si l'air et les forces dussent lui manquer bientôt ; c'était cette expression poétique qu'elle prêtait au rôle même de Marguerite Gauthier et qui avait fait dire à un critique : « Personne ne meurt comme Clotilde Verrier. »
— Je crois bien, lui écrivait le lendemain la comédienne, sur une carte de visite. C'est que je meurs non-seulement tous les soirs, mais toutes les heures !
Clotilde, pour cette journée du concours qui lui rappelait ses premiers succès, ses premiers bravos, avait choisi une toilette de crêpe de Chine claire, aux draperies molles s'enroulant autour de ce corps mince qu'elles semblaient caresser, et elle s'étendait dans sa loge comme baignée d'un flot de dentelles blanches. Dentelles au corsage et aux manches d'où sortait un poignet fin orné d'un large cercle d'or, et une main petite gantée de peau de Suède. Une rose rouge, piquée au corsage, comme le sang vif d'une blessure, faisait ressortir plus nettement encore la pâleur étrange du visage, ce visage long et creusé de Moresque phthisique. La comédienne portait une coiffure bizarre, ressemblant à une mantille espagnole. Elle jetait, avec une négligence apparente, sur l'aplatissement de ses cheveux luisants et noirs piqués d'une autre rose rouge, la blanche dentelle retombant en plis gracieux et mous sur des épaules plus rondes et plus riches que la sveltesse de la jeune femme n'eut pu le faire croire.
Mademoiselle Gervais l'étudiait ainsi, cette Clotilde qui, à vingt-six ans, avait à ses pieds tout Paris ; les auteurs, la critique, le public, et, — suffrage plus précieux, songeait Hélène, — ce Saint-Yves si supérieur aux autres et en apparence si froid et si hautain !
— N'est-ce pas qu'elle est fort jolie? disait la petite Esther avec une malice qui pouvait avoir du piquant, mais qui ne voulait pas avoir de méchanceté.
— Elle est plus que jolie, elle est belle ! répondait Hélène lentement.
— Belle ! belle ! Non. Mais elle a un type. Elle est pire !
Voilà. On prétend qu'elle est Italienne, —vous l'a-t-ondit? — ou Tunisienne, ou Valaque, je ne sais pas. Enfin, elle a du soleil dans les veines. Ça se voit bien. L'avez-vous vue en amazone? Ah ! Dieu ! une véritable écuyère ! Clic ! clac! Je monte pas mal, j'adore les chevaux, j'aime à parier aux courses, mais à côté d'elle, ma parole, je suis une mazette. Elle donnerait des leçons à Pellier....
Estber continuait ainsi à pérorer de sa jolie voix bavarde et ne voyait pas l'émotion pénible qui rendait Hélène Gervais encore plus pâle que tout à l'heure.
De grands cris courroucés du professeur vinrent séparer brusquement les deux jeunes femmes :
— Voyons, sapristi ! On commence ! Place à la scène ! Le jury entre en loge ! Allez donc dans un coin et songez à vos rôles ! — Tenez, cette petite Esther ! Voyez-moi ça ! Elle guigne déjà ses amoureux dans la salle !
Les membres du jury, lorgnés, nommés tout haut, s'étaient assis à leurs places, dans la grande loge qui fait face au théâtre et où l'on arrive par le large escalier partant du vestibule, — loge où, tous les ans, s'assied, pour couronner ceux que ce tribunal a jugés, quelque ministre nouveau.
On se penchait au balcon et dans les loges, pour désigner, parmi ces juges, quelque renommée du théâtre, quelque auteur applaudi... Et, sous les yeux braqués et les lorgnettes, ces glorieux, gênés en apparence, paraissaient timides, — timides ou satisfaits.
Un coup de sonnette du directeur qui présidait, un grand murmure sourd du public. Et un huissier en habit noir, grave, froid, d'une voix sans émotion, s'avançait près de la rampe et appelait le nom des concurrents :
— Monsieur Clément! — Concourt dans Mérope. Répliques : Mesdemoiselles Lévy et Salanville.
Et il rentrait dans la coulisse.
Alors le concours commençait.
Hélène entendait, derrière un portant, le murmure indistinct des élèves récitant les vers, grossissant leur voix,
et les roulements soudains qui étaient des bravos, et les silences terribles qui parfois accompagnaient la fin d'une tirade tombant dans le silence, comme un caillou dans un puits sans fond.
Elle frissonnait.
Son professeur, allant et venant, très-inquiet lui-même, se mordillant les lèvres, faisant claquer ses doigts, ou tortillant sa chaîne de montre, aperçut, en passant, les yeux de la jeune fille et, s'avançant brusquement sur elle comme si il eût été irrité :
— Oh! oh! dit-il, avec une sévérité cordiale. Surtout pas de trac, mon enfant! Du calme. Et tâchez d'être vous-même. C'est vrai, ces satanés concurrents se ressemblent tous. A l'appel de l'huissier, crac! l'élève accourt, entre en souriant s'il se destine à la comédie, fronce le sourcil s'il rêve les lauriers de Talma, et débite ses tirades, puis après salue et disparaît mécaniquement, tandis que les jurés prennent des notes sur sa tenue et sur sa diction. Le jury connaît tout ça. Un peu moins'de déjàvu, que diable! L'entendez-vous, ce petit Clément? Est-il assez mauvais? Il a choisi Mérope; je lui conseillais Louis AT. C'est plus facile. Il n'a pas voulu. Oui, patauge, va, mon garçon, patauge, tu as delà bouillie dans la bouche et tu en auras toujours, malheureusement pour toi. Tu me rappelles les vers d'Arnal; ils sont faits pour toi, tiens :
Le succès que j'obtins dans les rôles tragiques, Semblait me destiner à l'emploi des comiques.
Et M. Pierron, l'oreille tendue, ajoutait:
— Ah ! ah ! c'est Esther Lévy qui réplique. Oh! celle-là, l'important pour elle c'est de conquérir le jury et l'auditoire par sa tenue et son visage. Jolie d'ailleurs, la mâtine ! Combien elle a dû donner de coups d'œil préparatoires à son miroir et ennuyer son coiffeur! Quelles hésitations entre le tour à faire prendre à sa chevelure et la robe qu'elle a dû choisir ! Une mise décente, simple et originale ! Elle a relégué ses diamants (elle en a déjà!) prudemment au se-
cond plan ! Elle est arrivée eu coupé, et la voilà qui prend l'attitude d'une pensionnaire ou d'une communiante. On lu1 donnerait un accessit sans confession !
— On applaudit! interrompit Hélène. Comme on applaudit!... Est-ce le jury?
Le professeur se mit à rire :
— Le jury? Jamais, au grand jamais, ma chère petite. C'est le public qui fait ce tapage. Le public se figure un moment, en toute naïveté, que c'est lui qui décerne les couronnes. Les parents et les amis chauffent la salle, s'émeuvent et s'emportent, et, ma foi, rien n'est plus touchant que d'entendre, — comme maintenant, — après un concours d'une déplorable faiblesse, le bravo isolé d'une mère ou d'une sœur enchantée du concurrent. L'entendez-vous, ce bravo là? C'est de la maman Clément sans doute ! Puis il y a là» parmi ce public, les critiques. Les critiques prennent des notes et opinent des deux mains ou du bonnet. Les père et mère de Clément ou d'Esther Lévy ou de Jeanne Salanville, se montrent avec joie le rédacteur d'une Gazette théâtrale qui parait quelquefois et qui vient d'encourager du geste un des concurrents. Çà les fait palpiter d'aise, ces bons parents ! Tant mieux pour eux s'ils sont enchantés ! Et ils le sont, parbleu, regardez-les!
Essoufflés, mais rayonnants, les concurrents sortaient de scène. Clément souriait, mademoiselle Salanville, grande fille sèche et rousse, avait un air d'absolue satisfaction, et la petite Esther montrait ses dents blanches en tapant l'une contre l'autre ses petites mains.
— Que de joie, mes enfants ! grommelait le professeur d'Hélène, tandis qu'un autre professeur complimentait Esther, son élève. Il n'y a pourtant pas de quoi!
La voix lente, sans accent, sans vibration de l'huissier, appelait froidement:
— Mademoiselle Esther Lévy, deuxième accessit en 1875 Concourt dans Mithridate . Répliques : M. Louis Duret, M. Servan et mademoiselle Gervais.
Hélène se sentait près de défaillir. Voilà qu'on l'appelait!
Son nom vaguement entendu lui avait produit un singulier effet, jeté ainsi à tout un public. Le sentiment d'un grand danger couru pénétrait en elle comme un fer rouge. Il fallait entrer en scène. Ce n'était pas elle qui concourait. Elle donnait seulement la réplique à la petite Esther, comme Esther la lui donnerait tout à l'heure. Elle avait, les scènes choisies étant celles du début du quatrième acte, à réciter les quelques vers du rôle de Phœdine, la confidente de Monime, et Monime c'était la rieuse Esther Lévy comme Xipharès c'était Louis Duret, si charmant dans les valets de comédie, et qui, concourant dans la tragédie, réprésentait étrangement le fils de Mithridate : — un Xipharès mêlé de Scapin.
Louis Duret jeta, avant d'entrer, un long regard à Claudine, sa fiancée, qui lui dit :
— Courage !
— Bah ! fit-il. Xipharès m'est indifférent! Je ne vise qu'au prix de comédie.
Esther, allant droit devant elle, comme si elle n'avait pas la conscience du danger, souriait toujours, en disant à Hélène, plus glacée qu'un marbre et sentant des crampes, soudaines comme la décharge d'une machine électrique, la saisir aux jambes :
— Allons, allons !
Et tout son petit corps coquet, roulé, jeune et joli, semblait s'élancer vers la scène comme vers une partie de plaisir.
— Aux armes ! Et en avant ! cria gaiement le professeur d'Hélène.
Elle le remercia d'un regard, ses doigts touchèrent instinctivement l'humble porte-bonheur de madame Gervais, la brunisseuse ; et blanche comme une morte, mais superbe avec ses beaux traits réguliers, elle entra sur la petite scène, comme d'un pas de statue.
Derrière la ligne pâle de feu que produisait la rampe, ces visages écJ aires d'une clarté chaude par en bas, plus claire par la verrière d'en haut, semblaient coupés de deux
lueurs: l'une rougeâtre, l'autre livide. Le joli visage d'Esther en paraissait d'autant plus défiguré que la jolie fille, sans conviction, mais selon les principes, fronçait les sourcils, arquait les lèvres et donnait à, son appétissante figure de petite juive replète l'expression d'un masque tragique :
— Phœdine, au nom des dieux, fais ce que je désire: Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire.
Et sa voix, devenue plus grave, tombait dans le grand silence de la salle comme une belle musique.
Mais la salle regardait Hélène.
Restée debout presque au fond de la scène, toute enveloppée delà lumière du grand jour, versée à flots sur elle ses beaux traits apparaissant dans son costume sombre, Hélène Gervais était vraiment admirable et, en la voyant apparaître ainsi droite, et comme pétrifiée, sur le plancher du théâtre, ceux qu'elle regardait tout à l'heure eurent une impression différente qui était pour la jeune fille même un triomphe: — Philippe Marsy se sentit ému, Charrière, brusquement, parla d'attitude sculpturale, Henri tremblait autant qu'Hélène. Saint-Yves se disait que cette femme était vraiment le charme même. Sabine essaya de trouver quelque mot ironique et s'arrêta. Clotilde Verrier, un peu inquiète, tour à tour lorgna Hélène et regarda Saint-Yves> immobile au balcon, et, en fin de compte la comédienne trouva cette nouvelle venue dangereusement belle et d'une beauté de théâtre.
— Il ne manquerait plus maintenant qu'elle eût de la valeur, pensait-elle.
Pendant que la petite Lévy concourait, Clotilde mangeait des bonbons frappes et écoutait d'un air distrait, cette petite Monime, plus coquette que passionnée, qui réclamait son Xipharès. Lorsque Phœdine répondant à la reine, Hélène parla, Clotilde posa sur un fauteuil vide ses fruits glacés et reprit sa lorgnette.
Elle avait eu un mouvement d'humeur dès que la belle voix d'Hélène Gervais s'était fait entendre. Cette voix était
pénétrante, chaude et tendre avec des accents de vigueur. C'était là précisément la puissance même de Clotilde et l'actrice retrouvait dans l'élève quelques-unes de ses qualités propres. Saint-Yves lui avait souvent, trop souvent parlé d'Hélène Gervais. Clotilde, instinctivement, détestait la jeune fille sans l'avoir jamais vue. Plus encore que le jury, elle venait la juger, voir si vraiment il pouvait y avoir là une rivale. Saint-Yves en était si enthousiaste et le professeur d'Hélène parlait d'elle avec une telle chaleur que certainement «cette fille », comme disait Clotilde, devait avoir des qualités.
Dès les premiers mots prononcés par Hélène, la comédienne eut en effet la conviction qu'on ne l'avait pas trompée et éprouva tout aussitôt l'instinct d'un douhle danger. Quelque sûre que fût Clotilde d'elle-même et du public, elle ne pouvait pas voir avec plaisir un lever d'étoile. Le professeur d'Hélène, M. Pierron, avait un jour défini ainsi mademoiselle Gervais devant Clotilde: « C'est une Clotilde Verrier avec moins de passion et plus de tendresse. » Mais le public, si facile à lasser, ne pouvait-il quelquefois préférer la tendresse à la passion ? Clotilde avait eu, depuis ce propos entendu, une inquiétude vague et qui était devenue une sorte de nerveuse irritation lorsque Saint-Yves lui avait répété tant de fois l'éloge de mademoiselle Gervais, si charmante, si intéressante, si pauvre, si honuète...
— Si honnête que ça? avait dit un jour Clotilde Verrier d'un ton sec. Alors qu'est-ce qu'elle vient faire au théâtre?
La petite Lévy disait vrai lorsqu'elle parlait de l'amour de Clotilde pour Saint-Yves. La comédienne éprouvait pour cet homme, d'une froideur qui la piquait au jeu, une de ces passions violentes qui étaient sa vie. Habituée aux hommages, écœurée d'adulations, plus fades que ces bonbons frappés ou le rahat loucoum d'Orient qu'elle mangeait d'ordinaire, Clotilde avait ressenti un dépit assez violent lorsqu'elle s'était trouvée en face de Saint-Yves. L'acteur l'avait traitée avec la politesse correcte du gentleman, et
les compliments faits à la comédienne avaient eu tout juste le degré d'intimité d'un homme du monde félicitant une grande dame qui vient de jouer un proverbe sur un théâtre de société. Cette sorte de cant britannique, rencontré chez un comédien, avait paru à la fois très-agaçant et très-original. Elle eut en même temps une façon de colère et une sorte de petite fièvre qui ressemblait à de l'amour comme le délire ressemble à la santé. Le hasard voulait que Saint-Yves, qui passait avec raison pour avoir eu des romans très-extraordinaires en sa vie, n'éprouvât pour Clotilde Verrier qu'un sentiment presque hostile. Elle avait été terrible et mauvaise pour un malheureux homme> mort depuis peu, et que Saint-Yves justement avait beaucoup aimé. Saint-Yves avait reçu du pauvre amoureux des confidences navrantes et il en gardait à Clotilde une véritable rancune. Mais elle n'était pas femme à ce qu'on lui résistât, et sur son papier à lettres, au-dessous de son chiffre, elle avait fait graver cette devise: « Ce que je veux> comme je veux. » 11 se livra alors entre ces deux êtres, une espèce de duel étrange. Clotilde était certaine de se faire aimer, et Saint- Yves lui opposait sa froideur correcte et altière. La légende des coulisses voulait que Saint -Yves n'aimât plus personne qu'une grande dame russe du plus noble sang, qui avait failli lui coûter la vie à Saint- Pétersbourg, où peu d'années auparavant, il était engagé. Une nuit, Saint-Yves avait été enlevé de son logis de la perspective Newski, jeté dans une voiture fermée et transporté comme un colis ou comme un prisonnier d'Etat â la frontière. On l'avait vu reparaître à Paris, très-change, trèsattristé, apportant dans ses relations personnelles une froideur pensive, et dans ses rôles quelque chose de plus nerveusement passionné, de plus ironique et de plus ardent aussi, qui semblait cacher une grande déception et une vive douleur.
Cette légende n'était pas faite pour éteindre la passion ou le caprice de Clotilde. Elle se jurait bien de rendre ce Saint- Yves, ce séducteur de princesses moscovites, aussi souple,
aussi affolé, aussi suppliant qu'un collégien à son premier amour, et faisant allusion à ces bruits qu'elle laissait courir sur elle-même, à cette naissance africaine qu'on lui prêtait :
— Saint-Yves, disait-elle avec un sourire orgueilleux, l'invincible Saint- Yves a aimé des Moscovites, ces Orientales conservées dans de la glace. Eh bien ! il verra ce que c'est qu'une vraie femme d'Orient, et comment un regard fait fondre un bloc de neige.
Clotilde Verrier, en réalité, n'était Algérienne que de race; mais ce n'était pas en vain que cette Parisienne de naissance et de tempérament gardait le type et le profil d'une Orientale. Elle avait dans son corps effilé, aux douces langueurs félines, du sang d'Arabe. Son père, ancien interprète de l'armée d'Afrique, avait ramassé, on ne savait où, à Constantine ou à Bougie, une Kadoudja ou une Fatma quelconque et l'avait ramenée à Paris où elle était morte, laissant au berceau la petite Clotilde qui devait grandir, pousser au hasard dans le quartier Montparnasse, comme une fleur des ruisseaux parisiens. Elle avait eu l'enfance misérable, les débuts difficiles, la première jeunesse déçue. Elle n'avait pas toujours, comme elle s'en vantait, mangé du pain blanc, et plus d'une fois elle s'était couchée sans souper au logis de l'ancien interprète vivant, — était-ce vivre ? — d'une pension de retraite qu'il buvait presque toute, laissant jeûner sa fille pour acheter de l'absinthe. Au Conservatoire, que de crève-cœur elle avait eus ! Et quelles heures de détresses, à ses débuts ! Elle répétait ses rôles devant un miroir cassé. Elle allait au théâtre avec des bottines crevées et qui prenaient l'eau. Elle avait emprunté, — l'ivrogne étant mort, et tout chez eux aj'aut pris le chemin du Mont-de-Piété, — des draps propres à la fruitière pour faire enterrer son père. Et maintenant qu'elle était arrivée, qu'elle avait tout osé, qu'elle tenait le public sous le charme et les flatteurs sous ses pieds, voilà qu'une débutante avait déjà des courtisans, voilà qu'on osait comparer Hélène Gervaisà Clotilde Verrier; que Saint- Yves, si froidavec
la comédienne, tenait ses yeux rivés sur la petite scène où l'élève apparaissait pour la première fois !... Alors Clotilde se sentait prise d'une soudaine colère, jalouse et terrible, et tandis qu'Hélène répondait à Monime, ce n'était pas Phœdine quel'actiïce entendait, c'était mademoiselle Gervais elle-même qui semblait la railler de ses insuccès auprès de Saint-Yves.
Les vers de Mithridate s'enfonçaient comme des épingles dans le cœur de Clotilde :
Vaine erreur des amants qui, pleins de leurs désirs, Voudraient que tout cédât aux soins de leurs plaisirs, Qui prêts à s'irriter contre le moindre obstacle. . .
— L'obstacle ? murmurait tout bas Clotilde. Est-ce qu'il y a des obstacles ?
Et, tandis que la petite Lévy, Hélène et Louis Duret sortaient de scène, Clotilde Verrier, regardant Saint-Yves, se répétait à elle-même sa devise : « Ce que je veux, comme je veux. »
Hélène éprouvait, en se retrouvant hors de la scène,, une sorte de volupté physique, la sensation d'un bain par une journée chaude. La coulisse lui semblait saine et douce, comme traversée d'une brise, comparée à cette étuve d'où elle venait. Elle s'assit sur une chaise dans le fond du théâtre. Son professeur, entre deux concours, vint la féliciter, puis la quitta en courant écouter un autre élève.
Esther Lévy était fort entourée. On l'avait beaucoup applaudie.
— Tu sais, lui disait Jeanne Hardy, tu auras le prix !
— Moi? Ah! par exemple... Ce serait drôle! Et sa petite bouche appétissante riait.
— Je lui ai dit qu'elle l'aurait, je ne lui ai pas dit qu'elle le mérite, ajoutait la camarade tout bas.
Hélène Gervais n'entendait rien. Elle était bien heureuse de ne plus se trouver en face de ce jury, de cette foule, en face de lui, surtout, de Saint-Yves et de cette femme dont elle avait réellement deviné sur son visage la lorgnette bra-
quée, comme on sentirait le canon du pistolet qui vous menace. Ah! qu'il faisait bon, là, dans cette demi-solitude Comment avait- elle osé, tout à l'heure, affronter les regards de tous ces gens? Si elle avait balbutié pourtant! Si, devan tous, devant lui, elle avait fait rire ! Un moment elle avait tremblé : il lui avait semblé que ses pieds s'embarrassaient dans sa jupe trop longue. Elle avait eu peur de tomber. Ah ! comme on se serait moqué de cette tragédienne s'etalant devant tous, ridicule à jamais ! Mais elk avait fait un effort : on n'avait pas vu qu'elle chancelait, Et, en songeant à cela, Hélène éprouvait une sensation, une hallucination pareille à celle de certains cauchemars; elle se sentait tomber, et elle entendait distinctement Clotilde Verrier qui, du fond de sa loge riait.
— Suis-je folle! se dit Hélène.
Elle toucha le porte-bonheur de la mère Gervais, secoua cette vision morbide et se contraignit à repasser le rôle dans lequel tout à l'heure, — bientôt ! — quand deux autres concurrentes auraient fini, elle allait concourir à son tour.
Elle avait étudié, en scrutant les sentiments de tous ses dersonnages, ce drame poignant d'Ipldgénie où la fatalité implacable, incarnée dans le sombre Calchas, « l'œil farouche et le poil hérissé », plane à la fois sur tant de tètes innocentes. La faiblesse d'Agamemnon, la noble vaillance d'Achille, — révolté contre les dieux, prêt à défendre sa fiancée contre sa patrie, — la douleur de Ciyternnestre, la mère torturée, la résignation d'Iphigônie, l'avaient fait songer tour à tour. Elle s'incarnait elle-même dans cette victime innocente que la Destinée, la sombre loi du salut commua réclamaient en même temps. Elle se révoltait contre ces oracles ordonnant des sacrifices augustes et ces autels sacrés, cette Diane assoifée, avides de sang virginal. Elle plaignait aussi de toute son âme cette triste Eriphile, traînée en esclave jusqu'au camp de ces Grecs où elle va voir celui qu'elle aime, Achille, épouser une rivale : — Eriphile sans parents, Eriphile qui ne sait pas qu'elle est la
fille d'Hélène et de Thésée et qui ne l'apprendra que pour mourir, sa naissance, torture poignante de sa vie, devant être encore la cause de sa mort. Hélène Gervais comprenait les révoltes de l'esclave, les jalousies de l'amante, la vengeance même de la pauvre fille sacrifiée, elle comprenait surtout le martyre final de cette existence de bâtarde, existence orageuse et pareille à une agonie. Il lui semblait que le suicide d'Eriphile était une délivrance et que les souffredouleur, comme l'esclave enlevée a Lesbos par Achille, n'avaient pour désarmer les dieux sanguinaires et les sombres destins qu'à se plonger au cœur la lame du couteau sacré. Et puis, posant sur ses genoux le livre, elle se laissait aller à comparer sa destinée à celle de ces créatures de théâtre dont les fabuleuses souffrances amenaient des larmes à ses yeux comme les souffrances réelles.
Et elle se disait qu'elle aussi, comme Eriphile, ignorait le nom de ceux dont elle était née et avait vécu sans que père ni mère eussent daigné lui sourire.
Elle aussi, comme l'esclave, aimait silencieusement, sans que nul aveu ne dût sans doute sortir de ses lèvres et elle se sentait dominée et vaincue d'avance par une rivale qui n'avait qu'à vouloir pour faire tomber Saint-Yves à ses pieds. Par un étrange phénomène d'hypnotisme moral, son esprit fixé sur un seul point, sur Iphigênic, trouvait toute sa destinée écrite dans cette unique tragédie. Elle s'y contemplait elle-même comme dans un miroir, fondant sa propre personnalité avec celle des héroïnes de Racine et passant, pour y rencontrer de nouveaux points de contact avec elle-même, d'Eriphile à Iphigénie, Iphigénie sacrifiée, menacée, vendue et maudite, condamnée à expier les fautes de tous et à mourir pour réparer des crimes dont elle était innocente. Et, oubliant Eriphile courroucée, jalouse, éperdue, Hélène redevenait, se retrouvait tout entière dans Iphigénie, soumise au destin, souriante au malheur, résignée au sacrifice.
Alors, comme si elle eût parlé à quelqu'un d'invisible, — et qui était le sort, — elle murmurait parfois tout bas ces
vers mélancoliques et doux qu'elle appliquait à sa propre destinée :
Quand vous commanderez, vons serez obéi.
Ma vie est votre bien, vous voulez le reprendre :
Vos ordres, sans détour, pouvaient se faire entendre. §
D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente...
Et, après avoir récité encore tout bas et de mémoire la scène qu'elle allait jouer bientôt, son esprit, invinciblement distrait par la présence de Clotilde, par tout ce qui s'agitait en elle et autour d'elle de passions et de fièvres, se laissait aller à ces comparaisons et à ses rêveries, lorsque, brusquement, la voix imperturbable de l'huissier retentit :
— Mademoiselle Gervais!... Concourt dans Iphigénie. Répliques : M. Servan, mesdemoiselles Lévy et Hardy.
Hélène Gervais, brusquement, s'était levée à l'appel de son nom et se redressait comme elle l'eût fait devant un danger.
— C'est ta vie que tu joues, songeait-elle, relevant le front. C'est ta vie, ton pain, ton avenir ! Va !
Et elle allait pâle, mais toute droite.
— L'appel des condamnés ! disait le petit Duret à Claudine qui essayait de rire.
C'était la minute décisive. Comme Hélène sentait battre sa poitrine! Maintenant, celle qu'on allait écouter, étudier, juger c'était elle. La petite Esther paraissait encore en scène avec elle, jouant Eriphile, tandis que Suzanne Brunier, — forte fille déjà marquée, a vingt ans, pour les mères, et la lèvre supérieure ourlée d'un duvet noir, — donnait la réplique dans Clytemnestre.
Hélène avait choisi, pour son concours, la grande scène du deuxième acte, les confidences d'Iphigénie àEriphile, cet entretien, coupé par l'apparition de Clytemnestre devinant dans l'esclave une rivale de sa fille, et suivie de la scène où
jlphi génie reproche sa trahison à cette ennemie à qui elle vient de se fier.
Il y avait là de la vraie passion, une tendresse suivie de colère, un abandon confiant qui devenait de la douleur. jHélène avait étudié ou plutôt profondément senti toutes ces nuances devinées par Racine à travers les cœurs fémi- Inins. Elle s'efforçait de s'abstraire elle-même de son rôle ou [de s'y retrouver tout entière, de ne plus faire qu'un être | vivant avec cet être imaginaire, et, par un prodige quoti- [dien chez certains artistes, lorsque la jeune fille entra de
(nouveau sur le théâtre et franchit la porte du fond, elle oubliait réellement pourquoi elle était là, quel but elle poursuivait, devant quels juges, dont elle redoutait la sentence, elle allait parler. Elle n'était plus Hélène Gervais : elle était Iphigénie. Elle confiait son amour à Eriphile comme si Eriphile eût vécu et n'eût pas été cette pimpante Esther Lévy qui, de ses beaux yeux, la regardait en forçant sa jolie bouche gaie et saine et ses lèvres rouges un peu grosses à ne pas sourire.
Et elle ne voyait rien, ni la salle qui l'écoutait et la lorgnait, ni Marsy debout dans sa loge et très-pàle, ni Sabine un peu ironique, ni Saint-Yves, accoudé au balcon, attentif, violemment ému, ni Clotilde Verrier qui fronçait ses sourcils noirs et dardait de loin des yeux incendiés sur cette rivale de demain.
Le jury, dans sa loge officielle, prenait des notes froidement.
Très-S3rmpathique à Hélène Gervais, la salle entière, les camarades, les élèves, les parents influencés, la foule séduite par la beauté grave et douce de la jeune fille, tout ce monde saisissait ardemment l'occasion d'applaudir la tragédienne. Elle était supérieure et sa belle voix, chaude, (aux notes attendries, donnait aux vers une harmonie nouvelle. Elle eut un geste exquis lorsque disant le timide amour qu'elle avait pour Achille, elle se montra l'attendant par les chemins, le demandant à toutes choses en Aulide : Mon cœur pour le chercher volait loin devant moi!
Ce fut un tonnerre de bravos; jamais ce vers n'avai semblé si poétique et si follement amoureux. Clotilde tressaillit. Il lui avait semblé que mademoiselle Gervais venai de se tourner, en allongeant son bras, vers Saint-Yves, qu mordillait sa moustache.
Sabine s'inclinait doucement vers Marsy, disant :
— Mais il va bien, votre modèle!
Et Philippe muet, n'ayant pas entendu ou ne voulan pas entendre, regardait toujours Hélène pendant qu'Henri heureux du succès de la jeune fille, et, — par un sentimen complexe, — presque jaloux aussi de ces bravos, sentait ses yeux s'humecter de larmes.
Hélène jouait vraiment avec un talent profond, humair et simple. Ce n'était pas son professeur, c'était son cœui qui lui avait appris tout ce que le vers d'un poëte peut con tenir de sentiment à exprimer. Charmante d'abandon e d'amour dans la scène des confidences, elle avait écout< avec terreur Clytemnestre dénonçant l'amour d'Eriphih pour Achille, et son beau visage calme avait pris un< expression violemment tragique pendant que la petite Esther, très-indifférente, attendait tout simplement sa réplique pour parler.
Dans la scène entre les deux jeunes filles, la rivalitt d'Iphigénie et d'Eriphile montra chez Hélène des qualités d'ironie et de courroux qu'on ne lui eût pas soup çonnées.
— Elle a des ongles, la Charité! murmurait Charrière. Avec un déchirement douloureux et fier, une explosior
de colère d'autant plus soudaine que, tout à l'heure, U confiance et l'amitié étaient plus complètes, Hélène pousse le cri de la femme trahie découvrant une rivale dam sa confidente, rencontrant une main ennemie dans la mair naïvement pressée :
— Oui, vous l'aimez, perfide!
Et l'accent d'Hélène faisait courir un frisson parmi le; spectateurs. Et il y avait, dans cette voix vibrante, comme des sanglots étouffés, quelque chose de brisé qui ressem-
blait à la lamentation d'une âme. Elle répétait : « Vous l'aimez! » Et toute sa douleur montait à sa gorge pour arrêter les paroles. L'émotion gagnait Hélène elle-même. Henri et Marsy craignaient maintenant qu'elle ne finit point sa tirade.
- Trop de larmoiement ! murmurait Ciotiide Verrier.assez haut pour que ses voisins l'entendissent.
Elle avait souri étrangement au cri d'Iphigénie : « Oui, vous l'aimez, perfide! » et ses yeux, rivés alors sur Sainl- Yves, avaient eu une expression de raillerie singulière.
Hélène terminait son concours. La scène allait finir. Iphigénie, se croyant irahie, se retirait, laissant Achille à Eripbile. Elle sortit vivement, d'un mouvement superbe, avec un geste superbe qui triomphait de l'outrage. Lorsqu'elle eut disparu, sans saluer, comme Iphigénie ellemême sortant du camp des Grecs, Esther fit gracieusement la révérence au jury ; le concurrent qui jouait Achille en habit noir et dont la cravate blanche se dénouait, — ce qui faisait rire ça et là des plaisants, — et la jeune fille qui représentait Doris s'inclinèrent suivant les principes. Puis, dominant le tonnerre de bravos qui accompagnaient Hélène Gervais à sa sortie, la sonnette du président retentit vivement, dans le bruit qu'elle coupa avec un son aigre :
- La séance est suspendue pendant vingt minutes, dit le chef du jury.
Le concours de tragédie était fini. Entre la tragédie et la comédie il y avait place pour le déjeuner. Et tout aussitôt, par les portes ouvertes du balcon, du parterre et des loges, cette foule entassée s'échappait de la salle surchauffée déjà. Il était onze heures. On ne recommencerait pas à concourir avant une heure. Alors vers les restaurants du boulevard, les auditeurs, les critiques, les parents des concurrents aussi, montaient en hâte par le faubourg. Les cours s'emplissaient. Tout ce bâtiment, vestibule, corridors, escaliers, avec un mouvement de fourmilière, faisait un bruit de ruche. On allait, on venait, on respirait ; un murmure
sourd de voix, de pas, de propos, de rires, grondait di tous côtés. Des parents se jetaient au cou des élèves déj; jugés et verts d'émotion. D'autres, dont les enfants avaien encore à concourir, attendaient anxieux, muets, ou encou rageaient les leurs à voix basse :
— Surtout ne te tiens pas bossue comme mademoiselL Hardy! Tu n'as rien à craindre, tu seras toujours moin: mauvais que M. Servan.
L'œil vague, la lèvre blême, le gosier sec, les malheureux concurrents passaient à travers les groupes, écoutaient n'entendant rien que leur voix intérieure , leur récitan la tirade obligatoire qu'ils allaient tout à l'heure dé foiter.
Et, autour du buffet établi dans le vestibule, au bas di l'escalier qui conduit aux loges, on se bousculait pou prendre d'assaut la pâtisserie, arracher un verre d'eau conquérir un peu de sirop. La foule brutale d'un train s précipitant dans une salle à manger de chemin de fer et s. disputant les bols de bouillon et les croûtes de pain, a d ces aspects furieux, de ces doigts avides et de ces coups d< coude égoïstes.
Les anciennes du Conservatoire, les élèves d'autrefois de' venues actrices, donnaient, tout en grignotant un baba leur avis sur les concours actuels. Leurs restrictions louan geuses semblaient regretter un temps qui n'était pas loine où le Conservatoire comptait, — on s'en souvenait ! — tan de brillantes élèves.
Autour du buffet, dans le brouhaha sauvage de l'assaut des conversations s'ébauchaient. On entourait des journa listes afïamés ou altérés qui avaient à peine le temps d< porter à leurs lèvres une sandwich ou un verre de Malaga De petites mains gantées se posaient sur leurs bras à demi' levés.
Des:
— Que je vous remercie, cher monsieur, vous avez étés charmant pour moi l'autre jour!
Se croisaient avec des :
LE TROISIÈME DESSOL'S 149
— Qu'avez-vous donc contre votre petite amie? Je vous ai donc bien déplu dans mon dernier rôle?
Ou:
— Voulez-vous me permettre de vous présenter la mère de mademoiselle Brunier, qui vient de concourir dans Clvtemnestre. Eh bien, ôtes-vous satisfait?
Et les professeurs passaient affairés, comme des généraux un jour de bataille. C'étaient leurs soldats qui allaient au feu, jouant la réputation enseignante du maître ! Discrètement, à l'oreille des amis, on les entendait glisser en confidence que « s'il n'y avait pas de passe-droit, leur classe tout ' r.'ïère serait couronnée. » Puis, actifs, essoufflés, ils disparaissaient, s'engouffraient dans la foule.
Dans la salle, cependant, un autre tumulte montait, tumultueux, bizarre, curieux. Le petit théâtre était devenu un réfectoire. Ceux des parents des concurrents qui avaient sans façon apporté leur déjeuner ou leur goûter dans leurs poches, débouchaient des flacons clisses, buvaient au goulot, à la bonne franquette, comme au temps jadis dans le parterre des Funambules. Les tablettes de chocolat, les petits pains et les abricots circulaient à travers les bancs et, tout en mangeant, les fillettes de seize ans, leur jolie bouche à demi pleine, discutaient les mérites respectifs des lauréats probables.
Et quelle frénésie! L'ardeur de l'art était là, dans ces cœurs et ces tètes juvéniles, tout entière, avec ses excès enthousiastes, ses admirations et ses fureurs. Il semblait, à les entendre, qu'une vocation irrésistible et superbe entraînât ces jeunes gens et ces jeunes filles! Ils ne pactisaient pas avec le relatif. Leur idéal, c'était l'absolu. « Hélène Servais? Elle est magnifique! Esther Lévy? Elle est exécrable. »
Qui les reverrait dans dix ans, ces juges sévères, ne les reconnaîtrait pas. Ce jeune homme maigre, aux longs cheveux blonds et aux joues pâles, qui rêve en jouant de son violon d'être Paganini, et qui se trouve, en s'étudiant dans la glace, de faux airs de Mozart, ce prédestiné de l'art et
du pizzicato sera, un jour, premier violon dans un café concert et tiendra des livres pendant la journée, chez un tapissier, car les romances de la soirée ne nourrissent pas leur homme. La province, les petits théâtres, l'étranger se partageront ces rêveurs de couronnes durement retombés dans l'anonymat de la déveine et de la chute. Et quant aux fillettes en robes légères qui bourdonnent maintenant dans le grand murmure de la petite salle tumultueuse, pour qui sont faits les coupés à la mode et les entre-sols du boulevard Malesherbes?.. Elles riront bien, plus tard, en retrouvant au fond de quelque vieille malle l'exemplaire à demi déchiré du Corneille ou du Regnard qu'elles ont tant étudié, tant rayé de leur ongle impatient, et dont elles rongent maintenant, comme des rats, les pages de leurs blanches dents, — ces dents qui dévoreront demain bien d'autres choses que des feuillets classiques, et mordront au cœur humain sur nature.
Pendant le tumulte de ce long entr'acte, Henri Roquevert était allé voir Hélène Gervais. Il l'avait trouvée assise, trèsémue et songeant.
— Vous devez être heureuse, lui dit-il. On ne parle que de vous dans les couloirs. Vous avez été superbe!
On eût dit qu'elle n'avait pas entendu l'éloge.
— Ainsi mon sort est fixé, répondit-elle d'un ton plein d'inquiétude. Dans quelques heures je saurai si je puis espérer de vivre avec ce que j'ai pris pour une vocation. Mais je commence à m'apercevoir que c'est une rude existence. Tout à l'heure, quand il m'a fallu entrer en scène, je me sentais trembler comme une feuille. !
— Eh bien ! je vous envie cette émotion! C'est vivre du moins que d'avoir cette fièvre ! Et, ce soir, quand on proclamera votre prix...
Elle l'interrompit en souriant :
— Ne dites pas cela, ça porte malheur !
Elle s'était levée et faisait quelques pas dans la coulisse. Maintenant, ce qui l'effrayait, c'était les longues heures à attendre avant le verdict. Tout le concours de comédie,
une nouvelle suspension de séance, la délibération du jury; — autant de minutes de fièvres lentes et cruelles. « Mais tout passe, ajoutait Hélène, et il faut savoir patienter. » Elle n'avait pris, le matin, qu'un peu de café. Son estomac vide lui semblait étreint par une main pesante. Et, sous les coups de fouet d'une violente surexcitation nerveuse, elle semblait plus active et plus forte que d'habitude.
Après avoir paru à Henri un peu attristée et démontée, elle lui sembla rassurée et pleine d'espoir. Elle se contraignait elle-même à espérer. N'avait-elle pas besoin de reparaître encore devant le juiy? N'avait-elle pas, clans le concours de comédie, Mademoiselle de Belle-Isle et l'Aventurière à jouer? Elle n'avait la prétention de disputer dans la comédie aucune couronne à ses rivales, mais encore fallaitil qu'elle se montrât, dans ces deux apparitions nouvelles, l'égale de ce qu'elle avait tâché d'être dans Iphigénie.
Le temps passait et les concours recommençaient. La sonnette du président tintait, la voix calme de l'huissier appelait; le public, plus échauffé que le matin, applaudissait avec plus de vigueur. L'atmosphère plus alourdie de cette après-midi de juillet emplissait la salle d'une chaleur qui étouffait. Les robes blanches et les guipures des spectatrices se collaient au vernis des rebords de cuir rouge du balcon. Et, dans cet air épais, dans cette foule empilée, la comédie allumait le rire , le large comique de Molière, le gai caprice de Regnard faisaient courir comme des ondes sonores de gaieté. Des Scapin en habit noir, des Alceste de vingt ans, des Célimène de dix-huit, des grandes coquettes en petites robes simples et pauvres , des Lisette en robe de satin, se succédaient alertes, forçant la note, triplant leur zèle, grimaçant, minaudant, riant trop, et le public et le juiy écoutaient souvent une même scène jouée jusqu'à trois fois de suite avec des intonations identiques, des effets attendus, comme si les concurrents n'étaient que les vivants échos de leurs maîtres.
Le petit Duret devenait blême d'émotion, les yeux cernés, les lèvres blanches. Il se promenait avec Claudine.
— Claudine, disait-il, tâchez d'avoir votre prix. Moi, je suis sûr d'avoir le mien.
— Si sûr que cela? répondait Claudine, railleuse.
— Oui, car je vous aime tant qu'il me semble que c'est impossible que je ne vous épouse pas!
— C'est très-gentil, ça! disait Claudine. Allons, confiance, mon bon Louis! Je ferai de mon mieux!
Et Claudine songeait aux paroles que, le matin môme, lui avait répétées la mère Harel : « Si ce meurt-de-faim-là ne t'assure pas de quoi manger de la soupe tous les jours, tu ne seras jamais sa femme, c'est moi qui te le dis, » pendant que Duret entendait encore bruire dans son oreille l'ultimatum de son père : « Ou le théâtre te fera vivre et tu vivras, si bon te semble, avec ta cabotine devenue ta femme: ou tu fabriqueras honnêtement des broches et des boutons de jais, rue Michel-le-Comte. »
On eût difficilement compté le nombre infini d'espérances qui battaient ainsi des ailes dans la serre-chaude du Conservatoire.
Hélène suivait des yeux Louis et Claudine, s'oubliant elle-même et murmurant :
— Pauvres enfants!
lis allaient tous deux, ensemble, concourir dans les Jeux de l'amour et du hasard, de Marivaux, et, avec son profil aigu de petite faubourienne alerte, Claudine était bien née pour incarner les fines mouches des fantaisies du dix-huitième siècle, tandis que Louis Duret, d'une physionomie si éveillée, le sourire malicieux et la prunelle narquoise, donnait un leste aspect à ces laquais de comédie si près d'être des drôles.
Lorsque l'huissier appela leurs deux noms, les deux petits amoureux se prirent par la main, comme s'ils eussent déjà marché vers l'autel et, lestement, délibérés, le iront haut, ils allèrent ensemble à la bataille, entrant dans la fournaise crânement.
— Je voudrais qu'ils eussent le prix! songeait Hélène. Elle écoutait, l'oreille tendue comme pour guetter les
LE TROISIÈME DESSOUS lo3
applaudissements, et déjà la salle applaudissait, en effet, et riait.
Assise, le haut du corps en avant et penchée du côté de la scène, la jeune fille ne voyait pas, s'avançant vers elle en marchant doucement pour ne pas faire de bruit et s'arrôtant lorsque ses bottiues craquaient, un homme trèsélégant et la joue pâle de cette blancheur mate des gens qui vivent la nuit. C'était Saint-Yves. Il venait un peu tard féliciter Hélène, mais il venait, et assez ému à son tour. Pendant l'entr'acte, Clotilde Verrier, qui, sortie rapidement de sa loge, l'attendait à la porte du balcon, s'était pendue à son bras et l'avait entraîné, çà et là, un peu partout, sous le vestibule, dans les cours, comme si elle eût tenu à afficher Saint-Yves, ou à se montrer avec lui.
Il avait été plus ennuyé que flatté de cet empressement. Mais Clotilde prenait déjà sur cet homme, qui avait commencé à la haïr et qui vraisemblablement la méprisait encore, un ascendant visible. Elle s'imposait à lui. On eût fait certainement bondir Saint-Yves en lui disant qu'un jour il aimerait Clotilde, et cependant déjà il ne ressentait plus contre elle ce courroux hautain qu'allumait autrefois en lui le souvenir de son ami mort.
Saint-Yves eût bien voulu pourtant que Clotilde Verrier le laissât libre d'aller féliciter mademoiselle Gervais. Evidemment la comédienne devinait sa pensée, et redoublant alors de sourires, elle gardait, comme une proie, le bras auquel elle pendait son corps souple, aux ondulations de chatte.
Pendant tout l'entr'acte, et dans ces allées et venues à travers la foule qui s'ouvrait devant elle, la regardait et l'admirait, Clotilde Verrier n'avait pas dit un mot d'Hélène. Mademoiselle Gervais, semblait-il, n'existait pas. Puis, le concours recommençant, Clotilde avait entraîné Saint-Yves dans sa loge, et il venait d'écouter, là, les premières scènes de comédie, puis, la porte de la loge s'ouvrant tout à coup et le directeur de Clotilde venant faire visite, ou plutôt rendre hommage à sa pensionnaire, Saint-Yves avait profité de l'occasion, s'était échappe, et montait dans les cou-
lisses féliciter M. Pierron, le professeur d'Hélène et Hélène elle-même.
— C'est un prix certain, avait-il dit à son ami.
— On ne sait jamais, répondait Pierron. Hélène Gervais n'a qu'un an de Conservatoire, et il y a d'autre part des élèves dont on voudrait bien se débarrasser pour les empêcber de redoubler une année d'études. On leur donne parfois une couronne en manière de feuille de route. C'est la comédie du jury, qui vaut bien celle de la salle. Je te dirai si Hélène a son prix lorsqu'on les aura proclamés. Jusquelà, rien de sûr.
Saint-Yves s'était approché d'Hélène doucement et lorsque, relevant la tête, elle l'avait aperçu, elle était devenue toute rouge. Les félicitations du comédien la comblaient de joie. C'était un artiste éminent qui la complimentait ainsi; mais, — impression de joie plus profonde, — c'était lui qui était là, qui lui parlait et qui vraiment semblait tout rayonnant de lui apporter ainsi des encouragements. Il avait quitté, pour venir à la pauvre fille inconnue, cette Clotilde Verrier si glorieusement charmante. La destinée d'Hélène comptait donc pour quelque chose dans ses préoccupations? Il n'y avait rien certes, dans l'accent de Saint- Yves, de la banalité courante. Très-profondément émue, Hélène Gervais devinait une émotion presque aussi intense chez celui qui lui parlait. Aussi comme elle se sentait fièrement enhardie ! Il lui semblait qu'elle avait journée gagnée, victoire assurée, qu'elle touchait du doigt son rêve !
Le comédien lui avait tendu la main en lui disant de nouveau : « Courage ! » et, comme, à son tour, elle lui tendait la sienne :
— Mais vous avez la fièvre ! lui avait-il dit d'un ton soudainement anxieux, qui fit plaisir à la jeune fille.
— Ne vous inquiétez pas... Je suis très-brave! Elle songea tout bas :
— Et très-heureuse !
Puis elle s'élança vers la scène. Le petit Duret et Clau-
dinc, applaudis, acclamés, avaient fini de concourir, et l'huissier, encore une fois, appelait mademoiselle Gervais.
Saint-Yves descendit rapidement l'escalier des coulisses et essaya de regagner sa place au balcon pour la voir, mais le couloir et le passage étaient encombrés, et il se tint debout, regardant la scène à travers les tètes et les collets d'habits des spectateurs, et sentant se poser sur son visage, comme deux morsures, les verres de la lorgnette de Clotilde obstinément dirigés sur lui, acharnés à l'interroger et à l'étudier.
Clotilde affectait aussi peut-être de ne pas regarder Hélène.
Il y avait dans la salle deux femmes que la pauvre fille irritait : Clotilde et Sabine ; Clotilde plus jalouse et Sabine plus dédaigneuse. Clotilde suivait des yeux le regard de 'Saint-Yves, et le trouble de Philippe et son inquiétude fébrile n'échappaient pas à Sabine, qui souriait d'un air bizarre.
Charrîère, étouffant dans l'atmosphère lourde, s'était retiré, et, au fond de la loge, à côté de Philippe, il ne restait plus qu'Henri, Henri oubliant presque Sabine maintenant; Sabine dont son souffle pouvait effleurer les cheveux , dont ses genoux pouvaient toucher la taille; Sabine qui se retournait parfois vers lui, adorable dans sa robe de foulard de l'Inde écru, relevé de broderies russes aux couleurs vives égayant tout le costume; Sabine, avec son corsage échancré et son chapeau de paille dont les touffes d'épis d'un blond pâle répondaient au blond plus chaud de ses cheveux; — oui, il l'oubliait pour ne songer qu'à cette femme qui, là-bas, derrière la rampe, jouait son avenir sur la scène, et, en exprimant les douleurs de mademoiselle de Belle-Isle réclamant son père prisonnier, tremblait sans doute, — il le savait, — en se disant que, si elle s'endormait ce soir sans couronne, demain elle se réveillerait peut-être sans pain.
Et, pendant qu'il songeait à tout ce qui s'agitait d'espoir et de crainte sous le front calme d'Hélène, la clef d'une
ouvreuse grinça dans la serrure de la loge, la porte s'ouvrit et un beau garçon parut sur le seuil, — grand, d'une trentaine d'années, vêtu à la dernière mode, souriant, avec des dents blanches qui étincelaient dans une barbe longue et fine, d'un blond roux, une chevelure superbe, bouclée et crépue comme celle des bustes de Lucius Vérus, des yeux d'un bleu vif, des épaules d'athlète et un cou robuste bien dégagé par le col cassé.
— Ah! dit aussitôt avec une expression joyeuse Sabine qui s'était retournée, voilà Cordier! Bonjour, Cordier!
Le ton dont ce Cordier ! « voilà Cordier » venait d'être dit avait arraché bientôt Henri à ses réflexions sur Hélène. La vue de Cordier le ramenait brusquement et cruellement à Sabine. Il était persuadé que Sabine aimait cet éternel railleur, ce peintre indépendant qui cachait sous ses gouailleries, ses paradoxes et ses dédains, le sentiment de son infériorité artistique.
Sabine regarda tour à tour Emile Cordier et Henri, et, voyant sur le visage d'Henri une expression de méchante humeur et comme une pâleur convulsée, elle parut contente. Son étrange sourire s'accentua, plus ironique, et devinant, à un geste d'Henri, qu'il allait sortir de la loge, céder la place à Cordier, elle lui posa doucement les doigts sur le poignet, lui disant très-doucement :
— Mais restez donc, mon cher!
— Que je ne vous gêne pas, fit Cordier. J'apparais et je disparais. Je viens seulement vous dire bonjour. Eh bien, c'est assommant, n'est-ce pas? Moi, je sors du quai Malaquais. Autre galère! J'ai vu l'Exposition du Concours pour le prix de Rome. Ça représente je ne sais quoi : des Grecs qui se chamaillent autour d'un cadavre, peut-être Palrocle. Monsieur Cabanel, du haut de l'Institut, sa demeure avantdernière, doit être content. Ses élèves ont travaillé gentiment dans l'antiquité. Qu'on me ramène à la Belle Hélène! Il n'y qu'un homme capable de peindre l'Iliade, c'est Daumier. Mais les Grecs du quai Malaquais, vrai, il faut voir ca !
— Un peu plus bas, mon cher ami, dit Philippe doucement. Je vous en prie.
— C'est juste, fit Sabine avec un petit rire narquois et un respect affecté, c'est mademoiselle Gervais qui parle!
Et, prenant sa boîte de bonbons, elle offrit tour à tour à Cordier et à Henri des fruits glacés.
Henri éprouvait maintenant une impression de souffrance profonde. Il se sentait mal à l'aise, énervé; et, tournant son irritation contre lui-même, il se disait qu'il était aussi vil que ce Cordier qui entrait là et, tout en saluant Marsy, tout en lui serrant la main, espérait peut-être devenir l'amant de sa femme. C'était contre Cordier qu'il était pris de colère. Il le trouvait prétentieux et sot. Il avait des envies de répondre à ses plaisanteries par quelques paroles brutales. Il eût éprouvé un soulagement et de la joie à dire à ce bellâtre ce qu'il pensait de lui.
Alors, comme si elle eût deviné toutes les fièvres d'Henri, Sabine prenait un plaisir méchant à redoubler d'amabilités avec Cordier, puis, tout à coup, à corriger ses attentions par quelque sourire à l'adresse d'Henri; sourire aigu, savant, qui attisait l'irritation du jeune homme, et littéralement faisait disparaître pour lui tout ce qui l'entourait : cette salle, cette foule, la scène, les murailles mêmes, — et ne laissait devant lui que ces prunelles attirantes, ce regard chargé de poison qui coulait en lui comme un philtre chaud.
Et Philippe était là! Philippe confiant, Philippe aveugle, Philippe préoccupé d'ailleurs d'Hélène Gervais et se demandant, les yeux fixés sur elle, si la pauvre fille allait triompher de ses épreuves. C'était, dans ce cœur honnête de Marsy, inconscient du danger que pouvait lui faire courir une affection nouvelle, la pitié qui parlait, une pitié sainte, une affection faite de dévouement et de respect. ■ Et, tandis que la pensée des souffrances supportées par Hélène, des misères bravées, de l'avenir peut-être sombre, des déboires futurs, du terrible doute sur la journée présente, faisait battre et gonfler le cœur de Philippe, Sabine,
tout entière à sa coquetterie, aigrissait d'un coup d'oeil et déchirait Henri pris de vertige, pendant que le beau Cordier, épiant les phrases prononcées sur la scène, s'amusait à les parodier et répétait gaiement :
— Tout cela, c'est de l'art de momies. Ramenez-moi à l'Alcazar des Champs-Elysées !
Et dans ce petit espace, au milieu du théâtre où maintenant les rayons du soleil se faisaient moins vifs, dans l'air moite et lourd, ce drame caché se jouait : — Sabine retenant avec l'art raffiné d'une Célimène plus terrible que celles qui venaient de défiler sur le théâtre, cet Henri qui prétendait lui échapper.
Savante comme elle l'était, et avec l'instinct de la femme, elle avait deviné tour à tour l'amour naissant et les luttes du jeune homme. Ce muet amour l'avait flattée; les efforts d'Henri pour s'en affranchir l'avaient irritée. Il était \bien hardi, ce jeune Roquevert, de prétendre échapper à une femme comme elle ! Et, sans l'aimer, elle voulait continuer à être aimée de lui. Cet hommage silencieux lui plaisait. Aussi, au moment où Henri prétendait se dégager, elle le retenait brusquement de sa petite main d'acier, par le sentiment le -plus solide est le plus sûr : la jalousie. Cordier lui servait à irriter l'amour de Roquevert. Elle s'amusait à ce choc de passions comme elle se fût distraite à voir quelque lutte sanglante, un pugilat ou une corrida. Le sang ne coulait pas, mais la souffrance était grande quoique invisible. Et cette petite tète insatiable , avide d'imprévu, de sensations nouvelles, d'inattendu, d'inconnu, d'orages, de mouvement et de bruit, se plaisait à voir Henri ressaisi, palpitant, blessé, vaincu...
Un moment, tandis que, peu à peu, dans la salle bondée de gens, les premières ombres du soir tombaient, Philippe étant sorti pour respirer un peu, et Cordier, se retirant, « ennuyé, comme il disait, de tant de bouillie classique, » Henri se trouva seul, face à face avec Sabine.
Animé par la chaleur, le sang à la peau, les yeux bril-
lants, le visage charmant de cette femme était plus rosé et plus clair encore. Elle regardait Henri dans les prunelles, silencieusement.
Il lui semblait qu'on enfonçait en lui des pointes rougies à quelque flamme.
Il ne disait rien, il regardait Sabine, et elle, se penchant sur le dossier de son fauteuil, sa pose faisant saillir toute la beauté de son buste et sa peau fraîche apparaissant par l'échancrure de son corsage, enivrant Henri de cette blancheur embaumée qu'elle affectait de couvrir à demi de son éventail, se mit à dire tout bas :
— Qu'avez-vous donc, Henri? Vous êtes sombre: C'est la venue de Cordier qui vous a attristé. Vous n'aimez pas Cordier.
— Que m'importerait Cordier, fit Henri, si...
— Si?... Dites toute votre pensée, murmura Sabine, baissant la voix, inclinant davantage son fauteuil et se trouvant si près d'Henri que son coude touchait les genoux du jeune homme.
Henri ne répondait pas.
Alors, osant dire à cet amoureux qui se taisait tout ce qu'il croyait naïvement étouffer dans son cœur :
— Vous crojrez que Cordier me fait la cour et vous êtes jaloux de lui... jaloux pour le compte de votre ami Philippe... Eh bien, oui, il me plaît, ce Cordier. Il est insensé, peut-être, mais il n'est pas sot. Et dans l'ennui que je ressens parfois, ennui profond, écœurant, qui rendrait méchant ou fou, je songe à lui quelquefois... Vous voyez que je suis franche?... Mais je ne l'aime pas plus que ce
| monsieur, tenez, qui joue don Juan d'Autriche en ce moment...
— Vous parlez d'ennui, dit Henri dont la voix s'étranglait, et vous êtes la plus aimée, la plus adorée de toutes les femmes...
— Adorée?... Par qui?
Elle semblait n'avoir point compris, et ses yeux mi-clos, sa bouche froncée, attendaient la réponse d'Henri.
160 LE TROISIÈME DESSOCS
— Par votre mari, dit-il fermement,
— Ah! c'est de lui que vous parliez? Mon mari? Vous croyez? Entre la peinture et moi, il n'hésiterait pas, allez! Et puis, quoi ! cher ami, je ne vous demande pas de morale. Je vous livre le secret actuel de mon esprit. Je suis lasse et ennuj'ée. Voulez-vous que je congédie Cordier ou que je ne pense plus à ses folies? Amusez-moi!
Elle avait fait, par l'accent qui soulignait ses confidences, passer un frisson sur l'épiderme d'Henri. Cette bouche féminine raillait et suppliait; les roses narines du nez battaient comme avides d'une brise souhaitée; les yeux troublants, aux reflets d'algue marine, prenaient une expression d'audace passionnée, et Henri se sentait comme enveloppé de bouffées ardentes.
Tout à coup Sabine, trop penchée sans doute, jeta un petit cri, bientôt étouffe, et son fauteuil semblant glisser sur le parquet delà loge dans une perte d'équilibre, — pour ne point tomber elle s'appuya sur Henri et demeura un moment, lui très-pâle, elle, son corps à demi étendu et le regardant longuement. Peut-être ne pouvait-elle pas se relever.
Henri sentait en lui comme une lave. A son tour il se penchait vers Sabine pour la soutenir, son visage effleurant les cheveux, les blondes frisures et le front de la jeune femme. Il éprouvait l'âpre tentation de coller ses lèvres sur cette peau parfumée et blanctu- et il avait eu de ces vertigineuses folies au bord magnétique des précipices, au haut des falaises, dans le vent aveuglant d'une tempête... Et là, dans cette foule, égaré, il n'apercevait plus rien que Sabine, ses yeux, sa chevelure et ce corps souple à demi renversé.
Et au moment où, retrouvant sa raison, il allait se rejeter en arrière, Sabine (avait-elle glissé de nouveau?) pencha légèrement sa tête blonde et, sans qu'il l'eût voulu, dans un contact qui dura moins qu'un éclair, les lèvres enfiévrées d'Henri sentirent la fraîcheur saiue de ce beau front; puis brusquement, d'un seul coup, Sabine redressée reprit
sa pose devant la loge, les bras sur le rebord, le buste droit, le regard clair, tandis que le jeune homme dont les oreilles battaient sous un flux chaud de sang qui montait, se demandait, éperdu, affolé, pareil à un voleur à son premier méfait, s'il avait rêvé et si cela était possible...
Les concours finissaient maintenant. On n'apercevait plus, au fond de la loge du jury, que des fronts qui luisaient, des barbes blanches, des gros yeux de lorgnettes et la lumière faisant irruption, au fond, par une porte ouverte. Les lampes s'allumaient dans les corridors, le gaz dansait dans les verres tulipes opaques, les éventails s'agitaient dans cette pénombre comme des phalènes ou des oiseaux de nuit.
C'était l'instant fiévreux de la journée.
La rampe, plus vivement allumée, jetait des reflets rouges sur le premier plan du théâtre et éclairait plus vivement le dessous des visages des acteurs. Cà et là, dans la salle, les toilettes claires avivaient encore les loges peu à peu envahies pari'ombre. Du fond des baignoires sombres des applaudissements partaient. Mais une lassitude s'emparait visiblement de tout ce monde. Cette succession de concurrents, cet éternel défilé déjeunes gens et déjeunes filles avaient fini par énerver l'attention dans la longue et fatigante attente d'une après-midi torride. On sufloquait dans la petite salle plongée dans une vapeur d'étuve et déjà à demi abandonnée en plus d'un endroit.
Tout à coup le jury se leva. La séance était finie. Marsy rentrait, trouvant Sabine souriante et Henri muet.
— Nous attendons la fin, n'est ce pas? dit Philippe. C'est l'heure décisive et je veux être témoin de la joie de mademoiselle Gervais!
— Attendons mademoiselle Gervais, répondit Sabine.
Le jury, entré en délibération, examinait les titres et le talent des candidats. Dans la salle, Clotilde Verrier attendait aussi, très-nerveuse. On allait évidemment couronner Hélène. Elle avait très-hardiment joué l'Aventurière. Il y avait décidément chez cette fille deux rivales à la fois. Clo-
tilde trouvait que c'était trop. Saint-Yves, maintenant, debout au balcon, mordillait sa moustache. L'émotion l'étreignait, lui aussi.
Et du fond de la salle déjà enveloppée de demi-ténèbres, un bruit confus montait, pareil à un grondement de vagues sur les galets. L'impatience, la fièvre gagnaient les spectateurs comme les concurrents, et tous les yeux, des yeux ardents, où il y avait de la fièvre, allaient se river à la porte fermée par où le jury était sorti. Elle semblait terrible, cette porte close derrière laquelle se jouait l'avenir de tant de gens. Une anxiété pareille à celle des cours d'assises, au moment de la sentence, planait, effraj-ante. L'estomac tiraillé, le front congestionné, le cœur serré, les jambes énervôes et lasses, tous ces spectateurs attendaient. Suspendu au-dessus des têtes, on sentait quelque chose de mystérieux et d'angoisseux.
Pâles dans l'intérieur de la salle, dans les coulisses les visages étaient livides. Les concurrents marchaient solitaires, le front penché, comme des détenus dans l'intérieur d'une prison. Les professeurs étaient muets. M. Pierron marmottait, pour se distraire, un air qui n'existait pas. Superstitieusement, la petite Claudine Harel, passant de Marivaux au livre de messe, récitait tout bas une prière. Louis Duret comptait et recomptait les pas qu'il faisait, en arpentant le fond du théâtre de droite à gauche, puis de gauche à droite, et il disait :
— Si c'est un nombre pair, j'aurai mon prix !
Quand ce n'était pas un « nombre pair, » il recommençait sa promenade, certain de s'être trompé.
Peu de mots échangés. La salive manquait à la bouche. Les yeux étaient hagards et les lèvres sèches. Ces rivaux se regardaient de temps à autre avec des yeux qui brûlaient. D'autres avaient des aspects de passagers à bord d'un packet par une mer très-forte. Ils regardaient, par la porte ouverte dans le décor du fond, la loge vide du jury comme on regarde de loin le rivage lorsqu'on est las de la traversée .
Le dos collé à un portant, assise sur une chaise, Hélène immobile et le regard perdu, songeait à la vieille mère Gervais et se rappelait maintenant les derniers mots de la brunisseuse : « Quand tu auras obtenu ta couronne, tu me l'apporteras, là-bas, c'est la seule chose que je réclame. »
Et maintenant, Hélène se demandait si elle aurait vraiment ce prix, ce diplôme désiré et si elle allait monter au cimetière les mains vides, aussi désolée qu'un père que ses enfants attendent au logis et qui rentre sans apporter du pain.
A côté d'elle, pour tuer le temps, Suzanne Brunier, Jeanne Hardy et d'autres concurrentes jouaient à pigeon vole:
— Canard vole ! Albatros vole ! Corneille vole ! Un gage, Brunier! Oui, oui, Corneille vole!
Et elles riaient, inconscientes.
La petite Lévy, très-impatiente, battait le plancher de ses pieds mignons, chaussés de blanc, et ôtait, remettait, faisait tourner autour de ses doigts ses bagues dont les éineraudes et les rubis brillaient. Elle a'.lait vivement à la porte, l'entr'ouvrait, glissait dans l'entre-bâillement son joli profil souriant, et, voyant toujours la loge vide, elle chantonnait, de sa voix vraiment belle, un refrain de théâtre, entendu dans elle ne savait plus quelle comédie ou quelle revue des Variétés :
Il existe à Paris des reines Dont les couronnes sont, dit-on,
En carton!
Et ces fragiles souveraines Ont pour palais ruisselant d'or
Un décor !
Reines du soir dont, sans mystère, Tous les sourires sont pour vous.
Entrez! C'est deux francs au parterre ; Entrez ! C'est aux stalles cent sous !
Et Hélène Gervais écoutait. Ce refrain rieur lui paraissait ironique et sinistre. Couronnes en carton, palais peints sur toile, paillettes pour diamants, sourires vendus à ce public
qui veut de la joie, tout le fond et le faux du théâtre passait dans cette chanson de vaudeville que la jeune fille entendait pour la première fois. Et avec quel effroi elle se disait maintenant que ce monde fragile dont elle touchait le seuil, elle allait le voir bientôt s'éloigner, hors de la portée de sa main, si, tout à l'heure, c'était à une autre et non à elle que le jury accordait le prix !
Elle avait peur de cette terre factice, et c'était pourtant la terre nourricière, la terre promise...
Tout â coup un grand brouhaha. Une rumeur monta bientôt, arrêtée net et comme tranchée d'un geste.
Sinistre comme un appel de condamnés, solennel comme la parole d'un juge, un coup de sonnette strident venait de retentir. Sur le devant de la loge du jury, une barbe blanche apparaissait, majestueuse, et sur le fond s'agitaient des ombres avec des tacV.es claires qui étaient des visages.
Les juges avaient prononcé.
Un grand silence, un silence de cimetière, s'était fait brusquement après la clameur qui saluait la rentrée du jury.
Sur la scène, les cœurs, ces pauvres cœurs de vingt ans, battaient à se rompre, et dans les fauteuils, les loges, les parents inquiets devenaient plus pâles.
Les yeux se fixaient, comme pour le déchiffrer à distance, sur le papier que le directeur tenait à la main.
Hélène Gervais croyait qu'elle allait se trouver mal. La petite Lévy ne chantait plus mais elle souriait.
L'huissier était venu au coup de sonnette, attendant sur le devant de la scène les ordres tombés de la loge du jury.
— Concours de tragédie. Hommes, dit la voix qui sortait de la barbe blanche.
Un temps d'arrêt, rapide et terrible, puis la chute lente de ces mots :
— Pas de premier prix, pas de second prix.
Un murmure sourd et désappointé souligna la sentence.
— Appelez M. Silva et M. Bléquct, continua la voix. Des applaudissements éclatèrent. Les deux concurrents,
LE TROISIÈME DESSOUS lôo
mécontents d'être ec œquo, chacun se sentant supérieur à l'autre, arrivaient d'un air renfrogné.
— Messieurs, dit le directeur, le jury vous a décerné à chacun...
Un prix? Hélas! non!...
— Un premier accessit !
Et soudain, — revirement des choses ! — ces deux jeunes hommes, qui venaient grognons, mécontents, mal disposés l'un contre l'autre, se tendent la main et s'en vont, réconciliés dans une déception commune, et chacun se disant peut-être à part soi :
« Mon pauvre prix, si bien gagné ! je ne l'ai point, mais il ne l'a pas. »
Et les appels des accessits continuaient, chaque élève, chaque lauréat devant accourir à l'appel de son nom. On en voyait qui, déçus, réduits à ce pis-aller de l'accessit, se présentaient les yeux rougis et le mouchoir sur les lèvres. Et le public, ému, les nerfs secoués, leur faisait des ovations. Il protestait. Des ak! furibonds éclataient, pousses par des parents, jetés par des amis, lorsqu'un concurrent applaudi n'arrivait pas au rang que les spectateurs lui assignaient depuis le matin. Jadis, devant ces murmures, Chcrubini donnait quelquefois l'ordre d'évacuer la salle.
La liste des lauréats-hommes de la tragédie était épuisée, le dernier accessit décerné. C'était maintenant le concours des femmes dont on allait proclamer le résultat.
Les coups de sonnette ramenaient le silence, un grand silence attentif. Et sur les bancs, dans les loges, partout, un même nom instinctivement, un nom que Philippe Marsy et Henri entendaient avec bonheur, Sabine avec dédain, Ciotilde avec colère, et que Saint-Yves, songeant aux ciaintes de Pierron, avait peur de ne pas entendre :
— Hélène Gervais! Hélène Gervais!
La foule le répétait avec joie.
Des baignoires, de l'orchestre, des galeries hautes, ce même nom montait, glissait, tombait doucement mur-
mure, chuchoté de la lèvre à l'oreille, prononcé tout bas en attendant qu'il fût proclamé tout haut :
— Hélène Gervais! Hélène Gervais!
L'huissier attendait, impassible.
— Appelez mademoiselle Lévy ! dit la voix mâle qui commandait.
A ce nom, ce fat dans la salle une explosion de cris et de murmures, une détonation bruyante d'indignation et de colère. Des spectateurs, brusquement soulevés sur leurs sièges, se tournaient vers la loge des juges, le courroux dans les yeux. Henri, rappelé à lui, s'était senti atteint en pleine poitrine comme par un coup brutal. Il frappa de sa main ouverte sur le dossier du fauteuil où se tenait Marsy, navré.
— Pierron avait deviné !... murmurait Saint-Yves.
Et dans l'immense murmure qui montait, les regards de deux femmes, qui ne se connaissaient point, se croisèrent par hasard , et Sabine regardant Clotilde Verrier ne put s'empêcher d'être frappée du regard d'insolent triomphe que la comédienne promenait à travers la salle, en l'arrêtant brusquement sur Saint-Yves.
Toute effarée, courant et sautant presque, la petite Esther était apparue sur la scène, ouvrant prestement la porte du décor et se précipitant sur le devant du théâtre, les yeux brillants, le visage et les lèvres tendus vers la loge du jury comme un de ses aïeux vers la manne.
Elle ne semblait pas percevoir la clameur hostile qui tournoyait autour d'elle comme une trombe. Elle pétillait de joie. Ses petits pieds trépignaient avec de folles démangeaisons de danser.
— Mademoiselle, le jury vient de vous décerner le premier prix de tragédie.
Le premier prix ! A elle !
— A moi ?
Esther joignait les mains, étonnée, ravie, folle, n'en croyant rien, et, pendant que la salle entière protestait; que, du milieu de l'ouragan, des bravos isolés partaient;
que Clotilde Verrier, à demi penchée, déchirait ses gants en applaudissant et qu'Henri Roquevert. regardant Marsy tremblant de rage et Sabine impassible, s'écriait : « C'est indigne ! » la petite Lévy disparaissait dans le fond du théâtre, heureuse à crier, et, avec un grand froufrou de soie, se précipitait dans les bras de son professeur, surpris lui-même.
— Appelez mademoiselle Gervais, dit la voix à l'huissier. La salle partit, presque unanime, dans une bourrasque
de bravos. On trépignait, on criait, on frappait sur les banquettes. Les paumes des mains étaient rouges à force d'applaudir.
— Bravo ! bravo! criait Henri.
— Quel enthousiasme ! murmurait Sabine.
Et Philippe songeait :
— Pauvre fille !
Elle parut, se soutenant à peine, blanche à faire peur dans sa robe noire, tremblante, les lèvres blêmes, et ses beaux yeux, devenus fixes, ne voyant rien, n'entendant rien, effarée devant cette tempête de bruit qui lui soufflait au visage.
Elle essayait de se roidir sous l'émotion ; les mains croisées, elle s'enfonçait les doigts les uns dans les autres par une crispation violente.
— Mademoiselle, le jury vient de vous décerner une premier accessit!
Quoi? pas même un second prix? Un accessit ! un accessit à Hélène Gervais ! Alors la protestation indignée devint plus furieuse. Il y avait de la rage dans les acclamations et les bravos dont on couvrait Hélène. Elle, chancelante, s'inclinant, remerciant, sans comprendre, semblait osciller sur elle-même, les pieds cloués au plancher, et sentant tout son être se soulever, sa poitrine se gonfler sous une douleur immense, tandis que, dans un rictus souffrant, son beau visage essayait de sourire pour dire combien ces clameurs la touchaient.
Et, plus violent, plus éclatant, le bruit grandissant des bravos grondait avec des fracas irrités. On entendit Clotilde
Verrier laisser tomber ces mots eu riant : « Ils ont l'enthousiasme épileptique ! »
Par un brusque effort, comme si elle se fût enlevée une lame entrée dans sa chair, Hélène s'arracha à ces planches qui la tenaient, à celte salle, à ce jury qu'il fallait snluer! Elle se dirigea, au hasard, aveuglée par des larmes soudaines, jusqu'à la porte du fond, et tandis qu'un bruit de sonnette vibrait pour imposer silence aux clameurs, Hélène, arrivée dans la coulisse, à bout de lutte, à bout de courage, s'écroula, secouée par un spasme, dans un coin du théâtre, comme un blessé tombant au seuil de l'ambulance.
Alors, on l'entoura, on la consola. Des mains amies cherchaient sa main. Les camarades, à leur tour, prolestaient. Jeanne Hardy, n'ayant rien obtenu, était particulièrement furieuse. C'était affreux! C'était atroce! C'était un prix volé !
— D'ailleurs, c'est tous les ans comme ça!
Pierron répétait à son élève ce qu'il avait dit à Saint- Yves. On voulait se débarrasser d'Esther Lévy. On tenait peut-être à ce qu'Hélène devint plus remarquable encore après une nouvelle année de cours. Il saurait d'ailleurs, dans un moment, du jury lui-même, le fin mot de l'aventure. Et tout rouge, la joue allumée, le sang au front, Pierron quittait les coulisses pour aller aux informations.
— Prix de comédie. — Hommes, continuait la voix. Appelez M. Duret...
Dans le cauchemar douloureux qu'elle traversait, ce nom de Duret, qu'elle entendit, apporta à Hélène Gervais une consolation. Elle vit le petit Duret bondir et courir à la porte, plus blanc que sa cravate blanche. Et Claudine, prise d'un tremblement nerveux, pleurait, tandis que la mère Harel tout bas lui disait : « Tu sais que son prix ne suflit pas, ma petite, il faut le tien ! »
— Voilà du moins un heureux! pensa Hélène.
Et, toujours entourée, le cœur broyé, mais rappelant à
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elle toute sa fierté pour rester debout, elle avait essuyé ses larmes, elle répondait à ces amitiés émues par un beau sourire navré mais calme. Elle demandait, n'entendant pas ;oujours les noms des élèves :
— Qui appelle-t-on maintenant?
Elle dit : « Tant mieux, je suis contente, » lorsqu'on appela Claudine Harel et que la fillette s'élança, pourtant d'un rire qui se fondit en pleurs , sur le théâtre , tandis que Louis Duret sautait au cou de madame Harel et l'appelait maman.
— Maman ! maman !
Et Hélène songea àmamanGcrvais, à la pauvre vieille qui l'aurait pas eu la joie d'entendre proclamer la victoire de sa fille...
— Elle est morte heureuse, du moins. .. Aujourd'hui, bauvre femme! elle mourrait désespérée !
Dans un coin du théâtre, embrassée et réembrassée par des amies, par des camarades du dehors, par des maitres, la petite Lévy sautait de joie. Sa femme de chambre lui avait été sur les épaules un burnous algérien qui la drapait. La jolie fille semblait chercher quelqu'un des yeux paimi tout ïe monde, et, de loin, apercevant Hélène, elle fendit le ïercle de ses courtisans improvisés, et allant droit à mademoiselle Gervais :
— C'est votre prix qu'on m'a donné, dit-elle avec une ranchise pleine de bravoure. Il faut me pardonner et ne pas m'en vouloir de ma joie! Si l'on pouvait changer un iccessit contre un prix, je vous jure que je changerais. Mon présent ne vaut pas votre avenir !
Elle tendait la main à Hélène, qui la prit et la serra.
— Ce n'est pas une mauvaise fille, cette Esther, dit Su- ;anne Brunier.
Tout était fini maintenant. La salle se vidait, les spectaeurs s'engoulfraieut dans les couloirs étroits, les petits iscaliers, le vestibule où l'air paraissait glacé après l'atmosphère du théâtre. On discutait, on pleurait, on s'embrassait ians les cours. Le plein air donnait d'étranges teintes crues
aux joues fardées des élèves qui sortaient des coulisse pour courir à leurs parents. Des larmes coulaient, creusai] des sillons 'dans la poudre de riz. Fous de joie, se tenan par la main, le petit Duret et Claudine, descendant quatr à quatre l'escalier qui menait à la rue, répétaient jojTeux leurs amis : « Couronnés ! couronnés ensemble ! ensemble ensemble! » Et cette joie naïve, ces fusées de gaieté, ce éclats de juvénile amour, touchaient tout le monde, except la mère Harel, presque maussade, et les parents Duret, qu s'inclinaient, mais un peu tristes.
Pierron était revenu vers Hélène. Le jury voulait, en effet la couronner l'an prochain. Il l'avait trouvée excellent dans Iphigénie, mais un peu sombre dans Mademois lie cl Belle-Isle, et Y Aventurière ! « C'est une actrice de drame avait-on dit, ce n'est pas une tragédienne. »
— Bien. Soit. Mais vivre ? dit Hélène.
Maintenant, elle avait hâte de partir. Elle étouffait dan ce théâtre où l'ombre entrait, et qui devenait comme sinistre non éclairé, la nuit. Elle avait soif de sa solitude, de 1 petite chambre du passage Colin où elle pouvait pleure et crier sans qu'on regardât ses larmes ou qu'on eût piti d'elle. Pierron avait demandé pour elle une voiture et 1 fiacre attendait, dans la rue du Conservatoire, à cùté d coupé de la petite Esther.
Devant la porte des artistes, la foule était grande. U: attroupement houleux attendait, décidé à protester encore par une manifestation dernière, contre le jugement rendu Des gardiens de la paix, debout sur le trottoir, regardaien sans broncher l'émeute pacifique. Aux fenêtres de la rue les habitants, les commis des maisons de banque ou d commission et d'exportation qui occupent les grand bâtiments faisant face au Conservatoire et à Saint-Eugène se pressaient, se penchaient, riant à ce spectacle presqu annuel qui anime l'heure de la fermeture des magasins.
Lorsque dans l'encadrement de la petite porte, Esthe Lévy se montra, toute de blanc vêtue, comme pour un sortie des Italiens, un murmure sourd gronda, bientôt ré
>riiné, et de petits susurrements glissèrent dans la foule omme des sifflets. Esther s'appuya sur une main tendue, elle de ce directeur d'un grand journal qu'on lui donnait »our protecteur, et lestement, comme pressée d'échapper tous ces visages qui la touchaient presque, elle sauta dans n coupé, disant au directeur : «Allons, vite, vite ! » et, lui aonté , le cocher fouettait rapidement ses chevaux, traersant la foule qui s'écartait et le coupé disparaissait brus- [uement par l'angle de la rue Bergère.
Ce n'était pas Esther qu'on attendait, c'était Hélène. Les mêmes bravos retentissants de la salle bondirent en uelque sorte vers elle dès qu'elle fut aperçue. Des chaeaux s'agitaient, des voix criaient. Un délire généreux, un entiment violent pour la justice outragée animaient cette )ul3 qui, par une poussée ardente, se rapprochant d'Hélène t l'entourant, parlait de la porter en triomphe. En triomphe ! Elle avait plutôt l'air d'une malade qu'on mporte. Sa pâleur était terrible. Il y avait un elfroi profond ans le regard éploré que ses grands yeux roulaient autour .'elle. Elle cherchait, dans cette foule amie mais exaspérée t brutale, un secours, un appui, et, sur le seuil même de i petite porte, elle sourit, voyant Saint-Yves et Henri qui, i prenant chacun par un bras, lui ouvrirent un passage ers le fiacre où, debout devant la portière se tenait Phippe Marsy, tandis que, du fond d'une autre voiture arrêtée >ut près, Sabine, le lorgnon sur les yeux, regardait en juriant.
Et la foule criait, et le nom d'Hélène montait, dans la ède atmosphère de ce beau soir de juillet, comme emporté ar un vent de gloire.
Elle remerciait du geste, muette, la gorge étreinte, la oitrine sans souflle.
— Aujourd'hui le triomphe de la rue, lui disait tout bas aint-Yves en la guidant, en l'emportant vers le fiacre. De-
lliain, celui du théâtre !
1 — Eh bien ! murmurait Henri, vous êtes vengée, Hé-
*lne?
Elle rencontra le bras de Philippe pour monter dans ce fiacre dont le cocher attendait, fier de transporter quelque personnage. Un beau et bon sourire vint aux lèvres de la pauvre filie quand elle aperçut daus les yeux de Marsy de grosses larmes.
Il ne lui dit rien. Mais ses doigts saisirent la main d'Hélène, et ainsi entourée d'affections et de dévouements, comme emportée par cet ouragan de sympathies qui redoublaient devant le passage de quelque membre du juiy, elle éprouvait une impression heureuse comme le saisissement d'un bain après une heure de fièvre.
— Passage Colin, rue Duperré ! cria Henri.
Le fiacre partit, encore escorté par des spectateurs, des élèves, des amies qui, des deux côtés des portières aux vitres baissées, tendaient leurs mains à Hélène. Un hourra retentissant escortait la voiture et lui faisait un cortège d'acclamation ; mais à chaque tour de roue, la foule était moins pressée, la double file s'égrenait, les clameurs s'éloignaient et se taisaient...
Au coin de la rue Richer, Hélène Gervais était seule. Seule ! Et, s'ent'onçant alors dans l'encoignure du fiacre, son mouchoir sur sa bouche, étouffant des sanglots, heureuse de l'amère joie de cette solitude où la douleur peut s'échapper, comme un jet de sang que la ligature ne comprime plus, elle se laissa aller à sa poignante, à sa cruelle et atroce souffrance. Et, ne songeant qu'au passé, devant l'avenir qui pourtant se dressait, effrayant désormais, devant elle, c'était la vieille brunisseuse qu'elle évoquait, disant tout haut, répétant, la pauvre fille, lorsqu'un sanglot ne lui déchirait point la gorge :
— Ce n'est pas ma faute, maman Gervais ! Pardonnemoi !...
Puis, tout à coup, dans un embarras de voitures vers le faubourg Montmartre, Hélène, qui ne regardait rien, ne voyait rien, aperçut ou plutôt sentit sur ses paupières comme la brûlure d'un regard.
Elle leva ses grands yeux tristes et, penchée dans une
"Victoria, le coude à la joue, laissant couler son regard, jusqu'à l'humble fiacre dont la roue de sa voiture frôlait la roue, elle vit une femme qu'elle reconnut bien. Et tout son corps tressaillit comme sous une étincelle électrique.
C'était Clotilde qui souriait en voyant passer Hélène enfoncée sur les coussins râpés delà voiture de louage, —Clotilde Verrier qui allait se déshabiller à son théâtre, heureuse d'une telle journée.
Henri sortit de la fournaise du Conservatoire comme un homme s'enfuit, égaré, du coin de la terre où vient d'avoir lieu une exécution capitale. Il lui semblait qu'on avait, tout à l'heure, égorgé quelqu'un. Des sentiments complexes l'agitaient d'ailleurs, et il ressentait encore, sur ses lèvres chaudes, l'ineffaçable impression de fraîcheur qu'}- avait laissée le front de Sabine. Un frisson lui courait partout le corps lorsqu'il songeait à ce baiser. Mais non, ce n'était pas un baiser, et ce contact furtif et rapide, inaperçu de toute une salle et enfoncé dans le cœur même d'Henri, c'était tout simplement le petit accident du fauteuil renversé qui l'avait amené .
Personne n'en était coupable, ni Henri, ni Sabine.
— Et si pourtant ?...
Henri fermait les yeux à cette pensée. Quoi ! Sabine aurait pu ?... Tout un flot de révolte montait aussitôt et, furieux, grondait en lui, puis se fondait bientôt en une pénétrante volupté. Il trouvait à la fois quelque chose de hideux et de délicieux à se dire que madame Marsy pouvait l'aimer. Décidément cette femme triomphait de lui, s'imposait à sa pensée, ne sortait pas de son esprit. Ah ! la savante artiste en séduction et en ivresse ! Comme elle avait dit à Henri : a Amusez-moi ! » Comme elle lui avait montré, pour l'exaspérer et l'affoler, l'affection croissante qu'elle éprouvait, disait-elle, pour Cordier !
Si l'image de Marsy faisait rougir Henri déboute, celle de Cordier le faisait pâlir de jalousie. Sabine n'ignorait pas que cette nature un peu hésitante du jeune homme avait des soubresauts hardis et d'irrésistibles violences. Elle savait que, jaloux en amitié, il devait l'être bien plus encore en amour. Elle avait entendu maintes fois Henri reprocher à Philippe Marsy les faiblesses affectueuses que le maître avait pour un élève indigne de lui. En se rapprochant de Cordier, — qu'elle trouvait charmant, en réalité, et qui lui plaisait par tout ce qu'avaient d'attrait sur elle le paradoxe, le bizarre et l'affecté, — elle était bien certaine d'irriter Henri, cet Henri qui l'aimait (pouvait-il le lui cacher?), et qui se croyait assez fort, assez sûr de luimême pour garder le silence et pour vouloir la fuir !
Sabine ne mentait pas quand elle répétait à Henri ce qu'elle disait si souvent à Cordier: « Je m'ennuie. » Elle s'ennuyait. Le mariage n'avait pas tenu pour elle tout ce qu'elle en espérait. Philippe n'était pas du tout le mar qu'elle avait rêvé. L'idée qu'elle s'était faite d'un artiste différait essentiellement du type que réalisait Marsy. Elle croyait à une succession continue de plaisirs, de fêtes, de soirées originales. Non qu'elle aimât le monde; elle le détestait. Mais c'était justement le contraire du monde qu'elle souhaitait : une sorte d'incessante kermesse, où l'intrigue à mots couverts tiendrait l'esprit en éveil et en haleine la curiosité de la fille d'Eve. L'antipode de l'existence passée dans le logis chargé de science de Vincent Tournier. Une mascarade amusante. Des voyages fantaisistes, des escalades de pics en Suisse ou dans le Tyrol, des ascensions vertigineuses, des levers de soleil sur le Righi, puis des disparitions soudaines, avec des lunes de miel recommencées au fond des hôtelleries romantiques d'Ecosse où les aubergistes portent des noms sonoies de chefs de clan. Parfois quelque apparition éclatantes sur une plage de ville d'eau, une entrée à toute bride dans les rues d'Etretat ou d'Arcachon, un étalage de costumes au Casino et sur les galets, un tour de valse, un pari aux courses, et,
le lendemain, un départ subit comme pour laisser aux rivales dépitées et aux valseurs charmés le souvenir d'une vision. Une existence fouettée, activée, emportée, brûlée. Le roman transporté dans la vie réelle.
Et, au lieu de tout cela, elle trouvait un mari dévoué, doux et bon, constant, soumis à ses caprices pourvu qu'elle le laissât à son œuvre, un artiste laborieux et convaincu, brûlant de la soif du mieux, et qui,pour reposer ses doigts fatigués du maniement du pinceau , les passait, comme il les eût trempés dans l'eau fraîche, dans la chevelure de son enfant.
Jusqu'à la naissance d'André, Philippe avait non-seulement consenti à des voyages fréquents, mais il avait été heureux d'étudier les maîtres qu'il ne connaissait pas et qui ne se livrent que chez eux, les Flamands en Hollande, Yelasquez en Espagne. Mais l'enfant une fois au monde, Philippe avait subordonné toute sa vie à cette chose sacrée, son art, à cet être adoré, son fils. L'été venu, ce qu'il recherchait, pour André, c'était quelque coin de bois, loin des importuns, une maisonnette à Fontainebleau ou à l'Isle-Adam, avec un jardin où pouvait jouer le petit, et un atelier où pouvait travailler le père.
Sabine reprochait beaucoup à Philippe de lui avoir fait passer la dernière saison à Honfleur, parmi des pécheurs aux teints hâlés, des cordiers qui tiraient leur chanvre sous les pommiers des fermes, dans une petite ville pittoresque, mais noire, tandis qu'il y avait là, tout près, la plage, les concerts et les courses de Trouville, où l'on eût été si bien dans l'élégance, la griserie et le papotage de la fashion.
Philippe, tenant André par la main, montait, après une séance de peinture, sous les gigantesques arbres pleins d'ombre, la grande allée de la Côte de Grâce, entrait avec l'enfant, qui courait après les chiens joyeux et les canards effrayés, dans la ferme Saint-Siméon; et Sabine demeurait enfermée dans le salon de la petite maison Jouée, regardant la mer uniformément bleue toute cette anné^-là, avec
un ciel uniformément doux et des voiles uniformément blanches, semblant volontairement se cloîtrer, jouant d'une main distraite les mélodies de Chopin qui se terminaient sous ses doigts en quadrilles d'opérettes, et se répétant a elle-même ce qu'elle devait dire à Henri :
— Je m'ennuie !
Coquette et ennuyée, elle était capable de bien des folies pour oublier ce qu'elle appelait « sa déception. » Elle prenait donc plaisir à écouter les charges de rapin mondain d'Emile Cordier et à irriter l'amour naissant d'Henri. Elle n'aimait ni Cordier ni Henri, mais ils lui plaisaient l'un et l'autre. Au fond peut-être aimait-elle encore Philippe, qu'elle estimait. Elle semblait au moins adorer son enfant, mais d'une adoration particulière, comme elle eût été folle d'une œuvre d'art, et simplement peut-être parce que le petit André était joli.
Charrièrc lui avait dit un jour :
— Vous paflez d'André comme vous parleriez d'un bibelot. Ça me semble drôle! Les enfants sont faits pour être soignés comme des morceaux de notre propre chair, et non pour être admirés comme des objets d'étagère !
La forme que François donnait à ses observations leur enlevait tout caractère acerbe, mais Sabine n'en ressentait pas moins la pointe, et l'esprit du sculpteur était trop net et trop sérieux, non-seulement pour la distraire, mais pour ne pas la blesser. Bah ! Elle laissait tout passer. Elle se souciait si peu de Charrière !
Elle était, pour le moment et depuis quelque temps, trèsintéressée à ce jeu commencé : s'amuser d'Henri et se distraire avec Cordier. Elle ne se disait point que la partie pouvait certes la mener loin. Et puis, que lui importait? Elle sentait sa petite tête assez ferme pour s'arrêter à temps, si c'était son goût, ou pour continuer à parier, si cela lui plaisait. Comme elle avait cru voir, —et réellement vu, — qu'Henri, à bout de luttes contre lui-même, voulait s'éloigner, et comme, Henri disparu, c'était une pièce de moins dans sa partie d'échecs, Sabine avait juré de retenir le jeune homme.
Les marques d'affection prodiguées à Cordier, les sourires complimenteurs dont elle avait, au Conservatoire, accompagné les facéties du peintre raillant les concurrents, avaient été à la fois des escarmouches contre Cordier lui-même et des ruses de guerre contre Henri. Puis, dans le tête-à-tête avec Henri Roquevert, si le mouvement du fauteuil qui poussait le front de Sabine sous le souffle ardent du jeune homme avait été produit par le hasard seul, il fallait avouer que le hasard venait singulièrement en aide aux projets de cette femme.
Henri avait littéralement la fièvre lorsqu'il rentra au logis. Tout ce qu'il avait vu, entendu, ressenti, souffert dans cette journée lui incendiait les veines et lui tourbillonnait sous le crâne. Il n'en dit pas un mot à sa mère, qui ne l'interrogea point, mais il exprima, en termes bouillants, son indignation à Jacques Roquevert. Et le vieux comédien hocha la tête : « Eh bien! tu vois, mon pauvre Henri ! Voilà le théâtre ! La malheureuse enfailt dont tu me parles en connaît aujourd'hui la première peine. Qu'elle atlende ! C'est le commencement! »
Il essaya ensuite de prouver à Henri que le jury pouvait avoir bien jugé. Ce n'est pas seulement sur le morceau récité dans le concours public, c'est sur toutes les notes obtenues par l'élève durant l'année, qu'on décerne les récompenses. Qui sait? Mademoiselle Gervais était peut-être une artiste d'inspiration soudaine qui ne devenait « elle-même » qu'en face du public et au feu de la rampe. Et les juges, après tout, devaient tenir compte du labeur de toute une année. Or, qui sait si Esther Lévy...
Mais Henri interrompit vivement son père. Il n'y avait pas à comparer les deux femmes l'une à l'autre. Esther était très-protégée certainement. C'était son titre le plus sérieux au prix arraché à Hélène. Et, avec sa juvénile violence, cet amour de la justice qui gonfle les cœurs de vingt ans, Henri se laissa aller, lu, seul, en face de son père, — comme tout à l'heure la foule, — à des protestations indignées.
— Tu admettras bien, cependant, que les gens de talent qui composaient le jury sont des honnêtes gens.
— Oui, mais ce sont des hommes accessibles et faible?, comme tous les hommes.
— Alors, fais juger mademoiselle Gervais par des demidieux. Et qui te dit qu'ils n'ont pas agi pour le bien de cette jeune fille? Qui te dit qu'elle n'a pas besoin de travailler encore?
— En attendant elle a besoin de vivre !
— Oh ! dit Roquevert, ça, c'est une autre question. L'art est une chose, la faim en est une autre. Il ne s'agit pas de savoir si le comédien que j'écoute ou le peintre dont je regarde le tableau vit largement ou crève de faim. Il s'agit de savoir si le tableau est bien et si le comédien m'émeut. Sans cela, qu'ils cassent des cailloux l'un et l'autre, pour vivre, ou qu'ils rabotent des planches !
Henri était étonné de cette sévérité absolue du vieil acteur, et il ne pouvait s'empêcher de l'admirer, car ce manque apparent de pitié était encore un hommage rendu par l'artiste à l'art dont il avait fait sa vie.
— Sois tranquille, ajouta le vieillard, si cette mademoiselle Gervais a le feu sacré, ce n'est pas l'échec d'aujourd'hui qui l'empêchera de vaincre ! Si elle ne l'a pas, eh! parbleu! elle se fera couturière et tout le monde y gagnera !
C'était bien là ce que pensait Henri lui-même, avec cette différence qu'il eût presque regardé comme un sacrilège de mettre en doute la vocation et le talent d'Hélène Gervais. Et cela, il voulait le répéter, le crier à Hélène, la consoler, l'arracher au désespoir, qui, à cette heure même, la tenait courbée sans doute. Où était-elle ? Chez elle, à coup sûr. Les défaites ont pour suite la solitude. On ne s'empresse pas autour des vaincus.
Eh bien! il irait chez elle. Dès ce soir? Tout de suite. Il descendit vers la rue Duperré. La nuit peu à peu était tombée. Une nuit tiède et transparente. Sur les boulevard extérieurs, tout bruissait doucement. Des enfants jouaient.
en vêtements blancs; des groupes marchaient lentement sous les arbres. Au loin , une musique d'orgue, triste et comme sanglotante, semblait gémir... Et pourtant, il y avait autour d'Henri comme l'apaisement heureux d'une journée chaude.
Si le son tremblant de l'orgue qui jouait place Pigalle montait jusqu'à la fenêtre d'Hélène, comme ces accents navrés et déchirés devaient augmenter la mélancolie de la pauvre fille !
Et Henri pressait le pas pour la consoler plus vile.
Il arriva devant une porte assez large pour une maison particulière, étroite pour une voie publique, et où, sur une plaque de marbre noir, on lisait en lettres d'or gravées : Passage Colin. La grille, qu'on fermait la nuit, en était poussée des deux côtés de l'entrée et, par la baie ouverte, on apercevait, dans la pénombre du crépuscule, des boutiques à peine éclairées, marchands de vins ou de bière, avec des étiquettes portant tracés en rouge les noms des breuvages débités ; blanchisseries où les fers chauffaient sur un poêle de fonte ; épiceries aux boutiques étroites et, de loin en loin, des petites portes avec des corridors étranglés menant à des cours intérieures où il semblait que l'air dût manquer. Le jour entrait là dedans, déjà affaibli par un vitrage qui, protégé par un grillage, partait de la rue ' Duperré jusqu'au boulevard, jusqu'à cette autre porte, làbas, où l'on apercevait des troncs d'arbres grêles, des feuilles de marronniers malades, et, de l'autre côté de la chaussée, la perspective grimpante de la rue Germain-Pilon montant vers Montmartre. Cinq marches de pierre, où se traînaient des marmots, coupaient en deux le passage Colin, dont le sol bitumé rendait un son creux de cave vide.
C'était là que demeurait Hélène.
Henri entra dans le passage et monta l'escalier qui conduisait au logis de la jeune fille. Le concierge parut surpris lorsqu'on lui demanda à quel étage demeurait mademoiselle Gervais. C'était la première fois que venait une visite.
Un bruit d'assiettes et de voix sortait encore, quoiqu'il fût tard, de la table d'hôte à trente-cinq sous du rez-dechaussée. Dans l'escalier, à peine éclairé, Henri montait, tout ému à l'idée qu'il allait trouver la malheureuse en larmes. Oui, Roquevert avait raison ! Cette vie de théâtre avait des blessures atroces. Et pourtant, ce jeune homme, qui souffrait ainsi de la torture d'une autre, avait des appétits de sentir la morsure, les crocs des déceptions et le fer de la déroute s'enfoncer en plein dans sa chair.
Il s'arrêta, attendant et écoutant à la porte du logis d'Hélène. Aucun bruit n'en sortait. L'appartement semblait désert. Le tintement de la sonnette parut vibrer dans le vide, puis, une minute après, un bruit de pas et le frôlement d'une jupe sur le parquet.
— Qui est là ? demanda la voix de mademoiselle Gervais.
Et cette voix parut à Henri calme et douce comme de coutume.
Il se nomma, Hélène entrouvrit la porte.
Henri la vit, une lampe à la main, dans le cadre nettement découpé. La lumière, sous l'abat-jour élevé a la hauteur du regard, éclairait un visage triste mais grave et où la douleur semblait essuyée, les larmes bues comme la pluie après un orage dissipé.
Seuls, les yeux d'Hélène, encore un peu rouges, gardaient le gonflement lugubre des pleurs versés.
Elle tendit vivement à Henri sa main droite et lui dit simplement : Merci.
— J'espère bien que vous m'attendiez, fit Henri.
— C'est vrai, dit-elle. M. Marsy m'a déjà envoyé quelques mots au crayon, sur une carte... M. Saint-Yves m'a écrit... J'étais certaine que vous voudriez aussi consoler une pauvre fille, très-battue, — mais qui a du courage !
Tout en essayant de sourire, elle laissait éclater, par l'effort môme qu'elle faisait pour la vaincre, une atroce souffrance.
Elle referma la porte sur Henri et le fit entrer dans la petite pièce qui lui servait à la fois de salon, de théâtre pour répéter ses rôles et d'atelier pour coudre ses robes.
Elle posa sa lampe sur une table ronde recouverte d'un ouvrage au crochet, et, sur la cheminée, prit une carte et une lettre qu'elle apporta à Henri, en lui disant :
— Tenez !
Henri se courba jusqu'à l'abat-jour et lut les lignes tracées au crayon par Marsy et le billet de Saint-Yves :
« Avec les bravos les plus sincères et l'admiration la plus profonde, disait Philippe, prière à mademoiselle Gerçais de compter sur le dévouement du plus respectueux de ses amis. »
Et' Saint-Yves, d'une écriture irritée et nerveuse, et dans co grand style majestueux ordinaire aux comédiens :
<■<■ Il y a de ces épreuves, chère mademoiselle et vraiment artiste de cœur et d'âme. Le triomphe définitif s'achète par de pa~ reilles blessures. Plus la douleur est cruelle aujourd'hui, plus la joie sera forte demain. Courage! Vous avez été applaudie par une élite. Bientôt le grand public vous vengera et tout à fait. Nul ne croit plus vivement à votre bel avenir que celui qui signe