SAINT-YVES
» P. S. Pierron est exaspéré. Il parle de donner sa démission de professeur. »
Hélène regardait, avec des yeux attendris, cette lettre que Henri approchait de la lumière, et il semblait que ces protestations amies fussent comme un souffle d'air après rétouffement.
Elle ne s'illusionnait pourtant pas sur ces éloges.
— Ce sont des fleurs jetées sur une tombe, dit-elle à Henri. Rien ne peut modifier cette réalité : c'est fini. Mon espérance a les ailes cassées. Que faire ?
Elle s'était assise, regardant Henri, très-ému par cette
douleursans phrases, résignée en apparence et d'autant plus morne et déchirante, comme les vraies douleurs. Il s'atten dait à plus de plaintes. La fierté empêchait Hélène de se poser en victime et d'étaler sa blessure. Elle avait souffert, depuis quelques heures, autant que lorsque sa mère adoptive était morte, d'une autre souffrance sans doute, mais aussi tragique, et elle avait eu la force de dominer cette torture, et elle pouvait presque dissimuler cet affreux crève-cœur.
Pourtant, dans ces deux simples mots : « Que faire? » tout un drame surgissait. Cette interrogation évoquait une longue suite des journées mornes, sans espoir, — pis que cela, sans ressources...
Hélène veuait de perdre brusquement une partie où elle avait engagé sa vie, et elle ne s'était pas dit, elle n'avait pas voulu se demander jusque-là ce qu'elle ferait si elle la perdait.
Peut-être aurait-elle raison de se jeter à l'eau. C'est un dénoùment, cela ! Et si rapide ! Mais, non. La faiblesse, l'abandon répugnaient comme des lâchetés à cette nature pourtant faite de douceur. La brunisseuse de la rue Jouy-Roure, lui avait appris à aimer le travail. Le salut était là. On ne meurt pas quand on est brave.
Henri n'avait pas grand effort à faire pour deviner toutes les pensées qui s'cntre-choquaient dans le cerveau d'Hélène. La pauvreté nette de la pièce où il se trouvait disait éloquemment qu'Hélène Gervais côtoyait de près cet horrible gouffre sans fond, la misère. La chambre était presque nue, avec du papier à dix sous le rouleau, gris avec des bouquets semés, des fleurs des champs à peine visibles dans le demi-jour qui entrait encore par la fenêtre ouverte. Sur la cheminée de marbre rougëàtre, de petits objets traînaient des deux côtés d'une pendule en porcelaine à rocailles, brunie jadis par la mère Gervais : des flambeaux, des tasses, de petites coupes en cristal bleu opaque. Une commode en no3rer, une étagère accrochée au mur et sur laquelle les classiques étaient rangés ; des photo-
graphies sous "verre de madame Gervais, exécutées par hasard lors de quelque fête foraine; des chaises de jonc, la petite table sur laquelle était posée la lampe: — c'était là tout le mobilier. Par la porte entr'ouverte donnant sur l'étroite chambre à coucher d'Hélène, le bout d'un lit de fer recouvert d'un couvre-pieds rose apparaissait, et, posée tout contre, une table de bois blanc, entourée de perse, surmontée d'une petite glace. C'était la toilette d'Hélène. Devant cette glace, elle déroulait et nattait ses beaux cheveux bruns lorsqu'elle se levait, dans la fraîche lumière du matin ; devant elle aussi elle étudiait ses rôles, et l'humble miroir avait bien des fois reflété le visage d'Iphigénie ou de Chimône. Et dans tout cela, dans ce logis qui demeurait presque gai, avec un parfum de jeunesse, et, çà et là, le sourire d'uue fleur, Henri devinait un dénùment attentivement caché, un ordre, une activité, une coquetterie de propreté qui dissimulaient mal une détresse.
Par la fenêtre, l'air lent et larmoyant de l'orgue, entendu tout à l'heure, pénétrait comme un écho de fête finissante... Sur la découpure du ciel pâli des hirondelles voltigeaient, s'appeîant avec de petits cris. On apercevait, aux balcons des maisons en face, sous les toits, des voisins qui prenaient le frais, des duos encadrés dans des fleurs grimpantes, volubilis, rinceaux de vigne vierge ou capucines sortant d'étroites caisses vertes...
Et cette chambre pauvre, cette solitude d'Hélène, cet air languissant, presque funèbre, montant du dehors comme une plainte, ces cris d'oiseaux, ces rires étouffés courant dans l'atmosphère attiédie, emplissaient Henri d'une tristesse arnère...
Pauvre Hélène.!
Avec l'engagement que le succès lui eût assuré, elle eût pu, se disait le jeune homme, braver l'avenir du haut de son humble logis! C'était la vie. Après cet injuste échec, qu'était-ce que son avenir?
Et, à son tour, répondant à Hélène par la question qu'elle lui adressait et qu'elle s'adressait à elle-même :
LE TROISIÈME DESSOUS I8o
— Maintenant, que ferez- vous? dit-il. Que voulez-vous faire ?
C'était le terrible point d'interrogation, qui se dressait devant Hélène depuis l'heure où, brutalement, autour d'elle, tout s'était écroulé.
Oui, que faire?
Henri cherchait des consolations banales et n'en trouvait pas.
Il eût volontiers dit à Hélène :
— Luttez, et si les ressources vous manquent, j'en ai pour vous!
Mais la fierté d'Hélène se fût révoltée en toute justice et il eût atrocement blessé dans sa dignité cette femme torturée dans son orgueil.
— Ce que je ferai? dit Hélène, avec un singulier accent dans la voix. Je ne sais pas. Je redeviendrai peut-être couturière. Ma foi ! puisqu'on ne me trouve pas de talent, que j'aie au moins du courage !
— Et pourtant, dit-elle en se frappant la poitrine, il me semble que j'ai bien autant de cœur que ces filles applaudies et que si j'avais un rôle... Ah ! si l'on me fait exprimer jamais la misère d'une malheureuse qui croit tenir dans sa main un trésor et qui n'y trouve que des cendres, il faudra que je sois bien médiocre pour,— dans une situation pareille,— ne pas faire pleurer quelqu'un!
— A la bonne heure ! s'écria Henri. Voilà ce qu'il faut vous dire et vous répéter ! De chacune de vos épreuves vous ferez, un jour, un triomphe. Et puis n'avez-vous pas eu votre heure? Comme on vous a applaudie! Comme c'était beau! Comme ce devait être bon !
— Vous enviez cela?
— De toute mon âme !
— Tant mieux pour vous si vous êtes fort. Mais, dès cette première douleur, je me demande si je ne vais pas retourner en arrière, car cela me fait peur!
— Vous le voudriez, dit Henri, que vous ne le pourriez pas. Votre art vous étreint et vous mènera, malgré vous,
jusqu'en pleine gloire. Je n'ai pas le droit, mademoiselle Gervais, de diriger votre vie, et mon amitié respectueuse, profonde, serait bien vite calomniée par certaines gens. Mais je vous conjure de ne pas désespérer. Je crois en vous, je suis sur de votre succès à venir. Il me semble que nos deux existences sont liées l'une à l'autre. Superstition pure. Mais, si vous réussissez, je réussirai. Vous ne voulez pas me désespérer en vous désespérant? Vous ne voudriez pas, fit-il en souriant, rae briser méchamment mon fétiche !
Hélène éprouvait, à ces paroles pleines d'une foi juvénile, une impression consolée. Il 3^ avait un tel accent de conviction dans la voix d'Henri, que, du fond de sa défaite, la jeune fille entrevoyait déjà les victoires futures. Oui, cent fois oui, elle se sentait capable de vaincre ! Oui, l'avenir lui appartenait! Mais comment arriver jusqu'à lui? Comment attendre? Eternelle, poignante et brutale question : comment vivre?
Le sort a parfois de ces réponses soudaines. Le fleuve roule jusqu'à la main crispée de l'être qui se noie, le débris où i! s'accroche, l'épave de salut. Henri contemplait Hélène dont les yeux mornes semblaient pourtant, à mesure qu'il parlait s'animer d'un peu d'espoir, lorsque, dans le demisilence du jour tombant, au milieu du sourd murmure du soir, le tintement de la sonnette retentit, ce tintement clair que mademoiselle Gervais, dans sa solitude entendait si rarement.
Qui donc venait à cette heure?
Hélène ea ressentit comme une secousse. Inquiète, elle regarda Henri, sans dire un mot, mais avec une expression effarée qui signifiait: « Quoi encore? »
Il semblait à Hélène que ce ne pouvait être qu'un chagrin nouveau.
— Je vais ouvrir! fit Henri.
Elle le laissa aller, comme ayant peur de ce qui montait vers elle d'inattendu et d'inconnu.
Henri se trouva face à face avec un gros homme qui, le
chapeau à la main, inclinant légèrement une énorme tète chauve, demanda :
— Mademoiselle Gervais? Est-ce bien ici?
Derrière le gros homme, un grand garçon dune vingtaine d'années se tenait aussi, le front découvert. Ils étaient, l'un et l'autre, gantés, et tandis que le gros homme étouffait évidemment dans son paletot d'orléans et son gilet blanc, le jeune homme avait correctement boutonné sa redingote noire toute neuve et qui, flottante et lustrée, ne dessinait pas encore les plis du corps.
Hélène, en entendant cette voix qu'elle ne connaissait point, avait machinalement fait quelques pas vers la porte.
— Mademoiselle Gervais, c'est moi, dit-elle.
Elle restait debout, derrière Henri, n'invitant point ses visiteurs à entrer.
Mais le gros homme avait poussé un soupir de satisfaction, et, s'adressant à Hélène qu'il n'apercevait que vaguement dans la pénombre :
— Je suis M. Justin Brécheux, directeur de théâtre, et je viens causer d'affaires avec vous !
Le nom de l'homme ne lui apprenait rien, mais Hélène entrevit pourtant comme un brusque espoir. Elle fit entrer et asseoir ces deux hommes. Son cœur battait, comme cette après-midi, dans l'angoisse de l'attente, Henri, fort peu ému, se disait que ce M. Brécheux était, à coup sûr, un directeur de province qui venait proposer à Hélène un engagement. C'était le pain, sans doute, mais la dure vie, loin de Paris, avec les sinistres épreuves des débuts, l'isolement, les hasards du roman tragique!
Le gros homme qui avait fait craquer sa chaise en s'asseyant, essuyait, avant de parler, son crâne nu avec un foulard, taudis qu'auprès de lui, droit, immobile sur son siège, son chapeau sur ses genoux et ses doigts gantés posés sur rebord de ce chapeau, le grand jeune homme se tenait, les yeux baissés. 11 ne les relevait que de temps à autre pour regarder Hélène à la dérobée, mais ses paupières s'abaissaient aussitôt, intimidées.
M. Brécheux, rouge de teint, avec des yeux bleus de Normand et une paire de favoris d'un blond de seigle, formait avec ce jeune homme presque imberbe, la joue et les lèvres couvertes d'un duvet léger et les cheveux de nuance claire , un contraste éclatant. Le gros homme avait l'air cordialement finaud d'un maquignon qui sait bien vendre. L'autre, silencieux et modeste, boutonné dans ses vêtements, ressemblait vaguement à un doux séminariste.
La première parole de M. Brécheux, une fois assis, fut :
— Ouf! c'est assez haut, votre paradis! Et il fait une chaleur !
Il s'essuyait toujours le front, puis, tout à coup, enfonçant brusquement son foulard dans la poche de son paletot, il alla droit au but, en homme qui sait la valeur du temps et qui n'en voudrait pas perdre une seconde.
— Mademoiselle, dit-il, avec une bonhomie un peu vulgaire, toute ronde, voici ce que c'est : j'ai assisté aujourd'hui au concours du Conservatoire. On ne vous a pas donné de prix. Ça m'est égal. L'autre petite n'a pas été applaudie par le public la moitié autant que vous l'avez été, vous! Des prix comme ça, ça ne prouve rien. Ce qui prouve quelque chose, c'est la joie ou la grimace du public. Ce n'est pas le jury qui apporte son argent au contrôle, n'est-ce pas? C'est le public. Eh bien! ce qui plaît au public me plait. Voilà mon avis ; c'est le bon.
Il souffla un moment pour respirer, regardant la petite chambre comme si on y eût étouffé et, après avoir une fois de plus constaté qu'il « faisait une chaleur!... » il continua, Hélène l'écoutant avec une fièvre qui montait :
— Je vous ai donc applaudie comme le public, moi ! Vous m'avez fait plaisir. J'aime le théâtre. Tout petit, j'y étais toujours fourré. Je peux me vanter qu'à Paris, personne ne connaît le théâtre comme moi. Je vous dirai au juste, à la première, combien une pièce aura de représentations. Ah! je vous jauge ça, moi! J'ai un œil!... L'habitude.
Voilà donc mon garçon qui s'est amouraché du théâtre... Il se tourna vers le grand jeune homme, devenu trèsrouge et le montrant de la main :
— Mon fils Alexis, je vous le présente. Oh! ne rougis pas, tu sais ! Tu as le million. Ce n'est pas une honte. 11 y en a pas mal qui voudraient en dire autant. Oui, ça vous représente un million, tenez, ce grand garçon assis sur cette chaise !
Henri avait des envies de prier le gros homme d'en venir au fait. Sous la lumière de la lampe, il remarquait combien la pauvre Hélène était nerveuse et avec quelle impatience elle attendait.
— J'ai donc résolu, — je vous expliquerai plus tard tout au long pourquoi, — j'ai mis dans ma tête de devenir directeur de théâtre.
— Ah ! dit Henri, vous n'êtes pas?...
— Attendez donc. Il y aura sept ans, au mois de jauvicr, que j'ai vendu ma maison de commerce. Maison Brécheux, notable commerçant. Ancienne maison Brécheux père. Ferblanterie en tout genre. Commission. Exportation. Dutilleul, successeur. J'ai passé la main. Depuis ce temps, je m'ennuie à crever! Je suis veuf. J'avais acheté une campagne. Elle m'a coûté les yeux de la tète. Si vous allez à Nogent, près de la gare... Il y a des ruines gothiques toutes neuves... C'est moi qui les ai fait construire. Une bêtise, mais ça m'amusait. Ça ne m'a pas amusé longtemps. Je bâillais là dedans à me décrocher la mâchoire... Enfin, je laisse ça de côté et je viens au fait : je suis décidé à devenir directeur de théâtre. C'est plus que décidé, c'est fait. J'ai voulu acheter l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin, la Gaîté, l'Historique... On m'en a fait des prix tellement fous que j'ai refusé. J'ai de l'argent. J'ai, à l'amiable, acquis un immeuble tout préparé; l'architecte a fait les devis, nous avons signé le contrat. Il y a un dédit s'il ne m'accommode pas en trois mois la salle de la Mosquée, — le café-concert, vous savez, — en salle de théâtre. Les maçons, les peintres, les tapissiers, tout ça est en train et ça travaille comme des four-
mis. Je veux enfoncer tous les autres directeurs. Je veux faire du théâtre à bon marché. On a tellement augmenté les prix que le public rechigne à aller au spectacle. C'est vrai, ça, quand je me rappelle qu'avec mes trente sous, boulevard du Temple, je voyais Latude et les Chiens du Mont-Saint- Bernard dans la même soirée. Douze actes, là!... Il y avait à boire et à manger. On y reviendra. Je veux qu'on y revienne. J'ai besoin pour ça de bons acteurs, et, si vous voulez que je fasse de vous une actrice célèbre, rien ne sera épargné, je vous en donne mon billet, et dans six mois on ne pourra pas faire un pas, rue Vivienne, sans rencontrer votre portrait-carte, et les petits journaux publieront votre biographie, comme ils le font pour Clotilde Verrier.
Le nom de cette femme, qu'elle rencontrait décidément sur toutes les lèvres, lit tressaillir Hélène. Il y avait là quelque chose de tentant. Ce que la jeune fille réclamait, la possibilité d'être indépendante et d'arriver jusqu'au public, ce M. Brécheux venait le lui offrir brusquement, d'une façon inespérée.
Elle se demandait si elle rêvait.
Henri, plus défiant, cherchait à deviner si ce gros homme était bien sérieux, et si cette affaire de théâtre n'était pas un de ces milliers de projets en l'air comme l'atmosphère de Paris en emporte à l'état de poussière impondérable.
Il demanda donc tout nettement à Brécheux comment, lui, ancien négociant, avait été amené à vouloir entrer dans une affaire artistique, dans un monde inconnu.
— Inconnu? dit Brécheux. Ce monde-là? Mais je le connais, je vous le répète, comme ma poche !
Et, toujours soufflant, s'essuyant le front, gesticulant, tandis que le grand jeune homme qui incarnait « le million» se tenait immobile sur sa chaise, le gros Brécheux évoquait ses vieux souvenirs, racontait toute une histoire évanouie, le théâtre de jadis, les comédiens d'autrefois, Dorval, Frederick, Guyon, Francisque aîné, Albert, Saint-Ernest, le grand Roquevert.
— Ah ! Roquevert ! Voilà un homme ! S'il avait vingt ans, aujourd'hui, ma fortune serait faite !
— Je suis son fils, dit Henri.
Le bonhomme bondit sur sa chaise.
— Vous?... Le fils de Roquevert, vous, monsieur?..- Alexis, entends-tu ?... Regarde donc monsieur. C'est le fils de Roquevert. Ah ! vous pouvez vous vanter d'avoir un fameux père !
Et avec l'admiration respectueuse qu'ont les Parisiens de pure race pour leurs comédiens, Justin Brécheux racontait à Henri les pièces où Jacques Roquevert avait joué, imitant les gestes, la voix, l'allure du grand artiste...
Ce gros Brécheux était le véritable type du bourgeois de Paris des environs du boulevard du Temple. Toute sa jeunesse, il l'avait passée à travailler hardiment, comme un apprenti, dans l'atelier de son père, un de ces fabricants encore à demi ouvriers, producteurs chambrelans, qui forment les industries de l'article de Paris : miroitiers, tabletiers, cartonniers, fabricants de jouets, de boutons, de bijoux en doré, de papier dentelle ou de paillettes, fourmillant dans la rue des Gravilliers, la rue Aumaire ou la rue Phélippeaux. Le père Brécheux, l'aïeul, était ferblantier et menait la vie vaillamment. Son fonds, d'abord bien modeste, avec les années s'agrandissait, prenait de l'importance. Les inventaires grossissaient à la fin de l'an, et le vieux travailleur, qui ne facturait autrefois que sur papier blanc, sans en-tête, était forcé maintenant de preudre un teneur de livres.
— C'est toi, disait-il à Justin, qui devrais me passer mes écritures, mais tu ne sais seulement pas ce que c'est que Doit et Avoir !
Justin, les bras nus jusqu'au coude, souriant, gai, vaillant, son ciseau à la main et un bon regard dans les yeux, répondait alors :
— Bédame ! On n'apprend pas ça à la mutuelle. Liais on a des bras et du courage, papa. On sait manier un outil, et en fin de compte, on gagne bien ce que coûte le teneur de livres !
— Au fait, répliquait le père Brécheux, t'as raison, garçon. T'as oublié d'être paresseux...
— Pas le moindre poil dans la main ! disait Justin en riant.
Et il se remettait à l'ouvrage.
Son grand plaisir alors, ses joies profondes, ses débauches, c'était le spectacle. Il ne quittait pas le boulevard du Temple, respirait avec des frissons de volupté l'air de ce coin de Paris si vivant, plein d'une griserie spéciale : celle du bruit des voitures, de l'électricité des foules, de l'odeur des oranges et du coco. Il faisait queue avec une patience de chien d'arrêt, entre les barrières mises devant les théâtres. Il buvait, du fond du parterre ou du haut du poulailler, toutes les tirades des gros mélodrames ou tous les gais couplets des vaudevilles, et, rentré à l'atelier de la rue des Gravilliers, il chantait gaiement les rondes des Folies-Dramatiques et des Délassements, sa grosse bonne humeur s'amusant ensuite à parodier l'accent de M. Surville ou à imiter les pantomimes de Deburau.
Cette passion du théâtre n'empêchait pas Justin Brécheux d'être un travailleur acharné. Quand il avait bien flâné, brûlé une après-midi pour assister au mariage ou à l'enterrement de quelque acteur, il rattrapait hardiment le temps perdu. Joli garçon, à vingt-cinq ans il épousait la fille d'un émailleur en bijoux qui lui apportait une dot assez convenable, conséquente, disait son père. On en profitait pour agrandir un peu la maison qui se trouvait en bonne voie. Puis le vieux Brécheux mourait, laissant le fonds de commerce à son fils — et sans avoir vu naître Alexis, le petit-fils, celui qui devait être la gloire de la famille.
Avec les années, et avec son travail et son intelligence pratique très-active, Justin Brécheux réussissait à transformer la petite boutique paternelle en un superbe établissement. 11 quittait la rue des Gravilliers pour le boulevard Sébastopol, et son nom étincelait, en immenses lettres d'or, sur la façade monumentale d'une colossale maison de pierre.
Le vieux Brécheux, Brécheux l'aïeul, qui recevait ses clients avec son bonnet sur la tête et son tablier de serge, eût été bien étonné, le pauvre homme, et ravi de voir que son humble boutique était devenue une « maison », la Maison Brécheux, portant sur ses factures de papier azuré des médailles gravées obtenues aux expositions de Londres et de Paris. Sans compter que, sur l'Almanach Didot, le nom de Brécheux, maintenant solidement établi, se trouvait suivi des deux lettres : N. Cl, qui signifient notable commerçant.
« J. Brécheux (N. C*), A. Dutilleul, successeur. Ferblanterie en tout genre. Zinc, tôles brutes et vernies. Cuivreries. Cafetières. Réchauds. Poêlons. Pompes de jardin perfectionnées. Lanternes et lampascopes. Appareils hydrothérapiques. Ferblanterie galvanisée et spécialité de ferblanterie d'art. »
C'était Justin Brécheux qui avait tenu à cette mention et à cette spécialité : Ferblanterie d'art. Il montrait sur ses rayons, avec fierté, toute une galerie de bustes de personnages célèbres, en zinc, et, parmi eux, des acteurs, Talma à côté de Béranger, Bocage faisant face à Washington.
La passion du théâtre lui restait toujours, impérieuse, irrésistible, rêve de jeunesse devenu folie de l'âge mûr. Il était de cette race de Parisiens pour qui les coulisses sont une terre promise, une terre de tentation. Il avait soif de premières. Il saluait, dans la rue, respectueusement, les acteurs qu'il ne connaissait pas.
Lorsqu'il ne pouvait obtenir un strapontin pour une première représentation, le bonhomme, résolu à tout, entrait avec la claque et montrait sans rougir, au contrôle, son bout de carton portant la mention spéciale : Juré em-ptum-
Justin Brécheux était veuf depuis plusieurs années et il n'avait d'autre affection que son fils Alexis et le théâtre, depuis que le nom de Brécheux était suivi de cette enseigne sur la maison du boulevard Sébastopol et de cette mention suy l'Almanach des 500,000 adresses : « A. Dutilleul successeur. »
Il avait mis Alexis au collège à Sainte-Barbe. Il voulait que son garçon eût une éducation complète. C'était bien le moins qu'il sût ce que, lui, Brécheux, n'avait pas eu le temps d'apprendre. Alexis ne manierait point l'outil. Il serait avocat, notaire, ce qu'il voudrait. Il était assez riche pour ça ! Le papa Brécheux avait travaillé pour ce gaillard-là qui n'avait qu'à se laisser vivre.
— Le pauvre vieux a trimé, disait Justin Brécheux ; moi j'ai pioché ; — toi, fils, amuse-toi !
Avec ces dispositions d'esprit et cet amour violent du théâtre dont il était féru, Justin Brécheux devait nécessairement voir sans se fâcher Alexis se livrer au sortir du collège à un goût prononcé pour la littérature de théâtre.
Un autre père eût essayé d'étouffer ces velléités d'écrivaillerie. Lui, les encourageait. Il en était heureux. Il en était fier. Il exultait. Alexis serait donc ce qu'il n'avait pu être !... Alexis ferait des pièces de comédie ! Il avait tout pour ça. Il n'aurait pas à manger de la vache enragée. Dieu merci! Grâce au père Justin, Alexis avait de quoi, disait le bonhomme en frappant sur la poche de son gilet. L'ancien ferblantier était propriétaire de trois ou quatre immeubles dans Paris, et la Maison Brécheux, où il avait encore des intérêts, continuait, sous la direction de Dutilleul, à faire des inventaires magnifiques et des affaires d'or.
Alexis, l'esprit bourré de mélodrames avalés gloutonnement, nourri jusqu'à l'indigestion des œuvres du Magasin théâtral, des brochures à quatre ou six sous, pouvait donc composer tout à son aise. Il noircissait des mains de papier, présentait çà et ià des drames ou des vaudevilles et, toujours refusé, s'en revenait navré vers Justin Brécheux, qui haussait les épaules et disait :
— Quelle bêtise ! Les directeurs sont des sots. Ils n'entendent rien au théâtre. Voilà.
Et avec l'aplomb superbe que donne l'argent :
— Après tout, qu'est-ce que ea te fait ? Continue. Tu es riche, le père Brécheux est là. Un jour ou l'autre, va, tu
couperas l'herbe sous le pied à tous ces meurt-de-faim qui font des pièces pour manger !
Puis, comme les années passaient sans qu'Alexis fût joué, Justin Brécheux, doublement irrité, et dans son amourpropre paternel et dans son amour du théâtre, prit hardiment un parti héroïque.
Alexis ne trouvait pas de théâtre ouvert? Eh bien! il en ouvrirait un lui-même. Il n'était pas reçu chez les autres ? Tant mieux, il serait représenté chez lui!
Le café-concert de la Mosquée, sur le boulevard, entre la Porte-Saint-Denis et ia Porte-Saint-Martin, se trouvait dans une situation déplorable depuis que l'établissement du Fandango lui avait enlevé une chanteuse qui faisait littéralement courir tout Paris en imitant l'épilepsie et en hurlant le Cacaotier de Cacao. Justin Brécheux acheta la Mosquée. Terrrain, construction, matériel, il acheta tout et paya comptant, réclamant l'escompte. C'était la Mosquée, transformée en théâtre, qui devait avoir l'honneur de donner asile aux drames inédits d'Alexis Brécheux.
— Pas tout de suite, ajoutait le gros homme avec son air finaud. Mon théâtre s'appellera le Théâtre du Boulevard. C'est un nom superbe. C'est tout un programme. Je ne veux pas qu'on le surnomme le Théâtre Brécheux. Les pièces d'Alexis ne viendront qu'en seconde ligne, mais quand elles viendront, ah! ah! on verra que tout millionnaire qu'il est, le fiston peut damer le pion à tous les farceurs qui se font traiter de grands hommes dans les feuilletons de leurs amis !
Henri, maintenant, s'expliquait pourquoi un homme si profondément étranger au théâtre, du moins en apparence, allait se lancer dans une telle entreprise. C'était chose nette et simple. Mais Hélène devait-elle se risquer sur une scène nouvelle, inconnue, et, après avoir étudié Corneille, interpréter les œuvres d'Alexis Brécheux?
Elle faisait justement la môme réflexion. Ce qui la tentait, c'était l'occasion offerte d'échapper à une nouvelle année du Conservatoire avec la misère au logis. Ce qui
l'effrayait, c'était ce théâtre sans répertoire, — ouvert, mais comme un anire vide, — et, qu'elle refusât ou qu'elle acceptât les propositions de Brécheux, c'était là comme un écroulement.
Le gros homme insistait avec une cordiale bonhomie, qui n'était pas sans éloquence. Il montrait à Hélène les avantages de ce théâtre sans passé dont elle serait, du premier coup, la grande étoile. Il spéculait sur les acclamations de la foule, sur la manifestation de la rue du Conservatoire. C'était une réclame toute faite. Et quelle réponse à la décision du jury lorsque mademoiselle Gervais débuterait ! A Paris où l'on est généreux, on irait tout exprès au Théâtre du Boulevard pour protester centre le jury du Faubourg- Poissonnière.
— Bah! ce sera oublié! dit Hélène.
— Mais on rafraîchira la mémoire du public. On reparlera de l'affaire dans les journaux avant l'ouverture! Je m'en charge !
Il y avait évidemment chez cet homme une sorte de rouerie naïve, et sans doute était-il né pour réussir. Il ressemblait, joyeux, ne doutant de rien, à un commis voyageur du succès. Les appointements qu'il offrait étaient acceptables pour une débutante. Trois cents francs par mois en entrant, quatre cents après six mois et cinq cents francs au bout de la première année.
— Vous ne trouverez ça nulle part, dit Brécheux. Et notez que personne n'aura d'appointements très-élevés chez moi. Ça n'entre pas dans mon système de théâtre à bon marché. Négociant, j'ai appris à acheter pas cher pour vendre à bon compte. Directeur, je ferai de môme. Ca m'a réussi une fois, ça me réussira bien encore ! Le théâtre c'est de l'art, dit-on. Pour vous ou pour Alexis, oui, c'est possible. Pour moi, c'est du commerce. Voyons, ajouta le gros homme en se levant, vous voyez que je suis rond en affaires. Eh bien ! qu'en dites-vous? J'attendrai, si vous voulez, votre réponse ; mais si j'avais un conseil à vous donner, ce serait d'accepter ça sur-le-champ comme je vous l'offre...
Hélène hésitante regardait Henri.
— C'est une grave détermination à prendre, dit le jeune homme. Vaut-il mieux étudier encore ou débuter tout de suite? Vous permettrez bien à mademoiselle de consulter quelqu'un, mon père, par exemple.
— Comment donc! fit Brécheux. Je ne prends personne au collet. Voyez, pesez, examinez. Je reviendrai demain.
— La nuit porte conseil, glissa doucement, en rougissant beaucoup le jeune millionnaire Alexis, qui n'avait pas encore soufflé mot.
— J'ai vu jouer ça, s'écria gaiement le père Justin. Tictorineoula Nuit porte conseil! Ah! gamin, fais-moi- des pièces de ce calibre-là, que mademoiselle les joue et le Théâtre du Boulevard est fondé. A demain. Je reviendrai. Ouf, qu'il fait chaud !
Et, s'essuyant le front en sortant, comme il l'avait fait en entrant, Justin Brécheux descendit l'escalier, suivi d'Alexis, toujours timide, et qui, après avoir salué cinq ou six fois Hélène, gardait encore en s'en allant son chapeau à la main.
Une exclamation heureuse s'échappa des lèvres d'Henri, lorsque les Brécheux eurent disparu :
— Eh bien ! vous voyez qu'il ne faut jamais désespérer !
— Que pensez-vous de ces propositions? demanda Hélène.
— Je n'en sais trop rien encore. C'est quelque chose d'être comme il disait, la première dans une troupe. Mais nous avons le temps de réfléchir. Ce que mon père m'aura répondu, je vous le dirai!
— Et ce qu'il conseillera, je le ferai !
Henri raconta, le soir même, à Jacques Roquevert, sa visite chez Hélène et l'arrivée du directeur de ce futur Théâtre du Boulevard :
— Toute la question est de savoir si le théâtre ouvrira, répondit le vieil acteur. S'il ouvre, ta mademoiselle Gervais n'a pas à hésiter. Ce qu'elle apprendra de nouveau pen-
dant une année au Conservatoire n'équivaudra pas à ce que lui enseigneront et le public et les planches. Quant à la question de savoir s'il faut jouer là ou là, peu importe. Vous n'avez pas la Comédie-Française ouverte devant vous?... Eh bien! jouez sur des tréteaux, s'il le laut, mais jouez ! C'est Eugène Delacroix qui disait : « On ne vous donne pas d'églises à décorer, peignez sur les murailles du carrefour! »
C'était bien, au fond, l'opinion d'Henri. Lui dont l'être tout entier aspirait à ce métier de la scène, à ces ivresses du théâtre, il eût, la veille, sur l'heure, accepté les propositions de Brécheux. S'il hésitait, c'est qu'il redoutait de faire prendre à Hélène une décision absolue. Maintenant le père avait parlé. C'était le conseiller suprême. Le maître avait dit. Dès le lendemain, Henri courait revoir mademoiselle Gervais. •Madame Roquevert, silencieuse et comme immobile sur sa chaise, la tète enveloppée d'un bonnet sans ornements, suivait du regard son tils, depuis ces derniers jours, comme si ses yeux sans flamme eussent voulu fouiller au fond de ce cœur de vingt ans. Geneviève avait comme le sentiment vague qu'une révolution complète se faisait dans l'esprit d'Henri. Ses terreurs de dévote autant que son instinct de mère lui criaient que quelque passion s'était emparée de lui violemment. Il avait des impatiences bizarres, des énervements soudains, un âpre besoin de s'échapper, comme s'il eût manqué d'air respirable dans le logis de la place Dancourt.
Pendant l'orageuse journée du concours, Geneviève et Roquevert se trouvant seuls, face à face, à l'heure du dîner, et Henri n'étant point rentré, la mère avait laissé échapper avec une sorte d'aigreur un reproche à l'adresse du fils, et, en essayant de le défendre, Jacques avait, sans le vouloir, donné raison aux soupçons de sa femme : — Que veux-tu! Il est jeune! avait-il dit.
C'est quand on est jeune qu'on perd parfois sa vie, qu'on la gâche ou qu'on l'empoisonne, avait répondu sévèrement Geneviève.
Et, comme Roquevert, faisant claquer sous sa moustache blanche ses lèvres l'une contre l'autre, semblait dire : « Il faut bien que le printemps se passe ! »
— Tu admets bien, reprit la mère, qu'il ne travaille plus...
— Non... Mais il cherche.
~ Quoi?
— S'il le savait, ma pauvre Geneviève, il aurait trouvé !
— J'ai pris la clef de son atelier, ce matin. J'ai tout examiné là. Il n'y a rien de commencé. Pas une toile. Une figure barbouillée, effacée, et c'est tout.
— Ne t'inquiète pas! Henri est une nature laborieuse, et sous ses hésitations, il a la volonté ferme de marcher droit. Et si rien ne vient l'arrêter en chemin...
— Tu redoutes ce que je redoute aussi, Jacques.
Le hochement de tète de la mère était lent comme si le front eût été chargé de soucis. Il y avait au fond de l'œil de Geneviève une impression de tristesse implacable qui atténuait la dureté accoutumée de ce regard.
Jacques en avait été plus surpris encore que de l'espèce de loquacité inattendue de cette femme, aux lèvres cousues. Tout en essayant de la rassurer, il avait laissé échapper le secret de ses propres inquiétudes et parlé de cette Hélène Gervais dont Henri s'occupait, en eiïet, un peu trop.
Les sourcils presque effacés de Geneviève s'étaient rejoints brusquement, et sur cette jaune figure, un mouvement de répulsion avait passé, comme si l'idée qu'Henri pouvait aimer une comédienne lui eût paru sacrilège. L'horreur qu'éprouvait la dévote pour tout ce qui touchait au théâtre avait décuplé depuis que Roquevert avait reparu sur les planches. L'abbé Ronchat ne dissimulait pas à Geneviève qu'il lui croyait plus de puissance sur son mari.
— Mes objurgations sont de peu de poids, avait dit presque durement le prêtre, et M. Roquevert tient âprement à Satan et à ses pompes. C'est, en un soir, et pour quelques misérables bravos chers au péché d'orgueil, la dispersion subite de tout ce que nous avions gagné sur le maudit!...
Geneviève s'était sentie toute tremblante devant l'abbé Roncbat. Oui sans doute, elle était aussi coupable que Roquevert, puisqu'elle n'avait pas eu la force d'empêcher un tel scandale. Et voilà que, pour comble d'épreuves, Jacques croyait pouvoir lui dire qu'Henri aimait, — qui donc? — une fille perdue, une baladine, une comédienne. La dévote, dans l'étroitesse de sa piété, se demandait, anxieuse, effarée, si elle n'avait point commis quelque péché non confessé et dont le Seigneur exigeait l'expiation outre tant de fautes chargées de remords.
Elle était pourtant satisfaite que Jacques eût parlé. Dorénavant elle saurait où se trouvait le péril. Elle surveillerait Henri, l'arracherait, s'il le fallait, à ce danger. C'était chez Philippe Marsy qu'Henri rencontrait mademoiselle Gervais? Eh bien, elle saurait, par Philippe lui-même, la vérité tout entière, et si Hélène voulait entraîner trop loin Henri, Geneviève était mère : elle saurait faire son devoir.
Toute la nuit qui avait suivi l'entretien avec Jacques, la cervelle de cette femme s'était échauffée à l'idée qu'une comédienne allait lui prendre Henri. Impassible et froide pendant le jour, Geneviève, — l'énigme vivante, — avait, la nuit, des fièvres douloureuses et des insomnies peuplées de chimères. Elle se relevait parfois pour les fuir, rallumant une bougie à la mèche de sa veilleuse, et, s'étendant sur une chaise longue, elle ouvrait quelque livre mystique, puis, contraignant son esprit à se courber sur le texte médité, elle lisait, et elle priait pour oublier...
Roquevert n'avait pas cru devoir recommencer avec son fils un cours de morale inutile. Hélène Gervais ne lui semblait dangereuse que si elle poussait Henri vers le théâtre.
— Si encore il devait être un bon acteur! se disait le vieux comédien.
Mais il hochait la tète :
— Allons donc! Un caprice ne suffit pas. Il faut avoir assez de passion pour y laisser sa peau. Henri n'en est pas là... Dieu merci !
Il avait été sincère en conseillant à cette mademoiselle
IGervais, qu'il connaissait de nom seulement, d'accepter [l'engagement offert par Brécbeux. Henri, tout joyeux d'ap- Iporter à Hélène un avis décisif, se hâta, dès le lendemain, Ide retourner au passage Colin.
Il était enchanté, trouvant vraiment que aie père » don- [nait là un bon avis. Malgré son air madré, ce gros roué de iBrécheux était honnête évidemment et certainement trèsbiche. Henri avaitconsulté dans un café, YAlmanach du commerce. Le : (N. C), dont parlait l'ancien ferblantier, était là, imprimé, comme un titre de noblesse. Brécheux allait peutêtre manger son argent dans l'opération projetée, mais du [moins Hélène y devait trouver l'occasion de se produire^ la Ivie asssurée, et le succès.
— Peut-être après tout, se disait Henri, vaut-il mieux que le jury ne lui ait pas donné de prix. Elle eût débuté Idans un théâtre subventionné où toutes les places sont prises et bien prises. Reléguée au second plan, on l'eût oubliée! Tandis que là, libre et en pleine lumière, eh! parbleu, son avenir est tout tracé ! Et avant deux ans, elle sortira du Théâtre du Boulevard pour monter plus haut, bannières déployées.
Tout ce qu'il pensait, avec quelle joie il allait le dire à Hélène! Il marchait plus allègrement maintenant que le parti était pris. Et puis, comme sa mère courbait son esprit vers la prière, lui, ramenait avec une sorte d'ardeur voulue sa pensée sur Hélène pour la détourner de Sabine. Depuis que ses lèvres avaient touché le front de cette femme, des frissons lui couraient sur la peau lorsqu'il songeait à ce regard, à cette ironie, à ce sourire... LaJoconde avait un rictus pareil. Alors, opposant Hélène à Sabine, chassant brusquement l'image troublante, il s'efforçait de ne donner place dans sa pensée qu'aux préoccupations et aux souffrances de mademoiselle Gervais. C'est parce qu'il avait passé la soirée avec Hélène, qu'hier il avait eu la force de ne pas se précipiter chez Sabine pour lui dire : « Je suis un fou. Je voulais partir. Je reste et je vous aime! » C'estparce qu'il avait à porter à Hélène une parole d'espoir que ce
matin, presque rayonnant, il descendait vers la rue Duperré au lieu de sonner à cette porte de l'avenue de Villiers, franchie tant de fois avec des battements de cœur...
C'était comme son bon génie, cette Hélène, qui était à toujours son amie et à qui il n'eût jamais glissé non-seulement une parole d'amour, mais même un compliment sur sa beauté I
En arrivant près du passage Colin, machinalement ses yeux se levèrent sur les fenêtres d'Hélène qui donnaient sur la rue Duperré. Les fenêtres, ouvertes d'ordinaire, étaient fermées. Il demanda, en bas, si mademoiselle Gervais était sortie.
— Je ne crois pas, dit une voix partant du fond de la loge du concierge.
— Mademoiselle Gervais? interrompit quelqu'un dans l'escalier.
Henri se retourna.
— Mademoiselle Gervais est chez elle, ajouta un homme qui descendait les dernières marches. J'en viens!
Henri regarda cet homme. Il ne le connaissait pas.
Avec son paletot d'un brun passé, usé et roussi, aux boutons d'étoffe sortant, comme des rondelettes de plomb, de leurs gaines déchiquetées, son pantalon à larges carreaux, d'un gris-clair où des taches de cognac ou de café s'étalaient, larges et jaunes, son chapeau defeutrerapé, posé fièrement, à la mousquetaire, sur de longs cheveux gras, d'un noir d'encre, 'striés de fils blancs çà et là et plaqués de gris vers les tempes, cet homme, aux épaules rondes, le torse robuste, mais tous les traits gonflés, adipeux et pâlis, sentait d'une lieue le cabotin errant, le Ragotin de brasserie, l'être ballotté, depuis des années, par le sort, comme un bouchon de liège jeté aux flots. Mais il n'avait dans son allure rien de la timidité du pauvre ou de l'affaissement du vaincu. Sa tête ravagée et malsaine se redressait de côté, hautaine et léonine, comme celle d'un orateur à la tribune. De ses yeux vitreux et troubles, aux paupières boursouflées, un regard tombait qui voulait être fier. L'attitude tout entière
le cet homme sentait la vanité, comme de ses vêtements e dégageait une vague odeur alcoolisée et puante. Deux )etiles moustaches piquées sur la lèvre supérieure comme leux touches sombres et de ce noir vigoureux des cheveux, ranchaient. semblables à deux coups de pinceau ou à deux aches de teinture, sur ce visage gras et blanc, seulement élevé aux joues d'une coloration malsaine, — entre-croisenents de fibrilles violacées, — qui réapparaissait sur les artilages du nez avec une couleur vineuse.
On devinait toute une existence d'orgueil invaincu et de lébauche inassouvie dans cet être solide encore, hardinent planté, s'appuyant, avec la solennité de Louis XIV >romenant sa canne, sur un jonc dont la pomme était )artie. Que d'années de déboires avaient amené chez ce >ersonnage, qui jadis avait dû être beau, une si profonde léchéance ! Henri eût été embarrassé pour deviner l'âge de :et homme. Cinquante ans dégradés, quarante-cinq peut- :tre ou soixante ans encore vigoureux, il ne savait. Ce n'éait pas là un vieillard ni un vieux, c'était une épave.
Henri crut tout simplement que M. Brécheux avait enfoyé à Hélène quelque pauvre acteur de son théâtre, un ous-régisseur quelconque, pour demander h la jeune fille i elle avait réfléchi.
Il avait, avant de répondre, regardé cet individu avec ine curiosité d'artiste, et l'autre, comme enchanté de l'effet troduit, se tenait immobile, trouvant sans nul doute de 'originalité à son allure.
Henri l'eût interrogé volontiers. A quoi bon? Hélène allait ui dire ce qu'était cet homme. Il salua, et, fièrement, le ère, découvrant son front aux cheveux luisants et drus, ui rendit son salut avec un geste arrondi, tenant un moaent son chapeau à quelques pouces de sa tête avant de e couvrir, et esquissant une inflexion du cou sur l'épaule iroite, comme il se fût incliné devant le roi de Navarre ou e cardinal de Richelieu entrant en scène.
Puis, à travers ce passage Colin, étroit, vide, presque ombre, mesurant ses pas solennellement alourdis, l'homme
s'éloigna, frappant de ses talons et de sa canne le sol qui rendait un son creux. Henri le suivait des yeux comme si devant lui eût passé le spectre de la vanité déchue. Dans l'encadrement de lumière que découpait la porte du passage sur le boulevard de Clichy, la stature massive et empâtée du vieil acteur se détachait, à la fois comique et hautaine, et dans sa démarche fièrement traînante et sa majesté avachie, le cabotin s'en allait, traversant ce passage comme il eût arpenté la scène, portant sur sa face gonflée et couturée l'infatuation rancunière gravée en traits amers., comme par les coups de griffes du sort...
La voix éraillée et le regard de cet homme, qui voulait être méprisant et qui semblait vil, avaient éveillé chez Henri un sentiment de répulsion bientôt combattu par la pitié. Pauvre diable! Peut-être avait-il du talent! Qui sait ce qu'il avait souffert avant d'en arriver là ! Si ses épaules étaient courbées, c'est que le faix avait été lourd. Peutêtre était-ce un de ces lauréats comme ceux qui, la veille, couraient, fous de joie, au-devant de leurs prix, et qu'après trente ans de luttes vaines, un Brécheux recueillait, lui offrant une place misérable comme il lui eût fait une aumône...
Et, montant très-lentement à l'appartement d'Hélène, Henri songeait, en frémissant un peu, à tant de vocations fausses, à tant d'efforts stériles, à tant de vies jetées au ruisseau comme des chiffons à la hotte. Et les avertissements du vieux Roquevert lui revenaient paternels, attristés, terribles comme l'expérience : « Prends garde, Henri! »
— Ah! se disait-il avec une rage douloureuse, je les envie ceux qui n'hésitent jamais, ceux qui vont droit leur chemin, ceux qui ne se trouvent pas comme moi, faibles et troublés, entre deux carrefours: la peinture, qui m'avait tenté et le théâtre qui m'attire!... Mon devoir d'honnête garçon qui me criait de partir et la voix de Sabine qui me dit de rester !...
Sabine! Si pourtant elle n'avait pas été la femme de Marsy? La vie n'aurait-elle pas pu faire qu'Henri rencon-
trât mademoiselle Tournier et s'en éprit? Mais non, il était trop jeune pour elle. Elle n'aurait pu être sa femme • Et elle pouvait être sa maîtresse ! C'est qu'elle semblait, cette Sabine, plutôt créée pour la passion, pis que cela, pour le caprice, que pour le devoir. Elle s'ennuyait! Elle s'ennuyait avec Philippe! Entre le sourire du petit André, qui était le bonheur, et l'amour de Marsy qui était la gloire, elle s'ennuyait ! Elle avait besoin pour ne point bâiller, des facéties de Cordier et de ses plaisanteries de rapin! Marsy n'en souffrait point. Il ne voyait rien. Mais si, quelque jour, il s'apercevait pourtant de cette lassitude de Sabine et de son appétit d'inconnu? Quel écroulement! Henri en éprouvait d'avance comme une torture.
— Elle ne le comprend pas ! se disait-il. Ce n'était pas une Sabine qu'il lui fallait, c'était une Hélène...
Il s'arrêta devant la porte de la jeune fille et sonna.
Henri s'attendait à ce qu'aussitôt Hélène accourût, comme hier, mais presque heureuse maintenant, ou du moins consolée. La porte resta close. On ne répondait pas.
Une pensée vaguement inquiète, où l'homme qu'il venait de rencontrer jouait un rôle, traversa le front d'Henri. Il sonna de nouveau, plus vigoureusement et, cette fois, derrière cette porte, il entendit un pas traînant et comme lassé.
Instinctivement une sorte de cri lui échappa:
— C'est moi, Hélène !
Il lui semblait que la jeune fille avait besoin d'être rassurée. Henri ne se doutait pas combien il avait deviné juste.
Hélène apparut, mais blanche comme une morte. Ses beaux yeux noirs avaient un cercle bleuâtre qui partait de la racine du nez, pincé comme dans certaines maladies, et ce beau visage reposé d'ordinaire et comme indifférent à la douleur bravée, était évidemment convulsé par quelque épouvantable souffrance. On devinait une catastrophe dans ce regard navré, plus touchant que s'il eût été plein di larmes.
Henri en fut effrayé.
— Qu'il y a-t-il donc? s'éeria-t-il.
— Rien !
Il lui saisit la main vivement. Une main de glace.
Henri ne pouvait douter qu'il n'y eût dans l'existence de la jeune fille un malheur de plus. Il entra vivement, referma la porte sur lui, et lorsqu'il se sentit bien seul avec Hélène, dans cette chambre où, hier, il l'avait vue si courageuse devant une réalité brutale et où il la retrouvait, comme effarée, devant quelque chose d'imprévu, il s'assit à côté d'elle sur la chaise que venait de quitter sans doute l'individu contre lequel il s'était heurté, et après avoir essayé de faire avouer à la jeune fille qu'un malheur était venu, après lui avoir répété : « Vous souffrez, je le sens, je le vois, fiez-vous à moi, dites-moi votre peine, » il parla hardiment, devinant bien que le mystère était là, dans ce personnage qui sortait de chez Hélène, et il demanda :
— Qu'est-ce donc que cet homme que j'ai rencontré en bas?
Un frisson involontaire, comme une expression de révolte et de dégoût, parcourut tout le corps d'Hélène.
Elle regardait Henri sans répondre, une sorte de honte emplissant ses grands yeux fixes.
— Ce n'est pas M. Brécheux qui l'envoyait?
— Non.
— Alors que venait-il faire ?
— Me parler.
Il était évident que chacune des questions d'Henri causait à Hélène une impression de malaise, et cependant, intrigué et inquiet, le jeune homme continuait ses questions, comme si l'affection profonde qu'il portait à mademoiselle Gervais lui eût donné le droit de tout savoir.
Ce personnage bizarre, aux insolences douteuses, quel rapport pouvait-il avoir avec Hélène ? Qu'avait-il besoin de lui parler? Pourquoi sa venue et la question d'Henri: « Qu'est-ce donc cet homme? » avaient-elles fait frissonner mademoiselle Gervais? Comment, hier, après l'atroce crève.
cœur du concours manqué, du prix perdu, Hélène semblait calme, résignée ou résolue, et maintenant, parce que cet homme était entré, Henri la trouvait écrasée sous une douleur froide , sous quelque chose d'ignoré mais d'implacable ! Que se passait-il enfin?
— Mademoiselle Hélène, dit-il doucement, avec une expression affectueuse où le respect apparaissait, profond, vous ne doutez pas de l'amitié vraie, sans arrière-pensée et sans calcul, que je vous ai vouée. Votre avenir me touche comme le mien, et depuis la journée d'hier, il me semble que je dois travailler à réparer une injustice qui m'aurait atteint moi-même. Si quelque chagrin que vous puissiez confier au plus dévoué de vos amis vous a frappée, partageons-le. Il sera moins lourd.
— Merci, dit-elle, en lui tendant la main. Vous êtes bon, mais je suis forte...
Elle essaj^ait de sourire péniblement. Ses traits altérés redevenaient bientôt immobiles dans leur expression d'effroi.
— Vous ne voulez pas me dire ?...
Elle interrompit Henri en le questionnant :
— Avez-vous parlé de moi à votre père ?
— Oui!
Elle se tenait debout, les mains par derrière appuyées sur sa table, et regardant Henri :
— Eh bien ?
— Il est d'avis que vous acceptiez l'engagement de Brccheux. Ce qu'il vous faut, c'est le bruit, la lumière, la foule...
— Oui, et plus que jamais ! dit-elle avec un soupir ardent comme si elle eût étouffé. Et puis, quoi ! — et le timbre harmonieux de sa voix devenait métallique et comme cruel, — je n'ai pas maintenant le droit d'être difficile. Telle que vous me voyez, j'ai charge d'âme !
Dans ces derniers mots , Henri sentait, crier et saigner toute une souffrance, béante comme une blessure fraîche.
— Charge d'âme ?
Il répétait cela en la regardant. Elle s'était assise, les bras croisés, la lèvre inférieure tordue dans une sorte de moue méprisante.
— Oui, je ne suis plus seule au monde. Vous savez mon histoire : je vous l'ai dite ou à peu près en sortant de chez M. Marsy, l'autre jour. Eh bien ! si j'avais des amis hier, aujourd'hui j'ai peut-être une famille !
Ce mot doucement cher et consolant de famille avait été jeté par Hélène d'un ton d'ironie déchirante. Elle n'eût pas achavé qu'Henri eût tout compris. Mais, avec l'àpre volupté de souffrir, entraînée d'ailleurs par cette amitié qui palpitait dans toute parole du jeune homme, elle voulut tout dire, elle éprouvait à se confier, à se livrer, une joie amère.
Elle se leva, montrant d'un geste bref laportede sa chambre, et, désignant un être invisible :
— Vous me demandiez quel était cet homme qui sort d'ici, qui m'est apparu il y. a une heure pour la première fois, et que je vais maintenant revoir chaque jour ? Eh bien ! c'est mon père !
Henri écoutait, immobile, rencontrant pour la première fois chez Hélène une douleur débordante, une colère plus semblable à une plainte.
— Je me croyais une enfant perdue. Voyez ma chance ! Au moment où je m'y attends le moins, l'homme qui m'a abandonnée revient et me tend les bras. C'est bien simple. Il a vécu loin de Paris pendant des années sans plus se soucier de moi que si j'étais morte. Puis il reparaît et, sans avoir jamais peut-être embrassé l'enfant, il apporte sondévouement à la jeune fille. Il s'en faisait temps. Oh ! c'est un homme d'ordre ! Il avait pris en note le nom des gens à qui il m'avait confiée. Et, au retour, après plus de vingt ans, les Cauchois lui ont appris que maman Gervais avait fait de moi une honnête fille... Pauvre femme ! ce n'est pas la faute de mon père !
Elle eut encore ce même frisson de répulsion instinctive
et de pudeur blessée qui l'avait secouée tout à l'heure, et ne quittant pas des yeux Henri, comme si elle eût voulu juger de l'étendue de sa souffrance par l'émotion d'un étranger :
— Vous me parliez de bruit à faire ? Eh bien ! mais j'en fais assez déjà pour que mon père, — elle répétait ce nom avec une insistance douloureuse, le cœur pétri de souffrance,—mon père, débarqué du Havre depuis une semaine et revenu ce matin même de Saint-Quentin, du village où les Cauchois demeurent, ait su ma torture d'hier et m'en ait déjà consolée en me disant que ce n'était rien et que lui en avait bien vu d'autres !
— C'est un acteur? demanda Henri, timide maintenant et n'osant plus interroger, comme s'il eût redouté de blesser au cœur la pauvre fille.
— Oui, un acteur. Il m'a conté sa vie, l'arrangeant à sa manière. Je n'écoutais pas. Je ne songeais qu'a cette révélation, à ce coup de foudre : Tu as un père et le voilà !
— Il est pauvre, dit Henri, — doucement, — comme s'il eût voulu attendrir Hélène.
Elle haussa les épaules, hocha la tète et, avec un mouvement superbe, la voix brisée, les sanglots lui montant à la gorge, dans le débordement d'une douleur qui lui gonflait la poitrine :
— Eh ! parbleu! ce n'est pas de sa pauvreté que je rougis ! Pauvre, ce serait un titre à mon affection. Mais il est vil ! Mais s'il est revenu à moi , qui ne le connaissais pas, qui n'y songeais pas, qui ne l'aime pas, c'est qu'il a cru que je pourrais lui tendre la main et l'aider à vivre. Il me l'a dit là, crûment, brutalement. Si l'enfant enlevée aux Cauchois par ma mère, — oui, par la pauvre femme qui fut ma mère, — avait disparu, je ne sais où, roulée par la misère, emportée par le vice, ah ! Dieu ! jamais il n'eût songé à rechercher où avait passé l'abandonnée! C'est visible. Son attitude et ses paroles mêmes avaient la franchise de me le dire ! Mais je suis une pauvre fille qui se débat et qui
peut vivre ! Mais j'ai un état qui va me nourrir et qui peut en nourrir d'autres. Moi, misérable, je représente la fia de la misère ! Alors, oh ! alors ! le père reparait. Ce n'est pas un front à embrasser qu'il veut, ce n'est pas une enfaut à aimer, c'est une ressource à exploiter ! C'est de l'argent, vous entendez, de l'argent ! Ah ! faites donc des drames ! En voilà un. De l'argent!... Je l'ai deviné, je l'ai senti. Il me l'a dit. Ah! quoique je ne l'eusse jamais vu, qui sait? j'aurais peut-être pleuré de joie à cette idée qu'une affection naissait pour moi, que je pouvais aimer, plaindre, relever quelqu'un de malheureux et qui était mon père; mais si vous aviez vu ce regard, si vous aviez entendu cette voix, si vous aviez senti tout ce que cachait de malsain et de hideux ses espoirs et son cynisme... si vous saviez de quel ton il m'a dit que j'étais belle, que je lui ressemblais, qu'il retrouvait ses traits dans les miens, que ma chevelure était la sienne et que tout cela a une valeur en ce monde, et que la beauté se tarife comme le talent... le misera. . . Ah ! tenez, ne me parlez plus, n'y pensons plus, c'est honteux ! C'est épouvantable ! Je n'ai rien souffert hier à côté de ce que je souffre à présent !...
— Et, — plus il est vil, plus il peut mentir ! — - qui vous dit que cet homme est votre père ? fit Henri. Qui le dit ? Lui!
— Lui et les nourriciers à qui il m'apporta lorsqu'il lui prit fantaisie de m'oublier et de partir. Les Cauchois l'ont reconnu, et d'ailleurs croyez-vous qu'il n'ait pas conservé les preuves de cette parenté, la déclaration faite à la mairie... est-ce que je sais? Il n'y a pas à douter. J'ai vu! Ah ! s'écria la malheureuse avec une explosion de souffrance, comme sous les coups d'ongle d'un déchirement nouveau, il faut que je le souffre ici, et quand cet inconnu me parlera de mon avenir et m'insultera jusque dans son sourire et dans ses flatteries, je n'aurai pas le droit de le chasser, je n'aurai pas le droit de lui dire : « Allez-vous-en! » Comment donc ! Je lui dois le respect, et il faut que je trouve pour lui de l'affection au fond de mon cœur! C'est mon père!
Elle éclata d'un rire nerveux, se laissant tomber sur sa chaise, et, les mains tordues sur le dossier, le front caché, elle resta là, baignée par la volupté des pleurs.
Henri, blême, désolé, voyait ce beau corps de statue ployé et agité cruellement par un spasme.
Il n'essayait point de consoler. Il savait que ces larmes emporteraient du moins une partie de la souffrance. Mais c'était de honte que souffrait Hélène. Elevée par madame Gervais dans l'humble et grande probité des pauvres gens satisfaits du sort, elle avait la haine et comme la nausée de tout sentiment bas, de la vilenie et du vice. Elle puisait dans sa froideur douce un calme mépris pour le mal. Elle avait trop vécu et trop près d'en bas pour l'ignorer;- el'e avait assez de bonté pour le plaindre. Mais elle gardait aussi pour elle la fierté sans fracas de son honnêteté. Elle avait la conscience qu'un tel sentiment lui serait une force. Et voilà que cette fierté devait s'humilier tout à coup devant une réalité sinistre : du fond d'un passé qu'elle ignorait elle-même, un homme sortait, plus menaçant avec sa tendresse qu'il l'eût été avec de la haine, et disant à Hélène : «Ta vie est à moi, puisque je te l'ai donnée », et le lui prouvant, et lui faisant sentir que, n'ayant eu de cette paternité aucun des devoirs, il entendait cependant en avoir les profits, et que les enfants sont tenus de nourrir les parents qui n'ont pas à vivre...
Si jamais, dans une existence humaine, un coup de foudre de la destinée retourna brutalement une situation et en fit surgir des pensées nouvelles, ce fut cette fois. Tout semblait moralement bouleversé autour d'Hélène; les choses mêmes lui paraissaient avoir subi comme un tremblement de terre. Où était-elle? Qu'était-ce que cette parenté qui venait ainsi la ressaisir? Où se trouvait le devoir? Où se trouvait le salut? Elle ne voyait qu'une issue: l'engagement proposé par Brécheux. Elle était, depuis la veille, décidée à l'accepter comme un pis-aller. Elle était maintenant résolue aie saisir comme une nécessité!
Elle s'était relevée, essuyant ses yeux et demandant à
Henri pardon de ses larmes. Cherchant, daus le chaos de ses pensées, un point lumineux et consolant, elle demanda, s'efïorçant de ne plus songer:
— Ainsi, votre père me conseille de débuter chez ce M. Brécheux?
— Oui, si le théâtre s'ouvre dans des conditions acceptables...
— Eh bien, c'est dit. Je débuterai là! Ce n'était pas mon rêve. Mais les rêves sont faits pour ne jamais se réaliser. Voulez-vous vous charger d'écrire à mon directeur? Vous me rendrez service. Je me sens incapable de tracer deux mots, et pourtant j'ai hâte d'en avoir fini, de me sentir liée, de ne plus pouvoir me dégager... Sans cela...
— Sans cela? demanda Henri inquiet.
— Sans cela je quitterais tout, je disparaîtrais, j'irais je ne sais où, en province, en Amérique, est-ce que je sais? Partout où je pourrais être seule. Ah! cette solitude qui me semblait pesante, comme je la voudrais, comme j'en ai soif! Je ne suis plus chez moi. C'est fini! Je ne m'appartiens plus, et j'aurai toujours peur maintenant de me heurter, en entrant ici, à celui que vous avez vu...
Elle s'arrêta encore, prise de ce frisson instinctif où la pudeur outragée semblait s'allier à un terrible haut-lecoeur.
Puis brusquement, avec un accent strident, cruel, riant et pleurant à la fois, la comédienne réapparaissant sous la femme, un des cris de son rôle de la veille lui remontant aux ièvres comme pour railler sa douleur:
— Et si on en parle devant moi, comme j'en parle moimême, s'écria-t-elle, eh bien! il me faudra pourtant le défendre :
Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père !
Et, devant Henri effrayé, déclamant ce vers avec une majestueuse ironie, elle le commença dans un rictus et l'acheva dans un débordement de larmes...
Henri Roque vert quitta Hélène après avoir épuisé les consolations banales, et sortit littéralement bouleversé. Il avait encore devant les yeux la tournure d'un cynisme orgueilleux, l'image sordide de l'épave humaine qu'il avait rencontrée ; il lui semblait sentir encore l'odeur acre d'absinthe et de misère dont les vêtements du hère étaient imprégnés. Et ce cabotin hasardeux, ce débris d'un évident naufrage moral, ce vivant écroulement, c'était le père d'Hélène ! La jeune fille n'avait pas dû, lorsque l'homme était apparu, sentir plus qu'Henri lui-même un froid de glace lui courir sur la peau. Il y avait là d'ailleurs, dans cette révélation soudaine, dans cette subite complication de l'existence, quelque chose de romanesque qui gardait pour le jeune homme une sorte d'attrait cruel.
Sa consolation, un peu fataliste, — et celle qu'il avait donnée à la pauvre fille, — c'est qu'Hélène, ainsi marquée par la destinée pour de telles épreuves, devait l'être également pour de belles revanches. Toute existence doit rencontrer une compensation à ses malheurs. Le sort, à bien prendre, ne s'acharne pas avec fureur sur une seule victime. Tout cela d'ailleurs n'était que paroles vaines. Le fait I brutal, inévitable, le voilà: Hélène, enfant perdue, mais du moins libre, était, depuis quelques heures, l'esclave et comme la proie d'un étranger. Et un étranger même, on
pouvait le chasser! Contre lui on pouvait se défendre! Contre cet homme, impossible.
Henri n'avait même pas songé, dans son trouble, à demander le nom du comédien. Mais qu'importait le nom ? C'était le danger vivant, c'était l'exploitation et la honte. Ces noms redoutables étaient les noms véritables. Du moins fallait-il essayer d'arracher Hélène à tout cela. Oui, c'était | un devoir. Et puis des questions se pressaient dans l'esprit d'Henri. Comment cet homme était-il demeuré, pendant tant d'années, sans se faire reconnaître ? L'atroce misère, — non la misère vénérable, mais la hideuse misère, — dont il portait tous les stigmates, ne devait cependant pas dater d'hier. Il y avait, à coup sûr, des années qu'elle tenaillait cet être tombé. Pourquoi n'avait-il pas tenté de se dégager plus tôt de sa dure étreinte? Puisqu'Hélène était sa fille, pourquoi ne l'avait-il point recherchée déjà, interrogeant le sort pour savoir s'il lui avait laissé cette ressource suprême? Questions sans réponses. Mais les réponses eussent-elles modifié la situation ? Non. Le seul problème était de savoir si les preuves écrites que ce père avait montrées à Hélène étaient authentiques. Hélène les avaient vues et tenues, disait-elle. Soit. Qui prouvait pourtant que cette espèce d'aventurier n'avait point menti et ne se servait pas de pièces fauses ou dérobées à un autre?
Hélène savait-elle où demeurait cet inconnu d'hier, ce maître d'aujourd'hui? Quand repartirait-il? Où la reverrait-il?
A tout cela Hélène répondrait, songeait Henri, mais il fallait laisser à la malheureuse le temps de reprendre possession d'elle-même, de secouer son effarement, de vaincra cette stupeur glacée qui tout à coup, sous l'aiguillon de quelque pensée lancinante, devenait une douleur de colère et chargée de honte.
Madame Roquevert était, lorsque son fils rentra au logis de la place Dancourt, occupée justement à parler d'Henri au curé de Saint-Clément qui lui rendait visite. Geneviève se sentait décidément inquiète. Une modification complète
LE TROISIÈME DESSOUS :21o
et redoutable semblait se faire dans le caractère et les allures d'Henri. Ce grand garçon respectueux, si tendre pour son père, soumis à sa mère dont il ne parvenait pas à vaincre la froideur, prenait des allures nouvelles, plus indépendantes. Il semblait à la fois plus libre et plus troublé !
Le bon gros curé de Saint-Clément, prenant, de ses doigts potelés, une prise de tabac dans sa tabatière d'argent, souriait doucement aux confidences de madame Roquevert et disait, tout bas, d'un ton indulgent:
— Que voulez -vous, chère madame ? Il y a deux proverbes qui vous répondront mieux que moi : A tout péché miséricorde, et : Il faut que jeunesse se passe.
Henri justement entra sur ces mots. Geneviève le regarda fixement, de ses yeux aux paupières lentes. Elle le trouva fort pâle, ce qui était vrai. Lui, saluant tour à tour madame Roquevert et le curé, sentait vaguement qu'il entrait, avec une involontaire brusquerie, dans un entretien commencé. Il y eut un moment de silence contraint. Henri regardait, assez gêné, et l'impassibilité de la mère faisait un étonnant contraste avec le sourire poupin et tendrement narquois du prêtre.
— Je vous demande pardon, dit bientôt le jeune homme n faisant un pas pour se retirer.
— Et à quel propos ? s'écria M. Poparel. Vous êtes au contraire le bienvenu. Nous parlions de vous, mon cher enfant.
Il essaya alors, doucettement, de faire à Henri ce qu'on ippelle un peu de morale. Sa parole aimable glissait un avertissement plutôt qu'elle n'imposait un avis . Eh ! parbleu, il comprenait bien qu'on n'a pas vingt ans pour es tenir sous clef! La jeunesse est la jeunesse. Mais les ilarmes d'une mère, la prudence toute naturelle devant es embûches, les tentations de ce Paris si séduisant, si charnant, si plein de griserie, tout cela était à considérer aussi. St, en parlant des dangers de Paris, l'oeil fin du curé pétilait gaiement. Une bonne absolution latente coulait de son •égard sur ses remontrances comme un flot d'huile sur une égère égratiprnure.
Henri se contentait de sourire, niais il n'osait trop se défendre, sentant bien que Geneviève, avertie par son instinct de mère, avait le droit d'être alarmée. Toute la bienfaisante paix de l'âme était perdue pour Henri. Lorsque les inquiétudes d'Hélène Gervais ne s'imposaient pas à lui, c'était le brûlant souvenir de Sabine qui s'y attachait avec des ténacités de morsure. Et il était si fort, ce souvenir cuisant et cher, qu'Henri, occupé jusque-là de la pauvre Hélène, se demandait avec impatience depuis combien de temps il n'avait pas vu Marsy. Les heures lui paraissaient des jours.
Puisqu'il éprouvait ce malaise moral, toutes ces tentations et toutes ces tristesses, comment sa mère n'eût-elle pas eu le droit de craindre? Henri se sentait vaguement deviné par l'œil impénétrable de Geneviève. En môme temps que, dominé par Sabine, il frissonnait devant le péril, la mère avait l'instinct de ce danger. Rendue terriblement clairvoyante par une certaine jalousie maternelle, et aussi, et surtout par l'étroitesse d'une foi qui projetait sa vision sur quelques points seuls et les éclairait avec acuité, madame Roquevert ne savait pas le nom de la femme qui s'imposait à son fils, qui allait Je lui prendre, mais elle était certaine qu'il y avait une femme là. Que de fois déjà elle avait confié ses inquiétudes à Roquevert ! Maintenant elle demandait tour à tour conseil au curé de Saint-Clément et à l'abbé Ronchat. Il lui semblait, dans son intelligence raccourcie et comme desséchée, que ces prêtres devaient lui donner le meilleur conseil et gardaient sur le cours des choses humaines l'autorité morale qu'ils avaient sur les pensées.
Henri laissa passer l'admonestation de M. Poparel. C'était une sorte de pluie d'été, petite et plus agréable que pénétrante. Le curé était d'ailleurs visiblement enchanté de la façon dont le jeune homme prenait la semonce.
— Je vous garantis, chère madame, qu'il n'y a rien de grave ! dit-il tout bas en se levant et en prenant les doigts noueux de Geneviève entre les deux paumes grasses et douces de ses mains.
oi| îs et
Et comme il passait devant Henri, pendant qu'en s'excusant madame Roquevert s'effaçait en le frôlant pour ouvrir la porte :
— Je ne vous demande pas d'être un anachorète, dit-il au jeune homme avec une vivacité qui égayait sa bonhomie. Mais vous savez combien votre mère s'inquiète facilement! Soyez sage !
Puis, tout haut, s'adressant à Geneviève et menaçant Henri de son index court et potelé :
— Envoyez-moi ce garnement. Je le gronderai, moi ! Je m'en charge !
Il tendit ensuite à Henri sa main toute grande :
— Au revoir, mon enfant !
Et, s'inclinant avec une certaine grâce, malgré son gros ventre, en passant devant madame Roquevert, le curé de Saint-Clément sortit, bavardant encore, répétant, de sa jolie voix séduisante de prédicateur aimable :
— Compliments au grand artiste, surtout ! Mille compliments ! Et ne craignez rien pour ce brave garçon d'Henri. Ce n'est pas profond. C'est la papillonne ! Vous ne connaissez pas le mot? Il n'a rien de sacré, je vous l'avoue, mais il est pittoresque . Au revoir , chère madame ! Et compliments... compliments...
Henri redoutait, après le départ de M. Poparel, une explication avec Geneviève. Mais, après avoir accompagné le curé, la mère rentra et reprit, sans dire un mot, sur sa chaise une tapisserie qui traînait, et demeura là, le front baissé sur son ouvrage, silencieuse. Henri se sentait mal à l'aise devant ce mutisme volontaire et plein de reproches étouffés. Il essaya de se faire pardonner, sans chercher de prouver qu'il ne méritait ni reproches ni pardon. Il s'était assis à côté de Geneviève, souriant en la complimentant sur sa tapisserie, rapprochant son tabouret, regardant sous le menton, la vieille femme impassible, glissant sa belle tête mâle contre la joue froide de la dévote et quêtant un bon regard de sa mère, comme lorsqu'il était petit.
Geneviève s'était évidemment promis de ne point se lais-
2iS LE TROISIÈME DESSOUS
ser attendrir. Elle répondait à ces caresses filiales par quelque baiser rapide et sec, et l'on eût dit vraiment que l'enfant avait commis de ces fautes qui ne méritent pas la pitié.
Il savait tout ce que le caractère de Geneviève avait de sévère et de durement renfermé. Pourtant cette froideur voulue contre laquelle sa teudresse se brisait comme sur un bloc de glace, le rendait plus cruellement triste, surtout à cette heure. Cette maison où passait Geneviève, indéchiffrable comme une énigme, et Jacques Roquevert, mélancolique comme un oublié, n'avait jamais paru aussi morne à Henri. Il y étouffait. Incapable de travailler, haïssant ses pinceaux durcis, ses palettes où les couleurs se desséchaient, il avait comme un âpre désir de mouvement, d etourdissement. Il quitta Geneviève, monta chez lui, dans cet atelier uù, contre la muraille, il avait retourné le portrait effacé de Sabine, et il écrivit à Brécheux une lettre au nom d'Hélène. Le futur directeur n'avait qu'à présenter l'engagement proposé à l'actrice. Mademoiselle Gervais signerait.
Il descendit pour jeter la lettre à la poste. Machinalement, la lettre glissée dans une boîte, il allait, comme s'il n'eût pas réfléchi, du côté de la place Pigalle, puis, continuant, il montait vers le parc Monceau, les quartiers nouveaux, l'avenue de Villiers. Il se trouva, sans s'être rendu compte du chemin fait, sur le seuil de l'hôtel de Marsy. Brusquement alors il revint sur ses pas, puis s'arrêta et retourna vers l'hôtel. Il y avait trop longtemps, se disait-il, qu'il n'avait vu Philippe. II essayait de se tromper luimême : lorsqu'on lui répondit que Philippe était sorti, il en éprouva comme une joie. Il se fût déjà senti gêné devant son maître.
— Madame était visible, lui avait-on dit, madame était dans son salon, en bas.
A demi étendue sur une chaise longue, daus un costume élégant, Sabine causait avec Emile Cordier, qui se leva lorsqu'on annonça M. Henri Roquevert et salua le nouvel arrivant d'un air un peu froid. Henri ressentit une colère
mêlée de souffrance en retrouvant là ce Cordier qui semblait devenir inévitable, et Sabine, saisissant au vol le mouvement instinctif d'Henri, lui tendit sa jolie main, au poignet blanc sortant d'une mousse de dentelles, et le regarda d'un petit air railleur, à travers le clignement habituel de ses longs cils.
On respirait dans ce petit salon, d'une coquetterie raffinée, un parfum délicieux de femme. Sabine avait combiné là, dans un luxe savant, les pièces de choix d'un cabinet d'artiste avec la séduction d'une sorte de jardin improvisé. Les bronzes du Japon, les broderies de Chine, les entortillements fouillés comme des ivoires des meubles en bois de fer, les tons d'un rouge éclatant, d'un jaune d'or ou- d'un bleu de ciel d'été des soieries quirecouvraient le divan, les chaises contournées, les fauteuils et les poufs se détachaient avec de gaies vivacités de tons, sur le vert puissant de plantes disposées à profusion comme dans une serre, et qui encadraient d'une caressante verdure cette jolie blonde étendue dans la blancheur de son costume.
Une large plante aux feuillages d'un vert transparent et frais, posée dans un vase près de la fenêtre fermée, semblait tendre ses éventails vers le chaud soleil du dehors, et tandis qu'une de ses feuilles, caressée par la chaleur, paraissait respirer, une autre tournée vers l'intérieur plus froid pendait, alanguie et captive. Les bandes de guipure des rideaux se découpaient sur les feuilles mêmes, comme si leur ombre eût mordu la transparence tendre du palmier, de ces feuilles eh éventail , de ces tiges lancéolées et semblaient elles-mêmes comme d'autres feuillages immobiles.
Sabine apparaissait là, affectant, au milieu de cette floraison, des langueurs exquises de créole, et son bras gauche pendait le long du divan où elle s'étendait, tandis que sa main droite, doucement, effeuillait un bouquet de lilas blancs trouvés on ne savait où, en cette saison, et posés sur une console, dans des vases de Delft, où des Chinois biens se ï ient parmi des paysages chimériques en-
tourés de rinceaux fantasques. Et Ja main de cette femme, atteignant, à travers les feuilles enferme de cœur, d'un vert tendre, dont le soleil faisait saillir les nervures pareilles à des veines, les pétales d'un blanc de lait timidement ouverts, avec le petit point jaune tapi au fond, égrenait, arrachait, roulait entre ses doigts toutes ces fleurettes touffues, semblables à d'immenses boules de neige tremblant comme. sur de l'acier et qui embaumaient.
Il y avait, dans le mouvement nerveux des doigts de Sabine pétrissant ces lilas, quelque chose de machinal, et Henri regardait cette jolie main arrachant les fleurs blanches et qui, avec autant de volupté cruelle, eût pétri et fait saigner un cœur.
Henri fut d'ailleurs déplorablement maussade et à demi muet pendant cette visite. Cordier s'était bien vite remis à parler, contant quelque opérette nouvelle, donnant des détails certains sur le dernier scandale, sur le prochain tableau, sur le drame qu'on répétait, sur tout ce qui était le fonds courant des propos de brasseries ou de coulisse?, initiant par une causerie indiscrètement drôle, madame Marsy aux amours des étoiles en renom, aux ruptures, aux réconciliations de théâtres, à tout ce qui sert de pâture à la curiosité malsaine et désœuvrée.
Le nom d'une petite chanteuse à la mode avait été prononcé.
— Elle est bien jolie! fit Sabine. On la dit sage.
— Elle l'est probablement. Elle reçoit les pierres dures, mais elle renvoie les billets doux. Elle aime son mari.
— Quelle drôle d'idée ! Et le mari admet qu'on offre comme ça des parures à sa femme?
— S'il l'admet? C'est lui qui prend soin des petit cadeaux. Il en est le conservateur légal. Tandis qu'elle chante, il est dans la loge et brosse les diamants. C'est un homme ordonné, c'est une femme raisonnable. Un ménage modèle. On lui donnerait le prix Montyon si ce prix étai; en rubis!
Ces commérages faisaient visiblement plaisir à Sabine et irritaient Henri, rougissant pour cette femme de la voir rire à toutes ces sottises avec un pétillement dans les yeux. Il essaya de détourner la conversation en parlant des fleurs qui encadraient, en quelque sorte, la beauté de Sabine, formaient une espèce do tapisserie mouvante semblable aux fouds de certains tableaux.
— Ces fleurs sont surtout jolies, dit Cordier, lorsque madame Marsy consent à les peindre.
Elle se mit à rire encore.
— Oh! oh ! mon cher Cordier, voilà un madrigal bien fade ! J'aime mieux vos méchancetés !
— Je suis donc méchanî, madame?
— Je ne sais pas, moi! Demandez à vos camarades! Henri ne comprenait pas ce qu'avait voulu dire Cordier.
Ce fut Sabine qui lui apprit qu'elle avait depuis peu « commencé la peinture. » Elle était absolument douée, assurait Cordier. Le fait est que le maniement des pinceaux Jui semblait une distraction comme une autre, un passe-temps.
— Et votre atelier, demanda Henri, c'est celui de Philippe?
— Pas du tout. Je l'ai installé dans une pièce à moi. Marsy est déjà mon maître, je ne tiens pas à ce qu'il soit mon professeur.
— Vous avez bien raison. L'art libre, voilà le but, dit Emile Cordier, très-sérieusement.
Quaud il abordait le chapitre de ses théories, on ne savait si ce beau garçon narquois continuait à se moquer du prochain ou parlait sérieusement. Henri le laissa débiter son catéchisme ; il n'écoutait pas. Mais la présence de ce Cordier chez Marsy, l'allure d'intimité que prenait avec lui Sabine, le ton cavalier de ce joli homme impertinent par pose et comme s'il y eût trouvé une originalité, tout à la fois montait au cerveau de l'amoureux, comme les fumées d'une ivresse mauvaise.
Et les paroles ironiquement provocantes, la bravade auda-
cieuse de Sabine lui venaient à ses oreilles : « Amusez-moi donc ! Je m'ennuie !»
Il éprouva un soulagement lorsque Cordier se leva, prenant congé de Sabine, et puis, tout à coup, il eut peur du tète-à-tête qui allait suivre, et le souvenir ineffaçable du baiser lui passa encore sur les lèvres comme si on en eût approché une lame rougie. Il était heureux de voir partir Cordier et il eût voulu pourtant le retenir encore, le retenir longtemps, car si cet homme était le rival, il était aussi l'obstacle.
Au moment même où Cordier allait sortir, Philippe rentrait, venant d'une séance de jury pour un prix à décerner ; il paraissait enchanté, ayant réussi à gagner la cause d'un pauvre garçon de grand talent.
— Je ne vous chasse pas, au moins, dit-il à Cordier.
— Non, je m'éloignais. Et puis si vous avez à parler jury, ça ne me regarde guère ! Nous ne donnons point dans les Concours !
— Insurgé, va ! fit Marsy gaiement.
Henri revoyait Philippe avec un sentiment bien complexe, un trouble où il y avait beaucoup de joie au milieu d'une profonde confusion. Et comme s'il eût éprouvé le besoin de s'entretenir seul avec son élève, Mars}" l'entraîna, au bout d'un moment, dans son atelier, tandis que Sabine, regardant avec un indéfinissable sourire ces deux hommes unis par une amitié si virile et si vraie, disait d'en bas, eux montant le grand escalier à rampe de bois :
— Je vous laisse. J'ai une migraine légère. Je vais chercher André au parc Monceau et descendre avec lui les Champs-Elysées. A propos, Henri, vous ne m'avez pas donné des nouvelles de mademoiselle Gervais. Comment a-t-ellc supporté son petit échec ?
Henri leva instinctivement les yeux sur Philippe, dont le visage resta impassible, mais il y avait dans la question de Sabine une évidente intention. FAle la décochait comme une flèche aiguë, sachant bien où elle irait, droit vers Philippe.
C'était d'Hélone, en effet, que Marsy voulait parler à
Henri. Il n'osait aller la consoler, craignant, disait-il, d'être indiscret ; — en réalité, redoutant sans nul doute de se rapprocher d'une femme vers laquelle il se sentait comme emporté par une sympathie grandissante. A l'heure où Sabine, lasse et déçue, répétait hautement que le tœnia de l'ennui la rongeait, Philippe commençait, lui aussi, à sentir en lui comme un léger vide moral autour de lui, comme une impression de solitude. C'était peu de chose, mais il ne trouvait plus déjà chez Sabine cette affection de camarade plutôt que d'épouse qui l'avait pourtant séduit et qu'il trouvait si capiteuse, si bonne a un artiste, avec ses stimulants et ses caprices.
Quelque absorbé qu'il fût par son art, il avait parfois — rarement — l'impression vague d'une sorte d'isolement. L'amour follement dévoué qu'il portait à son enfant, la tendresse ardemment fidèle qu'il gardait à sa mère, suffisaient certes à la vie de Philippe. Le frais sourire d'André et les baisers de maman Valérie eussent consolé Marsy de bien des douleurs. Il n'avait donc pas grande vertu à chasser les passagères inquiétudes qui lui venaient quelquefois, et lorsqu'il allait le plus souvent possible au logis de sa mère, ou lorsque par hasard la brave femme se risquait avenue de Villiers, il ne mentait pas lorsqu'il répondait aux questions de Valérie :
— Je t'assure, maman, que je suis très-heureux et si heureux, vois-tu, que je suis tenté de te dire tout cela tout bas à l'oreille, pour que les jaloux, qui sont nombreux, et le sort qui est le plus envieux de tous, ne l'entendent pas !
Et il disait vrai. Oui, il se sentait satisfait, voyant la route ouverte toute grande, le succès pris d'assaut, ses visions de jeunesse prendre chaque jour des formes plus parfaites. Il cherchait, du bout du pinceau, quelque composition entrevue à travers la poésie du rêve, et, dans des paysages antiques, des figures corrégiennes naissaient ; l'esquisse enlevée de verve, en vingt minutes, réalisait la vision poursuivie, puis il serrait de près sa toile, et le tableau lui rendait ce que promettait l'esquisse. C'était
quelque nymphe couchée sur une herbe aux tons adoucis par la lumière du soir, quelque champêtre concert, avec des baigneuses aux cheveux dénoués, comme dans les cadres de Giorgione, puis des pécheresses éploréesau fond des grottes sombres, des figures de femmes pétries de grâce ou tordues de douleur. Philippe éprouvait la joie intense du chercheur d'idéal qui touche à sa chimère. Il en sentait l'aile fugitive frémir maintenant sous ses doigts.
C'était là qu'était son bonheur, ce bonheur dont il ne parlait qu'avec crainte à grand'mère Valérie. Mais un instinct bizarre semblait l'avertir que tout se paye en ce monde, et il avait éprouvé, en rencontrant Hélène, une impression étrangement nouvelle, comme si cette honnête fille, si durement éprouvée, eût été un vivant exemple de courage et une vivante consolation.
11 eût aimé à se trouver avec elle longtemps, à causer, à l'interroger, et aussi à se livrer lui-même à son tour. Il la plaignait de toute son âme. Depuis la journée du concours, il y avait pour lui un voile sur toutes choses. Il n'avait pas touché un pinceau. Et il disait, il contait cela à Henri simplement, naïvement, sachant bien que l'affection qu'il éprouvait était la plus sainte et la plus respectable. Et il ne venait même pas à l'idée d'Henri que Philippe lut amoureux d'Hélène. Cet amour fait de pitié et tout prêt à devenir un dévouement, poussait lentement ses racines au cœur de de Marsy comme certaines plantes ignorées et presque invisibles.
Philippe avait d'ailleurs approuvé le conseil du vieux Roquevert et la résolution d'Hélène. Oui, les propositions de Brécheux étaient le salut. 11 fit promettre à Henri de revenir bientôt pour causer de bien des choses, de la peinture, que ce grand fou négligeait, et il n'osait pas y ajouter : « et d'Hélène. »
— Quelle idée de renoncer à la peinture!... disait-il.
— Bah! répondait Henri, pour devenir une médiocrité de plus, grossir les livrets de l'Exposition et jouer les doublures?... Ma foi, non. Si j'étais ambitieux, j'essaierais de me distinguer par l'excentricité. A quoi bon? Je laisse ça à Cordier.
Ce nom de Cordier lui revenait ainsi, involontairement, comme une idée fixe. Il rentra chez lui, s'irritant à chaque pas contre le bellâtre et contre lui-même. Il avait pris par les rues presque désertes, avide de ressentir, en plein Paris, des impressions de solitude. Il ne songeait plus ni à son rêve du jour, le théâtre; ni à son rêve d'hier, la peinture. Sabine l'absorbait maintenant tout entier. Il revoyait son regard glissant, sa main nerveuse, son fin profil provoquant et bizarre, et il ne pensait plus â fuir, et il se laissait aller délicieusement au courant qui l'emportait.
Il se trouva, sans savoir comment il y était venu, au haut de la rue des Deux-Frères, qu'il descendit jusqu'à la rue d'Orsel. Une fois là, il était chez lui, chez son père. Il traversa lentement cette place vide, comme s'il lui en eût coûté, une fois entré, d'abandonner la vision avec laquelle il venait, pour ainsi dire, de faire le chemin, côte à côte. Puis au moment où, secouant la tète afin d'en chasser la chère image, il allait entrer dans cette maison où vivait le vieux Roquevert, il éprouva brutalement une sorte d'éblouissement stupéfait.
Quelqu'un sortait de la calme demeure où depuis si longtemps les visiteurs ne venaient plus. Et, dans un homme qui, hautain comme un Bragance en haillons, descendait les quelques marches conduisant au vestibule, Henri reconnut celui-là même auquel il s'était heurté eu allant chez Hélène : ce bohème de l'art qui avait terrifié mademoiselle Gervais, cet inconnu qui avait tout à coup surgi en tendant ses bras repoussants à celle qu'il appelait sa fille.
Cet homme ici ! Qu'y venait-il faire? Henri poussa rapidement la grille, et, dans l'étroit espace, jardinet ou petite cour, précédant le logis, il se trouva en face de celui qui sortait et dont les yeux troubles, qui avaient dû jadis être grands et beaux, s'arrêtèrent sur lui, étonnés.
— Vous demandiez?... commença Henri, qui prit involontairement un ton dur, avec un léger accent de menace, comme s'il se fût trouvé devant un ennemi.
— Rien, lit l'autre en relevant hardiment sa tête ravagée. Je venais voir Roquevert.
C'était chose naturelle. Le grand artiste devait avoir plus d'un semblable compagnon du temps passé perdu dans la brume d'autrefois. Cet homme devait être quelqu'un de ces vaincus qui tendent la main à la pitié des autres. Il venait de frapper à la porte de Jacques comme il avait gravi l'escalier d'Hélène, pour réclamer une part de vie I Tout repoussant qu'il fût, l'homme était pauvre, et, après l'avoir abordé d'un air agressif, comme s'il eût ressenti l'horreur éprouvée par Hélène, Henri se demandait si ce malheureux n'était pas à plaindre et s'il n'allait pas le secourir.
Mais, gardant hardiment son attitude césarienne, le chapeau planté de côté, l'autre, examinant en face le jeune homme dont la belle figure franche dominait la sienne :
— Roquevert est sorti et j'ai été reçu par madame ! — Mais, dites donc, j'ai connu Roquevert quand il avait votre âge. Vous lui ressemblez, on peut le dire, comme un dollar à un dollar. Vous êtes son fils.
— Oui, fit Henri, qui avait instinctivement éprouvé un frisson de colère, une impression de blessure, à la façon dont l'homme avait dit ces hommes : « J'ai été reçu 'par madame.»
C'était quelque chose d'indéfinissable, d'impondérable; mais dans le ton dont les paroles avaient été prononcées, Henri avait trouvé, — comme on respire magnétiquement une odeur d'orage, — quelque chose de vaguement douteux et de bizarre. Il ne se figurait point sa mère accueillant ce bohème , Geneviève froide et fuyant tout ce qui touchait au théâtre, recevant cet errant de l'art. Et comme si sa mère eût couru quelque danger, eût eu besoin de son aide, étant seule, Henri avait hâte de franchir les marches et le corridor qui la séparaient d'elle et de la revoir et de lui demander quelle prière ce passant était venu faire â sa charité.
Tout à l'heure il eût volontiers interrogé le comédien; maintenant il s'empressa de le quitter, passant devant lui rapidement en le saluant d'un geste bref, tandis que, campé
sur sa canne et laissant tomber son coup d'œil de haut en bas, l'homme regardait, comme s'il eût revu Jacques Roquevert lui-même, la haute taille de ce beau garçon, solide et souple qui s'encadrait dans la découpure de la porte qu'il franchissait...
L'homme ne demeura pas longtemps dans cette espèce de contemplation. Il sortit, lentement, avec un imperceptible mouvement d'épaules, et sur sa face gonflée, un sourire presque dédaigneux, où l'on eût trouvé une expression de haine jalouse, passait.
Henri demanda vivement à la vieille Suzanne où était Geneviève. Dans l'appartement ou dans cette salle à manger où elle se tenait d'ordinaire, assiso et travaillant, les fonds sombres du chêne luisant et les carreaux froids du poêle de faïence semblant tout faits pour s'harmoniser avec ses robes noires et ses collerettes d'un blanc de suaire? « Madame était remontée, madame était dans sa chambre. » Henri gravit rapidement l'escalier, avide de savoir ce qu'était venu quémander cet homme. Et tout en montant très-vite : — Est-ce possible, se disait-il, que ce soit là le père d'Hélène ?
Il tourna vivement, après avoir frappé, le bouton de la porte donnant dans la chambre de sa mère. Cette porte était fermée. Ses doigts recourbés frappèrent plus fort. Puis il écoutait et lui semblait entendre (il se trompait sans doute) des bruits de soupirs déchirés, de sanglots qu'on étouffait, un écho de crise et de souffrance. Il éprouvait maintenant une véritable angoisse, inexplicable, et il songeait à Hélène hésitant à ouvrir, justement après la visite du comédien. Par deux fois, ce rôdeur douteux se trouvait ainsi sur son chemin, au seuil de deux logis aimés. Que voulait-il, place Dancourt? Qu'était-il venu faire chez son père ?
Geneviève n'ouvrit qu'au bout d'un moment, après un appel et encore une fois la pensée d'Hélène revint, douloureuse, à Henri. Comme la jeune fille, la vieille femme avait l'air d'une malade ou d'une blessée. Une tempête morale semblait avoir convulsé ses traits. Elle dardait sur Henri
des yeux agrandis, ces yeux atones, impénétrables et froids d'ordinaire, — et maintenant visiblement anxieux, laissant apercevoir au fond comme une terreur.
Henri sentit à son cou uue sorte d'étreinte. Il interrogea sa mère: elle le faisait trembler. Était-elle malade? Souffraitelle ? Qu'avait-elle donc? Et il regardait les lèvres pâles de Geneviève, ces lèvres qu'un petit frémissement agitait. Autour d'elle, dans la chambre aux rideaux grenat, aux tentures sombres, avec des tableaux de sainteté, un Christ de jaune ivoire sur un fond de velours noir, des gravures pieuses dans des cadres sans dorures, et le portrait de Jacques Koquevert et d'Henri au milieu de ces images de martyrs, rien ne troublait le calme habituel de ce logis de dévote où le jour n'entrait que par les fentes des rideaux, et qui sentait un recueillement assoupi, presque glacé. Seulement, sur le prie-Dieu, posé entre les deux fenêtres, un livre était ouvert, froissé et mouillé comme si les doigts se fussent accrochés aux feuillets qu'arrosaient des larmes, et un reliquaire où des os de bienheureux, entourés de rinceaux d'argent et d'or apparaissaient, avec leurs tons jaunes et secs, avait été décroché de la muraille et posé là comme à portée des lèvres.
Geneviève avait prié, elle avait sangloté peut-être. Peutêtre des pleurs étaient-ils montés à ses implacables yeux qui ne versaient jamais une larme. Quelle que fût sa force d'âme, sa puissance sur elle-même, il était évident qu'une douleur quelconque avait passé sur son visage. Et pourtant elle répondait à Henri qu'elle n'avait rien, qu'elle se sentait fort bien, qu'elle voulait être seule...
Rien? Mais cet homme ? Qu'était-ce que cet homme ?
Un passager éclair, furtif et pâle, avait traversé le regard de la mère. Henri l'avait donc rencontré? Eh bien! cet homme était un vieux comédien tombé, un compagnon de Koquevert. C'était lui précisément qui était venu attrister Geneviève et la troubler, en supposant qu'elle fût troublée ou triste. Henri savait combien elle redoutait, méprisait, haïssait le théâtre. Justement cet homme, qui venait là, en sup-
pliant, était pour elle le spectre même du théâtre, l'image de la chute et de la honte. Elle s'était sentie bouleversée en l'apercevant, elle l'avouait. Elle l'avait vu superbe autrefois. Et voilà où l'on roulait, comme une pierre au fond d'un trou boueux!... Oui, si Henri la trouvait un peu émue, c'était à cause de cela, tout simplement. En reparaissant sur le théâtre, naguère, Roquevert lui avait t'ait bien de la peine. Mais cet être, rayonnant autrefois de jeunesse et d'insolence, qu'elle retrouvait tout à coup, hideusement défiguré et misérable, lui faisait horreur.
Et elle parlait, elle, la silencieuse qui passait sans bruit, la bouche close, à travers la vie. Elle se laissait entraîner comme par une fièvre qui étonnait Henri et qui l'inquiétait. Jamais il n'avait vu sa mère avec ces frissons de dégoût irrité qui étaient ceux qui secouaient le corps d'Hélène. Il écoutait et il tremblait, sans comprendre, se rendant bien compte que Geneviève disait vrai, et se demandant cependant pourquoi cette surexcitation, ce débordement d'explications et de paroles, parce qu'un passant de plus étaiteatré dans ce logis?...
— Comment se nomme-t-il? demanda Henri.
Il était si enfiévré, comme éperdu lui-môme, qu'il ne vit pas l'expression rapide de souffrance qui pinça et tira tous les traits du visage anémique de Geneviève. Les lèvres étaient blêmes et les paupières cernées d'un gonflement violet.
— Comment il se nomme?
Elle fit évidemment un effort, et, de sa bouche où le dégoût passa, ce nom tomba :
— Monnerol.
Henri croyait l'avoir entendu prononcer quelquefois. Mais, après tout, ce nom pour lui n'évoquait rien. Monnerol!
Et madame Roquevert redisait qu'elle voulait être seule, le répétait avec une sorte d'accent suppliant que n'avait jamais sa voix brève, vibrante comme de l'acier. Henri la quitta, voulant l'embrasser; mais brusquement, de ses mains maigres, elle le repoussait, comme si cet entretien,
la présence de son fils, l'eussent fait souffrir, et Henri sortait, une étreinte douloureuse au front, les tempes pressées, le sang au cerveau.
Il y avait, lui semblait-il, autour de lui, quelque chose de tragiquement inexplicable. Cette émotion, cruellement dissimulée, de sa mère, l'inquiétait. Monnerol! Monnerol! Il répétait le nom, il cherchait, il creusait. Cet homme appartenait à un autre temps que celui dont il pouvait se souvenir, même en se rapprochant de ses lointaines journées d'enfance. Monnerol ! C'était l'inconnu ; mais, iustinetivenient, Henri se disait que c'était le danger.
Au reste, il le saurait bien. Il saurait tout. Car la romanesque aventure d'Hélène, cette paternité brusquement affirmée, était-ce vrai, seulement? N'y avait-il pas làmensonge, exploitation, trafic et invention également repoussants ?
Henri attendrait, interrogerait, verrait. Son père renira. Il lui conta, d'un air indifférent, qu'une espèce de mendiant du nom de Monnerol était venu voir sa mère.
— Ah ! bah ! fit Roquevert. Monnerol? Je le croyais mort! Il sourit doucement et tristement, son rude visa^
naut une expression de bonté navrée.
— Le pauvre diable! Il a dû en voir de grises depui le temps. Monnerol!... Il date de vingt ou vingt-cinq ans dans mes souvenirs... Monnerol à tout faire! comme on disait. Il doit être vieux, ce Monnerol, — et pauvre, tu me dis. Luia-t-on donné quelque chose ?
Et le vieil acteur, son fils devenant silencieux aussi, se taisait, fermant les yeux à demi et revoyant tout le passé que lui rappelaient ce nom oublié et cet homme qu'il croyait disparu : Monnerol !
Le soir, à l'heure du repas quotidien qui réunissait invariablement ces trois êtres vivant côte à côte, et chacun d'eux berçant à l'écart quelque rêve : — Jacques Roquevert soupirant, songeant, promenant son chien César; Henri, enfiévré de l'amour du théâtre ; et Geneviève, sévère, muette et froide, — Henri fut étonné de voir entrer dans la salle à manger, avec sa roideur habituelle, les
grande plis droits de ses vêtements, l'impassibilité de marbre de son visage, sa mère qui avait repris sou expression de calme austère, et, toute fièvre tombée, s'enveloppait comme la veille, comme l' avant-veille, comme toujours, de son silence pétrifié.
Il fut surpris, et l'attitude reprise, le sang-froid reconquis, la froideur revenue de Geneviève lui parurent comme auiaut de voiles ou de linceuls jetés sur quelque chose de redoutable et d'ignoré. Il eût préféré l'espèce de dégoût et de colère que Geneviève avait ressentis et montrés. Au moins c'était là la palpitation et la vie I Mais non : les yeux étaient redevenus atones, le visage calme, les chairs amollies et comme reposées, le geste sec, la bouche cousue. Plus de frisson féminin, plus d'éclair passager, plus de révolte : rien que la vivante énigme dont, peut-être, le prêtre, la prière, le confesseur avaient le secret.
Le nom de Monnerol ne fit passer sur le visage jauni do Geneviève le reflet d'aucun sentiment. Impassible, elle l'entendit prononcer sans que sa bouche fit un pli, sans que son œil eûL un éclair. Elle laissa tomber, comme si elle ne les eût pas entendues, les anecdotes qu'apportait ce nom à Roqucvert. Elle écouta, indiliérente, le portrait moral que le comédien de génie traçait du comédien de hasard, et lorsqu' après s'être moqué de la vanité passée de Monnerol, Roquevert s'attendrit sur sa misère présente et répéta ce qu'il avait dit à Henri:
— Il faudra le secourir, le pauvre diable!
Geneviève regarda son mari avec une expression sévère, où il y avait une condamnation, froide comme une sentence, nette comme un coup de hache, et répondit lentement:
— J'espère bien qu'il ne remettra jamais les pieds ici!
— Pauvre diable !
— Il n'est pas de ceux qu'on secourt, il est de ceux qu'on chasse! ajouta la vieille femme dont pas un muscle ne bougeait.
Puis tout retomba dans un grand silence attristé, presque sépulcral.
Et tandis que Roquevert laissait passer cette sévérité de Geneviève, irritée sans doute qu'un acteur fût venu relancer son mari dans sa retraite, Henri se demandait avec une stupéfaction muette, si sa mère, ainsi retombée dans son impassibilité presque terrible, était bien cette même femme qu'il avait vue, — si peu de temps auparavant, — palpiter comme effarée, s'arrêter, menacer, comme si elle avait eu quelqu'un à maudire, mais du moins laisser échapper de son cœur insondable quelque cri humain qui soulevait sa poitrine et déchirait ses lèvres?...
Lorsqu'il était las de son pigeonnier de Montmartre, le sculpteur François Charrière descendait parfois, avec des appétits de famille, de bonnes causeries sentant le pot-aufeu d'autrefois, chez la mère de Philippe Marsy, boulevard Rocbechouart, ou bien encore, s'il craignait de déranger maman Valérie, toujours si heureuse de le voir pourtant, de parler de Philippe, du petit André, des succès du fils, de l'avenir du petit-fils, de tout ce qui était la vie de la grand'mère oubliée et volontairement seule, — alors Charrière allait se retremper dans une causerie avec quelques amis, en déjeunant chez le père Antoine.
Un restaurant inconnu du gros public, seulement fréquenté par les initiés, cette maison accueillante du père Antoine.
C'était un des derniers asiles de ia paternité dans l'hôtellerie. Il n'j- avait plus, dans tout ce grand Paris, que deux coins où l'artiste isolé trouvât à l'heure dite, le pot-au-feu de la maison natale lui faisant de grands }7eux doux en fumant dans l'assiette chaude. Sur la rive gauche, le Buffet Helvétique; sur la rive droite, la boutique du père Antoine. On l'avait de tout temps connue, cette boutique hospitalière, établissement de fruiterie sur la façade, table d'hôte dans l'arrière-salle. Elle existait sur la colline de Notre-Damede-Lorette, alors que ce coteau était à peu près en friche, que Théodore Rousseau faisait des études de moutons sur
a place BréJa, encore livrée au pâturage, et que Diaz tuait des lapins dans les enclos qui devaient être, un jour, la rue de Douai. La maison du père Antoine conservait, au milieu des maisons neuves et des cafés luxueux, un aspect patriarcal et sain d'auberge de campagne, avec des ressouvenirs de Chailly et de Barbizon. Tout passant non initié ne pouvait deviner que cette boutique de fruitier servait de mess à tant de gens qui trouvaient là, — en attendant le succès et la vie libre, les médailles et l'Institut, — le beefsteack ou la côtelette qu'ils appelaient la vache enragée. Une enseigne enfumée, recouverte d'une épaisse couche de poussière devenue solide malgré le lavage incessant des pluies, s'encadrait, au-dessus de la porte d'entrée de la fruiterie. C'était l'œuvre d'un maître animalier illustre. Il avait jadis brossé, avec verve, quelques compagnons d'Ulysse au groin rose, troué de narines frémissantes, avec de petites queues enroulées et frétillantes, et il avait écrit au-dessous: Au père Antoine. L'enseigne, que nul ne regardait, — et n'apercevait même sous la croûte noire qui la couvrait, — valait un bon prix. Mais le père Antoine ne l'eût point donnée pour une fortune. Il avait jadis, dans un moment de gène, vendu, avec le consentement des donataires, un tas d'esquisses, de morceaux, de tableaux aussi, que lui avaient autrefois donnés ses clients ; mais loin de savoir faire mousser la vente, il avait vu tous ces souvenirs s'envoler pour quelques pauvres petites sommes insignifiantes, comme écrasés sous le marteau du commissairepriseur. Et alors, dût-il mourir de faim à côté, le père Antoine avait juré qu'il ne se séparerait désormais, en nulle occasion, de ce qu'on lui avait offert.
Il y avait quarante ans et plus que le père Antoine nourrissait ainsi toute une famille d'artistes, de poètes et de rêveurs qui venaient là, traversaient la fruiterie et entraient, certains d'y rencontrer des plats de ménagère, dans l'étroite salle à manger que formait l'arrière-boutique. Depuis quarante ans, le père Antoine partait, chaque matin, — avant le jour, pendant l'hiver, avec l'aurore en été, — pour les
Halles, sur le dos une hotte vide en aiiant, et au retour-, la hotte pleine. Il était le fournisseur et le nourricier de générations successives de peintres qu'il avait vus entrer, timides, hésitants, maigres et sans barhe dans sa fruiterie, et qui, maintenant, avaient aux tempes des cheveux gris, des rides sur leur crâne chauve, des rosettes rouges à la boutonnière de leurs habits. Et, quoiqu'ils eussent vieilli et grandi, ils aimaient toujours le père Antoine, cette incarnation encore robuste et toujours gaie de leur jeunesse disparue, de leur passé enseveli, de leurs vingt ans envolés. Lui, dans une sorte de musée au crayon ou au daguerréotype, il conservait leurs portraits comme ceux d'enfants partis pour des nouveaux mondes, et dans la collection du père- Antoine, on retrouvait, — avec les habits étriqués et démodes d'autrefois, — les gloires d'aujourd'hui, gloires parfois caduques et qui apparaissaient là avec l'aspect grêle de l'adolescence et le rayonnement de l'espoir. On y voyait des vainqueurs à leurs débuts, tels qui étaient maintenant des maîtres acclamés et qui, sur la muraille du père Antoine, semblaient rêver avec angoisse à leurs œuvres futures dans des cadres dédorés. Il y avait des vaincus aussi, qui pro mettaient tant alors et n'avaient rien tenu. Il y avait des morts depuis longtemps oubliés, et que la photographie conservait pleins de jeunesse et de foi, dans la collection et la promiscuité banale de tout un atelier célèbre formé devant l'objectif d'un seul groupe souriant et juvénile.
Le père Antoine les avait tous connus, se cherchant euxmêmes, pauvres et inquiets, ceux que Paris maintenant acclamait, et dont le monde entier se disputait les moindres toiles ! Il les aimait dans leurs troubles, il les chérissait dans leurs inquiétudes; il les avait tant de fois encouragés et consolés dans leurs désespoirs, alors qu'ils s'asseyaient tout soucieux à la longue table d'hôte ! Il savait l'année de leurs débuts, la date de leur première médaille, et quand ils avaient remporté le prix de Rome, heureux, glorieux, payant à toute la tablée du Champagne que le père Antoine allait acheter chez l'épicier voisin!
Ainsi, le père Antoine et sa femme, bonne, souriante, pareille, dans son costume propret de campagnarde, à ui gaie et appétissante ménagère de Chardin, — s'étaient fa une clientèle spéciale qui tenait de la parenté et de Tamiti Le seuil était accueillant comme les hôtes. Derrière, l'éti lage vert des salades et des légumes, où les oeufs blanc les fromages à la crème dans les corbeilles en forme c cœurs, montraient leurs taches claires, la cuisine flambai s'ouvrant, — avec une bonne odeur de soupe aux choux de pommes de terre nouvelles, caressante, embaumée, - — sur la salle à manger, assez étroite, où l'on était pourtau si à l'aise, si bien chez soi ! Des murailles couvertes de fi sains, de paysages où des canards passaient dans l'es dormante d'un étang, où des moulins tournaient, détachai leurs grandes ailes noires sur le ruissellement d'or d'i soleil couchant, montraient ces portraits divers des hôt< disparus, fondateurs de la maison du père Antoine. U casier où se glissaient les serviettes roulées dans leurs rond des portemanteaux courant le long du mur, un bec de g; descendant comme une suspension, au milieu de la tabl Et nul autre ornement. La lumière entrait, toute droit par la fenêtre qui faisait face à la porte vitrée donnant si la cuisine et laissait voir l'aspect un peu humide et tris d'une cour de vieille maison parisienne. Et c'était là, dai ce rez-de-chaussée inconnu, caché, blotti au fond d'ur fruiterie, quêtant de rêves avaient, pour la première foi pris leur volée, que tant d'espoirs avaient poussé, et soi le feu des causeries, dans le tapage des paradoxes, sous 1 grêle des charges et le bruit fou des chansons d'atelier, qi de vrais artistes avaient grandi, retrouvant auprès du bo fourneau de la mère Antoine quelque chose de la chalei tiède de la maison quittée et du foyer de la maman!
On ne recevait point de femmes chez le père Antoine. L< modèles, avec leur teint mat et leurs beaux profils gàt< par des rires bêtes, allaient fumer tout à leur aise des cige rettes dans les cafés d'alentour. Nulle n'entrait chez le pè] Antoine. Point de femmes, partant point de rivalités ni d
querelles. On eût munie dit que la maison, comme le vieux bonhomme qui la dirigeait, en y faisant son métier et son devoir sans y avoir fait fortune, tenait a. garder quelque chose d'apaisé et de patriarcal.
François Charrière, las d'avoir cherché, dans le maniement de la glaise l'esquisse d'une fajure entrevue, rêvée, mécontent de lui, de ses maquettes inutiles, mauvaises, avec des agacements nerveux très-inattendus chez un gros homme qui paraissait jovial et qui, au fond, promenait déjà à travers le monde une misanthropie naissante, «plante amère, disait-il, variété de chiendent qu'une affection rentrée fait germer et que les déceptions arrosent, » — Charrière éprouva, un matin, le besoin de dégourdir ses doigts fatigués en allant déjeuner et fumer, au dessert, chez le père Antoine. Il fut tout heureux, en chemin, de rencontrer Henri Roquevert qui lui sembla fort triste, t'air cruellement préoccupé.
— Amour ou amourette? Grippe ou fluxion de poitrine? lui demanda le sculpteur en riant.
Henri répondit par un sourire qui voulait être aimable et qui était sérieux. Une inquiétude grave l'agitait. Depuis la double rencontre de Monnerol, un point noir, une taie grossissante se posait sur sa vie. Il n'osait interroger et il voulait savoir. Il éprouvait une révolte intérieure violente, à cette idée que la présence d'un è!re semblable avait pu trou Mer sa mère. Des doutes insensés lui brillaient le front comme ceux qui, douloureusement, traversaient le cerveau •ia d'Hamlet. Un âpre appétit de vérité le tiraillait. S'il eût rencontré Monnerol, il lui eût certainement arraché quelque aveu.
Aussi bien, il le cherchait, ce Monnerol. Il voulait le retrouver. Où demeurait-il? Hélène même ne le savait pas. t.Les Elle ne s'en inquiétait guère. Il était revenu, une seule fois, chez celle qu'il appelait sa 1111e, et Henri n'avait point songé &'\ prier «mademoiselle Gervais » d'interroger et de savoir. Mais après tout, Paris, avec ses infinités de subdivisions et de petites provinces où vit chaque fraction de.
238 Lb! TROISIÈME DESSOUS
monde, n'était pas une mer sans fond. On y pouvait découvrir ce Monnerol, surtout en pleine vase. Henri le trouverait. Et lorsque Charrière, pour le distraire, lui proposa d'entrer chez le père Antoine, le jeune homme accepta, se disant que le bohème pouvait être là!
Dans la salle à manger du vieil Antoine, Heuiï regardait toutes choses avec les yeux d'un policier qui s'étonnerait. Quelques rares habitués s'y trouvaient, silencieux, déjeunant sans bruit, causant doucement. L'un d'eux, entre les plats, lisait un journal avec lenteur, comme un bon bourgeois qui a du temps à tuer. Un autre, à côté, très-blond, très-blême, avec cette pâleur que renvoie au front et à la joue le papier sur lequel on se penche, semblait rêver, — l'œil au plafond, avec des balbutiements inentendus, — comme quelqu'un qui réciterait des vers. On l'appelait tout simplement Monsieur Paul. Il passait, disait-on, des nuits à écrire des drames encore inédits. Le père Antoine assurait que M. Paul irait loin.
Henri le regardait avec un sentiment de pitié instinctive. Et lui aussi, cet inconnu, caressait sa chimère : le théâtre !
— Qu'est-ce que vous cherchez donc ? demanda Charrière, voyant Henri si préoccupé.
— Rien.
— Ce n'est pas possible i On cherche toujours quelque
en ce monde, surtout à votre âge. Un sonnet ou un million, mais quelque ch^e. Moi, qui grisonne, je cherche bien, comme un sot entêté, une beauté nléale, un modèle que je ne trouverai jamais. C'est vrai. J'ai là (et il se touchait le front) une vision capable de m'immortaliser si je la réalisais jamais. Une Vénus exquise. La Vénus de Charrière, comme on l'appellerait si elle était faite. Vingt fois je l'ai ■commencée. J'ai brisé les ébauches ou laissé se fendre et tomber les maquettes. A quoi bon me mettre à l'œuvre? Je n'ai jamais trouvé de inolèle assez parfait pour incarner
rêve. Une fois, si, à 1 Une chaucharde, belie
! un matin. II était convenu qu' lit ma
figure. Ma Vénus était là, vivante! Mais cette Vénus-là, comme toutes les autres, avait des aventures, et tandis que je l'attendais, à l'atelier, son amant, un cordonnier du Transtévère, lui plantait un couteau dans le cœur, par jalousie. Depuis ce temps-là, j'ai rencontré de petites fillettes gracieuses, des nez retroussés, des minois chiffonnés, des motifs à faire des bustes à la Pajou, mais une Vénus, jamais! Et, un beau jour, on portera en terre Charrière et sa Vénus, l'un fini, l'autre qui n'aura jamais commencé. Et reqaiescant ! Ce sont peut-être des raisons de paresseux, mais je suis le sculpteur Diogène et je' vais, ma lanterne à la main, avec cette différence que je cherche une femme, et je ne la trouve pas plus qu'il ne trouva son homme, certainement.
Sans dire l'inquiétude qui l'enfiévrait, Henri, entraîné plutôt que pressé par Charrière, se laissait aller, à son tour, à des confidences. Tout bas, dans l'intimité de propos amis que les hôtes de la maison n'écoutaient guère, il racontait à François qu'un intérêt très-profond le portait à retrouver, comme atout prix, une sorte d'homme tombé, sinon taré, et dont le sort tenait par des racines profondes à l'existence d'un être aimé. Il ne livrait pas le secret d'Hélène et Charrière ne lui demandait point de lever les masques.
L'angoisse d'Henri était visible.
— Oh! dit Charrière. Il est improbabla que, tel que vous me le dépeignez, un monsieur comme ça vienne chez le père Antoine. Nous sommes ici dans le demeure des futurs paloignons, comme les intransigeants appellent les prix de Rome, nous, les Romains réunis dans la fraternité du diner de la Soupe à l'Oignon. Mais des fantaisistes s'égarent parfois aussi dans ces calmes parages, et si Baloche venait par hasard...
— Baloche ? fit Henri.
Charrière appelait, du bout de la table :
— Père Antoine, est-ce que M. Baloche ne viendra pas aujour vh: i?
2iO LIS TROISIÈME DESSOUS
— M. Baloche vient tous les jours maintenant, répondit le bonhomme.
— Merci. Il nous renseignera.
— Qu'est-ce queBaloche? demanda Henri.
— Un ami de Cordier. Un autre indépendant. C'est même le caissier des peintres indépendants. On tire sur lui à vue d'oeil pour les expositions collectives. D'ailleurs, Parisien en diable, ayant fouillé le terrain jusqu'au tuf et qui vous dira en deux minutes où vous pouvez trouver votre homme. Il n'y a pas de reporter ou de cocher de fiacre qui connaisse son Paris comme Baloche. Il est docteur es parisianisme.
Et Charrièrc, avec sa parole pittoresque, esquissait vivement, entre deux bouchées et deux éclats de rire, le portrait de ce Baloche que maintenant Henri attendait avec anxiété.
Baloche était tout jeune. Né fort riche, d'une famille de bonne bourgeoisie laborieuse, Baloche avait été élevé dans les cotonnades, rue du Sentier, n'entendant parler que de factures, de traites, d'inventaire et de fins de mois. C'était par une haine féroce des grands magasins sombres où Ton allume le gaz tout le jour, en hiver, que Baloche s'était jeté, tète baissée, dans les « beaux-arts ». Sa vocation, ce n'était pas l'amour de la peinture, c'était la haine du commerce. En réalité, Baloche était demeuré commerçant. Dépaysé parmi les artistes, dont il n'avait ni le talent ni l'idéal, il s'était taillé, dans l'art contemporain, et avec la complicité des badauds, une place à part : à peine écolier, il s'était proclamé chef d'école. Semblable à un homme qui se fait remarquer en portant des pantalons rouges avec un habit noir ou en affirmant hardiment que deux et deux font douze, Baloche avait crié bien haut que l'Art Contemporain était à naître et que le dix-neuvième siècle attendait sa peinture. A un siècle de vapeur, une peinture de vapeur. Au lieu de pignocher un tableau, d'achever comme le père Ingres ou d'empâter magnifiquement comme Jules Dupré, une impression suffisait.
« L'impression », c'est tout ce que l'homme saisit en pas-
saut, qu'il soit à pied, en fiacre ou eu wagon. L'impression, c'est la dépêche télégraphique, chose utile, remplaçant la lettre bien tournée, bavardage sans valeur. C'est la vérité,
— la réalité des choses, une certitude prenant la place d'un mensonge, l'absolu succédant au convenu. Y a-t-il une seule impression sincère dans tout le musée du Louvre? — Des mythologies comme celles du Corrége, des mascarades comme celles de Véronèsc, des pouponnières comme les tas d'anges de cet épicier de Murillo. Mais des impressions ! Chose inconnue ! Baloche seul avait compris son époque. Les tableaux de Baloche donnaient, du moins, l'impression d'une Machine à vapeur disparaissant duns le brouillard/ : — une machine petite comme un pois chiche avec d'énormes entre-croisements de rails gros comme des troncs d'arbres au premier plan. C'était Baloche qui représentait une Rue de Paris aperçue par une fenêtre dont labalustrade géante, avec sa barre de bois rectiligne et ses ornements de fonte, occupait tout le premier plan, ne laissant voir les maisons géométriques et les passants minuscules qu'à travers ce grillage insultant la vue. Mais son plus grand succès, son paradoxe le plus fameux, sa hardiesse la plus étrange, son tableau le plus célèbre était la Diligence d'Etretat : — au premier plan, le talon crotté et le bas du pantalon d'un voyageur juché à côté du cocher et aperçu à travers la vitre du coupé; au deuxième plan, les oreilles des chevaux et, dans le fond, des poteaux du télégraphe, des touches jaunes figurant des blés mûrs et un pan de ciel coupé et rayé par les rênes de cuir du conducteur qu'on n'apercevait pas. Cette toile, d'où le convenu était soigneusement exilé, avait fait sensation, et Baloche, autour des tables du café Guerbois et dans les causeries de la Vieille Sparte, était plus célèbre pour avoir signé la Diligence d'Etretat , que Rembrandt pour avoir composé la Ronde de Nuit.
Charrière achevait à peine à! expliquer Baloche à Henri, que deux jeunes gens, l'un très-correct, — c'était Baloche,
— le veston coupé selon les règles, un petit chapeau rond sur une petite tête impertinente et fine; — l'autre, gras,
barbu, ventru, non point négligé, mais sans façon, entraient avec de grands saluts bruyants, dans la petite salle du père Antoine, et accrochaient leurs chapeaux aux patères, le gros garçon s'asseyant aussitôt; Baloche, au contraire, prenant le temps de refaire la raie de ses cheveux.
— Bonjour, Baloche! bonjour, Leménil !
L'auteur de la Diligence d'Etretat tendit sa main délicatement soignée à Charrière, et le gros compagnon de Baloche, Leménil dit au sculpteur :
— Eh! voilà une bonne surprise! On ne vous voit plus!
— Je travaille.
— Parbleu, nous aussi! Mais le travail n'empêche point les repas !
Baloche et Leménil étaient, en somme, d'agréables gens. Leménil, peintre militant de l'école de Baloche, avait une théorie et une spécialité : il s'était improvisé peintre de la fumée. La fumée lui paraissait être ce qu'il y a, dans notre état social présent, de plus caractéristique et de plus curieux.
— La fumée, disait-il, c'est la inarque spéciale de ce temps-ci. Tout le monde fume. Partout où l'on va, en chemin de fer ou en bateau à vapeur, qu'est-ce qu'on voit? De la fumée ! On a dit que le dix-neuvième siècle était Ydge du papier. Erreur. C'est l'âge de la fumée. Et, chose curieuse, cette fumée, personne ne s'est avisé de la peindre. Le portrait vivant d'un homme d'aujourd'hui devrait être enveloppé de la fumée d'un cigare ou du nimbe d'une pipe. Tout paysage parisien, — une gare, par exemple, — est plein de fumée. Aussi la fumée, je la saisis, moi, je Ja pince, je la fixe! C'est mon lot, c'est mon genre! J'ai inventé la fumée !
— Est-ce que vous avez vu celle que M. Ingres a brossée dans le tableau qui figure aujourd'hui devant l'Amphithéâtre des Beaux-Arts? lui demandait Charrière.
Leménil haussait les épaules :
— Le père Ingres? Une moule. Un homme en bois.
Ou n'en parlait plus.
Henri n'était pas là d'ailleurs pour écouter les discussions sur l'esthétique. Il poussait Charrière du coude. C'était Monnerol surtout qu'il fallait rencontrer. Charrière vivait trop isolé et depuis trop longtemps pour connaître les clapiers où se terrent certaines gens. Mais Baloche aimait justement à découvrir et à étudier ce qu'il y a de souterrain dans la vie actuelle, les taupinières et les antres. Le problème posé n'était pas très-difficile à résoudre. Un homme de la catégorie de celui qu'on lui désignait devait, selon Baloche, se trouver ou dans un des cafés de comédiens que le peintre ne fréquentait pas mais qu'il connaissait, ou dans une de ces tables d'hôte où se coudoient toutes les défroques.
— Tenez, si vous voulez, ce soir, chez Pulchérie... A la Tour d'Auvergne, messeigneurs! Vous ne connaissez pas?... Il y a vingt ans que c'est célèbre ! C'est une chose à voir, parole ! Ne faites pas les dégoûtés, et, à l'heure du diner, il y a des chances pour qu'on y rencontre votre individu.
Charrière interrogeait Henri du regard. Mais l'offre de Baloche était acceptée d'avance. Il fut convenu qu'on se retrouverait, le soir même, rue de la Tour-d'Auvergne.
— Leménil et moi nous vous introduirons, dit Baloche.
— Et, fit Charrière en riant, ça ne vous compromettra Pl:s trop aux yeux de la Vieille Sparte? Piloter un prix de Rome !
— Oh! vous, dit Leménil, vous n'êtes pas un médaillarJ quand même ! Nous ne vous détestons pas !
— Vous avez le mouvement, la vie, la fièvre ! Nous vous acceptons, ajouta Baloche.
— Merci bien !
La rue de la Tour-d'Auvergne, avec son double aspect provincial et parisien, est deux fois curieuse. Du côté de la rue des Martyrs, c'est une rue presque déserte, aux maisons hautes, avec des murs d'usines, ou très-basses, d'un ou deux étages. Un sol montueux et comme bossue. Des deux côtés, des bornes, des logis s'ouvrant sur de longues allées,
sur des bâtisses aux aspects de couvents qui donnent à celle partie de la rue le faux air d'un faubourg de province ou l'apparence d'un coin de la rue des Postes. Une sorte de cité d'ouvriers pauvres montre, vers la rue Mil ton, ses fenêtres tristes comme des yeux malades, avec des linges sordides ou des pots de fleurs mourantes semblables à des haillons ou à des racines chétives. Des enfants jouent pourtant, crient et se roulent dans cette cité, ou courent tout autour de la margelle d'un puits où il semble qu'on devine une eau saumâtre. Ils sont pâles, chétifs, les vêtements rapiécés, les yeux cernés. Leur toux fait mal. Mais, deux pas plus loin, c'est la vie, le mouvement d'une rue parisienne populaire, les boutiques d'épicerie avec leurs liqueurs i tiquetées ou leurs bonbons à la vitrine, les étalages des fruitières, — tas d'oranges, grappes d'oignons ou de biscuits, d'os de seiches pour les cages d'oiseaux, — les petii.; traiteurs, les marchands de vin avec leurs lanternes en verre dépoli portant leur nom on lettres rouges. C'est l'étroite porte où, s'engouffrant dans un long corridor noir, l'élève du petit théâtre de la Tour-d'Auvergne va à sa répétition, timide, pâle, anémique, les talons usés, suivie de sa mère qui couve cet avenir ambulant. Les vieilles maisons, au style empire, montrent leurs ornements antiques à côté des maisons neuves. Et un peu plus loin encore c'est la rue Rochechouart, le mouvement, le fourmillement et le bruit d'un fleuve faubourien montant et descendant avec des remous sur Montmartre et Paris.
C'était entre cette rue Rochechouart et la rue Rodicr que Pulchéric, « madame Pulchérie », comme on l'appelait, avait fondé, depuis des années, une table d'hôte célèbre dans un monde qui vit au jour le jour, sans foyer, et cherche le coudoiement incessant du voisin, comme si la solitude était peuplée d'effroi.
Là, autour de la table d'hôte de Pulchéric, se rencontraient toutes les flâneries et toutes les épaves parisiennes, les désœuvrés et les décavés, le vice hésitant, timide encore, assoiffé d'avenir, et le vice flétri, usé. fini, — la duègne
coudoyant la débutante, la jeune fille portant son unique toilette et la mégère arborant ses derniers diamants, suprêmes reliques d'un luxe passé disputées à la misère avec un acharnement d'un chien défendant son os.
— Il faut tout connaître, avait dit, au seuil de la maison, — Charrière à Henri. Et n'eussiez-vous rien à faire ici que je vous y conduirais encore. (Je connais de réputation ce joli temple.) Et madame votre mère serait tenue de me remercier. En fait de morale, la crudité du vrai vaut mieux que les banalités des phraseurs.
Ils entrèrent.
Dans un petit jardin aux plantes phthisiques, d'un vert malade et poussiéreux, Pulchérie avait fait planter une tente et, sous la clarté des lampes suspendues, une table en fer-à-cheval, couverte d'une nappe encore humide et sentant la buanderie ou déjà tachée de vin violacé, attendait les convives de hasard que l'ennui, l'habitude, la curiosité ou le manque d'argent (car on avait du crédit chez Pulchérie), amenaient à la table d'hôte de la rue de la Tour-d'Auvergne. L'hiver ou les jours de pluie, la table était dressée dans la maison. Hiver comme été les habitues restaient les mêmes.
Cotait une collection de clients bizarres, dîneurs de passage ou d'habitude, gens du quartier, sculpteurs ou peintres venus là comme en costume de travail, sans façon, pouv oublier en riant les fatigues cérébrales de le journée, boursiers élégants, en quête d'une aventure facile, vieux garçons cravatés de bleu clair, aux vestons court taillés, affectant des allures juvéniles, le visage ridé, presque aussi maquillé parfois que ceux de leurs voisines de table, bourgeois honnêtes, poussés par la curiosité, amenés là par quelque ami, tandis que leurs femmes, là-bas, àVillers ou au Tréport, faisaient prendre des bains de mer à leurs enfants anémiques.
Le personnel féminin, varié, par catégorie d'âge et de grade, se composait de toutes les variétés éternelles de la femme de proie : la surnuméraire aux yeux étonnés encore, la poitrine plate et les bras maigres, jolie, séduisante, trou-
vant encore un peu de rougeur sous sa poudre de riz, é tendant vers la salière une main où, au bout des doigts on eût peut-être retrouvé des piqûres d'aiguille : la femme chic, comme on dit dans ce monde, un moment à la côte, courant les tables d'hôte en attendant la marée d'or liquide qui l'emportera de nouveau vers les restaurants à la mode; la délaissée, grasse et couperosée ou desséchée et jaunie, la fille vieillie et fanée, l'actrice sans valeur devenue vieille femme, soupirant avec amertume, envieuse, jalouse, goulue et ventrue, n'ayant gardé de ses instincts d'autrefois que la féroce vanité de la cabotine et l'appétit de gouffre de la mangeuse. Et tout ce monde-là fraternisait, riant, blaguant, faisant des mots avec autant de facilité qu'il faisait des dettes, vivant en somme dans une familiarité pacifique, chose fort surprenante avec cette promiscuité d'appétits et de jalousies. Mais madame Pulchérie, grande femme osseuse, Ion enfant d'ordinaire, à l'occasion terrible et forte comme un cheval de trait, avait sur tout cela l'autorité de la patronne et de la créancière ; et d'ailleurs les deux grandes consolations humaines, l'espoir et le souvenir, la foi superstitieuse des gens croyant aux fétiches, se logeaient obstinément chez Pulchérie. Les décavées comptaient , malgré leurs rides, sur un retour inespéré de la fortune, et les nouvelles venues écoutaient avidement la légende de Claire d'Aubigny qui avait passé tant d'années faméliques autour de la table banale, puis était partie pour la Russie comme pour un exil et, un matin d'hiver, peu d'années après, avait reparu là, toute enveloppée de fourrures, grasse et gaie, un joli sourire dans ses yeux bleus, suivie de deux moujicks eu costume de soie, à qui elle jetait son manteau de renard bleu, tandis qu'à la porte de Pulchérie un superbe trotteur piaffait, attelé à uu équipage de forme russe, undrojski tout garni d'argent.
C'était la grande gloire, la lauréate, le prix d'honneur de la pension Pulchérie que cette d'Aubiguy qui revenait à Paris couverte de dentelles, étincelante de bijoux, et qui, s'ennuyant à Pétersbourg malgré la générosité quasi-orien-
talc d'un grand personnage , un général haut plac^ la 3° Division (Haute Police), accourait rue de la Tour-d'Auvergne avec des avidités de prisonnière aspirant l'air libre ou de carpe prise de la nostalgie de la boue. On racontait aux novices, chez Pulchérie, comme au régiment on apprend aux conscrits la chronique du drapeau, comment Claire Franchard, dite d'Aubigny, avait débuté et, après avoir traîné la misère, avait pu acheter un hôtel orné de fleurs de lis, envoyer une souscription énorme, recueillie parmi ses intimes, au Pape qui lui répondait par un bref : Filiac meœ optimœ... qu'elle faisait encadrer dans son boudoir,— un boudoir légitimiste, — et comment cette grande folle qui, par son général tenait tous les secrets de Pétersbourg, par ses amis de Paris avait l'oreille ouverte à tous les drames de famille, cette cosmopolite qui dépensait et gâchait sa vie avec un rire éternel d'iocousciente, était morte sans un sou après avoir laissé couler des millions entre ses doigts.
Et comme les yeux s'allumaient alors au récit de ces aventures ! Comme les tètes s'échauffaient, s'exaltaient! Que de mauvais rêves ambitieux et malsains il devait y avoir ensuite dans les petites chambres et dans les mansardes !
Les clients artistiques habituels de Pulchérie se préoccupaient fort peu de ces rêves d'or. Ils laissaient les ambitieuses souhaiter l'avenir de Claire d'Aubigny, la mort comprise. Eux s'inquiétaient surtout de l'art. Il y avait là des peintres chercheurs, impuissants ou révoltés, de ceux qui donnent plus de coups de langue que de coups de pinceau dans leur journée; des poètes rimant comme dans i'ivresse du haschisch; coupant, en invoquant Vénus Astartcr le cou à des colombes achetées au marché Pigalle, pour se donner l'illusion de se croire Grecs, et cherchant le lotos hindou dans une chope de bière; des originaux volontaires, emplissant de leurs paradoxes débités avec le sérieux de grands lamas, la table d'hôte de la rue de la Tour-d'Auvergne où ils prenaient leurs repas, et le café de la Vieille Sparte, où ils allaient, ces Spartiates, achever leur
soirée en contemplant la place Clichy a travers la famée de leur tabac, moins étouffante que leurs théories.
Spartiates par quelque côté, par la façon dont beaucoup d'entre eux supportaient les morsures de la miser?, ils se croyaient Athéniens par l'esprit, par la raillerie jetée à toutes choses, par l'agilité qu'ils mettaient à piquer d'un mot, qu'ils souhaitaient mortel, toute réputation grandissante et toute gloire classée. Couvrant du pétillement de leur esprit le sentiment de leur impuissance, n'ayant pu être acclamés ils cherchaient du moins à être drôles ou redoutés. Ils niaient avec des colères ardentes tout un passé qui les écrasait, et dans le présent tout ce qui leur était comme un remords : le labeur salué, la renommée conquise, le succès enlevé de haute lutte. Ils faisaient table rase de ce qui avait été. L'art de l'avenir était le seul qu'ils acceptassent. N'existant pas encore il n'humiliait personne. Ils n'allaient au Louvre que pour railler, et parfois ils y rencontraient quelque vieux à barbe blanche, pensif, s'arrètant longuement devant les anciens maîtres et les contemplant du fond de son ombre avec des voluptés de croyant regardant une idole. C'était quelque malheureux sans talent, mais qui avait du moins le sens du beau, l'admiration du grand, la conscience de son humilité, et qui ne croyait pas, comme eux, être de la taille des maîtres parce qu'il pouvait souffleter leurs statues.
Parmi tous ces types bizarres, d'une originalité souvent cherchée, souvent trouvée, que Baloche et Leménil désignaient à Henri avec des explications de montreurs de lanternes magiques, Foubertaille (la destinée semblait leur avoir à tous donné des noms promis à l'excentricité), Florent Foubertaille, Plus- fort- que-GUick, comme il s'intitulait lui-même, était un étonnement entre ces étonneinents. Maigre à faire peur, spectre ambulant promenant à travers le monde une chevelure mal peignée de Mérovingien roux, les yeux bleus et hagards, la barbe entière tombant en deux longues pointes de bouc ou de Germain sur une poitrine rentrée, le dos voûté, la taille petite, Foubertaille-
Plus-fort-que-Glûck trônait chez Pulchérie avec une impassibilité de demi-dieu.
Foubcrtaille était musicien. Il prétendait, avec un sérieux profond et solennel, que toute mélodie, pour être non pas comprise, mais seulement entendue, devait remonter au moins jusqu'aux Pharaons. Ce n'était que par une habitude successive de l'ouïe que les oreilles contemporaines étaient faites, par exemple, aux quadrilles d'Offenbach. Tout ce qui semblait nouveau au public flottait, depuis des siècles, dans l'air ambiant, et, sans le savoir, les générations qui respiraient à l'état impondérable ces mélodies non encore notées se les transmettaient les unes aux autres à l'état latent. Foubertaille-Plus-fort-que-Glùck assurait qu'il y a ainsi des mélodies qui feront, un jour, l'admiration des races futures et qui voltigent encore dans l'air respirablè, sans qu'elles aient pris leur forme dans un cerveau humain, comme ces étoiles qui brillent au fond de l'azur et que nous n'apercevons pas encore, leur lumière cheminante n'étant pas arrivée jusqu'à nous.
C'était au dessert, autour de la table de Pulchérie ou à la Vieille Sparte, dans la fumée des pipes, qu'il fallait entendre Foubcrtaille développer ses théories. Jamais rêvasseur allemand ne laissa tomber avec plus de lenteur ses divagations pédanlesques. Grâce à ses extravagances, le musicien s'était fait une sorte de célébrité dans le monde où Cordicr ijiâit roi, — un roi que Baloche aspirait tout bas à détrôner.
Foubcrtaille était l'esthéticien de l'art musical de la Vieille Sparte comme Baloche en était le grand peintre. On citait Je lui, avec admiration, des aphorismes sévères : on lui ivait tout gâté; rien n'existait plus, pas même « le plainîhant, qu'on avait difiguré vers le onzième siècle! » Et les gloires contemporaines, avec quelle verve les dépeçait cet îommc, honnête d'ailleurs et supportant fièrement sa pauvreté ! Le plus piquant, c'est que cet implacable Pius-fortïue-Glùck, qui vivait très-courageusement, il faut le dire, le quelques sous gagnés à jouer du violon clans les bals le barrière ou au Moulin de la Galette, ce Foubcrtaille
publiait, (Je temps à autre, chez des éditeurs fantasjtiqti«as, des romances d'une douce banalité, bien bourgoises et bien souriantes, toutes faites pour les orgues de Barbarie, comme les romances de Clapisson. Mais il ne fallait pas en rire. Il répétait volontiers le mot de Platon : « On ne peut toucher aux règles de la musique sans ébranler les lois fondamentales du gouvernement ! »
Et à cette musique si vénérée, il donnait pour point de uépart, — quoi ? — le miaulement, et au moyen de toutes sortes de citations embrouillées il établissait ce paradoxe que les Egyptiens étant les inventeurs de la musique et représentant des chats sur leurs instruments appelés sistres, c'était sur le miaulement des matous que s'étaient modelés Mozart et Beethoven. Une chanson mentionnée par Plutarque et qui, célébrant les vertus du dieu Maneros, dont elle portait le nom, se chantait dans les soupers égyptiens, était le grand cheval de combat du bon Foubertaille. Ce Maneros, fils du roi Malcander et de la reine Astarté qui régnait à Byblos, avait, selon lui, inventé la musique. Et lorsque Foubertaille entendait quelque morceau d'un opéra moderne, il disait dédaigneusement du fond de sa barbe rousse :
— Ramenez-moi à Maneros!
Ou encore : — Depuis les Grecs, l'assiette musicale est perdue !
— Et la poésie' lui demandait-on.
— La poésie? répondait Foubertaille en se passant les doigts dans les pheveux. Quand je veux entendre de la poésie, je vais écouter les oiseaux dans les bois!
C'est ainsi que, dans le milieu paradoxal des poètes excentriques, des peintres réfractaires, de tous ceux qui expriment, non le suc, mais le poison de la vie, sortes de Mithridates de l'art qui s'habituent à se nourrir intellectuellement de pensées morbides, — toxiques dont ils vivent et dont mourraient les autres, — Foubertaille avait conquis une espèce d'autorité à demi raillée, à demi subie. Il y avait des gens qui proclamaient que sa fameuse Symphonie des-
Pleurs de l'Oignon, d'une mélancolie si moderne, avait fait pâlir de rage Gounod, qui l'avait entendue; — et chez Pulchcrie, aux grands jours de fête, lorsqu'on allumait sous la tente des lanternes vénitiennes et qu'on improvisait un bal, Foubertaille, avec toutes sortes de langueurs pâmées et d'effets de cheveux, consentait quelquefois à faire entendre ses Pleura de l'Oignon :
Saut lacrymœ rerum. Ecoutez, l'oignon pleure ! Pressentiment amer du charbon dangereux ! Le légume écrasé sous le doigt qui l'apeuré Verse en gouttes d'argent des pleurs voluptueux! L'oignon pleure !
Amis, l'oignon pleure !
Il pleure !
Et tout ce monde alors, avec un entraînement niais, des rires insensés, des battements fous, tous ces flâneurs, ces ennuyés et ces blasés applaudissaient, criaient bis, s'amusaient, se tordaient, hurlaient gaiement : Vive Foubertaille!
Etaient-elles bien sincères, les grosses explosions de gaieté qu'on entendait chez Pulcbérie ?
A tout prendre, sous l'inconscience apparente de ces êtres tombés se cachait peut-être, soigneusement dérobée au regard, comme s'il se fût agi d'une lèpre, cette sensation douloureuse de chute et de défaite qu'Obermann appelait le sentiment amer de la vie perdue. Il y avait des rancœurs derrière ces sourires. Au fond de ces paradoxes de gens qui avaient rêvé la gloire des élus et qui trouvaient le charivari des excentriques; au fond de ces gaietés nerveuses de femmes (on en montrait une à Henri) qui avaient autrefois donné des fêtes sur le Lido, habité des palais vénitiens, et qui maintenant traînaient des bottines avachies comme des savates, une tristesse morne demeurait latente, comme certaines eaux sombres cachées par les larges plaques des nénuphars.
Un des hôtes intermittents de la maison de Pulchérie, un boui un, avait baptisé ce monde du nom donné,
sous les piliers de la Bourse, à ceux qui sombrent aux li-
quidations. orageuses. Il les appelait des enfoncés. Et, dans ce lugubre mot, pittoresque et vrai, tout un monde d'espoirs déçus s'apercevait comme un grouillement de noyés au fond d'un gouffre. L'enfoncement navrant, l'enlisement sans espoir de la vie de Paris, — plus traîtresse que les sables où lentement on disparaît, avalé par l'abîme, — la chute, la défaite, la déveine, l'effacement, une sorte de trépas moral, comparable à la mort civile, se résumaient dans ce terrible mot, net et vrai comme une sentence: Enfoncés !
— Dans la même journée, disait Charrière, nous aurons vu deux jolies antithèses de tables d'hôte. Il y a loin de la fruiterie du père Antoine au jardin de Pulchérie !...
Henri songeait qu'assurément si Monnerol devait rôder quelque part, c'était chez madame Pulchérie. Un tel homme devait connaître un tel refuge. Baloche et Leménil, arrivés en même temps que Charrière et Henri, avaient d'ailleurs demandé à Pulchérie si la table d'hôte ne comptait pas de nouveaux hôtes.
— Si fait, avait répondu l'hôtesse. Un ancien acteur que j'ai connu, il y a... ma foi, il y a bien longtemps... et qui revient d'Amérique... Il s'est souvenu de moi, ce qui est joliment gentil, n'est-ce pas? — Oui, il y a lui... Et puis cette Anglaise là-bas !
Elle montrait, au bout de la salle, une belle fille immobile, les yeux baissés sur son assiette.
L'ancien acteur n'était pas encore venu, mais Henri ne doutait pas que ce fût Monnerol. Si ce n'était pas lui, — ce qui était improbable après ce qu'avait dit Pulchérie, — il le rencontrerait dans quelque café de comédiens. Le guide Baloche était là ! Baloche savait sur le bout du doigt toute cette géographie spéciale.
Henri ne connaissait personne chez Pulchérie ; mais Charrière, qui ne s'attendait guère à se trouver en pays de connaissance, saluait, çà et là, quelque visage sur lequel d'ailleurs il ne pouvait pas toujours mettre un nom.
Tandis que Pulchérie avait parlé d'une nouvelle venue
« une Anglaise » le sculpteur avait regardé du eùlé de la débutante, très-frappé, dès le premier coup d'œil, d'une beauté pareille.
C'était une grande fille, au teint clair, la peau transparente et d'une blancheur lactée; de hardis cheveux châtain clair plantés puissamment et plaqués sur les tempes, faisant ressortir une oreille petite et charnue, dont les contours gras et tendres appelaient le baiser; une bouche aux lèvres un peu trop peintes et qui, jeunes, fraîches, avec des dents aiguës, d'uue blancheur appétissante, n'avait pas besoin de ce carmin. Cette physionomie grasse et fraîche était éclairée par de grands yeux d'une fixité assez étrange, d'un bleu vcrdàtre avec des reflets d'aigues-marincs, des yeux élargis, un peu bombés, d'une douceur paisible, qu'une petite flamme tendre rendait parfois étrangement caressants. Le buste admirable était emprisonné dans une sorte de jaquette gris clair, avec de larges boutons d'acier d'une forme originale et qui donnaient à cette jolie fille quelque chose d'exotique. Il y avait en elle un charme puissant, capiteux, l'attrait d'un beau fruit à peine mùr; seulement toute cette grâce était mêlée d'une certaine gaucherie qui, au milieu de ces Parisiennes flétries mais élégantes jusqu'aux ongles, faisait paraître celle femme absolument étrangère et laissait facilement deviner une débutante.
— Elle est magnifique, cette lille-làl dit Charrière.
— Un Gainsborough ! lit Henri. Britannique de pied en cap !
— Ce n'est pas un défaut.
— Au contraire.il faut un solspécial pour produire cette carnation adorable. Mais vous connaissez le mot de Chamfort ou de Rivarol, — l'un ou l'autre : « Les Anglaises sont jolies, mais elles ont deux bras gauches! »
— Ce n'est pas pour celle-ci que le mot a été fait, dit le sculpteur lentement, et qui, assis, au lieu de manger son potage, se demandait si ce n'était point là le modèle rêvé, la Vénus tant cherchée !
— Celle du Vatican est un laideron à côté de cette miss-là.
le trois; ;::.::: DESSOUS
En quelques mots, Pulchérie avait appris à Balochc, qui le répétait à Charrière, ce qu*était Lucy Vaughan. — Un joli nom! dit Charrière.
Elle n'avait pas vingt ans. Fille de quelque brave boutiquier de Greenwich ou de Londres, elle s'était échappée, un jour, delà maison paternelle pour jouer ou danser sur quelque petit théâtre, et sa beauté lui avait valu bien vite de figurer, sous la lumière électrique, dans les féeries et les ballets de l'Alhambra, Leicesler-Square. Le hasard de la vie l'avait jetée au bras d'une sorte d'aventurier qui, forcé de quitter Londres où les policiers deJScotland-Yard eussent pu lui chercher querelle, avait emmené à Paris sa maîtresse, cette Lucy Vaughan dont l'imagination rêvait déjà une existence heureuse dans cette France dont on lui avait tant parlé, là-bas. Anonyma à Londres, avec les Allées de Rotten-Row et certaines places au théâtre interdites à sa beauté, à Paris elle s'imposerait de par le rayonnement de sa splendeur. Il y avait tout un monde d'ambitions sous ce front candide, et ces yeux tendres n'étaient aussi souvent rêveurs et fixes que parce qu'ils se perdaient dans la contemplation vorace de perspectives infinies.
Dès ses premiers pas à Paris, courageusement Lucy Vaughan s'était débarrassée de son compagnon de route. Elle n'a\ait jamais aimé celui qui, l'ayant prise à l'Alhambra, venait de la conduire dans un hôtel des environs de la gare Saint-Lazare, en lui disant : « — Ici, nous trouverons fortune !» Elle la trouverait toute seule et plus \ite, cette fortune souhaitée. Lucy ne connaissait point Paris et elle n'eût pu y l'aire cent pas sans se perdre, soit; mais elle avait l'instinct, ce féminin instinct, qui lui disait d'être avant tout libre et seule. Elle apportait quelques bijoux. Fort peu; de ces larges bijoux d'or pâle et mat qu'affectionnent ie> Anglaises. Elle les vendit. Puis, quittant l'hôtel où rentrerait le soir, sans la trouver, M. Lewis, elle chercha un autre asile. Le nom d'une rue lui était resté de tant de conversations sur Paris, avec des danseuses françaises engagées à l'Alhambra de Londres: rue Pigalle ! Elle s'y lit conduire, y trouva une
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chambre, et le soir, à table d'hôte, elle rencontra des Parisiennes qui l'interrogèrent. Lucy savait mal le français, mais son joli sourire lui faisait pardonner ses hésitations, son accent bizarre, ses silences embarrassés. Peut-être, au besoin, eût-elle pu parler plus facilement qu'elle ne le faisait. Elle mettait de la coquetterie à paraître ignorante. Une amie, une voisine, se chargea de lui montrer la bonne route et la conduisit chez Pulchérie.
Là, on cria au miracle. Ce monde bizarre de déclassées et de femmes tombées voyait avec une jalousie, qui n'allait pas sans instinctive admiration, cette nouvelle venue, douce, calme, impassible, les regardant avec ses grands yeux clairs. Il y avait chez l'Anglaise la prédestination du succès, un port t!e tète de déesse, la fierté ironique de la race .
— Certainement oui, se disait le sculpteur, voilà une Vénus !
Et Chnrrière la contemplait, l'étudiait, se sentait étrangement troublé, retrouvant devant cette créature vivante l'indicible frisson qui lui courait sur la poitrine lorsque, aux Beaux-Arts, autrefois, pendant les classes du soir, il contemplait la Vénus idéale, toute rose sous le grand nili'ctcur qui semblait donner au marbre le frémissement Je la vie.
De son côté, du bout de la longue table retentissante du ipuit montant des causeries, des rires, du choc des assieti'S, des bouteilles débouchées, des couverts froissés, sous e plein jour qui tombait, un peu assoupi par la transpaence jaune de la tente, Lucy Vaughan regardait Chariùre de ses prunelles impassibles, tour à tour caressantes ai railleuses et dont la couleur semblait changer.
Elle s'était aperçue de l'émotion soudaine qu'elle avait roduitc, et, froidement, elle y répondait par des coups œil qui étaient à la fois des encouragements et des reîerciemenis. Le sculpteur, qu'elle n'avait pas encore vu îez Pulchérie, ne. lui déplaisait point, et elle lui savait ré de l'hommage visible qu'il lui rendait.
Charrière, si profondément nerveux et inquiet sous son
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robuste aspect, toujours mécontent, toujours cherchant, dérobant, dans le petit logis de Montmartre, ses lièvres d'artiste et ses sueurs lassées, Charrière, désespéré de ne pas trouver le modèle poursuivi, l'implacable et l'absolue beauté, sentait, sous le regard de Lucy Vaughan, que, cette fois, il jouait sa vie. Rencontre banale, mais heure décisive. S'il avait le moindre grain de talent, il le prouverait en s'inspirant de cette adorable fille ! Il ne pouvait souhaiter un modèle plus complet, de formes plus pures !
Et comme si la vision de son génie eût été là, réalisée, achevée, debout sur un socle de marbre dans l'éternité de sa splendeur :
— Ma Vénus est trouvée, cette fois !
Et ses doigts, machinalement, semblaient pétrir la terre fraîche.
Toujours impassible, Lucy Vaughan approchait, tout en mangeant, un fin mouchoir de batiste d'un petit ilacon bouché à l'émeri, contenant un parfum d'un jaune d'or, puis elle portait le parfum à ses narines, qui s'ouvraient doucement, transparentes. Une de ses voisines se pencha, regardant si le nom du parfum était du Kiss-mc-quiek. Non, c'était quelque invention nouvelle. Sur l'étiquette, au-dessous de ce nom : Mizpah , un verset de la Bible accompagnait pieusement l'aristocratique essence d'Atkinson, et, laissant glisser ses beaux yeux sur ce verset, parole de la Genèse collée sur le flacon et qu'elle lisait machinalement : « Le Seigneur veillera sur nous quand nous serons séparés,» elle les relevait ensuite sur Charrière, et le dévisageait longuement.
Henri avait aussi sa part de regards fixes, mais le jeune homme s'inquiétait fort peu de Lucy Vaughan. Au milieu de ce grand fracas delà table d'hôte, il n'écoutait que sa pensée intérieure et n'avait d'attention que pour la petite porte s'ouvrant sur l'allée qui conduisait à la rue et par où les dîneurs entraient. Des retardataires venaient, saluaient, distribuaient des poignées de mains, s'asseyaient à côté
d'amis qui leur faisaient place, et la table maintenant paraissait complète. Monnerol ne viendrait pas.
Tandis que Charrière éprouvait la joie d'une découverte attendue, le sentiment d'une occasion perdue s'emparait d Henri. Le temps passait, le dîner touchait à sa fin, et cet ancien acteur dont Pulchérie parlait et qui était Monnerol sans nul doute, n'avait point paru. Tout à coup, au moment où le fils de Roquevert désespérait de rencontrer cet homme, la porte de l'allée s'ouvrit, et superbe, avec sa tournure insolente, Monnerol parut poussant devant lui un pauvre être famélique, maigre et cassé, un petit vieillard timide et gauche, qui devait être un vieux compagnon retrouvé à qui le comédien faisait l'aumône d'un repas et qui clignait des yeux, ébloui de tout ce inonde, comme une chauve-souris bat des ailes devant la lumière. Henri se sentit pris d'un frisson en revoyant Monnerol. Il se révoltait à cette idée qu'une noble fille comme Hélène Gervais pouvait être née d'un tel père, et il se demandait, avec un effroi grandissant, pourquoi sa mère à lui s'était troublée devant une semblable apparition. Le doute saignant qui le déchirait depuis des jours devenait plus atroce maintenant que Monnerol était là.
Et cependant il allait, il voulait lui parler. Il n'avait d'autre désir que de pénétrer, pour un moment, dans l'intimité de cet homme. Monnerol, en l'apercevant, avait froncé les sourcils et s'était assis un peu loin, montrant à son compagnon une place à ses côtés, d'un geste d'empereur offrant un siège à Cinna. Il fallait attendre la fin du repaspourlicrconversation.ee n'était pas long maintenant. Madame Pulchérie avait organisé, pour ce soir môme, une petite illumination. Elle suspendait déjà, le long des fils de fer qui restaient à demeure, sous la tente, des lanternes de papier ou d'étoffe, rouges, vertes, blanches, tricolores, coniques ou rondes, où des bougies allumées brûlaient. Une lumière de fête foraine rougissait la toile de la tente, tombait sur les visages avec des tremblotements bizarres, les pounant tour à tour de reflets vifs et d'ombres
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noires. On allait danser, chanter, tailler un baccarat dâng les coins. — Foubertaille tiendrait le piano. Baloche disait sérieusement à Henri : « Vous avez de la chance ! Vous allez entendre les Pleurs de l'Oignon! »
Et comme si quelqu'un manquait à cette fête improvisée, au moment du dessert, Cordier entra, salué par un hourra, Cordier, élégant, de frais ganté, promenant sa belle tète irisée de Romain fauve autour de la table et s' arrêtant étonné devant Henri :
— Comment, vous ici?
— Parfaitement. Il faut tout connaître !...
Ils ne s'aimaient pas. En lui parlant, Fleuri était tout pâle. Derrière Cordier, il lui semblait qu'il apercevait Sabine. Et entre ces deux hommes si différents, Cordier, insolemment beau, et Mo'Unerol orgueilleusement vil, Henri éprouvait là sensation qu'il se trouvait entre les deux mauvais génies de sa vie. Quant à Charrière, il avait à peine salué Cordier. Toute son attention était absorbée par l'Anglaise, et sur son genou, tirant de sa poche un carnet, il en faisait, au crayon, un croquis rapide, tandis que Lucy posait tout naturellement, comme si sa beauté immobile eût été pétrie pour servir de modèle.
Pulchérie activait la fin du repas, poussant cependant aux consommations supplémentaires, au café, aux liqueurs, à tout ce qui n'était point compté dans le prix fixe du dîner. Les conversations se croisaient confuses, presque criardes. Foubertaille rappelait que Lycurgue voulait qu'il y eût dans l'Etat la musique de la paix et la musique de la guerre, et Leménil lui répondait : « — La musique, c'est la maladie de ce temps-ci. L'iuteliigenee moderne mourra d'une pléthore de gammes chromatiques ! »
Cordier annonçait qu'il était temps d'ouvrir un Salon des Révoltes, pour « enfoncer » les mcdaillards. Baloche ferait les frais d'installation. On le rembourserait sur le prix des entrées perçu es%u guichet. Et Baloche répondait qu'il était prêt, comme toujours, mais à la condition que ia nouvelle école prit hardiment un nom belliqueux.
LE TROISIÈME DESSOUS 2o'J
— A quoi bon un nom? disait Cordier.
— A avoir un drapeau ! Après le romantisme, le réalisme; après le réalisme, le naturalisme. Inventons le trivialisme. Soyons trivialistes! C*st net, c'est crâne, c'est tranché, c'est plein de modernité, c'est magnifique !
— Tricialistes !
r.mile Cordier hochait la tète.
Ilsentait grandir, monter comme une marée, l'influence de Hulochc, l'illustre auteur de la Diligence d'Etretat, et cette gloire commençait à, l'offusquer.
— Nous verrons plus tard, répondit-il. Exposons d'abord. Que l'enfant naisse, on le baptisera après.
Mais le mot était dit et faisait le tour de la table.- Le Trivialisme t On applaudissait. Leménil assurait que le vocable ferait une révolution artistique. Et Baloche, enchanté de ce premier succès de parrain, souriait avec une modestie savante qui irritait Cordier profondément.
Les premiers accords de Foubertaille sur le piano qu'avait fait rouler Pulchérie vers la tente furent le signal de la levée de table. On se mit à esquisser des tours de valse. Des paquets de cartes circulaient déjà, çà et là. Charrière, ému comme un enfant, s'était rapproché de miss Vaugbau qui, de ses grands yeux limpides, le regardait toujours. Monnerol faisait brûler de l'eau-de-vie sur son café et racontait à sou compagnon, un peu étourdi d'un si bon repas, ses grands succès d'autrefois.
— Parbleu ! je m'en souviens bien, disait le petit vieux. Un soir, on nous a rappelés ensemble.
— Tu es ivre, mon bonhomme, répondait Monnerol; quand on me rappelait, je revenais seul !
Henri s'était levé, marchant comme à un duel vers le i . le coude sur la nappe et les jambes croi-
sées. La tète renversée en arrière, dédaigneux, Monnerol regardait le tournoiement des premières valses; puis, se tournant du côté de Foubertaille, il demandait d'un ton méprisant : « Qu'est-ce qu'il chante donc, ce!;.:-];;? «
Grave comme un Hindou, Foubertaille-Plus-fort-que; Gluck, déclamait, comme s'il eût pontifié :
L'oignon pleure!
Amis, l'oignon pleure!
Et les bravos partaient, les rires éclataient. Ce Foubertaille ! Il n'y avait que lui ! Les Pleurs de l'Oignon dépassaient encore sa dernière symphonie, si illustre: le Roquefort! Quel original, ce Foubertaille! Plus fort que Gluck, plus fort que Mozart, plus fort que to".s !
Henri vint s'asseoir à coté de Monneroî. Le vieil acteur se recula instinctivement, toisant d'abord le jeune homme qu'il ne reconnaissait pas, puis s'adoucissant brusquement lorsqu'il vit que c'était Henri Roqucvert. Un sentiment instinctif d'attente, de curiosité, de défiance, peut-être, laissa Monneroî un instant silencieux, et le comédien ne parla que lorsqu' Henri l'eut interrogé.
Henri affectait de s'intéresser beaucoup à Monneroî. Il lui rappelait ce qu'avait dit Roqucvcrt. «Si Monneroî avait besoin de lui... » Mais un pale éclair de vanité blessée et jalouse passait dans les yeux vitreux du cabotin. Monneroî se redressait. Il n'avait besoin do personne. Il ne comptait que sur lui-môme, et, comme Buridao, touchant mélodramatiquement son front et son cœur: « Mes ressources sont là et la ! » disait-il. Et la façon même dont il se posait ainsi en énigme n'était point sans menace. Henri le sentait quoiqu'il ne lui vint pas à l'idée que ce triste personnage pût braver un des siens.
L'entretien ne tenait point ce que s'en était promis Henri. Monneroî évidemment ne voulait pas se livrer. Quand le jeune homme poussait trop loin une question, quelque habileté qu'il y mît, il se sentait deviné, et un sourire ironiquement crispé passait sur les lèvres flétries du vieil acteur.
Monneroî avait peut-être appris des Peaux-Rouges, qu'il avait coudoyés, l'art de dissimuler et l'art plus grand de se taire. Il disait parfois à Henri, en le contemplant bien en face :
— Ma vie est un roman ! J'en ai tant vu ! J'ai créé vingtdeux drames avec votre père ! Si j'écrivais mes Mémoires, on m'accuserait de mentir !...
Mais il s'en tenait à ces banalités qu'il laissait tomber lentement, se gonllant, jouant à l'artiste byronien et foudroyé.
Il avait certes pourtant le droit de dire que son existence romanesque pouvait servir de texte à un livre. En ne songeant qu'à cette partie de sa vie qu'il venait de dépenser en Amérique, quelles aventures ! Quelles ôtamines!
Il avait vécu là-bas de hasards, durant des années, parti avec cette conviction qu'un monde nouveau applaudirait Un talent que le public de Paris, aplati devant les gloires consacrées, n'appréciait pas, ne comprenait pas. II avait alors en dégoût le boulevard et les théâtres. Son mépris, assoifé d'espace, venait en aide, pour rêver des placers futurs, à son imagination brûlée d'une lièvre ignorante. L'Amérique lui semblait un eldorado féerique. Le temps n'était pas loin où le lingot d'or exposé aux yeux avides, dans une boutique du boulevard Montmartre, avait allumé tant lie convoitises. Les appétits ardents, les tètes montées et les ventres creux avaient un but, au loin : la Californie. Se faire mineur eût semblé à Monnerol un métier trop rude ; mais empocher l'argent des mineurs, gagner avec son talent les pépites qu'ils arrachaient au sol avec leurs pioches, c'était son rêve. Il y avait vingt-trois ans qu'il était parti, envoyant son grand geste de comédien au drapeau tricolore qui, lentement, descendait le long des cordes de la vigie du Havre, pour rendre au coup de canon du steamer le salut d'adieu. Il y avait vingt-trois ans qu'il avait vu, sur la jetée, les curieux agiter leurs mouchoirs et souhaiter aux partants bon vent et bonne mer. Et depuis lors, quelles rudes étapes! A quelles épines du chemin, à quelles dents aiguës du grand engrenage américain avait-il laisse son épiderme avec des lambeaux de sa chair!
Esprit chimérique et vain, portant en lui son roman tout fait, il était allé se heurter durement contre celte civilisais.
tion américaine qui n'admet ni le vague du rêve ni la nonvaleur de celui qui cherche, sans donner corps à ses songeries. Il n'avait pas fait, comme on dit là-bas, des breadstudies, des « études pour le pain. » Aussi le pain fut-il dur à gagner. Mais Monnerol apporta à cette tâche une ingéniosité et une rouerie de metteur en scène, rebondissant après chaque épreuve écrasante, comme ces Chinois si nombreux là-bas et dont les Yankees ont fait un type : J(,hn Chineman. Tour à tour, pendant ces années longues et lourdes, directeur de théâtre à Boston et à la Nouvelle- Orléans, commis aux écritures chez un marchand de vins d'Harrisburg, en Pensylvanie; à New-York, entrepreneur de conférences tour à tour religieuses et théâtrales, où son attitude d'ancien jeune premier et sa banale facilité d'élocution de causeur de coulisses plaisaient durant un temps ; espèce de commis voyageur de deux ou trois cultes de baptistes ou de méthodistes, winnebrennariens, "wesleycns, mennonites ou frères de la Rivière ; vendeur de peaux de buffle, à Chicago, et de sucre d'érable dans la Louisiane ; décrotteur ici, journaliste là; ténor, — lui, l'acteur de drame ! — en 1857; faiseur de boniments en 1839 pour le compte du directeur d'une ménagerie, et égayant les auditeurs par son accent français; tantôt sorti d'affaire, tantôt replongé en pleine vase ; parfois la main pleine de dollars qui lui glissaient entre les doigts comme s'ils eussent été d'huile ; plus souvent râpé, pataugeant ou écrasé sous la meule. Mais, en quelque industrie que le sort l'eût fait tomber, comédien toujours, comédien quand même, eommediante par-dessus tout, promenant le luisant de ses coudes et les genouillères béantes de ses culottes comme don César de Bazan arbore son feutre gris et ses plumets déchiquetés ; montrant bien aux Yankees que !a nature l'avait pétri d'une pâte supérieure au commun des mortels, et, passant à travers la boue, la pluie, les crachats et les obstacles avec un orgueil plus profond que le puits de pétiole d'ûil- Creck et ce superbe et majestueux dédain du génie certain de sa valeur et méprisant les autres.
LE TROISIEME DlîSSOl'S ^Oo
D'ailleurs!, toujours prêt à se consoler d'uu crève-cœur pur une orgie* et par la boisson d'un déboire; noyant son chagrin dans le brandy, arrosant de whisky ses espoirs et soupirant au fond des tavernes où coulait l'hàlf-in-half après la verlc absinthe française. Si bien qu'au milieu même de cette population alcoolisée de buveurs, Monnerol, dédaignant le Gûtawbà pour le sherry, faisait une consommation terrible de ces fortes liqueurs, consommées eu Amérique par gallons, et tomba, un jour de canicule, sur un trottoir, foudroyé par' une de ces insolations si souvent mortelles là-bas, oui eût emporté son homme quatre-vingt-dix fois sur cent cas, et lui laisserait, dit lé docteur, une propension à la congestion, un tempérament désormais atteint dans sa vigueur.
Au moment où le comédien mit le pied en Amérique, Franklin Pieree était président. Monnerol devait voir passer à là Maison-Blanche Bucluiuan, Lincoln et leurs successeurs. Il avait essaye d'entrer comme traducteur dans les bureaux officiels. Puis, au moment de la guerre de Sécession, il avait, entre le Nord et le Sud, trouvé le meilleur moj'cn d'être neutre. Fournisseur improvisé, rencontrant sur un des quais de New-York un aventurier qui avait des fusils à vendre, il avait réussi à se faire le courtier de cet homme et avait également offert les armes aux fédéraux et aux confédérés, les livrant secrètement au plus offrant. L'excuse de Monnerol c'est que les fusils étaient détestables. Beaucoup éclatèrent entre les mains des pauvres diables qui brûlèrent là dedans leurs cartouches à Wiiderness ou a Southannah, et Monnerol et son associé purent se vanter d'avoir morts d'hommes sur la conscience. A la guerre comme à la guerre! Et, du moins, ces gens n'avaientils pis été tués par le feu de l'ennemi.
L'urgent gagné par ie comédien dans cette opération, adroite comme un escamotage, ne profita ni a lui ni à son complice. Celui-ci se pendit après une nuit de jeu malheureuse. Monnerol avait rencontré à Brooklyn une espèce de fille admirablement belle et de sangmèléqui, séduite par lui,
comme il avait été grisé d'amour par elle, s'était accrochée à ce Français, ne le quittant plus, le suivant partout; riant de la misère aux jours sans pain, folle de joie lorsque l'or luisait, par hasard ; aimant ei, se faisant aimer, comme si des èlrcs pareils à Monnerol étaient faits pour inspirer certains dévouements héroïques vainement souhaités, appelés, cherchés par les meilleurs. Ce fut cette passion très-sensuelle, la seule qu'eût jamais éprouvée Monnerol, qui retint le comédien en Amérique, cette femme ne voulant pas quitter sa terre natale où elle savait bien que Monnerol lui appartenait, tandis qu'en France il lui échapperait sans nul doute. Etrangère chez lui, elle redoutait de lui paraître gauche. Chez elle, au contraire, l'étranger c'était lui, et sa petite main l'avait étreint pour ne plus le quitter. Elle préférait son pays où l'on pouvait lui demander compte du sang de mulâtre qui coulaitdans ses veines et de la tache de ses ongles, elle la préférait pourtant à ce Paris où sa naissance même eût ajouté au prestige de sa beauté.
Et c'était elle qui empêchait Monnerol, las et écœuré, de songer au retour après tant de vaines tentatives. Avec l'âpre conviction de l'Américaine, elle lui répétait que demain la fortune viendrait. Et, tombant de son grand rêve, l'Art, Monnerol songeait aux business. Il deroyeati. C'était son mot. Aussi, comme il comptait bien, un jour, prendre sa revanche! S'il devenait riche, il achèterait un théâtre à Paris, il engagerait ses anciens camarades, il les dominerait, il les écraserait, oui, oui, et les plus célèbres, et les plus fiers ! Il cherchait, dans les gazettes américaines, les nouvelles de Paris, suivait, de loin, le mouvement fiévreux des théâtres, et lorsqu'il rencontrait quelque dépèche, quelque article dans un courrier parisien, annonçant la mort d'un comédien illustre, à qui, sur les planches, il avait peut-être ]:ortc une lettre autrefois ;
— Une réputation surfaite de moins ! disait ironiquement, — presque gaiement, — de là-bas, du fond obscur de quelque taverne, cette jalousie toujours éveillée, cette médiocrité toujours ficllcurc, cite haine toujours en guerre.
LE TBOISIÈME DDSSOL'S 2G5
perdue au bout du monde, dans l'atmosphère pleine de tabac d'un pubiïc-house.
Les jours, cependant, et les années avaient passé ainsi. Monnerol avait vieilli. Il voyait avec effroi vieillir aussi celte femme attachée à lui par l'écrou de l'habitude, et qu'il aimait encore, et qu'il aimait toujours, comme une boisson quotidienne, comme une pipe faite aux brèches de ses dents. Il oubliait Paris ; il se souciait comme d'une bouteille vide de cette enfant qu'il avait abandonnée un jour aux Cauchois, les nourriciers. Il l'avait apportée à ces paysans, celle pauvre petite iille, presque mourante, sans dire s'il en était le père, sans donner le nom de la mère, en laissant à peine quelque argent pour la nourrir. Depuis, mère et enfant, il avait tout oublié, involontairement sans doute, la femme aimée, la mulâtresse absorbant tout son être. Il avait écrit une fois en France, à ces Cauchois; on ne lui avait pas répondu. Les maraîchers, la petite, tout devait être mort. S'il conservait les vieux papiers de 1S53, la reconnaissance de l'enfant devant la mairie, sans l'indication delamère, c'était aussi par un reste d'habitude. Et puis, « on nesavaitpas ». Il verrait, à son retour en France, quand il ne serait pas si loin. Mais avant tout il fallait « faire fortune » pour humilier les anciens camarades, les gens à vedette, les railleurs, les malins, et débarquer, cousu de banknotes, devant la Porle-Saint-Martin, important comme un sauveur au cinquième acte.
Plus le temps coulait, plus les efforts étaient désespérés, rageurs et inutiles. « La malechance, disait Monnerol, s'attache à moi comme une punaise. » Il avait gagné quelque argent en introduisant, le premier, là-bas, ['opérette, dont toute l'Amérique devait raffoler bientôt, prise, elle aussi, de cette danse de Saint-Guj' qui secouait le vieux monde. 11 composait des pièces aristophanesques, des actualités, des drôleries, où il raillait le président Johnson, le général Grant. Il amusait. Il encaissait. Un incendie vint tout détruire : matériel, décors, garde-robe, instruments de musique. Une ruine. Pendant le désastre, la nuit, par le froid,
celle qui se faisait appeler Madame Monnerol demeura, deminue, éperdue, s'arrachant les cheveux. Une iluxiou de poitrine l'emporta, et Monnerol, sans un denier, saus un abri, misérable et vieux, effrayé de cette solitude, se dit alors, avec un effroyable déchirement, que sa dernière ressource était en France.
Revenir en France ! Y revenir presque sans souliers ! Y revenir vaincu, bafoué! Quel dur soufflet du destin! Rentrer tête basse! Eh bien! après tout, pourquoi tète basse? Il lui restait son talent. Un talent, plus mûr. A quarante-six ans on est bien, que diable, encore bon à quelque chose ! Ils verraient, ces Parisiens, ces nouveaux venus, comment on jouait la comédie autrefois ! L'invincible ressort de cet homme, c'était sa vanité. Elle le consolait même de cette honte colère qu'il avait à rentrer au pays, la poche percée.
Monnerol se décida à rassembler quelque argent en chantant, dans des bouges de New-York, des chansonnettes françaises, et quand il eut amassé quelques dollars, demandant le rapatriement à l'autorité, il monta dans l'entrepont d'un navire avec des ômigrants retournant comme lui, lassés et courbés, presque mourants, le cœur gonflé du repentir amer de la défaite, au pays qu'ils avaient quitté presque joyeux. Il eut, lui qui cédait si facilement à ses appétits, le courage inouï de résister à toutes les tentations, pendant la traversée, au sourire jaune ou vert des liqueurs chaudes, afin de conserver intact ie peu d'argent qu'il rapportait et qui allait, à Paris, lui donner les premiers jours d'existence. Il revit sans émotion, presque avec rage, ce petit port du Havre d'où il était parti confiant vingt-trois ans auparavant, et où il rentrait plus pauvre que jadis. Il se jeta dans le premier train qui partait pour Paris, et là, dans sou wagon de troisième classe, lorsqu'il dépassa le pont d'Asnières, lorsqu'il aperçut les maisons blanchâtres étagées sur Montmartre, la banlieue couleur de craie, l'herbe poudreuse des talus fortifiés, l'entassement des toits, l'Arc de l'Etoile émergeant de cette mer pétrifiée, — Monnerol, sa tète bouffie passée à la portière, très-pâle et ie vent agitant
ses longs cheveux gras, se sentit pris d'un frisson étrange, et il lui semblait qu'il allait, lui grognard du théâtre et vétéran de la vie, à une dernière bataille.
— Paris !... mon Paris !... Ce Paris qui a tant de bravos pour les autres, et qui m'aurait laissé mourir comme lin chien, le vOiiâ donc !
Et son pouls battait plus vite, le sang montait à sa lace plaquée de taches pourpres ; il y avait une larme à la conjonction de ses yeux vitreux. Larme d'émotion? Non, mais d'orgueil. Le cabotin retrouvait son théâtre. Il en était fier pour la grande ville détestée. Il lui semblait maintenant que Paris n'était plus vide.
Et, sordide, la botte éculée, le pantalon frangé, le paletot graisseux, Monnerol, après avoir pris, dans un petit hôtel du passage Brâdy, une étroite chambre sous les toits, s" promenait Je soir même sur le boulevard Saint- Denis, respirant l'air épais et chaud de juillet, regardant les boutiques, les titres des pièces nouvelles étineelantavec leurs lettres formées par le gaz, le nègre du magasin d'horlogerie, avec son salut éternel, les arbres déjà jaunis, le tronc déchiré par squammes comme une peau malade, les kiosques allumés, les journaux étalés, les caricatures en couleur, les cafés chauds et bondés, les tables sur les trottoirs, les omnibus, les fiacres, les passants ; humant le parfum, l'odeur, aspirant la fièvre de Paris, dominant plus qu'il ne le subissait ce grand bruit joyeux et s'étonnant que tout ce monde ne s'arrêtât pas pour dire en se touchant du soude . « Mais regardez donc, c'est Monnerol ; Monnerol st revenu ! voyez Monnerol ! »
Et il était entré, avec son air vainqueur, dans les cafés dû s'assemblent les acteurs de province en été, quand les engagements sont finis, les théâtres fermés dans les préfectures, et qu'on attend, en traînant dans Paris, l'ouverture le la saison d'hiver et la réponse dos .Agences. Il devina, tvec son flair de comédien, l'endroit où se retrouvaient ous ces colporteurs de larmes ou de rires. Le boulevard lu Temple étant démoli, ce n'était plus au café Achille
que ces tribus aux mentons bleus, rusés ou glabres, ces gens aux cheveux longs, coiffés de panamas déchiquetés ou de feutres roussis, avec des paletots clairs et des pantalons à carreaux larges, ces filles au teint bronzé comme îles fronts de tziganes, ces grosses duègnes aux poitrines énormes, se retrouvaient comme une franc-maçonnerie êparse qui eût tenu tous les ans son Convent autour des tables de marbre et sous la tente d'un café. En passant devant le cai'é de la Chartreuse, Monnerol se dit : « C'est là ! » Et il entra.
Deux heures après, dans le décousu d'une conversation multiple, cent fois tombée et cent fois reprise, en interrogeant ça et là les vieux cabots et les garçons ferrés sur la biographie des comédiens comme les garçons du Hclder le sont sur les mutations de l'Annuaire militaire, Monnerol était quasi redevenu Parisien, ayant appris sur d'anciens camarades qui l'intéressaient des détails souvent oiseux, plus souvent curieux, sachant que Vergerin s'était jeté à l'eau, une nuit en sortant de son théâtre; que Chàtcauvieux était à l'Hospice des Vieillards, que Bourgognot s'était fait chapelier, que le grand Guy, le beau Guy, plaçait des vins de Bordeaux pour une maison du quai des Chartrons, que Môlingue était fort riche et retiré l'hiver à Beilcville, et l'été à Veules, que Dumiral était en Russie et que Roquevert, — le fameux Roquevert, — vivait très-heureux, place Dancourt, a Montmartre avec la femme qu'il avait épousée, — en 54 ou 55, oui, en 55, l'armée de l'Exposition. Elle était jolie alors, madame Roquevert! Eh! parbleu, Monnerol la connaissait bien : Geneviève Pesquidoux, la nièce de Pesquidoux, du Café Péricli's, cette grande blonde pâle et timide...
— Tu sais, tu sais bien, ajoutait le vieil acteur qui contait tout cela à Monnerol, un pauvre vieux qui avait autrefois chanté les ténors à Rouen, à Marseille, et qui maintenant jouait les troisièmes notaires dans les opérettes, avec une figure vénérable et triste qu'il était tenu de faire grimacer comme ces têtes en caoutchouc que pétrissent les doigts des
enfants, un gros ventre pesant, une langue empâtée et de pauvres jambes dont l'ankylose faisait presque crier le malheureux à chaque pas et faisait rire le public comme une drôlerie.
Et Monnerol ['écoutait, heureux d'apprendre tout cela el portant voluptueusement à ses lèvres l'absinthe qu'i avait devant lui.
De temps à autre il répétait, comme indifféremment :
— Place Dancourt, tu m'as dit, vieux ?
— Place Dancourt. Je ne sais pas le numéro. Mais tu ne peux pas te tromper. Une grille, un petit perron, une maison coquette. D'ailleurs, il n'y a qu'à demander Roquevert; il est assez connu, l'animal!
Monnerol n'avait pas oublié ces indications et il s'était proposé d'aller rendre visite, dès le lendemain, à son ancien camarade de la Porte-Saint-Martin. Jacques Roquevert ferait peut-être une drôle défigure en l'apercevant. « C'est vrai, grommelait Monnerol, ironique, on n'aime pas à voir repousser les vieux cors et à retrouver les anciens amis! » Oui, il irait chez Roquevert. Mais auparavant, il avait voulu savoir des gens auxquels il avait confié sa petite ce qu'elle était devenue. « Il s'en fait temps, » songeait ce père. Et il avait, de Villicrs-sur-Marne à Saint-Quentin, retrouvé le père et la mère Cauchois stupéfaits ; il avait interrogé, appris tout ce qu'il voulait, et, au moment même où, revenu à Paris et recherchant dans la rue Jouy-Rourc la trace de la mère Gervais, il se demandait si sa Jille avait disparu, les gens du quartier, les commères, le journal à la main, lui répondaient :
— Mademoiselle Hélène? Elle habite passage Colin! Elle est au Conservatoire ! Et vous verrez sur le journal qu'elle a même été joliment applaudie. Il paraît qu'on lui a volé son prix. Ah! tant que le monde sera monde on peut dire qu'il y en aura des injustices !
Monnerol laissait dire, passait au Conservatoire, prenait l'adresse exacte d'Hélène Gervais, et brusquement, en homme habitué aux coups de théâtre, jouait à sa façon
la scène de la reconnaissance. Pas d'attendrissement, des laits. La constatation pure et simple de la réalité. Ni remords dû passé, ni excuses, ni larmes: une reconnaissance à l'américaine, sans phrases du cwté de Monnerol, siilD i sans dégoût du côté d'Hélène.
Voilà pour la fille.
Quant à la mère
Monnerol avait alors un rictus d'une profondeur narquoise, et il semblait se féliciter d'avoir repris pied su1' !e sol de la France. Tous les plaças ne sont pas en Amérique, et les plus surs c'est encore à Paris qu'on les rencontre.
— Ma parole ! se disait cet homme, je commence à croire que la paternité est une carrière !
Et certainement il roulait dans sa tète quelques combinaisons noires, quelques projets d'une habileté sinistre. Henri le devinait, le sentait. Mais il n'était vraiment pas assez fort pour tirer de Monnerol ce que Monnerol \oulait garder secret sous triple serrure. Toutes les questions du jeune homme s? brisaient centre l'ironie du comédien. Monnerol répondait vaguement, ne livrant rien de luimême, parlant de Roquevert avec l'admiration stéréotypée d'un vieux compagnon et se dérobant brusquement lorsqu'Henri le pressait avec trop de vivacité.
Ce Monnerol était plus djn^rcarc encore que ne l'avait cru Henri. Dans sa causerie hautaine, arrosée de cognac, dans le brouhaha grisant de cette sauterie sous ia tente, avec l'illumination dansante de ces lanternes allumées, les chaudes bcuilees d'un soir d'été, l'assombrissement de la nuit pleine d'étoiles, Monnerol gardait son sang-froid et ne laissait pas entamer son mutisme. Tout ce qu'avait appris Henri, — et par hasard, par quelques mots du compagnon de Monnerol, — c'est que le comédien habitait ce passage Brady, dans le faubourg Saint-Denis. C'était peu de chose, mais du moins Henri pouvait-il suivre de plus près et surveiller cet homme. A ce compte, le temps n'était point perdu.
Monnerol se sentait d'ailleurs mal à l'aise, en réalité,
LR TROISIÈME DESSOUS :2~ {
sous les questions d'Henri. Il parlait d'Hélène comme s'il se fût agi d'une étrangère, comme si tout était ignoré, et il contraignait ainsi Henri lui-même à la discrétion. Mais le soin que le jeune homme prenait à interroger avertissait aussi Monnerol qu'il y avait là un soupçon et, sans doute, un péril.. Aussi bien se quittèrent-ils comme deux êtres sûrs de se retrouver, et presque certains de se combattre.
Monnerol n'eut pas plus tôt franchi le seuil de Pulchérie qu'il haussa les épaules, il est vrai, comme s'il eût défié tous les ennemis du monde, et dit tout haut avec un accent fier :
— Bah ! je les tiens !
— Qui cela ? demanda son compagnon, le pauvre vieux dont la tète faible tournoyait un peu.
— Personne.
— Tu avais pourtant dit...
— Oui, je parlais tout haut. Ce qui prouve que le monologue est dans la nature !
Et pendant que Monnerol descendait vers les boulevards, la fête continuait chez Pulchérie. Fonbertaiiie faisait danser la table d'hùte sur des airs lugubres, ei, comme on lui réclamait des quadrilles a la mode, il quittait noblement le tabouret du piano, comme un minière rend son portefeuille plutôt que de faire une concession, et il retournait à Manéros. Baloche faisait apporter du Saint-Marccaux pour porter un toast à là première Exposition des TrioiàlisÈes, et Lucy Vaughan, comme étourdie, assurait à Charrièrc qu'elle était malade et que le grand air la soulagerait.
— Ça s'appelle une indigestion ! faisaient méchamment les rivales.
Une voiture arrivait. Charrière, comme à vingt ans, riait de cette aventure, serrait la main d'Henri, promettait à miss Vaughan d'envoyer son buste à la prochaine Exhibition de Roval-Academy, à Burlington House, et, laissant le jardin de Pulchérie tout retentissant du bruit des chansons fredonnées, des bouchons qui sauraient, des discussions, des rires, gras ou nerveux, — Charrière, dans une voiture déeou-
verte qui l'emportait, avec Lucy Vaughan, du côté des Champs-Elysées, se demandait, perdant uu peu le sens de la réalité, s'il en était encore à sa première statue et à sa première amourette.
Il y avait pour lui une griserie profonde dans ce tète-à-tête silencieux avec une femme inconnue, dans cette voiture passant au milieu des équipages, dans la grande avenue où les lumières mouvantes ressemblaient à ces points brillants qui courent avant de s'éteindre sur les papiers brûlés et noircis. Une vague rumeur, le bruit sourd des chars, le lointain bourdonnement des rues, de l'avenue pleine de musique et de pas, montait comme le bourdonnement d'une ruche invisible ou le murmure d'une mer éloignée. Charriôre oubliait tout, s'étendait dans la voiture qui lentement marchait, aspirait l'air du soir ou, les yeux levés sur le fourmillement d'étoiles de cette nuit d'été, se croyait encore à Rome, sur la terrasse du Pincio avec quelque Transtévérine, ou aux soirées florentines lorsqu'on revenait de Pratolino, par les chemins pleins de lucioles. Quelle folie !
Il regardait alors l'admirable fille assise près de lui, ses grands yeux bleus toujours ouverts, son sourire immuable relevant sa jolie bouche correcte, et comme il lui disait, tout bas, cherchant dans cette masse de chair exquise un atome de la pensée qui l'obsédait, lui, le chasseur d'idéal et le chasseur d'amour :
— N'est-ce pas qu'il est des heures où il fait bon vivre et où toute souffrance est oubliée ? Ah! les bains d'air, de repos et de lumière !
Elle se retournait doucement. Il apercevait, à l'indécise lueur de la nuit, au reflet d'un rayon de gaz, le visage divin de Lucy Vaughan, et il entendait la voix douce, reposée, harmonieuse, cristalline et sèche à la fois de l'Anglaise lui répondre :
— Je comprends pas !
Ou encore, avec un accent étranger suivi d'un petit rire
bizarre qui prouvait qu'elle comprenait très-bien :
— Vous, poète ! disait miss Vaughan, très-railleuse.
A quiconque lui eût raconté celte banale aventure, François Charriera eût répondu, sans hésiter : « Cette femme se moque de toi. » Mais il y avait chez lui un âpre besoiu de s'affoler, de se donner, de se perdre et de découvrir sa poitrine pour qu'on la mordît.
Alors, comme, au fond de lui-même, une voix lui murmurait, même à cette heure, ce qu'il eût répété aux autres: « Es-tu fou? Qui crois-tu aimer?»; — il se disait, s'abandonnant au fleuve d'oubli :
— « J'aime mon rêve ! Est-ce qu'on se donne la peine de savoir ce que vaut le clou où l'on accroche un tableau? »
-7 i LE TROISIÈME DESSOUS
Depuis que son existence, déjà si cruelle, s'était augmentée d'une souffrance, Hélène éprouvait une soi f ardente de travail et d'oubli. Elle voulait se plonger dans l'étude comme dans un bain qui rafraîchit, chasser par une autre vision, — celle du beau, — l'apparition mauvaise de Monnerol. Une fièvre de mouvement s'était emparée de cette femme, si calme d'ordinaire, presque froide. Elle sentait bien que si elle se laissait aller à sa mélancolie, elle ne pourrait, à l'heure de la lutte nouvelle, et décisive, cette fois, — la bataille devant le public, — se retrouver elle-même. Et alors, ses longues journées, elle les passait à relire, à réciter ses poètes, à revivre de la vie de ces grandes héroïnes auxquelles elle prêtait sa voix et son âme. L'engagement avec Brécheux était signé. Ivre de la joie qu'il ressentait à devenir directeur de théâtre, le gros homme offrait une primo à son architecte si la Mosquée pouvait devenir une salle de spectacle pour la mi-septembre. C'était bien court, mais on ferait des prodiges. Brécheux ne s'occupait d'ailleurs que du bâtiment. Il n'avait pas encore de pièce pour son ouverture : « Mais, bah i disait-il, les moellons, c'est l'essentiel. Quant aux manuscrits, aux paperasses, ou en a toujours trop. Et, d'ailleurs, Alexis est là. »
Hélène ne savait donc pas ce qu'elle créerait, pour ses débuts, au théâtre nouveau dont on parlait beaucoup déjà,
dans les petits journaux. Elle était un peu inquiète. Elle eût voulu savoir quel rôle ou lui donnerait, s'il serait dans son tempérament, dans « ses cordes », si elle s'y sentirait à l'aise. Saint-Yves, qui montait assez souvent au logis de la jeune fille, lui disait d'insister auprès de Bréchcux; mais quand il trouvait. Hélène trop vivement affectée par la peur de cet inconnu, le comédien la rassurait bien vite en lui prouvant que le théâtre ne pouvait matériellement pas ouvrir à la date fixée. Ii devenait, ce Saint-Yves, — avec le professeur Pierron, — le conseiller de la pauvre fille. Elle n'eût rien résolu, en fait de théâtre, sans lui demander son avis. Plus confiante avec Henri lorsqu'il s'agissait de sa vie même, du secret de son existence, elle eût, au contraire, éprouvé de la honte à avouer à Saint-Yves ce qu'elle avait si franchement raconté au fils de Roquevcrt, mais elle était heureuse de trouver, pour ce qui touchait à l'art, un appui chez un homme qu'elle aimait sans se l'avouer.
Saint-Yves exerçait sur elle l'attraction légèrement mêlée de crainte que son beau sourire d'une ironie mà!e imposait à toute une salle. Mais ce sentiment même se fondait bien vite, lorsque, dans la vie quotidienne, ce hautain héros de roman apparaissait tel qu'il était, soumis, tendre, presque faible sous sa correcte enveloppe de gentleman. Il avait dû plus d'une fois se prendre lui-même à celles qu'il enchaînait, et ce froid séducteur était, au fond, la dupe de son apparent dédain. On éprouvait devant lui, au premier abord, une impression de malaise pourtant charmé ; on se sentait en présence d'une force ; puis, si l'on perçait l'espèce de cant factice dont il se cuirassait, on découvrait que Saint-Yves était de ces timides qui se contraignent à redresser le front d'un air de bravade et de ces faux impassibles qui, sachant bien que le monde s'incline seulement devant ceux qu'il redoute, cachent leur tendresse presque naladive sous une ironie d'apparence implacable, — comme si la bonté était une tare ou un vice.
Certes, il ne fallait pas le voir bien souvent pour le deviviner tel qu'il était, et les femmes surtout, avec leur redou-
table coup d'œil, trouvaient bientôt le défaut de l' armure- Peu t-être était-ce pour cela que Saint-Yves avait tenu si longtemps rigueur à Ciotilde Vernier. Il la fuyait sans doute parce qu'il la redoutait. Il s'imposait de la haïr parce qu'il avait peur de trop l'aimer. Saint-Yves, daus ce duel de toutes les heures qui s'appelle l'amour, n'avait pour lui que sou masque dédaigneux et froid. Tant que le rictus hautain relevait sa moustache, il était maître de la femme aimée. Dès que, sous sa petite main, la femme avait senti battre ce cœur, ce faible cœur du comédien de l'indifférence, l'instinct féminin disait tout bas à la maîtresse soumise que c'était maintenant Saint-Yves qui lui appartenait. Le lion amoureux n'avait plus d'ongles.
Ce n'était pas Hélène qui cherchait à deviner la faiblesse de cet homme. Ou plutôt, elle avait bien senti qu'une bonté virile se cachait, chez Saint-Yves, sous des dehors railleurs. Elle n'y voyait qu'un grandissement de l'affection que lui inspirait l'artiste applaudi. Et lui, se trouvant à l'aise devant cette noble fdle, si simple, si loj'ale, belle sans coquetterie, imposant le respect sans affecter la pruderie, vraie créature d'élite et d'exception, se montrait, dans ses causeries, tel qu'il était, avec ses doutes éternels, ses enthousiasmes bafoues, ses craintes perpétuelles. Il se livrait. Amère joie pour ce Saint-Yves qui passait, tenant les gens à distance, à travers la vie, presque impertinent, comme s'il eût craint qu'on entrevit trop tôt sa faiblesse d'enfant dissimulée sous son altièrc élégance!
Entre Saint-Yves et Hélène, nulle parole d'amour n'avait été échangée. C'était deux amis causant sous le toit de l'humble maison. Et la jeune tille sortait sans trouble de ces tète-à-tctc où l'on parlait théâtre, taudis que le roman grandissait dans les cœurs. Et Saint-Yves éprouvait des sensations délicieuses en ces entretiens honnêtes, lui faisant l'effet de gouttes de lait sur ses lèvres que la passion avait brûlées, comme une braise. Parfois Henri était là, avide, lui aussi, de ces causeries où Saint-Yves racontait ses débuts, ses succès, toute la fièvre de sa vie. Saint-Yves
voyait sans jalousie le fils de Roqucvert chez mademoiselle Gervais, et Henri regardait sans soupçon Hélène souriant à Saint- Yves. L'honnêteté profonde d'Hélène donnait à ces rendez-vous, avec un parfum printanier, un doux rayonnement d'idylle, chaste comme un songe d'enfant.
Henri, comme Hélène elle-même, éprouvait une envie d'oublier, non pas à la façou de la jeune fille, dans le bercement d'un rêve candide, mais dans le fracas d'une activité qu'il souhaitait pour s'étourdir. Il avait lui aussi, à chasser de sa pensée l'image de Monnerol. Cet homme ne s'était plus montré d'ailleurs, r.i chez Hélène ni chez Roquevert. Peut-être avait-il déjà disparu, repris par un remous du gouffre. Peut-être machinait-il quelque combinaison dans l'ombre. On aurait toujours le temps ou de le payer, disait Hélène, ou de le combattre, songeait Henri. En attendant, le jeune homme s'enivrait de ce grand songe capiteux : le théâtre. Tout ce qu'en disait Saint-Yves l'exaltait. Il voulait décidément un but a sa vie. Lui aussi s'ennuyait, comme Sabine. Place Dancourt, le logis, glacé d'ordinaire, était maintenant lugubre. Une sorte d'austérité nouvelle semblait s'être ligée sur le visage immobile de Geneviève. Ses baisers de marbre étaient plus pétrifiés encore. L'ieil triste paraissait plus sévère. On eût dit que cette femme, déjà usée, avait depuis quelques semaines soudainement vieilli, comme sous le poids d'une maladie brutale ou sous l'écrasement d'une pensée, lourde comme un châtiment.
Et puis Roquevert souffrait visiblement. Il payait maintenant le rude effort qu'il avait fait, tout son corps retombant comme sous le poids d'un fardeau imprudemment soulevé. Sa maladie de cœur, qui semblait l'avoir brusquement quitté au lendemain de sou dernier triomphe, revenait à présent plus forte. Geneviève le soignait avec le dévouement méthodique et sùrd'uuc garde-malade. Elle ne disaitrien lorsque, apportant à Roquevert le bromure de potassium qui lui était ordonné, le vieil acteur répondait : « Tout ça est bien inutile, va, ma pauvre Geneviève. » Mais quand elle sortait,
laissant Jacques seul avec son chien César, qu'il caressait de ses longues mains maigres et dont les bons gros yeux fixes ne quittaient pas le maître, elle montait à sa chambre, s'agenouillait, égrenait entre ses doigts un lourd chapelet de buis que l'abbé Ronchat lui avait apporté de Lourdes, et, dans l'élan éperdu d'une prière pleine de supplications et chargée de douleur, des mots sortaient de sa bouche, de ses lèvres pâles, collées au christ d'argent ou aux grains sculptés du rosaire. Et de cette âme ulcérée, torturée et comme saignante, une plainte montait, tragique comme les échos d'un psaume de la pénitence : « je me suis épuisée à force de gémir; toutes les nuits j'ai baigné ma couche demes larmes, mes yeux se sont uses dans la douleur, et vous ne m'avez donepoint pardonné, Seigneur ? »
Henri était navré de voir tant de souffrance et de tristesse chez ceux qu'il aimait.
— Mon père est bien malade, ma pauvre Suzanne, disaitil ii la vieille servante.
Elle tâchait de le rassurer, répétait que le médecin n'était pas inquiet, mais il sortait désespéré, oubliant le théâtre, ne songeant plus qu'à Jacques et à Geneviève, et cherchant autour de lui quelqu'un à qui confier ses chagrins. Quand il n'allait pas chez Hélène, il allait chez Marsy. Le peintre aimait et admirait Jacques Roquevert. Il s'informait de la santé du grand artiste avec une anxiété profonde. Il irait prendre chaque jour de ses nouvelles.
— Oh! disait Henri, il n'en est pas au danger immédiat: mais l'état général est grave...
Marsy travaillait beaucoup, sortant peu, s'imposant à lui-même de ne pas revoir Hélène, qui avait décidément pris (il le sentait de plus en plus) trop d'influence sur sa vie. Mais il voulait savoir, — et il le demandait avec une vivacité ardente, — ce que faisait la JLune fille. Il était cnchnnté, non plus seulement qu'elle eût trouvé un directeur avec Brécheux, mais mémo un protecteur avec Saint-Yves.
Et, quand il en parlait, Philippe semblait involontairement attendri par des réflexions qu'il ne disait pas toutes.
— Saint- Yves épousera mademoiselle Gervais, fit-il un jour, presque brusquement, et ii aura raison. Il faut à l'artiste un foyer. Mais le difficile à trouver, c'est la femme!
Henri, pour la première l'ois, sentait dans une parole de Philippe, une allusion directe et un peu amère à Sabine. Marsy hochait la tète tristement. Le petit André vint à entrer, tout courant, vêtu d'une jolie robe grise, avec un sabre à poignée dorée au côté, sa petite taille serrée dans un mince ceinturon de cuir. Marsy l'attira à lui, l'embrassa violemment sur ses joues qui sentaient bon, et dit :
— Et puis, voyez-vous, mon cher Henri, en fait de bonheur, je vous recommande ça, tenez!
L'enfant avait disparu, envoyant des baisers à Henri et allant on ne savait où, dans l'appartement, vers un but à lui, ces petits êtres ayant dans la vie leurs petites affaires.
— Au fait, ajouta Marsy. Vous avez donc découvert une merveille, Charrièrc et vous?
— Quelle merveille?
— Une Anglaise extraordinairement belle, paraît-il ; Charrière ne parle que d'elle ou plutôt il ne m'en parle plus. Il s'est enfermé et travaille, travaille... Tant mieux, s'il nous donne enfin ce qu'on attend de lui et ce qu'il a réellement dans le ventre! Mais ce malheureux François a une façon enthousiaste de parler de son modèle qui me ferait peur. Il a dix-huit ans, ce diable de Charrière : — dix-huit ans avec des cheveux gris !
Philippe, hochant la tète, était allé, disparaissant derrière de grandes toiles retournées et montrant leurs revers gris et leurs châssis blancs, chercher une esquisse achevée de la veille et cachée dans un coin de l'atelier, comme un rêve intime; puis mettant sous les yeux d'Henri les croquis commencés pour ce tableau futur, des études de tètes, des mouvements de corps, des dessins d'un style superbe, — et cette esquisse même avec deux figures nues de Baigneuses dans un vaste paysage assombri, au ciel pâlissant et aux eaux claires :
— Voilà, moi, ce qui m'occupe et me préoccupe maintenant, dit-il. Je crois que ce sera bien, mais, comme toujours, je doute, vous savez, et j'ai des envies de crever la toile qui ne tient pas ce que j'ai rêvé. Est-ce que cet arbre vous plaît? La figure se détache bien sur sa masse. Ce mâtin de Léonard savait enfoncer ainsi ses visions dans des grottes ou des paysages pleins de mystères. Ah! que je voudrais mener à bien ce tableau-là!
Henri admirait, charmé par cette vision antique évoquée par Marsy. C'était une sorte d'églogue virgilienne, avec la chaude couleur personnelle à Marsy.
Et Phillippe cherchait, dans les yeux de son élève, le sentiment que le jeune homme éprouvait. Il ne mentait pas en disant qu'il doutait de lui-même. Il était de ceux qui ont toujours besoin d'un encouragement, d'un coup d'éperon. Comme la race française tout entière, Marsy, capable des plus grandes choses si le vent du succès soufflait, se serait senti abattu devant un revers. Il avait toujours eu à ses côtés l'écho intime et sympathique de sa pensée : autrefois, sa mère, puis Charrière, Sabine ensuite, Henri. Et maintenant... Maintenant Sabine, assoifée de nouveauté, faisait de la peinture pour se distraire. Elle avait installé tout près de son boudoir un petit atelier qui était lui-même un bijou de luxe coquet. Des tentures drapées artistiquement, des escabeaux, des chevalets et des boites à couleur en ébène, chiffrés d'argent, une profusion de plantes au feuillage coloré, des étoiles japonaises et chinoises aux broderies fantastiques, jetées comme au hasard sur les fauteuils bas et le divan.
Dans cet atelier, Sabine venait d'apprendre qu'Henri, dont les apparitions avenue de Villiers devenaient de moins en moins fréquentes, était en visite chez Philippe. Elle le fit appeler.
— C'est encore une esquisse que vous allez avoir à juger, dit Philippe. Au revoir, mon cher Henri.
Henri était violemment ému en quittant Marsy.
Sabine l'attendait, assise devant une toile commencée :
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des fleurs, un énorme bouquet de roses blanches qu'elle copiait surnature. Enveloppée dans une robe de chambre de crêpe de Chine bleu, une petite palette à la main, elle jetait hardiment des touches rapides sur la toile, et ses roses prenaient assez vivement l'aspect crayeux de pochade des natures mortes de l'école de Baloche. C'était la première fois qu'Henri se trouvait devant une ébauche de Sabine, et, regardant ces fleurs, il ne put s'empêcher de sourire avec un peu de tristesse: dans la manière môme dont ces rudiments de peinture étaient compris, Henri devinait, reconnaissait l'influence de Cordicr.
— Est-ce que Marsy a vu cela? demanda-t-il.
— Pourquoi cette question?... Vous voulez dire que mon mari trouverait cela fort mauvais ?.. C'est très-possible. Je n'y mets pas d'amour-propre. Je ne cherche la qu'une distraction, comme en toutes choses. La vie est d'un. gris!...
Elle posa sa palette sur la boite a couleurs, puis se retourna sur son escabeau, prenant son genou entre ses mains croisées, et, son petit pied chaussé de babouches brodées relevant doucement sa jupe, elle regarda Henri comme elle savait regarder.
— Décidément, dit-elle, vous me fuyez!
— Moi ?
— Oh! bien certainement. Je vous fais peur.
Elle attendait une réponse. Henri la contemplait, muet.
— Oui, ou je vous fais peur parce que je suis une folle, une toquée, ce que vous voudrez, et que vous êtes, — et elle appuyait ironiquement sur les mots, — grave et sévère comme un puritain, — ou, ce qui est plus probable, vous ne venez plus causer et me distraire un peu, simplement parce que vous êtes attiré ailleurs par des devoirs qui vous plaisent davantage.
— Dos devoirs! Quels devoirs?
— Vous êtes discret, dit Sabine, et vous avez raison. Mais il est bien évident que votre existence est changée. Vous aimez quelqu'un.
Et elle enfonçait ses yeux gris dans les prunelles de ce
malheureux qui ressentait cette môme impression d'affolement et de fièvre éprouvée dans l'atmosphère chaude du Conservatoire. Elle distillait, à plaisir et goutte à goutte, une ironie qui brûlait comme un acide. Elle en voulait à Henri d'avoir été jusqu'ici assez maître de lui pour n'avoir jamais reparlé de ces chuchotements fiévreux, auiond de la loge, là-bas, dans le soir tombant de juillet. Eh quoi! il gardait toujours son attitude réservée! Il était plus dévoué à Philippe qu'à Sabine! L'amitié chez lui était plus puissante que l'amour ! Comme elle était, la jeune femme, irritée de cette résistance humiliante pour sa vanité ! Et alors, elle brusquait, par une feinte jalousie, une situation qui lui paraissait bète. Elle voulait qu'Henri se livrât, laissât tomber un aveu, devint devant elle ce qu'était Marsy, faible et désarmé, quitte à lui rire au nez ensuite et à lui répondre que tout cela était un jeu, qu'il se méprenait, qu'elle avait voulu railler, qu'elle aimait son mari après tout. — Et, laissant Henri désolé, elle eût alors rejeté brusquement cette déclaration dont elle n'avait que faire, et cet hommage qu'elle ne tenait pas à ramasser. Et, pour amener Henri à cet aveu qu'il -étouffait et qu'elle voulait lui arracher, pour éprouver cette joie méchante et qui eût doublé le triomphe, d'entendre cet ami renier son ami, cet élève trahir son maître, — elle feignait d'être jalouse, de croire que mademoiselle Gervais empêchait seule Henri Roquevert de venir aussi souvent qu'autrefois; elle jouait celte comédie de la raillerie et du reproche, et rejetant en arrière sa tète blonde d'où tombaient de petits éclairs, enivrants comme des philtres, à travers le clignement de ses yeux, elle disait lentement :
— Je sais bien pourquoi vous ne nous aimez plus, c'est que vous aimez mademoiselle Gervais !
Elle s'attendait à ce que, dans l'explosion d'un aveu, Henri lui répondit :« Eh! non, je ne l'aime pas, vous le savez bien, puisque c'est vous que j'aime ! »
Instinctivement, elle avait une pose penchée comme pour savourer ia volupté de sa victoire. Elle passait son bras gauche replié sous sa nuque, d'où glissaient des mèches dé-
roulées, et la légère inclinaison de sa tête laissant apercevoir la pure et blanche ligne de son cou, savamment la jeune femme laissait tomber vers Henri sa main droite, pendante et comme lassée...
Mais, au lieu de se précipiter sur cette main et d'y poser ses lèvres, Henri s'était brusquement levé, au nom d'Hélène, et, maîtrisant l'émotion qui lui gonflait le cœur, il dit nettement, les paroles sifflant dans sa gorge serrée :
— Non, je n'aime pas mademoiselle Gervais, du moins tic cet amour dont vous parlez. Je l'estime comme ce qu'il y a de plus honnête et de meilleur au monde.
— Ah bah ! ht Sabine. Vous en êtes là ? Mais alors, mon cher, vous avez tout juste sur les femmes les opinions d'un collégien.
Elle se mit à rire, et cette moquerie mauvaise dissimulait à peine un dépit grandissant.
— J'avoue franchement que je vous croyais plus avancé avec votre comédienne... Vous vous laisserez distancer, mon cher.
Une indignation virile passa brusquement dans les yeux colères d'Henri. Debout, ce grand beau jeune homme, franc comme l'or, laissait tomber jusqu'à Sabine, toujours penchée dans l'alanguissement d'une pose voulue, un regard droit, hardi, sans la timidité des autres entrevues. Il osait, pour défendre Hélène, braver en face cette femme dont l'œil bleuâtre remuait, en lui, d'ordinaire tout un monde de terreurs séduites. L'outrage perfidement vague qui venait de tomber, avec un sourire, de la bouche de Sabine avait comme rejailli jusqu'au front d'Henri. Et, soulevé, indigné, Henri, oubliant qui venait de parler et ne songeant plus qu'à Hélène, montrait à Sabine, en paroles rapides, éloquentes, jaillies du cœur, quelle affection vraie, puissante, sincère et sainte, faite d'admiration et de respect, le poussait vers la pauvre fille. Il opposait, se laissant emporter par le débordement de son amitié blessée, lafière loyauté d'Hélène aux perfides coquetteries de certaines femmes, la vie de lutte de l'abandonnée à l'existence vaine, lassée, inutile et sans but
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de celles qui pouvaient être épouses, mères, honorées, heureuses, et qui gâchaient leur vie avec une sorte de volupté, envoyant au vent leur bonheur et celui des autres comme ces graines aussi légères que des flocons de neige sur lesquelles soufflent les enfants.
Sabine, en vérité, le croj'ait devenu fou brusquement. Elle avait continué à sourire, puis, sous la loyauté presque menaçante de ses yeux, vibrants comme ceux du vieux Roquevert, elle s'était peu a peu sentie plus émue qu'elle nVùt souhaité, éprouvant le tressaillement instinctif de la femme qui se sent tout à coup dominée. Que le jeune homme songeât ou non à elle en parlant de ces femmes qu'il agenouillait, pour ainsi dire, moralement devant Hélène, ce qui était certain, c'est que le reproche atteignait à la joue l'épouse i!e Marsy, comme une injure, lit, chose étrange, cette injure ne déplaisait pas à Saliine. C'était le souffle d'un orage inattendu, rompant brutalement la monotonie de la journée. Henri devenait pour elle un tout autre homme. Le jouet se transformait en menace. La mâle colère d'Henri stupéfiait cette femme et la charmait.
Enfin, elle respirait donc une atmosphère nouvelle ! Elle eût donné tous les hommages dont on l'accablait pour cette injure. Elle éprouvait le frémissement de la cavale sous la main qui va la dompter. C'était donc un homme, cet Henri?
Et lorsque, après avoir hautement affirmé le respect qu'il avait et qu'on devait avoir pour Hélène, il salua presque froidement Sabine, elle se leva, voulant décidément le retenir, avide de ne point rester sur cette sorte de muette défaite, décidée à ressaisir sa souveraineté, et, redevenant plus comédienne qu'une Clotiide Verrier, elle demanda en n>ielque sorte pardon de ce qu'elle avait pu diie Henri ne pouvait-il donc pas comprendre que l'ennui, la solitude, la crainte de perdre des affections qui vous sont chères rendent injustes parfois jusqu'à la cruauté ? Eh bien! elle s'ennuyait désespérément, effroyablement. Et Marsy ne la comprenait pas. Il s'enfermait, comme au fond d'une cellule, dans cet
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atelier où maintenant elle ne montait plus, laissant Philippe à ses rêves. Et alors, disait-elle, elle essayait de se raccrocher à quelque amitié solide, et si elle voyait qu'une autre s'emparait peu à peu de cette amitié, lui prenait quelqu'un qui lui était cher, pouvait-on lui reprocher d'éprouver un amer sentiment de jalousie, poussée, — elle l'avouait, — jusqu'à la plus dure injustice? Elle avait beaucoup d'affection pour Henri Henri ne venait plus. Qui pouvait-elle accuser, sinon Hélène?
Tout cela dit d'une voix qu'elle adoucissait, d'un ton tendre et glissant, avec des intonations qui donnaient des signilicalions troublantes à ces mots amitié, affection, pseudonymes brûlants de l'amour.
Il ne serait pas dit que cet Henri la dominerait plus longtemps. Elle voulait, cette fois, le ressaisir, pour le mieux rejeter brusquement loin d'elle, et lui faire expier ce frisson de crainte qu'elle venait de ressentir. Et comme il se taisait, comme il fuyait, c'était elle maintenant qui laissait tomber cet aveu, elle qui volontairement amenait l'entretien vers les confidences d'amour, elle qui voulait que le malheureux emportât de cette entrevue une griserie qui L'affolât comme un poison.
Aussi, dans la fièvre d'un égarement factice, elle se laissait, — calculant chaque mot en apparence involontaire, — emporter par sa douleur. Eploréc, elle montrait à Henri le vide profond de son âme, sa solitude, la froideur de son mari, l'écroulement d'une affection, l'immense désolation de son amour déçu, la souffrance de deux êtres qui s'étaient trompés de bonne foi en croyant s'aimer pour toujours. Non, elle n'aimait plus Philippe. Il ne la comprenait pas, il la laissait trop cruellement livrée à elle-même, dans le désert de sa tristesse. Et alors, sa tête folle s'exaltait. Oh ! elle ne se donnait pas pour une sainte ! Elle rêvait le roman, ce roman que ne lui gardait plus le foyer.
— Pardonnez-moi cet aveu, Henri; oui, j'ai songé à Cordier, j'ai cru l'aimer, je l'aime peut-être. Il ne soupçonne pas, lui, toutes mes souffrances et tontes mes folies. Je me
tuerais plutôt que de lui dire ce que je vous confesse... Mais j'ai comme l'âpre désir de ses paradoxes et de ses gouailleries. Je sens bien, je sais bien qu'il est inférieur à Philippe comme à vous-même. Et je m'en veux de cette sotte attention que je lui prête, et il s'impose à moi, de jour en jour, et je voudrais avoir la force de le chasser... Ah! tenez, sauvez-moi de lui, Henri, sauvez-moi, si je vous parais digne de pitié, sauvez-moi, si vous m'aimez !
Il y avait, dans cette comédie jouée, une part de vérité, et Sabine s'irritait un peu de l'ascendant que Corclier, presque maigre elle, prenait sur sa vie; mais elle exaltait tout expiés ce sentiment pour aviver la jalousie d'Henri, et, en effet, ce nom de Cordicr faisait passer sur le visage du jeune homme comme des crispations nerveuses. Henri le haïssait doublement et d'une jalousie complexe : et pour Philippe et pour lui.
Et voilà que, dans un élan de noyée appelant à l'aide, Sahine se tournait vers Henri pour l'implorer contre qui? — contre ce Cordier. La tentation était trop violente. Ce n'était pas une amitié effrayée qui criait au secours, c'était une passion exaltée qui voulait chasser un amour par un autre amour. Toutes les luttes, toutes les hésitations, toutes les tortures se lisaient dans le regard d'Henri comme dans un livre ouvert. Intérieurement, Sabine jouissait de ce trouble épouvanté avec une cruauté spirituellement raffinée. Elle jouait, d'une griffe savante, avec cette proie humaine roulée comme une souris. Et comme elle devait trouver niaise cette vivante honnêteté qui répondait à ces confidences éperdues par des paroles qui la faisaient sourire : — la consolation dans le devoir, la déception effacée par la maternité, la vie sacrifiée au petit être grandissant, la gloire et l'affection de l'époux, les caresses de l'enfant !...
Sabine provoquait et Henri, lui, semblait prêcher. Décidément, tout à l'heure, elle avait eu tort d'avoir peur de lui. Il n'avait que de passagères colères et retombait rapidement sous le joug.
Ces grands mots qu'il répétait, avec une banalité désespé-
rante, ne'; prouvaient qu'une chose, c'est qu'il était vaincu.
Elle enfoncerait la dent et l'ongle dans la proie quand elle voudrait.
Elle le croyait du moins.
Henri la quitta en effet, comme pris de fièvre. Son sang brûlait. Il sortait de l'hôtel de l'avenue deVilliers avec une sorte d'horreur, et cepen dant il eût voulu y passer sa vie, près d'elle. Il cherchait à démêler le sens véritable de ces confidences bizarres, mêlées de pleurs récemment essuyés, et il se posait ce dilemme effrayant, qui lui mettait à la joue une rougeur de honte: — ou abandonner cette femme à Cordier ou la voler à Marsy !
Et quand l'idée des lâchetés d'une trahison le révoltait, cette vision de Sabine affolée oubliant Philippe pour Cordier lui passait devant les yeux et l'étreignait à la gorge comme une épouvante.
— Sauvez-moi de Cordier! avait-elle dit aujourd'hui. C'était le cri qui avait déjà fait frissonner Henri; mais,
cette fois, plus directement provocant : « Amusez-moi! Je m'ennuie ! »
Ainsi cette femme, vraiment supérieure, d'un charme exquis, douée de toutes les grâces, elle songeait à ce plaisantin qui pouvait, le soir, promener ses bonnes fortunes autour de la table de Pulchérie ! Elle s'abaissait jusqu'à ce faux artiste, elle, la femme de Marsy! Alors, dans la pensée fixe d'Henri, la haine de Cordier croissait étrangement. Et pourquoi, sans laisser rien deviner de ce qu'il savait, Henri ne se ferait-il pas, lui, le justicier de Philippe, qui ignorerait toujours...
— Je suisstupidel se disait-il. Et de quel droit défendraisje cette femme? Voilà un beau projet! Provoquer Cordier peut-être? Compromettre le nom de Marsy pour le protéger! Moyen de mélodrame, aussi vain que si je conseillais à Sabine d'aller se réfugier chez son père comme dérivatif.
Maintenant, des mots cruels, de sévères jugements de Charrière lui revenaient : « Cette femme-la, avait dit un jour le sculpteur, est aussi peu mère que possible. » Que cela était
vrai ! Elle n'avait point parlé une seule fois du petit André ! Comme Charrière l'avait bien devinée! Si Henri allait demander conseil à Charrière?
Et quel conseil? Allait-il dire à François qu'il tremblait, lui, Roquevert, que Sabine ne l'aimât?. . . En vérité, il perdait le sens. Et puis, môme dans les mouvements de révolte qui l'agitaient, l'amoureux éperdu ressentait comme une volupté intense à se dire que Sabine pouvait l'aimer; à se rappeler sa voix qui priait, ses yeux attendris, tout ce corps secoué comme par un frisson douloureusement exquis. 11 voulait bien se draper dans sa probité, essayer, lui, qui aimait Sabine, de la défendre contre un autre et de la défendre au nom de l'amitié, pour Marsy contre Cordier; mais le secret des confidences de cette femme, les sous-entendus pleins de perdition de ses prières, il voulait, du moins, il voulait à tout prix garder ce secret au profond de son cœur.
Sabine ne se trompait pas; c'était bien du poison que le jeuuehomme avait emporté dans sa pensée et sur ses lèvres.
Ah ! comme il avait hâte de revoir Hélène pour se retrouver dans la pure atmosphère de la simple honnêteté l La vie d'Hélène, c'était la fièvre aussi, mais une fièvre de labeur plein de pensées! Et là, Henri rencontrait une autre tentation, plus irrésistible même que son amour, le théâtre, dont la fascination croissait pour lui, car il le voj'ait de plus près, Justin Brécheux l'attirant volontiers chez lui, l'invitant à diner dans un appartement tout flambant neuf, boulevard Saint-Martin} avec des dorures et des tableaux pour l'exportation, marines auxquelles il ne manquait qu'une mécanique à musique, paysages où l'œil cherchait tout naturellement une horloge.
Brécheux avait pris Henri en affection, il lui demandait des conseils, le contraignant a subir la lecture des drames d'Alexis, et lui disait même parfois :
— Pourquoi diable ne vous mettez-vous pas au théâtre? Avec un nom comme le vôtre, on aurait des recettes assurées !
Cette façon d'encourager Henri le refroidissait, il est vrai,
et lui donnait à réfléchir. C'est vrai, le jour où il débuterait, c'était le nom de Roquevert qu'il risquerait. Il en frissonnait, non pour lui, mais pour son père, sa vénération, son admiration fervente.
Le bonhomme Brécheux s'agitait de son mieux dans ce milieu d'acteurs et de gens de théâtre où il entrait avec des voluptés de croyant et des certitudes de triomphateur. Il faisait sonner son argent, menaçait les directions établies d'une concurrence terrible. On n'aurait jamais vu un théâtre mieux administré. Brécheux avait littéralement fait la presse sur les comédiens, comme jadis, le long des côtes, on l'organisait sur les matelots. Ses vieilles habitudes d'économie avaient fléchi devant son amour-propre. Voulant avoir rapidement une troupe complète, il lavait recrutée sans trop compter. Le petit Duret et Claudine Harel, la pimpante paire de lauréats du dernier concours, ayant trouvé porte close dans les théâtres subventionnés et ailleurs, Brécheux avait engagé les fiancés. Claudine ferait une soubrette spirituelle; Duret était leste, preste, amusant et, qui plus est, chantait d'une façon charmante, avec beaucoup de sentiment et de goût.
— C'est toujours bon, se disait Brécheux. Si les drames ne marchent pas et si Alexis veut faire de l'opérette, — il peut tout faire, Alexis! — Duret sera un tenorino excellent!
Louis et Claudine avaient accepté, comme le salut, les propositions de Brécheux, car les parents grognaient déjà. Pas d'engagement, pas de mariage! Et les petits trouvaient que ce charmant stage des fiançailles était un p3u long.
De tous les coins de Paris, des comédiens, des auteurs, des foules inattendues d'actrices et de fournisseurs sortaient guettant Brécheux, sollicitant Brécheux, étourdissant Brécheux. Le bonhomme ahuri cherchait tout un personnel à la fois : régisseur, caissier, chef d'orchestre, musiciens, contrôleurs, ouvreuses de loges, machinistes, lampistes, acteurs, figurants, choristes... Et, commo sous une pluie miraculeuse, une germination spontanée entourait Brécheux de
quémandeurs, de pauvres gens affamés demandant à vivre. Il les rencontrait pendus à sa sonnette, poussés dans son antichambre, enracinés sur le carré de son appartement, assis dans la loge de son concierge, plantés sous le portail de sa maison. Et c'était des lettres tendues, des offres suppliantes, des recommandations venues de partout, avec des signatures d'anciens clients, de fournisseurs, d'amis oubliés, d'inconnus. — Bréchenx. toujours époumormé, suant, étouffant, promenait son importance débonnaire à travers tout ce monde. Il avait des épanouissements orgueilleusement satisfaits, puis, tout à coup, des étonnements pleins de scrupules. Il enirait dans son théâtre en bon négociant habitué à la probité, cette orthographe morale. Il voulait y gagner de l'argent, s'il pouvait, y donner surtout de la gloire à Alexis. Mais, ignorant si bien les détails de cette vie nouvelle, qu'il tombait de son haut, comme on dit. lorsque des horizons nouveaux s'ouvraient avec des perspectives qui le stupéfiaient . Des marchands de billets surgissaient lui offrant, au comptant, de grosses sommes pour affermer des rangs eutiers de fauieuils, des loges, prélever chaque jour une dime sur les receltes de ce théâtre auquel les maçons travaillaient encore. Des fabricants d'étoffes mettaient leurs soieries ou leurs draps à sa disposition, moyennant une retenue quotidienne sur les recettes futures. De toutes parts, a des taux terribles, des usuriers lui montraient l'éclat, tentateur pour un autre, d'un argent qu'il pouvait toucher. Des actrices de hasard faisaient reluire aux yeux de Brécheux certaines sommes que verseraient volontiers chez lui, moyennant un rôle, tels personnages qui s'intéressaient à leur talent. De malheureuses femmes, timides et hésitantes, venaient lui proposer leurs pauvres humbles économies comme cautionnement, afin d'obtenir des places d'ouvreuses, et plus d'une, tristement, hochait la tète et contait que ce modeste cautionnement, — cinq cents francs, le morceau de pain pour sa vieillesse, — elle l'avait perdu dans la faillite de tel directeur, dans la déconfiture de tel ihcâiiv. Alors Brécheur. était tout fier de se rengorger, deréponure
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aux marchands de billets qu'il n'avait pas besoin d'eux, aux drapiers qu'il les payerait comptant, aux ..prêteurs que l'usure n'était pas du commerce. Quelle volupté de brave homme cossu il éprouvait à faire sonner ses écus bien haut, à ne rien exiger des ouvreuses, à entendre les remerciements suivis de jérémiades des pauvres femmes ivres de joie! Mais toutes ces combinaisons cachées, ces tripotages inconnus, ce maquignonnage qui l'amusait et l'offusquait, donnaient à l'ancien ferblantier l'illusion d'un voyage dans quelque pays nouveau, bizarre, rempli de pièges qu'il se faisait fort d'éviter ; — « on n'enfonçait pas Brécheux ! » — et de surprises qui l'intéressaient et l'étourdissaient un peu.
Avec ses maçons, ses peintres en bâtiments, son architecte, Justin Brécheux était du moins à l'aise. On pouvait s'entendre. Mais la fondation de ce diable de Théâtre du Boulevard se compliquait d'un tas de cérémonies que le bonhomme n'eût jamais soupçonnées. Ne fallait-il pas, avant de s'inquiéter d'une pièce, signer, par exemple, un traité a\ec la Société des auteurs dramatiques? Les auteurs! Le brave Brécheux gardait l'admiration instinctive de tous ceux qui l'avaient ému autrefois, et il se rappelait avoir vu monter en fiacre, trèspâle avec de longs cheveux des deux côtés de son visage sans barbe, Victor Hugo, un jour, près de la Porte Saint- Denis, puis Alexandre Dumas promener sa chevelure crépue et sa forte tète au large sourire au-dessus de ia foule, et Paul de Kock, accoudé à sa fenêtre, boulevard Saint- Martin, comme un vieux militaire retraité humant le frais. Une des émotions delà vie de Brécheux, c'était une réunion électorale où il s'était trouvé assis à coté de M. Scribe, et de toute la révolution de 1848, il n'avait gardé que le souvenir du chapeau gris de Lamartine. Les auteurs ! Il fallait qu'il se présentât devant les auteurs, lui, Brécheux, qui n'était pas bien certain de ne point laisser échapper en parant des pataquès! A l'idée de l'entrevue il devenait tout timide. La Commission des Auteurs ! S'il allait se troubler levant elle et paraître bête, lui, un directeur? Au moins
Alexis l'accompagnerait. Alexis ne parlait pas beaucoup, mais Alexis tenait bien sa langue. Le bonhomme Brécheux serait plus rassuré.
Au premier étage du large escalier de pierre de la rue Sainl-Marc, dans cette maison qui a vu défiler tant de gloires, Brécheux avait poussé avec émotion une porie garnie d'une large plaque de cuivre avec des mots gravés qui lui imposaient un certain respect : Commission, Agents généraux, Bibliothèque, Archives. Des Archives! Il saluait d'avance, intimidé, et ce grand garçon d'Alexis était rouge comme un coq, et son cœur battait, battait... Puis le père et le fds s'étaient trouvés en présence d'un huissier, avec chaîne d'argent, qui demandait à. Brécheux sa carte et la portait à ces messieurs. La visite du futur directeur était attendue. Il avait écrit. Et voilà qu'on le faisait entrer avec Alexis dans une salle assez basse, où des gens décorés se levaient pour les recevoir, leur offraient des sièges devant une table recouverte d'un tapis vert, avec des papiers dépliés. Et Brécheux, tandis que, « son garçon », — les yeux baissés, ne contemplait guère que son chapeau, — regardait autour de lui, curieux et anxieux, ces visages qu'il ne connaissait pas, les casiers remplis de livres, un portrait de Molière gravé, accroché à la muraille, et, au fond, dans un cadre, les noms et adresses imprimés des membres formant la Commission pour l'année courante. Alors, pendant qu'un homme, fort courtoisement sérieux, et officier de la Légion d'honneur, s'il vous plaît, assis de l'autre côté de la table, en face de Brécheux, expliquait au futur directeur les conditions qu'on exigeait de lui pour signer un traité, le gros homme étouffant, ouvrait de grands yeux et poussait des oh! et des ah '. effarés.
Il croyait naïvement que c'était tout simple de prendre un théâtre, d'engager des artistes qui, après s'être présentés pour créer les grands premiers rôles, eussent accepté, les malheureux! de jouer les flots ; — il trouvait tout naturel de recevoir comme il l'entendrait les pièces qui lui plairaient et de les payer ce qu'il voudrait, comme un lot de cafetières ou
de bustes en zinc. Et voilà qu'il se heurtait, absolument décontenancé, à des lois et usages qui le stupéfiaient. Il y avait des conventions inattendues, obligatoires. On lui parlait (et il ouvrait de grands yeux) de lois de 91, de 93, de décrets de 1806, de 1864, — il ne savait quoi ! — de récépissés, de dédits, de délais de représentation, de bulletin mensuel à déposer à la Société, avec le nombre des pièces reçues, le nom des auteurs, la date de la réception; on lui demandait le tarif du prix de ses places; on lui parlait de part proportionnelle, exigible chaque soir, de droits de billets, de nantissement « pour garantir le paiement des droits d'auteur et de toutes sommes qui pourraient être dues par le directeur pour frais de poursuites ou autres. »
— Un nantissement? Un cautionnement ? Des poursuites? Mais, répétait le gros Brécheux, je ne suis pas un coquin!... On ne m'a jamais poursuivi ! Je ne dois rien à personne !
Et c'était une suite d'interdictions formelles auxquelles Justin, regardant son fils d'un œil hagard, ne comprenait rien : interdiction de faire une convention particulière assurant à l'auteur un nombre déterminé de représentations; interdiction absolue de prendre avec l'auteur des arrangements au-dessous du tarif. Amende de deux mille francs dans le premier cas, de douze mille dans le second. L'ancien ferblantier, suffoqué, s'épongeait le front avec étonnement, et Alexis, toujours timide, écoutait, impassible. Mais ce qui produisit sur Brécheux l'effet d'un coup de foudre, ce fut cette interdiction de jouer les pièces de son fils qu'on lui jetait tout à coup à travers les jambes. Comment ! il achetait un théâtre pour Alexis; il devenait directeur pour Alexis ; pour Alexis il risquait son argent, changeait sa vie, se lançait dans une aventure qui lui donnait déjà, comme il le disait, tant de tintoin, — et Alexis n'avait pas plus le droit d'être représenté chez le père Brécheux, qu'il ne l'était à la Gaîté ou à l'Ambigu ?
— Mais c'est insensé! Mais chez moi je suis chez moi, que diable! Mais je vous dis que je veux surtout donner à mon garçon l'occasion de se produire ! Ce serait trop forl!...
Le pauvre Alexis était maintenant tout blême, et la résolution de la Commission l'effrayai! un peu.
Son pot au lait, rempli de drames, était renversé!
— Voyons, Alexis, tu ne trouves pas que c'est souverainement injuste?... Tu as fait ton droit... Est-ce qu'on a le droit d'empêcher un père... Dis-le à ces messieurs... Il est interloqué, vous comprenez, ce garçon-là... Alors c'est décidé, c'est la loi et les prophètes? Il faudra que je reçoive les pièces des étrangers, tandis qu'Alexis fera le pied de grue? Vous avouerez que c'est drôle tout de même!
Mais il sentait bien que devant l'Association toute-puissante, il fallait s'incliner ou renoncer à ouvrir jamais son théâtre. Et la vanité s'en mêlait. Ne pas ouvrir? Avoir acheté la Mosquée pour aboutir à une reculade? Avoir fait blanc de son épée pour en donner des coups dans l'eau? Jamais de sa vie Justin Brécheux n'avait reculé devant une difficulté, et puisqu'il avait dit qu'il ouvrirait, il tenait d'autant plus à ce théâtre maintenant que les obstacles surgissaient plus imprévus, plus agaçants. D'ailleurs, la Commission lui laissait entrevoir qu'elle pourrait, par une faveur exceptionnelle, l'autoriser à jouer un drame d'Alexis, — qui sait? — peut-être deux ! Cela suffirait pour classer le garçon et le mettre au rang des autres. Cette perspective fît l'effet d'un baume sur la plaie vive de Justin. Il remercia, -'inclina, promit de signer en double les conventions proposées, descendit, tout congestionné d'émotion, l'escalier qu'il avait allègrement franchi tout à l'heure et, dans la rue, prenant le bras d'Alexis, il répétait, ébahi :
— C'est tout de même un peu fort de café ! Ne pas pouvoir jouer les pièces de son fils!
— Ni les siennes, continuait Alexis. Alors Molière!... Qu'aurait donc fait Molière ?... Il jouait pourtant ses propres pièces, Molière !
Tant d'érudition consolait un peu le père Brécheux. Il regardait du coin de l'oeil cet Alexis qui avait ainsi, toutes prêtes, des répliques aussi savantes. C'est vrai, Molière n'aurait pas pu... Mais il s'agissait bien de Molière ! Avec
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tout eelale Théâtre des Boulevards n'avait pas de pièce. A qui s'adresser? Brécheux voulait montrer à ces auteurs arrivés qu'il pouvait du moins se passer d'eux. Ils lui imposaient des conditions dures? Eh bien! il leur ferait faire antichambre et jouerait la première pièce venue, l'auteur le moins connu, le débutant le plus ignoré... Un jeune, quoi ! Il cherchait un jeune!
— Pourquoi pas M. Paul Guérard? dit Alexis timidement.
— M. Paul Guérard? Qu'est-ce que c'est que ça?
— Un protégé de M. Henri Roquevert. Un vrai talent, à ce qu'il parait...
— C'est le fils Roquevert qui t'en a parlé? Il doit avoir le llair ! Envoie-moi ton M. Guérard!
C'était ce jeune homme pâle et balbutiant tout bas des vers qu'avait rencontré Henri chez le père Antoine. Plus d'une fois, depuis le matin où il y avait déjeuné avec Chimère, Henri était revenu dans la familiale salle à manger de la fruiterie. Il s'était lié avec ce M. Paul qui « irait si loin », de l'avis du père Antoine; et dans ces causeries de la vingtième année où l'on se reconnaît à la franc -maçonnerie des rêves, Henri, épris de l'art du comédien, et ce M. Paul Guérard, ambitieux de la gloire littéraire, s'étaient vite entendus. Guérard, lauréat de tous les concours généraux, sortant du collège où il avait été élevé comme boursier, et fils d'une institutrice veuve depuis de longues années, hésitait entre l'Ecole normale et la littérature, les lettres enseignées et les lettres appliquées. Sa mère ayant foi en lui, le laissait libre de suivre son penchant, sa vocation : le théâtre; et il avait déjà noirci des rames de papier, croyant avoir tout fait lorsqu'il avait achevé un drame après des nuits de travail où parfois son front perlait de sueur, comme celui d'un moissonneur penché sur le sillon. Le drame terminé, M. Paul, comme l'appelait le père Antoine, se disait qu'il n'avait plus qu'à le voir représenter et à l'entendre applaudir. Parbleu ! cela viendrait bientôt !
Il ne savait pas, le malheureux, combien il faut, avant d'arriver, — non pas môme jusqu'au public, mais jusqu'au
directeur, — passer d'heures dans ces froids couloirs des théâtres, entre des gens au menton bleu et aux ongles noirs qui attendent, en fredonnant, leur collet d'astracan relevé jusqu'à leurs oreilles, tandis qu'un garçon de bureau impassible lit quelque journal du matin, sans se déranger. Il ne les connaissait pas, les longues stations sur la banquette des solliciteurs, côte a côte avec le comique épuisé ou la coquette vieillie, les attentes navrantes, avec le vent coulis des portes ouvertes dans l'oreille et la vue de cette porte fermée du directeur, de ce bouton de cuivre qui ne tourne pas, de ces traces de mains de quémandeurs posées sur le bois sali, et l'impression croissante d'énervement et d'impatience, d'angoisse et de tristesse. Et, à la fin, après cette première réponse qui contient un espoir : Dci7is une minute, cette autre, froide et coupante comme une sentence : Impossible aujourd'hui.
— Mais quand?
— Plus tard !
Alors, le départ attristé, amer et lent, comme si les pieds avaient peine à se détacher de ce corridor qui s'ouvre sur l'avenir, sur la gloire, sur la vie; les descentes lugubres d'escaliers; le passage, tête baissée, devant la logo du portier, où deux yeux brillants semblent railler; le couloir qui mène à la rue et la rue elle-même, avec son mouvement implacable, ses passants égoïstes, affairés, son activité sourde et son bruit de machine à broyer les vaincus. Quels crève-cœur de chaque soir, oubliés chaque matin, avec l'aurore nouvelle et qui promettait la victoire î
Non, il ne connaissait pas toutes ces tristesses, mais, de jour, de mois en mois, Paul Guérard s'habituait à les avaler, comme autant de médecines amères. 11 était bien las d'ailleurs, bien désespéré, décidé à entrer dans quelque bureau pour y tenir les livres, chez quelque copiste, n'importe où, pour gagner sa vie, lorsque le voisinage de table d'hôte mit le fils de Roquevert sur son chemin. — Et Henri connaissait Brécheux ! Et il avait déjà parlé de M. Paul au millionnaire Alexis ! Brécheux cherchait une pièce, un auteur, un jeune...
Alexis dit à Henri d'amener Paul Guérard, non pas au théâtre — il appartenait encore aux maçons, — mais chez Bi'écheux lui-même, boulevard Saint-Martin.
Et, ému jusqu'à l'âme, le débutant arriva un matin, accompagné d'Henri Roquevert et portant, enveloppé dans un journal, cinq rouleaux de papier cousus dans une couverture bleue et représentant les cinq actes d'une pièce qu'il appelait G allia.
Il avait eu ce Guérard, une idée de poëte, une idée généreuse et grande, une idée de jeune homme aux visions ardentes. Il avait incarné dans Viviane et dans Morgane le génie du bien et celui du mal qui se partagent la patrie. A travers le temps et les âges, il montrait Merlin, l'enchanteur Merlin des vieilles légendes armoricaines, partant du pays où rit la fleur d'or des genêts, à l'ombre des rochers de granit et des chênes, pour marcher vers l'idéal, dévoré de l'inextinguible soif du progrès, de la science sans limites et de l'amour sans fin, et toujours combattu par Morgane Fet toujours sauvé par Viviane. Et Viviane s'incarnait tour à tour, en ce drame étrange et saisissant, dans les figures réelles ou imaginaires qui traversent le ciel de la poésie et la forêt de l'histoire ; elle était Marguerite quand Merlin se penchait sur le creuset de Faust; elle était Venezia lorsque Merlin s'appelait Carlo Zéno ; elle était l'espérance éternelle lorsque Merlin se nommait Christophe Colomb. Et Morgane à son tour, poursuivant l'enchanteur et l'enchanteresse depuis les grands bois bretons jusque dans les palais mauresques, Morgane, qui était l'obstacle, la passion, la haine, se dressait éternellement devant le but à atteindre, devant l'invention de Gulenberg, le poëme du Dante, le livre de Jean Estienne. Mais Morgane, à la fin, était domptée et désarmée par le pardon de Viviane, la pure Viviane unie à Merlin par l'éternel et tout-puissant amour.
Poëme plutôt que drame où toutes les races et tous les peuples apparaissaient, personnifiés dans quelqu'une de leurs grandes dates ou de leurs grands hommes; hymne dramatisé de foi, de progrès, de poésie ; œuvre superbe,
imprégnée du parfum des vieilles légendes françaises cueillies aux chemins de Bretagne comme on rapporterait d'une journée de fête une brassée de fleurs des champs.
Le gros Bréchenx avait fait légèrement la grimace en entendant la lecture de cette œuvre originale et qui dépassait de cent coudées son intelligence et son but.
Il hocha la tête, se gratta l'oreille, passa plusieurs fois son index sous les ailes de son nez et demeura muet comme un homme qui essaye de comprendre une langue qu'il ne parie pas.
— C'est bien beau! disait Henri enthousiasmé.
— C'est très-joli, ajoutait Alexis qui assistait à la lecture.
Et Guérard attendait un arrêt, très-anxieux, lorsque Justin Brécheux, qui avait réfléchi et qui semblait depuis quelque temps à la poursuite d'un souvenir, se frappa lourdement la cuisse de sa grosse main largement ouverte et dit :
— Bon, j'y suis, maintenant ! Eh bien ! mais ça a déjà été fait, ça! On a joué à la Porte-Saint-Martin une machine de ce genre-là! Je ne me rappelle plus le titre... l'Imagier de Nuremberg... ou d'Anvers..., je ne sais plus trop... Et puis, une autre pièce... Paris... où Bocage jouait justement le rôle de votre... machin... Comment l'appelez -vous?... Enfin, le magicien, quoi !
— Merlin?
— Merlin. Ça a réussi. Il y a là prétexte à des décors. On peut y mettre des ballets. Ça manque de couplets aussi, votre affaire ! Enfin, si on voulait jouer ça, on pourrait en faire une féerie et alors, avec des femmes, de la musique, une apothéose, ça ferait peut-être de l'argent !
Une féerie ! Et Guérard avait cru signer un poëme !
ïl tombait du haut de son rêve. Sa poésie se heurtait à cette épaisse prose : Brécheux !
Ce gros homme lui dit très-franchement d'ailleurs qu'il ne tenait pas à manger le vert et le sec avec une machine aussi littéraire, mais il s'engagea absolument, si l'auteur de Gallia avait une autre pièce en portefeuille, mais une pièce moderne, un drame qui n'exigeât pas trop de décors et de
frais de mise, en scène, à le jouer sur-le-champ, pour l'ouverture.
— Vous avez bien autre chose que votre... Gala... comment, Gallia ? Vous avez bien fait une autre pièce?
— Une autre? J'en ai fait vingt autres !
— Je n'en veux pas tant. Une seule, mais une bonne si c'est possible.
Et alors, Henri intervenant, racontait à Brécheux un drame dont Paul Guérard lui avait lu des fragments, après le dessert, lorsque les clients étaient partis, un drame violent, moderne, passionné, dans le genre d'Autony, avec l'éternel et poignant sujet qui fait le fond des œuvres actuelles : l'adultère; — un drame douloureux, plaidant pour le divorce, pris dans le vif môme des mœurs contemporaines, avec un excellent rôle de mari et un admirable rôle de femme où Hélène Gervais serait superbe.
— Eh bien! ça me va, ça...! dit Brécheux. Au moins il n'est question là dedans ni de Christophe Colomb, ni d'Abélard... C'est bien usé, Abélard... Au lieu que ça, eh bien! j'y crois. C'est bon. Apportez-moi ça, et si mademoiselle Gervais aime le rôle, votre affaire est faite. Dès que le foyer des acteurs ou du public sera débarrassé des peintres en bâtiment, je vous mets en répétition !
Hélène, certes, devait aimer un tel rôle, — un rôle de femme sacrifiée, torturée par la trahison du mari, blessée cruellement dans sa dignité de femme, indignée dans son amour de mère, et pourtant, à la fin, pardonnant, tendant au repentir une main loyale, et, — la maîtresse qui lui avait volé son bonheur étant morte, — disant au mari : « Cette femme avait un fils, amène-le. Il sera le frère du mien. » — Il y avait dans cette succession de sentiments complexes une telle variété de douleurs à exprimer, un tel choc de sentiments disparates mais toujours généreux, que la femme en tressaillait en même temps que l'artiste se voyait, déjà, par avance, traduisant devant une foule toutes ces souffrances. La pièce portait le titre de l'héroïne : Jeanne Michelin. Le drame se déroulait dans ce monde bourgeois où les douleurs sont
comme doublées par la nécessité quotidienne du travail, et où l'honneur du nom n'est pas seulement un luxe et un panache, car le nom est là sur l'enseigne du magasin et la réputation du négociant est engagée en même temps qu'est menacé le bonheur de son foyer.
Il y avait beaucoup de chances pour que la pièce, trèsémouvante et très-simple, fût un succès. Guérard eût mieux aimé voir jouer sa Gallia. Mais il sentait que Jeanne Michelin lui serait comptée comme un essai de théâtre vivant et vrai. Et puis l'enthousiasme et la foi d'Hélène Gervais le comblaient de joie. Elle s'était donnée tout entière à ce rôle, comme si sa vie se fût dédoublée et qu'elle eût vécu de l'existence de Jeanne. L'acteur a ce privilège de s'incarner dans le personnage qu'il étudie, d'entrer, comme disait énergiquement un comédien, « dans la peau d'un autre » et d'oublier si complètement sa personnalité que lorsqu'il raconte la pièce où il figure, quand il arrive à parler de son rôle, il dit : Je. « J'aime la comtesse, je sauve le vieux marquis, je me bats avec le colonel, je suis tué au cinquième acte. » Et Hélène, elle aussi, pouvait dire je en parlant de Jeanne Michelin! Elle éprouvait réellement les tortures, les angoisses de la délaissée. Elle versait des larmes vraies, elle pardonnait comme elle avait souftert, réellement. Cette double existence lui plaisait, car, par un prodige singulier, si le rêve qu'elle allait incarner était larmoyant et triste, la réalité de sa vie lui paraissait un peu s'adoucir. Elle éprouvait comme un sentiment de fraîcheur, l'impression d'une halte sous un bouquet de bois, après une marche rude. L'apparition brutale de Monnerol lui avait laissé le souvenir effrayé d'un cauchemar; mais, par ce privilège de l'éloignement, elle n'y croyait en quelque sorte qu'à demi, maintenant que cet homme ne reparaissait plus. Elle avait bien toujours, pareille à une menace matérielle suspendue sur sa tète, la venue de Monnerol à redouter; mais, entre l'affection d'Henri et la sympathie grandissante de Saint- Yves, elle se sentait de force à tout braver. Elle n'était plus seule. L'isolement désolé avait fait place à une vie active, fébrile,
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et, — elle n'osait pas trop prononcer le mot, — heureuse.
Heureuse, parce qu'il lui semblait qu'il y avait pour elle, chez Saint-Yves, un sentiment d'affection réelle. Il se laissait aller à lui conter sa vie, les longues années d'écœurement qu'il avait connues comme tout artiste, et supportées mieux que tout autre. Et surtout, il lui disait à quelles folles amours il avait jeté sa jeunesse, toujours croyant, toujours déçu, et on eût retrouvé l'amertume du passé dans ses paroles, comme dans la chair d'un fruit dévoré à demi on trouverait la dentelure des morsures subies. Et s'il lui disait tout cela, c'était pour en venir à cette confession, douce comme un aveu, qu'il sentait auprès d'Hélène un rafraîchissement béni, un rajeunissement printanier. Tout bas, entre deux conseils sur le théâtre, il lui murmurait ces confidences qui causaient à Hélène un frémissement intérieur, d'un charme exquis ; — et quand il parlait, comme s'il eût hésité à se livrer tout à fait, ce hautain jeune premier qui exprimait, qui peignait sur la scène toutes les roueries de Lovelace, toutes les impertinences de Don Juan, cet homme, dont la première jeunesse était finie et qui, dans ce monde des coulisses passait pour n'avoir plus une illusion à pleurer comme il n'avait plus une seule espèce de bonne fortune à souhaiter, devenait timide, confus, hésitant, avec des terreurs d'adolescent et des serrements de cœur de Chérubin baissant les yeux devant la comtesse.
Et comme elle était, non pas hère, mais touchée de ce sentiment ému, de cet hommage tremblant, la pauvre Hélène, qui chaque jour s'abandonnait plus profondément à la volupté inconnue d'aimer, à la joie de se savoir aimée !... Il ne le lui avait pas dit, mais tout en lui le disait, le tremblement de la voix, le sourire muet, les élans d'une affection qui ne parlait que de dévouement et qui était pénétrée d'amour...
— Il m'aime ! se disait Hélène, je suis sûre qu'il m'aime!
Et elle ne souhaitait même pas un aveu. Cette certitude devinée lui suffisait, emplissait de beaux songes sa petite
chambre honnête. Il y avait des rayonnements inconnus dans les beaux yeux de la jeune fille. Elle se sentait comme caressée d'un parfum ignoré d'idylle et, à vingt-quatre ans, après les sévérités de la vie durement subies, Hélène Gervais éprouvait des ravissements de toute jeune fille, ceux dont elle avait été sevrée, lorsqu'à dix-sept ou dixhuit ans il lui fallait soigner la brunisseuse malade, travailler à la couture et songer avec angoisse au lendemain, dans l'humble asile de la rue Jouj" Roure.
Elle était si confiante, et tout à coup si oublieuse du danger, du passé, de tout attristant souvenir, qu'elle ne songeait môme pas, dans les effluves de son bonheur, à cette Clotilde Verrier que Saint-Yves avait aimée certainement et que peut-être (Esther Lévy le répétait assez), il aimait encore hier...
Et que lui importait Clotilde Verrier? Si maintenant Saint-Yves montait, avec des timidités et des joies d'amoureux, l'escalier de la rue Duperré, s'il venait si souvent chez Hélène, n'était-ce pas que Clotilde était oubliée, ou plutôt qu'elle comptait simplement parmi toutes celles qui avaient déchiré Saint-Yves de leurs ongles et qu'il haïssait, — il le disait, — altéré d'un amour sans orage, d'une affection vraie, d'un coin de terre qui fût un foyer !
Clotilde Verrier! — Non, certes, Hélène n'y songeait pas, ne la redoutait pas.
Et pourtant elle avait besoin de se répéter que la comédienne, — si étrangement séduisante, — n'était pas à craindre. Et, au fond de son âme elle souhaitait que Saint-Yves lui dit hardiment : « Je vous aime », car lorsqu'un homme de son caractère et de sa race aurait dit cela, l'ombre de toute crainte devait fuir. L'affirmation de Saint-Yves valait un serment.
Hélène ne subissait pas seulement le charme ignoré du premier amour : elle se sentait réellement vivre comme artiste. Elle avait eu, la pauvre fille, une joie d'enfant lorsqu'un matin, dans une lettre portant ces mots imprimés sur l'enveloppe: Théâtre du Boulevard, elle avait
trouvé, déplié, lu et relu, — avec quel étonnement enchanté!—un papier de forme oblongue, avec des mots écrits à la main, remplissant les intervalles laissés entre les lignes typographiées. Un billet de répétition ! Le premier billet de répétition ! Ce billet qui faisait, à cette mèuie heure sauter le cœur de Guérard dans sa poitrine d'auteur débutant! Elle le tournait et le retournait entre ses doigts, ce premier billet qui contenait tant d'espérances, qui était comme une invitation à entrer dans un monde nouveau, à faire hardiment le voyage de l'avenir. Et elle relisait encore pour la centième fois ces lignes banales qui la faisaient palpiter d'émotion joyeuse: