Paris. Typ. Harris père et fil
Elle le baisait ce premier billet de répétition, comme s'il lui eût apporté l'aveu même de Saint-Yves. Elle le montrait à Henri qui, troublé à son tour, se disait que, s'il ne craignait pas de porter un coup violent à son père malade, lui aussi tiendrait entre ses doigts un pareil billet, lui aussi monterait sur les planches, dans la magnétique atmosphère du théâtre !
Et Hélène commençait ardemment une vie inconnue. Elle assistait, toute palpitante, à la lecture de Jeanne Michelin, regardant Guérard assis devant une table recou-
verte d'un tapis vert, avec une carafe d'eau, un verre et un sucrier à portée de sa rnain et, tout pâle, entouré des acteurs et des actrices assis sur des chaises, tètes nues et leurs }-eux convergeant tous vers le front blême de l'auteur, que Brécheux, assis à sa gauche, auprès d'Alexis, encourageait en disant : « Allez ! ça marchera ! Lisez plus haut ! Buvez donc, si vous n'avez pas de salive ! »
Tout le personnel du futur théâtre était là, réuni dans l'étroite pièce au plafond bas qui avait déjà servi de foj'er aux chanteurs et aux chanteuses de la Mosquée : le régisseur Roblot. un habile homme presque vieux et que Brécheux, qui le savait capable, avait enlevé à un théâtre voisin; le secrétaire général, un tout jeune homme, ami d'Alexis, riche, disait-on, joli garçon, et qui acceptait ces fonctions, résigné à signer les billets de faveur, à faire le service des premières, à envoj'er aux journaux les notes à insérer, — tout cela pour voir de près des actrices. Puis, à côté, tout ce monde qu'une nouvelle pièce intéresse et qui se divisera, selon ses fonctions, le travail nécessaire : le chef d'orchestre, le costumier, le décorateur, réunis seulement depuis la veille et vivement groupés par Brécheux, qui voulait mener les choses rondement. Hélène regardait, curieuse, très-étonnée et très-émue, et à leur tour, les anciens acteurs, les actrices qui ne la connaissaient pas, lui jetaient des coups d'oeil de côté, analysaient sa beauté, la trouvaient trop froide ou trop simple dans sa sombre toilette de petite bourgeoise. Elle s'était assise aux côtés de Claudine Harel et du petit Duret, ses camarades, et il lui semblait qu'elle se revoyait encore au Conservatoire, avec les fiancés attendant leur prix : elle ne pouvait pas se figurer que, cette fois, c'était un théâtre, un vrai théâtre où l'on entrait, et que cette pièce qu'on lisait là, elle allait la créer, elle, et lui imprimer le cachet de son tempérament et de son talent. Son talent ! Elle n'osait murmurer le mot, même tout bas, même pour elle seule !
Elle connaissait le drame. Elle écoutait pourtant, presque haletante, essaj^ant de saisir dans les intonations de Gué-
rai'd, qui lisait bien, la pensée même de l'auteur. — Jeanne Michelin eut, à la lecture, un succès très-vif. Les comédiens assemblés l'applaudissaient à la fin de tous les actes, non point par politesse et du bout des doigts, mais bruyamment, hardiment, comme des gens fort empoignés.
Le drame fini, la salve des bravos fut très-longue. L'au teur, dont les lèvres tremblotaient, écrasait sous ses paupières des larmes de joie, et Brécheux disait à son fils et à Fréville, le secrétaire général :
— Rédigez-moi vite une note pour les journaux. « Grand effet de lecture. » Envoyez-ça tout de suite. Il faut chauifer l'ouverture. Et dites que le rôle d'Hélène Gervais est étourdissant. Allez ! allez !
Et, pendant ce temps, Fauteur, à qui Roblot parlait à l'oreille, prenait un à un, sur une petite pile, des cahiers minces et de forme allongée qu'il tendait, l'un après l'autre, à chaque acteur, celui-ci s'inelinant, souriant si le rôle était bon, c'est-à-dire long, celui-là prenant un air pincé si le cahier était léger et court, chacun allant dans un coin, et regardant le manuscrit tracé en belle ronde par le copiste...
Et c'était, après cette distribution de rôles, des plaintes, des claquements mécontents de langue contre le palais, des comparaisons jalouses, des consolations essayées par les camarades, des caresses sur l'amour-propre posées comme du sparadrap sur une blessure:
— C'est vrai, le rôle est indigne de toi, Pépézut !
— Un rôle ? Ce n'est pas un rôle, c'est une panne!
— Je ne pourrai jamais dire ce qu'on veut que je dise-là, je ne le pense pas !
— Voyons, voyons, répliquait le régisseur. On demandera à Fauteur de te donner du gras !
Le gras, c'est la phrase ajoutée, la tirade engraissée, les mots à effet intercalés et qui grossissent un peu le rôle trop maigre. Et l'acteur s'en allait, haussant les épaules, faisant toujours la grimace, mais un peu calmé par cette perspective consolante : « Tu auras du gras! » La distribution achevée, il ne restait plus sur la table que deux
ou tf ois petits cahiers de papier, de menus rôlets de domestiques annonçant une visite ou de semi-figurants. On trouverait toujours quelqu'un pour les remplir. Mais ce qui était plus difficile à caser, c'était un personnage de femme, qui n'avait qu'à traverses la scène dans une situation dramatique et qu'il fallait admirablement belle et magnifiquement vêtue. Il n'était question, durant toute la pièce, que de sa beauté implacable, de son luxe, de ses chevaux, de l'originalité somptueuse de ses toilettes. Si on ne montrait pas au public une toilette écrasante et un visage superbe, la salle éclatait de rire, c'était certain.
— Nous chercherons, nous trouverons, disait Brécheux.
— Il y aurait bien un moyen (c'était Roblot, le régisseur, qui le proposai!;, ce serait de couper le personnage. Il n'a pas quatre mots à dire. Il ne sert à rien.
Couper ! déjà couper! Le malheureux Guérard regardait tour à tour Roidot et Brécheux avec des yeux effrayés, mais la réponse de Justin lui remit du baume au cœur.
— Non, non, ne coupons rien. Une jolie femme sur la scène, c'est un atout de plus dans une pièce. On trouvera bien celle-là. On en trouvera plutôt dix qu'une ! Il y en a tant qui ont des diamants à montrer... pour en attirer d'autres ! — Et les diamants, ajouta Brécheux en riant avec sa grosse bonhomie au nez de l'auteur, ça vaut encore mieux que vos traits d'esprit. Je parle au point de vue de la recette !
Hélène était depuis longtemps partie, laissant ceux qui allaient devenir ses camarades, se répandre dans les cafés voisins pour y donner des nouvelles de la lecture. Le petit Durct et Claudine, trottinant toujours sous l'œil dur de la mère Harel, l'avaient un moment accompagnée, remontant avec elle le boulevard de Strasbourg. Ils étaient contents de leurs rôles; Claudine avait à faire valoir un personnage de soubrette rouée, et Duret un jeune premier comique, timide et gauche, où il sentait bien qu'il serait fort drôle. Il avait môme un couplet à chanter et, musicien jusqu'aux ongles, ce petit agrément lui plaisait.
— C'est mademoiselle Claudine qui chanterait bien, si elle voulait ! disait-il en soupirant tout doucement.
— Mademoiselle Claudine, interrompit sévèrement la mère Harel, n'a pas à s'occuper de chanter. C'est une comédie ane. Vous n'allez pas en faire une artiste de caféconcert, je pense !
Mais la petite, tout en trottinant à côté de la maman, d'un petit air spirituellement déluré :
— Oh ! tu sais, maman, si l'on ms couvrait d'or, comme on dit, pour chanter l'opérette, je chanterais l'opérette tout comme une autre !
— Mieux qu'une autre! fit le petit Duret.
Madame Harel qui tenait sans doute pour le grand art, paraissait intimement offusquée par ces professions de foi, si bien que, pour détourner la conversation, Hélène demanda si la date du mariage de ces enfants ne serait pas bientôt fixée.
— Comme vous y allez ! s'écria la mère. Laissez-les débuter d'abord. Et s'il n'y avait pas de succès?
— Oh ! maman !...
— Je ne parle pas pour toi, je parle pour Duret...
— Le cri du cœur! dit tout bas le petit Louis. Déjà bellemère !
Ils quittèrent Hélène bien avant la rue Duperré, et seule, joyeuse, le cœur plein d'espoir, la tête bourdonnante de tout ce qu'elle avait vu et entendu de nouveau, la jeune fille remonta chez elle, ouvrant sa fenêtre, et demeurant là, un moment, à rêver.
Ce n'avait pas été sans une grande appréhension qu'elle s'était rendue au théâtre, redoutant ce monde nouveau de comédiens et de comédiennes qui d'avance lui faisait peur. Elle s'était demandé si vraiment elle oserait franchir le seuil du foyer, prendre sa chaise au milieu de tous ces gens qu'elle ne connaissait pas et qui causaient ou riaient très-haut. Elle avait contre le personnel des théâtres les préjugés hostiles de ceux qui ne l'ont jamais coudoyé. Temple par un côté, par le côté brillant, lumineux et fié-
vreux cle la représentation, le théâtre lui faisait, par un autre, l'effet d'une caverne, de quelque chose de sombre où grouillait de l'inconnu. Et, quel que fût son âpre désir de se faire place là, malgré la violence de sa vocation, en dépit de cette joie que lui apportait le premier billet de répétition, il lui avait fallu se contraindre elle-même pour arriver au théâtre sans émotion niaise, sans un effroi qu'elle trouvait ridicule, mais qu'elle pouvait difficilement surmonter.
Et voilà qu'elle était toute surprise d'avoir rencontré là des politesses, des simplicités d'accueil, une cordialité sans façon qui, sur-le-champ, l'avaient rassurée et mise à l'aise ! Elle en était ravie. Elle s'accoutumerait très-bien à cette fréquentation quotidienne de gens dont elle ne savait point les noms et dont, chaque jour, de midi à quatre heures et de sept heures à minuit, elle allait partager la vie! Elle confiait tour à tour à Henri et à Saint-Yves ses impressions étonnées. Henri écoutait, fiévreux, comme un cheval piaffant à l'attache et pris d'envies de s'échapper et de courir. Et Saint- Yves retrouvait, dans la fraîcheur de sensations d'Hélène, ses premiers souvenirs charmés, avec des teintes d'aurore.
Chaque jour amenait pour Hélène une étude, une curiosité nouvelles. Dans ce théâtre inachevé, fourmillant d'activité fébrile et tout retentissant du bruit des rabots ou des scies, avec des chansons de peintres en bâtiment chantées au haut des galeries, des chocs de marteaux, des grincements de serrures essayées, la scène pourtant, agrandie et déjà livrée par les menuisiers, était libre. On entendait parfois, sous le parquet, un sourd grondement d'ouvriers au travail, terminant toute la machinerie des dessous. Et, dans ce grand bourdonnement laborieux du vaste bâtiment pareil à une ruche en travail, les comédiens répétaient cependant, tantôt au foyer des acteurs, tantôt sur la scène môme , lorsque le régisseur obtenait que les ouvriers fissent silence. Brécheux, au surplus, trouvait original de mener tout de front, la littérature et la menuiserie, la ré-
pétition de Jeanne Michelin et la transformation delà Mosquée. Il allait, venait, suait, soufflait, se démenait, actif, roulant partout comme une boule énorme et bruyante.
Lui aussi, comme Hélène, se sentait bien dépaysé et bien étonné, et il traitait volontiers les comédiens comme des ouvriers zingueurs. Mais il n'avait pas, comme la jeune fille, le temps d'analyser ses étonnements et de s'amuser à tout ce qui l'entourait. C'était cependant l'impression même que ressentait Hélène. Il lui senblait que sa vie, monotone jusqu'ici, prenait des accords de gaieté. Sans nul doute, la foi qu'elle avait dans l'affection de Saint-Yves était pour quelque chose dans ce rayonnant aspect de sa vita nuova; mais le théâtre même, avec sa griserie capiteuse, lui plaisait et, pendant les répétitions, elle se laissait aller à regarder cette existence non comme une action où elle avait sa part, mais comme un spectacle auquel elle eût assisté.
Les collations de rôle terminées, on avait répété, enlisant, le petit cahier à la main, puis, peu à peu, les rôles étant sus, maintenant on répétait sans manuscrit devant le souffleur, et les répétitions devenaient intéressantes pour le pauvre auteur qui, chaque jour, comme une plante, voyait grandir, pousser, fleurir sa pièce.
Et, dans cette salle qui resplendirait bientôt grondante de monde, tout était encore plongé dans une ombre où l'œil d'Hélène ne finissait que peu à peu par discerner les objets. De longues couvertures de serge grise couvraient comme d'un suaire les fauteuils et les galeries à peine terminées. Les avant-scènes et les loges semblaient à la jeune fille de gros trous vides, remplis de ténèbres. Rien de plus effrayant que ce désert muet qui serait peuplé le soir. Les fauteuils neufs prenaient vaguement des attitudes ennuyées, et sur leur dossier, le cartel de cuivre où se trouvaient marqués les numéros étincelait comme l'œil unique d'un cyclope. Sur la scène, deux lumières confuses donnaient aux acteurs qui y passaient des apparences fantastiques. La lumière d'un bec de gaz à réflecteur, planté près du trou du
souffleur, éclairait les comédiens d'un reflet ronge, tandis que parles ouvertures des côtés, la lueur paie du jour pénétrait, avec ses teintes blafardes, coupant en deux cette scène rougie d'un coté, livide de l'autre. Et les acteurs répétaient à l'avant-scène, allant, venant, gesticulant, se jetant l'un à l'autre les répliques de leurs rôles, tandis qu'on apercevait au fond, assis, causant ou relisant leurs manuscrits, les comédiens qui n'étaient point de la scène, les hommes contant quelque histoire, les femmes, comme Claudine Harel, faisant de la tapisserie, brodant ou bâillant.
De temps à autre, enveloppé dans son manteau blanc, comme en hiver, le pompier de service apparaissait derrière un portant, jetant sur la scène un regard distrait, ou, assis sur un tabouret dans un coin, il écoutait quand il ne dormait pas.
Et Hélène regardait, contemplait tout cela, la lumière du dehors coulant par quelque fenêtre comme par une tissure, s'accrochant aux dorures de la salle, aux crépines du velours pourpre des avant-scènes, aux sculptures du balcon, aux cristaux des lustres, et faisant danser dans l'atmosphère de la salle, — comme des papillons ou des pépites, — des fragments de l'or en feuilles qui servait à dorer les moulures. Doucement, lentement dans cet air un peu lourd, les brins d'or tombaient sur la scène comme une neige jaune étincelante; et, riant, les comédiennes qui ne répétaient pas, à l'avant-scène, tendaient leurs petites mains à ces flocons d'or flottant et que le moindre vent faisait enlever plus haut et partir, pareils à des pollens de fleurs ou à des fils de la Vierge.
Et c'étaient de petits désespoirs quand For en feuilles s'envolait; c'étaient des cris et des rêves désolés :
— Tas de Danaés ! criait gaiement un comédien.
Et, du bord de l'avant-scène, la voix du régisseur assis près du souffleur, à côté de l'auteur, répétait : « Silence ! silence donc, là-bas! Nous avons bien assez des marteaux des serruriers. S'il faut encore vos conversations pour nous assourdir! »
Alors, on se taisait, raillant tout bas Roblot qui n'était pas content, et la répétition continuait, avec son accuinpagnement de bruits et la sourde rumeur qui entrait du dehors : roulements lointains de voitures, activité bruyante de la vie, — la vie véritable, le travail et le mouvement en plein air,— tandis que dans cette pénombre du théâtre, ces comédiens, guidés par un inventeur de fictions, s'agitaient en plein rêve !
Curieuse maintenant, avide de connaître tous ces gens qui l'entouraient, Hélène se plaisait à comparer ces existences à la sienne, et, dans ce monde qu'elle redoutait, elle rencontrait, attendrie, des honnêtetés profondes et simples. Il n'y avait, dans Jeanne Michelin, que peu de rôles de femmes : une duègne, pauvre grosse commère qui, après avoir eu en province tous les succès, ceux de Factrice et peux de la femme, venait échouer dans un emploi modeste shez le père Brécheux; une ingénue, élève de Thibouville, petite fille timide, hésitante, d'aspect pauvre et désolé, qui parlait peu, saluait poliment, pleurait quand l'auteur ou e régisseur lui faisait la moindre observation; la soubrette, mi était Claudine, et le grand premier rôle distribué à iélène. Les rôles d'hommes étaient plus nombreux : le plus mportant, celui du mari, avait été confié à Gardonne, un omédien de talent, mais qui, presque lassé du théâtre, estait à son poste par habitude, comme un ouvrier à sa âche, jouait bien et de son mieux, toujours correct, touours exact, mais n'aspirant qu'au moment où, chaque Dur, il pouvait, amoureux fou des arbres, des feuilles, du ert des branches, se consoler avec une plante ou une eur.
Il avait près de quarante-cinq ans et pouvait, à la scène, a dissimuler douze ou quinze. Peut-être devait-il cela à sa assion pour les grands bois. Les plus longues heures de i vie, il les passait, ce Gardonne, dans cette atmosphère u théâtre, épaisse et poudreuse, le jour, assis dans un m, tandis qu'on répétait et que la salle était à demi perue dans l'obscurité, avec ses fauteuils rouges cachés sous
les grands plis de cette serge, dont la couleur, même lorsqu'elle était verte, n'était pas celle des arbres. Il demeurait là, fatigué, ennuyé, attendant sa réplique pour entrer et venir, devant le directeur et l'auteur, réciter sa scène. Et le soir, il était là encore, passant de sa loge où il étouffait avec le gaz lui brûlant le sang, aux coulisses pleines de figurants, au foyer des acteurs où la chaleur faisait monter sur la glace une buée qui se zébrait bientôt de coulées humides. Et partout congestionné, presque malade, il se sentait comme prisonnier. C'était sa vie de manœuvre et d'esclave. Mais sa joie, sa consolation voluptueuse, c'était, dès que commençait l'acte dont il n'était lias, dès qu'il avait devant lui une demi-heure de liberté , pendant que la répétition continuait là haut, de descendre sur le boulevard ou d'aller jusqu'au square voisin regarder les arbres, les jeunes pousses qui pointaient, les premières feuilles d'avril, à l'éveil du printemps, et les caresses de l'été, et les jaunissements d'or ou de bronze en automne, cette éternelle et changeante nature qui le consolait des arbres en carton, des paysages découpés, des forêts en toile peinte.
Ainsi, amoureux des bourgeons verts, fou de la campagne, du grand air, des prairies infinies, des gloussements de ruisseaux sur les petites pierres , avec des rives plantées d'aulnes ou de saules, c'était entre cour et jardin que s'écoulait sa vie, dans l'odeur de poussière et de vernis de ce théâtre qui le faisait vivre, mais où il se sentait enfermé comme un marin à bord, et avide de descendre à terre !
Hélène trouvait Gardonne tout à fait aimable, poli, d'une douceur triste. Il faisait contraste avec Pépézut, qui jouait une sorte de bretteur élégant dans Jeanne Michelin. Elé-| gance disparue, cependant, que celle du pauvre Pépézut !
Pépézut, de Montpellier, avait été jadis, — très-jadia comme disait méchamment la petite Claudine, — un des plus jolis garçons soumis à la lorgnette des jolies femmes.^ Peu de talent, mais une tenue savante, au courant des journaux de modes; une élégance naturelle, d'ailleurs, et
un joli physique. Sa mère, la veuve Pépézut, épicicre de la rue Barralerie, l'avait vu avec effroi, la bonne femme religieuse et timide, monter sur ces planches où l'eau bénite, si l'on en jetait quelques gouttes, rendrait un bruit de fer rouge trempé dans l'eau. Mais Pépézut n'avait point tardé à faire comprendre à la pauvre femme que le théâtre était, en somme, le meilleur parti à prendre pour un joli garçon comme lui. Il avait une belle voix et chantait la romance avec un art et des intentions et des soulignements qui faisaient pâmer d'aise les invités de la veuve Pépézut lorsqu'elle priait le jeune homme de chanter un peu, « pour voir », au dessert. Fallait-il donc laisser un ténor de sa trempe roucouler obscurément dans un fond de boutique, en vendant de la cassonade ou des figues sèches ? Madame Pépézut soupira, se signa et laissa partir son fils pour Paris.
Il y arrivait, certain d'y trouver la fortune. La gloire ? Il s'en souciait comme des morceaux de savon que débitait sa brave femme de mère. Mais la fortune , c'était autre ehose. Son miroir, qu'il interrogeait volontiers, à la façon des coquettes, lui disait qu'il avait tout ce qu'il fallait pour trouver un bon parti et faire un beau mariage. On l'avait engagé, en effet, sur sa jolie mine, après une audition où il chanta agréablement un air des Visitandines. Il avait débuté à l'Opéra-Comique un dimanche d'été, et il parlait assez volontiers de cette soirée où il avait charmé une salle de billets donnés. Peut-être Pépézut eùt-il réussi, mais il perdit sa voix. C'était un écroulement. Bah ! son physique lui restait toujours! Alors il quittait l'Opéra-Comique, entrait dans les théâtres de genre, et, après avoir joué chaque '^■soir pour les loges, envoyant aux spectatrices une œillade glissante, enveloppante et de côté, il s'habillait en hâte, on rôle achevé, et, descendant avec les angoisses d'un moureux à son premier rendez-vous, les marches de Yer,zalier des artistes, il jetait sur la rue un regard profond, nterrogeant les angles des rues, les recoins sombres, cerain d'y rencontrer un coupé au fond duquel, émue et palpitante, quelque grande dame le guettait au passage.
Et, les soirs de premières ou de représentations courues, lorsqu'une file d'équipages stationnait à la porte du théâtre. il fallait voir les coups d'œil sondeurs de Pépézut, passant, la tète haute, fredonnant, et s' arrêtant un peu devant chaque voiture, pour y chercher la femme attendue, — et qui certainement (il n'y avait pas à en douter), —l'attendait...
Pépézut était si profondément persuadé que son lot était d'être enlevé par une grande dame et d'aller finir ses jours dans quelque somptueux château russe, hongrois ou napolitain, qu'il gardait précieusement et honnêtement sa beauté à cette future enchanteresse. Il se reprochait toute passagère amourette avec quelque petite camarade de théâtre, comme une infidélité commise envers celle qui devait venir.
Les années passaient d'ailleurs et, peu à peu, tombaient comme grêle sur la tête de Pépézut. Il jouait toujours les jeunes premiers et il espérait toujours. Depuis longtemps maman Pépézut était morte, le fonds vendu, le mince héritage mangé ; Pépézut portait toujours des vêtements juvéniles, de petites cravates claires, des pantalons coquets, des costumes fringants. Il lorgnait toujours les avant-scènes, interrogeait les coupés, fredonnait toujours en passant devant les équipages et s'endormait en disant : Elle n'est pas encore venue!
Elle ne venait pas, et les tempes de Pépézut s'argentaient de petits fils blancs. Des cheveux malades, disait-il. Et il les arrachait. Mais la maladie blanche faisait des progrès. Les petits fils devenaient des touffes. Pépézut sourit et se fit teindre. Il avait encore le sourire de ses vingt ans, avec la patte d'oie de la quarantaine. Bah! à quarante ans la beauté masculine est dans son plein épanouissement ! Pépézut avait été joli garçon, ce qui est commun, il allait devenir un bel homme, ce qui est rare. Et il continuait à couler son regard engageant dans les loges, et il interrogeait les coupés furtifs où des jeunes gens timides attendaient les actrices à la sortie, mais où personne n'attendait Pépézut.
Quoi! personne? L'espoir est tenace parfois. Pépézut regardait maintenant avec effroi ce miroir qu'il contempla»
ia lis avec complaisance. Il fallait bien se l'avouer: Pépézut vieillissait. Sa grande beauté se faisait mûre. L'heure approchait où elle serait blette. L,'émail de ses dents, si éclatantes autrefois, se rayait douloureusement. Il en avait ébréché plusieurs: en se' regardant chez le coiffeur, avec un miroir face et nuque, il apercevait, — bien qu'il en voulût douter, — quelque chose comme une tonsure au sommet de son crâne. Est-ce que tous ses avantages tombaient comme les feuilles en octobre ?
Peut-être. Hélas! oui, peut-être!
Et pourtant Pépézut se disait que tout rêve se réalise, pourvu qu'on soit patient. Il y aurait, il y avait certainement une passion pour lui en ce monde. Non pas une jeune fille sans doute. Une femme, une veuve, — une jeune veuve, — peut-être même une veuve d'un certain âge, mais toujours jolie évidemment, qui s'éprendrait de lui et lui offrirait sa main. Il ne fallait peut-être plus songer à la grande dame napolitaine, à la comtesse hongroise ou â la princesse russe, à une villa au bord du lac de Cùrne ou à un caste! aux environs de Prague. Non... Quoique.. Non... non !... Mais après tout, une bonne bourgeoise parisienne, quelque veuve de notaire, qui offrirait à Pépézut de partager sa maison de campagne, lui apporterait en dot une propriété du côté de Choisy ou de Nogent, c'était encore acceptable. Et Pépézut, ne lorgnant plus les jeunes femmes, glissait ses œillades vers les femmes mûres.
Pépézut n'était pas méchant. Il y avait de l'humanité dans ses chimères. Le jour où elle se présenterait, le contrat une fois signé, il se proposait, par exemple, de faire du bien autour de lui, à la campagne. Il fonderait des pôles. Il entrerait au conseil municipal pour y défendre es bonnes causes. Il donnerait des prix aux filles sages. m' Dh ! l'argent de la veuve serait noblement dépensé. Mais ïlle ne venait pas, la veuve du notaire ! Et tous les ans, Péîézut, chose qui l'étonnait, avait un an de plus.
Il eût maintenant volontiers épousé, — ô lendemain des
ves ! — une épicière qui lui eût apporté un fonds pareil à
celui de maman Pépézut et, ma foi, à tout prendre, il eût volontiers fiui comme il avait commencé : il eût vendu des raisins secs et des quatre mendiants rue de Paradis, ou faubourg Saint-Martin, comme autrefois rue Barralerie ! Mais vainement Pépézut baissait de cran en cran ses ambitions décroissantes. Il vieillissait, il fallait vivre, et l'épicière ne se présentait pas.
Il y avait loin du palais hongrois aux coulisses de Brécheux, et les châteaux en Espagne de Pépézut s'ouvraient éternellement sur sa loge de théâtre. Pauvre, il restait encore élégant, d'une élégance qui datait. Son engagement au Théâtre du Boulevard, sa création dans Jeanne Michelin devaient d'ailleurs, à coup sur, couronner sa carrière, le faire toucher au but. Le rôle engraissé par Guérard devenait possible. Pépézut en tirerait parti, et alors... Alors elle viendrait... Pépézut n'en doutait plus! L'épieière?... Bah! une fruitière, au besoin, pourvu qu'elle eût, à Montreuil-les- Pêches ou à l'Ile Saint-Denis, une bicoque où l'on pût ne pas mourir de faim.
Les autres acteurs, comme ce Pépézut, avaient tous leur originalité ou leur tic, leurs passions aussi, mais presque toutes humbles et honnêtes. Des courses en canot, sur la Marne, à Joinville, des repas dans les bouchons de la rive, des parties de plaisir de commis en liberté, c'étaient leurs débauches, à ces pauvres gens que le public s'imaginait passant des nuits en liesse! Il y en avait un qui, s'occupant de chimie, cherchait une encre plus limpide, espérant avoir la fourniture des bureaux de ministère et des administrations de chemins de fer. Un autre, peintre sur porcelaine, ajoutait à ses maigres appointements le peu qu'il gagnait à décorer des vases, des statuettes en biscuit, desi tasses imitant Sèvres. Un autre encore rimait pour les recueils populaires, les cahiers vendus en plein vent, des chansons qu'on lui payait cent sous les quatre couplets. ! Il y en avait un, vieux, cassé, cà demi muet, aphone, engagé par charité et qui avait été prix d'honneur de discours français, du temps de M. de Fontanes presque...
Tout ce petit monde travaillait, attendait, espérait, se disait que se serait bien agréable et bien bon si, après tant de théâtres d'opérettes, un théâtre de drame pouvait prospérer. Et dans presque tous les rêves de ces pauvres diables honnêtes, dans leurs ambitions les plus grandes, le pain, le pain quotidien revenait sans cesse, comme une réalité dure qui se trouvait être l'idéal... Et Hélène se sentait pleine de pitié pour ces camarades qu'elle redoutait naguère, qu'elle aimait et plaignait maintenant, trouvant parmi eux, parmi ces calomniés et ces méconnus, des probités sans fracas et des courages sans pose, avec des misères bien subies et des maux silencieusement endurés ..
Elle se sentait un peu plus effrayée par le souffleur, un petit vieux fébrile et bizarre qui la regardait parfois d'un air égaré, rêvant... Brécheux avait ramassé ce souffleur à la porte d'un théâtre qui venait de le congédier. Il le connaissait pour lui avoir demandé jadis bien des fois des nouvelles de la pièce qu'on répétait, à tel ou tel endroit.
— Vous serez souffleur chez moi, Jovelin,lui avait-il dit. Etrange type que ce vieux Jovelin ! Il y avait des années
et des années qu'il passait sa vie dans son trou de souffleur, incrusté dans ces planches comme une tortue dans sa carapace, comme un limaçon dans sa coquille. Il était petit, voûté, dissimulant une calvitie complète et un crâne pointu sous une calotte de velours noir enfoncée jusque sur ses sourcils et qui laissait passer, comme les deux anses d'un vase, deux oreilles aux cartilages jaunes et presque transparents. Timide, silencieux, recherchant les coins sombres et les coulisses solitaires, le père Jovelin glissait dans le théâtre plus qu'il n'y vivait. On ne le voyait pas : il se dissimulait. On l'entendait à peine: il soufflait mal, ses yeux étant fixés sur le manuscrit, et son esprit errant ailleurs, dans les espaces...
Mais on lui pardonnait tout. On se disait seulement : Le père Jovelin a ses absences.
Ou bien encore :
— Le père Jovelin tient son monologue!
Depuis vingt ans, C3 monologue, devenu légendaire-, de Jovelin, était toujours le même. Jovelin, se promenant dans les corridors ou les recoins du théâtre, marmottait des menaces, des injures, de virulentes apostrophes à l'adresse de quelqu'un d'invisible, et d'éternellement présent à la pensée du petit homme. Une vieille haine couvait chez cet être doux, bon, silencieux, courbé. Au fond de ce cœur, une colère implacable grondait. On se contait tout bas que le père Jovelin avait été trahi autrefois. Un ami, un camarade, un misérable lui avait pris sa femme, et madame Jovelin et cet homme avaient disparu. Il ne s'en était jamais consolé. Ancien négociant, croyait-on, Jovelin, ruiné, s'était fait souffleur et, dans son trou, il avait dis paru du monde, emportant là, dans cette cachette, l'amer ressouvenir de la trahison. Il en était comme absorbé, cruellement, à jamais.
Et comme le répertoire contemporain roule presque toujours uniquement sur cette brûlante question de l'adultère, chaque pièce, chaque tirade renouvelait la douleur et rallumait le courroux de Jovelin. Alors on l'entendait s'exalter, gronder, crier presque. Il ajoutait sa propre colère à la prose de l'auteur, et les comédiens étonnés, attendant le mot qui ne leur venait pas, étaient parfois tout surpris d'entendre le vieux souffleur leur jeter des interjections furibondes, traversant une scène d'accents et de fureurs inattendus :
— Ah ! canaille ! Ah ! la misérable ! Le lâche et la coquine ! Les tenir, les tenir là ! et leur tordre le cou !
Et au milieu de tout cela, les phrases du texte que déchiffrait et soufflait machinalement le souffleur :
— Je suis à vos ordres, monsieur le comte ! — J'aurais dû les tuer, certainement, j'en avais de droit. — A l'heure que vous voudrez! — Gueuse! oui, double et triple gueuse! — Vous pâlissez, vous dis-jel — Et lui! un ami!... Gredin, va! Oh! sans aucun doute, tu n'es qu'un gredin! — Votre colonel vous attend, monsieur! — Ah! Madeleine! je t'aimais pourtant, ma pauvre Madeleine!
LE TROISIÈME DESSOUS iil9
Ainsi, dans ce milieu nouveau, aux individualités curieuses, dont l'originalité semblait comme décuplée par une existence de fièvre, vécue en dehors de toute réalité, Hélène Gervais s'intéressait à toutes choses, oubliant avec cette facilité des heureux, les maux soufferts, les épreuves supportées, n'ayant qu'une inquiétude, Monnerol, et qu'une angoisse, les débuts. Encore trouvait-elle, pour envisager l'avenir, du courage chez Saint- Yves, et Henri lui disait-il, en parlant du vieil acteur tombé : — « lia peut-être quitté Paris. Je n'en ai plus de nouvelles. Quelque lettre, un matin, vous en apportera avec une demande d'argent. »
Et maintenant Hélène commençait à plaindre celui qui, en se présentant à elle, lavait fait frissonner d'horreur. Qui pouvait dire ce qu'il était devenu? Elle se reprochait de n'avoir pas tout essayé pour l'arracher à sa misère. Il y avait peut-être des probités encore vivaces sous le cynisme de Monnerol. Elle eût dû les éveiller, les faire palpiter, revivre, elle, sous ses adjurations et son dévouement. Car, après tout, c'était son père, et elle l'avait laissé se renfoncer brusquement dans l'immense mer parisienne, pis que cela, dans les bas-fonds vaseux. Et, prise de remords, elle se sentait coupable. Elle avait été, se disait-elle, égoïste et sans pitié.
Puis elle se rappelait les paroles douteuses ou plutôt éloquemment hideuses de cet homme, les sourires bizarres qui accompagnaient les regards jetés sur sa fille, et, reprise ie l'émotion et de la révolte ressenties en présence du père, îlle éprouvait, à se répéter que peut-être Monnerol avait iisparu pour toujours, un sentiment de délivrance.
— Ne vous fiez cependant pas trop à son éloignemenl, lisait Henri. Mais qu'il revienne ou qu'il ne reparaisse plus, îous sommes là, Hélène!
Nous, c'était lui et Saint-Yves. Ces deux amitiés (Hélène l'oubliait pas non plus Marsy) emplissaient, avec le théâtre, 'existence de la jeune fille. Les répétitions de la pièce narchaient, les ouvriers avançaient vite dans la construcion du théâtre. Brécheux laissait, à l'avant-scène, l'auteur
et le régisseur libres de faire répéter comme ils l'entendaient. Il s'occupait surtout de l'administration, engageant des employés, des contrôleurs, reprenaut pour caissier un vieux bonhomme qui tenait encore, six mois auparavant, les livres chez Dutilleul, — le successeur de la maison Brécheux, — et qui avait quitté sa place pour raison de santé. Il se trouvait rétabli maintenant sans nul doute et toul heureux de rentrer chez le patron. Quant à tenir la caisse, acquitter des factures ou paye*1 des acteurs, — c'est toujours de la même façon, disait-il, qu'on ouvre le guichet.
Brécheux était aux anges. Le personnel se complétait. L'architecte ne tenait pas à payer le dédit et éperonnait toul son monde. La nuit, en passant sur le boulevard, on apercevait au fond du couloir qui menait jadis à la Mosquée, de grands feux allumés qui brûlaient, et, à travers les planches et les échafaudages, des plaques vives de lumière, et du fond de cette espèce de vaste entonnoir, aux coins tantôt assombris et tantôt pétillants de dorures, — selon le projection des lumières accrochées aux poutres des maçonneries, — des chansons et des bruits sortaient, décelant une activité fébrile. C'étaient les ouvriers qui, pour arrive] à jour fixe, travaillaient la nuit dans la salle à demi éclairée,
La pièce nouvelle inquiétait bien un peu Brécheux. I! n'avait pas grande confiance dans ce jeune petit monsieui que lui avait amené le fils Roquevert, et il regrettait presque de n'avoir pas, à défaut d'Alexis, demandé son drame d'ouverture à un carcassier, à un homme à succès en qui i eût eu pleine confiance. Mais il avait voulu montrer à cet gros bonnets du théâtre qu'il se moquait bien d'eux, et faute de grive, disait-il, il avait pris un merle.
— Encore si c'était un merle blanc !
— Après tout, quoi! si la pièce tombe, j'en monterai une autre, et dare-dare! J'ai même presque envie d'en fair* déjà répéter une. Ah! si elles ne font pas d'argent, les nouveautés ne moisiront pas sur mon affiche! .. Une pièc< tous les quinze jours s'il le faut, ou tous les huit jours comme à Belleville, comme eu province !
LE TROISIÈME DESSOUS o21
Le régisseur Roblot essayait vainement de lui faire comprendre qu'une pièce qui ne fait pas grand argent pendant les premiers jours, peut se relever, se relève souvent et va fort loin. La patience n'entrait pas dans le système de Brécheux. Il n'entendait point se ruiner en espérant un succès.- Plus il remuerait, plus il monterait de nouveautés, plus il avait de chances de découvrir quelque chose qui devint populaire. Mais (c'était son mot au gros homme essoufflé qui mettait hardiment la maiu à la pâte), il ne fallait pas s'endormir.
Vraiment, chez lui, on ne s'endormait pas. Il n'y avait pas à le nier, le Théâtre du Boulevard ouvrirait à l'heure dite, et ne dépasserait pas la date officielle qui s'étalait déjà sur des affiches, à tous les coins de Paris: « Irrévocablement 20 septembre. Ouverture du Théâtre du Boulevard. Première représentation de Jeanne Michelin, drame en cinq actes. Débuts de mademoiselle Hélène Gervais. » Quand elle avait lu son nom imprimé, pour la première fois; quand elle avait rencontré, en sortant de chez elle, sur une muraille de la place Pigalle, cette affiche où elle était annoncée, avec ces treize lettres « Hélène Gervais » se détachant en noir sur une bande blanche qui coupait nettement la couleur rosée du placard, la jeune fille était demeurée muette et clouée lu soJ, lisant et relisant l'affiche, et pour la première fois prouvant cette terreur folle qui l'avait envahie déjà dans es coulisses du Conservatoire. Ainsi, c'était certain, c'était iffiché ! Elle jouerait le 20 septembre ! Mais le 20 septembre c'était dans quatorze, moins que cela, dans douze jours ! Douze jours et Hélène aurait là, devant elle, le public, la tresse, les camarades, tout le monde ! Alors la frayeur la îrenait et elle arrivait à la répétition toute troublée, ne emarquant pas les regards assez mécontents que lui jetaient re *épézut et la petite Claudine.
Comme elle allait entier, on parlait d'Hélène au foyer. )n se demandait pourquoi son nom figurait seul sur l'afiche, et la mère Harel avait dit de sa voix vinaigrée : — En somme, elle n'a eu qu'un accessit et Claudine a
taj
obtenu le prix, s'il vous plait! Puisque M. Brécheux veut des voilettes, la vedette revenait à nia fille !
— Moi, répondait fièrement Pépézut, ces passe-droits nie laissent absolument indifférent. Il n'y a de vedette qu'après la représentation.
Et, se rengorgeant, avec sa main blanche passée dans sa vieille redingote boutonnée, comme un comédien doctrinaire :
— Personnellement, ajoutait le vieux beau, qui ne voyait pas le sourire doucement railleur de Gardonne et la mine moqueuse de la petite Claudine , je fais m i vedette moi-
-, — quand je nie montre à l'avant-scène ! On se tut d'ailleurs, en apercevant Hélène. Elle n'avait pas l'air d'intriguer beaucoup pour obtenir des faveurs. Elle était très-simple et très-bonne. C'était Brécheux ou Roblot qui avait spéculé sur le tapage du dernier concours. La répétition fut nerveuse pourtant. Il y avait des mécontentements évidents. Paul Guérard remarquait combien Claudine Harel était agacée et, faisant claquer ses doigts minces contre son pouce, jouait d'un petit air de linotte maussade.
— Yo3rons, mes enfants, disait Roblot, assis à côté du père Jovelin qui, tout en prisant, répétait : « Ah ! la canaille! Oh! les gredins! » selon son habitude, et secouait avec fureur le tabac qui tombait sur le manuscrit... Vous ne paraissez pas vous douter que nous passons de jeudi en huit! Un peu moins de nerfs, sapristi ! Enchaînons! enchaînons !
Et l'auteur, qui ne savait pas au juste ce que voulait dire ce conseil, répétait, d'une petite voix timide :
— Mesdames... messieurs... Je vous en prie... Enchaînons, s'il vous plait !
Enchaîner, c'est ne pas mettre d'intervalles entre deux répliques, une scène et une autre; c'est activer, c'est vivre: — c'est faire que l'œuvre- tout entière se suive comme des chaînons entre eux. Et l'on « enchaînait. » La répétition reprenait du mouvement et de la vie. Et Guérard, se penchant
à l'oreille de Roblot, tandis qu'à l'avant-scène Pepézut, le cou enveloppé d'un petit foulard, s'écriait : « Je n'ai jamais vu de bv'iuii' pareille à celle d'Angda l », disait d'un air inquiet au régisseur:
— Et Angola? Le rôle n'est pas encore distribué. Qui jouera Angela"? Nous n'avons pas d'Angela!...
— Au contraire, j'oubliais de vous annoncer ça. L'Angela est trouvée ! Ce n'est pas un rôle, c'est une figure. Il nous est venu une fille superbe, une Anglaise... Elle fera fureur, et, à la scène du bal, quand elle passera dans le fond, elle produira un rude effet, je vous en réponds !
— C'est que, pour que le comte d'Auberive ait le droit de dire : Je n'ai jamais vu de...
- Ça n'étonnera personne qu'il dise ça lorsqu'on apercevra Lucy Vaughan! Elle est superbe! Ce sera un clou!
Lucy Vaughan! C'est vrai, Paul Guérard se promenant avec Henri, avait rencontré, une fois, une belle tille de ce nom au bras du sculpteur Charrière. Lucy Vaughan ! Mais, en effet, elle était admirable. Grande, avec une carnation magnifique et des yeux!... On disait, là-bas, chez le père Antoine, autour de la table, que Charrière en était fou. Le sculpteur n'avait pas plus reparu à la fruiterie que chez Marsy. Il s'enfermait avec son modèle. Des amis avaient sonné à la porte de l'atelier de la rue Lepic sans qu'il répondît. La maman Valérie môme, sa vieille amie, ne le voyait plus. Il passait des journées à demander à la glaise de lui rendre dans toute sa splendeur l'implacable beauté de l'Anglaise. Elle, ennuyée mais souriante, se laissait admirer, fière de voir son corps jai lir d'un bloc de terre brune, de cette boue, comme Vénus sortait de l'écume. Lorsque, las de travail, luttant contre ce rêve vivant qu'il roulait réaliser par le marbre, Charrière s'arrêtait, laissant iéborder ses confidences et ses aveux aux oreilles de Lucy, îlle le regardait d'un air doux et bon de couveuse avec ses grands yeux et, tout en lui répondant doucement par un endre froncement de lèvres, elle songeait que c'était bien long, ces journées éternellement pareilles, là-haut, avec le
panorama de Paris sous les yeux, — ce Paris qu'elle voulait écraser de sa beauté et qui l'ignorait encore, — et elle avait hâte de partir, et lorsque Charrière l'accompagnait, lui répétant pour la millième fois, tout en cheminant à travers les rues, les mêmes paroles, elle s'arrêtait machinalement devant les boutiques de bijoutiers ou les magasins de comestibles, et ses yeux alanguis se fixaient, avec des appétits souriants et des sensualités visibles, sur les parures étincelantes, les bijoux, les charcuteries ou les beaux fruits mûrs. Ou, encore, avant de quitter l'atelier du sculpteur, de sa petite voix déjeune chat qui miaule, désignant quelque objet d'art qui traînait, posé sur une table, ou quelque médaillon de bronze accroché à la muraille :
— Très-joli, cela, disait-elle.
Puis regardant Charrière en souriant, timidement, coquettement aussi, comme une enfant, comme si elle eût ignoré le prix d'an tigre de BarjTe, d'une esquisse de Charrière ou d'un chien de Mène :
— Je peux prendre ? disait- elle.
Et sa petite main blanche et grasse s'abattait sur l'œuvre d'art avec une précision caressante et, enveloppé dans un journal, le petit bronze ou la terre cuite disparaissait sous le bras divinement élégant de Lucj^ qui, lorsque Charrière lui disait que le bronze était trop lourd et qu'il le lui porterait, lui répondait avec son sourire au charme doux, découvrant de grandes dents blanches :
— Oh! pas de danger ! je suis très... très- forte !
Elle semblait lasse d'ailleurs de Charrière et devait toucher à la réalisation d'une partie de ses rêves, car, lorsqu' ayant appris, — chez Pulchérie peut-être, — qu'un théâtre nouveau allait s'ouvrir, Fancienne danseuse de l'Alhambra de Londres se présenta chez Justin Brécheux, de gros diamants étincelaient déjà, enfoncés et comme sertis dans la chair grasse et d'un blanc rosé de ses oreilles et, à son cou, elle portait, non plus ses jaunes bijoux en or anglais, mais une marguerite éclatante passée dans un ruban de velours et dont un rubis formait le milieu. Brécheux fut en-
chanté de voir venir à lui cette belle fille souriante. Le bout de rôle d'Angela n'était pas distribué. Lucy Vaughan créerait Angela! Le drame de Guérard pouvait maintenant manquer d'habileté, être un peu trop littéraire, trop Comédie-Française ou trop Gymnase : Lucy Vaughan, — sans compter mademoiselle Gervais dont les journaux s'occupaient beaucoup, — suffisait presque à elle seule pour faire courir tout Paris.
Et, dès le lendemain, sur les affiches, tous les noms des débutants futurs figuraient en grosses lettres après celui d'Hélène : M. Gardonne, M. Duret, M. Pépézut, mademoiselle Claudine Harel, mademoiselle Bertrade, madame Dauberville, miss Lucy Vaughan... Une affiche superbe ! Brécheux avait envie d'ajouter, entre parenthèses, après le nom de Lucy Vaughan : qui n'a jamais paru sur aucun théâtre.
■ Ça s'est déjà fait! Je l'ai vu, je l'ai lu, moi ! Sur une affiche des Folies-Dramatiques : Mademoiselle AnnaBellaa-
:r, qui n'a jamais...
Mais Roblot et Alexis s'interposaient. C'était impossible. \ quoi songeait-il ? Ce serait un scandale. Les journaux s'en moqueraient.
— Qu'est-ce que ça me fait? répondait Brécheux. A mon our, je me moque pas mal des journaux !
Il se rendit pourtant, et Lucy Vaughan entra sans trop le fracas au Théâtre du Boulevard, s'imposant, dès son ap- >arition dans le foyer, par cette beauté souveraine et calme, 'un flegme doucement terrible. L'Anglaise sentait d'aileurs qu'elle avait à se faire accepter de tout ce petit îonde, et, souriante, elle affectait une gaucherie et une midité de fillette ignorante. Dans un coin, la mère Harel availlait à une tapisserie, d'ailleurs fort remarquable, u'elle allait, disait-elle, probablement mettre en loterie, à ix sous le billet. L'ancienne concierge affectait une paureté qui irritait vivement le petit Duret. Il avait des eûvies >lles de faire quelque esclandre.
— Voyons, disait-il à Claudine dans les coins, je sais bien ■§ue cette tapisserie-là, la maman Harel l'a achetée tout
faite, faubourg Poissonnière, et qu'elle pose à l'ouvrièn malheureuse... je m'en vais lui dire...
Mais Claudine le calmait bien vite. Oui, c'était unemanh de la vieille femme. Elle aimait à se faire plaindre. Et puis à dix sous le billet, elle gagnerait vingt ou trente francs sui la tapisserie. Tout cela était vrai. Mais le mariage, le con sentement, la paix entre tout le monde ! Louis devait y songer ! Il ne fallait pas de scènes ! C'était si bon de s'entendre, de « rester bien ensemble ! »
Alors Duret se taisait, et madame Harel continuait è geindre. On avait bien de la peine à élever ses enfants et à joindre les deux bouts. Ce gouvernement, qui laissait passer de pareilles infamies : un prix du Conservatoire qu'on n'engageait pas, qu'on ne couvrait pas d'or ! Ils n'avaient donc point d'argent, tous ces ministres et ces députés qui faisaient les beaux à la distribution des prix ? Ils avaient donc tout dévoré pour eux ou pour leurs créatures ? Et la portière continuait à se pencher sur sa tapisserie, et, comme elle parlait encore de loterie et de billets, Lucy Vaughan, toute droite devant elle, souriante, lui dit, un jour, lentement, en montrant la tapisserie d'une main où brillait une grosse émeraude :
— Combien?...
— Ça?
— Oui, répondait Lucy.
La vieille femme disait un prix, l'Anglaise le doublait, prenait, du bout des doigts, quatre ou cinq pièces d'or< dans une bourse d'acier et les donnait à madame Harel, stupéfaite; puis, roulant la tapisserie, la glissait sous son bras, et, toujours froidement souriante, ajoutait :
— Je ferai avec monter un pouf !
Elle se moquait bien de la tapisserie, mais elle avait voulu montrer qu'elle était généreuse, conquérir tous les suffrages de ces gens de théâtre qui aiment à donner et aiment ceux qui donnent, — et elle s'éloignait, saluant, souriant, tandis que la mère Harel disait aux comédiens :
— Ça fait plaisir, l'argent gagné à la pointe de l'aiguille}-
Et je vous prie de croire qu'il faut que je travaille, car si je n'en ai plus, ce n'est pas mon gendre qui m'en donnera !
— Maman Harel... commençait Duret.
Claudine le calmait encore. Et Hélène Gervais s'approchait de la vieille femme, lui disant tout bas : Je vous en prendrai, moi aussi, des tapisseries, madame Harel.
— Oh ! ne craignez rien ! J'en ferai encore. Dieu merci, je ne suis pas morte... Je m'userai peut-être les yeux, mais dussé-je passer mes nuits, vous en aurez bientôt ! Il faut bien vivre !
La mère Harel pouvait certes promettre et tenir beaucoup : le magasin du Faubourg était bien assorti.
L'amabilité d'Hélène ne passait, au surplus, dans l'admiration de madame Harel, qu'après la générosité de l'Anglaise ! Voilà une femme ! Elle venait au théâtre en voiture. Il y avait une espèce de Russe, un monsieur trèsbien, qui l'attendait. Parfois aussi, un homme à barbe rousse, mordillant sa moustache, l'air troublé, presque colère. Maman Harel s'était laissé dire que c'était un sculpteur qui avait commencé le portrait de Lucy. Il paraît que Lucy ne tenait pas beaucoup à le revoir, car très-souvent, quand il l'attendait devant une porte, elle sortait par l'autre. Maman Harel ne la blâmait point. On ne sait pas ce que perd une femme à s'attacher à un meurt-de-faim. Et nécessairement elle regardait du coin de l'œil son futur gendre. Elle avait pour miss Vaughan une sorte de respect et, à vrai dire, Hélène Gervais ne lui inspirait qu'une sympathie où il entrait un peu de pitié. Eh bien ! oui, mademoiselle Gervais était une brave fille. Et après ?
Elle épouserait son Saint-Yves. Un joli dénoùment! Parlons.en ! Une corde passée au cou, à la manière de Claudine. Mais, voyons, les actrices maintenant se mettaient donc décidément à épouser des acteurs? Maman Harel préférait le temps où elles rêvaient surtout d'avoir un hôtel. Si l'on entrait au théâtre pour « faire la popote » autant valait rester une bonne petite bourgeoise, épouser un employé de chemin de fer et tenir son ménage. Ah ! ces en-
fants ! Claudine verrait, quand elle serait « à ses pièces » et qu'elle s'appellerait madame Duret! Quant à Hélène, qu'elle devînt ou ne devînt pas madame Saint-Yves, maman Harel s'en moquait comme de l'an quarante.
Madame Saint-Yves! Hélène, dans tous les cas, se serait nommée madame de Fresne. C'était le véritable nom de Saint- Yves, et un nom dont la particule était authentique. Saint-Yves expliquait un soir, très-simplement, à Hélène pourquoi, ne voulant pas trop chagriner ses parents, des magistrats pour la plupart et de noblesse de robe, il avait pris un pseudonyme qui lui semblait maintenant plus à lui que son nom même, si bien que lorsque, dans tout acte public, il signait Pierre de Fresne, il lui semblait qu'il prenait le nom d'un étranger.
Il en était ainsi venu à regarder Hélène comme la confidente la plus sérieuse de ses pensées et, à l'heure où elle se sentait protégée par l'amour de Saint-Yves, lui se sentait rajeuni, rasséréné par cette affection, si différente de toutes celles qu'il avait éprouvées. Parfois encore — rarement — l'amer rictus des jours anciens revenait aux lèvres du comédien et relevait sa moustache blonde. C'était lorsque Clotilde Verrier, que sa froideur exaspérait, essayait décidément de dompter cet homme qui la fuyait et qu'elle aimait. Subissant, malgré lui-môme, l'ascendant étrange de cette fine beauté d'Arabe, il avait besoin d'un effort violent pour passer, maître de son visage, sans une émotion effrayante, à côté d'elle. Et il la voyait tous les jours, et il répétait avec elle et bientôt il allait jouer, à l'Odéon, une pièce nouvelle avec Clotilde, une pièce où son rôle lui imposait l'emportement de la passion, où il devait se traîner suppliant, aux pieds de Clotilde qui incarnait, dans l'œuvre encore inconnue, une femme sans amour. Par une des ironies de cette vie de comédien, c'était justement le contraire de la situation où se trouvaient l'un en face de l'autre ces deux êtres faits pour s'entre-déchirer ou pour s'aimer, qu'ils avaient à rendre visible au public, avec le renversement exact des sentiments éprouvés. Volontairement gla-
cial pendant les entr'actes des répétitions, Saint-Yves, agenouillé, était forcé de murmurer à Clotilde des paroles d'amour, avec des effusions ardentes, des supplications éperdues; et Clotilde, en écoutant cette voix brève et hachée d'ordinaire et vibrante comme une lame d'acier, se fondre ainsi dans la tirade harmonieusement écrite que le comédien avait à réciter, oui, plus d'une fois Clotilde fermait les yeux, comme si c'eût été vraiment à elle et non à la création de l'auteur que parlât Saint-Yves. Et, de ses yeux de braise, elle le regardait, non pas insolemment dédaigneuse, comme le voulait son rôle, mais tremblante, mais frémissante, mais toute prête à lui dire, au lieu du texte cruel et froid : — Relève-toi donc! Je t'aime!
Alors, la tirade finie, Saint- Yves affectait de se redresser brusquement, essuyant les genoux poudreux de son pantalon, et, avec une politesse correcte, sa voix, par un prodige de volonté, reprenant sa vibration acérée :
— Je crois que ça ira comme ça, disait-il. Je vous facilite bien votre réplique, n'est-ce pas, chère amie ? Voulez-vous que je recommence ?
Parfois Clotilde sortait de ces répétitions en tordant son mouchoir de dentelle autour de ses gants ou en brisant entre ses doigts l'écaillé d'un éventail. Elle était furieuse et haineuse, et elle savait bien que si Saint-Yves lui échappait ainsi, c'est qu'Hélène Gervais était là. Elle était donc toutepuissante, cette Hélène, par le charme de son honnêteté? Il fallait des candeurs feintes ou vraies à ce blasé de Saint- Yves! Cet amoureux fou de toutes les femmes, ce séducteur de princesses russes, ce comédien qui naguère encore brûlait sa vie et la gâchait avec une aristocratique indifférence, une sorte de grisette de théâtre le tenait, tout confit en pastorales, dans sa petite main ! Il se délectait au laitage de Florian après s'être brûlé la lèvre au philtre de Musset. C'était bien drôle. Clotilde en eût éclaté de rire toute la première, si sa vanité n'eût point payé les cornemuses de l'idylle.
Et Clotilde devinait juste. Saint-Yves aimait d'autant plus
Hélène qu'il redoutait davantage Clotilde Verrier. Auprès d'Hélène, il se sentait rassuré et heureux. C'était comme un épanouissement de tout ce qui demeurait en lui de sentiments droits étouffés, de timidités transformées en bravades. Il cherchait toutes les occasions de se rapprocher d'Hélène. Une représentation, un concert devait être donné au profit de crèches fondées dans la paroisse de Saint-Clément et patronnées par le curé Poparel. Officiellement, M. Poparel ne « paraissait » pas, ne voulant point mêler son caractère sacerdotal à une œuvre de charité qui demandait des ressources au théâtre. En réalité, le bon gros curé s'occupait très-gaiement du programme.
— La saison est bien mauvaise, disait-il avec une piquante autorité de connaisseur. Fin septembre, on n'est pas encore revenu des eaux. Trouville, Dieppe, Biarritz, tout cela nous prendra bien du monde. Et puis il y a la chasse, cette maudite chasse! Si nous pouvions attendre à fin novembre, cela vaudrait mieux. Mais on ne peut pas, les crèches réclament des couvertures... Il faut donc tirer le meilleur parti possible de la situation et forcer les gens à venir, grâce à un programme... comment dirait-on bien ça?... sterling ! Enfin, étonnant! Des noms, des noms, il faut des noms; — quelque chose de très-parisien !
Et le curé se frottait les mains à l'idée que madame Pornic, oui, oui, l'étoile à la mode, madame Pornic elle-même, se mettait à la disposition de l'Œuvre et chanterait, pour les petits abandonnés de Saint-Clément , ses chansonnettes en renom : la Petite Chatouilleuse, les Fredaines de Grand' Maman, Cousin et Cousine...
Alors, l'abbé Ronchat intervenait, sévère et sombre, demandant au curé si le bruit qui courait...
— Oui, oui, mon cher abbé. Le bruit qui court ne ment pas. Il est inutile de crier par-dessus les toits que le bénéfice de la représentation profitera à nos pauvres petits diables d'orphelins, mais c'est comme ça!... Plaignez-vous donc! Je fournis à des comédiens l'occasion de gagner une part de paradis !
— Mais, monsieur le curé, madame Pornic...
— Ah! madame Pornic! Eh bien, quoi! Que voulez-vous? mademoiselle Déjazefest morte. Je ne peux pas demander à mademoiselle Déjazet de nous chanter la Lisette!
L'abbé Ronchat était stupéfait, tandis que M. Poparel tout guilleret, se frottait les mains à l'idée que ses paroissiens en bas-âge auraient de bons matelas douillets, des traversins, des bas de laine pour l'hiver...
— Et c'est bien rien, mon cher abbé ! disait le curé, madame Pornic m'a promis de venir, le dimanche de l'Avent, chanter un ou deux morceaux à Saint-Clément. On en sera informé d'avance. La quête sera féconde et vous pourrez avoir, dans votre chapelle, des verrières à personnages, s'il vous plaît, avec de gaies couleurs de rubis, d'émeraudes et de topazes, au lieu de nos pauvres vitraux verdâtres" qui font ressembler Saint-Clément à une église de campagne.
— Elle chantera à Saint-Clément! Elle! Madame Pornic!...
Et l'abbé Ronchat, le sourcil froncé, la lèvre blême, joignait les mains en baissant à terre des yeux incendiés de colère.
— Mais vous n'y avez pas songé, monsieur le curé : — cette femme est juive !
— Eh bien ! nous avons tout à y gagner. Elle peut se convertir. C'est une conquête à faire, mon cher abbé. Seulement, vous êtes un peu intolérant, comme vos confrères des campagnes. On est plus cordial à Paris. Juive! Et puis après ? Le Dieu d'Isaac et de Jacob n'est-il pas le nôtre ? Allons, allons, vous aurez des vitraux neufs, et les enfants auront des chaussettes chaudes. C'est bien quelque chose, vraiment /
Il avait été décidé que le concert (on voulait éviter le mot de représentation théâtrale), serait donné à la salle Herz, dans les derniers jours de septembre, et Saint- Yves avait été prié de prêter son concours. Ah ! s'il voulait jouer quelque proverbe! Avec mademoiselle Verrier, par exemple...
— De l'Octave Feuillet, disait M. Poparel. C'est charmant, c'est élégant, c'est fort présentable. L'abbé Ronchat ne criera pas.
Et Saint-Yves avait accepté, mais il avait indiqué, pour lui donner la réplique, mademoiselle Gervais, et il avait choisi un proverbe nouveau, récemment publié par la Revue des Deux- Mondes. Ces répétitions à deux, avec Hélène, pendant les heures où le Théâtre du Boulevard n'absorbait point la jeune fille, quelle joie profonde elles lui causaient ! Comme il était heureux d'interrompre, en souriant, la scène commencée, pour causer, pour laisser aller sa pensée au vent des souvenirs ! Comme il trouvait charmante, dans sa gravité douce, cette femme à qui le bonheur confiant donnait une expression nouvelle, un rayonnement inconnu !
Marsy, qui l'avait rencontrée, lui avait dit doucement, avec un son de voix un peu triste :
— Vous n'êtes plus ma Charité! Je vous demanderai quelque jour de prêter votre visage à la Fortune!
— Oh ! l'Economie tout au plus, avait répondu Hélène en riant. — Mille bons baisers à André !
Marsy, autrefois, ne l'avait jamais vue rire. Un furtif éclair souriant et c'était tout, jadis. Et maintenant...
Chaque jour la rendait en quelque sorte plus ardemment vivante en lui donnant une assurance plus profonde dans l'affection de Saint-Yves et en la rapprochant de l'heure des débuts. Elle avait une fièvre d'espoir, un appétit de bataille. Elle contemplait, pendant la répétition de Jeanne Michelin, cette grande salle vide et qu'elle peuplait, par l'imagination, de spectateurs haletants ! La pièce était belle, Hélène croyait fermement qu'elle la jouerait bien. Ah ! comme elle eût voulu déjà entrer en scène, dans l'atmosphère chaude de cette salle illuminée !
Et les petits journaux, à qui Fréville envoyait des notes, parlaient déjà de la débutante. Clotilde Verrier lisait tout cela, le matin, dans son lit, déchirant nerveusement la bande de son journal et regardant, aux Nouvelles des Théâtres, si l'on parlait encore de mademoiselle Gervais. Et l'on en parlait encore 1 Et l'on en parlait toujours!
— Ils veulent l'inventer, décidément, murmurait Clotilde frémissante, ses longs cheveux bruns dénoués sur sa tète
fine, qui regardait en l'air et s'enfonçait dans ses bras croisés sur l'oreiller.
Elle cherchait alors un moyen de combattre cette naissante rivale, — et doublement rivale, — dont ceux qui l'avaient entendue, aux répétitions, alors que la fièvre de la lutte ne secoue pas le corps pourtant et ne brûle pas le sang, disaient déjà :
— C'est une Desclée !
Et maintenant la veille de l'ouverture était arrivée. On jouait demain. Le Théâtre du Boulevard ouvrait le 20 septembre, comme il l'avait promis. Harassé, bronzé plutôt que pâli par les nuits passées, comme revenant d'un long voyage, Brécheux égosillé ne parlait plus qu'à travers une extinction de voix. L'architecte était sur les dents, les tapissiers clouaient les dernières tentures. On raccordait le papier grenat dans les loges. Une vague odeur de térébenthine et de couleur fraîche montait de la salle, coquette et blanche avec ses dorures comme une fiancée avec ses bijoux. La répétition de Jeanne Michelin allait commencer, et l'auteur, sur le théâtre, regardait, étonné lui-même, ces acteurs qu'il était accoutumé de voir avec leurs vêtements quotidiens, leurs tournures sans façon et qui maintenant descendaient de leurs loges méconnaissables, ayant fait leur tête, des postiches collées à leurs lèvres, à leurs joues, sanglés, coquets, fardés, maquillés, les yeux agrandis, très-brillants dans leur cercle noir et les pommettes toutes rouges.
Et, très-émus, nerveux, ils se présentaient à Guérard, se posaient devant lui, arquant la jambe, le poing sur la hanche et demandaient :
— Est-ce bien ça? C'est-il bien votre bonhomme? Ai-je mis trop de crêpé ?
Et l'auteur avait des joies stupéfaites d'enfant. Ses personnages vivaient! Il les voyait là, aller et venir, sous ses yeux! Jusqu'à présent, dans les répétitions de jour, c'étaient surtout des comédiens et des comédiennes qu'il avait vus passer sous ses yeux : maintenant c'étaient les héros mêmes
de son œuvre. Son rêve de poëte, il le touchait du doigt. Il voyait respirer et agir, il entendait parler tous ces enfants de sa fiction, nés fantastiquement de gouttes d'encre, là haut, dans sa petite chambre froide. Son manuscrit, ses pauvres feuillets raturés autrefois s'animaient. Le malheureux garçon avait des envies de pleurer. Gardonne lui disait alors gaiement :
— Ne craignez rien, la pièce marchera. Le pompier est content !
— Le pompier? quel pompier?
— Le pompier de service. Le pompier, mon cher auteur, est le premier critique de toute pièce nouvelle. S'il ne prête aucune attention à la grande scène, c'est fini. Si, au contraire, il ouvre de grands yeux, une grande bouche et attend le dénoùment comme le Messie, on peut compter sur un succès. Molière consultait La Forêt. Les Molière du jour suivent avec anxiété l'expression du visage du pompier, et s'il est content, ils sont enchantés ! — Ah ! vous avez de la chance, ajoutait Gardonne, vous allez avoir un succès et je ne pourrai même pas aller diner à Nogent une seule fois avant la chute des feuilles.
Henri Roquevert, lui aussi, aux côtés de Guérard, respirait l'odeur de poudre de la bataille. Il arpentait la scène, tandis que, derrière la toile, le chef d'orchestre, un ancien prix de Rome tombé de chute en chute jusque-là, faisait répéter, pour la huitième ou dixième fois, le morceau d'ouverture : une ouverture qu'il avait autrefois composée pour un Faust avant Gounod. Elle avait, cette scène où l'on plantait un décor représentant un salon, comme un aspect de navire de guerre à l'heure du branle -bas. Les machinistes remuaient des portanls, bousculant Guérard, coudoyant Henri, ou posaient, selon les indications du régisseur Roblot, les fauteuils et les tables à la place voulue.
— Plus loin ! Là ! C'est bon 1 Eh bien ! et la cheminée ? Voyons, Balue, qu'est-ce que vous faites? Vous oubliez la cheminée 1 Pas celle-là, sapristi! Nous sommes chez un ministre et vous m'apportez une cheminée de cuisine !
LE TROISIEME DESSOUS ddo
Moins rapidement habillées que les acteurs, les comédiennes arrivaient maintenant; la grosse Dauberville, sanglée à craquer dans une robe de velours noir; la petite Claudine, en bonnet de soubrette, jolie comme un cœur, malgré son nez pointu, et mademoiselle Bertrade, l'ingénue, intimidée, les yeux tout rouges, pleurant à l'idée que son professeur Thibouville n'était plus là pour lavoir débuter. La mère Harel, rouge comme une pivoine, prenait la main de l'auteur et lui faisait toucher sa poitrine en disant :
— Sentez comme il bat! Ah! ces maudits enfants! Je mourrai d'un anévrisme, c'est sûr!
Un demi-figurant qui n'avait qu'à ouvrir les portes du fond et à annoncer les gens, racontait qu'il n'avait dîné que d'un œuf tout simplement — par émotion et pour ne point gâter sa voix.
Et tout ce monde, Gardonne, Pépézut jouant un membre du Jockey, le gardénia à la boutonnière ; Duret, très-drôlement grimé en amoureux transi, tout ce personnel costumé, déguisé, uni par une même anxiété, attendait les trois coups du régisseur tandis qu'Hélène Gervais, admirablement belle dans une robe sombre, arrivait pâle, mais sans poudre de riz, ses yeux brûlant dans un visage de marbre, et, tout en mettant ses gants, regardant Guérard avec un sourire et lui disant:
— Confiance ! Vous avez fait un beau drame !
— Et j'ai pour moi une grande artiste ! répondait « M. Paul. »
Puis, tout à coup, Brécheux accourait, soufflant et toujours suivi de ce grand garçon d'Alexis, un peu ému, et le directeur, frappant dans ses grosses mains, s'écriait:
— Allons, mes enfants! le censeur est là! On commence! Monsieur Guérard, venez avec moi!
— Mais miss Vaughan... balbutiait Roblot.
— Eh! bien, miss Vaughan?
— Elle n'est pas arrivée !
— Elle n'est que du deux! Commencez sans elle ! Le censeur attend !
Le censeur était là, en effet, assis au milieu des fauteuils d'orchestre, dans une salle plus qu'aux trois quarts vide, où, dans le fond du parterre et au haut des troisièmes loges on apercevait, se détachant sur le rouge doré du théâtre» les employés, les ouvreuses, les contrôleurs du théâtre, les parents d'acteurs, les figurants qui n'étaient pas du premier acte, les machinistes, et aussi, çà et là, des visages de comédiens connus, de reporters entrés malgré la consigne, de dessinateurs envoyés par les journaux illustrés pour faire des croquis de la salle nouvelle; et peut-être (si la pièce semblait réussir) d'une des scènes du drame. Puis, avec leurs carnets à la main, prêts à noter les effets à souligner, les entrées à marquer, les passages à applaudir, deux ou trois hommes groupés et atteudant : — les chefs de claque, et presque à côté d'eux, Fréville, le secrétaire, causant avec Saint-Yves et Henri Roquevert.
De tout cela, l'auteur ne voyait rien, ne distinguait rien. Il ne voyait que sa pièce, il en entendait les premiers mots tombant dans ce grand silence froid d'une salle résonnant le vide.
Le rôle d'Hélène Gervais était assez peu développé pendant le premier acte; il se dessinait surtout, au second, lorsque Jeanne Michelin se trouve brusquement en présence d'Angela, qui passe couverte des diamants payés par Michelin. A ce moment-là, Hélène fut superbe, et l'apparition très-attendue de Lucy Vaughan, blanche comme une belle statue dans une robe de satin grenat, fit un effet d'éblouissement. On eût dit une de ces courtisanes vénitiennes rencontrées dans les dessins de Cesare Vecello et traversant orgueilleusement un salon de Paris.
La toile baissa sur des bravos. Tout le monde était enchanté. Hélène remontait lentement, comme lassée, à sa loge, tandis que Saint-Yves s'élançait sur le théâtre à la suite de Brécheux pour lui crier bravo.
Henri était blême d'émotion.
— Ah ! disait-il à Hélène, que vous êtes heureuse !
— C'est vrai, je suis contente de moi, répondait-elle naïvement.
Et Brécheux, rouge, essoufflé, allant à Guérard, lui prenait les mains et disait :
— Vous savez, ça sera un succès. Godin parie pour cent cinquante.
— Cent cinquante?... balbutiait l'auteur.
— Oui, représentations. Maintenant, ce n'est pas tout ça. 11 faut m'en faire une autre.
— En retouchant un peu Gallia... commençait Guérard timidement.
— Oh! non! Oh! non! Des machines comme ça, oui. Des pièces à mouchoirs, tant que vous voudrez ! Mais pas de pièces littéraires ! Piochez les scènes de larmes !
Toute la soirée fut un long triomphe qui devait sans nul doute, être doublé le lendemain par l'effet devant le public. L'avis de Godin, le chef de claque, était précieux. Roblot hochait bien la tète en disant, avec sa vieille habitude des planches : « Il ne faut pas trop s'y fier ! Les lectures excellentes sont trompeuses et les mauvaises répétitions générales donnent les bonnes premières! Vice versa! » Mais on laissait dire Roblot. Un souffle de confiance avait passé sur ces pauvres gens, fatigués de travail, harassés, tremblants tout à l'heure, maintenant raffermis, pleins d'illusions joyeuses et qui voyaient s'ouvrir devant eux, comme une traînée de lumière, une longue perspective de succès. Aussi Brécheux répétait à son fils :
— Après cette pièce, ce sera ton tour, garçon ! Travaille, va, nous tenons ton affaire !
Et le dernier acte fini, chacun remontait à sa loge pour se déshabiller, pendant que les musiciens, encore à leurs places, répétaient une dernière fois l'ouverture.
Le même mot tombait de toutes les bouches, avec des promesses de victoire :
— A demain ! à demain !
L'auteur, marchant dans un rêve, la migraine lui serrant le crâne, prenait les mains qu'on lui tendait et remerciait et remerciait encore Pépézut qui lui disait, planté devant lui:
— Je voudrais pourtant bien que vous me fissiez une observation. Je ne suis pas de ceux qui se vexent pour des observations. Il est toujours temps de polir. Dites-moi franchement, là, est-ce assez élégant? Votre d'Aubignac, voilà ce que j'en ai fait: un Richelieu qui ne serait pas un Richelieu. Est-ce ça? Est-ce bien ça ?...
— Oui, monsieur Pépézut. Merci... Merci...
— Ce ne sont pas des remerciements que je demande, ce sont des observations. Oh ! les observations, moi, ça m'éperonne ! Je vais même plus loin. Je suis de l'avis de Préville. Je ne crains pas les coups de sifflet, ça me rappelle à moi-même!
Hélène attendait, enveloppée dans un manteau de cachemire noir, devant la porte du concierge, au bas de l'escalier menant au foyer, la voiture qu'était allé chercher Henri. Et Saint-Yves, très-ému, se tenait a côté d'elle, la regardant longuement, tandis qu'en passant devant eux les comédiens et les figurants saluaient...
— A demain, Hélène ! disait, contente, la petite Harel, qu'on avait applaudie.
— A demain ! à demain !
Toujours ce même mot jeté d'un ton joyeux.
Et, machinalement, dans le cadre de bois cloué à la muraille, sous le grillage chaque jour soulevé, Hélène déchiffrait, avec une angoisse qui maintenant commençait, la feuille de service de ce terrible lendemain :
« Spectacle à 7 h. 1/2. — lre de Jeanne Michelin. »
Et rien aux Répétitions, rien aux Observations. Rien sur le reste de la feuille blanche. Rien que ces mots, gros de fièvre et de terreur : « lre de Jeanne Michelin, » et en bas : « Le régisseur général, Roblot. »
— Vous regardez cela, et maintenant vous avez peur, Hélène?... dit Saint-Yves en se rapprochant d'elle.
Sa voix tremblait. L'escalier se vidait peu à peu. Il semblait que le silence entrât dans ce grand théâtre, tout à l'heure si bruyant. Le concierge éteignait, çà et là, des becs de gaz qui brûlaient. Par la porte du dehors, on apercevait
un coin mouillé du boulevard, avec des larmoiements saignants de lumières reflétées par l'asphalte humide. Une petite pluie tombait et Henri ne trouvait pas de voiture sans nul doute. En sortant, Claudine avait gaiement retroussé sa jupe et bravé ou plutôt, — levant la tète, — bu la fraîche pluie en riant, au bras de Duret, tandis que la mère Harel grommelait en ouvrant son en-tout-cas. Hélène éprouvait ce petit frisson des premières tristesses d'automne et, après tant de fièvre, elle regardait tomber cette pluie morne. La question de Saint-Yves lui fit relever le front. Elle sourit :
— C'est vrai j'ai peut-être peur... ou froid, je n'en sais rien !
— Vous avez été vraiment belle, Hélène, dit Saint- Yves en se rapprochant. Et devant vous, vous avez un splendide avenir ! Je sais bien que l'avenir nous trompe. Personne plus que moi n'y croyait, quand je débutais. Et j'ai cherché longtemps non-seulement ces bravos qui font tant de bien, n'est-ce pas? mais, — ce qui est meilleur, — une affection vraie, un amour sincère... Et je croyais bien que cet amour était impossible à rencontrer.
Il tremblait, en parlant, cet ironique Saint- Yves, et sa main, qui cherchait la main d'Hélène, frémissait comme sous un frisson...
Elle, debout, les yeux à demi clos, se laissant aller à cette douceur de voix, chaude comme cette moiteur qui l'enveloppait, écoutait, caressée, prête à pleurer de joie, tandis que les gouttes de pluie tombaient devant la porte avec leur bruit triste.
— Oui, continuait Saint- Yves, je croyais que je n'aimerais jamais comme je rêvais d'aimer, et maintenant je vois que je désespérais trop tôt, car je vous aime de toute mon âme !
Elle ne répondait pas. Elle demeurait debout, appuyée à demi contre la rampe de l'escalier, les paupières baissées, plongée dans une vision charmée; mais sa main, que rencontraient maintenant les doigts brûlants de Saint- Yves, ren-
dait au comédien une pression heureuse et douce comme Taveu muet de la fiancée au fiancé agenouillé devant le prêtre...
Et c'était un cadre bizarre que ces murailles nues, ce bas d'escalier humide, cette porte où le vent soufflait, découpant un coin boueux de boulevard ; c'était un triste et froid décor pour ce chaste et profond entretien, pour cet échange sacré de deux aveux. Mais l'éternelle poésie de l'amour enveloppait ces deux êtres, et le bruit des gouttelettes monotones berçait plus doucement que ne l'eût fait la mélodie d'un musicien de génie le beau songe d'Hélène, — d'Hélène se disant que maintenant elle était aimée et qu'elle aimait pour l'éternité...
Henri revint brusquement, tout trempé, riant beaucoup et ramenant un fiacre.
— Vite, vite, montez, dit-il à Hélène. La voiture n'aurait qu'à vous laisser en plan ! J'ai failli me battre avec le cocher !
Et Hélène partit, rayonnante, folle de joie, tendant une dernière fois, du fond du fiacre, sa main à Saint-Yves, remerciant Henri et, dans la solitude de la voiture qui l'emportait, songeant à cet autre retour, si différent de celui-là, le soir du concours du Conservatoire.
Il n'y avait pas trois mois, et déjà le sort lui avait donné cette revanche promise par Saint- Yves. Elle était aimée ! Elle allait être applaudie!
Et, encore une fois, au milieu de ses larmes de joie, elle revoyait la chère image de maman Gervais. Comme elle regrettait, celte fois, que la pauvre femme ne fût pas là !
Chose étonnante : faculté précieuse de l'illusion et de l'oubli ! Elle ne songeait pas à Monnerol.
Le lendemain, Hélène fut très-étonnée de ne pas voir, chez elle, arriver Saint- Yves. Marsy vint du moins s'excuser, désolé de ne point assister à la représentation du soir. Il lui parut sombre. Sabine était légèrement malade. Le petit André souffrant, inquiétait aussi Philippe.
— J'applaudirai de loin, dit-il. Les journaux de ce matin
parlent déjà de la répétition comme d'un succès éclatant. Mes vœux vous suivront comme ceux de quelqu'un qui vous aime profondément.
Hélène souriait, songeant que les mêmes mots ont une différente musique. Aimer ! Ah ! c'est Saint-Yves qui l'avait bien dit, ce mot, cette nuit, dans le cher tète-à-tête devant la loge du concierge !
Et Marsy parlait encore de miss Vaughan, de Charrière que cette femme avait totalement séduit, transformé, et qui semblait fiévreux, mécontent... Hélène n'écoutait pas. Elle entendait, elle écoutait toujours Saint- Yves.
La visite de Marsy l'avait pourtant touchée. Celle d'Henri, qui vint une heure après, lui fit grand plaisir.
— M. Marsy m'a dit que les journaux étaient bons, pour parler comme mes camarades du théâtre.
-—Excellents! Ah! Marsy est venu ?... Etait-il gai ou triste?
— Je ne sais pas, dit Hélène après un moment. Oh! mais voyez donc comme le bonheur rend égoïste !... Je n'ai pas remarqué .
Elle était follement heureuse. Toute la fièvre de la nuit passée lui revenait comme un beau songe. Et ce soir, comme elle jouerait ! Avec quel élan, quelle confiance ! Il serait fière d'elle ! Elle serait digne de lui !
Elle eût voulu le lui dire. Elle était décidément surprise qu'il ne vint pas. La journée passerait vite, il est vrai, même cette journée d'attente.
Elle verrait Saint-Yves, le soir.
Saint-Yves, ivre, lui aussi, du souvenir de ce furtif aveu, était allé à l'Odéon, comme d'habitude, à l'heure de la répétition. On lui avait annoncé qu'on ne répétait pas. Pourquoi ? Clotilde Verrier était malade. Sans elle, toute répétition était inutile. On ne pouvait faire que des raccords. Et à quoi bon?
— Elle est malade de cet article, tenez dit la petite Esther Lévy, qui était de la pièce.
Et, riant, elle tendait à Saint-Yves un numéro d'un jour-
nal du matin où il était question de la répétition générale du drame de Guérard et du succès d'Hélène.
— A votre place, ajouta Esther, j'irais faire visite à Clotilde. Un peu de taffetas d'Angleterre sur la blessure ! Ça serait poli.
Le concierge montait justement à Saint- Yves une lettre pliée en triangle, où Clotilde demandait à son camarade de la venir voir. Elle voulait lui parler de la pièce nouvelle, obtenir aussi , disait-elle , des renseignements sur cette Jeanne Michelin qu'elle ne pourrait malheureusement pas aller applaudir, quoiqu'elle eût d'avaace loué pour cela une avant-scène.
— C'est peut-être vrai, cela, Saint-Yves. Machinalement, il descendit vers les Champs-Elysées où
demeurait Clotilde, dans un petit hôtel de l'avenue Matignon, Il remonterait chez Hélène en sortant. Ce n'était pas la première fois qu'il entrait chez Clotilde Verrier. Mais ce jour-là, il éprouvait comme une sorte de satisfaction curieuse à voir quelle vivante antithèse formaient entre elles ces deux femmes. Cette fantaisie lui plaisait. Pour tout dire, il allait comme on va, presque au hasard, aux heures les plus décisives de la vie. Il mettait aussi une coquetterie hautaine à braver Clotilde, maintenant qu'il avait senti, dans la pression de sa main, l'aveu de l'amour d'Hélène.
L'appartement tout entier de Clotilde venait d'être renouvelé : un caprice de la comédienne avait décrété que l'hôtel exigeait des tentures et des tapisseries nouvelles. Saint-Yves respirait, dès l'entrée, comme une atmosphère troublante. Les raffinements du luxe parisien s'y mêlaient à une certaine originalité africaine. Sur une chaise longue, pareille à un lit, avec un dossier à incrustations d'argent ciselé, orné de médaillons et d'émaux cloisonnés, Clotilde était étendue, sa tète maigre se profilant avec sa teinte mate, sur un oreiller rose, et son corps alangui s'ensevelissant comme perdu dans le flot de satin d'un couvre-pied jeté là au hasard et dans le chiffonné savant de soieries étincelantes semées autour d'elle avec un art exquis, entourant
comme d'autant de fonds de tableaux, doux comme des caresses, cette femme couchée et dont les yeux brillaient de fièvre. Des draperies rose tendre, avec des guirlandes de fleurs brodées, s'attachaient au-dessus d'elle par des cordons aux longues franges d'un rose fondu, et deux gros glands desatin bleu tombaient du plafond où ils soutenaient une draperie lumineuse, un vélum satiné et rayonnant comme un ciel bleuissant d'été. Au fond, des Amours pâlis souriaient dans une tapisserie qui semblait continuer l'alcôve' par le prolongement d'une perspective de fête de Watteau. Et de tous côtés c'était un enguirlandement, un croisement de peluches bleues, doublées de satin blanc frangé d'or, de satin gris formant tout autour de ce lit comme les parois d'une tente. Une large peau de tigre, ourlée d'or, traînait, avec ses raies jaunes et noires, le long du lit rose, et la tète inquiétante du tigre, immobilisée dans un miaulement éternel, montrait, au-dessous du fin profil, si étrangement séduisant de Clotilde, la blancheur terrible de ses dents et le hérissement de ses moustaches; — et c'était une bizarre antithèse, ce crâne dur de bête fauve et ce front mat de jolie fille.
Sur un guéridon d'argent, à côté d'un éventail à demi ouvert, d'une fleur à demi effeuillée, d'un livre à demi lu et d'un verre de Venise où du raki mélangé d'eau semblait une énorme opale liquide, Clotilde prenait dans une coupe japonaise une confiture de pétales de roses, rapportée d'Alexandrie, — de ces roses d'Egypte que les gens du pays et les Smyrniotes débitent en gelée ou en miel, — et lentement, avec une petite cuiller de vermeil, elle la portait à sa bouche rouge comme une fleur saignante.
Et, presque muet d'admiration et de crainte, Saint-Yves s'était, d'instinct, arrêté sur le seuil de ce boudoir attirant comme une oasis, tandis que la femme de chambre regardait le comédien d'un air ironique. Rien n'était plus séduisaut que cette apparition de Clotilde Verrier, étendue comme dans un hamac au milieu de ce luxe écrasant, un petit palmier qui sortait d'un vase d'onyx blanc à ornements d'or, projetant sur son front son ombre fraîche, tandis
qu'au pied du lit, émergeant de ce flot de satins aux tons clairs, adoucis connue ceux du pastel et bordés de soies japonaises, un petit Amour doré, debout sur une colonne de marbre, semblait contempler l'alanguissement de cette belle fille, mince et serpentine comme une Arabe, dont elle avait le sang et le regard.
En apercevant Saint-Yves, Clotilde avait doucement redressé sa tète, étrangement blafarde avec son casque de cheveux noirs, et ses fines narines soudain dilatées, elle avait dit doucement au comédien :
— Ah! c'est vous, mon ami? Je craignais que vous n'eussiez pas reçu ma lettre. J'avais hâte de vous voir. Je voulais vous demander des nouvelles de la pièce de ce soir. .. , de mademoiselle Gervais aussi! Vous savez qu'elle m'inquiète, mademoiselle Gervais?... Parole d'honneur, j'en suis jalouse. Ne le lui dites pas, cela la rendrait trop heureuse. Et vous êtes venu sans avoir reçu ma lettre, peut-être, comme cela, de vous-même?... Voilà qui est gentil. Vous m'aimez donc un peu? Voyons, approchez ce pouf, là, oui, tout près, je suis lasse et ne saurais parler haut. Eh bien ! qu'est-ce que Jeanne Michelin, décidément ?
Saint- Yves, troublé, déjà mécontent d'être venu, se rappelait ce qu'il avait dit lui-même, un jour, en songeant justement à Clotilde :
— On ne hait que ce qu'on redoute.
Trop longtemps ilavaitcru haïr Clotilde. Il n'avait jamais si cruellement senti quel pouvoir avait sur lui la charmeuse irrésistible qu'à cette heure, à l'heure où la banalité d'une visite le poussait dans le magnétique rayonnement de cette beauté, sous ce charme plus grisant que le raki opalisé où se jouait un rayon de soleil.
Et maintenant des silences troublants succédaient à un entretien fiévreux, hypocrite, où Clotilde parlait de choses vagues sans oser parler d'Hélène, et où Saint- Yves qui depuis si longtemps résistait à cette fille impérieuse, se sentait faiblir, gagner et dominer par elle, comme dans une ivresse montante.
Et Hélène ? Oui, certes, il aimait Hélène. Y songeait-il pourtant ? Il ne voyait que Clotilde. Et deux fois rivale de celle qui, ce soir, allait créer Jeanne Michelin, la comédienne cherchait le moyen de la frapper deux fois, de l'atteindre doublement, de lui empoisonner son succès ou de le rendre impossible en le traversant brutalement par une grande douleur, comme par un coup de couteau.
Elle le voyait bien maintenant, cette Clotilde, que sous son rictus dédaigneux, Saint-Yves était faible et lâche, lâche comme tous les hommes devant un désir, comme un enfant devant un jouet... Et, dans cette chambre ensoleillée, luxueusement superbe, dans cette atmosphère paradisiaque, embaumée de honte, Saint-Yves n'était certes plus l'indompté et l'invulnérable. S'il suppliait, eh bien! elle saurait commander ! S'il implorait, elle ordonnerait ! Et, dompté, éperdu, oubliant tout, Saint-Yves suppliait déjà, Saint-Yves, éperdu, le feu des prunelles de Clotilde lui coulant dans les veines, Saint-Yves implorait maintenant.
Amour de tête, amour de hasard, de fantaisie et de pasage, y a-t-il donc deux sortes d'amours dans ce misérable œur humain?
La foule était déjà grande, à cette heure, autour du Théâtre du Boulevard, et Pépézut, du haut d'une des fenêtres du cabinet directorial, regardait avec satisfaction tous ces gens prenant d'assaut le contrôle, et cherchait, si de l'un des coupés ou même des humbles fiacres crottés qui s'arrêtaient, de minute en minute, au bord du trottoir, celle qu'il attendait depuis des années, ne descendait pas...
Pépézut, cette fois, était certain de toucher du doigt son rêve. Il avait dans ses yeux éraillés de petis éclairs belliqueux :
- Sans doute, songeait-il en voyant tout ce monde, sans doute tout cela vient pour moi !
L'appétit d'assister à une ouverture, la gloire d'entrer, dès le premier soir, dans un théâtre nouveau, de pouvoir dire demain «j'y étais », de juger, avant la critique même»
cette Hélène Gervais dont on parlait déjà, ce drame inédit d'un jeune, de donner son opinion sur toutes choses, sur le style de la pièce, sur l'actrice, sur le foyer, sur la salle — contenant et contenu — tous ces sentiments complexes, fils d'une vanité spéciale au Parisien : la vanité de croquer les primeurs, d'inventer lest débutants, de découvrir les étoiles, poussaient la foule vers le théâtre où Brécheux, devant l'empressement fou de tous ces gens déclarait, joyeux, qu'il aurait bientôt fait fortune.
Imbécile qu'il était, d'avoir tant bûché dans sa boutique de la rue des Gravillers, dans son magasin du boulevard Sébastopol, d'avoir passé sa vie à vendre des réchauds et des lampascopes, des appareils d'hydrothérapie et de la ferblanterie d'art, lorsqu'il pouvait gagner tant d'argent en s'amusant, en faisant répéter des pièces, en fréquentant les auteurs, en devenant le patron des comédiens ! Ce n'était pas seulement pour Alexis, c'était pour lui-même, par spéculation et par plaisir, qu'il eût dû s'y prendre plus tôt et faire bâtir un théâtre ! Enfin, quoi ! il était toujours temps !
Mais que de monde, bon Dieu ! On s'arrachait les coupons. Les strapontins faisaient prime. Brécheux avait presque regret d'avoir réédité le théâtre à bon marché. Il eût pu facilement quadrupler le prix des fauteuils. Cette marée montante de demandes venant de partout, des amateurs, des Cercles, des Agences, des journaux même, le grisait. Et c'était aussi des réclamations, des plaintes, des colères, des menaces. Le service avait été mal fait. Le rédacteur en chef du Moniteur des tabacs montrait les dents. Le critique théâtral de la Pantoufle rose, journal des dames, déclarait qu'on n'avait jamais aussi mal placé un journaliste de sa valeur et un journal de cette importance.
Assourdi, Brécheux renvoyait les clameurs à Fréville.
— Voyez Fréville ! Adressez-vous à Fréville ! Ça regarde le secrétaire général !
Alexis, un peu effrayé de ce tohu-bohu grandissant, se cadenassait de son mieux dans un petit bureau, attendant impatiemment le soir.
Et le soir, c'était la salle nouvelle, devenue toute bourdonnante de monde, avec un flot de gens en toilette, d'habits noirs, de robes claires, de chapeaux inédits, un frémissement d'éventails dans une atmosphère de septembre, chaude comme un soir d'été, un ruissellement de public dans les couloirs, les escaliers, le foyer décoré de plantes vertes. Et tout cela s'occupant plus d'abord de la salle que de la pièce, regardait, lorgnait, trouvait tel détail mesquin, tel autre atroce, demandant pourquoi l'architecte avait mélangé l'or vert et l'or jaune dans la décoration des galeries, faisant des mots à propos de l'écusson planté sur le fronton de la scène, à propos des vasistas des loges, des petits bancs des ouvreuses, à propos de rien, à propos de tout.
Et la pièce commençait dans cette bourrasque, dans cette parfaite inattention, distraite ou moqueuse, de gens qui veulent s'amuser, s'amuser du drame s'ils ne s'amusent pas au drame; et le premier acte s'achevait sans incidents, sous les bravos réglés de la claque.
— Eh bien?... demandait anxieusement l'auteur qui, machinalement, dans la coulisse, regardait avec des yeux hagards .
— Tant que vous n'entendrez que ces roulements réguliers, répondait Roblot, ça ne sera pas des effets de public. Attendez les bravos isolés t Ça viendra, ça viendra !
El Brécheux accourait, rouge, essoufflé, furieux :
— Qui donc se promenait derrière la toile de fond pendant l'acte! Quel est Faninial?...
— C'est moi, répondait l'auteur, timidement. Je croyais être plus seul, dans l'ombre...
— Et c'est une jolie idée! Vous ne vous aperceviez donc pas que vous donniez du coude dans la toile, si bien que les arbres, les maisons de campagne, le clocher de l'église, aperçus à travers la fenêtre du salon, tout semblait danser? C'était du joli! Autour de mon avant-scène, les petits messieurs commençaient à empoigner... Ils appelaient ça la Danse du village!
Empoigner ! Mot lugubre. C'est la déroute prenant à pleines
mains, « empoignant » l'œuvre naissante comme pour l'étouffer !
Guérard se sentit près de s'évanouir. 11 avait failli luimême, — lui ! — en donnant du coude dans un décor, compromettre le succès de sa pièce! Oui, triple sot ! Oui, certes, animal ! comme disait Brécheux.
— Mais où faut-il me mettre ?
— N'importe où. Mais pas là !
Et l'auteur, le cœur tordu, cherchait un coin plus sombre, un abri plus sûr.
Les quelques amis qu'il avait dans la salle ne se montraient pas d'ailleurs. Le premier acte avait donc bien froidement marché?
— Courage ! lui criait de loin Henri qui passait, montant voir Hélène.
Hélène était très-courageuse. Elle allait au feu avec une sorte d'allégresse confiante, comme si, quoi qu'il dût advenir, elle se fût sentie heureuse. Tout un essaim de pensées claires semblait bruire en elle avec des élans d'alouettes montant vers la lumière. Elle se sentait plus légère, elle ne pouvait croire à une chute. L'aveu de Saint- Yves était son viatique ; elle marchait, sûre de vaincre !
Mais où se cachait-t-il, ce Saint-Yves? Du fond de quelle baignoire la regardait-il, ne voulant pas la troubler peutêtre en se montrant? Comme il avait tort! Comme elle serait heureuse de le voir là! Pourquoi n'était-il pas déjà monté auprès d'elle? Elle y avait bien trouvé, embaumant toute la loge, un gros bouquet de roses thé, avec la carte de Philippe Marsy ! — Saint- Yves viendrait tout à l'heure, après cette grande scène du second acte où Jeanne apercevait et chassait Angela !
Ah! cette scène! Comme elle eût voulu déjà l'attaquer hardiment, avec la certitude d'une explosion de bravos !
Son professeur la félicitait :
— Attendez tout à l'heure, monsieur Pierron, répondaitelle.
Puis elle demandait :
— Et M. Saint-Yves?... L'avez-vous vu?
— Non, pas encore !
C'était bien étrange, vraiment. Mais non, Saint-Yves était là, quelque part, invisible, blotti, plus peureux qu'elle. Encore une fois, à quoi bon? Elle était sûre du succès!
Le second acte commençait. Il y avait, à la droite des acteurs, une avant-scène vide, et Pépézut l'avait déjà remarquée et lorgnée, comme si ce fût là qu'e/Ze dût apparaître.
Au moment môme où Jeanne Michelin entrait en scène au milieu d'un bal, Hélène traversait le théâtre, se trouvant juste en face de ce grand trou sombre, le seul vide qu'il y eût dans la salle, il se fit dans l'avant-scène un bruit de porte ouverte; une ouvreuse se montra, penchant son bonnet à rubans roses, pour arranger un coussin sur un des fauteuils, et, éclatante, superbe, pâle et couverte de diamants, provoquant de l'orchestre aux loges un remous d'attention, un frémissement d'admiration, un mouvement soudain de lorgnettes, Clotilde Verrier parut, se tenant debout dans une robe jaune garnie de jais blanc et promenant son regard hautain et sa tête au profil aigu sur cette salle où tous les yeux la regardaient. Puis, abaissant ses prunelles noires sur la scène, avec un sourire impérieusement joyeux, elle regarda entrer Hélène, et son bras élégant et maigre, sa petite main nerveuse, désigna, d'un geste implacable et caressant aussi, à quelqu'un demeuré au seuil de l'avant-scène, le siège resté vide à ses côtés...
Et, comme dans l'effarement d'un cauchemar, Hélène, qui machinalement levait les yeux vers cette femme, Hélène, qui sentait sur sa joue la brûlure des prunelles de sa rivale, [Hélène vit un homme livide, nerveux, mordant sa moustache, entrer automatiquement dans l'avant-scène, s'asseoir d'un mouvement sec sur le fauteuil qu'avançait Clotilde et demeurer là, immobile, la lèvre tremblante et les yeux fixes...
Et c'était lui, c'était Saint-Yves. Et, comme sous la domination soudaine et l'action d'un philtre, Hélène le voyait irrivant là, obéissant, dompté, courbé, apeuré comme un înfant, sous l'orgueilleux regard de l'Algérienne !
Alors, tout s'effaçait aux yeux d'Hélène, tout passait emporté par un tourbillon; un trou noir, vide, énorme et béant se creusait autour d'elle et, n'apercevant plus, sous le rayonnement du lustre, dans la pleine lumière de la salle, que ces deux visages rassemblés, encadrés dans le rouge velours de l'avant-scène, sous le scintillement des cristaux d'une applique qui lui renvoyait des éclairs d'arc-en-ciel, la malheureuse porta ses deux mains à son front, se sentant tomber, voulant crier, croyant mourir...
Elle s'écroula de toute sa hauteur, sur le tapis, comme foudroyée.
Ce fut une explosion effrayée dans cette salle soudain debout, effarée. On baissait la toile. Les spectateurs se précipitaient, courant aux nouvelles.
Dans l'avant-scène, Saint-Yves s'était levé, se penchant au dehors, comme attiré, et se retournant instinctivement vers la porte pour courir vers la scène, éperdu.
Mais sur ses gants glacés se posait la petite main nerveuse de Clotilde et, dans un sourire implacable et doux, avec une expression de caresse féline :
— Reste, disait la comédienne. Tu as promis. J'ai tenu. Tiens à ton tour î
Toute cette salle attendait, anxieuse. Le rideau se releva bien vite. Roblot annonçait que ce n'était qu'un évanouissement sans gravité. On allait continuer la pièce. Mademoiselle Gervais réclamait l'indulgence du public. Et l'on applaudissait ; et, chancelante, Hélène reparaissait bientôt, en effet ne regardant plus cette avant-scène d'où tombait pour elle comme une coulée de lave, défaillante encore, mais émue jusqu'à l'âme par les bravos pleins d'encouragement et de pitié de toute cette salle qui n'avait rien vu, rien deviné, rien compris, qui se fût moquée peut-être si elle eût appris que cette femme souffrait d'une torture morale et qui la plaignait parce qu'elle attribuait son évanouissement à une souffrance physique. Et alors, comme si ce fer rouge enfoncé dans sa chair eût donné à Hélène Gervais une énergie^ une colère, une indignation plus terribles, elle joua, avec
des bondissements jaloux, des cris de mépris, une rage affolée d'épouse trahie, toute cette scène avec Lucy Vaughan , qui la regardait étonnée avec ses grands yeux froids.
Et cela était si beau, si humain, si vrai, cette impassibilité de goule de l'Anglaise et cette furie de la comédienne, cela était si émouvant, si douloureux et si puissant, ces éclats d'une femme jouant avec tous ses nerfs, toute sa douleur, les mots lui jaillissant des lèvres comme le jet chaud d'une veine blessée, ce fut un si surprenant et si admirable spectacle, que toute la salle, tout ce monde, tous ces blasés, ces ennuyés, ces sceptiques, les coureurs de premières, les femmes à la mode, les critiques lassés, les comédiens gouailleurs, cette foule à qui tout avait été servi, répété, rabâché, ressassé, — ce Paris qui se croit tout Paris, pleurait, criait, battait des mains, appelait, acclamait, enveloppait Hélène Gervais d'une tempête d'enthousiasme.
Et Henri, les yeux gonflés, oppressé, égaré, courait à la loge de l'actrice. Et Brécheux disait : « C'est Rachel! » Et Saint-Yves, morne, pétrifié, mordant sa lèvre, regardait douloureusement Clotilde Verrier, toute blême, et qui se demandait maintenant si elle n'avait pas décuplé le succès de celle qu'elle voulait frapper au cœur...
Et puis, dans le grandissement d'un succès soudain, le foyer, les couloirs, tout le théâtre, tous les groupes retentissaient des mêmes cris :
— C'est superbe! Admirable! Quelle femme! Elle a sauvé la pièce! Et on ne lui a pas donné le prix? On avait raison : c'est Desclée! Mieux que Desclée! Dorval! Une femme, une vraie femme!
Les reporters couraient aux renseignements. Avait-on des détails inédits pour leur Soirée Théâtrale? Mademoiselle Gervais était-elle Parisienne? Le nom de son professeur? Le lieu de sa naissance? Son âge? Sa biographie?
On se précipitait sur la scène, on assiégeait Brécheux, Alexis, Fréville. On entourait Guérard.
— Des détails! Des détails! Comment l'idée de votre pièce
vous est-elle venue ? Où avez-vous déniché votre Anglaise ? Lucy Vaughan, vous dites? Par un h?...
Charrière rencontrait Henri, qui sortait de la loge d'Hélène :
— Qu'avait donc mademoiselle Gervais?
— Rien. Une crise de nerfs. Elle a pleuré. C'est fini. Et le sculpteur, avec des yeux joyeux :
— N'est-ce pas, disait-il, que miss Vaughan est bien belle ?
Jeanne Michelin était maintenant, à coup sûr, un trèsgrand succès. La première tenait ce qu'avait promis la répétition. Brécheux déclarait que personne, vous entendez, personne, n'était capable de bâtir une pièce comme ça!
— Reste à savoir si ça fera de l'argent, répondait Roblot, toujours prudent.
Et Brécheux, de sa voix triomphante, lui répondait par le grand argument du théâtre :
— Cinq mille cinq ce soir! Plus que le maximum! Gardonne maintenant venait de jeter au public, dans le
fracas d'une tempête de bravos, le nom de l'auteur : « La pièce que nous avons eu l'honneur de représenter aujourd'hui devant vous est le premier ouvrage dramatique de M. Paul Guérardl » On rappelait les acteurs, on rappelait Hélène, on rappelait Gardonne, et les Duret, et Pépézut, oui, Pépézut lui-même, plongeant dans le fond des loges pour y découvrir la Bien-Aimée...
Instinctivement, pendant que ses camarades la traînaient toute pâle, devant la scène, pour recevoir en face l'ovation bruyante de ce public soulevé et enthousiasmé, Hélène releva la tête, regardant l'avant-scène où tout à l'heure s'étalait Clotilde et s'affichait Saint-Yves.
Ils n'étaient plus là \
L'avant-scène était vide.
Hélène eut préféré les revoir; mais, devant l'enthousiasme du public, Clotilde avait voulu fuir et, haineuse, une flamme mauvaise passant dans son œil vipérin, elle partait, abandonnant le public, — cet ingrat public — à Hélène, mais lui prenant du moins son amour, emporté comme une proie...
Et, tandis que Guérard, fou de joie, remerciait mademoiselle Gervais,dans l'effusion de son bonheur, et lui présentait sa mère, une pauvre vieille femme tremblante d'émotion, tandis que Brécheux et Alexis s'inclinaient devant la comédienne comme devant le lever d'un astre, — le théâtre se vidait, déversant à travers Paris une foule enfiévrée qui s'en allait répétant et répétant toujours le nom d'Hélène; et Saint-Yves, au fond d'un coupé rapide, emporté au galop des chevaux, redisait àClotilde d'une voix stridente :
— C'est une infamie que vous m'avez fait commettre ! C'est une lâcheté! J'ai été vil, j'ai été faible, je me méprise! Le serment que je vous avais fait, il fallait le fouler aux pieds ! Je suis un misérable!
Alors, elle, ironique et dans un petit rire sèchement nerveux :
— Bah! mon cher, la vie est farcie de petites infamies, comme l'enfer est pavé de bonnes intentions !
Il était dit que l'immense joie qu'eût éprouvée Hélène devant le triomphe obtenu serait empoisonnée par la colère et le dégoût. Un ver rongeait le fruit d'or cueilli, et cette trahison de Saint-Yves enlevait aux acclamations qui avaient salué ce début, lumineux comme un lever d'étoile, toute fièvre heureuse. C'était un succès, oui, mais sans nulle saveur, et lorsque le lendemain, à son réveil, la comédienne reçut le gros bouquet de fleurs que lui apportaient les machinistes du théâtre, il lui sembla que ces pauvres fleurs triomphales, dans leur enveloppe de papier déjà froissé, n'avaient pas plus de parfum que les immortelles des tombeaux. Et, hochant la tète, elle le regardait, ce bouquet, à travers ses larmes. Quel réveil après tant d'espoir! Elle avait cru, le soir de l'aveu de Saint- Yves, que sa vie était fixée; qu'elle avait rencontré, comme elle se sentait prête à donner, un amour sans déclin. Il y avait des heures à peine que cette volupté du premier aveu la caressait d'un souffle doux comme un baiser, et maintenant c'était déjà fini ! Elle ne pouvait plus croire à la vérité de ces mots dits et écoutés avec des tremblements heureux! On lui avait menti. On l'avait trompée. Saint-Yves la prenait donc, elle qui mettait toute sa vie dans un unique amour, comme une de ces femmes dont il lui parlait lui-même avec dégoût? Quel écroulement !
Chaque consolation et tout nouvel hommage venaient
aviver et faire saigner l'horrible blessure d'Hélène. C'était une lettre, pleine d'effusion, de Guérard, des télégrammes d'amis d'autrefois, d'Esther Lévy, de Pierron, un billet heureux, ému, de Philippe Marsy, une visite d'Henri Roquevert. Comme tout cela, loin de la consoler, lui tordait le cœur! Henri apportait un paquet de journaux. Tous parlaient d'Hélène avec enthousiasme. Elle les parcourut à peine, distraitement. Sa pensée était ailleurs. Il lui semblait que cette Hélène Gervais dont il était question là, c'était une autre et qui devait être bienheureuse et bien glorieuse. Mais elle, avecl'espèce dévoile de deuil moral qui s'étendait autour d'elle, elle se sentait désespérée. Elle l'avait trop regardée, ce Saint-Yves, comme un type mâle et fier de loyauté, comme un de ces hommes qui ne savent point mentir. Elle n'avait pas assez deviné les doutes, les hésitations, les chancelants désirs de ce martyr de sa propre faiblesse. Et amèrement, comme, si tout était fini pour elle, oubliant son rêve réalisé au théâtre, Hélène ne voyait que son amour blessé à mort.
Elle éprouvait l'âpre envie d'être seule. Elle avait besoin de se mêler au mouvement de la rue, comme si le grand bruit de chars et de passants eût écrasé sa douleur. Elle allait, se répétant que maintenant tout pouvait arriver, Monnerol revenir, menacer, s'imposer à elle, peu lui importait. Elle se trouvait dans cet état d'âme où l'on éprouverait comme la volupté d'une blessure nouvelle. Puisque la joie vitale est brisée, que tout vole en éclats et en miettes sous les coups du sort ! Quand elle rentra, on lui dit que M. Saint- Yves était venu. Elle pâlit, fit : ah! et prit froidement la lettre que le comédien avait laissée pour elle. Il suppliait, implorait, demandait une entrevue. Elle le trouva lâche, déchira la lettre et n'y répondit pas. Le soir, elle se rendit au théâtre machinalement, à pied. Brécheux [l'accueillit comme une souveraine, riant, tapant des mains, disant, en manière de plaisanterie, qu'il lui ferait élever un ire de triomphe. Alexis, très-timide, et baissant les yeux levant la beauté de la comédienne, balbutiait un compli-
ment qui semblait appris par cœur et qu'il n'achevait pas. Dès que la petite Claudine aperçut Hélène, elle courut à elle et lui dit joyeusement :
— Vous savez? C'est décidé. Plus d'obstacles. Nous nous marions! Les bans vont être publiés !
Ce même ah! profond et douloureux de tout à l'heure s'échappa des lèvres d'Hélène. Elle sentit son cœur se gonfler. Une pensée mauvaise lui traversa le front, pour la première fois de sa vie peut-être. Elle se demanda avec effroi si elle était jalouse du bonheur de ces enfants!
Non. Cette joie lui faisait du bien. Tout le monde du moins ne souffrait pas. Elle prit les mains de Claudine, les serra, embrassa la petite au front.
— Maintenant, une prière, mademoiselle Gervais. ,Vous serez ma demoiselle d'honneur, n'est-ce pas?
— Moi?
— Je vous en supplie. Ça me ferait un tel plaisir. Ça nous porterait bonheur !
— Croyez-vous? fit Hélène tristement.
Elle accepta. Louis Duret, tout guilleret, vint la remercier. Hélène monta s'habiller dans sa loge et joua son rôle automatiquement, comme si la fièvre et l'inspiration de la veille étaient tombées.
— Bah! les secondes représentations sont toujours comme ça, mollassonnes , disait le régisseur. On n'est plus monté. On n'a plus de voix, plus de jambes... Ça reviendra!
Pendant qu'elle jouait, Hélène regardait, de ses beaux yeux sombres, cette avant-scène où hier, elle avait vu Saint- Yves à côté de cette femme. Quelle inconcevable tentation, quelle cruauté folle l'avait donc poussé, lui, à venir là, face à face avec Hélène et à l'atteindre au cœur comme à bout portant? Sans doute Cloliide Verrier avait exigé, commandé. Son geste impératif tenait Saint-Yves sous une obéissance implacablement domptée. Mais comment n'avait-il pas eu la force de se dégager de tels liens, de résister à la cruauté sinistre d'un caprice méchant? Comment n'avait-il pas trouvé en lui le courage et l'énergie d'un refus?
Il était donc bien vil? Elle était donc bien forte? Elle savait donc étrangement se faire aimer?
Et, tout en se disant que c'était fini, qu'elle ne le reverrait jamais, que jamais, jamais (elle répétait le mot avec colère) elle ne voulait le revoir, Hélène songeait qu'elle avait promis de figurer avec lui dans cette représentation organisée à la salle Herz pour la crèche de Saint-Clément. Et elle se posait cette question de savoir si elle avait le droit de refuser son concours et de ne point tenir sa parole parce que, lui, n'avait pas tenu la sienne. Est-ce que ces enfants sans pain qu'il fallait secourir devaient souffrir de ses déceptions d'amour? Est-ce que les pauvres créatures, ces innocents que son imagination lui montrait frileux, dans leurs petites couches, étaient faites pour supporter le contrecoup de cette trahison? Elle avait promis, on avait imprimé son nom sur l'affiche. Elle jouerait. Elle jouerait avec lui, s'il n'avait point la pudeur de céder son rôle à un autre. Elle jouerait le proverbe répété, elle sourirait, elle lui tendrait la main dans le marivaudage élégant qu'ils devaient traduire, elle ferait son devoir en un mot; mais s'il voulait glisser une allusion à la terrible soirée de la veille, s'il essayait de se disculper, alors elle ne lui en laisserait pas le temps. Quel que fût l'amour profond qu'il y eût encore en elle pour cet homme, elle ne lui pardonnerait pas une lâcheté. Hélène s'était sentie et se sentait assez forte contre la misère aux conseils douteux, les tentations farouches et la chute, elle se sentait assez noblement éprise de toute loyauté pour ne point pardonner une vilenie. Le mensonge, la bassesse, le manque hideux de franchise, toutes ces choses lâches lui soulevaient le cœur. Et il avait menti, lui ! Et il s'était avili jusqu'à étaler sa trahison devant tous, dans le cadre banal d'une avant-scène!
A l'heure même où cette conscience sans tache et cette loyauté outragée se révoltaient contre Saint-Yves, lui éprouvait, de son côté, le dégoût de sa faiblese, et, pour réparer, pour effacer le souvenir de cette soirée, il eût donné dix ans de sa vie. Il ne se sentait si profondément humilié à
ses propres yeux et abaissé devant Hélène que depuis le premier réveil de son ivresse. Il avait subi, après tant de résistances froides, l'irrésistible ascendant d'une femme qui lui rappelait le suicide d'un ami. Il s'était, pris par la passion, laissé aller à renier son amour, à trahir le serment de la veille, à consentir à cette apparition publique, dans une loge de théâtre, devant Hélène outragée. Certes la faiblesse de Saint-Yves était devenue bien coupable et cette obéissance était lâche, mais décidément on apparlenait bien réellement à Clotilde Verrier lorsqu'on croyait pouvoir s'en dire le maître. « Ce que je veux, comme je veux » , c'était la devise insolente delà comédienne. Elle tenait ses amants par toutes les fibres de leur être. Elle les dominait et les traînait après elle de par sa, volonté implacable et toutepuissante.
Et pourtant Saint-Yves avait été sincère lorsqu'il disait à Hélène : « Je vous aime ! » Oui, en vérité, oui, il l'aimait, il la respectait, il avait pour elle la vénération la plus tendre, il eût voulu lui montrer le dévouement le plus ardent; il eût payé chaque minute de sa trahison d'une année de sa vie, d'une palette de son sang. Mais la griserie du cerveau avait fait taire le battement du cœur, et maintenant broyé entre ce chaste amour, doux comme une consolation, et cette passion embrasée qui lui versait sur la chair comme un acide, Saint-Yves se débattait, abreuvé de dégoût, mécontent de lui-même, avec des envies de rompre les mailles qui l'enserraient depuis si peu d'heures et des abattements soudains où toute sa résolution croulait.
Ah! qu'il eût voulu, du moins, revoir Hélène, lui demander pardon, lui jurer qu'elle était la plus vénérée et la plus aimée... Elle le fuyait. Elle devenait invisible chez elle. Et, au théâtre, il n'osait reparaître, comme si c'eût été là qu'il eût commis l'infamie la plus vile : son entrée dans cette loge...
— Du moins, se disait-il, je la reverrai à la salle Herz lorsque nous jouerons ensemble...
Il redoutait que mademoiselle Gervais ne rendit le rôle
et ne voulût pas lui donner la réplique. Sa joie fut vive lorsqu'il apprit qu'elle ne refusait point. Clotilde Verrier conseilla ironiquement à Saint-Yves de profiter de l'occasion pour cousoler la pauvre fille.
— Vous serez d'autant plus libre, mon cher, que je n'irai pas à ce concert.
Le curé de Saint-Clément avait donné d'excellents avis sur la composition de ce spectacle. Jeanne Michelin finissant à onze heures et demie, mademoiselle Gervais pouvait arriver à la salle Herz vers minuit moins le quart. On jouerait le. proverbe au dernier moment, comme couronnement de soirée, et c'était en effet la grande attraction.
Hélène se rendit à la salle Herz comme un soldat se rend au combat ou un homme à un duel. Encore une fois, c'était le devoir. Elle descendait de voiture très-simplement mise, mais avec un goût exquis, et dans une toilette sombre, lorsqu'elle aperçut Saint-Yves qui évidemment l'attendait. Le gaz tombait d'aplomb sur le visage blêmi du comédien. Elle se sentit devenir aussi pâle que Saint-Yves. Elle gravit légèrement les escaliers qui montaient au petit salon, derrière la scène. Il lui avait tendu la main sans qu'elle parût le remarquer.
Le public attendait, il fallait jouer vite.
— Savez-vous bien votre rôle? demanda Saint-Yves avec un son de voix timide. Il y a si longtemps que nous ne l'avons répété...
— N'ayez aucune crainte, je n'oublie rien ! Hélène avait répondu nettement, d'une façon coupante
et brève, si différente de son expression habituelle. Saint- Yves éprouvait la sensation d'un condamné écoutant son arrêt. Ils entrèrent en scène, jouèrent, d'un ton souriant, avec des enjouements heureux, le duo mondain qui figurait sur l'affiche. Saint-Yves, cravaté de blanc, l'habit noir serré à la taille, était élégant, spirituel, l'air dégagé, l'esprit comme détaché de tout souci; son j oh sourire narquois relevait toujours sa moustache et Hélène, d'ordinaire mé-
lancolique, traduisait avec une grâce aimable et fine la prose aiguisée du petit acte. C'était un scintillement de mots et comme une alerte passe d'armes. On riait, on applaudissait; la salle entière était enchantée et la main d'Hélène se posa sans trembler, au dènoûment, dans la main gantée de Saint-Yves; mais quand, — après avoir reparu pour saluer le public, ils rentrèrent dans le salon du fond servant de foyer aux artistes, — Saint-Yves voulut glisser à l'oreille d'Hélène quelques paroles suppliantes, elle détourna doucement la tête, et sa main, cette fois, qui tenait un éventail, tremblait...
Hélène, comme le soir de cette répétition de Jeanne Michelin, où elle attendait au bas de l'escalier du théâtre, avait demandé qu'on fit avancer sa voiture. Elle songeait à la différence des jours. Violemment émue et le cœur serré dans sa poitrine, elle avait besoin de toute sa force d'âme pour ne pas écouter la voix haletante de Saint Yves murmurant des mots qui semblaient comme trempés d'amères larmes... Elle se raidissait contre elle-même. Elle eût voulu ne pas entendre. Elle souhaitait que la voiture arrivât brusquement, l'emportât, l'arrachât à lui. Elle avait peur de pardonner et elle sentait bien que c'était impossible. Pardonner! Tout son être se révoltait à cette pensée. Oui, le pardon banal, celui qu'on jette au coupable comme une sorte d'aumône, elle l'accorderait sans doute. Mais elle n'oublierait jamais. La blessure avait été trop profonde. La pauvre fille, dans la chute de son illusion, était tombée de trop haut.
Et Saint-Yves pourtant sentait bien que s'il ne reprenait pas maintenant, dans un élan, possession de la tendresse d'Hélène, c'était fini, elle lui échappait, il ne retrouverait peut-être jamais une occasion pareille... Alors sa voix se faisait plus humble encore ; tout ce qu'il y avait en lui de dégoût et de révolte contre lui-même passait dans ces supplications ardentes... Hélène fermait les yeux, comme si elle eût voulu ne pas voir. Elle avait des envies de se boucher les oreilles pour ne pas entendre. Son pauvre cœur bat-
tait, comme au ressouvenir d'un cher passé perdu ! Et lui, laissant éclater sa pensée entière, la terreur même qu'il avait de sa propre faiblesse, lui disait, avec une vérité profonde, que si elle l'abandonnait, si elle ne pardonnait pas, si elle ne laissait point tomber sur lui l'oubli de tout, le cher oubli, bienfaisant comme un baume, c'en était fait de lui; éperdu, affolé n'ayant plus rien à espérer de la vie, il se châtierait de sa faute en s'y livrant, il s'abandonnerait au courant qu'il voulait remonter, il tendrait sa chair à ces ongles qui s'y enfonçaient, il prendrait un plaisir cruel à se perdre lui-même, et — l'acteur byronien reparaissant de bonne foi chez l'amoureux sincèrement déchire et exalté — il se damnerait tout à fait, disait-il, puisqu'il avait entrevu l'ange sauveur et qu'il en était maintenant séparé.
Hélène frémissait. Elle sentait bien tout ce qu'il y avait de vérité simple, profonde, absolue, sous cette phraséologie romanesque. Mais s'il était sincère maintenant, Saint-Yves l'était aussi sans doute lorsqu'il murmurait à Clotilde Verrier des paroles d'amour! Son faible cœur, malléable comme de la cire, était donc tour à tour pétri par toutes les passions? Il avait trahi une fois. Pourquoi ne trahiraitil pas encore? Et pourtant la pitié enveloppait Hélène. Elle se sentait faiblir, elle aussi, faiblir en dépit de cette invincible horreur qu'elle avait pour le mensonge; — elle avait envie de fuir, elle voulait se retrouver seule, loin de lui, loin de cet homme pour le mieux juger, pour le revoir, pâle et froid dans cette avant-scène où il lui était apparu!... Alors elle jugerait à leur valeur les protestations, les supplications et les serments de Saint- Yves...
Mais là, mais en l'écoutant, mais en devinant comme des sanglots étouffés sous les paroles glissées tout bas, elle éprouvait un déchirement et elle avait, à son tour, peur d'elle-même...
Une voix retentit, coupant court brusquement à ce duo douloureux, plein d'angoisse et de malaise, si différent du proverbe subtil que caquetaient tout à l'heure les deux comédiens :
— La voiture est avancée !
Hélène descendait rapidement, comme pour s'arracher à Saint-Yves, les marches de l'escalier, et lui, la suivant comme un insensé, au moment où elle montait, se laissant tomber sur les coussins du fiacre, lui jetait ces mots qui la frappaient comme la dernière menace, comme la dernière plainte d'un être décidé à mourir :
— Adieu donc, Hélène ! Et vous pourrez dire que vous avez poussé un homme à la mer!...
Maintenant, elle avait envie de l'appeler, de lui parler. Elle le voyait encore dans l'ombre de la grande cour, debout et tète nue, immobile sur les marches de l'escalier... Il y avait un défi douloureux dans son dernier cri.
S'il se perdait vraiment, à jamais, et parce qu'elle n'avait point pardonné?
— Bah! songea la pauvre fille, Clotilde Verrier le consolera !
Tout son dégoût du mensonge, toute son horreur de la parole trahie lui remontaient au cœur, dans l'étouffement d'un spasme.
Et Saint-Yves restait debout, pétrifié, anéanti, voyant à ses côtés comme un gouffre ouvert, tandis que la voiture emportait Hélène dans les rues à demi désertes.
Hélène maintenant avait encore plus soif de solitude. Elle passait presque toutes ses journées dans sa chambre. Les visites d'Henri ne la consolaient pas. Plus d'une fois elle avait défendu sa porte, même devant lui. Elle ne répondait pas aux coups de sonnette. Elle demeurait là, enfoncée dans son fauteuil, l'œil fixe, comme sous l'écrasement d'un grand malheur. N'avait-elle pas mené le deuil de son amour? Le soir, la présence du public la galvanisait. Elle s'oubliait elle-même, devenait vraiment Jeanne Michelin, et souffrait des douleurs d'une créature imaginaire. La pièce produirait toujours beaucoup d'effet, avec des recettes excellentes, qui pourtant semblaient aller en s'affaiblissant. Le gros Brécheux commençait à trouver que la pièce était « un peu trop littéraire. »
— Le style I le style ! Qu'est-ce que ça fait le style au monsieur qui m'apporte ses cent sous? Quand j'allais au théâtre, moi, je me moquais bien du style. Je dis même plus, quand la pièce était eu vers, je n'y allais pas!
Les jours passaientainsi. On touchait aux dernières belles après-midi d'automne. Louis Duret, maintenant que la date de son mariage avec Claudine était fixée, tenait à se marier par un de ces derniers bons soleils. On avait, sur les conseils de Gardonne, projeté de faire, après la mairie, le déjeuner à la campagne : déjeuner dinatoire et qui conduirait jusqu'à l'heure du lever du rideau. Tout le théâtre était invité. On ne voulait pas laisser les frais à la charge des époux, pas même aux parents Duret, les fabricants de bijoux de jais. La noce serait un pique-nique. On ne s'en divertirait que mieux. Gardonne, toujours écœuré des arbres en châssis et des paysages en toile peinte, aspirait déjà à pleins poumons les bonnes odeurs des champs. Comme on allait s'amuser! La petite Esther Lévy, engagée à l'Odéon, avait teou à être de la fête. Miss Vaughan s'était excusée : un grand déjeuner « diplomatique » au pavillon Henri IV la retenait à Saint-Germain. Bah! on se passerait fort bien de l'Anglaise ! L'important était d'avoir Hélène Gervais.
Elle eût bien voulu refuser, mais c'eût été désobliger Louis et Claudine. Ils s'aimaient tant! Ils paraissaient si heureux! Louis avait dans les yeux des larmes, et Claudine riait gaiement à cette idée qu'on allait maintenant l'appeler madame! « Pour squ malheur », grommelait la mère Harel.
Hélène fut exacte à la mairie, comme tout le monde. Tout le personnel du Théâtre du Boulevard attendait, M. Brécheux en tête, servant de témoin au petit Duret. Le père du marié, cravaté de blanc, l'air un peu morne, et madame Duret, très-maussade sous son cachemire français, regardaient du coin de l'œil la mère Harel, toute crispée. Tandis que les enfants causaient gaiement, les parents échangeaient, sur un ton aigre, avec des airs pointas, des monsieur et des madame où la colère perçait, avec le mécontentement mutuel de la mésalliance.
Pépézut, beau comme un astre, cherchait parmi les parents de LouisDuret — bons bourgeois endimanchés, grosses boutiquières parées comme des étalages — la veuve idéale qui devait apporter en dot un fonds de boutique et une villa à Vincennes ou à Bel-Air.
Essoufflé, pressé, enragé, s'épongeant toujours, Brécheux répétait en faisant claquer sa laugue contre son palais :
— Ah çà! mais, il se moque de nous, M. le maire! Il n'arrive pas! Il déjeune! Ça se gène si peu, ces gens-là! Et j'ai rendez-vous à midi, moi, pour une pièce nouvelle! Je vous retrouverai à Joinville!
— Une pièce nouvelle ?
Le mot fit pâlir le pauvre Paul Guérard, qui écoutait. Brécheux songeait déjà à remplacer Jeanne Michelin! L'auteur, timidement, demandait à Alexis, très-empressé auprès d'Hélène, si « Tonne faisait plus d'argent? »
— Moins !
— Mais ça peut se relever, disait Roblot, l'homme de toutes les expériences.
Hélène éprouvait un sentiment d'isolement absolu au milien de tout ce monde. Elle répondait distraitement aux bavardages d'Esther Lévy qui jasait comme un oiseau. Elle ne remarqua rien delà cérémonie; elle semblait ne rien entendre. Le oui du petit Duret, prononcé fermement, et celui de Claudine, jeté gaiement comme dans un éclat de rire, la firent songer cependant. Ils étaient mariés. Ils allaient être heureux, fonder un logis au milieu de la tourmente humaine. Le mariage ! Un foyer 1 Des enfants ! C'était ce qu'elle avait souhaité, elle, la pauvre fille — ce n'était pourtant pas un songe ambitieux! — et, devant sa solitude amère et le tragique écroulement de son espoir, les plaintes d'Jphygénie (son rôle d'autrefois) lui revenaient comme des échos d'une voix et d'une pensée qui ne lui appartenaient pas :
Hélas ! il me semblait qu'une flamme si belle M'élevait au-dessus du sort d'une mortelle !
Et tandis qu'elle écoutait, en quelque sorte, ces vers
murmurés clans sa mémoire, la cérémonie finissait, on descendait les escaliers, on grimpait dans des fiacres, on allait à l'église et, machinalement, Hélène suivait, s'asseyait, regardant le prêtre, entendant avec des envies de pleurer les chants de l'orgue, puis elle allait, presque sans savoir où, vers le chemin de fer, montait en wagon, descendait, longeait, avec toute cette noce joyeuse de comédiens affamés, la rue en pente qui, de la station de Joinville conduit à la Marne et s'arrêtait là, dans un restaurant où Pépézut trônait déjà, ayant pris le train précédent afin de voir si le repas commandé était préparé sur la terrasse le long de la Marne. Et tandis que Pépézut avait interrogé la cabaretière, la stupéfiant un peu par ses effets de torse qui dessinaient ses pectoraux sous un gilet de nankin, Gardon ne allait couper une branche d'arbre et la taillait pour s'en faire, disait-il, une canne de théâtre, en réalité pour sentir sous ses doigts la sève et la fraîcheur du bois vivant.
A peine la noce était-elle arrivée — les marmitons de l'hôtel accourant curieusement pour la voir entrer — qu'on se mettait à table, et le père Duret regardait autour de lui pour se distraire. La banalité de ce restaurant campagnard l'étonnait, et tandis que, pour animer, Pépézut répétait : « On est bien ici ! Ah ! mes enfants, qu'on est bien !» — et que le vieux Jovelin marmottait son monologue habituel , Hélène regardait la nappe aus plis mous, avec les grosses assiettes où fumait la julienne, et l'antique piano de noyer laissant voir, comme certaines orgues des musiciens des rues, une espèce de rideau de soie rouge à travers ses découpures, avec une vieille étiquette du temps de Louis-Philippe : RoUer et Manchet, facteurs de la Reine, rue Hauteville. Elle laissait aller ses yeux des candélabres enlevés, dont on n'apercevait plus que les viroles de cuivre, au papier à dessins effacés représentant des palmiers vert chou poussant dans des Alhambras jaunes, avec un sultan en manteau rouge, debout devant une sultane blanche assise et jouant de la guzla. Des ajuléj os bleus entouraient ces scènes orientales cent fois répétées, et ce
n'était, autour de la noce que des Alhambras et des colonnes et des sultans dont, au bas de la muraille, la tête apparaissait coupée par la bordure, comme une rangée de décapités.
On s'était assis, sur des chaises jaunes clissées, — sous les becs de gaz numérotés pour s'y reconnaître le dimanche, — et, du moins, pour échapper à l'ennui bruyant de cette scène de joie qui la rendait triste involontairement, Hélène pouvait, par la large baie ouverte de la terrasse donnant sur la rivière , regarder cette dernière verdure rouillée et bronzée des arbres qui apparaissait dans un rayon de soleil chaud et puissant pour cette saison.
Et elle regardait, en effet, silencieuse, droit devant elle. Le pont apparaissait en pleine lumière, avec l'eau faisant des remous sous les arches, des sommets d'arbres d'un vert poudreux, des peupliers défeuillis, semblables à un frottis brunâtre, et des toits d'ardoises, des maisons roses, des toits rouges, des pavillons champêtres déjà poudreux delà poussière de l'hiver, des canots échoués, des linges appendus aux cordes, et des enseignes de restaurants: « le Rendez- vous des Pêcheurs» ou « de la Marine »; puis quand, par un hasard, autour de la table un silence se faisait, un chant de coq, un cri de poule pondeuse, s'entendaient au loin, coupés rapidement par le sifflet d'une locomotive. Et c'était, dans ce paysage d'automne, sous les tonnelles, des nappes fraîches, dépliées sur des tables vertes et sous un ciel d'un gris bleu, fin comme une perle ou comme de la poussière d'ardoise, le poudroiement des arbres aux feuilles tombantes et des cerisiers couverts en avril, soupirait Gardonne, comme de touffes de ouate blanche ou de coton, et maintenant dégarnis et presque chauves. Puis, plus loin, là-bas, les clochers de Nogent, les maisons étagées, les fumées rousses des fabriques se mêlant, au fond de l'horizon, à de petits nuages légers, qui, de minute en minute, se chargeaient d'une couleur d'orage, comme si, dans cette fin de saison, on eût senti sourdre la vie dans une chaleur d'été.
Peu à peu le bruit montait, grondait autour de la table. On dévorait hardiment ; les poumons élargis respiraient à l'aise. Une intensité de vie animait ces visages pâlis, fatigués d'une anémie spéciale, celle du théâtre. Le plein jour donnait à ces visages charmants au feu de la rampe, des lividités inattendues ; mais les yeux avaient un bel éclat de fièvre joyeuse; les lèvres souriaient gaiement. Gardonne frappait du poing sur la table en regrettant de ne pouvoir toujours vivre ainsi, de la véritable vie naturelle, dans le grand air chargé de bons arômes. Pépézut lorgnait de loin une parente quelconque du petit Duret, et Claudine envoyait, à travers la table, de petits sourires coquets à son mari, rouge de bonheur. La mère Harel ne grondait plus, elle mangeait; mais monsieur et madame Duret gardaient leur air mélancolique. Toute cette cohue d'acteurs en rupture de théâtre les stupéfiait.
Au dessert, Brécheux apparut, venant de Paris tout exprès pour payer le Champagne. On fêta sa venue par des tonnerres de hurrahs. Roblot but à la félicité des jeunes époux et à la prospérité du jeune théâtre ; Duret porta un toast à son directeur et à la première pièce de « M. Alexis Brécheux, ici présent », qui se cacha modestement derrière sa coupe. On voulut ensuite essayer d'un bal improvisé, et Alexis se mit un moment au piano des fournisseurs de la reine, où il joua médiocrement un. quadrille. Mais un appétit d'idylle et de campagne s'emparait de ces pauvres diables enfermés toujours dans leurs coulisses, et l'on partait, bras dessus, bras dessous, causant, chantant ou riant, le long de la Marne, les petits mariés en tête, courant comme des fous, Pépézut racontant sa vie à la parente de Duret, et les grand'mamaus cheminant côte à côte et se regardant avec de petits froncements de sourcils et des grands airs pinces. Quant au père Duret, il s'humanisait. Il offrait son bras à la grosse duègne et lui racontait des souvenirs de jeunesse.
Hélène marchait au bras de Gardonne. qu'elle aimait beaucoup. Il lui disait combien cette journée lui rendait
plus pénible encore la perspective de sa vie de tous les jours. Il eût voulu mourir blotti et ignoré dans quelque petite cahute du rivage, dans une cabane de cette île qui était là. Et tout lui plaisait, l'amusait, les chevaux de labour passant dans la terre remuée, le château de Poulangis qu'il montrait de loin, et toutes ces enseigues, ces écriteaux, avec des mots qui lui faisaient battre le cœur: à vendre, à louer, s'adressera...
— Ceux qui ont un coin là, loin du théâtre, sont bien heureux !... soupirait le comédien.
Puis, laissant la noce s'égrener au loin — avec des éclats de rire qn'on entendait — il disait à Hélène, devant toute chose, devant un pignon à ardoise ou un kiosque à jour, avec des colonnes en forme de racines, devant un circuit de la Marne portant des bateaux bleus et blancs, avec un canot arborant quelque drapeau reflété par l'eau d'un brun bleui, devant une cible où flottait l'étendard tricolore d'un loueur de batelets, devant ces coteaux aux maisons piquées dans les arbres, blanches, rouges ou noires, avec un clocher d'église, sortant de là, et au loin, les coteaux de Champigny, calmes sous le ciel qui se couvrait, il répétait, le comédien:
— N'est-ce pas bon et beau? Ne serait-ce pas le rêve de ne jamais quitter cela?
Une griserie d'avril pareille à celles qu'il éprouvait tous les ans lorsque le relâche habituel du vendredi saint lui donnait la journée annuelle de liberté, l'odeur fraîche du printemps lui montaient au cerveau, avec un son de cloche qui venait du loin, et le pauvre acteur s'arrêtait devant les saules trempés dans le courant comme des chevelures hérissées de géants qui se noieraient, et il cherchait encore, comme si l'on eût été en avril ou en mai, les fleurettes jaunes et blanches dans les prés, où quelque chevreau blanc, une clochette au cou, galopait, sa mère se dressant debout pour mordre les frondaisons des haies.
Hélène alors ne pouvait s'empêcher de se dire que les rêves sont faits en ce monde, pour n'être pas réalisés, et
qu'elle ne serait pas plus aimée que Gardonne ne serait riche. C'était pourtant bien peu de chose, une cabane au bord de cette eau, un refuge auprès de ces buissons; c'était une chose bien simple aussi, une affection loyale répondant à une tendresse profonde, un dévouement de toutes les heures, payant la dette d'un honnête amour! Oui, pauvres gens, quoi de moins ambitieux, mais quoi de plus impossible, puisque le sort avait tordu ce rêve comme un enfant brise un pantin?
La journée passait ainsi, Hélène rêvant, se sentant d'autant plus isolée, abandonnée, délaissée et trahie qu'une foule plus bruyante l'entourait, qu'on voulait la forcer à courir, à s'égayer, à se griser d'herbe.
— Ce sont les derniers beaux jours, les feuilles tombent ! Allons, Hélène! criait la petite Esther Lévy avec son beau rire.
Et, au-dessus de ces gaietés d'esclaves échappés, pareils à des écoliers en vacances, Hélène regardait se former un ora ge et il lui semblait que des ciels pareils menaçaient toutes les joies humaines. Le soir venait. Sous un gros nuage lourd comme un bloc d'un brun gris, aux reflets roussàtres, le soleil descendait maintenant sur l'horizon, éblouissant, blanc et lumineux — un de ces soleils blafards des heures orageuses, — et sur sa lumière, les moindres branchettes des arbres se détachaient avec une netteté singulière. Les feuilles jaunies par l'automne frémissaient sous un vent de pluie, et de minute en minute, l'énorme nappe brune, le lourd nuage opaque grossissait, menaçant, redoutable, sinistre — un de ces ciels qui vous forcent à hâter le pas — et déjà, sur l'horizon incendié par le couchant, des gouttelettes de pluie, lumineuses comme des paillettes, rayaient le fond éblouissant du ciel.
— Partons, mes enfants ! disait Brécheux en riant. D'abord il est l'heure ! Et il fera ce soir un bon temps de recette !
— Vive la pluie ! criait Pépézut, qui était gai.
Et, comme il pleuvait en effet, on se mit à courir vers le
chemin de fer, les mariés en avant, Claudine relevant sa jupe blanche sur sa couronne de fleurs d'oranger — comme Virginie, lui disait Louis, — la petite Lévy portant la main à son corsage et étouffant de rire, Pépézut toujours digne, Jovelin toujours maussade.. . Et c'était un bruit fou de gamins en liberté, lorsque toute cette troupe s'entassait dans les wagons et que la machine les emportait vers Paris, où cette journée d'épousailles devait se terminer par une représentation, Claudine et Duret ayant encore à jouer jeurs rôles de Jeanne Michelin avant de se trouver tout seuls et bien l'un à l'autre dans le cher tète-à-tète d'un mariage d'amour...
Cette folle échappée de liberté devait laisser Hélène plus attristée encore. Elle avait réellement souffert pendant cette longue journée joyeuse. Ces gaietés ironiques souffletaient ses espoirs en fuite. S'il avait voulu pourtant ce Saint-Yves, comme on eût été heureux ! Et il avait broyé une vie en un soir, en une heure, et pour toujours!
Hélène songeait à tout cela, le lendemain matin, lorsqu'on sonna à sa porte. Elle alla ouvrir, se disant que ce devait être Henri Roquevert. C'était Marsy.
Sentiment inattendu, elle qui s'enfermait dans l'amertume de sa solitude avec une sorte de volupté farouche, elle fut satisfaite de voir Philippe. Elle se sentait à l'aise devant cette simplicité honnête et ce cœur droit. Et puis, il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait revu. Que s'était-il passé dans son existence, à lui? Il paraissait triste. Le petit André était -il malade? Non, Dieu merci, l'enfant grandissait, doux et bon avec des décisions de petit homme et des tendresses de fillette. Madame Marsy, la mère? Elle allait bien, vivant toujours seule, mais heureuse des visites de Philippe et des parties de théâtre et de goûter que le petit André venait faire chez elle. M. Charrière? Marsy hochait la tête : Hélène devait bien savoir que la passion absolue, d'une violence terrible, qu'il éprouvait pour miss Vanghan l'avait jeté hors de sa voie. Lui, le grand railleur et le sage! il se laissait mener en laisse par l'Anglaise, travaillant
éperdument pour payer son luxe, faisant du métier pour pouvoir conserver près de lui ce modèle d'une Vénus qui devait, disait-il, l'immortaliser et qui, le trompant et se moquant de lui, le ruinait matériellement et moralement.
— Il n'est plus le même, disait tristement Philippe. Ne l'avez-vous donc pas revu?
— Aperçu tout au plus, le soir. Mais il a semblé me fuir.
— Il fuit tout le monde, comme ceux qui se sentent tomber.
Et Hélène remarqua, avec effroi, que le peintre avait dit cela d'un ton très-bas, tîôs-lriste, avec une expression lassée et comme enfiévrée dans ses beaux yeux doux. Elle le regarda plus attentivement. Il avait beaucoup vieilli. Il lui paraissait plus maigre, presque abattu. Il y avait un nom qu'instinctivement la jeune fille n'osait pas prononcer, celui de Sabine. Alors, pendant que Philippe interrogeait Hélène sur sa vie, ses projets, ses triomphes, elle se disait, devinant avec son instinct de bonté les tristesses de l'artiste, qu'une douleur cachée rongeait cet homme et qu'il éprouvait, à revoir sa Charité d'autrefois, — son modèle, — plus de joie encore qu'elle n'en avait à le retrouver.
La Charité! Cette Charité qu'il avait si admirablement rendue; ce tableau où il avait essayé de mettre toutes ses qualités de peintre et de penseur, — ne se contentant point de la forme, mais donnant à cette calme et consolante figure une expression d'humaine et profonde pitié, — il l'avait exposé naguère, avant le Salon, dans une de ces exhibitions de Cercles artistiques où les amateurs entrent en passant. Il l'avait envoyé là, et on eût dit que ses rivaux, ses ennemis (il en avait, sans les connaître) guettaient l'occasion propice, le moment venu pour le railler et, si, par hasard, il faisait une chute, pour le frapper, à terre, de leur talon.
Une exposition rivale, celle des Indépendants, s'ouvrait en même temps, tapageuse, avec le renfort de la réclame.
Baloche avait déboursé galamment les premiers frais et il avait même poussé plus loin les choses, faisant les fonds d'un journal spécial destiné à soutenir l'exposition du Trivialisme. La rédaction en chef en avait été confiée à Foubertaille lui-même, et le Trivialiste, «journal des intérêts de l'art, paraissant tous les samedis, en vente place Clichy et dans tous les kiosques », publiait des croquis et des biographies de peintres, mais de vrais peintres, de trivialistes, de pleinairistes et de tachistes. Alors, avec une alacrité joyeuse et une ardeur superbe, le Trivialiste avait, au profit de ses adhérents, mené gaiement une campagne contre l'exposition rivale, celle des « peintres mondains, élégants, corrects », des — «messieurs » comme disait Foubertaiile, — qui envoyaient leurs pâtisseries, leurs sucres d'orge et leurs meringues aux Salons annuels. Cette petite guerre avait amusé les boulevardiers. En manière de plaisanterie, les journaux graves reproduisaient les facéties du Trivialiste et donnaient aux méchancetés de Baloche ou de Leméuil une publicité considérable. Et c'était surtout contre Marsy que s'acharnait, avec une sorte de colère, la rédaction improvisée du journal le Trivialiste, On aiguisait contre le jeune maître des plaisanteries, nées dans une atmosphère d'alcool et de nicotine, et qui semblaient trempées dans quelque venin ! On envoj^ait, par la poste, à l'avenue de Villiers, ces •^pigrammes hebdomadaires, et Philippe, esprit libéral et ;eune, toujours luttant pour ceux des peintres qui avaient besoin de vivre, Philippe, opposé aux refus iniques, aux sévérités révoltantes du jury, des peintres s'érigeant en juges de leurs confrères, Philippe, ami de toute manifestation libre, de toute recherche, de toute nouveauté, de toute vérité, Philippe, l'âme la meilleure et la plus dévouée, était représenté là comme un être envieux de tout ce qui naissait et prêt à fermer violemment la porte à l'avenir.
Une meute hurlante semblait tout à coup déchaînée contre lui. On ne saurait mesurer tout ce que cache de poison la poche de fiel de certaines médiocrités, des impuissances acharnées contre tout ce qui lutte, des haines aigries
et féroces. C'est à eux, à ces paresseux et à ces fakirs artistiques, absorbés dans leur propre admiration que Philippe semblait prendre la part de succès que lui assuraient son labeur et son talent. Les trivialistes supputaient avec des frémissements de colèrejalouse, l'argent qu'il pouvait gagner, le nombre de tableaux qu'il pouvait vendre; ils eussent voulu mordre la main bienveillante que ce jeune maître leur tendait loyalement, prêt à les aider; et n'osant égratigner la chair, ils déchiraient le talent, ils eussent anéanti l'œuvre.
C'est la plaie de tout ce qui vit de l'art ou de la pensée, que ces dévoyés exacerbés, ces fourbus pris de rage, toute cette bohème jalouse qui mesure le prochain à sa taille et se venge de son impuissance par l'injure.
Autour de Philippe, ces envieux pullulaient comme les crapauds pendant la nuit, après une pluie chaude. La Charité était raillée tous les huit jours avec un redoublement de violence déchaînée, et comme tout ce qui fait du bruit attire la foule, comme tout charivari a son public, les amateurs, las d'entendre louer Marsy, achetaient le Trivialiste et s'amusaient des épigrammes que lançaient contre l'auteur de la Charité Baloche ou Cordier lui-même.
Oui, Cordier qui venait à l'atelier du maître, lui tendant la main, l'appelant son ami, et qui avait trouvé le moyen de nuire doublement à Philippe en poussant madame Marsy à exposer elle-même, à envoyer à l'exhibition du Trivialiste quelqu'une de ces pochades qu'elle jetait sur la toile, des fleurs, des fruits, des natures mortes que le journal le Trivialiste louait à tout rompre, répétant bien haut qu'il savait reconnaître le mérite partout où il le rencontrait, même en dehors du groupe des tachistes, des peintres de la tache pour la tache. Et la preuve, c'est qu'autant la Charité de M. Marsy était banale, médiocre, fade, insupportable, autant les Pavots et les Pèches de madame Marsy étaient savoureux, colorés, lumineux, attirants et vrais! Quelle pauvreté d'exécution chez le mari! Quelle vigueur de palette chez la femme! Et le parallèle continuait, perfide, méchant, et il atteignait
ippe jusque dans îe secret de son foyer, jusque dans îa
: de son bonheur.
Ah ! ce bonheur, ces illusions des premières heures, sa joie d'époux, ses beaux songes de labeur et de gloire, que tout cela était loin! Maintenant, s'il consultait Sabine, s'il laissait échapper de sa poitrine quelque soupir écœuré, s'il laissait deviner la blessure cachée, si les attaques niaises et viles d'un Baloche montaient jusqu'à lui et qu'il ne pût dissimuler les larmes de ses yeux, Sabine, le regardant froidement, avec ses prunelles changeantes, lui disait qu'après tout, dans la critique la plus injuste, il y a un fond de vérité qu'un artiste courageux doit examiner en face, sans
liesse. Elle ne le lui eût jamais dit, mais (fallait-il le lui avouer?) sa peinture était glacée, impersonnelle et comme anémique. Elle se servait, pour en parler, de termes empruntés à l'argot des trivialistes , La Charité était pommadée, rabotée, ficelée. Il fallait suivre le progrès, lâcher le passé, vivre de modernité pure.
— Soit, répondait Marsy, ce qui est moderne est puissant. Mais ce qui est éternel ?
— Éternel! Ah! le beau mot!
Et Sabine se mettait à rire.
Marsy, comme écrasé, croyait recevoir un bloc de fonte sur le crâne. Quoi, voilà ce que Sabine, cette Sabine, son encouragement et sa conscience autrefois, pensait de lui ! Egaré, il se demandait s'il avait perdu sa voie. Charrière pourtant avait trouvé cela bien, et Charrière ne flattait pas. Et Henri?... Mais Henri et Charrière l'aimaient. Peut-être ne voyaient-ils pas juste. Il doutait de lui maintenant. Peureux, angoissé, il s'enfermait pour contempler, pour interroger ses esquisses, ses toiles commencées, tout ce qui lui paraissait bon naguère, et il se demandait si son œil voyait juste, si sa main ne trahissait point sa vision, si tous ces rêves n'étaient pas des songes d'impuissant ou de malade?
Et, chaque semaine, le numéro du Trivialiste tombait chez lui, contenant une facétie lourdement niaise qui devait courir pourtant (Philippe le sentait) les cafés et les ateliers.
Baloehe ou Leménil rimait et publiait la Légende de Marsy, musique de Florent Foubertaille Plus-fort-que-Gluck :
P. Marsy vise droit au but Il veut aller à l'Institut.
Comme il se poussera du col!
Il sera le col
Lègue de Signol !
Chanson de brasserie, bête et aigre comme de la levure de bière, mais qui s'enfonçait dans la mémoire et trouait l'épiderme de Philippe, en pénétrant jusqu'à la chair. Et, se sentant seul chez lui, n'osant pas môme montrer ces attaques stupides à Sabine de crainte de voir un sourire monter aux lèvres de la jeune femme, éperdu, le malheureux appelait son fils et se cachait la tête dans le cou du petit, baisant cette nuque embaumée, ces cheveux d'or fin, et, quand l'enfant, sentant sur sa peau couler quelque larme, disait :
— Ça me brûle ! tu pleures donc, papa ?
— Oui, répondait-il, je pleure parce que je t'embrasse et que je t'aime! Et toi, m'aimes-tu?
•— Oh ! gros comme la maison, gros comme mon cœur, papa !
Alors Philippe s'essuyait les yeux ; il lui restait du moins cet enfant et la grand'mère, maman Valérie.
Un matin, un Américain, blond, maigre, l'œil bleuâtre, le nez pointu, vêtu d'un pardessus clair et d'un pantalon d'un bleu tendre, fit passer sa carte à Marsy: J.-N.-W.- Homby. Philippe le reçut dans son atelier.
— Monsieur, dit Hornby, c'est un tableau de vous que je veux acheter. Vous me connaissez sans doute de nom.
Marsy, en effet, le connaissait.
Ce M. Hornby avait sa légende. On racontait volontiers qu'il avait, à New- York, débuté par vendre des allumettes sous des portes. Un petit éventaire misérable autrefois et maintenant des millions de dollars. Le Yankee s'était alors fait construire, comme un Grec d'Athènes, une maison de
marbre, lourde, énorme, mais somptueuse, d'un luxe écrasaut. Cela lui plaisait d'apercevoir, en passant, sa grosse silhouette dans le glacis de ses hautes colonnes. On eût visité ses magasins de la 4e Avenue simplement pour en admirer les dorures. Il y vendait de tout, en gros et en détail, depuis les serviettes par ballots jusqu'à une aiguille, un morceau de savon ou un bout de fil. On y lunchait à son gré et à son aise. On y faisait son courrier, on y lisait les journaux du monde entier. Les commis y correspondaient entre eux, à travers les galeries immenses, au moyen de fils télégraphiques.
A ce déploiement formidable d'industrie, M. Hornby avait voulu ajouter le rayonnement de l'art. Pour approvisionner ses magasins et son logis, chaque fois qu'il venait en France — une fois par an — il achetait donc les soiries à Lyon, la porcelaine à Limoges, les épingles à Laigle et les tableaux à Paris. Il entrait dans un atelier d'artiste comme dans une fabrique et inscrivait froidement le titre du tableau choisi sur une commission portant, sur papier azuré, son nom J.-N.-W. Hornby, et ces indications commerciales: « Remett7*e une facture pour chaque contre-marque et en indiquer le numéro. — On paye tous les samedis de midi à quatre heures. — Rapporter la présente note en livrant. »
M. Hornby n'avait pas encore de tableau de Marsy. Il en voulait un. Lequel ? Peu importait.
— Monsieur, dit-il à Philippe, je veux un tableau cher S'il est cher, c'est qu'il est bon. Je viens vous trouver parce que je connais vos prix. Ils dépassent de beaucoup la moyenne. Quel est, dans votre atelier, le tableau le plus cher ?
Philippe, surpris, ne savait que répondre. Il montrait ses toiles commencées, ses idylles, ses études de femmes, ses poétiques visions.
— Oh ! disait M. Hornby, c'est un peu nu tout cela ! Je voudrais une scène parisienne, une promenade, un coin du bois de Boulogne, la place de ia Bourse, la cour du Grand-Hôtel, ce que vous voudrez, pourvu toutefois
qu'il y ait beaucoup de dames représentées sur le tableau.
Quelque attristé qu'il fût, Marsy laissa échapper un petit sourire.
— Vous ne comprenez pas, dit froidement M. Hornby, Je voudrais qu'il y eût des clames pour qu'il y eût en même temps sur leurs vêtements (entendez-moi bien), des garnitures de jais.
— De jais ?
— De jais.
— Cela ne se porte plus.
— Précisément. Et c'est pour que cela se porte que je désire que vous en fassiez porter à vos promeneuses ou à une dame quelconque, un modèle dont vous ferez le portrait — puisque je vois que le portrait est votre genre. Je veux avec votre tableau lancer une affaire!
— Une affaire ?
— Considérable, dit M. Hornby. Dès que votre tabieau sera arrivé à New-York, je l'expose, en faisant bien remarquer à mes compatriotes que le jais domine dans la parure des Parisiennes. Doue le jais redevient aussitôt en faveur, on se jette sur le jais, on demande, on réclame du jais. Et comme j'en ai acheté une quantité énorme, je réalise nécessairement, grâce à votre tableau, un bénéfice important. Vous comprenez ?... Ainsi, c'est convenu, n'est ce pas ? Deux portraits de dame je vous commande — portraits à votre choix. Seulement elles auront du jais !
Philippe avait envie de refuser. Quel était cet homme qui traitait de la sorte un artiste ? Mais n'était-ce pas justement une occasion de prouver, avec ces deux portraits de femme, que la modernité lui était aussi familière qu'à ceuxlà mêmes qui prétendaient l'avoir inventée?
M. Hornby prit dans son carnet une commissioji et écrivit avec son crayon, très-rapidement :
« — Commission n« 2,700. Commis à M. Marsy, pour être livré le... (combien voulez- vous de temps pour achever ?)
En cas de retard les marchandises seront refusées. Un tableau représentant deux Parisiennes grandeur nature, garnies de jais. Francs 25,000. — Payable comptant, ajouta Horbny, mais, vous savez, au comptant, je retiens deux pour cent pour l'escompte !
Il répétait toujours :
— Pour achever, vous me demandez combien de temps ?... Combien ?.... Songez que j'ai besoin que le tableau soit à New-York pour l'ouverture de la saison de printemps !
C'était bien ce qui répugnait à Philippe. Accepter une commission de cette sorte lui semblait une abdication de sa dignité; il ravalait l'art jusqu'à la marchandise, il faisait de l'inspiration un métier.
— Je vous demande deux jours pour réfléchir, dit-il à l'Américain.
M. Hornby partit, très-étonné, et le lendemain matin Philippe recevait sur une carte postale un billet du négociant : il était entré chez un certain Vidalis, peintre sans talent, qui lui promettait ses Parisiennes garnies de jais pour la fin novembre, et il avait donné la « commission » à Vidalis.
Philippe éprouva un crève-cœur violent, non pas qu'il regrettât l'offre de M. Hornbey, mais se voir — même par un sot — mis au même plan qu'un manœuvre le navrait. L'anecdote d'ailleurs fut connue, et le Trivialiste la contait bientôt avec toutes sortes de détails malveillants pour Philippe et pour Vidalis. Tout exprès, les trivialistes mettait Marsy sur la même ligne que Vidalis, un peintre religieux, arrivant à force de courbettes et peignant, disait-on, des chemins de croix pour les églises, qui le payaient en messes revendues par lui. « Vidalis ou Marsy, disait l'article, c'est bonnet blanc ou blanc bonnet, couleur grise ou grise couleur. » Marsy éprouva, à la lecture de cet article du Trivialiste. une colère violente. Vidalis, lui, courut au bureau du Trivialiste et se confondit en remerciements.
Cette dernière aventure et cette déchirure nouvelle de-
vaient éclairer plus cruellement une situation qui devenait insupportable à Philippe. Le malheureux éprouvait comme une impression d'étouffement. Il ne voyait autour de lui personne à qui se plaindre; il ne pouvait même pas éprouver l'amère joie de laisser déborder ses confidences comme on laisserait couler le sang et la sanie d'une plaie. Sabine était de plus en plus indifférente, sinon railleuse. Il retrouvait en elle les hostilités sourdes de ses ennemis; elle se croyait, elle pourtant si intelligente et si fine, capable de juger les œuvres de Marsy, et depuis que les éloges hyperboliques des esthéticiens du journal le Trivialiste avaient caressé sa vanité, elle ajoutait foi à ces flatteries, elle prenait pour des hommages rendus à son talent ces compliments adressés à sa beauté de femme, comme autant de coups de couteau lâches dirigés contre son mari. Isolé maintenant dans son hôtel de l'avenue de Villiers, qui lui paraissait si grand et si vide, Marsy, presque inactif, passant ses jours dans l'inquiétude de l'artiste incertain de sa voie, désolé et dévoyé, se demandait déjà si l'espèce de désaffection artistique remarquée chez Sabine rejaillissait en elle jusqu'à son amour pour lui. Depuis longtemps, il il ne se sentait plus aimé, lui, ce cœur affamé de toutes les tendresses ; la froideur latente de Sabine devenait visible, et se faisait môme ironique. Il assistait, écrasé, au lent écroulement, à l'émiettement quotidien de son bonheur. Encore une fois, s'il n'eût pas eu le bon regard et les bons baisers d'André, il eût désespéré de la vie, mais cet amour de l'enfant grandissant et de la mère vieillie lui restait, et d'ailleurs il croyait encore, il était certain qu'à défaut d'amour, Sabine gardait pour lui le respect. Il ne soupçonnait pas tout ce qui s'agitait de pervers dans cette tète affolée, et s'il voyait la poussière de ses joies écroulées s'envoler au vent, du moins se disait-il qu'il restait deux consolations à son foyer : la paternité et l'honneur.
Et c'était dans un tel état d'âme, sous l'ongle même du sort, à l'heure où sa douleur saignait, que Philippe Mars}"
trouvait encore des accents d'amitié profonde pour demander à Hélène si elle souffrait toujours d'une trahison, qu'il connaissait, et pour lui apporter, avec une effusion ardente , des consolations embrasées de dévouement. Comment Philippe avait-il appris le déchirement qui venait de traverser l'existence d'Hélène? Par Henri, sans doute. Aux yeux de Marsy, le comédien Saint-Yves était le mari qui convenait à mademoiselle Gervais. Il l'avait répété bien souvent avec une sorte de mélancolie mal dissimulée. On sentait que Philippe avait pour Hélène une affection grave, volontairement assoupie, et qu'il se consolait de ne pouvoir vouer sa vie à cette jeune fille en se disant qu'un autre du moins, qui l'aimait et qui était digne d'elle, lui ferait une existence droite et sans nul doute heureuse. Et voilà que tout à coup ce Saint-Yves, ressaisi par les amours mauvaises, sacrifiait Hélène à un caprice, rejetait dans une solitude déçue celle qui avait espéré en lui. Quand il songeait à cela, Marsy oubliait ses propres souffrances pour ne songer qu'à celles d'Hélène, et c'est bien pourquoi, tout ému, apportant à la femme trahie l'ardente effusion d'une âme, il accourait, pour consoler, lui l'inconsolé, et pour chasser, pour alléger, s'il se pouvait, toute douleur, lui qui savait ce que la douleur pèse.
Hélène, était profondément touchée d'un tel élan, d'une amitié si profonde. Et vraiment elle se sentait moins abandonnée, elle se rattachait à cette loyauté dévouée, elle n'éprouvait aucune honte à se livrer dans le cruel secret de sa douleur, à cet homme dont la bonté (elle le savait bien) égalait le talent et qui, ne parlant pas de lui, ne nommant point Sabine, montrait cependant, par les seuls ravages de son front, la pâleur de sa joue et la fièvre de ses yeux, qu'il souffrait, lui aussi, qu'il souffrait à crier — et pourtant se taisait, ne voulant parler que d'Hélène...
Et ces deux douleurs s'étayaient, en quelque sorte, dans un entretien doucement attendri, dans des confidences tragiques au début et qui s'achevaient par un mélancolique sourire. Hélène, en dépit de son âpre et soudain amour de
solitude, fît promettre à Marsy qu'il reviendrait. Il la laissait plus calme, il partait moins attristé. En descendant l'escalier d'Hélène, il se sentait un peu consolé lui-même et il lui semblait qu'il avait respiré cette atmosphère de paix, d'honnêteté tranquille, qu'il rêvait — l'ambitieux I — et qu'il avait autrefois cru trouver aux côtés de Sabine...
Il suivait, pour regagner l'avenue de Villiers, les boulevards extérieurs, où, tombant des arbres, tournoyaient les feuilles mortes, lorsqu'en regardant machinalement les boutiques, les kiosques des marchands de journaux , le nom d'Hélène Gervais, imprimé en caractères assez gros sur une petite feuille satirique l'attira. Il acheta le journal. C'était une gazette de théâtre, une publication boulevardière qui donnait d'ordinaire la biographie des comédiens et des auteurs dramatiques. Le numéro, cette fois, était presque tout entier consacré à la créatrice de Jeanne Michelin. Et, avec plus de fièvre qu'il n'eût mis à lire un article écrit sur lui-même, Philippe Marsy dévorait rapidement ces lignes qui lui parlaient d'Hélène et, peu à peu, il devenait plus pâle, sa lèvre blêmissait avec des frissons de colère. Il froissait, tout en marchant, le journal mauvais, puis le reprenait et le défripait pour le relire. . .
On eût dit que la môme encre qui traçait les injures du Trivialiste avait imprimé cette biographie d'Hélène ; et, avec "une sourde colère, le peintre avait retrouvé son propre nom mêlé à la vie de la comédienne. On donnait là, sur les débuts de mademoiselle Gervais, traînant ses socques sur les hauteurs de Belleville, des détails faux et malveillants. On la représentait comme une enfant perdue, allant de théâtre en théâtre, demi-ouvrière, demi-cabotine. On lui faisait un crime de sa pauvreté. On approuvait le jury lui refusant un prix. On la montrait posant à cent sous la séance, chez les peintres en renom, elle qu'avait suppliée Marsy, et le journal ajoutait que cette Charité, exposée maintenant au Cercle parisien, et que la critique appelait « le plongeon de Philippe Marsy, l'erreur d'un peintre déjà vieux qui, n'ayant plus l'émotion d'un premier début, ne "prendrait pas sa revanche »,
cette Charité banale et mal venue avait été faite d'après mademoiselle Gervais, alors qu'elle courait les ateliers et qu'elle était modèle.
— Les lâches menteurs ! grondait Marsy qui, résigné pour lui-même devant les insultes du Trivialiste, se révoltait pour Hélène et avait envie de souffleter avec leur journal les auteurs de cette biographie.
Mais il s'arrêtait. Et de quel droit eùt-il pris la défense d'Hélène? Voulait-il donc la perdre et prêter le flanc à la calomnie ? De telles infamies, nées des officines douteuses établies dans les bas-fonds littéraires, on les méprise, on les laisse passer, tomber dans l'oubli et le dégoût. La main qui avait tracé ces lignes n'était pas d'ailleurs une main d'homme. Marsy devinait Clotilde Verrier derrière le rédacteur anonyme de ces diffamations. Et le nom même de Clotilde se rencontrait dans l'article avec toutes sortes d'épithètes louangeuses 1 La comédienne avait soufflé tout bas ces calomnies contre une rivale, ou, pour lui plaire, quelqu'un de ses courtisans les avait aiguisées et empoisonnées avec une joie de valet attendant un pourboire ou de chien dévorant une proie.
En rentrant chez lui, Philippe était fort pâle. Il trouva Sabine rayonnante, fort jolie et très-gaie. La rédaction du Trivialiste publiait un Album de dessins avec des sonnets explicatifs de poètes impressionnistes, et Sabine était char-' gée d'illustrer le Sonnet du Bourgeois :
Ventripotent et gras, rendant un sourd bruit d'asthme Il règne, — le balourd! — mou comme un cataplasme...
Elle venait d'apprendre cette bonne nouvelle. C'était Cordier qui avait apporté le sonnet. V Album devait évidemment faire sensation. Toute la Vieille Sparte donnerait. Art et poésie mêlés. On verrait là ce que sait inventer la nouvelle école. Cette fantaisie plaisait à Sabine. Elle n'avait pas encore fait de la figure. Cela l'amusait de commencer une caricature du bourgeois. Cordier avait eu d'ailleurs une idée dont elle lui savait un gré infini. Il voulait, dans cet Album
même, donner un portrait de Sabine à la pointe sèche — un portrait qu'il exécuterait ensuite à l'huile après l'avoir dessiné sur le cuivre. Sabine était ravie. Seulement, elle tenait à ce que son portrait n'eût point de date, et elle exigeait que Cordier la peignît en costume du Directoire, en muscadine. Le large chapeau à la Gainsborough, le spencer serré à la taille lui allaient fort bien. Elle commanderait les vêtements à un costumier de théâtre, et ce serait une distraction, dans sa vie lassée, dans le bâillement de son existence, que cette espèce de petite mascarade improvisée. Cordier l'accompagnerait au théâtre, choisirait les étoffes, donnerait son avis. S'il trouvait trop étriqué le costume à l'anglaise, elle porterait, au besoin, hardiment, le costume décolleté de la merveilleuse.
— Marsy dira ce qu'il voudra. Madame Récamier le portait bien!
Elle contait tout cela à Marsy, en riant beaucoup, montrant, avec le pétillement de ses yeux gris, le sourire de ses dents blanches. Et Philippe, voulant risquer quelques observations, elle le raillait vivement, le trouvait décidément bourgeois, lui aussi, comme le héros du sonnet, l'enveloppait si bien de plaisanteries gaiement mordantes, qu'il n'osait insister, de peur de paraître sot ou jaloux.
— Voyons, mon ami, songez-y. Je n'ai pas épousé M. Joseph Prudhomme !
Sabine avait dailleurs un moyen certain de triompher de toute résistance. Elle faisait subitement glisser toute discussion vers la peinture et elle laissait alors, avec une cruauté savante, entendre à Marsy qu'avec ses étroites idées de foyer puritain et de labeur acharné du fond de l'atelier, il ne vivait pas assez de la vie de tout le monde, ne suivant pas le courant, se cantonnant dans une antiquité factice, tandis que le vent était à la modernité, à l'impression rapide, à l'effet, à la tache...
Et Philippe se taisait, regrettant maintenant que M. Hornby ne lui eût point permis de montrer de quelle touche puissante il pouvait, lui aussi, peindre la vie moderae... Alors
38 i LE TROISIÈME DESSOUS
il rêvait des ripostes victorieuses, des tableaux de genre, par exemple, rapidement exécutés et exposés sous un pseudonyme, afin d'avoir le droit de dire : — Quand on rêve ce qui est éternel, il est facile de saisir ce qui est passager.
Mais il ne travaillait plus, même à ces œuvres secondaires. L'échec de sa Charité l'avait accablé. Il avait mis tant d'espoirs sur cette figure! Et décidément il fallait bien qu'elle fût mauvaise puisque tout le monde la critiquait — par genre! Il avait envie de la retirer de l'Exposition. Cela lui épargnerait peut-être de nouvelles attaques, et il ne se trouverait point des gens pour chercher à voir si vraiment mademoiselle Gervais avait servi de modèle au peintre. Pauvre fille ! Si elle lisait cette indigne biographie, elle regretterait amèrement sans nul doute d'avoir cédé à la prière de Marsy. Et c'était lui qui lui causait une douleur nouvelle. Il y avait décidément sur lui comme un vent glacé de maie» chance.
Alors, ii s'enfermait, il s'enfonçait encore plus avant dans sa solitude. Il faisait prendre cependant des nouvelles de Jacques Roquevert, voulait aller voir le comédien malade et Henri aussi ; mais les jours passaient et il ne sortait pas, il demeurait au logis, accablé, ne souriant qu'au sourire d'André. Sabine paraissait en profiter pour se jeter comme éperdument, avec une fièvre bizarre, dans une existence fouettée, activée, nerveuse et comme maladive. Elle était tout mouvement et toute exaltation. Elle éprouvait, en songeant à l'implacable résistance d'Henri, comme une fureur concentrée et soudain débordante. Elle s'était piquée à ce jeu d'amour. Toute sa coquetterie exaspérée lui faisait prendre pour de la haine contre ce puritain ce qui était vraiment une blessure d'amour-propre, un froissement de caprice dédaigné. Elle l'avait revu, mais elle retrouvait étouffant en lui sa passion grondante, la tête prise pourtant et le cœur gonflé, adorant cette femme, sentant bien qu'elle pourrait lui faire commettre toutes les infamies, et qu'il obéirait avec une fureur insensée, s'il faiblissait un
jour. Elle l'avait revu, et tout son charme capiteux, son. scintillement d'esprit, sa grâce enserrante, tout ce qui était sa force irrésistible venaient — quel étonnement et quelle rage ! — se briser contre le masque de froideur qu'Henri se collait au visage comme un masque de marbre !
Et Sabine était de ces femmes qui, devant une volonté invincible, éprouvent de nerveuses colères, veulent triompher à tout prix ou se vengent par quelque folie. Aussi, quelle fièvre de mouvement elle se donnait pour oublier, et, par des rencontres presque fatales, des hasards irritants, se heurtant presque partout, au Bois, à l'hôtel Drouot, aux exhibitions à la mode, contre Henri qui pourtant la fujTait autrefois. Alors, entre ces deux êtres, des sourires de bravade s'échangeaient, presque chargés de menace. On eût dit qu'Henri était le gardien de l'honneur de Marsy, et quand il apercevait Sabine escortée, comme de flatteurs, des amis de Cordier, de Leménil ou de Baloche, et de Cordier lui-même, une sorte de flamme indignée passait dans ses yeux noirs, et elle, redressant le front, opposait regard à regard, se rapprochant de Cordier comme pour faire souffrir davantage le jeune homme éperdu.
Il souffrait, en effet, pris de rage sourde, irrité contre elle, affolé de la voir mêlée à cette tourbe déchaînée contre Marsy, le cœur déchiré aussi d'une jalousie qui croissait et qui maintenant, peu a peu, le portait non plus à éviter mais à épier Sabine, à chercher à savoir si elle était simplement imprudente ou si elle était coupable et si ce Cordier... Ah! avec quelle volupté il eût voulu châtier ce bellâtre au front de buste antique, s'il lui eût été permis de défendre l'honneur d'un autre ! Et, la suivant ainsi, cherchant à savoir ses moindres actions , désertant le logis de la place Dancourt pour se faire l'ombre et comme le vivant remords de Sabine, il apprenait que Cordier venait chaque jour à l'avenue de Villiers, commençant une étude d'après madame Marsy en costume de muscadine, « un chef-d'œuvre comparable, supérieur même à la Manola, de Goya », disait d'avance la rédaction du Trivialiste.
Sabine avait voulu que le costumier même du Théâtre du Boulevard, fort habile, disait-on, exécutât ce costume du temps du Directoire. Cordier en avait fait le croquis. Il conduisait lui-même madame Marsy au théâtre, et la jeune femme riait, toute contente de se trouver dans les couloirs d'une salle de spectacle, de traverser les corridors où, sur la porte des loges d'acteurs, au-dessous des vasistas ronds, elle lisait des noms connus de comédiennes; et comme si elle eût été née pour cette vie factice, pour cette atmosphère montante, elle éprouvait une joie nerveuse, hystérique, de bohème découvrant la terre promise, à aller et venir dans cette pénombre, à essayer ses vêtements dans la loge d'une actrice, à respirer l'odeur de poudre de riz qui semblait y planer, alourdie, à regarder les pots de rouge et de blanc étalés sur la toilette, à toucher de ses doigts ces pommades pour les lèvres, ces crayons pour les yeux, la patte de lièvre à étaler le blanc, la veloutine ou l'opoponax; à faire la moue, en rencontrant là, sur les étiquettes des flacons d'eau de toilette, des noms de parfumeurs médiocres, à regarder les vêtements accrochés à la muraille, déjà défraîchis et pendants comme aux patères d'une Morgue... Et cet envers de coulisses l'amusait , la grisait. Ses yeux bleuâtres s'allumaient, ses narines se dilataient, comme dans un bon air chargé d'arômes.
— Ma parole, disait-elle, j'étais née pour être actrice! Nous jouerons la comédie, un jour, dans votre atelier, n'est-ce pas, Cordier?
Elle voulut entrer dans la loge de mademoiselle Gervais, et le costumier appelait un garçon, ouvrait la porte.. .Alors Sabine examinait la toilette de la comédienne, prenait ses bottines, les mesurait avec les siennes et disait, avec un dépit étonné :
— Tiens, mais, cette grande fille, elle a le pied petit! Elle cherchait autour d'elle, demandant en riant au costumier :
— Et pas de faux cheveux ?
Un garçon d'accessoires passait, portant de grosses bottes
Louis XV et un petit chapeau lampion galonné d'or, qui devaient servir pour les costumes de la pièce nouvelle qu'on répétait, parait-il. Sabine poussa des cris d'enfant devant « cet amour de petit chapeau ». Et, devant la glace d'Hélène Gervais, elle le plantait sur ses cheveux blonds, se regardant avec de petites grimaces coquettes. Elle voulut mettre les bottes, elle se promenait en riant dans la loge, trouvant tout cela bien étonnant, bien amusant, bien drôle, et elle emportait de ces visites au théâtre une âpre envie de folie, de rire, de liberté, comme si tout ce qui était factice eût été sa vie.
Une fois, en sortant, devant la loge du portier, elle s'était heurtée aune jeune femme qui montait doucement, comme chargée de pensées tristes. Elles s'étaient regardées l'une et l'autre, et Sabine avait reconnu mademoiselle Gervais, un peu pâlie. Hélène avait salué, éprouvant instinctivement une sorte d'étonnement navré en apercevant madame Marsy , souriant si étrangement , et dans une toilette criarde, tandis que Sabine suivait des yeux comme si elle l'eût enviée, la comédienne qui montait à sa loge.
Elles se retrouvaient ainsi, dans la banalité d'une rencontre, ces deux femmes qui demandaient au sort un si différent avenir; la comédienne rêvant un foyer honnête et la fille du savant dispersant â plaisir au vent de son caprice les cendres tièdes encore de ce coin de feu qui l'abritait encore hier...
Philippe n'ayant plus auprès de lui ni Charrière, qui semblait décidément disparaître; ni Henri, ni personne, avait été bien souvent tenté de confier au vieux Vincent Tournier toutes ses peines. Il avait essayé. Le savant l'avait distraitement écouté, songeant uniquement aux deux Oupachinads des Vedas, dont il allait publier la traduction, avec le texte sanskrit. Et quand Philippe avait eu fini, le bonhomme s'était mis à lui parler du caractère de Sabine avec des candeurs exquises, trouvant sa fille adorable, la meilleure des créatures, une intelligence si haute, un cœur si bon et si droit; puis, peu à peu, la conversation avait glissé vers
le Ta-Héo ou la Grande Elude, ouvrage de Thoung-Tseu et de son disciple Tseng-Tseu, que les Parisiens avaient le tort d'ignorer 'complètement. Rien n'était plus séduisant. Il n'y avait pas, dans toute la littérature contemporaine, un écrit aussi amusant que cet ouvrage chinois.
— Et je parie que vous ne le connaissez pas, tenez, vous, mon cher ami! disait le vieux Tournier à son gendre. Je gagerais que vous n'avez jamais lu le commentaire de Tchou-Hé?... C'est étonnant. Vous connaissez un tas de choses inutiles, mais tout cela est lettre morte... Ah ! quel dommage !
Philippe avait ainsi renouvelé inutilement plusieurs tentatives. M. Tournier s'affaiblissait d'ailleurs beaucoup, intellectuellement et physiquement. Le labeur cérébral courbait effroyablement ce grand travailleur qui, dans toute son existence, n'avait eu que des amours honnêtes. On l'avait envoyé à Fontainebleau respirer le grand air des bois, le souffle fort de la forêt. Sabine parlait souvent d'aller, làbas, rendre visite à son père, que soignait un domestique et qui, chaque jour, partant de Fontainebleau, allait à Barbizon ou à Marlotte, en voiture, sous les chênes. Sabine n'était point fâchée de voir de près ce Barbizon, dont on lui avait parlé tant de fois. Elle irait seule, ne voulant pas, disait-elle, ennuyer Philippe d'une ou deuxjournées passées près d'un malade.
A vrai dire, Philippe éprouvait comme une joie amère à se sentir seul avec André dans l'hôtel presque désert. Il dînerait en tète-à-tête avec son fils! C'était une fête. Il fit mieux et emmena l'enfant chez maman Valérie où, devant la joie de lagrand'mère, les chansons limousines qu'elle fredonnait et que répétait le petit, entre sa mère et son enfant, Philippe crut, pendant des heures, faire un rêve apaisé.
— Tu m'enverras demain des nouvelles de M. Tournier, lui dit madame Marsy en le quittant. Ta femme t'aura sans doute écrit dès ce soir?
— Oui, sans doute.
Sabine était partie le matin, elle reviendrait le lendemain
soir. Elle aussi, dans la joie de se sentir seule, libre, affranchie, ne fût-ce que quelques heures, avait éprouvé comme un soulagement à quitter l'avenue de Villiers, où elle étouffait. Elle s'était jetée avec un allègre sentiment de délivrance dans la voiture qui l'emportait vers la gare de Lyon et, la tête à demi penchée sur son épaule, dans une rêverie qui amenait à ses lèvres un sourire indéfinissable et inquiétant, elle n'avait rien vu de ces rues qu'elle laissait derrière elle, de ces passants que sa voiture découverte pouvait heurter, du bruissement de cette ville traversée...
Comme le fiacre longeait le boulevard de Clichy, où passait si souvent Henri, le jeune homme justement aperçut Sabine dans l'alanguissement de sa pose songeuse, sa main gantée tenant sur ses genoux un nécessaire en cuir de Russie et une couverture de voyage à carreaux écossais.
Le hasard seul mettait Henri sur le chemin de Sabine. Il ne la cherchait pas, cette fois, mais il éprouva un sentiment de profonde surprise et comme l'instinct d'un dangei en la voyant qui certainement partait. Où allait -elle? Ce n'était pas à un rendez-vous furtif. Elle s'éloignait, en plein jour, sous les yeux de tous. Etait-ce une raison, il est vrai? L'habileté suprême pour tous ceux qui trompent est la grande audace. Peut-être Sabine bravait-elle décidément Philippe? Imprudence ou impudence, elle était capable des deux fautes. Eh bien! en vérité, il le saurait. Il la suivrait. Elle ne pouvait aller bien loin, n'ayant d'autre bagage que cette trousse et celte couverture.
Il se jeta dans un coupé de louage .
— Suivez cette voiture, ia-bas, et de loin !
On l'attendait, au logis, pour déjeuner. Mais depuis longtemps il habituait la vieille Suzanne, consternée, et Geneviève inquiète, à des inexactitudes, à des absences.
Sabine s'arrêta à la gare de Lyon. Henri descendit, la suivant des yeux de façon pourtant à ce qu'elle ne remarquât pas qu'il était là. Dans le brouhaha d'une salle de départ, tandis que Sabine s'approchait du guichet où des noms étaient inscrits : Melun, Fontainebleau, Bois-le-Roi...
Henri se heurta contre un prêtre qu'il n'avait pas vu et qui le salua. C'était l'abbé Ronchat. Il demanda à Henri, de sa voix grondante, si M. Roquevert allait mieux.
— Un peu mieux, je vous remercie!
Une expression étrange avait passé dans les yeux du
prêtre.
— C'est l'àme, dit-il presque sévèrement à Henri, l'âme
qu'il faudrait soigner !
Henri ne répondit pas et se mêla à la foule, vers le guichet. Il se pencha sur la balustrade au moment où Sabine demandait un billet :
— Première, Melun!
Henri se souvint alors, brusquement, que M. Vincent Tournier était malade à Fontainebleau. Il l'avait lu dans un journal. Sabine allait donc vers lui. Mais pourquoi s'arrètait-elie à Melun ? Il la laissa passer sans qu'elle l'aperçût, prit un billet pour Melun, attendit avant d'entrer dans les salles que la porte vitrée en eût été tirée et qu'il n'3- pût rencontrer Sabine, déjà sur le quai du départ; puis il se précipita, la suivant toujours des yeux, dans un wagon où elle ne montait pas, et le regard de l'abbé Ronchat, à son tour, se rivait sur lui plein d'une curiosité ardente.
L'abbé allait rendre visite à d'anciens paroissiens, du côté de Dammarie-les-Lys, où il avait passé un peu de temps avant d'être envoyé aux environs d'Etampes.
— Je saurai bien où elle va 1 songeait Henri pendant que le train marchait.
Il descendit à Melun, la voyant sauter lestement à bas du wagon et remerciant gracieusement un royageur quelconque qui lui tendait son sac et sa couverture. Henri était encore debout sur le marche-pied de son compartiment, lorsqu'en regardant droit devant lui, à quelques mètres de la grille où s'ouvrait la porte de sortie, il aperçut, sans pouvoir retenir un mouvement de rage, Cordier, à demi caché dans une voiture, et qui, la tête penchée vers le train arrivant en gare, y cherchait évidemment, entre tous les voyageurs, une femme — Sabine !
— Ah! les malheureux! murmura Fleuri. — Les misérables ! ajouta-t-il en demeurant là, immobile.
Il se jeta ensuite brusquement à terre, ne voulant pas que cette voiture le dépassât, et, sans remarquer l'abbé Ronchat qui ne le quittait pas des yeux, il attendit que Sabine eût franchi la porte, puis, grimpant à son tour dans une des vieilles calèches poussiéreuses qui attendaient là, il resta assis, le cou tendu vers la voiture où se tenait Cordier.
— Où allons-nous, mon bourgeois? demanda le cocher A Chailly? A Barbizon?
— Je ne sais pas, dit Henri.
Il attendait que Sabine, qu'il apercevait là, à pied, regardant autour d'elle comme cherchant quelqu'un, se fût décidée. Qui sait? Peut-être Cordier ne l'attendait-il pas! Pourquoi M. Tournier ne serait-il pas à Melun et pourquoi Sabine... Mais non, le doute n'était plus possible. Cordier avait rapidement fait avancer sa voiture vers la jeune femme, et elle, l'apercevant aussitôt, avait marché vivement et, leste, avec un mouvement joyeux et un petit rire qu'Henri croyait vraiment avoir entendu, elle avait grimpé prestement à côté du peintre, dont les cheveux bouclés, coiffés d'un petit chapeau rond, avaient bientôt disparu avec Sabine elle-même, derrière la capote...
— Vous voyez cette voiture. Nous allons où elle ira ! dit Henri au cocher.
— Faut-il la dépasser?
— Non, non, la suivre.
Henri éprouvait, dans sa rage douloureuse, une sorte de plaisir acre à ne pas savoir où l'entraînait Sabine. Cette poursuite mystérieuse lui plaisait. Il eût voulu s'être trompé et que Sabine, même avec Cordier, allât dans quelque hôtel de Melun où elle eût retrouvé Tournier malade. Puis Henri riait lui-même de sa crédulité ! Il était bien naïf encore de croire que cet homme attendait là cette femme pour la conduire au chevet d'un mourant ! — Où allaient-ils? Loin, peut-être, dans un coin perdu de la
forêt, dans quelque ferme ignorée... Et la fièvre lui battait aux tempes, le brûlait aux poignets...
La voiture de Cordier ne prenait pas la route de la forêt. Elle traversa le pont, la place du Marché, contourna l'église et s'arrêta devant un vieil hôtel à large porte du dix-huitième siècle. Henri ordonna à son cocher d'attendre. Il vit Cordier se précipiter hors du véhicule, présenter sa main à Sabine et, pendant qu'un garçon prenait la couverture et le sac de la voyageuse, ils entraient, elle et lui, sous le grand portail et disparaissaient dans un escalier à rampe de bois, tandis que l'hôtelier payait le cocher.
Henri descendit à son tour. Il se demandait s'il allait entrer là. Il fit quelques pas dans la rue, l'oeil toujours fixé sur la porte de l'hôtel, puis, craignant d'être aperçu, il entra décidément demandant une chambre. Il repartait le soir même, disait-il. Il voulait seulement s'arrêter quelques heures.
Et, tandis qu'on examinait au nombre de clefs accrochées à une planchette, le nombre de chambres vides, comme indifféremment Henri questionnait. Un grand monsieur à cheveux frisés (et il décrivait Cordier), n'était-il pas venu, hier ou ce matin, attendant quelqu'un?
— Si fait, si fait, répondait l'aubergiste. M. Verdier, sans doute? Madame vient justement d'arriver!
Monsieur Verdier! Madame! Dans ce faux nom donné, dans ces deux mots tout un drame hideux et lâche, le drame de la trahison, du mensonge, de l'infamie tenait, indéniable, cette fois, patent, effrayant et vil.
Ah ! les misérables ! Henri avait envie de monter vers eux, de souffleter cet homme, de crier sa honte à cette femme, de se faire le vengeur de l'honneur d'un autre. Le vengeur? Et de quel droit, encore une fois? Etait-ce d'ailleurs l'amitié qu'il avait pour Marsy ou l'amour éprouvé pour Sabine qui le poussait ainsi, avec des bouillonnements de sang enfiévré? Oui, certes, ils étaient vils, ils mentaient, ils ressemblaient à des voleurs de nuit qui, pour l'alibi du crime, prennent des noms supposés. Eh! bien, quoi? C'était cela, l'adultère! C'était cette honte et ce mensonge, cette bas-
sesse et cet le infamie! En aimant Sabine, c'était cela qu'il eût connu et pratiqué, lui, oui lui-même, se cachant, se glissant dans les auberges en voilant sa face et son nom, comme un détrousseur de grand chemin !
Comme il était lier, heureux, d'avoir résisté à ces sourires! Comme il se sentait orgueilleux de pouvoir entrer là le front haut, d'être le justicier presque, quand il eût été le voleur! Tout ce qu'il souffrait, tout ce qu'il éprouvait de jalousie, de déchirements, de tortures atroces n'équivalait pas à cette effroyable joie de se dire qu'il avait encore le droit de mépriser, et, s'il le voulait, de châtier.
Mais il tenait du moins à ne pas s'éloigner de cet hôtel maudit et comme empesté, sans que, sur le chemin de Sabine et de cet homme, il ne se fût dressé, lui, comme un vivant remords. Il les attendit, se disant qu'ils sortiraient et qu'alors, dans un effroi soudain, ils reculeraient sous son regard. Et, pendant que Sabine, joyeuse, affolée de liberté, emportée par son caprice, s'enfermait avec Cordier dans une chambre où elle faisait monter du feu dont les sarments l'amusaient en pétillant, et prenait un repas servi là, dans le tète-à-tête blotti et presque tremblant de deux fuyards, Henri attendait, ressentant au fond de son âme la plus violente et la plus atroce des tortures, ses doigts comprimant son cœur qui battait désespéré et comme saigaant d'une épouvantable blessure.
Et quand la nuit tomba, dans la pénombre déjà presque glacée d'un soir d'octobre, sous le rougissement d'un ciel d'automne empourpré comme une forge qui eût soufflé le froid, Sabine et Cordier sortirent furtifs, heureux de ce crépuscule qui leur permettait d'errer, sans crainte d'être reconnus, par les rues noires de la petite ville, s'arrêtant aux boutiques, traversant la place du Marché assombrie et déserte, avec ses bancs vides maintenant et ses auvents pleins de mystère, regardant sur le ciel sans lumière le granit spectre morne de la cathédrale qui se dressait avec ses si! houettes noires... Et Sabine aspirait follement ce vent plus libre, cette atmosphère de folie, buvait cette profonde paix
enveloppant sa fuite, et, s'arrêtant devant l'eau sombre de la rivière qui coulait avec des bruits doux comme des appels :
— Il y a des heures, disait-elle, où il fait si bon vivre, qu'on voudrait mettre là le signet du livre, — et mourir !
Ils rentrèrent doucement, à pas lents, silencieux, Cordier trouvant, la nuit, Melun « un peu noir », et Sabine enchantée, ivre d'être si près et si loin de Paris, jetée là sans savoir où elle se trouvait, dans une ville inconnue, baignée dans le grand silence froid comme un suaire des rues endormies de bonne heure...
Mais, au moment où ils passaient sous le grand porche du vieil hôtel, Sabine poussa un grand cri, involontaire et éperdu. Elle se jeta contre Cordier qui, instinctivement, fit le geste de la défendre, et son visage convulsé recula devant la belle figure pâle d'Henri Roquevert qui, debout, la regardait froidement...
Elle eut peur d'abord. Elle recula. Puis, avec une audace soudaine, bravant et écrasant cet homme planté là et comme drapé dans son honnêteté, elle passa devant lui, enfonçant ses yeux gris, qu'une lumière de lampe faisait reluire, dans les yeux d'Henri, et, sans dire un mot, défiant cet ennemi qui avait comme méprisé son amour, elle le frôla, hautaine, résolue dans une bravade hardie, devant Henri, qui blêmit sous ce regard, où elle disait : « A qui la faute ? Vous n'avez pas voulu ! » Alors lui, comme un fou, à travers les rues, s'enfuit en criant, en pleurant, en buvant ses larmes, mais se répétant que l'ami, oui, le plus fier des amis, lui restait, — et, brisant, broyant, insultant tout haut cet amour qui l'avait tenté et qui était la honte, la lie, la fange et le dégoût.
Henri rentra, le soir, à minuit, place Dancourt. Sa mère n'était point couchée. Elle ne lui dit pas un mot de reproche, mais seulement :
— Ton père a été malade aujourd'hui.
L'expression du visage d'Henri fut si tragique que la mère ajouta rapidement :
— Ce n'est plus rien. Il va mieux. Il dort.
Henri voulut passer une partie de la nuit à veiller auprès de son père. C'était inutile. La crise n'avait pas été longue. Le soir, Jacques s'était senti beaucoup mieux.
— Seulement, à déjeuner, tu lui as manqué, dit Geneviève sèchement.
Elle recevait, le lendemain, comme en confidence, la visite de l'abbé Ronchatet s'enfermait pendant un assez long temps avec le prêtre, tandis que le vieux Roquevert, qui se sentait assez bien portant, causait avec son fils, visiblement préoccupé. Cette tristesse, cette impression d'angoisse imprimées depuis longtemps sur le visage d'Henri étaient la préoccupation et l'inquiétude de Geneviève. Elle avait des effrois profonds et se disait que son fils se perdait, devenu le jouet de quelque misérable femme. Qui donc pourrait bien arracher Henri à une existence qui, d'instinct, terrifiait la dévote comme une damnation ? Cette Geneviève qui passait, dans le logis de la place Dancourt, avec des silences et des lenteurs de neige tombant assoupie, éprouvait, lorsquelle songeait à son fils, des besoins de demander conseil, de chercher partout un appui, quelqu'un qui débarrassât, comme elle disait, Henri de sa passion dominante.
Il était certain que le jeune homme était dévoyé. Il ne travaillait plus. Il répondait à peine quand on lui parlait. Il avait l'air d'un fou. Ah! ces femmes! ces femmes!... Et Geneviève, isolée, cherchait à qui elle pourrait bien demander de travailler avec elle au salut du jeune homme. M. Poparel? Il n'y fallait plus songer. Le curé était trop indulgent. Il punissait le péché par des sourires, il eût flagellé ses pénitents avec des touffes de fleurs. L'abbé Ronchat n'avait aucune influence sur Henri, et d'ailleurs il n'admettait pas qu'un prêtre se fit conseiller quand il était juge. Un éclair de joie traversa les yeux pâles de Geneviève lorsqu'elle eût trouvé le nom de l'homme qui, certainement aura sur le a malheureux qui gâchait sa vie » toute l'influence voulue.
C'était Marsy. Comment l'idée ne lui était-elle pas venue
plus tôt de demander son aide à Marsy? Henri l'aimait, Marsy gardait sur le jeune homme l'autorité de l'âge et du talent. On ne pouvait trouver un meilleur appui. Marsy venait assez souvent autrefois chez les parents d'Henri. L'habitude de ces visites semblait lui avoir passé. Mais il devait conserver pour Roquevert et son fils la même amitié dévouée.
Alors Geneviève avait songé à aller trouver Philippe, mais'elie sortait peu. Elle avait pris l'habitude de cette vie quasi-solitaire. Une visite lui semblait quelque chose d'extraordinaire et de difficile. Et puis elle ne voulait pas quitter Roquevert, que la maladie retenait de plus en plus dans sa chambre et qui ne faisait plus que rarement sa promenade habituelle le long des boulevards.
Geneviève donc aima mieux écrire. Marsy pensa tout de suite, en recevant sa lettre, que le père d'Henri était fort malade. Quelque assombri et inquiet qu'il fût lui-même, il voulut, sur-le-champ, aller chez Roquevert. En chemin, il se demandait encore ce que signifiait certaine dépêche qu'il avait reçue de Vincent Tournier lui-même, tandis que Sabine devait être auprès du vieillard. Se sentant plus souffrant ou plus ennuyé, M. Tournier avait télégraphié, de Fontainebleau, le jour où Sabine s'arrêtait à Melun. Il demandait des nouvelles de l'avenue de Villiers et, lui qui vivait si fort éloigné de son gendre et de sa fille, il suppliait qu'on allât le voir. Or à l'heure même où M. Tournier télégraphiait cela, Sabine, se disait Philippe, devait être auprès de son père.
La dépêche était datée de l'après-midi. Sabine était certainement arrivée à Fontainebleau depuis le matin. Marsy crut d'abord à un accident. Inquiet, il courut au chemin de fer, s'informa, télégraphia à son tour, passa la fin de la journée dans une mortelle angoisse. A la gare on lui assurait pourtant que nul accident n'avait eu lieu sur la voie. Il recevait, le lendemain vers midi, un télégramme qui lui expliquait tout; Sabine elle-même lui répondait que Tournier avait rédigé sa dépêche avant l'arrivée de sa fille et
qu'un garçon de l'hôtel l'avait portée au télégraphe par erreur. Philippe devait se rassurer. Sabine reviendrait le soir môme.
Au retour, elle se moqua un peu de la nervosité de Marsy, qui, comme cela, tout de suite, s'imaginait un malheur. « La vie est trop uniforme, au contraire, les malheurs qui fouettent le sang n'arrivent pas si vite ! » Et Philippe s'était, en effet, calmé, n'ayant plus pensé à cette dépêche qui lai revenait en mémoire maintenant, il ne savait pourquoi... Place Dancourt, il fut enchanté d'apprendre que Roquevert n'allait pas plus mal. Geneviève lui dit qu'il pouvait voir le comédien, mais elle pria Marsy de ne pas oublier qu'elle avait quelque chose de grave à lui demander, un service. Philippe ne demeura pas longtemps enfermé avec le vieux Jacques, mais assez cependant pour se sentir réchauffé à cette flamme à demi éteinte. Ils parlèrent d'Henri, d'André, des enfants, de la vie, et de ce qui était leur existence à tous deux : l'art ! Et le peintre attristé retrouvait dans l'artiste malade l'écho même de ses tristesses et aussi comme le raffermissement de sa propre pensée, de sa religion de l'idéal.
— Bah ! disait Roquevert à Philippe qui lui assurait qu'il le trouvait bien, avec une mine excellente, que m'importe ! Il m'est indifférent de mourir. J'ai eu mon dernier reflet. J'ai eu ma soirée de revanche. Maintenant, que Marchenoir joue mes rôles, s'il le veut, j'aurai montré ce que j'étais à ceux qui ne m'avaient pas connu ! D'ailleurs, si vous voulez mon avis, monsieur Marsy, la décrépitude commence en toutes choses. Nous avons été des fous et des exaltés, des écervelés, tout ce qu'on voudra, en 1830, mais nous avons aimé l'idéal et voué notre vie aux grandes œuvres! Nous avions l'appétit des sommets et la folie du beau ! A l'heure qu'il est, tout se matérialise. En fait d'art, l'avez-vous remarqué ? c'est la musique qui règne, — un art sensuel et quasi-physique. Vos amis les peintres proscrivent la pensée comme inutile, gênante, nuisible, et s'en tiennent à la pâte, au morceau, à la tache, à la facture. Au lieu de frapper leur
front, comme vous, et d'y chercher le tableau ou la statue, ils regardent leurs doigts et disent : « L'art, c'est ça ! » Dextérité de la main, habileté de la patte, stérilité du cerveau ! Les littérateurs ? Poursuivants de la forme. Plus de descriptions que de caractères, une transposition des genres, les peintures à la plume remplaçant les situations ou les sentiments. Donnez-moi donc une larme au lieu de vos tableaux! Je rabâche, je radote, je m'en vais, voyez-vous, Marsy, mais je suis certain de ce que je dis. Cette « vérité en art », dont on parle tant aujourd'hui, elle ne consiste pas dans ce qui est bas ou vil, mais dans ce qu'il y a d'éternel dans le cœur et les veines de l'homme. Les costumes passent comme les modes. La nudité éternelle de l'âme durera autant que l'immortelle nature! Et cette nudité chaste, c'est l'idéal ; c'est (vous le savez bien aussi, vous, et voilà pourquoi je vous aime), c'est ce qu'il y a de grand, de beau et de bon dans l'homme : l'amour, la pitié, l'humanité, le dévouement, le sentiment de la patrie, tout ce qui me ferait passer pour prêcheur si l'on m'entendait, mais tout ce qui me permet du moins de m'éteindre content, ma journée finie, car tout cela je l'ai bien aimé, et tout comédien que j'étais, je l'ai bien servi !
Philippe avait pris congé de Roquevert, revivifié, lui, l'homme jeune et militant, par ce moribond. Il se sentait enhardi, consolé. Chose étrange ! Cette consolation qu'il ne rencontrait plus autour de lui, allait-il donc la demander à un vieillard malade et harassé ? La vie a de ces ironies. Geneviève semblait guetter la fin de l'entretien ; elle attendait Marsy et le pria d'entrer dans son espèce d'oratoire. Jacques n'y pénétrait jamais, et d'ailleurs il était peu probable qu'il sortit de sa chambre. C'était évidemment un secret que la mère d'Henri voulait confier à Philippe. Un grand secret. Il s'agissait (elle le dit très-franchement avec une vivacité singulière chez cette femme lente et molle) d'arracher Henri à une liaison qui perdait son avenir. Elle eût volontiers ajouté : et son âme. Toutes ses inquiétudes, ses angoisses de mère, ses craintes réfléchies, elle les con-
fiait à Marsy. L'abbé Ronchat, qui les partageait, avait réussi à les décupler en les exagérant. La dévote voyait déjà l'existence de son fils compromise, inutilisée.
— Car enfin, son talent... il a du talent, n'est-ce pas, monsieur Marsy ?
— Beaucoup, et d'autant plus qu'il en doute davantage !
— Eh bien, ce talent, qu'en fait-il?... Rien!...
Et, dans l'exaltation d'une imagination presque malade, avec la fièvre d'un danger que son ignorance de la vie et l'étroitesse de sa foi grossissaient étrangement, Geneviève montrait à Marsy Henri dévoré par une passion folle, broyé par quelque épouvantable créature qu'elle ne connaissait pas, mais qui devait être une femme de théâtre, et qui lui prenait son fils. Dans les paroles mêmes de cette mère, la haine farouche que l'abbé Ronchat portait à tout ce qui vit du théâtre, passait, frémissante. Et Philippe avait beau répondre que sans doute Henri n'était pas, comme le croyait Geneviève, la proie d'une misérable créature, la dévoté continuait, exaltée, montrant, par avance, la vie gâchée du jeune homme. Pas de mariage possible. La flétrissure d'une existence de désordre. Et peut-être l'éternelle liaison avec « cette fille » inconnue qu'elle haïssait d'instinct.
— Qu'est-ce donc qu'une actrice qui s'appelle Hélène Gervais? demanda-t-elle brusquement à Philippe.
— La plus vaillante et la plus honnête des femmes, répondit le peintre.
Elle fixait sur Marsy ses yeux pâles. Il connaissait donc cette Hélène? Une honnête femme sur les planches! Etaitce possible? Eh bien, soit, alors ce n'était pas Hélène Gervais qui perdait Philippe, mais c'en était une autre et terrible certainement. Puis, comme Marsy, doucement, parlait de lièvre juvénile et de peccadilles, ainsi que l'eût pu faire le curé de Saint-Clément, Geneviève peu à peu s'irritait, et avec une nervosité inattendue, en paroles brèves et coupées, elle suppliait Philippe de confesser Henri, d'obtenir de lui la vérité, de lui faire comprendre que sa mère soutirait, de l'arracher à cette liaison douloureuse, à cette passion qui
l'empêchait de songer à son avenir. Marsy sentait gronder la un amour vrai, étouffé peut-être sous une volonté froide, mais qui maintenant, en face de quelque douleur nouvelle, devant l'effroi que sans doute la maladie de Roquevert causait à Geneviève, s'exaltait et jaillissait, plein de terreurs que, lui, Philippe, trouvait inutilement exagérées.
Mais plus il essayait de calmer cette femme, lui vantant l'honnêteté d'âme d'Henri, plus il la voyait sortir étrangement de cette espèce de torpeur glacée dont elle s'enveloppait d'ordinaire.
Eh bien oui, Henri était honnête. Mais n'est-ce pas l'honnêteté la plus droite qui peut parfois commettre la faute la plus terrible? Les âmes corrompues ne s'attaquent qu'aux âmes généreuses! Plus on a la foi confiante, le cœur ouvert, plus on croit à tout ce qui est beau et bien, et plus on tombe de haut quand on a rencontré le mensonge vivant et l'adroite trahison.
Elle parlait, et Philippe éprouvait une sensation étrange, douloureuse, comme si quelque ressouvenir cruel, tout à coup rajeuni, saignait encore chez Geneviève. Elle avait une âpre colère concentrée, de furtifs éclairs passaient dans ses prunelles d'ordinaire presque sans regards. Alors, pour prouver que la femme dont elle redoutait l'influence sur Henri était dangereuse et toute-puissante, elle montrait le jeune homme éperdu, enfiévré, passant des journées exaltées après des nuits d'insomnie, pris d'une sorte d'ivresse malsaine, oubliant son père pour courir à sa maîtresse, la poursuivant partout, et, — il y avait trois jours, tenez, — tandis que Roquevert, las, affaissé, le demandait ici, Henri dépensait, affolé et oublieux, des journées avec cette créature, à Fontainebleau, à Melun, elle ne savait où...
— Je vous en supplie, disait-elle, votre amitié fera ce que mon affection ne pourrait faire. Henri obéira à vous qu'il vénère. Sachez le nom de cette femme et reprenez-lui mon fils!
Le nom de cette femme? Philippe avait frémi lorsque madame Marsy avait parlé de Fontainebleau. Comment !
LE TROISIÈME DESSOUS iOI
Henri était à Fontainebleau trois jours auparavant. Le jour même où Sabine y allait!
Il se faisait alors chez Marsy, tandis que Geneviève continuait à réclamer son appui, un travail mental. De petites observations oubliées lui revenaient, l'attitude souvent troublée d'Henri devant lui, devant Sabine, les sourires aussi de sa femme et ses impatiences quelquefois lorsqu'elle parlait d'Henri. Allons! Marsy était fou! Mais la dépêche de Tournier recommençait à lui rentrer dans la mémoire. Le doute, comme une tache d'huile lentement élargie, l'envahissait.
Henri était à Fontainebleau en môme temps que Sabine, et Sabine peut-être s'arrêtait en route, ne descendait pas tout d'abord chez Tournier! Était-ce possible? Qu'allait-il donc penser là? Il se trouvait presque vil d'accuser, de soupçonner.
Oui, vil et indigne de l'amitié d'Henri, dont il louait, tout à l'heure, la loyauté vaillante. Mais, tout en rejetant loin de lui le soupçon, il interrogeait, il obtenait de Geneviève des renseignements qui lui faisaient courir une sueur froide sur la peau. Henri était parti le matin, à l'heure même où partait Sabine. L'abbé Ronchat l'avait vu rejoindre, à la gare, une femme qui l'attendait. Elle s'était arrêtée à Melun, Henri l'avait suivie. L'abbé les perdait de vue à la gare de Melun; il était certain cependant qu'ils s'étaient retrouvés là et rejoints. La femme avait donc l'air de se cacher? Geneviève disait que c'était une actrice, elle accusait cette Hélène Gervais, elle se trompait peut-être, après tout. Qui sait? répétait la mère. Ce pouvait être une femme mariée, et alors le danger était plus terrible encore pour Henri, la faute et la passion étant plus grandes.
Marsy devenait pâle comme; un mort. Un étranglement d'angine lui serrait la gorge. Il écoutait, voulant douter et tremblant de comprendre. Cette femme, que l'abbé avait vue, pouvait-il la reconnaître? Avait-il dit à Geneviève comment elle était vêtue? Et son visage, le prêtre l'avait-il aperçu? Parfaitement. Geneviève alors répétait ce que lui avait appris l'abbé Ronchat. La femme était blonde,
mince, vêtue d'une robe brune serrée à la taille par une ceinture de cuir à boucle d'argent. Elle portait à la main un sac de cuir de Russie et une espèce de châle écossais ou de couverture à carreaux. Et Philippe pouvait-il douter? Sabine était ainsi vêtue, Sabine partait par le train que prenait Henri, Sabine s'arrêtait àMelun, à l'heure même où Vincent Tournier envoyait un télégramme avenue de Villiers, et elle n'arrivait à Fontainebleau que le lendemain pour répondre à l'interrogation inquiète de la dépèche. Encore une fois, y avait-il un doute possible? Sabine mentait, trompait. Il s'agissait bien de bonheur maintenant! Le bonheur? Mais l'honneur même n'était plus debout !
Et c'était Henri... Quoi! Henri? ce frère plus jeune, cet ami dont la main ne tremblait pas, dont les yeux ne se baissaient pas devant les yeux de Philippe ; Henri, le fils de cette femme qui suppliait là, implorait, répétait :
— Arrachez -le à cet amour! Il est perdu!
Marsy se demandait s'il ne devenait pas fou. Il éprouvait cette sensation éperdue de certaines crises nerveuses où le spasme du rire monte aux lèvres et les larmes aux yeux. Il répondait vaguement aux prières de Geneviève. Il avait hâte de partir, de chercher Henri, d'interroger Sabine, de savoir... Il restait pourtant, demandant encore à Geneviève quelque détail qui pût lui servir d'indice, lui prouver qu'il comprenait mal, que cette femme n'était point Sabine, et toujours, avec une précision effrayante, le détail donné, ajouté, se rapportait implacablement à Sabine. C'était Sabine, et encore et toujours Sabine que Geneviève décrivait, désignait, dénonçait.
Non, cent fois non, il n'y avait plus à douter. Chaque mot, chaque trait enfonçait, comme un clou aigu, la certitude dans l'esprit de Marsy, et maintenant, dans une espèce d'illumination soudaine, comme à la lumière d'un éclair d'orage, les hésitations, les absences, rembarras d'Henri lui apparaissaient clairement et cruellement expliqués. Henri le trompait! Il aimait Sabine et, menteuse, s'échappant
lâchement, Sabine allait le rejoindre en profitant de la maladie de ce père qui attendait là-bas.
Geneviève ne voyait pas le soudain changement qui s'était fait sur le visage de Philippe. Un ravage brutal semblait avoir passé sur ses traits effroyablement convulsés. Il avait hâte de s'éloigner. Il en savait assez et la tentation le prenait de crier à cette femme : — Votre fils est un misérable !
A quoi bon? C'était à la face d'Henri qu'il voulait jeter ce mot. Où était Henri?
— Où puis-je le voir? demanda-t-il à Geneviève.
Sa voix même était changée. Étranglée et sifflante, elle passait, à travers les dents serrées, comme une menace contenue. Ce Philippe si confiant, d'une douceur mâle, résigné d'ordinaire, cachant ses désolations et ses amertumes comme si elles eussent été des hontes, il se sentait pris maintenant d'une rage sourde, le sang lui affluant au front et aux yeux avec des bourdonnements de colère.
Henri n'était pas à son atelier, ni dans sa chambre, mais Geneviève savait que, ce matin-là, il déjeunait chez le père Antoine. Il Favait dit en partant. Philippe remercia, promit à la mère, en faisant sur lui-même un épouvantable effort, qu'il arracherait, s'il le pouvait, Henri à « cette femme » et partit, marchant comme un fou, avec une terrible hâte de crier à Henri qu'il était un voleur et un lâche.
Il le connaissait bien, le chemin de la fruiterie où le père Antoine attendait ses hôtes. Lui aussi, jadis, y était venu quelquefois II descendit rapidement de ce côté et, entrant d'un pas brusque, il demanda à Antoine, assis à son comptoir, si M. Roquevert était encore là.
— Oui, monsieur Marsy, répondit le vieux.
Le déjeuner finissait. Philippe poussa la porte, aperçut Henri qui discutait avec Leménil, peintre de la fumée, et Baloche, un peu mal à l'aise lorsqu'il aperçut Marsy. D'un signe, Philippe appela à lui Henri. Le jeune homme eut le pressentiment de quelque chose de très-grave. Le maître se
tenait debout, un peu raidi, sur le seuil de la salle à manger, n'entrant pas, son teint mat paraissant blafard dans l'encadrement de sa barbe noire. Il y avait dans son attitude entière un calme voulu, une souffrance violente et comme une tempête domptée. Henri, qui le connaissait bien, devina tout cela d'un coup d'œil. Il se leva dans le grand silence de la table, et, prenant son chapeau, alla vers Philippe en lui tendant la main machinalement. Le bras de Marsy demeura collé à son corps.
— J'ai à vous parler, venez! dit le peintre d'un ton bref, jetant ces mots comme un ordre.
Il salua, sortit et, dans la rue marchant à côté d'Henri, le regardant, de temps à autre, droit dans le visage, lui parlant bas, cachant sous une froideur volontaire à tous ces passants coudoyés la fureur qui grondait en lui :
— Ecoutez bien ce que je vais vous dire, fit-il, et pas un geste, et que personne ne nous entende et ne nous devine... Entrons là!
Il montrait un café ouvert où des tables de marbre encore vides attendaient. Une sorte de terrasse seulement exhaussée d'une marche précédait, devant la rue, la grande salle où, dans une sorte de pénombre, des bruits de conversations coufuses, de rires, de chocs de billes de billard , s'entendaient comme des murmures, tandis que le mouvement, le bruit berçant du dehors entraient, d'un autre côté, comme par une baie. Seuls, en face l'un de l'autre, séparés par l'étroite dalle de marbre, Philippe et Henri pouvaient, sans qu'on surprît un mot d'une conversation redoutable, s'asseoir là, les yeux dans les yeux, baissant la voix, dérobant leur colère ou leur douleur à la banalité de la foule — de tout ce monde anonyme qui frôle tant de fois, en un jour, des chocs aussi tragiques, inaperçus et ignorés...
Le garçon avait demandé ce qu'il fallait servir à ces messieurs.
— Ce que vous voudrez! répondit Henri.
Et lorsque des verres quelconques, des bocks de bière, eurent été posés là, le garçon s'éloignant avec la pièce de
monnaie qu'on lui jetait, alors Philippe, les prunelles rivées à celles d'Henri, ses lèvres blêmes laissant passer, comme autant de menaces, des paroles saccadées, ses mains se cramponnant au marbre de la table pour n'être point tentées de saisir les poignets d'Henri et de les tordre avec rage, regardant le fils de Roquevert avec un mépris où il y avait comme le saignement d'une amitié mourante plutôt que morte :
— Votre mère, dit-il, vient de me faire une prière que vous allez certainement trouver assez bizarre. Elle m'a supplié de vous détacher d'une femme qui perd votre avenir, d'une maîtresse qui tue votre existence...
— Ma mère? balbutia Henri... Ma mère ?
Il ne comprenait pas, mais il était certain qu'un malheur venait. Il regardait Philippe avec un grandissant effroi, comme si quelque péril, impossible à conjurer, se fût dressé là tout à coup.
— C'est une tâche qui me revenait à moi, avant tout autre, continuait Philippe tout bas dans le sifflement effrayant de paroles aiguisées comme des couteaux. Votre mère savait que je vous aimais assez pour accepter ce rôle de moraliste. Mais ce qu'elle ne savait pas, c'est le nom de la femme qu'elle redoute. Et,, sans le connaître, elle me l'a appris.
— Ah! dit Henri terrifié.
Quelque chose de vaguement terrible l'enveloppait. Il écoutait et regardait toujours, attendant l'éclair et le coup de foudre de la nuée.
— Cette femme, c'est Sabine. Sabine et vous, vous êtes deux misérables!
— Moi? fit Henri.
Ce cri lui jaillissait des lèvres, clair et vibrant, avec un accent de franchise indignée.
Il avait instinctivement bondi sur sa chaise, comme pour se lever, incapable de rester immobile sous l'accusation odieuse.
— Sur mon honneur... dit-il.
— Ah ! parlez plus bas, répondit Philippe avec un accent
effrayant de colère. Je ne veux pas qu'on entende, et il ne s'agit pas de votre honneur à vous, je pense, mais du mien !
Henri était retombé, écrasé, atterré aussi, par une soudaine épouvante, et pourtant voulant écouter encore, voulant tout savoir.
— Je vous dis que vous m'avez trompé, bassement et lâchement trompé, continuait Marsy avec sa froideur implacable. Il n'y a pas d'ailleurs deux façons de commettre une vilenie. Sabine est votre maîtresse. Et votre mère a raison, la femme qui sait mentir comme elle m'a menti est le danger vivant.
— Je vous jure que ma mère vous a donné un avis insensé, absurde et faux, dit Henri dont le visage était plus blanc que ce marbre où se reflétait sa silhouette.
Les paroles s'échangeaient entre eux comme des froissements d'épées. Penchés sur la petite table, les visages rapprochés, dans un terrible duel de regards indignés d'un côté, éperdus de l'autre, leurs souffles semblaient se mêler comme leurs cris étouffés et leurs silencieuses et tragiques colères.
— Votre mère vous a fait suivre, vous a fait épier. Votre mère avait ce que je n'avais pas, moi, niaisement confiant : le doute.
— Epier? Moi? Pourquoi ?
— Sabine est partie pour Fontainebleau. Vous l'avez suivie. Sabine s'est arrêtée à Melun, vous avez rejoint Sabine. Je vous dirais maintenant Fheure de vos rendez-vous et de vos trahisons, en cherchant dans ma mémoire, en me rappelant vos troubles et vos hontes... M'a-t-on menti aussi en me disant qu'elle vous attendait là ?... Que là, tandis que son père, à Fontainebleau, malade, demandait si sa fille ne viendrait pas...
Marsy passa brusquement la main sur son visage dont il pétrissait la chair, puis regardant toujours Henri, livide, reculant devant cette réalité, terrifié à cette idée qu il fallait, pour se sauver, livrer le secret de Sabine, tout apprendre à
Marsy, à cet époux trahi, qui — peut-être — devant la parole d'un homme, pouvait douter encore :
— Mais, répondez-moi donc ! Dites-moi donc, — et le sourire douloureux de Philippe devenait cruellement ironique — dites-moi donc qu'on m'a menti !
— Ma mère n'a point menti, répondit Henri; mais on a pu la tromper. On m'a vu. Qui m'a suivi?
— Personne. C'est un prêtre qui vous a vu !
Un prêtre! Le dur visage de l'abbé Ronchat se peignit un moment devant le regard d'Henri comme sur la toile changeante d'une fantasmagorie; puis tout disparut, et le regard de Philippe, la joue pâle, les lèvres frémissantes, l'affreuse douleur de Marsy restèrent seuls visibles.
Henri eût voulu lui prendre les mains, les serrer, presser contre sa poitrine ce frère aine, ce malheureux grand artiste qu'il chérissait et admirait. Il souffrait de sa souffrance, saignait de sa blessure. Il n'avait qu'un mot à dire pour que Philippe ne l'accusât plus, connût vraiment le nom du larron assis à son foyer. Mais s'il le disait, ce mot cruel, décisif, quelle lame enfoncée au cœur! Quelle épouvantable certitude au lieu de ce doute qu'il espérait encore faire entrer dans l'esprit de Marsy 1 Avait-il le droit de livrer Sabine, de dénoncer Cordier, de donner à Philippe cette étrange preuve de dévouement de lui enlever à jamais tout espoir? Le pauvre Henri espérait encore qu'il pouvait détromper Marsy, lui arracher tout soupçon, lui rendre la foi et la confiance perdues.
Comment? Il ne savait. Mais un instinct profond lui disait de se taire, de gagner du temps, de nier, non pas même pour Sabine, mais pour Philippe, pour ce vaillant et pauvre cœur qu'un aveu de lui broyait, déchirait à jamais et sûrement.
Alors il opposait à chaque preuve donnée par Philipp e une dénégation hardie, ne se doutant pas, le malheureux, qu'il rendait Marsy plus certain encore de la trahison , puisque madame Roquevert savait qu'Henri était à Melun à l'heure où Sabine s'y trouvait, au lieu d'aller droit à Fontainebleau .
— Alors, on a menli? Sabine ne vous attendait pas?
— Je vous le jure.
— Vous n'êtes pas l'amant de cette femme?
— Non, sur ma vie!
Philippe se redressa brusquement, la joue couverte d'une pâleur effrayante, et laissant tomber chaque mot avec un mépris lent qui souffletait Henri :
— Eh bien, vous mentez, vous mentez comme vous avez trompé, lâchement, et vous n'avez pas le courage de regarder en face l'action que vous avez commise, et l'homme qui veut vous châtier !
Henri, frémissant, baissait les yeux, en effet, sous la méprisante injure; il s'efforçait d'être sourd, de laisser couler ce mépris sur son front, comme une pluie qu'il essuierait. Il se contraignait à ne pas répondre, il se criait à lui-même : « Tais-toi ! Ton devoir est de ne rien dire ! » Mais devant cette menace du châtiment, son œil ardent se releva, il regarda Marsy en face :
— Me châtier?
— Oui certes, car votre vie m'appartient, et je vous tuerai !
— Soit, dit Henri. Quand vous voudrez!
Il regardait, éperdu, Philippe qui, brusquement, le quittait s'éloignant rapidement, comme chancelant et pourtant marchant vite, allant droit devant lui, fuyant, affolé, pour cacher ses larmes peut-être... Ah! le malheureux!... Et Henri voulait courir après lui, l'arrêter, le détromper, l'empêcher de rencontrer Sabine. Il voulait se précipiter dans un fiacre, avertir cette femme, lui conseiller de dire à son tour que tout cela était faux... On trouverait bien le moyen de faire croire à Philippe... Et voilà que, lui, par ce fait seul, devenait le complice volontaire de ces deux êtres. Il les servait, il les défendait — lui ! — dans leur trahison I
Mais quelle folie d'ailleurs! Avait-il le droit de reparaître à l'avenue de Villiers! Philippe, l'y rencontrant, le chasserait comme un laquais !
— Ah! bah! se disait-il, elle sait mentir, elle! Elle niera!
Henri sentait sa tète se perdre. Peut-être eût-il mieux fait de tout dire.
Eh bien, non! car, dût-il être frappé par Philippe même, jamais, non, ce n'est pas lui qui jamais avouerait à son ami — sa vénération et son respect vivants — la trahison de cette femme.
A son tour, Henri se leva, regardant autour de lui avec les yeux d'un homme ivre.
Une seule pensée maintenant lui venait: Interroger! Savoir! Aller droit à celle qui avait tout fait, et demander compte de tant de douleur à celle qui venait de la déchaîner : — à sa mère !
La vieille Suzanne parut effrayée lorsqu'Henri rentra. Il était horriblement pâle. La servante joignit les mains, demandant tout haut ce qu'il y avait. Place Dancourt, cet homme, — M. Henri le connaissait bien, — « cet homme de si mauvaise mine » avait reparu. Il avait demandé à voir Monsieur. Monsieur dormait, très-las d'une crise douloureuse, survenue après la visite de M. Marsy. Et comme l'homme insistait, parlant haut, Madame était intervenue, effrayée et essayant de calmer ce misérable. Suzanne trouvait même que Madame était bien bonne d'avoir reçu un bohème pareil. Elle l'avait laissé pénéirer dans la salle à manger et elle était ensuite montée à sa chambre afin de chercher de l'argent, sans doute, pour cette espèce de rôdeur de barrières. S'il y avait du bon sens à laisser seul un homme pareil! Suzanne répondait des couverts. Elle venait de les compter et de les recompter justement après le départ de cet individu, et par extraordinaire il n'en manquait pas un. Mais une autre fois, si Madame commettait encore une telle imprudence...
Henri interrompit Suzanne. Il était surpris, sans doute, et même violemment inquiet de cette réapparition quasimenaçante, de ces insistances deMonnerol; mais l'émotion qui l'oppressait était trop forte pour qu'il s'arrêtât longuement â se demander pourquoi le comédien avait reparu. Il voulait voir, il voulait interroger Geneviève. La même
stupeur qu'il avait éprouvée , lorsqu'après la première visite de Monnerol il avait trouvé la dévote égarée et comme déchirée par une soudaine souffrance, l'attendait encore, mais doublée, cette fois, par l'effet d'exaltation douloureuse où il se trouvait et par l'effarement nerveux de sa mère...
Henri n'eut pas à frapper à la porte de la chambre austère où, enfoncée dans un fauteuil, ses mains maigres croisées sur sa poitrine creuse, Geneviève demeurait anéantie, comme dans la contemplation de quelque chose d'irréparable.
Elle ne bougeait pas, ne priait pas. Elle semblait immobile au fond de sa chambre sombre, dans laquelle entrait le soleil par rayons géométriquement coupés, comme à travers les verrières d'une église.
La porte était ouverte toute grande et, instinctivement, Henri, sur le seuil, s'arrêta, comme s'il eût redouté quelque chose. L'accablement de Geneviève lui fit peur. Il se demanda si Roquevert était en danger immédiat.
— Comment va mon père? dit-il brusquement.
Elle tressaillit, parut sortir du profond d'un rêve et essaya de rendre à son visage, où la terreur était empreinte, cette impassibilité glacée qui ne la quittait jamais autrefois.
— Ton père semble aller mieux maintenant. Il repose. Henri éprouva comme un soulagement. Il voyait bien
Geneviève retomber dans une sorte de silence stupéfié, presque farouche. Mais il ne s'agissait point du père. Il pouvait aller droit à cette question redoutable qui le poussait vers Geneviève presque comme vers une ennemie.
— Je viens de voirMarsy, dit-il brusquement.
— Ah ! fit-elle, d'un ton bizarre, presque indifférent. Elle n'essayait même pas maintenant de deviner ce que
pensait Henri de l'intervention de Philippe, ce qu'avaient dit entre eux ces deux hommes. Prise, lorsqu'elle s'était entretenue avec Marsy, de la fièvre de savoir comment on pourrait dégager son fils des mains de cette inconnue
LE TfiOiSIEME DESSOUS
qu'elle redoutait, à présent cette préoccupation semblait éloignée et avait comme disparu. La pensée effrayée de Geneviève était ailleurs. Le ah! qu'elle laissait échapper tombait pour elle comme dans le vide. Une autre inquiétude s'imposait visiblement à sa pensée.
— Savez-vous ce que vous avez fait, ma mère? ajouta Henri.
Cette fois, le timbre ardent de sa voix était presque menaçant et si étrangement ironique que Geneviève regarda plus longuement le jeune homme et balbutia instinctivement:
— Comme tu es pâle !
— Vous avez dit, continuait le fils, vous avez dit à Marsy qu'une femme attendait un homme, à Melun, et que cet homme c'était moi. Eh bien! si vous avez voulu faire mettre à deux amis l'épée à la main, vous avez réussi ! Je vais me battre avec Philippe.
— Te battre? s'écria Geneviève en se redressant brusquement, les mains sur son fauteuil, restant là à demi relevée, l'angoisse dans le regard et interrogeant son fils. Pourquoi te battre?
— Parce que la femme que vous dénonciez, c'est madame Marsy, et que Marsy me demande, à moi, compte de son honneur?
— A toi?
— Qui lui a dit que j'étais à Melun? L'abbé Ronchat m'a vu ! Et, ce qu'il avait vu, grâce à vous, Marsy le sait maintenant ! Marsy n'est pas de ceux qui, sans colère, supportent un outrage ! 11 croit à ma trahison. Il veut m'en punir. Soit. Ce duel, c'est vous, ma mère, qui l'avez rendu inévitable et, pour racheter chaque larme que Philippe va répandre, je voudrais donner, et je vous jure bien que je donnerai une goutte de mon sang!
— Ln duel? Comment dis-tu? Un duel? répétait Geneviève, debout et allant à son fils avec des mouvements automatiques, saccadés et pénibles. Mais c'est un crime, le duel!
— C'est le seul moyen qu'on ait de payer des dettes comme celle-ci. Il croit que je l'ai trompé, ce Philippe, eh bien! non, et ce n'était pas Sabine que j'allais rejoindre à Melun c'était l'homme qu'elle aime que je suivais pour l'épier comme votre abbé Ronchat m'épiait moi-même. Mais puisque c'est par vous que Marsy a tout appris, eh bien ! c'est moi qui répondrai devant lui de cette douleur, c'est moi qui, lui jurant et lui répétant cette vérité que je n'ai point menti à l'amitié, lui laisserai croire pourtant, entendez-vous? que mon serment est encore un mensonge, et me battrai avec lui plutôt que de lui révéler tout ce qu'il y a de lâchetés autour de son foyer! Et vous l'aurez -voulu ! Et celle qui aura tué le bonheur d'un homme, ce sera vous ! Je ne parle pas de moi. La vie me pèse ; elle est faite de trop de hontes. Si je meurs, ce sera tant mieux !
— Henri! s'écria Geneviève.
Elle répéta ce nom : Henri! avecun accent éperdu qu'elle n'avait jamais eu, une angoisse qui fit presque frissonner le jeune homme, si peu habitué à de tels élans.
Elle avait porté les mains à son front comme pour y concentrer ses pensées qui semblaient la fuir; elle tournait la tête autour d'elle, regardant les choses avec des yeux fixes, pleins d'éclairs pâles :
— Voyons! voyons! disait-elle. Je ne comprends pas bien. Tu veux mourir maintenant ? Mourir parce que j'ai parlé, moi !... Je voulais te sauver. . . Il y a une femme dans ta vie... Celle-là ou une autre...
— Celle-là, dit Henri fermement.
— Ah! tu vois! Eh bien, tu vois?... J'avais bien deviné... Elle est dangereuse, puisque tu parles de te battre à cause d'elle, de mourir... est-ce que tu sais?... Et tu l'as suivie ! Et tu dis qu'elle trompe Philippe... Misérable femme ! Oh ! la trahison lâche, la vilenie cachée, elle ne sait donc pas qu'on meurt de ça?... Mais qu'elle meure, elle, soit, mais pas toi !... J'ai tout appris à Marsy, tu dis?... C'est vrai, avant de confier à quelqu'un... ah ! j'aurais dû réfléchir... Je l'ai pourtant appris, le silence !... Mais si j'ai dit cela,
c'était pour toi... Tu crois donc que je ne t'aime pas?... J'ai peur, vois-tu, de te voir perdre ta vie... N'importe ! Oui, je suis une folle, une misérable imprudente! Eh bien, quoi! ce que j'ai fait, je peux le défaire! Je t'ai accusé aux yeux de Marsy, je peux lui prouver que ce n'est pas toi. Tu l'épiais, elle, m'as-tu dit? Voilà... oui... voilà... Je vais lui répéter cela, moi... Je veux lui apprendre... Le nom de l'autre? Son nom ? Ah ! si tu crois que je ne lui dirai pas son nom! Voyons, toi, Henri, toi, nomme-le moi !
— Ni à vous ni à Marsy, je ne dirai ce nom-là !
— Alors je chercherai... Je saurai...
— Vous ne saurez rien. Marsy a devant lui quelqu'un : moi. Je lui prouverai peut-être que ses soupçons sont faux . Si j'y réussis, c'est bien, sinon il me tuera !
— Ah ! mais c'est toi qui es fou, dit la mère avec un accent terrible où toute sa froideur se brisait avec des fracas de débâcle. Tu crois que je vais te laisser mourir ? Que me fait le nom que je te demande? Gardez-le! Je vais dire à Marsy que vous ne pouvez pas vous battre, que ce n'est pas toi, que c'est un autre 1 Ah! si tu crois que j'hésiterai, moi !
— Et Marsy ne vous croira pas ! Marsy ne verra en vous qu'une mère effrayée qui veut empêcher son fils de se battre, et qui accuse et qui ment, et il me croira lâche après m' avoir cru traître... Je ne vous demande qu'une chose pour vous pardonner cette douleur qui l'accable, lui, c'est le silence... Le silence, entendez-vous? Et puisque cette dette envers Marsy est la vôtre, c'est moi qui veut la payer!
Il y avait chez Henri comme un âpre appétit de sacrifice, un impérieux besoin de souffrance, une folie d'héroïque silence. Geneviève se heurtait, stupéfaite, à une résolution généreusement insensée. Ils se battraient! Mais tout ne disait-il pas qu'Henri ne se défendrait même pas si on allait sur le terrain? Elle se souvenait maintenant que son fils lui parlait en riant d'assauts faits autrefois dans l'atelier de Marsy. Philippe était redoutable. C'était effrayant, cela. Et voilà maintenant qu'elle avait jeté son fils, ce fils qu'elle ai-
mait malgré son insensibilité apparente et son masque glacé de dévote, à l'épée d'un mari qui se vengeait ! Que Sabine fût ou non la maîtresse du jeune homme, la réalité était là ? Henri voulait se battre, Henri voulait mourir.
Elle tournait autour de la chambre ses yeux agrandis, cherchant, implorant un appui, les arrêtant avec une ferveur tragique sur le grand christ d'ivoire qui détachait sa pâleur jaune sur le fond d'un noir de ténèbres, et dans ces yeux rougis, endoloris par les larmes, sans cils et sans éclat, une affreuse épouvante passait, qui agitait les membres grêles de la vieille femme ; et Henri regardait cette mère éperdue, isolée, se rattachant à sa foi, à la prière, au Dieu imploré, avec une âpre ardeur peureuse, des élans soudains qui lui arrachaient des sanglots confus.
Elle s'était jetée à terre, tordant ses mains aux veines bleues, de longues mèches grises s'échappant de ses bandeaux plats et criant, éperdue, comme dans une crise d'hystérie tragique, elle suppliait, appelait, priait, demandait pardon, puis se tournant vers son fils, le regardant avec l'égarement de la folie, le voyant déjà mort, rapporté sanglant, tué, tué par elle, maudite dans son enfant comme elle l'était dans sa vie. Alors elle se levait, se jetait aux pieds d'Henri, lui prenant les mains, les baisant, les portant à ses lèvres chaudes, lui répétant, dans le halètement affreux d'une souffrance qui tordait le cœur de ce fils :
— Pardonne-moi! Ah! misérable que je suis !Tu ne te battras pas ! Tu te défendras ! Tu lui feras savoir que ce n'est pas toi ! Tu ne veux pas que ce soit moi qui te jettes à une pareille mort! Dis, dis, mais dis-moi donc quelque chose, Henri!...
Et c'était-elle — la mère — qui suppliait maintenant le fils impassible ! Ah! mais elle était donc décidément damnée? Tout à l'heure, là, ce Monnerol qu'elle eût voulu chasser, lui adressait des paroles terribles qui la secouaient tout entière d'une fièvre épouvantée, et maintenant, son fils, c'était son fils qui arrivait, semblable à un justicier, lui disant d'une voix ironiquement terrible :
— Vous avez dénoncé, vous avez tué un homme ! Si je meurs, ce sera par vous !
Par elle? C'était vrai, pourtant.
— Par moi? Par moi? Malheureuse !
Et voilà que soudain, sous l'atroce pression de cette souffrance épouvantée, toute une douleur contenue ou plutôt un entassement de douleurs, débordaient dans le déchirement de cette blessure. Les secrets étouffés, les larmes bues, les soupirs inenttendus, les sanglots que l'oreiller de la couche sans sommeil ou le confessionnal du prêtre avaient écoutés, tout s'échappait, comme dans une explosion sinistre. Alors Henri reculait, le frisson dans les cheveux, plein de terreur et de pitié, tandis que, comme se parlant à ellemême, ou plutôt parlant à ce christ en croix, dans l'égarement d'une confession éperdue :
— Je suis damnée, damnée! répétait la mère. Je l'ai demandée, je l'ai réclamée, appelée, l'expiation, mais sur moi, sur mon âme de pécheresse, non sur toi, Henri, non sur ton père... Ah! misérable! misérable! Le crime est donc ineffaçable ? Le pardon n'est donc pas venu malgré tant de supplications et tant de larmes? — Vous avez donc été sourd et vous êtes donc implacable, Seigneur, mon Dieu? — Lui! lui! il était là! il est revenu! Il m'a menacée, comme autrefois, comme toujours, si je ne lui donnais point d'argent, de tout révéler, de tout dire à ton père... A ton père, tu entends, Henri ! . .. A ton père qui se meurt! Et je ne pouvais pas le chasser! Et j'avais peur devant lui, je tremblais, je tremblais... je tremblais...
Un grand cri, un cri de colère épouvantée, un cri d'Henri répondit à cet égarement :
— Ma mère ! c'est de Monnerol que vous parlez, ma mère?
Maintenant, tout à coup, comme ramenée à elle-même, arrachée à la folie qui montait, le visage tremblant encore, avec des frémissements de lèvres, Geneviève restait devant son fils, froide, immobile, comme devenue presque muette, regardant Henri en face, avec safroideur impassible...
— C'est ce Monnerol qui était là?... Il vous menaçait... Vous? De quel droit? Mais répondez, répondez-moi donc!
— Monnerol... Oui, Monnerol...
La lèvre de la mère balbutiait :
— Qu'est-ce que j'ai dit?... Qui t'a parlé de Monnerol?... Je n'ai pas vu Monnerol ! Je ne connais pas Monnerol !
Et le sentiment du mensonge lui causant brusquement une révolte soudaine, un subit dégoût, elle se retourna vers son Dieu comme vers un juge; ses yeux navrés imploraient éperdument, comme du fond du désespoir, un peu de pitié. Elle eût voulu d'ailleurs se taire, elle avait peur de ces paroles, semblables à des demi-aveux qui venaient de lui échapper. Elle tremblait devant Henri, et lui, terrifié, sentant bien qu'un grand malheur planait sur eux, quelque chose de sombre où Monnerol était mêlé, interrogeait et pressait sa mère, la suppliait comme il eût ordonné, voyant bien que plus il insistait, plus elle frissonnait d'effroi, et lui disant tout bas, lui répétant que si un danger la menaçait, il était là, lui son fils, pour la défendre.. .
Il voulait savoir, à tout prix il le voulait, et pourtant il redoutait quelque révélation foudroyante. Et , écrasée, apeurée, — Monnerol ayant dit qu'il reviendrait demain, — Geneviève se laissait instinctivement aller à saisir cet appui que lui tendait son fils. Elle perdait d'ailleurs le sentiment même de ce secret qu'elle s'imposait. Ses lèvres scellées voulaient maintenant pousser des cris, comme dans une confession, avec l'appétit de l'humiliation et de la pénitence. Il lui semblait que cette épreuve nouvelle : — son fils menacé de mort et voulant mourir — tombant là, tout à coup, plus atroce qu'aucune autre, n'était que le châtiment d'uue faute cachée, d'un long mensonge patient, l'expiation d'un passé ineffaçable. Et, s'agenouillant près de son fils, le suppliant de ne point mourir, regardant tour à tour Henri, portraitvivant de Roquevert, et l'image d'ivoire du Dieu mort, comme pour prendre le Christ à témoin de son humiliation et de son sacrifice, la vieille femme s'accusait, se frappait la poitrine, prenait ses cheveux gris entre
ses doigts inaigres, s'appelait misérable, et, terrifiée de voir que le sort la traitait en pécheresse coupable et sans pardon, la condamnait à l'inexpiable, malgré tant de flagellations morales et de larmes brûlantes, elle voulait, elle avait soif maintenant que le pardon lui vînt d'Henri comme le secours même allait venir de lui.
Alors, comme si la terre fût devenue mouvante sous ses pieds, Henri se sentait chanceler en entendant sortir, avec des soupirs douloureusement haletants , une confession tragique, coupée de sanglots rauques, où toute une existence pleine d'épouvante, hantée de remords, déchirée de craintes, apparaissait faisant reculer d'effroi ce fils recevant, comme un enfoncement de lame en plein cœur, l'aveu terrible de la mère.
Monnerol! ce hideux Monnerol, cet être avili et sinistre, Monnerol avait aimé Geneviève ! Pis que cela, autrefois, alors que l'oncle Pesquidoux avait appelé sa nièce à Paris, Monnerol s'insinuant — - avec un art profond de corrompu et une audace debellâtre habitué aux succès faciles — dans l'intimité, dans l'esprit ignorant de la pauvre fille, jetée en plein Paris comme en plein inconnu, Monnerol avait réussi à troubler cet enfant, qu'un compliment faisait rougir, qu'un regard droit du comédien dardé sur ses yeux bleus faisait frissonner comme sous un charme pénible. Elle n'avait autour d'elle personne qui la protégeât, moins que cela, qui l'avertit. Elle était encore douloureusement étourdie du coup qui l'avait frappée, la pauvre enfant orpheline. Elle ne savait rien de la vie, rien surtout de ce qu'elle recèle de hideux. Elle n'en connaissait que les pleurs des séparations éternelles. Et alors, Monnerol, l'enveloppant de ses compliments de théâtre, du miel doré de ses paroles, d'une sorte d'atmosphère capiteuse qui faisait peur à la jeune fille, elle se sentait comme entraînée par une séduction bizarre et mauvaise, dont elle voulait secouer le charme, avide de se retrouver dans la paix de son cœur et la quiétude honnête de ses pensées.
Ah! si elle avait eu auprès d'elle un ami, un guide !
L'oncle Pesquidoux ne comptait pas. Elle n'eût pas osé se | confier à lui.
Pourquoi n'avait-elle pas alors connu Roquevert? Roquevert, c'était l'honneur, le dévouement, tout ce qu'elle rêvait, honorait et aimait... Et Roquevert ne devait apparaître dans sa vie que plus tard, trop tard, hélas! Monnerol déjà s'imposait à elle. Monnerol, las d'un siège qui durait longtemps, voulait hâter le dénoûment. Au besoin, épouser la nièce de Pesquidoux, et diriger le Café Périclés entrait dans ses vues. Demi-séduction, demi-violence, il s'empara de Geneviève. Elle fut à lui, mais pour éprouver aussitôt le plus épouvantable des dégoûts et la plus terrible des colères. Elle l'aimait presque la veille, elle le haïssait pour jamais le lendemain, et d'une haine profonde, faite de mépris et de torture indignée. Elle ne se rendait compte de l'infamie de cet homme que maintenant, lorsqu'elle se sentait aussi infâme que lui, tombée, avilie, perdue. Son premier mouvement fut vers la mort. Mais elle était déjà croyante, elle s'arrêta devant le suicide. C'était un crime. L'expiation d'ailleurs, cette expiation appelée évidemment, depuis l'heure sombre de la chute jusqu'aujourd'hui, dans le déchirement suprême de cette confession, c'était en vivant qu'elle la rencontrerait. Oui, sa vie entière, elle la vouerait à se punir. Elle eût été libre, elle fût entrée dans un couvent, appelant la dalle froide ou le cilice, disparaissant du monde, ensevelissant son remords dans la tombe du cloître. Mais l'oncle Pesquidoux était là.
Et puis...
Geneviève, comme ces martyrs qui s'enfonçaient des cailloux aigus dans la poitrine, meurtrissaient leur chair des pierres du chemin, éprouvait à raconter ses souffrances ca" chées, cette existence pleine d'ombre, scellée jusque-là comme le testament moral d'un être disparu, une acre et poignante volupté, dont l'affreuse douleur avait comme un reflet d'amère joie...
Et puis, il y avait une créature qui allait naître!... Un enfant, une fille !
Henri frissonna.
Une innocente! Comment naquit-elle? Comment, avec une soudaine volonté farouche, la jeune fille timide, venue de Périgueux naguère, réussit-elle à cacher à tous cette mise au monde de sa fille? Elle trouva pour cela un courage effrayant, dominant toutes les tortures. L'enfant naquit, emportée par Monnerol, mise par lui chez des cultivateurs de la banlieue, du côté de la Villette. Geneviève allait, trop rarement à son gré, voir sa fille. Elle lui brodait, la nuit, dans le silence heureux de sa petite chambre, des bonnets, elle cousait des brassières, et sa consolation était de porter tout cela à la petite, qui, du fond de son berceau, regardait, sans la reconnaître, celte femme pâle et fatiguée qui était sa mère. C'était alors que l'oncle Pesquidoux comparait Geneviève, fanée et lasse, à un « déjeuner de soleil. » Et un jour, Monnerol, dégoûté de la vie de Paris, abreuvé de déboires, disait-il, éprouva la tentation d'aller chercher fortune au Nouveau-Monde. Il étouffait maintenant dans l'atmosphère parisienne. Des mazettes, des gâcheurs de rôles lui prenaient sa place au théâtre. Il voulait partir. Seul? Non. Il emmenait sa fille, disait-il. Il en était le maître. La déclaration faite par lui à la mairie du Faubourg-Saint-Martin lui donnait tous les droits sur l'enfant. Il se souciait fort peu, à vrai dire, de la petite, mais il savait bien que par elle il tenait Geneviève., et ce qu'il voulait de Geneviève c'était de l'argent. Oh! le prix de son voyage et des premiers frais d'installation et de séjour â New-York simplement. Il n'était pas ambitieux. Seulement, cela, il le voulait. Il le désirait absolument. Il avait une façon de parler à Geneviève qui la faisait frémir de honte. Se sentir dominée par cet homme, forcée d'obéir, à la merci d'une parole, d'une confidence de Monnerol, c'était déjà le châtiment.
Monnerol partant seul, Geneviève pouvait cependant (qui sait? les femmes ont parfois de ces révoltes...) lui refuser ce qu'il demandait. Mais Monnerol emportant la petite, la mère ne refuserait rien à sa fille. Voilà pourquoi le comédien
voulait emmener l'enfant. Il y eut une première révolte, cruelle chez la mère, puis il lui sembla que la preuve même de la chute disparaissait, et surtout que Fenfant aurait, au lion, une vie moins furtive et moins misérable... D'ailleurs, Monnerol ordonnait. Il tenait, disait-il, à sa fille, ce serait sa « consolation dans son exil. » Il travaillerait pour elle, il rélèverait et, puisque Geneviève le haïssait et le méprisait, la jeune femme n'entendrait jamais parler de lui, jamais. L'idée que Monnerol allait disparaître, disparaître pour toujours peut-être, enlevait à Geneviève un poids effrayant. Elle achetait cher ce départ : elle le payait de l'éloignement de sa fille. Mais du moins l'épouvantable réalité s'enfuyait avec cet homme. L'amour hideux de Monnerol n'était plus pour elle qu'un mauvais rêve. Elle consentit à tout, prit dans un petit coffret les pauvres quatre mille francs qui lui avait laissés son père et les donna au comédien, ivre de se sentir délivrée de lui.
Quatre mille francs! Avec cela, Monnerol trouverait là-bas la fortune, que diable! Il disparut, mais (Geneviève ignorait cela) n'emmenant point sa fille, la déposant furtivement sans laisser son nom, en gardant seulement les indices nécessaires pour retrouver la petite, un jour, si la fantaisie lui en prenait, chez le père et la mère Cauchois.
Et il plongea là-bas, comme en plein gouffre.
Geneviève n'entendait plus parler de lui. Elle éprouvait un sentiment bizarre. Il lui semblait que rien de ce qui avait été sa honte n'était vrai. Elle se sentait affranchie, redevenue ce qu'elle était lorsqu'elle laissait derrière elle Périgueux où Pesquidoux dormait. Elle ne songeait à l'apparition de Monnerol que comme à un cauchemar disparu, à la petite au berceau que comme à une vision rose envolée. Elle ne redevenait tremblante, humiliée et sentant son cœur tordu par une douleur féroce que lorsque, par hasard, dans un coin secret de sa chambre de jeune fille, elle retrouvait les dernières brassières, le petit bonnet inachevé qu'elle brodait pour l'enfant et qu'elle conservait comme dans une cachette de trésor, y posant ses lèvres et pleurant toute
SA
seule, puis les enfouissant avec des terreurs et des voluptés d'avare. Ces humbles reliques ne la quitteraient jamais. C'était tout ce qui lui restait de celle que Monnerol avait emportée si loin, si loin !...
Puis, dans cette existence abattue et attristée, dans la nicrne solitude de Geneviève, qui maintenant connaissait la vie pour en avoir souffert, Jacques était apparu. Roquevert s'était montré à elle comme un justicier poursuivant un lâche, et dans le hideux personnage du drame que le grand artiste châtiait, dans le « d'Alvimar » de Dumas que tuait « Henri Muller » pour sauver « Angèle », Geneviève croyait retrouver Monnerol, le séducteur vil et bas, écrasé par un honnête homme. Et cette fois l'amour, l'amour vrai, entrait dans le cœur de la jeune femme, attirée vers Jacques par des élans profonds et graves, mais retenue par cet épouvantable souvenir de Monnerol. Ah! comme ses larmes avaient alors coulé ! Quelles crises sinistres, quelles amertumes et quelles tortures encore une fois dérobées à tous, dans la solitude de sa chambre ! Comme elle eût voulu effacer le passé, le racbeter, le revivre ! Elle sentait bien que Roquevert l'aimait; mais plus il était digne d'amour, moins elle était digne de lui. Misérable femme dont la vie était broyée ! Misérable Monnerol plutôt, qui avait fait d'elle, inconsciente et comme innocente encore, une créature tombée et n'ayant connu de la chute que la haine et la révolte !
Henri savait comment Roquevert avait épousé Geneviève, par amour. Mais elle voulait, suppliante, faire comprendre à son fils pourquoi elle avait consenti à devenir la femme de Jacques. Il l'aimait éperdument. Elle était pour lui l'avenir heureux ; elle se sentait assez forte, assez sûre d'ellemême pour lui donner ce paisible et solide bonheur qu'il ambitionnait, ces consolations de chaque jour dont il avait besoin, dans la plus énervante des existences. Un refus bref et sans raison l'eût accablé. Elle n'avait, hélas! ni la force de se sacrifier en disant non, ni le courage de le frapper à jamais, mortellement peut-être, en lui révélant le passé. Elle se demandait si elle avait le droit de mentir et si elle n'était
pas plus cruelle encore en disant la vérité. Elle se payait de sophismes aussi, des sophismes de ceux que la passion entraîne et qui cherchent à donner des raisons à leurs lâchetés et à leurs silences. Et puis elle aimait Roquevert, elle l'aimait aussi vivement et aussi saintement qu'il pouvait la chérir lui-même. Quand il lui disait : « Vous êtes pour moi le bonheur vivant », — tout bas elle songeait : « Je le sais, je le sens ! » Elle se jurait de lui rendre en dévouement d'esclave l'affection qu'il lui vouait.
Mais pourquoi devant un tel amour, devant une passion aussi mâle et aussi sincère que celle qu'éprouvait Jacques, Geneviève n'avait-elle pas eu la loyauté et le courage de cette confession qu'elle faisait aujourd'hui, après des années? Ah ! c'est qu'elle avait peur du mépris et de la fuite de Roquevert! Oui, il eût pardonné peut-être. Mais s'il eût disparu? Si, son idole tombée du piédestal, il l'eût abandonnée, gisante à terre ? Cette idée avait fait bien des fois frissonner de terreur la pauvre Geneviève, et, se répétant qu'elle payerait sa dette à force d'amour dévoué et entier, qu'elle effacerait son mensonge par des années et des années de dévouement éperdu, elle avait consenti à écouter cet homme qui suppliait, qui offrait son nom glorieux comme il eût sollicité une grâce et, n'ayant pas osé parler quand il était temps, Geneviève avait laissé s'accumuler sur son silence la longue succession des jours, voyant dans tout malheur une punition, demandant pardon à Dieu de ce crime caché et redoublant de piété farouche et d'une étroitesse sévère à mesure que ses remords grandissaient, que le péché semblait s'aggraver dans l'éloignement de cette jeunesse dont elle eût voulu, fût-ce en montant sur le bûcher, en tendant son corps aux lions de l'amphithéâtre comme une martyre, effacer l'atroce souillure.
Et rien n'était effacé puisque l'épouvante d'une catastrophe se dressait devant elle, puisque le ciel avait voulu qu'ellemême, imprudemment et follement, elle livrât à Philippe Marsy le secret de Sabine, et qu'elle poussât son fils sous l'épée d'un homme outragé ! L'esprit affaibli, le cerveau
desséché par une seule idée, Geneviève s'exaltait dans un grossissant effroi. Maudite! Elle était maudite! Et ce Monnerol qui, une fois déjà, était venu, comme autrefois, demander, réclamer de l'argent, menaçant cyniquement de faire du scandale si Geneviève refusait!... Monnerol qui reviendrait demain, ce soir peut-être, et qui — Geneviève n'ayant plus rien à lui donner — essayerait d'arriver, s'il le fallait, jusqu'à Roquevert mourant... Monnerol la punirait, non en la frappant, elle, mais en atteignant Jacques au profond du cœur par la révélation de ce hideux passé !...
Henri, écrasé jusque-là sous ces révélations brutales, sinistres, se redressa brusquement à ces derniers mots de Geneviève.
— Il a dit cela, ce bandit?
La mère regardait son fils, sentant qu'entre Monnerol et elle, une fermeté implacable allait se dresser tout à coup.
— IL l'a dit? Eh bien ! qu'il vienne ! s'écria Henri. C'est moi qui l'attends !
— Henri, Henri, tu me défendras, n'est-ce pas? dit Geneviève avec un tremblement de vieille femme isolée et qui a peur.
11 lui prit dans ses mains robustes ses mains frémissantes et froides :
— Je suis votre fils, ma mère, fit-il, dans une effusion douloureuse, exaltée par cette souffrance contre laquelle il se roidissait.
— Mon fils !
Elle attendait sa colère, elle redoutait un silence cruel. Elle s'était glissée contre lui, comme tombée à ses genoux. Il la releva vivement, l'attira»à lui avec force, pressant contre sa poitrine cette femme impassible naguère et que la douleur brisait maintenant et rendait faible comme un enfant. Et, soutenant celte tète paie et dont les paupières se baissaient comme si ses 3-eux redoutaient le regard d'Henri, il la baisa d'un baiser éperdu, retenant ses larmes, retenant
scs cris, mais torture comme il ne l'avait jamais été de sa vie. Et elle, suppliante, à voix basse, peureuse :
— Alors, tu me pardonnes, tu me pardonnes? demandaitelle.
— Ai-je le droit de vous juger? Je vous vénère, ma mère! Je t'aime!
— Ah! Henri, fit-elle dans un cri déchirant, dis-moi que tu ne te battras pas! Dis-le-moi!.. Je serais damnée, vois-tu, damnée et maudite, si tu te battais! Tu ne te battras pas, dis? Tu te laisserais tuer! Jure-moi...
Il ne répondait pas.
— Qu'importe ce duel? dit-il brusquement. Vous et moi nous n'avons à songer qu'au père! li ne faut pas que cet homme arrive jusqu'à lui! Il faut que mon père ne sache rien !
Il regardait presque sévèrement Geneviève et sa voix ordonnait en répétant :
— Rien ! rien ! rien !
— Qu'il meure comme il a vécu; — confiant! ajouta Henri. Le front de la mère s'éiait courbé comme sous une sentence.
Geneviève n'osait plus reparler de ce duel, de cette terreur qui, s'ajoutaut à l'effroi causé par les menaces de Monnerol, l'avaient jetée, ainsi affolée, vers Henri, lui arrachant dans une confidence éperdue le secret de tant d'années.
C'est que Monnerol, après avoir disparu, revenait, audacieusement cynique et vraiment dangereux. Il avait dévoré ce que Geneviève, lorsqu'il était entré place Dancourt pour la première fois, lui avait jeté, comme un os au chien qui menace. Tant que Monnerol avait pu traîner à travers Paris cet argent qu'il sortait des poches béantes de ses vêtements sordides, tant qu'il avait pu promener, dans le far niente de son orgueil, ses grands gestes histrioniques, Monnerol ne voulant pas tuer, comme il disait, une de ses poules aux œufs d'or (Hélène était l'autre), avait laissé Geneviève dans l'isolement de sa terreur, tremblante de voir
ce spectre réapparaître avec la main tendue, et d'autant plus tremblante qu'elle avait donné, d'un seul coup, toutes ses économies, tout ce qu'elle destinait aux nappes d'autel et aux calices de l'église Saint-Clément ou aux cierges brûlés devant le grand christ gothique et maigre de Notre-Dame. Mais le temps passait, et l'argent avait filé vite entre les doigts de Monnerol. Ne trouvant point d'engagement, le cabotin passait ses journées au café, jouant avec des camarades ou des négociants du quartier des sommes assez fortes, le soir tranchant du grand seigneur, et, pour écraser le prochain, invitant à souper ses vieux compagnons, et leur racontant ses amours. Puis, sentant la fin de ses louis approcher, Monnerol avait songé à retourner au placer, à ce placer plus certain que ceux des Californiens, à Geneviève éperdue. Il lui avait naguère, en deux mots, dit que sa fille était morte, et le visage jaune de la dévote n'avait pas eu même un tressaillement, comme si depuis longtemps elle eût offert cette douleur à Dieu, en expiation. Maintenant, il se réservait de produire un autre effet. Il révélerait à Geneviève l'existence d'Hélène.
— J'espère que celle-là ne se plaindra pas de mes importunités, se disait-il en pensant à sa fille. Je n'ai jamais remis les pieds chez elle. — Mais ça viendra.';
Il connaissait le Code. Le Code, c'était sa force. Article 341 du Code civil : « La recherche de la maternité est admise! » Et il souriait, passant ses doigts gras sur ses lèvres qui sentaient l'absinthe : « L'enfant qui réclamera sa mère sera tenu de prouver qu'il est identiquement le même dont elle est accouchée. Il ne sera reçu à faire cette épreuve par témoins que lorsqu'il aura déjà un commencement de preuve par écrit. Livre I, titre III. »
— Comme c'est éloquent ces diables d'articles, ricanait Monnerol. J'ai récité bien de la prose dans ma vie, mais la meilleure était molle à côté de ça! Des preuves? On en a, mignonne ! Les vieux papiers, les Cauchois, la petite et le témoignage de M. Monnerol ! Si madame Roquevert fait la méchante, tant pis pour elle, on est nanti !
Il y avait vraiment un fond de perversité redoutable chez cet homme. Un autre eût craint d'aller droit chez Roquevert, comme dans la gueule du loup. Lui spéculait sur cette audace. Il ne redoutait pas la colère du mari, au contraire, il l'appelait. Elle faisait partie de ses moyens d'intimidation contre Geneviève. Monnerol savait d'ailleurs que Roquevert était malade, fort malade même, disait-on dans les cafés de comédiens. Tant mieux! Geneviève tremblerait davantage. Elle aurait d'autant plus d'intérêt à l'empêcher, lui, d'arriver jusqu'à son mari. Et quant à Henri, qui pouvait être un danger pour Monnerol, la malheureuse avait évidemment autant d'intérêt à lui cacher le passé qu'à Roquevert lui-même.
— Allons ! allons ! se disait-il, le filon de la mère peut encore nourrir son hom me !
L'action vile, la tactique de Monnerol, avaient un nom aussi, — répugnant comme une telle lâcheté : le chantage. On l'eût beaucoup fait rire en disant cela.
Il avait annoncé à Geneviève qu'il reviendrait le lendemain de ce jour même où Henri avait eu ce foudroyant désespoir d'entendre l'aveu de sa mère. Le lendemain, Monnerol, homme de parole, demandait « Madame Roquevert » à Suzanne, sur le seuil de la petite maison de la place Dancourt — cette maison autour de laquelle, depuis la veille, Henri avait organisé comme un cordon sanitaire, ne voulant pas qu'un mot, une lettre, un journal où la vérité pût se faire jour, tombât sous les yeux du père.
— Madame Roquevert ou M. Jacques Roquevert, dit Monnerol brusquement.
Suzanne, qui l'avait d'abord regardé avec répulsion, lui jeta un regard étonné, navré, et qu'il ne vit pas.
— Monsieur Roquevert? dit la vieille femme. Il est fort malade depuis cette nuit.
— Ah bah !
— Une crise épouvantable... tout à coup... Le médecin sort d'ici... Il a défendu le moindre bruit, la moindre émotion.
— Ali! fit Monnerol. Et bien, c'est madame que je verrai !
— Je doute que madame...
— Annoncez M. Monnerol, dit-il avec son assurance hautaine.
Suzanne le fit entrer, en attendant, dans une pièce attenant à la salle à manger. Elle allait, — en murmurant contre ce personnage douteux qui, décidément, venait bien souvent, — prévenir madame.
Monnerol, le chapeau sur la tète, appuyé sur sa canne, développant sa carrure solide, examinait autour de lui les objets, les plaques de faïence, les bronzes. Il regardait tout cela à travers des yeux vitreux que troublait un commencement ou plutôt un fond de perpétuelle ivresse, une odeur alcoolisée se dégageant de tout son être.
Il n'attendit pas longtemps.
Un homme parut, tout pâle, qui vint à lui rapidement, s'approchant tout près et lui demandant d'un ton bref :
— Vous voulez parler à ma mère ?
Monnerol, malgré l'espèce de fumée vineuse qui lui enveloppait le cerveau, comprit très-distinctement, dès le premier mot, à l'accent dont la question était faite, que ce jeune homme qui se dressait devant lui était un ennemi.
Mais, fort peu habitué à s'étonner, il voulut sourire.
— Oui, monsieur, dit-il en relevant sa face un peu bouffie, vergetée de lignes rouges.
— Ma mère est là-haut. Mais vous ne verrez plus ma mère, dit Henri avec une voix d'acier. Ma mère vous a reçu par pitié, et, m'a-t-elle dit, vous a fait l'aumône. Mais ma mère ne vous connaît pas, ne sait pas qui vous êtes — (il appuyait sur les mots fermement) — et vous pouvez repasser la porte que vous avez franchie. Personne ici n'y sera plus pour vous!
L'œil vague de Monnerol laissait, sous la paupière alourdie, tomber un regard froid que soulignait le rictus de ses grosses lèvres humides.
Le cabotin passa sa main droite dans ses cheveux gras au-dessus de son oreille, et prenant le ton fier d'un due de Guise répondant à la provocation de Saint-Mégrin :
— Pardon ! pardon ! dit-il. Je ne comprends pas très bien... Madame votre mère ne connaît pas Monnerol?
— Ma mère m'a chargé, répondit Henri en se rapprochant plus encore de cet homme, de vous jeter hors d'ici par les épaules !
Instinctivement, reculant d'un pas, Monnerol avait fait sauter sa lourde canne de sa main gauche à sa main droite et il se campait hardiment.
— C'est comme ça? dit-il. A la bonne heure ! Je comprends tout. On fait les fiers ! Mais tout pauvre qu'est Monnerol, il tient encore votre renommée dans sa main, et si vous l'y forcez...
Mais cette menace où passait, comme dans un jet de bave, toute la haine du comédien sans talent qui jalouse et qui hait, cette insulte, il ne l'acheva pas. Les deux robustes mains d'Henri s'étaient posées sur les siennes, les tenaillaient et les meurtrissaient dans leur étreinte et, la voix basse, l'œil incendié de colère pénétrant comme une lame dans l'œil injecté de Monnerol :
— Vous allez partir, dit le fils. Vous allez vous taire, vous allez disparaître, disparaître pour toujours, ou je vous traîne hors d'ici, et je vous étrangla comme un chien!
Monnerol était horriblement livide.
Il voulait balbutier encore ou crier...
— Pas de bruit, dit Henri, formidable dans une implacable colère. — Pas une parole! Mon père se meurt! Je sais bien, c'est mon père que vous voulez ? Vous l'assassineriez d'un mot, lâche coquin que vous êtes! — Allons, disparaissez, vermine !
Et, d'une poussée brusque, irrésistible, faisant reculer devant lui Monnerol qui se roidissait, essayant de lutter contre les doigts de fer du jeune homme enfoncés dans sa chair molle, Henri rejeta vers le corridor le cabotin qui voulait protester et hurler et dont la voix s'étranglait. Il le poussa
jusqu'à la porte du dehors qu'il ouvrit en tenant toujours l'homme, et, la porte ouverte d'un effort plus violent, tandis que Monnerol jetait un juron de colère et de menace, il l'envoya rouler au bas des marches du petit perron, refermant brutalement sur lui, comme sur un vagabond chassé, la porte vers laquelle, meurtri, se relevant dans le sable du jardinet, Monnerol tendait son poing crispé.
Il eut un moment, ce Monnerol, l'idée de remonter, de revenir là comme à l'assaut, de frapper de sa main cette porte close, d'appeler, de faire du scandale. Humilié dans son orgueil, dans sa force, bravé en face, souffleté moralement et physiquement dompté, le drôle se redressait avec des velléités de vengeance soudaine. Mais, à dire vrai, l'apparition d'Henri l'avait terrifié. Le poste voisin l'inquiétait aussi. Cette scène avait d'ailleurs été si soudaine, sa chute si rapide qu'on n'avait rien aperçu sur la place. Personne n'avait vu tomber Monnerol. Il ravala encore cet outrage. Il reprit son chemin en relevant sa tête fière, et, dans le dandinement majestueux de ce drôle qui s'éloignait du logis encore menacé par lui du coin de l'œil, il y avait quelque chose de sinistre et de résolu qui eût peut-être effrayé Henri lui-même. \
Eh bien ! non, Henri ne le craignait pas, ce Monnerol. Il le tuerait sans pitié comme une bête enragée. Et d'ailleurs Monnerol chassé, qu'importait Monnerol ? Ce qui inquiétait Henri, c'était Roquevert. Quelque peu de bruit qu'il eût fait dans cette espèce d'exécution rapide, Henri se demandait si le malade, — le moribond plutôt, car la maladie de cœur avait pris soudain un caractère funeste — n'avait pas entendu. Il fallait la paix, il fallait le silence au malade. Henri monta vivement chez son père.
Sur le seuil de la chambre se tenait Geneviève.
Doucement, sans dire un mot, elle prit la main de son fils et la baisa.
Henri frissonnait.
Il entra seul dans la chambre de Jacques.
Cet intérieur de comédien vieilli gardait l'aspect figé des
antiques maisons bourgeoises où les pendules semblent, depuis viugt ans, arrêter et marquer l'heure des anciennes modes. On se croyait, dans cette chambre, transporté à une autre époque. Des toiles de peintres défunts représentaient le portrait de Roquevert dans des rôles oubliés. Elles avaient autrefois figuré aux Salons du Louvre et la foule s'était pressée autour de ces tableaux représentant Roquevert tantôt en costume du moyen âge, la culotte mi-partie et les souliers à la poulaine; tantôt en pourpoint de velours, beau comme un Titien se détachant d'un fond sombre, avec l'aspect d'un aventurier d'épopée ou sous la robe d'or d'un doge vénitien. Quelques-unes de ces toiles, signées de noms pourtant célèbres, avaient plus vieilli que ce mourant lui-même et, bourgeoisement frottées, sans accent et sans vie, faisaient l'effet d'enluminures médiocres et de ces modes que peu d'années rendent ridicules. D'autres au contraire, dorées par les baisers du temps, comme des raisins mûris par le soleil, prenaient dans leurs cadras d'or rougi des aspects de peintures de maîtres. Il y avait là une toile de Louis Boulanger montrant Roquevert en redingote boutonnée au collet et sanglée à la taille, l'air fatal, les cheveux au vent, découpant sa haute silhouette sur un ciel plein d'orage. Ce portrait byronien faisait sourire hier encore, et le grand vieillard sec et maigre qui passait naguère droit devant lui, et que la maladie couchait maiuteuant sur son oreiller semblait avoir moins de rides.
Des couronnes d'or, encadrées comme ces tableaux, apparaissaient çà et là avec leurs larges rubans de pourpre frangés d'or. Sous le verre bombé qui défendait ces vestiges de gloire contre la poussière et les mouches, on lisait en lettres d'or, sur la soie ou la moire, des noms de villes et des dates et des inscriptions flatteuses où semblait flamber encore l'enthousiasme des spectateurs d'autrefois. Ces couronnes parlaient à Roquevert d'un passé qui n'était plus. Telle s'appelait Marseille, telle autre Rouen, une autre Lyon, une autre Amiens, une autre Limoges. Celle-ci avait été jetée à Gennaro, celle-là à Marino Faliero, une autre à
don Sébastien de Portugal, une autre à Cromwell, une autre à Rienzi, à Michel-Ange ou à Masaniello,car Roquevert, tour à tour, avait été tout cela. Il avait vécu, pendant des soirées fiévreuses, de la vie de ces grands morts. Le jour Roquevert, il devenait le soir un autre, par le miracle ^.'avatars successifs. Il se repétrissait lui-même sur le modèle de ces fantômes. Et ces couronnes d'or, ces rubans, pourpre, ces feuilles de chêne ou ces lambeaux de soie qui se fanaient sous verre, c'était tout ce qui restait au vieux comédien mourant de ce qui avait été sa double vie. Il les regardait du fond de son lit comme un soldat à la retraite, inutile et usé, contemple les parchemins jaunis qui lui disent le nombre de ses campagnes et le chiffre de ses blessures.
Depuis les derniers jours de sa maladie, Roquevert couché vivait les yeux en quelque sorte rivés sur ces couronnes qui scintillaient en face de sa couche, accrochées à la muraille. La nuit, dans les heures lentes de l'insomnie, à la lueur de sa veilleuse, il lui semblait que ces couronnes, dont les reflets s'agitaient, jetaient des lueurs lumineuses. Elles grandissaient, elles étincelaient, elles prenaient des aspects élargis d'auréoles.
Et il les contemplait encore maintenant, lorsque son fils entra, marchant doucement, espérant que le père dormait.
Jacques tourna vers lui sa tête pâle.
— J'allais te faire appeler, Henri, dit-il gravement. Henri se sentit glacé.
— Oui, j'ai à te parler, à te parler sérieusement. Approche-toi.
L'œil du malade s'enfonçait dans les prunelles de son fils.
— C'est fini, dit Roquevert. J'ai senti cette nuit que c'était fini et j'ai besoin d'avoir avec toi un entretien d'homme à homme. Écoute-moi bien, Henri. Ce que je vais te demander est la plus vive prière qu'un père — et un père mourant — puisse adresser à son fils. Tu étais né peintre,
tu vas perdre ta vie. Tu songes toujours, je le vois bien, à monter sur les planches. Eh bien ! dis-le moi franchement. Veux-tu renoncer au théâtre ?
Il regardait, de ses grands yeux noirs, le jeune homme très-pâle, et dont la lèvre tremblait.
Henri essaya de détourner la conversation : son père avait besoin de repos. Ni paroles ni bruit.
— Oh ! dit Roquevert, je ne me fatiguerai point, n'aie pas peur. Et d'ailleurs, je te le répète, il faut que je te parle. Je t'étudie, je cherche à démêler en toi la vocation réelle. Tu hésites, tu cherches. Tu désoles ta mère, cette pauvre Geneviève, qui est bien la meilleure, la plus honnête et — ajouta le vieillard avec une effusion profonde, tandis qu'invinciblement Henri frissonnait — la plus aimée des femmes. . Oui, bien aimée. . . Elle m'a rendu heureux, malgré ses dévotions, pauvre créature toute dévouée à la paix de la maison, a toi, mon bon Henri, à toi tout petit et â toi devenu jeune homme... Je voudrais qu'après moi elle n'eût aucune inquiétude, aucune larme... Aucune, n'est-ce pas, Henri?
— Aucune, balbutia le fils, dont le cœur se déchirait.
— Sa crainte — et la mienne peut-être aussi — c'est ce goût du théâtre qui te fait abandonner la peinture, gâcher ton temps... Tu es jeune, mais les années passent... Je m'explique bien d'ailleurs ton état d'esprit... Moi aussi j'ai eu, nous tous nous avons eu de ces crises où l'hésitation est la vie même. Tout artiste qui s'interrogerait se retrouverait, à une heure donnée de son existence, attiré et dégoûté comme toi... Mais tu ne jetteras pas au vent tes facultés, ta vie, n'est-ce pas, Henri?
— Je te le jure, dit le jeune homme avec un élan éperdu. Oui, entre deux voies qui me tentent j'ai hésité, entre deux devoirs, j'ai attendu, je cherche, je doute. Je voudrais et je tremble. Ce qui m'attirait hier me dégoûte aujourd'hui; mais, sur ta vie, tiens, cher père, sur la mienne, je te jure que je serai digne de toi, de ton nom, de ton dévouement, de ton affectioD, de ta gloire!
— Ma gloire? fit le moribond. C'est peu de chose, va. C'est ça, tiens! dit-il en montrant de sa main amaigrie les couronnes fanées. Seulement, ça te tente, ça! Bah! ça m'a bien tenté, moi ! C'est une vie de fou que celle du théâtre; mais, après tout, si c'est ta vocation, tu souffrirais plus de ne pouvoir en vivre que tu souffriras en en vivant. Réponds-moi donc. Encore une fois, veux-tu renoncer à ce rêve? Réfléchis et réponds, dit Roquevert avec un accent où cette prière dont il parlait se faisait impérative et pesait comme un ordre.
Henri, subitement remis en face de sa chimère, de sa tentation, de son espoir : le théâtre, sentait quel coup droit et rude il allait porter à ce mourant, et tout en lui, l'instinct, le flot de sang qui lui montait au front, le poussait à dire : «Eh bien! oui, je renonce, j'abdique; » mais un autre instinct aussi lui disait que promettre ainsi, c'était mentir; le démon de l'art, l'irrésistible entraînement du désir, une puissance irrésistible, aussi forte que l'amour lui criaient de ne point tromper celui qui interrogeait, qui demandait et exigeait la vérité. Dire oui, c'était cruel. Dire non, c'eût été lâche, car Henri n'abdiquait rien de son rêve.
— Le théâtre a été ta vie, dit-il, ne permettras-tu pas qu'il soit la mienne ?
— Vraiment? fit Roquevert avec mélancolie. C'est ce que tu veux décidément ? Après tant de conseils et de [trières, c'est ce que tu souhaites, Henri ?
— Je t'en supplie...
— Tu veux être comédien?
— Eh bien! oui! dit fermement Henri.
— Elle ne te fait pas trembler, cette existence de fou, qui m'a pris vingt ans de ma vie ?
— Non, non... elle m'attire!
— C'est le fond de ton cœur?
— C'est l'espoir de toute ma jeunesse ! Depuis que je t'ai vu jouer, que je t'ai entendu applaudir, que tu m'as fait pleurer ou trembler, toi, mon père, j'ai soif de tenir comme
tu l'as fait une salle haletante... J'aime cette fièvre, cette folie, ce que tu voudras! Mais j'en veux vivre ! Tu as eu ta part, je veux la mienne 1
— Eh bien! donc, s'écria Roquevert, si tu veux être comédien, sois bon comédien, du moins!...
Il appuya ses mains sur son lit et, se hissant par un brusque effort , se redressant à demi , demandant des oreillers et se tenant assis, il dit à Henri :
— J'ai à peine la force de me lever ; mais il me reste assez d'énergie pour te donner la leçon que Roquevert doit à son fils. Je n'ai pas fait d'élèves. J'ai toujours répété : Frappez votre cœur, le seul maître est là! — Et tu pourras dire, toi, que ton père mourant t'a légué son dernier souffle! Embrasse-moi!
Henri, frémissant, se pencha sur son père et resta un moment, la face perdue daas les mains fiévreuses du mourant.
Il voulut empocher Roquevert de parler encore, de s'animer davantage.
La moindre émotion ne pouvait-elle l'emporter?
— Je ne veux pas, père...
— As-tu peur que je meure de ce qui a été ma vie?... Allons donc! Je me relèverais de ma tombe pour jouer une dernière fois. Voyons, tu as étudié, appris, cherché!... Dans tous les rôles, quel rôle sais-tu?
— Moi?... celui d'Arnolphe, répondit Henri, les prunelles hagardes, étranglé par une émotion terrible.
Le visage maigre de R.oquevert s'éclaira d'un éclat bizarre, et cette tête pâle fit un mouvement de bravade vers quelque chose d'effrayant qui venait.
— Je sais le rôle! dit le vieux comédien. Donne-moi la réplique.
— Moi? balbutia encore Henri.
— Eh! oui, toi ! Que la seule leçon que t'aura donnée Roquevert vaille du moins toutes celles que tu recevras de tes professeurs.
Et Henri, terrifié, Henri, tout à l'heure chassant Monne-
roi et maintenant écoutant ce moribond, se demandait si tout cela n'était pas un cauchemar, et il regardait...
Et alors, dans ce vieux corps miné par la maladie, menacé déjà par l'agonie, un brusque soubresaut, un effort insensé de volonté, trouva une dernière force, une vigueur suprême. La tension des nerfs fut terrible. Roque vert se souleva de son lit, glissa ses maigres bras et son torse qui apparaissait à travers le col ouvert de sa chemise, dans une large robe de chambre, enveloppa de ces plis ses jambes dont les os apparaissaient saillants sous la peau jaune, et là, debout, roidi, s'appuyant quelquefois à son lit , saisissant un rideau pour ne point tomber , gesticulant, criant, riant, il attaquait le rôle d'Arnolphe, pour s'interrompre bientôt et dire avec un rictus à son fils, stupéfait :
— Ça t'étonne que le répertoire me soit familier ? Tu ne m'as vu jouer que le drame et je t'enseigne la comédie ! Mais est-ce qu'il y a des genres dans la vérité? Il y a des hommes et des passions, voilà tout.
Et ce mourant, qui parfois s'arrêtait, la voix manquant à sa gorge sèche, ce vieillard à demi étranglé par la mort, jouait, mimait, avec une puissance effrayante, la grande scène d'Arnolphe suppliant Agnès, pleurant, soupirant, lâche, vil, le cœur déchiré, la voix caressante devant la jeune fille implacable du dédain de la jeunesse.
Il oubliait tout, le vieil acteur, sa souffrance et sa faiblesse. Il n'était plus Roquevert. Il était Arnolphe. Il avait, devant lui, une Agnès idéale, souriante, inflexible, et ses doigts osseux semblaient caresser un fantôme ; et il frappait, de ses poings, sa poitrine creuse, et le fils se sentait comme tordu par l'enthousiasme et par l'effroi, en voyant ce grand vieillard qui riait ou gémissait, ce mourant qui, à ses douleurs, ajoutait les imaginaires douleurs d'une création de poëte; oui, Henri frissonnait, glacé de terreur, stupéfait d'admiration. Jamais Arnolphe ne fut joué avec cette ironique souffrance. C'était comique et c'était effrayant. Les plaintes de Roquevert prenaient un accent de réalité tra-
gique, poignante, que nul n'avait entendu, que nulle voix de comédien n'avait fait vibrer encore. Il crispait sa face superbe, il prenait ses grands cheveux blancs de vieillard dans ses mains de mourant, et il disait :
Jusqu'où la passion peut-elle aller?...
... Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux? Veux-tu que je me tue?
Et c'était sinistre et superbe, ce moribond parlant de se tuer, ce malade grimaçant les pleurs devant son fils qui pleurait. Puis, lorsque l'effort fut trop grand, lorsque la bète torturée reprit violemment le dessus sur le génie de Roquevert, lorsque le vieillard tomba, haletant, râlant sur son lit, balbutiant encore : « Voilà comme il faut jouer, « avec ses nerfs, avec son cœur, avec son sang, avec sa « vie... Le paradoxe de Diderot est un paradoxe... Meurs « de ton art, Henri, meurs comme tu m'auras vu mourir!» Henri demeura là, écrasé, épiant sur le visage de son père maintenant abattu et comme évanoui la moindre trace de souffrance, — uue crispation, un mouvement, — appelant, attendant quelque frémissement de douleur, car la douleur c'était encore la vie !
Mais Roquevert avait bien senti qu'il était perdu. Il venait de rassembler pour cette suprême leçon, — inoubliable, espérait-il, —et de dépenser, en quelques minutes, tout ce qui lui restait de force, l'artiste survivant presque en lui à l'homme.
Le lendemain matin, lorsque le médecin revint, il trouva le malade plus abattu encore. Il prit Henri à part :
— Consolez votre mère, dit-il.
Le jeune homme frissonna. Son père ! Ce soir, son père ne serait plus là. Il s'était habitué, comme les heureux, à croire qu'il n'était point de séparation entre ceux qui s'aiment. Et maintenant...
Oa eût dit que l'abbé Ronchat avait pressenti cette ago-
nie. Il venait, dans l'après-midi, demander à Geneviève si Jacques R,oquevert n'avait pas besoin des secours de la religion. Henri supplia sa mère de laisser Jacques dans le repos de cette mort qui veuait tranquille, douce : — une mort de travailleur se couchant sur son sillon, au tomber du jour.
M. Poparel avait été de cet avis :
— Il y a peu d'honnêtes gens, aussi honnêtes que le grand artiste, avait-il dit.
Geneviève ne se sentait plus assez d'autorité sur Henri pour ordonner. Elle supplia Ronchat de ne pas insister.
L'abbé sortit, laissant derrière lui comme une traînée de colère :
— Vous répondrez de cette âme devant Dieu , madame !
Geneviève avait frémi en l'entendant parler ainsi.
Elle s'était alors enfermée, terrifiée, dans sa chambre ; puis elle était venue s'agenouiller au pied du lit de Jacques et silencieusement, dans une prière plus douloureuse que le râle de l'agonisant, elle pleurait et implorait, rompant le demi-silence de sanglots étouffés.
Henri ne songeait à rien qu'à cette réalité écrasante : Jacques mourait.
Il mourut le soir, et Geneviève, affolée, se jeta sur son lit, l'appelant, embrassant sa tête maigre, où la mort mettait une majesté sublime. Elle baisait ces traits immobiles, plus beaux cent fois dans leur rigidité de marbre que sur ces tableaux où ils revivaient avec l'éclat de la jeunesse, et tout bas, bien bas, avec une douleur ardente :
— J'aurais voulu ton pardon, Jacques! balbutiait-elle. Tu aurais pardonné, toi aussi !
— Il est mort heureux, dit Henri à l'oreille de sa mère. Il n'a rien su !
Et, par une pluie battante, dans la boue et le temps gris d'un tristejour d'automne, le convoi de Roquevert s'achemina lentement de Ja place Dancourt à l'église Saint-
Clément, où M. Poparel donna lui-même l'absoute, et de l'église au cimetière Montmartre. Il y avait peu de monde. Le temps était trop mauvais. On avançait péniblement à travers les flaques d'eau sur le boulevard extérieur. Les parapluies ouverts, derrière le corbillard, se faisaient à ebaque pas, de plus en plus rares. Au coin des rues, les dévouements s'esquivaient par la tangente. Les comédiens qui tenaient les cordons du poêle, soigneux dans leur douleur, relevaient le bas de leur pantalon pour ne pas se crotter. Henri suivait, ne voyant rien, rien que ce drap noir sous lequel était son père. Quelle pluie ! Elle battait, lugubre, la grande draperie sombre, dégouttait le long des crépines, mouillait les couronnes jaunes où le nom de Roquevert était écrit...
Au bord de la tombe, il n'y eut pas de discours. On ne s'était pas bien entendu. La Société des Artistes Dramatiques n'avait point désigné d'orateur. Cette bruyante et vaillante existence de grand artiste finissait dans le silence et dans la boue. Et Henri regardait, navré, la bière descendue, la plaque de cuivre qui brillait sur le couvercle de chêne, et il se demandait pourquoi personne n'envoyait à Jacques Roquevert un dernier salut.
Il cherchait du regard quelqu'un parmi ces comédiens restés là, et qui causaient ou se poussaient sous leurs parapluies, n'osant pas parler..,
— Pauvre père ! murmurait Henri. Pas un adieu. Pas une voix !...
— Henri !... dit quelqu'un derrière lui, — doucement. Il se retourna.
Le visage de Marsy lui apparut blême, ravagé de larmes. Et Philippe, les bras tendus, ouvrait à Henri sa poitrine.
Henri ne comprit pas, ne demanda rien, ne vit qu'une chose, c'est que son ami, son maître, son frère était là, les yeux rouges et le cœur ouvert ; et, poussant un grand cri déchiré, il se jeta dans les bras de cet homme et resta là, l'étreignant comme un fou et pleurant comme un enfant.
Henri ne pouvait certes avoir deviné ce qui s'était passé chez Philippe.
En le quittant après l'entretien où, fnrieux, il parlait de duel et menaçait de châtiment le jeune homme qu'il croyait un traître, Marsy était rentré, avenue de Villiers, voulant confondre Sabine après avoir démasqué le fils de Roquevert. Il s'était dompté devant Geneviève, il avait jeté à Henri plus de mépris que de rage ; mais, devant Sabine, sa douleur éclata en une explosion de colère. Dès qu'elle se trouva face à face avec lui, elle eut le sentiment d'un danger. Dans l'étranglement de la voix de cet homme où des sanglots montaient, quelque chose d'effrayant passait. Sabine, surprise, feignit tout d'abord de ne point comprendre. Elle voulut sourire, demandant avec son habituelle raillerie à Philippe, « ce qui lui prenait. » Elle comprit bientôt, elle comprit sur-le-champ qu'il n'y avait pas à essayer de ses armes habituelles, et que ses coquetteries savantes n'avaient plus de force. Une implacable résolution donnait au visage ordinairement rêveur de Philippe un reflet terrible. Elle devina qu'il savait tout. Mais quoi tout? Qui le lui avait appris? Henri, sans nul doute. Ah ! le misérable !
Eh! ne pouvait-elle point soutenir qu'il avait menti?
Le nom de Melun, tombé de la bouche de Marsy, lui donna le frisson. Un éclair de méchanceté tragique passa
dans son regard. Où avait tout dit, Philippe avait des espions. Et cet Henri...
Mais elle frémit tout à coup, sous l'impression d'un sentiment inattendu qui vint la faire blêmir de colère humiliée. Philippe lui racontait, mot pour mot, avec un redoublement de rage à chaque parole, comment il venait d'apprendre cette trahison ; comment madame Roquevert ellemême avait dénoncé, sans le vouloir, celui qu'il n'eût jamais soupçonné, lui, pas plus qu'il n'eût soupçonné Sabine, et comment le hasard avait fait rejaillir la confidence d'un prêtre jusqu'au mari, — jusqu'à moi, disait Marsy en ne quittant point, de ses yeux qui brûlaient de fièvre, les prunelles bleuâtres de Sabine.
Et Sabine comprenait maintenant. Ce n'était pas Henri que Marsy accusait; mais cet Henri, soupçonné par Philippe, avait certainement tout dit à son ami. Et elle le haïssait presque autant pour l'avoir livrée ainsi, que s'il l'eût épiée pour rapporter son secret à Philippe.
— Devant cet accablement de preuves, vous ne nierez pas, dit Marsy. Vous êtes la plus vile des femmes parce que vous en étiez la plus aimée ! Mais que vous ai-je donc fait, moi, Sabine?
Elle crut voir encore de l'amour dans cette interrogation douloureuse, et la terreur mêlée de rage qu'elle ressentait en fut adoucie. Il souffrait ! C'était une consolation pour cette femme dont la volupté était de sentir son ongle s'enfoncer dans de la chair. Elle ne répondait pas, elle attendait. Et alors, Marsy, tantôt l'écrasant d'un mépris qui montait en lui, tantôt lui jetant dans un cri de reproche le dernier écho d'un amour agonisant, lui contait avec une âpre volupté de souffrance, se déchirant de sa propre main et saignant lui-même sous ces confidences, il contait qu'après la mère il avait vu le fils, et que cet Henri, ce lâche, ce voleur d'amour, cet homme qui, à vingt ans, savait si bien mentir, il le tuerait, oh ! sans pitié !
Qui, lui ? Henri ! Henri, interrogé par Marsy, Henri, menacé par lui, n'avait rien dit, pas un mot? il avait eu cette
force d'âme de se laisser soupçonner sans se défendre ? Elle reculait, stupéfaite, devant cette révélation. Et à mesure que Philippe parlait, insultant Henri avec la colère de l'être trahi qui soufflette la trahison, Sabine éprouvait un étrange sentiment de révolte contre ce Roquevert qui avait essayé ainsi de la couvrir de son silence! Il lui semblait qu'il y avait encore du dédain dans cette volonté d'Henri se laissant injurier sans se défendre ; car pour se défendre, il fallait accuser, et ce dédain nouveau affolait cette femme, il la faisait se courber, humiliée, sous la supériorité détestée de ce jeune homme dont le loyal regard l'avait foudroyée làbas, à l'hôtel, sous son mépris. Cet Henri ! Une se contentait pas de lui résister, à elle, l'irrésistible ? Il poussait son puritanisme poseur jusqu'à vouloir racheter par son silence le commérage de sa mère ! Avec l'acuité de son intelligence, Sabine devinait pourtant, elle incapable du bien, tout ce qu'il avait de généreux chez un autre. Mais cette générosité la mordait au cœur comme une injure et la plus cruelle, la plus méprisante de toutes. Et de quel droit ce Grandisson s'interposait-il entre Cordier et Marsy? Croyaitil donc que l'homme qu'avait préféré Sabine n'était point capable de soutenir, lui aussi, la colère de Philippe ? Est-ce que Cordier, est-ce qu'elle-même demandaient, par hasard, à ce Roquevert, drapé dans son insupportable vertu, l'aumône de sou silence ?
Et, — sentiment bizarre, — plus Philippe accusait le fils de Geneviève, plus Sabine s'irritait contre cet Henri, qui lui paraissait décidément pousser le dévouement jusqu'à l'insulte. Oui, son silence, son courage, sa résolution, cette fermeté implacable, tout cela rejaillissait vers son visage comme autant de mépris qui l'exaspérait. Elle était lasse, à la fin, de sentir cette supériorité du jeune homme, et après avoir été comme dédaignée par cet Henri, qui l'aimait pourtant, il ne lui manquait plus maintenant que d'être protégée par lui !
Ah! c'était trop vraiment! Et, alors, dans l'emportement de sa rage, secouant avec une sorte de furie âpre et de
QB TROISIÈME DESSOUS 4*3
volupté tragique cette protection humiliante, elle jeta, dans une bravade éperdue, l'aveu de son crime à ce mari qui eût douté peut-être, — qui sait? la foi a de telles profondeurs ! — oui, qui eût fini par douter si à la dénégation d'Henri se fût joint le silence de Sabine. Elle éprouva, l'insensée, une espèce de joie atrocement cruelle de satisfaction ivre et délirante à rejeter loin d'elle cette protection d'Henri, à crier à Philippe :
— Eh bien ! oui, il disait vrai, ce vertueux et méprisant Henri! Non, il ne vous a pas trompé! Non, je ne l'aime pas! Il n'est pas mon amant! Mon amant, c'est Cordier !
Elle était folle de colère. Elle soulignait ces aveux de rires nerveux, qui semblaient s'adresser, en des bravades folles, à quelqu'un d'invisible; et Philippe, sous le foudroiement de toutes ces révélations, la regardait, comme sidéré, ne comprenant plus, n'ayant plus, dans le grand brouillard noir à reflets de sang qui lui tombait devant les yeux, qu'une perception nette : l'effondrement de son bonheur, la destruction de sa confiance, le déshonneur de son foyer .
Cordier! Que disait donc Sabine? Cordier!
— Oui, Cordier, Cordier!
Elle répétait le nom avec rage comme si elle l'eût dénoncé à un juge, jeté à un bourreau! Ah! il croyait donc, cet Henri, que Cordier n'était pas brave ! Il voulait faire à Sabine l'aumôue de son sang, de ce sang qu'eût versé Philippe. Eh bien! non! Cordier était là! Cordier saurait bien payer sa dette; pas plus qu'elle il n'avait besoin de la protection d'Henri.
Et Sabine éprouvait, torturée et humiliée elle-même, une volupté de blasée qui joue sa vie à faire souffrir, à voir souffrir Philippe. Il mettait, le malheureux, toute sa force à supporter, sans s'écrouler, la férocité de ces aveux. Debout, raidi dans sa volonté, c'était un automate, une sorte de cadavre qui marchait. Ses yeux seuls vivaient, brûlés de colère.
Il prit entre ses doigts les poignets de Sabine :
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— Vous ne mentez pas? Vous ne mentez pas? répétait sa voix rauque.
Et Sabine, se tordant sous la meurtrissure de cette pression d'acier :
— Ah! mais, disait-elle, vous me faites mal! Laissez-moi donc! Grâce! Je vous en supplie!
Il la repoussa, écœuré de sa lâcheté.
Sabine ressemblait à ces filles dont la volupté est la douleur physique, mais elle tremblait pourtant sous cette torture que lui infligeait involontairement Philippe, tenant les mains de cette femme dans les siennes comme dans un étau.
Il se rejeta loin d'elle, sentant bien qu'il n'était plus maître de son sang-froid, et que, s'abattant sur la misérable, sa fureur pouvait devenir tragique.
Puis, courant à la porte, et d'un coup de pied l'ouvrant oute grande:
— Va-t'en! dit-il à Sabine.
Il passait ses mains dans ses cheveux, comme s'il eût éprouvé le besoin de se cramponner à quelque chose pour résister à l'appétit de frapper qu'avaient ses doigts :
— Mais allez-vous-en donc! dit-il. Je vous tuerais!
Et Sabine eut peur. Sabine sortit à reculons, livide devant la pâleur de cet homme. Elle sentit le frémissement de la bète devant le dompteur. La douceur de Marsy éclatant en un tel courroux, froidement terrible, la stupéfiait, lui faisait éprouver, à cette femme avide de sensations, quelque chose de délicieusement épouvanté. Elle se fût volontiers jetée aux pieds de Marsy, elle se fût pendue à son cou, lui criant: « Pardonne-moi! je t'aime! » et disant vrai, la Hiisérable, dans cette minute de la peur.
Mais un instinct lui criait que Marsy ne pardonnerait point. Elle s'enfuit, courant rapidement chez elle, à son boudoir, se demandant ce qu'elle allait faire maintenant, pendant que seul, écrasé, Marsy se laissait tomber, le sang aux yeux, les tempes bourdonnantes, les larmes étouffées lui gonflant la poitrine, mais résolu et ne pleurant pas.
Il avait maintenant un homme devant lui et, au milieu de cette douleur, une consolation lui entrait dans Fâme : cet homme, ce n'était pas Henri. Il alla droit chez Cordier, voulant lui cracher son mépris à la face avant de le tuer. Le bellâtre, dans son atelier, fort élégamment vêtu d'un déshabillé galant, peignait justement les accessoires du portrait de Sabine. Il retourna la toile au premier coup de sonnette et devint blême en présence de ce mari irrité dont le regard et la voix étaient implacables. Marsy parti, Cordier laissa échapper sa mauvaise humeur. C'était là une sotte aventure 1 II avait bien besoin de rencontrer cette Sabine! Le caprice tournait au tragique brutalement. Les amourettes effeuillées avaient jusqu'ici été plus drôles. Ah! la bête de chose! C'est qu'il n'y avait pas moyen de reculer. Ah! il avait bien besoin d'aller à Melun! C'est elle qui avait voulu cela. On est pourtant si bien caché et si libre à Paris! Enfin, heureusement qu'on ne tirait pas mal le pistolet et qu'on avait une dizaine d'années de salle. Mais c'était gai, cette petite histoire-là! C'était facétieux! Oui, parlons-en!
Cordier se répétait cela à lui-même tout en peignant ses beaux cheveux frisés et en s'habillant pour sortir. Il fallait bien chercher des témoins. Ceux de Marsy n'allaient pas se faire attendre. Cordier ne songea pas un instant à Leménil ou à Baloche. Des bohèmes, pensait-il. Ce n'était pas chez Pulchérie qu'il prendrait ses seconds, mais au Cercle, parmi des gens à particule. Cordier soignait d'avance le procèsverbal pour les journaux. Il ne prévoyait point que les témoins de Marsy exigeraient, avant toute chose, qu'il n'y aurait aucune publicité de procès-verbal.
Dès le lendemain matin, les témoins se rencontraient chez l'un d'eux. Marsy n'avait point trouvé Charrière rue Lepic. Il y avait huit jours que François n'était point rentré. Philippe avait aussi songé à Henri, mais le hasard d'une conversation, il ne savait où, dans quelque atelier où il entrait pour chercher un témoin, lui avait appris que le vieux Roquevert était à l'agonie. Deux de ses anciens camarades
d'autrefois, un architecte et un sculpteur, lui avaient donc servi de témoins. Philippe exigeait un duel sans merci. Le combat devait continuer tant qu'un des deux adversaires pourrait se tenir debout.
Lorsqu'il rentra, vers le soir, au logis, machinalement Philippe s'informa de ce qu'était devenue Sabine. On lui répondit que Madame était partie pour Fontainebleau, auprès de son père. Seule ? Oui, seule avec Elise, la femme de chambre. Philippe avait eu, une minute, l'effroi que Sabine eût emmené le petit André. Non, la femme de chambre avait fait les malles en hâte, entassé dans les sacs des objets de toilette. Un désordre de départ furtif, éperdu, donnait quelque chose de lugubre à cet appartement de Sabine où Philippe entra comme pour s'abreuver de l'amer parfum du souvenir. Puis il s'arracha à cette espèce de tombeau où gisait le fantôme de son amour, et il demanda où était son fils.
C'était l'heure du bain de Monsieur André. La bonne de l'enfant, sans se soucier de ce drame qui visiblement s'agitait clans l'hôtel, soignait, à l'heure dite, le petit, comme d'habitude. Philippe se glissa, doucement, ne voulant pas envoyer de courant d'air à l'enfant, jusqu'à la chambre d'André.
Dans la petite baignoire de zinc d'un bleu gris, remplie d'une eau que le son rendait lactée, la tête frisée d'André sortait, souriante, et Philippe s'assit là tout à côté, regardant les bras ronds et mouillés du petit, les épaules d'où coulaient des gouttelettes comme sur une soie, la poitrine rose, les plis des dessous de bras baisés par l'eau et d'une teinte dorée. Et l'enfant disant : Papa ! papa /prenait ses doux petons avec ses mains, et, curieux et étonné des rides que l'eau mettait à ses petits doigts, les montrait à son père en demandant « ce que c'est, ça l »
Il restait là, pensif, ce Philippe à qui pour toute joie cet enfant restait maintenant, et il contemplait, dans le silence d'une rêverie triste, André s'amusant aux bateaux qui dansaient sur l'eau, les faisant passer sous le thermomètre à bain transformé en pont, et sa petite figure, ses joues
rosées, la ileur de grenade épanouie de sa bouche, tout cela riant à cet homme qui se disait, sans le moindre frisson de crainte, mais en être qui pense et qui aime :
— Et si ce misérable me tuait demain, que deviendrait ce petit être ?
Mais ce n'était là qu'un rapide éclair. Ce ne serait pas Philippe qui succomberait, c'était Cordier. Maintenant la bonne tendait à l'enfant le lait de son goûter remué dans la tasse à filets verts, et André avançant sa bouche, comme un oiseau son bec, vers la petite cuiller, avalait gentiment, le pain mouillé et blanc de crème, en disant: — C'est bon !
Et Philippe eût voulu envelopper son fils d'un seul baiser; et il penchait ses lèvres sur les boucles de derrière la tète, brunies et collées par l'eau, puis admirait, le pauvre père, l'enfant sortant du bain, comme une petite statue, bientôt drapée de flanelle, et essuyée de serviettes anglaises.
Bah! tant que cet enfant, ce cher enfant lui resterait, il y aurait encore des joies pour ce malheureux, dontle,cœur crevé laissait couler comme un flot amer ! Il dina en tète-àtête avec le petit qui lui répétait de temps à autre, lui demandait avec cette insistance toute d'instinct des enfants : « — Où qu'est maman ? Pourquoi maman n'est pas là ? Elle ne viendra plus, maman? » Puis, André endormi dans son petit lit à rideaux blancs, Marsy s'enferma dans sa chambre, écrivit quelques lettres où ses dernières volontés étaient fermement tracées, et. ces lettres signées, — avec les adresses de Valérie, sa mère, de Charrière et d'Henri Roquevert, — il s'étendit sur son lit, attendant le jour.
Cordier soupait pendant ce temps à la Maison Dorée, redressant sa belle tète de buste antique et ne voulant pas laisser apparaître le profond mécontentement où il se trouvait. Ce n'était pas lâcheté, c'était ennui. Le diable emporte les femmes romanesques ! La moindre figurante des Bouffes valait mieux !
On se battit près du Vésinet, dans les bois. Le duel ne fut pas long. Cordier, tirant admirablement, crut avoir rai-
son de Marsy dès la première passe par un coup droit presque foudroyant. Le coup fermement pavé, Marsy riposta et la lame presque entière de sonépée s'enfonça dans le côté droit de Cordier. Le blessé demeura encore un moment debout, roulant les yeux, puis tomba brusquement entre les bras de ses témoins. On le croyait mort; le poumon était traversé. Le médecin présent fit, avec toutes sortes de précautions, transporter le moribond dans un petit cabaret voisin où on le coucha après le premier pansement.
Philippe, impassible, froid comme un justicier, reprit le chemin de Paris.
Il apprenait là le décès de Jacques Roquevert, et se rendait, le lendemain — mort vivant allant suivre un cercueil — au cimetière où ses bras, tendus au bord de la tombe, disaient à Henri qu'il savait la vérité, tandis que sa lèvre, tout bas, demandait au fils meurtri pardon des injures et des soupçons.
Et, maintenant Philippe Marsy était seul, désespérément seul. Pour toujours Sabine avait fui. Voulût-elle reprendre au foyer la place désertée, que l'époux ne pardonnerait pas, même en songeant à son enfant qui allait grandir sans mère. Elle n'était pas digne de cet être exquis. Philippe l'avait jugée et condamnée en un jour. D'ailleurs, il le savait, elle était accourue de Fontainebleau, jouant, avec des effusions soudaines, des larmoiements éperdus, le rôle de sœur de charité au chevet de Cordier mourant. Elle avait trouvé là ce qu'elle cherchait : une aventure, un drame, une émotion qui secouait son ennui et lui fouettait le sang. Elle se jetait affolée, éperdue maintenant, dans la vie, emportée comme par un tourbillon, des déclassées et des réfractaires. Lui, fidèle au logis désert, il restait debout à côté de son fils.
L'amitié d'Henri (c'était un apaisement dans sa souffrance) demeurait du moins entière. Sa douleur allait consoler la douleur de ce fils et donner du courage à la mère désolée, plus effrayante encore dans sa majesté mar-
moréeime. Geneviève était redevenue, des le lendemain de la mort de Jacques, ce qu'elle était auparavant. On eût dit qu'une pierre tombale venait aussi de se refermer sur elle. Sou secret livré à Henri dans l'épouvante, elle semblait en avoir repris froidement possession depuis; et c'était toujours la statue silencieuse qui descendait sans bruit les escaliers du logis et venait s'asseoir, dans son mutisme retrouvé, devant Henri —à cette table où la place du père était vide.
Il semblait à la dévote que les dernières paroles de l'abbé Ronchat bourdonnaient à ses oreilles comme une malédiction. Roquevert était mort sans avoir confessé sa vie !... Cette pensée cruelle rejetait Geneviève dans toutes ses terreurs, dans la détresse de ses angoisses. Elle était donc condamnée à expier et à expier encore ! Elle n'avait pu offrir au Seigneur, comme un rachat de son passé, la suprême conversion du comédien! Et la coupable, c'était elle, — l'abbé Ronchat le lui répétait, — elle qui avait eu la faiblesse de laisser partir Jacques sans le divin viatique. Elle était tout étonnée que, pour son châtiment, Dieu ne l'eût point aussi frappée dans son fils. Elle le remerciait avec des effusions ardentes, d'avoir empêché ce duel, écarté le fer de la poitrine d'Henri. Miséricorde du ciel! il n'eût plus manqué qu'une telle épreuve: la mort du fils après la mort du père !
Philippe avait commencé, pour dompter par le travail l'innervation de sa douleur, une toile nouvelle : quelque chose de désespéré, d'accablé, le déchirement humain incarné dans une figure de femme, une de ces rencontres de l'art où le poëte met son cri le plus désolé, le musicien son sanglot, le peintre sa vie. Il avait bien envie de demander à la Charité d'autrefois de lui permettre d'apporter chez elle ses pinceaux et de la prendre encore pour modèle. Mais le souvenir de l'infamie commise par ce journal de biographies où Hélène avait été calomniée lui revenait à la mémoire. Il n'osait plus. Et cependant l'image d'Hélène le hantait; il la retrouvait éternellement entre sa toile et lui. Il l'aimait donc; décidément, il l'aimait! Comme Sabine avait été in-
fidèle à la foi jurée, lui aussi se laissait donc entraîner vers un autre amour ?
Non, il n'aimait pas Hélène comme il avait aimé Sabine. Il s'était donné tout entier à ce premier amour, et c'était surtout de la pitié qu'il demandait à Hélène Gervais et qu'il ressentait pour elle. Sabine l'eût aimé, que jamais, à aucune heure de sa vie, il n'eût fait un rêve qui dépassât la muraille où, avec son devoir, il enfermait son bonheur. Mais elle avait fait de lui, honnête, aimant, fidèle, un être brisé, navré, cette insensée Sabine; il avait soif d'affection. Il avait besoin de livrer le secret de sa torture. Alors, il se laissait bercer par ce songe que la vie broyée peut se recommencer, que rien n'est irréparable dans l'existence humaine, et que le sort a mis un baume à côté de toutes les blessures...
La trahison de Sabine ne l'avait-elîe pas rapproché d'Hélène? Sans cette femme, adorée et maudite, — et dans le fond du cœur, aussi adorée encore que maudite, — auraitil connu tout ce que cachait de bouté douce, de tendresse généreuse, de dévouement et de loyauté, cette Hélène Gervais qu'il avait seulement entrevue, mais, du moins, devinée et jugée à sa valeur? C'était Sabine ellemême qui le livrait à cet amour grandissant pour Hélène, comme c'était l'impardonnable vilenie de Saint-Yves qui attirait vers Philippe la pauvre fille mortifiée dans son amour.
La comédienne s'étonnait elle-même de la place que peu à peu Marsy prenait dans sa pensée : elle le plaignait, elle eût voulu l'arracher à cette mélancolie envahissante qui maintenant le courbait comme un enfant. Elle oubliait jusqu'à ses propres douleurs pour celles de Philippe, et la trahison de Sabine lui paraissait plus indigue encore que celle de Saint-Yves.
— Après tout, que me devait-il? songeait la pauvre fille. Mais elle! Elle portait son nom!
Un matin, cependant, la réapparition soudaine de Monnerol vint la remettre brusquement face à face avec une
LE TROISIÈME DESSOUS loi
réalité plus lugubre encore que celle d'une trahison. Elle se laissait aller à oublier cet homme sinistre et qui était son père. Henri même, depuis ce jour où Monnerol avait osé menacer Geneviève, épargnait à Hélène toute allusion au misérable. Il serait temps d'en parler et d'aviser si l'histrion revenait, quelque jour, jouer son rôle. Ce fut donc comme un nouveau coup de foudre lorsque Monnerol reparut au passage Colin. Il ne fut pas long d'ailleurs à expliquer à Hélène ce qu'il attendait d'elle et ce qu'elle pouvait espérer de lui.
— Vous êtes une enfant perdue, lui dit-il, et vous risquez de mourir sur la paille comme tant d'autres, car le talent ne donne pas toujours même le pain dans notre métier. J'en suis un exemple. Eh bien! je vous apporte la fortune, tout simplement.
— La fortune?
Hélène s'en souciait comme d'un beau songe inutile.
— Oui, la fortune, contenue dans ces vieux papiers-là, tenez!
Il avait pris, dans la poche de son paletot, un vieux portefeuille crasseux et, de ses doigts gras, dépliant des paperasses maculées, usées et déchirées aux plis, il montrait à Hélène, qui les regardait à peine, des lignes à demi imprimées, remplies avec de l'écriture, des timbres bleus, des mots qu'il lisait en faisant vibrer lcsr : a Mairie du Xe arrondissement... Il septembre 1833... un enfant du sexe féminin... »
Et Hélène regardant cet homme pâle, bouffi, les yeux gonflés, livide de cette teinte sordide du cabotin graisseux, puis reportant ses jreux sur ces papiers jaunes, salis, vieillis, avec des taches des spatules des doigts, se demandait si vraiment cela était possible que cet homme fût son père et que la preuve eu fût là, officiellement tracée?
C'est qu'elle n'éprouvait pour lui rien qu'un dégoût plein de révolte, et que ces papiers mêmes l'effrayaient comme si elle eût tremblé que quelque nouvelle révélation hideuse en sortit pour l'épouvanter davantage.
— Tout simplement la fortune est là, ma petite Hélène ! dit Monnerol avec un sourire qui donna le frisson à la
jeune fille. Avec ça, avec cette déclaration et ces lettres, il est aussi facile à nous de contraindre votre mère à vous sauter au cou qu'il m'est facile à moi de boire un bock !
Sa mère? Hélène éprouvait toujours cette révolte effrayée qui la secouait jusqu'au profond de son être. Sa mère, c'était maman Gervais ! Elle eût voulu demeurer ce qu'elle était, l'enfant sans nom, recueillie et élevée par la vieille femme. Il lui semblait que la mère qu'allait lui désigner Monnerol devait être aussi repoussante que lui.
— « Article 341, récitait le comédien. La recherche de la maternité est admise. » Il faut des preuves par écrit? Voilà des billets écrits à moi par elle où votre nom est moulé en toutes lettres! Des preuves par témoins? On en aura! En voilà ! dit-il encore en frappant sa poitrine. Je ne suis pas mort !
Des preuves? Comment des preuves? Cette femme dont parlait Monnerol, cette mère, elle ne voulait donc pas voir sa fille ? On la contraindrait ! avait-il dit encore . Il croyait donc qu'Hélène allait forcer à l'appeler ma fille une inconnue que Monnerol allait lui nommer, lui dénoncer comme cela, tout à coup ?
— Je ne comprends pas ce que vous voulez de moi, ditelle, fermement, très-pâle et très-résolue.
— Comment ! Ce que je veux? Je veux vous rendre aux baisers d'une mère, c'est bien simple ! dit Monnerol avec un accent où il semblait railler lui-même ces mots de mélodrame : Une mère, les baisers maternels.
— Et... sait-elle que j'existe seulement?... Pourquoi ne s'est-elle pas inquiétée de moi?
— Oh! trop long à raconter ! Seulement elle est riche, et il est inutile de végéter bêtement et de manger ses croûtes sèches, quand on est certain d'avoir de la brioche.
— Elle est riche ! dit Hélène. Ah ! bon ! Maintenant, je comprends tout. Ce n'est pas son affection que j'irais lui réclamer, c'est son argent? C'est ce que vous voulez me proposer? Est-ce que c'est de moi ou de vous que dépend une telle démarche ?
— De vous. « L'enfant peut réclamer sa mère ! »
— L'enfant oublié ne demande que l'oubli. Emportez ces papiers et allez -vous-en! Je ne veux rien, rien, rien!
— Des bêtises! fit Monnerol.Je vous assure que ça lui fera plaisir à cette mère! Parole. Elle vous a pleuré! C'est du baume à lui donner !
— Elle me croit morte?
— On lui a dit que vous l'étiez !
— Qui ?
— Moi !
— Pourquoi cela?
— Des secrets à moi. Ça ne fait rien à l'affaire. Elle sera heureuse. Et vous la connaissez, parbleu ! De nom au moins...
— Moi? demanda Hélène, qui maintenant frissonnait d'angoisse.
— Parfaitement. Son fils est votre ami; car je vous annonce ça aussi : — vous avez un frère !
— Henri ! s'écria Hélène éperdue, avec un éclair de joie folle.
— Le cri du cœur, la voix du sang ! ricana Monnerol qui raillait.
Hélène le regardait, fiévreuse, n'osant croire à ce qu'il disait, l'interrogeant, éprouvant tout à coup une impression étrange de contentement à ne plus se sentir isolée et perdue dans le monde, à savoir que cet Henri tenait à elle par des fibres sacrées, et que cette affection, née du hasard, elle la lui devait vraiment. Et sa mère, celle dont le nom se trouvait sans doute tracé sur les papiers que tenait Monnerol, c'était cette Geneviève dont Henri lui parlait si souvent. Sa mère à elle ! Elle ne comprenait pas tout, mais la joie l'inondait. Elle eût voulu la voir sur-le-champ, cette Geneviève, elle avait hâte de retrouver Henri et de lui dire... Mais à quoi pensait-elle? Monnerol n'avait-il pas prononcé tout à l'heure le véritable mot de cette situation étrange? « Contraindre ! » Il voulait contraindre, armé d'un article de la loi, cette femme à reconnaître sa fille. Ce que Monne-
roi venait chercher auprès de son enfant, c'était une auxiliaire dans quelque œuvre tragique, dans quelque entreprise vile : le trouble jeté dans un foyer en deuil, la recherche de la maternité exigée comme une menace, la honte du passé infligée à une malheureuse ?... Et, avec un merveilleux instinct honnête, avec la pitié profonde de la femme, Hélène devinait elle ne savait quoi de repoussant dans ce drame d'autrefois qui lui donnait Geneviève pour mère, et pour père MonneroL II y avait là quelque chose de vaguement hideux. Quoi? est-ce qu'elle savait? Un crime peut-être, un crime dont elle était innocente, elle, dont elle était victime, la pauvre enfant perdue, et dont elle se ferait, en écoutant Monncrol,la complice,— ramassant la boue tendue par Monnerol pour la jeter au front de cette femme...
Ah! pour Henri, pour cette mère, pour elle-même et pour sa propre conscience, Hélène se tairait! Elle ne servirait point d'instrument à cet homme. Elle ferait mieux: elle le combattrait, elle le désarmerait si elle pouvait, car elle sentait, elle devinait qu'il y avait un danger pour le toit où vivait Henri, un péril, une menace pour madame Roquevert, dans la moindre parole, dans les rictus chargés de haine de Monnerol.
— Vous ne vous servirez pas de ces papiers, dit-elle alors au comédien. Je vous le défends. Troubler dans son repos, pis que cela, dans sa douleur, une veuve, ce serait impie et lâche. Vous ne le ferez pas !
— Oh ! oh ! dit Monnerol. Vous êtes donc amoureuse de la misère, ma petite Hélène? On vous tend la perche et vous la repoussez ! Sur quoi comptez-vous donc pour vivre heureuse ?
— Je ne compte sur rien. Je veux seulement vivre honnête, et faire ce que vous me conseillez serait une infamie.
— Une infamie ! Dire à la maman : « Me voilà ! Qu'on s'embrasse?» Allons, des enfantillages! Vous réfléchirez. Et que vous Je lui disiez, oui ou non, la loi à la main, on saura que madame Roquevert est votre mère,je vous en réponds ! Je m'en charge.
— Je vous en supplie, dit Hélène. Ne faites rien, ne dites rien. Tout ce que je gagnerai, tout ce que vous voudrez, tout sera à vous. Mais laissez la paix à cette femme, à Henri... Je vous en conjure... C'est la seule prière que je vous aurai adressée... Et si vous l'exaucez... tout ce que j'ai souffert, tout, je vous le pardonnerai!
— Oui dà? fit-il- De la générosité. Mais je serais trop bêta de désarmer. Avoir une position toute faite et la jeter à l'eau, ce serait farce! Madame Roquevert enrichirait un tas d'abbés, et le père de sa fille et sa fille marcheraient sur leurs tiges —pas possible! Article 341. Nous n'avons pas fait la loi, mais nous la savons. Servons-nous-en!
Il était terrible et grotesque à la fois dans ses menaces hautaines, débitées avec des arrondissements du geste à la Frederick. Hélène sentait bien qu'elle ne convaincrait ni n'apitoierait cet homme. Elle le laissa partir. Il eut, au moment de descendre, sur le seuil, une sorte d'étourdissement : il buvait de plus en plus, depuis quelque temps, arrosant d'eau-de-vie ses espérances. Il s'arrêta, étonné, demanda à boire, trempa ses grosses lèvres dans l'eau fraîche que lui versa la jeune fille et salua après avoir dit : « Pouah ! C'est rêche dans le gosier, ces fadeurs ! » Puis, soignant sa sortie, comme s'il eût attendu sur les derniers mots un effet de claque :
— Je reviendrai ! Je vous laisse à vous-même ! Et dans deux jours vous aurez réfléchi, Hélène.
Il la laissa comme écrasée et partit mécontent, la traitant tout bas de pécore. Où diable l'honnêteté bête allaitelle se nicher? Une sotte, cette Hélène! Elle n'arriverait jamais à rien! Elle, à peine avait-il disparu, qu'elle écrivait à Henri. Elle voulait lui parler. Un danger menaçait sa mère. Elle tremblait, sous un frémissement inaccoutumé, en écrivant ces mots : votre mère. Quel étonnement! Etait-ce possible? Elle pouvait, elle aussi, prononcer ce nom ! C'était sa mère, à elle comme à lui, cette Geneviève!
Henri, avec un pieux dévouement filial, redoublait d'attention et de respect pour Geneviève, depuis qu'il con-
naissait le fond déchiré de cette âme. Cette religiosité farouche, qui l'irritait jadis, le touchait et l'attendrissait presque maintenant qu'il savait ce qu'elle recouvrait de douleurs. Jamais, au surplus, jamais dans un regard ou dans un mot, il ne laissait tomber la moindre allusion à ce secret, jailli du cœur maternel comme d'un ilôt de larmes. Geneviève eût pu croire que son fils ne savait rien. C'était pourtant la douloureuse songerie de ses nuits, le tourment profond de sa vie. Quel étonnement ! Il s'était éveillé, un matin, surpris de n'avoir pas encore— dans la stupeur première de cette révélation — songé à cela, qu'Hélène, celle qu'il appelait Hélène Gervais, était sa sœur! Il ressentait à cette pensée comme une impression de caresse. Affection fraternelle, c'était donc ce sentiment dévoué qui l'unissait déjà à Hélène? Il avait, dès le premier jour de sa rencontre avec la jeune fille, éprouvé pour elle un attachement sans trouble, exquis et d'une tendresse profonde. Il s'expliquait maintenant, par une sorte d'instinct, cet attrait, celte bienfaisante influence qu'Hélène avait sur lui. N'était-ce pas à cette amitié féminine, à ce charme d'honnêteté, qu'Henri avait dû de se sentir plus fort contre l'attirant amour de Sabine ? Sans elle, sans cette antithèse vivante de l'autre, qui sait si, malgré la fermeté de son amitié pour Philippe, il eût résisté à cette séduction qui se coulait en lui comme un poison?
Hélène était sa sœur! Il trouvait à ce mot des harmonie? inconnues. Il avait le droit maintenant de l'aimer, de la conseiller, de la défendre. Plus âgée que lui, elle était pourtant ignorante et désarmée dans la vie. Ah! maintenant, comme il voulait qu'elle fût heureuse! Il l'avait revue, ne lui disant rien, gardant pour lui ce secret révélé, mais entourant la jeune fille d'une tendresse attendrie qui la consolait. Il se réservait aussi de choisir son heure pour la rapprocher de Geneviève et pour dire à cette mère : « Votre fille n'est pas morte! » Une atmosphère de dévouement enveloppait d'ailleurs la pauvre Hélène. Bien souvent Philippe venait, Philippe pâli, vieilli, attristé, mais si bon et laissant deviner tant d'affection pour la comédienne ! Elle
avait ses épreuves. Jeanne Michelin, qui s'annonçait comme un succès éclatant, n'avait duré que peu de semaines. Brécheux coupait court à la représentation, les recettes devenant mauvaises, et il jouait un drame Louis XV, un drame en poudre, comme il disait, où Hélène n'avait point de rôle. On répétait maintenant, au Théâtre du Boulevard, une pièce populaire d'Alexis Brécheux, avec des histoires d'assassinats et des complications de cours d'assises. Hélène était chargée là d'un personnage antipathique, une empoisonneuse odieusement niaise, qui répugnait à son talent. Elle regrettait presque maintenant d'avoir signé un engagement avec Brécheux, tout féru de l'idée que les drames anti-littéraires faisaient seuls de l'argent, et demandant de tous côtés, à cor et à cri, ce qu'il appelait de gros mélos. Dans leurs causeries devenues plus fréquentes, Hélène et Philippe échangeaient ainsi leurs confidences et laissaient tomber lentement le secret de leurs déceptions. Ils en étaient à l'heure où la vie, les ayant durement éprouvés l'un et l'autre, les mettait en face comme pour les consoler l'un par l'autre, chacun d'eux allégeant le poids de la douleur voisine en la partageant. Des débris de leurs espérances, ils pouvaient encore faire une joie. Hélène trahie et comme poignardée par ce faible et lâche Saint-Yves et Philippe trompé par Sabine se rencontraient au moment où la pitié, l'attendrissement et l'amitié peuvent prendre un autre nom et devenir de l'amour. Cet amour-là, triste et comme arrosé de larmes, nait pareil à certaines herbes de la terre des tombeaux . Il pousse lentement sur les illusions mortes. Une douleur aperçue le fait germer, une confidence le fera grandir. C'est par la souffrance et non par un sourire qu'il se glisse lentement et comme un baume coulerait, dans le cœur de l'homme, et, semblable à ces enfants souffreteux engendrés dans les pleurs, c'est un timide amour, un amour sans ivresse, un amour mélancolique et doux comme un deuil consolé qui prend furtivement la place de l'amitié et offre, comme bouquet de fiançailles, non des roses, mais des scabieuses.
Et, peu à peu, dans ces rencontres de deux êtres également meurtris, cet amour grandissait, passionné chez Marsy, plus indistinct chez Hélène. Une affection honnête et profonde étendait sa douceur sur ces deux fronts pâlis. Les larmes s'essuyaient au coin des yeux rougis daus la solitude. Une tendresse croissante enveloppait ces cœurs brisés à demi, et Philippe, songeant à cette erreur de sa jeunesse, à cette passion éprouvée par Sabine, à ce mariage soudain d'autrefois, se disait que si la loi n'unissait pas à jamais les êtres, ne leur rivait pas au poignet la chaîne des esclaves: il pourrait épouser Hélène, cette douce, bonne, honnête et \ aillante Hélène, qui était pour lui l'épouse rêvée, la femme, la conseillère, l'amie soumise à tous les devoirs, Sabine, emportée par tous les caprices, étant née pour être une fille folle, une maîtresse.
Et l'idée de l'affranchissement, du divorce possible, d'une existence recommencée lui venait, avec des colères soudaines, se heurtant à l'invincible loi. Pourquoi l'indissolubilité de ces liens qui semblaient matériellement lui entrer maintenant dans la chair? La loi parle souvent de l'enfant. Mais était-ce une mère, cette femme qui abandonnait son fils pour aller jouer auprès du grabat d'un blessé la comédie de la douleur? Qu'était-ce que la plaie matérielle de Cordier à côté de la souffrance de l'époux isolé, de l'enfant abandonné aux soins mercenaires, orphelin d'une mère vivante? Mais Hélène l'aimait cent fois mieux que cette mère! L'enfant avait été malade un jour, et la jeune fille avait supplié Philippe de la laisser aller vers le petit.
— Non, avait répondu Marsy. Vous ne pouvez venir où elle n'est plus.
Henri accourut à l'appel d'Hélène, pressentant que Monnerol avait reparu. Avait-il parlé? Avait-il tout révélé à la pauvre fille? Elle voulut nier d'abord, mais son secret jaillit avec ses larmes, et Henri, dans un élan profond, la serrant contre sa poitrine, tint la malheureuse embrassée, collant ses lèvres à ce front pâle, à ces cheveux bruns, à ce visage de statue, et, tout bas, à l'oreille d'Hélène, répétant doucement
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ces mots de frère et de sœur qui entraient au cœur de l'abandonnée comme une caresse.
Et il leur semblait maintenant, après ce premier baiser fraternel, cette effusion et ces larmes, il leur semblait qu'ils s'étaient toujours appelés ainsi, que cette intimité de joies et de douleurs, ils l'avaient partagée dès l'enfance et qu'ils ne pouvaient être autrement qu'une sœur et un frère l'un pour l'autre.
Mais c'était comme sous la foudre qu'ils se retrouvaient. Le danger était là. Monnerol, à tout prix, ferait un scandale. Hélène donnerait sa vie, s'il le fallait, pour l'empêcher. Elle devinait bien, sans qu'un seul mot d'Henri lui eût rien appris, la résistance, l'impassibilité froide de Geneviève, délaissant, haïssant sa fille parce qu'elle était la fille de Monnerol, la croyant morte d'ailleurs. Et elle ne voulait être rien dans la vie de cette mère, rien qu'une étrangère, la fuyant même pour ne la point troubler, passant inaperçue et ignorée dans son ombre, ne l'ayant jamais vue, jamais, et Faimant dans son fils, dans cet Henri qui était le fils unique et le frère, elle voulant à jamais demeurer l'oubliée et la morte.
Seulement, il fallait lutter contre Monnerol. Il les avait toujours, ces papiers qui pouvaient moralement assassiner une femme honorée. Le cabotin n'avait plus le pouvoir de frapper au cœur Jacques Roquevert, mais il pouvait atteindre Geneviève, il pouvait éclabousser Henri du déshonneur passé de la mère.
Et que faire contre ca misérable? Entrer chez lui comme dans un antre, lui arracher ces lettres de Geneviève, ces lettres et ces actes de la mairie qu'il avait emportés, le menacer d'un châtiment de mort s'il osait... Ah! tout cela était fou! Tout cela était impossible! C'était faire le jeu de ce bandit, c'était ameuter la foule sous le prétexte d'éviter le bruit ! Mais quel lâche drôle était cet homme!
Henri d'ailleurs chercherait bien et trouverait, disait-il, le moyen d'en avoir raison. Il laissait ainsi Hélène troublée, peureuse, et pourtant bénissant le sort. Et quelques jours
passaient, et Hélène, allant machinalement à sou théâtre, répétant son rôle tout en songeant à ses propres douleurs, se demandait, doublement effrayée, si Monnerol n'allait pas agir, dans l'ombre, ou — chose plus redoutable — en pleine lumière et dans le fracas d'un scandale, et aussi, craintive devant elle-même, s'interrogeant pour savoir si cette affection qu'elle ressentait pour Philippe Marsy n'était pas trop puissante déjà ? Elle s'était laissée aller, comme au bercement d'une douleur aiguë, à la consolation que lui apportait Philippe. La souffrance qu'avait enfoncée en elle l'infamie ou la faiblesse de Saint- Yves s'endormait doucement sous les paroles de Marsy. Ce n'était pas de l'amour qu'elle éprouvait pour cet ami des heures douloureuses, c'était une sympathie profonde qui s'infiltrait en elle chaque jour davantage, et qui, chaque jour, prenait plus de force, à tel point qu'Hélène se demandait maintenant où la conduirait celte affection née dans l'amertume des larmes.
Leur amitié ressemblait à un lac dormant d'eau pure, mais l'amoir était au fond.
Et elle s'en inquiétait si vivement, la jeune fille, qu'à une entrevue nouvelle , lorsque Philippe laissa échapper ou plutôt deviner comme un aveu dans ses plaintes, daus ce qu'il racontait de sa vie nouvelle, désolée et brisée, elle voulut lui dire qu'elle lisait clairement en lui, qu'elle savait par avance ce que ses lèvres allaient murmurer, qu'avant même qu'il ne se fût avoué à lui-même le sentiment éprouvé, elle l'avait surpris, elle l'avait vu grandir jusque dans [les silences de ce mari cherchant au coin du feu de l'amie la tiède chaleur du foyer éteint et déserté.
— Je sais que vous m'aimez, lui dit-elle avec cette loyale franchise qui était comme le souffle même de sa beauté calme, je le sais, et je vous aimerais aussi, si j'avais le droit d'aimer. A quoi bon, l'un et l'autre, faire ce beau rêve? J'avais cru ma vie bien et pour toujours fixée. J'avais trouvé, dans ce monde même où je vis, un homme qui me promettait son nom. J'aurais pu, avec lui, devenir, tout en demeurant comédienne, une mère de famille et une honnête
femme — ce qui est difficile, dit-on. Il ne l'a pas voulu et j'ai appris à la fois, à quelques heures de distance, ce que c'est que la grande joie d'un cœur qui s'ouvre et la douleur d'un cœur qui se brise. Cette trahison est toujours là ; elle a pénétré eu pleine chair comme une épine. Cela ne saigne plus, mais cela reste. Je n'aurais pas été la maîtresse de cet homme, je ne serai jamais la vôtre, et c'est pourtant cela que je deviendrais si nous nous aimions... Ce que me promettait Saint-Yves, vous ne pouvez me l'offrir : vous êtes marié. Et je ne sais si, acceptant le nom d'un comédien, j'accepterais celui d'un homme de votre renommée ! Fût-on libre, on n'épouse pas une comédienne quand on s'appelle Philippe Marsy-, et on ne devient la maîtresse de personne quand on est Hélène Gervais. Oh ! ma fierté n'est pas bien écrasante, dit-elle avec un sourire triste; je me rappelle seulement que la pauvre femme qui m'élevait m'a appris à être tout simplement une honnête fille.
Elle parlait avec une douceur résolue, d'un ton bas, mais énergique, lentement. Mélancolique et fermant les yeux, Philippe écoutait comme si quelque harmonie lugubre eût accompagné ces paroles. Elles étaient trop simplement vraies pour ne pas l'émouvoir jusqu'au profond de l'être et il lui semblait qu'il entendait là quelque chose comme la lecture de l'arrêt de mort d'une espérance, comme le sifflement d'une bise d'hiver emportant, semant au vent, les dernières feuilles de l'année. La grise mélancolie des soirs d'automne semblait envelopper cette froide sentence d'Hélène, où pourtant on eût surpris l'effort d'un être qui tient à s'arrêter sur le chemin où voudrait le pousser son amour. Quelque chose d'attristé et de sépulcral glissait sur le pauvre cœur de Philippe. Il était mort-né, cet amour nouveau 1 Point d'issue à cette route où il avait rencontré Hélène. Ce mot de maîtresse fermement tombé des chastes lèvres de la jeune fille, l'irritait lui-même comme un outrage à cette honnêteté. Oui, certes, Hélène avait raison. Ils ne pouvaient s'aimer, ces deux êtres que l'amour avait déjà meurtris. Ne pouvant s'aimer que dans la honte et trop fiers tous deux
pour descendre, trop sûrs d'eux-mêmes aussi pour se perdre l'un l'autre, ils étaient contraints de traîner le poids cruel de leurs souffrances inconsolées et de leur amitié qui n'avait pas le droit, sans devenir la honte, de se changer en amour.
Et alors, baissant la tète sous cette espèce de sentence que rendait Hélène, il semblait à Marsy qu'il vieillissait de minute en minute, et qu'on tirait comme un voile sombre entre ses yeux et ses espoirs. Tout semblait finir et se fondre autour de lui. Il s'enfonçait lentement dans de l'ombre glacée, comme après une ascension vers l'infini un homme redescend à terre, durement reconquis par les réalités tristes. Il hochait la tète, tandis qu'Hélène lui parlait, comme un chercheur d'impossible qui trouve le néant au fond du creuset. Allons ! c'en était fait ! Elle avait raison, la pauvre Hélène! Encore une fois, ils ne pouvaient s'aimer d'amour. La froide amitié s'imposait à ces désolées victimes que la trahison des autres n'avait môme pas affranchies. Il n'avait plus à être époux, il n'avait pas à rêver d'être l'amant de cette femme, il n'avait plus qu'à être père; et dans cette ombre confuse et triste où il tombait, il entrevoj-ait, comme la seule consolation et le seul sourire, le rose visage de son enfant...
A cette heure même, tandis qu'Hélène songeait aux deux périls qui la menaçaient, à cet amour grandissant de Philippe Marsy, amour navré qu'elle venait, avec sa raison résolue, de rejeter vers l'impossible, et à cette haine de Monnerol, déchaînée contre Henri et contre sa mère, le sort jetait tragiquement sa volonté entre les projets du comédien et les malheureureux que Monnerol voulait atteindre.
Henri rentrait chez lui, un soir, lorsque la vieille Suzanne lui remit une lettre d'une écriture inconnue et tremblante comme celle d'un vieillard. Avant de l'ouvrir, Henri crut à une de ces demandes d'argent, semées çà et là par des pauvres ou des bohèmes. De ce papier sali, on eût dit que se dégageait une odeur d'alcool, et, brusquement, à l'aspect
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de la signature, le visage adipeux et comme imbibé d'absinthe de Monnerol apparut au jeune homme. Cette lettre était une menace, une mise en demeure de déposer une somme que Monnerol fixerait plus tard, à moins qu'on ne préférât le retentissement d'un procès public. Henri devinait bien, au surplus, que le misérable préférait ce qu'il osait appeler, dans ce billet à demi fripé, un « arrangement à l'amiable. » L'idée de désarmer devant un tel homme, d'obéir à la sommation d'un être semblable indignait Henri et le révoltait. Il tenait le billet, le relisant avec rage lorsque Geneviève entra, levant ses yeux froids sur son fils et remarquant bien sa colère. Elle demanda lentement ce que c'était que cette lettre qui causait à Henri une telle émotion. Il hésita à déchirer ce papier, le froissa entre ses doigts, puis, tout à coup, comme s'il eût attendu un ordre, il le donna à la mère. Pas un muscle du visage exsangue de cette femme ne bougea tandis qu'elle déchiffra les lignes tremblées du misérable. D'un geste sec, elle rendit le billet à Henri et dit doucement:
— C'est peut-être l'expiation.
— Que la volonté de Dieu soit faite ! ajouta sa lèvre tout bas.
L'expiation! Elle acceptait tout, l'humiliation, l'écrasement, pour effacer l'ineffaçable et gagner le ciel. Mais, à ce châtiment, lui disait Henri, le nom de Roquevert était mêlé, et sur cette tombe à peine fermée rejaillissait le scandale. A tout prix, oui, à tout prix il fallait désarmer Monnerol, le forcer à se taire. Et comment ? Le comédien ne parlait pas de sa fille dans cette lettre. Henri avait envie de révéler à Geneviève l'existence d'Hélène, mais elle tenait, la jeune fille, à rester ignorée ; elle avait fait promettre le silence à Henri, et d'ailleurs le fils eût redouté que sa mère ne vît maintenant dans cette enfant l'instrument docile de Monnerol. Il ne dit rien, laissant Geneviève dans l'impassibilité de sa résignation; mais sentant le danger grandir, il cherchait, dans une longue nuit d'insommie, un moyen possible pour détourner la menace de Monnerol.
Payer? Acheter la fuite de cet homme? Oui, sans doute. Mais c'était lâche! Et puis céder était inutile. Monnerol, alléché , reviendrait toujours menacer ou quémander. D'ailleurs Geneviève y consentirait-elle, cette Geneviève qui tendait son front à la menace comme une martyre tend son col au glaive, agenouillée devant le bourreau? Et la fièvre, l'inquiétude d'Henri grandissaient d'heure en heure, de jour en jour. Mais pourquoi ne traiterait-il point cet infâme drôle comme un chien furieux? Il sentait une résolution farouche dans la menace de cet homme: eh bien! opposer la force à la force, c'était une solution.
Monnerol, en effet, était résolu à tout. Scandale, tapage, polémique, publicité, chantage, toutes les armes sales, toutes les lames ébréchées, tous les cailloux boueux qui peuvent frapper un être au front, il les ramasserait, il s'en servirait. Il fallait qu'il achetât, avant un mois, le droit d'exploiter un petit établissement des boulevards extérieurs, moitié théâtre et moitié bouis-bouis, et qu'on lui offrait à des conditions qui le tentaient. Et il l'aurait, ce droit. Geneviève fournirait l'argent. Il menacerait la veuve et le fils de cette meute hurlante qui s'appelle l'opinion publique : le prochain, le voisin, l'ennemi. Il avait trouvé le joint. Il aborderait de front le problème. Sa lettre l'annonçait hardiment. Ou de l'argent reçu ou du papier timbré envoyé. Et en avant le procès ! Il engagerait cette mijaurée d'Hélène même si elle reculait, même si elle refusait. Il trouverait bien dans le grouillement des enfoncés quelque homme de loi véreux qui entamerait la question, ouvrirait le feu de la bataille.
C'était décidé, entendu, résolu. Monnerol avait un mois — et c'est long, un mois! — pour combiner avec art quelque bonne petite infamie. Quel homme d'affaires, quelle épave du barreau ou d'une étude d'avoué pourrait bien lui servir de collaborateur? Il n'en connaissait pas, mais il chercherait... En un mois, en trente jours, on a le temps !
Les Roquevert avaient encore un mois à se croire sauvés.
Monnerol, d'ailleurs, ne laisserait point passer les semaines inutilement. Il se hâterait. Il ferait — dès maintenant
parbleu! — un tour vers les bas-fonds, depuis ses cafés accoutumés jusqu'à la table d'bôte de Pulchérie.
— Ab! ces Roquevert! Ils verront bien ! Ils verront! Le malheur est que ce fameux malin de Jacques ne soit pas là ! Il m'aurait donné des nouvelles de Monnerol !
Une après-midi, se sentant l'estomac chargé, les jambes un peu lasses et la tête lourde après un déjeuner copieux qu'il avait pris sans l'avoir payé, le comédien rentra chez lui, passage Brady, attendant le soir.
Il avait besoin de repos.
Monnerol alluma sa pipe et s'élendit à demi sur son lit, ses cheveux gras flottants sur l'oreiller, et là, dans l'amollissement flasque d'une espèce de sieste habituelle, regardant monter au plafond la fumée bleue, il se mit à rêver à ce qu'il allait faire, à supputer la somme ronde que cette dernière pression très-brutale obtiendrait de Geneviève, à se demander l'emploi qu'il en ferait, et, dans sa songerie, un sourire mauvais passait sur ses lèvres, et il se voyait achetant — c'était une nouvelle turlutaine! — un café, ah! un café superbe, ou le petit théâtre de banlieue, et commandant à son aise, jordonnant autour de lui, dans une brutalité tyrannique. La vie lui paraissait avoir maintenant un sourire inattendu. Héritant de Roquevert, Geneviève pouvait disposer de sommes plus fortes. Il y avait bien Henri! Mais, en dépit de ce monsieur, Monnerol obtiendrait de la mère ce qu'il voulait. Sa menace arrivait à l'heure, Geneviève apeurée s'inclinerait certainement. On n'avait qu'à attendre. Et d'ailleurs, si elle résistait, l'auxiliaire ferré sur le contentieux et la procédure que Monnerol allait déterrer se chargerait de faire mettre les pouces à la dame. On dit que la loi fait trembler les coquins. Ah! et les honnêtes gens donc!
— Allons, se disait Monnerol, je prévois un bon dénoùmcat. Je ne raterai pas mon cinquième acte !
Et sa vanité se gonflait, rassurée, caressée par la perspective d'une vie matériellement assurée. Il éprouvait à songer à l'avenir comme une chaleur heureuse. Ce tabac
acheté tout à l'heure, boulevard de Sébastopol, chez une grosse marchande courtisée, était très-bon. Très-bon, ce tabac. Monnerol se trouvait satisfait. Et c'était étrange pourtant comme il faisait chaud dans celte chambre ! Le toit était bas, les murailles étroites.
Oui, décidément, il faisait là une chaleur insupportable.
Il se leva lentement, lourdement, comme congestionné, et fit quelques pas pour aller à la fenêtre tourner l'espagnolette et boire de l'air.
Mais, tout à coup, effaré, il poussa un cri, une sorte de hurlement rauque, épouvanté. Sa main, cette main qui tenait entre les doigts sa pipe le brûlait au point qu'il jeta à terre la pipe bientôt brisée et qu'il regarda la paume comme pour y chercher la trace de quelque morsure.
Rien.
Rien, mais une souffrance effroyable et qui augmentait.
— Qu'est-ce que j'ai donc, moi? se dit Monnerol.
C'était une angoisse étrange qui, tout à coup, l'étreignait avec une sensation d'étranglement et un vaste effroi.
Il regardait sa main. Devenait-il halluciné? Cette main fumait comme un objet qui se consume. Une espèce de vapeur chaude semblait sortir des pores, lentement, et bientôt, avec une terreur qui lui fit dresser les cheveux sur le crâne, Monnerol vit des flammes, — oui, là, une flamme bleue, pareille aux languettes du punch qui brûle, — couvrir cette main qui semblait gonfler.
Du feu! C'était du feu! Etait-ce possible? Une odeur de soufre montait, effrayant Monnerol qui se précipitait vers la toilette où, jetant à la cuvette le pot d'eau tout entier, il plongeait sa main dans cette fraîcheur, soulagé, souriant, regardant sa face se refléter dans la petite glace ronde entourée d'acajou et cassée; puis terrifié de nouveau en voyant ce sourire apparaître dans un visage rougeùtre et comme tuméfié.
Mais bah! encore un coup, ce n'était rien! Une brûlure à la main. Le sang à la figure. Voilà tout. La pipe avait, lui semblait-il, comme pénétré dans sa chair, et il plongeait
encore délicieusement cette main droite dans l'eau fraîche tout à l'heure. Mais comment' On eût dit maintenant que cette eau était chaude! Stupéfié, il la toucha de la main gauche. Oui, cette eau brûlait! Elle bouillait.
Et encore et toujours cette odeur sulfureuse qui se dégageait d'elle et de son être à lui tout entier.
— Voyons, voyons, se dit Monuerol, avec un épouvantable serrement de poitrine. Je suis ivre, moi, ou je suis fou ?
Il avait retiré sa main gauche. Comme l'autre main, comme la main droite, cette main brûlait aussi, enveloppée, entourée de cette auréole sulfureuse, de cette effrayante flamme d'azur.
— Ah! misère, mais oui, c'est le feu! dit le misérable. Et, criant, égaré, Monnerol voulut courir à sa porte close,
appelant :
— A moi ! à moi ! Je brûle !
Mais — quelle terreur! —la force lui manquait. Il ne pouvait avancer, il lui semblait que cette petite chambre était immense, infranchissable. Il sentait sous son effroi ses jam!>es s'écrouler, ses pieds s'attacher aux dalles rouges, comme alourdis par des semelles de plomb et cloués aux briques du sol.
— A moi! à moi! à moi!
On ne l'entendait pas. L'hôtel était vide à cette heure et les garçons montaient rarement si haut. Épouvanté, le malheureux eut aussitôt la sensation, les affres d'une mort infernaler là, dans la solitude de cette chambre, avec il ne savait quel incendie rapide lui mordant maintenant la chair du talon et du crâne.
Il se frappait la poitrine, et son paletot, imprégné d'alcool, s'enflammait; ses vêtements, son pantalon brûlaient, enveloppés d'une flamme mobile, brunâtre, courant comme une coulée de pétrole embrasé.
— A moi! Mais à moi donc, animaux! Ah! les brutes! Ils me laisseront mourir!
Et collé à la toilette, appuyé contre elle pour ne point tomber, il se plongeait le front, les mains, les lèvres dans
cette cuvette où l'eau brûlait, et — chose affreuse! — semblait encore activer la flamme. Et maintenant, de ses bras, de son cou, de ses joues, avec une douleur de damné, il sentait couler comme une graisse chaude. Il devenait affolé, il se roulait à terre, éperdu, hurlant, se tordant sur les dalles rouges, l'épiderme consumé déjà, le derme corrodé, une sérosité rougeâtrc coulant de ses membres, des phalanges de ses doigts dont les ongles tombaient. Et rien! Pas de secours! Pas de remède! La mort, une mort hideuse! Il devenait fou furieux, se relevait, essayant de courir avec des bondissements affreux, vers la porte que ses yeux n'apercevaient même plus, entraînant avec lui une vapeur chaude, embrasé de flammes pareilles à celles qui s'échappent des marécages ou des cimetières; puis il retombait, avec des hurlements sinistres, les membres retournés, convulsés, dans les crispations effroyables de la plus atroce des agonies.
Et la combustion, maintenant activée et implacable, dévorait ce corps miné par les spiritueux. L'ignition s'infiltrait dans chaque fibre. Et de ce tas de chair et de haillons en feu des cris de bête fauve enfumée, des appels d'égorgé, sortaient du milieu d'une flamme lente, bleuâtre et sinistre, rauquements gutturaux de bête saignée, cris tragiques, inattendus, étouffés dans cette petite chambre, qui maintenant s'emplissait d'une suie épaisse, infecte et noire, montant au plafond, se collant aux murs, aulit, aux chaises de paille, et retombant comme une pluie fétide.
Et le silence, celui de la mort, maintenant succédait aux râles, et l'être humain tout entier disparaissait, dévoré par cette combustion puante où l'on n'eût plus distingué déjà de formes : — rien qu'un tas de chiffons et de chairs consumés !
On ne devait pénétrer là, dans ce lieu d'agonie, que le lendemain, à l'heure où le garçon d'hôtel entrait faire la chambre, et le domestique reculait devant l'odeur nauséabonde qui s'échappait de cet antre d'incinération.
Prévenus aussitôt, un médecin et des gens de loi ramassaient dans la fétidité de cette chambre des parties d'être
humain à demi torréfiées, une sorte de charbon léger dans une suie pénétrante, jaunâtre, avec des portions de crâne et des débris de vertèbres, comme, après des siècles, on en trouvait dans la cendre refroidie et graisseuse coulant des bûchers de Madrid dans la terre du Quemadero de la Cruz.
Le médecin alors hochait la tête, prononçait des mots qui semblaient bizarres à ceux qui écoutaient.
— Etat idio-électrique, développement de gaz inflammatoire dans le corps humain, surabondance de matière graisseuse. — Phénomène exclusif à l'espèce humaine, les animaux n'absorbant pas de spiritueux ! — Je soumettrai le cas à mes confrères qui nient la chose...
— Ainsi, docteur, dit le commissaire de police, la cause de la mort, c'est...?
— La combustion spontanée !
Henri, après bien des hésitations, s'était résolu à aller droit à Monnerol et à lui faire peur. L'audace de ce misérable ne tiendrait pas, croyait-il, contre sa colère. Monnerol avait déjà senti le poids de sa main; il était dompté à demi. La lettre de menace donnait l'adresse du comédien. Le concierge de l'hôtel du passage Bradjr regarda d'un air stupéfait Henri lui demandant à quel étage demeurait M. Monnerol, et il fut visiblement enchanté d'avoir à raconter à quelqu'un, qui ne la savait pas, l'histoire de la combustion du locataire. Comment! tout le monde n'avait donc pas lu la chose contée sur le journal? Tant de gens étaient venus, depuis lors, pour voir, et des médecins, s'il vous plaît avec des rosettes à la boutonnière, car c'était, paraît-il, un cas très-rare. Le portier en était évidemment fier. En entendant cela, Henri éprouvait un sentiment .d'effarement, comme s'il eût reculé devant quelque fatalité inattendue. Jamais une invention dramatique eût-elle produit cet épouvantable coup de foudre de la réalité? C'était effrayant cette suppression brutale d'un être, brûlant comme un tas de chiffons ou de vieilles hardes imprégnés d'essences. Il demeurait écrasé devant cette révélation pleine d'épouvante,
Puis, interrogeant avec anxiété, il demandait ce que Monnerol avait laissé après lui, si l'on n'avait pas trouvé des papiers, des indices sur sa vie d'autrefois. On n'avait rien trouvé. Le portier était présent justement quand on avait tout fouillé dans la chambre. Des tiroirs vides, des vêtements râpés. Rien autre chose. Monnerol portait tout sur lui. — « Et, dit l'homme, s'il avait beaucoup de billets de banque, c'est un malheur. Tout a flambé avec sa personne. » Il ajouta, d'un air fin : «Je doute seulement qu'il eût beaucoup de valeurs dans son portefeuille. » Ainsi, rien ne restait de Monnerol, rien de ce qui était le passé de Geneviève. En vérité, cet anéantissement tragique arrivait là comme un coup de foudre du sort. Henri voulait contraindre cet homme à disparaître, à se taire, à fuir. Quelque chose d'inconnu faisait plus: Monnerol était supprimé. Un peu de fumée, et de cette menace vivante, de ce danger en chair et en os il ne restait plus que des débris. Henri frissonnait, frappé lui-même de stupeur. Il lui semblait que ses vœux de mort, mentalement lancés contre le misérable, avaient été comme pris au mot par la destinée, et qu'il était pour quelque chose dans cette ignoble tragédie. Etait-ce possible? Les imaginations du roman donnentelles jamais ce que la vie apporte : l'intervention brutale du sort dans la vie humaine; l'apoplexie ou le foudroiement entre la coupe et les lèvres ? Le portier lui offrait de lui montrer la chambre où Monnerol avait brûlé: Henri refusa, pris de dégoût.
— Après tout, vous avez raison, dit l'autre. Malgré le chlore et l'acide phénique, l'odeur de graisse vous prend encore à la gorge ! C'est drôle tout de même qu'on puisse être ainsi frit comme un goujon !
Henri s'éloigna comme hanté par un cauchemar. Et pourtant il n'avait plus rien à craindre de cet homme. Mais il lui semblait que ses vêtements à lui étaient imprégnés de cette odeur dont parlait le portier. Henri eût assisté à cette hideuse scène qu'il ne l'eût pas eue plus présente à l'esprit. Il la voyait si bien dans toute son horreur, qu'il eût pu la peindre.
— Cet homme est mort, dit-il à sa mère, presque brusquement, lorsqu'il la revit.
— Qui?
— Monnerol.
Elle darda sur luises yeux froids qui maintenant jetaient des flammes.
— Henri, dit-elle lentement, le duel est un épouvantable rime.
— Oh ! fit-il, ce n'est pas moi qui l'ai tué !
Il laissa rapidement tomber quelques mots, et Geneviève joignant les mains sous une épouvante soudaine, qui convulsa son visage blême :
— La mort d'un damné ! dit-elle.
Puis de son pas lent et lourd elle alla s'enfermer, à genoux, devant le christ d'ivoire et prier.
Hélène avait appris, au théâtre et par les propos du foyer, cette agonie sinistre du vieux comédien. Elle avait failli s'évanouir, appelant à elle toute sa force d'àme pour supporter cette pensée que ce misérable dont on parlait là, avec toutes sortes de ricanements effrayés , de gouailleries féroces, c'était son père. Son père, cette brute humaine, cette chair alcoolisée, cet être voué à une telle fin ! « C'est ce qu'on appelle un grog ambulant ! » disait le petit Duret, enchanté de son mot. Pépézut se rappelait avoir jadis connu Monnerol. C'était un méchant homme, jaloux, querelleur, iusolent. Et pas de talent avec cela. L'épouvante de cette mort même n'enlevait rien à ce que la mémoire du cabotin, laissait, après lui, traîner de rancunes. Un tel supplice n'effaçait point sa vie. Hélène écoutait, tremblait, et, pensant à ce qu'avait dû souffrir Geneviève, elle murmurait tout bas des paroles de pitié pour la pauvre femme.
La tristesse, à présent, l'accablement ne quittaient plus la jeune fille. Elle avait été courageuse en disant à Marsy la vérité, mais cette espèce de rupture vaillante lui avait pris quelque chose comme un inconscient espoir. Philippe apparaissait moins dans sa vie. Lui aussi redoutait cet amour sans issue. A quoi bon se voir si souvent puisque
A~r2 LE TROISIÈME DESSOUS
chaque entrevue était maintenant triste comme un regret ! Il s'enfermait, se cloîtrait, s'enfonçait volontairement dans une sorte de misanthropie farouche, ne lisant rien, ne s'inquiétant de rien, ignorant même peut-être que Cordier était guéri de sa blessure et qu'envoyé dans le Midi, pour chasser l'anémie que le furieux coup d'épée et la perte de sang amenaient, il avait été suivi par Sabine. Et qu'importait à Philippe! Pour lui, cette femme était morte. Il le disait, il se le répétait à lui-même du moins, mais, au fond, la plaie était toujours saignante. Il ne l'oubliait pas, cette Sabine, — toute sa jeunesse vivante, tous ces espoirs incarnés dans une séduction ! André était là d'ailleurs pour la lui rappeler. En grandissant, l'enfant prenait, semblait-il, comme un reflet des traits de sa mère. Maman Valérie en était jalouse et triste. — xPourvu que, par le cœur, il ne lui ressemble pas ! »
]\Ton, c'était toujours la bonté douce, l'intelligence en éveil, cet enfant devant qui Philippe s'efforçait de sourire et qui demandait, de temps à autre, si maman ne reviendrait pas bientôt de voyage.
— Si, bientôt, bientôt.
Et le temps passait. Philippe n'aimait plus maintenant ces tète-à-tête avec son enfant. Il redoutait même les causeries avec l'aïeule. La grand'mère soutirait trop, sentant Philippe souffrir. Ah ! si cette affection vouée à Hélène n'eût pas été (elle avait raison, la jeune fille!), un impossible amour, peut-être Marsy eût-il pu renaître. Mais quoi! Il était condamné maintenant à la solitude. Un dégoût profond s'emparait de lui! Son bras retombait lassé devant sa toile. Il achevait, dans un labeur presque machinal cette figure commencée où pourtant passait comme sa désolation même. Personne ne l'avait vue, personne ne la verrait peut-être cette figure qu'il ne finirait môme pas, qui sait? Et il ne regrettait point l'absence de Charrière, il n'avait soif que de sa solitude désespérée. Alors, là, seul, enfermé avec son passé, il sentait matériellement en quelque sorte couler en lui l'amertume des souvenirs, et il éprouvait une joie saignante à compter, à recompter tous
ses espoirs brisés, toutes les miettes de ses rêves broj'és, envolés en poudre — statues qu'il rêvait de marbre et qui étaient de plâtre.
Par basard, pourtant, un jour, François vint chez lui. Il sembla à Philippe, en regardant le sculpteur, qu'il se voyait lui-même, sous le ravage de la douleur. Le visage gras et Darquois de Charrière était devenu enfiévré d'un trouble bizarre, maladif. Ce bon compagnon d'autrefois, ironique souvent, alerte toujours, un vent de malechance avait passé sur lui, et, amaigri, avachi, amer et sombre, il ne savait même plus plaindre Philippe. Il venait le voir, comme en passant, errant par habitude, ne sachant où, navré, abattu, rongé d'ennui et écœuré.
— Qu'est-ce que tu fais ? demandait Philippe.
— Rien !
— Ta Vénus?
— Vieille histoire ! Je commence à croire que ton ami n'est que Tartempion. Tu sais, je te le disais autrefois. Je me jaugeais à mon tonnage!
Il avait toujours son air de gouaillerie, mais tombant d'une lèvre tordue de dégoût, amèrement fatiguée. L'ironie sonnait faux, comme une clochette fêlée.
— Et toi? disait-il.
— Moi ? Je voudrais être certain de vivre assez pour élever André et en faire un homme. Après avoir rêvé des Alhambras, on se contenterait du pain quotidien.
— Au fond, c'est tout ce qu'il faut à l'homme, répondait Charrière. Si on savait être malin, on vivrait en paysan, dans un coin perdu, et on vivrait vieux, ce qui, après tout n'est pas très-enviable. Mais nous avons des appétits ! Comment donc! Il faut de la chimère à ces messieurs ! Et alors, après s'être connus jeunes et bâtissant, en veux-tu en voilà, des châteaux en Espagne, on se trouve écrasés, avec des tètes de noyés et des airs d'enterrement... Ah! jolie invention, les femmes ! Ces créatures-là sont ainsi faites qu'elles vous inspirent les grandes choses pour vous empêcher gêné ralement de les réaliser !
Al\ LE TROISIÈME DESSOUS
Et il montrait alors, laissant déborder un tas de colères amassées, la femme, maitresse ou épouse, devenant si souvent l'obstacle et, de sa petite main, égorgeant sa proie, le mâle, l'ennemi, le maître haï même dans l'amour. Il avait l'injustice emportée du vaincu. Il oubliait tout ce grand foyer d'amour dont les mères, les sœurs, les femmes, gardent une éternelle flamme, comme une étincelle de feu sacré. Il s'était donné, livré à cette froide fille, Lucy Vaughan, l'Anglaise imperturbable dans sa marche droite, allant à la fortune avec une régularité de machine, un sourire éternel sur ses lèvres fraîches, une impassibilité superbe dans ses grands yeux doux. Il avait cru trouver en elle oc qu'il poursuivait dans la passion comme Philippe le cherchait dans le calme : l'inspiration, le coup d'éperon et le coup de fouet, la fièvre heureuse dans le travail activé, tout ce qui donne la joie de vivre, la volupté de sentir et de créer. Et, prenant Charrière comme pis aller, et commeéchelon, elle se laissait aimer, elle l'attirait à elle et l'enchaînait par toute la séduction saine et froide de sa beauté de marbre. Et, quand elle le voyait bien épris, heureuse de se sentir la plus forte dans ce duel incessant qu'elle voulait continuer avec l'homme, Lucy Vaughan le laissait là, passait à d'autres conquêtes, cherchant un autre avenir, trouvant étrangement naïf ce gros garçon qui se donnait tout entier, lorsqu'elle se livrait à demi, et déjà lasse de cette admiration où l'artiste confondait, en une sorte de culte exalté, la passion qu'il ressentait pour sa maitresse et la foi qu'il avait en son œuvre. Alors, de jour en jour, accroché par l'engrenage de cet amour, Charrière se laissait entraîner davantage, se sentait attiré par il ne savait quel vertige qui lui plaisait. Il travaillait ùprement, par soubresauts fiévreux, détruisant le lendemain ce qu'il avait fait la veille, comparant avec un sentiment effrayé de la disproportion de son rêve et de la réalité, la Vénus sculptée avec la Vénus vivante, la terre pétrie avec la splendeur implacable de Lucy Vaughan. Et il s'attachait tellement à l'Anglaise, il avait tellement soif de ses baisers qu'il trafi-
quait de son talent, vendait à des marchands, à des éditeurs d'objets d'art, des figures improvisées, faites pour le commerce, hâtivement créées et qui lui servaient à pendre un collier au cou gras et blanc de Lucy, à passer une émeraude au doigt satiné de la jeune femme, à rivaliser, lui, l'artiste pauvre, avec ceux qui lui disputaieut cette femme. Et la foi en son inspiration première, la confiance en luimême s'éteignaient dans cette production insensée, dans ce travail de bête de somme tournant la meule, dans cet éparpillement et cet écrasement quotidiens de ses forces. Il haïssait presque cette Lucy autant qu'il l'aimait. Il le maudissait, cet amour de hasard qui faisait de lui une sorte de cheval de trait attelé à cette autre espèce de chariot, la sculpture, et traînant avec des révoltes haletantes sa tâche journalière. C'est qu'il sentait que Lucy lui échappait, que d'autres étaient là, prêts à la lui enlever, comme un objet d'art, à coups d'enchères, cette belle fille que son ciseau inactif devait immortaliser. Ah ! les beaux projets bafoués ! les ambitions inutiles! Ce qui restait à François Charrière, c'était l'habileté de la main, l'entrain fébrile de l'homme qui court à la fin de l'œuvre pour en toucher le salaire, la ductilité de la tâche par l'entraînement de l'habitude; mais il avait, comme en lui-même, brisé sa statue idéale, renonçant à cette Vénus dont il disait jadis: « Je ne ferai que ça, mais si je le fais, je laisserai un nom ! »
Et vainement voulait-il, par de brusques ressauts, se ressaisir, se raccrocher dans sa chute. Le cuisant ressouvenir de l'amour de Lucy entrait en lui comme un fer chaud. S'en détacher était impossible. La douce, la délicieuse et mortelle vision le hantait. Il s'en éloignait et y revenait, suppliant, ouvrant le boudoir maudit avec une poignée de cet argent qui était comme la sueur de son front, à lui, et le sang de ses veines métallisés.
D'ailleurs, cela lui plaisait comme un défi à la frénésie de jouissances matérielles de son temps de ne plus être qu'un manœuvre et un artisan. L'écœurement de ce monde des artistes, coudoyés par lui, le prenait. Roulé par le cou-
rant, familier de la Vieille Sparte, des tables d'hôte où l'esthétique coule avec l'absinthe, il en avait comme la nausée. Il passait, dégoûté de tout, solitaire, au milieu de ces associations d'admiration mutuelle où le mot d'ordre est: Voir le bien chez nous et le mnl chez les autres, où devant un criant défaut on répond : C'est voulu, et où l'on prouve que ce vice même est supérieur aux qualités des autres. 11 avait le mépris de ces adulations doublées de jalousies qui s'étalaient, impudentes ; il se révoltait devant ces coups d'épaule soulignés de coups de griffes, ces camaraderies factices et pourtant triomphantes, et, à quarante-cinq ans, déjà traité de burgrave par ces nouveaux venus, se sentant d'ailleurs enfoncer lentement, avec chaque jour un pied d'eau de plus sur la tête, le pauvre Charrière se rappelait, comme un noyé revoit sa vie dans un éclair, ses souvenirs de jeunesse, ses études à l'école, devant les ccorchés de ce Salvage qui faisait geler des hommes pour obtenir des musculations superbes, et ses plaisanteries de vingt ans, alors qu'on promenait dans les rues quelque nouveau tatoué et enfermé dans une chaise dépaillée comme dans une cangue, et les rivalités d'atelier, ceux de Drolling allant rue Duperré railler ceux de Picot qui chantaient leur refrain :
Le cœur reste chaud A l'atelier Picot!
Tout un passé disparu, des camarades morts, des mœurs oubliées, des espoirs envolés, des rêves en fumée! Et, au lieu de cela, l'isolement, l'effondrement, l'impuissance énervée, la misère presque au milieu d'une génération de peintres élégants, ayant hôtels, chevaux, voitures, domestiques cravatés de blanc, habitudes dehigh life, rêvant le triomphe delà Bourse plus que l'apothéose du Panthéon, spéculant sur leurs palettes comme les coulissiers sur les valeurs et regardant comme un niais ce prix de Rome tombé de la Villa Médicis jusqu'aux brasseries où, de loin, autour du Théâtre du Boulecard, il pouvait apercevoir Lucy Vaughan descendant de soucoupe — et se précipiter vers elle pour lui parler.
Eh oui, un niais! Et c'était bien le nom que se donnait aussi Charrière. Mais il se répétait, avec une joie amère, qu'il était trop tard et qu'il fallait aller jusqu'au bout, sa vie étant manquée. Bah! il lui resterait bien toujours le doigté rapide qui lui permettrait de travailler pour le commerce. Il ne ferait, après tout, que ce que font les autres, et Lucy Vaughan pourrait encore venir, à ses heures perdues, lui faire l'aumône de sa beauté. Il se laissait aller ainsi aux acceptations dégradantes. Il était lâche devant cette femme, lui qui, devant un sourire de raillerie, eût sauté à la gorge d'un hercule. On le voyait traîner autour du théâtre, rôder pendant la pièce, après le spectacle, et on ne savait pas que cet homme, plaqué là-bas contre la muraille comme une ombre, se tordait les doigts.de rage lorsqu'il apercevait Lucy Vaughan qui passait, attendue par un autre, et partait au galop de ses chevaux, à demi aperçue sous l'éclair d'uu bec de gaz, et dénoncée par l'éclat des diamants piqués dans la chair de ses oreilles.
Alors, fou de colère, François promenait dans la nuit ses rages et son agonie. Il ne rentrait plus. Il rôdait. Il cherchait les antres allumés, les restaurants où les nuits se passent dans le tapage et dans l'oubli. Il allait des Halles au boulevard, trouvant des poésies bizarres à ces rues désertes, à ce vent froid qui passait sur Paris endormi, ramené dans son noctambulisme sous les fenêtres de miss Vaughan, boulevard Malesherbes, comme par une main méchante et restant là, sentant en lui sourdre des pensées farouches, des idées de vengeance et de meurtre, absolument fou, et, pour résister à l'idée fixe, s'arrachant à cette façade de pierres, à ces volets clos, et errant, s'enfonçant de plus en plus dans une boue qui lui plaisait, allant pétrir de la glaise ou faire des croquis dans les cabarets de la barrière, dans les débits peuplés de misère où le vagabondage des déclassés du ruisseau réunissait il ne savait quels êtres plus sombres que lui, balayeurs et chiffonniers, chanteurs ambulants, joueurs d'orgue, saltimbanques, le clan des artistes du pavé, industriels de la haute fantaisie, négo-
ciants en gueuserie, pauvres sans honte, ramasseurs et marchands de détritus, toutes les variétés de ces parias qui jouent dans les gouffres sociaux le rôle des mollusques dans les bas-fonds de la mer, végètent et ne vivent pas et font curée du limon que le flot laisse tomber dans leur trou noir. Puis, le sculpteur retournait au Théâtre du Boulevard, vers Lucy Vaughan, comme vers son étoile. Il s'était lié avec Bréchcux, le gros Brécheux qui, lui aussi, sentait sous ses pieds le craquement sourd de la débâcle. Le malheur s'acharnait sur ce pauvre diable de bonhomme, jeté en pleine vie de théâtre comme dans un courant qu'on ne remonte pas. Une catastrophe avait frappé Dutilleul, le successeur de Justin, et Brécheux, terriblement engagé encore dans la maison, avec toutes sortes de traites courante?, se demandait, effaré, comment Dutilleul avait pu, en si peu de temps, compromettre un établissement de cette valeur. Eh! l'ancien caissier de la maison, devenu le caissier du théâtre, avait pourtant bien fait tout ce qu'il fallait pour laisser deviner au patron... S'il quittait sa caisse, boulevard Sébastopol, c'est qu'il s'apercevait bien qu'il y avais, comme il disait depuis, du grabuge. Brécheux ne comprenait point et le caissier ne croyait pas pouvoir trahir un â ■ ses maitres au profit de l'autre. C'était à M. Brécheux « d'avoir Fœil ». Avoir l'œil! Il lui en restait bien le temp?, au malheureux Brécheux, engrené dans cette infernal;machine du théâtre ! Il n'avait plus une heure à lui. Il ne mangeait pas, ne dormait pas, s'essoufflait, s'époumon nait, maigrissait et sentait la tète lui tourner à tout moment. Rien ne marchait. Les pièces ne faisaient pas d'argent. La pièce Louis XV, donnée après Jeanne Michelin, était tombée à plat, et le malheureux drame d'Alexis Brécheux, le début du fils, le coup d'essai de l'enfant prodige, avait soulevé, dans toute la salle, des éclats de gaieté foudroyante aux passages les plus pathétiques. Hélène Gervais. malgré son talent, n'avait pu sauver une pièce qui croulait sous l'ironie. Le style surtout égayait le public. On se répétait, en sortant, les phrases à sensation du drame
nouveau : « Une femme n'a pas peur d'entrer dans la tombe lorsqu'elle ne craint pas de sortir de la vie. — Un se lucteur est plus lâche qu'un serpent, car le serpent rampe, mais il ne trompe pas ! — Si tous les hommes étaient frères, l'humanité serait une grande famille. » Comme on avait ri ! Comme ou avait souligné, au passage, les naïvetés épiques du pauvre Alexis! Le malheureux était navré, et, dans un coin, s'essuyait les yeux, tandis que, rouge de colère, le père Justin, montrant, du fond de la coulisse, son poing fermé à toute cette salle, disait :
— Ce sont des imbéciles, des jaloux, des envieux ! Mais nous n'en aurons pas le dernier mot ! Envoie demain une autre piècede toi à la copie ! Je la joue, malgré eux, malgré la société des Auteurs, malgré toi, malgré tout le monde !
Et, sous le même soufflet de rire, l'autre drame encore tombait, emportépar une tempête comique, laissant Alexis écrasé et Justin furieux. On n'allait plus au Théâtre du Boulevard que pour empoigner. On s'y rendait, en sortant de table, pour se faire « une pinte de bon sang » comme on fût allé au café-concert. C'était la mode. Le bon ton voulait qu'on répétât, dans les soupers, les phrases des œuvres d'Alexis : « Le lion ne sait pas mentir, monsieur le comte! — Le crime n'a rien de commun avec la vertu, pas même le nom!»
Justin Brécheux n'y comprenait rien. Cela sonnait bien, pourtant, ces phrases hardies. Mais il commençait à croire que Robiot avait raison. Le public n'avait plus la foi, le public ne voulait plus de drame.
— Voyez ! disait le régisseur. Les opérettes seules font de l'argent !
Les opérettes! Le gros Brécheux ne les aimait pas. Ce n'était pas de son temps. Il eût préféré, puisque les mélos ne réussissaient pas, les vieux vaudevilles, avec des couplets de facture et des airs touchants. Mais si pourtant l'opérette était l'article à la mode?... Alexis ferait des opérettes après tout, et, cette fois du moins, si le public riait, s'il se tordait, pris de spasmes, sur ses fauteuils, il saurait pourquoi. La troupe actuelle pouvait, après tout, devenir
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une troupe d'opérette facilement. Claudine Harel avait de la voix, le petit Duret était bon musicien, Gardonne dirait les rondeaux au lieu de les chanter; il les détaillerait comme Arnal, et quant à Pépézut... eh parbleu! Pépézut avait débuté par l'opéra-comique, Pépézut rentrerait dans son élément. Pépézut trouvait aussi que le drame n'était plus dans le mouvement. Il n'avait reçu aucun billet doux. Les femmes ne venaient pas. Elles avaient raison. A quoi bon pleurer? Cela rend les yeux rouges.
Restait mademoiselle Gervais... Mais, aux premiers mots que lui dit Brécheux, Hélène demanda à rompre son engagement. Elle étouffait, dans ce théâtre. Elle s'y sentait annihilée et perdue. Après son grand triomphe de Jeanne Michelin, pas un rôle nouveau ne lui était venu où son talent pût être à l'aise. Elle voyait bien que chez Brécheux elle disparaissait. La critique ne lui accordait que des mentions rapides, en passant. Le public ne s'inquiétait plus d'elle. En vérité, elle préférait quitter Paris, aller en province, n'importe où, plutôt que de rester là, inutilisée, dans ce théâtre qui déjà s'en allait à la dérive. Paul Guérard, l'auteur de Jeanne Michelin, avait d'ailleurs un drame reçu à l'Odéon, et, dans sa reconnaissance pour l'admirable interprète de sa première œuvre, il lui avait promis « le rôle » de sa prochaine pièce.
— Eh bien! votre M. Guérard est un farceur, dit, un soir, Brécheux à la comédienne. Le rôle est distribué, les journaux l'annoncent.
— Et qui le joue?
— Clotilde Verrier!
Au théâtre, comme dans la vie, Hélène se heurtait donc toujours à cette femme !
— Peu importe, dit-elle, j'en trouverai un autre! L'engagement était rompu et le Théâtre du Boulevard
devenait un théâtre d'opérettes. Brécheux jouait sur cette transformation ses dernières cartes, car Dutilleul croulait décidément et l'entraînait dans sa chute. Un passif considérable écrasait la Maison Brécheux (N. C).
Mais quoi! une opérette qui réussissait pouvait tout payer! C'était même bien étrange que ce théâtre, ce damné théâtre, vînt ainsi au secours de l'établissement de bronzes d'art! Le pauvre Brécheux raisonnait comme un joueur engagé dans une partie de baccara. Il comptait, pour se sauver, sur le hasard, sur un coup du sort, sur une main!
La première opérette, une parodie de Guillaume Tell, où l'on voyait le Guillaume de la légende transformé en hôtelier suisse et rançonnant Gessler métamorphosé en touriste autrichien, cette plaisanterie, pourtant grossière, ne réussit pas. Brécheux commençait à trembler.
Il se lança dans une féerie. Il engagea de jolies filles, demanda des costumes courts à Grévin, et, le cœur serré, plein d'angoisse, il joua encore cette partie nouvelle. Les décors, les costumes, tout était cher. Comme on lui reprochait son économie, le gros homme, pour bien montrer qu'il n'était pas ladre, s'était jeté, tète baissée, dans la dépense. A la garde de Dieu! Il fallait bien sauver Dutilleul.
Lucy Vaughan jouait dans la pièce nouvelle. Elle devait apparaître, toute ruisselante de pierreries, dans le costume de la Fée des Eaux. Charrière le savait. Il demanda à Brécheux, le soir de la première, la permission d'entrer dans les coulisses. Brécheux, absorbé, très-pâle, anxieux comme un accusé à l'heure de l'arrêt, permettait tout, guidant luimême le sculpteur cà et là, machinalement, et comme pour occuper sa pensée par une trépidation phj'sique. Les coulisses, remplies de monde, avec des figurants de tous côtés, des éblouissements de costumes, des danseuses en robes de gaze, des comparses travestis en scarabées ou en légumes, bourdonnaient comme une immense ruche. Le régisseur lançait ça et là quelque recommandation rageuse : « Moins de tapage, les insectes! — A droite, les légumes! — Attention, les cartonnages! » Mais sur ce mouvement et ce bruit, quelque chose de triste planait, une atmosphère de ruine. De ce luxe de théâtre, Charrière ne voyait que le paillon, le frelaté, les déchirures. Itobiot, nerveux, Pépézut, sans voix et
sans verve se croisaient avec le vieux Jovelin tenant toujours son monologue : « Ah ! les misérables ! ah ! les gredins ! »
En haut, dans les travées blanches et les poutres brunes entrevues dans la pénombre et la poussière, des habilleuses, des machinistes accoudés sur les traverses, à côté d'énormes paquets de cordes, contemplaient la scène, laissant tomber leurs regards sur le plancher. On les apercevait, derrière les toiles peintes pendues à des cordes, derrière des lambeaux bleus qui étaient uu ciel et faisaient de grands plis. Et plus haut, vers le cintre, sur les couloirs de l'onte, les machinistes, le torse nu, dans l'étouffante chaleur du gaz, travaillaient, invisibles, leur pantalon collé à la peau, sans chemise, comme les boulangers qui pétrissent le pain de vie, et eux aussi, dans ces sommets qu'on ne voit pas, pétrissant pour le public de la salle qui les ignore, l'espèce de pâte matérielle : la machinerie immense du théâtre.
Se collant contre les portants, évitant les machinistes, aussi timide que s'il eût été un intrus dans ce théâtre où il avait rêvé de faire une révolution artistique, ce grand garçon d'Alexis glissait, saluant tout le monde et bousculé par cette foule bigarrée.
Les auteurs de la féerie (ils étaient bien quatre) gravement recommandaient aux comédiens, à Gardonne, à Pépézut, de respecter leur prose :
— Pas de cascades! Nous avons calculé la portée juste de nos traits d'esprit.
Et Gardonne doucement murmurait :
— Ils croient donc avoir fait du Corneille?
Le comédien hochait la tète tristement, devinant avec son flair de vieux matelot dramatique que la mer était mauvaise et qu'on allait jouer sans entrain, devant une salle morne où tout était funèbre : l'orchestre, la musique, la claque même tombant comme une douche ou comme la pelletée de terre sur un mort.
Dans ce fourmillement multicolore, Charrière cherchait miss Vaughan. Il interrogeait le long couloir où s'habillent les actrices, les loges à demi ouvertes laissant aperce-
voir, dans le fouillis des jupes accrochées et des costumes jetés à terre, un bout d'épaule blanche, des cheveux dénoués ou des bras nus. Lucy n'était point dans sa loge, dans cette loge qui portait encore sur sa porte le nom de mademoiselle Gervais, et où s'établissait maintenant l'Anglaise, comme la féerie dépossédait le drame.
— Elle est sur la trappe, parbleu! dit Roblot.
— C'est juste ! J'oubliais, fit Brécheux, qui ne pensait plus à rien.
Il lit un signe à Chaisière, et, par un petit escalier étroit, longeant un mur poudreux, ils descendirent comme à travers une forêt de mâts, de poutres et de traverses, dans une sorte de cave qui fit au sculpteur l'effet du ventre d'un navire. L'ombre emplissait à demi cette espèce de caveau où des châssis, des charpentes, fantastiquement parallèles, semblaient l'ossature de quelque immense bateau immobile. On se sentait perdu comme en un gouffre humide, dans ce fond de théâtre empli d'ombre, avec des treuils gigantesques, des crochets énormes, ces grands poteaux le long desquels des cordes pendaient. C'était, pour Charrière, comme un monde nouveau, sans rien de la vie réelle, la vision d'un pandéraonium noir avec des odeurs de cave.
— Je vous rejoins, lui avait dit Brécheux; il faut que j'examine cette ferme là-bas... Eh! parbleu! Il faut que j'examine tout! Quel métier! — Descendez toujours.
Charrière descendait, seul, apercevant tout à coup, dans cette pénombre obscure, dans ce fond poudreux et laid, Lucy Vaughan, à demi vêtue d'un costume vert étincelant et emprisonnée dans l'entre-croisement de ces poteaux gris comme un scarabée aux couleurs chatoyantes qu'eût environné une toile d'araignée. Le sculpteur éprouva, au centuple, cette émotion poignante d'amoureux fou qui le saisissait toujours lorsque l'Anglaise laissait glisser sur lui son regard froid. Il s'approcha, comptant du moins l'étonner par cette espèce d'apparition souterraine; mais elle eut seulement, en l'apercevant, un lent sourire fatigué, et elle
dit, d'une voix où l'accent britannique se parisianisait déjà :
— Ah ! c'est vous? Tiens !.... Jusque-là ?
Ce « jusque-là » était aigu comme une lame. Il y avait dans ces deux simples mots un reproche, une lassitude, un bâillement d'ennui prodigieux.
— Je voulais vous revoir... je voulais vous dire...
— La phrase connue : « / love you! » Vous êtes bien, bien gentil, Charrière ! Thank you!
Elle était superbe dans son costume frais, le satin laissant, par ses échancrures, apercevoir la carnation laiteuse de sa poitrine, le modelé somptueux de ses bras, les maillots de soie verte faisant saillir la rondeur de ses jambes, de hautes bottines dont chaque bouton était une émeraude, supportant ce beau corps hardi, pétri de blancheurs, l'ait pour être bientôt jeté en pâture dans le déshabillé et ledécolleté de ce costume de Fée des Eaux à l'admiration bestiale d'unefoule. Un ruissellement de pierreries faisait étinceler, sur la gorge, aux oreilles et dans les cheveux de l'Anglaise, des gouttelettes vertes où s'accrochait le moindre rayon de lumière. Des gants de peau verte, à dix-huit boutons, se collant à ses bras donnaient à cette belle fille au sourire implacable, dressée là de toute sa hauteur sur la trappe à tampon qui devait l'enlever, un caractère bizarre, et il y avait quelque chose d'âpre et de menaçant dans ces doigts serrés qui tenaient à la main, pour baguette, un roseau. Un flot de cheveux tombait sur les épaules. Une expression d'orgueil animait cette belle statue, consciente de cette opulente beauté, et Charrière était fou de ces grands yeux, perfidement limpides, de cette bouche froide et belle, de ces cheveux où ses doigts s'étaient enfoncés, de cette fille sculpturale qui le regardait doucement, cssa}Tant sur cet être dompté la séduction qu'elle allait exercer dans un moment sur toute une salle.
Et lui, suppliant, faible et lâche sous ia fascination impérieuse de l'Anglaise, lui demandait de revenir à lui, et pourquoi elle le fuyait, pourquoi elle oubliait le chemin •de cet atelier où, quand elle venait, la joie et la lumière
semblaient entrer en même temps. Elle riait. — Poser, c'est ennuyeux. — Et puis la fameuse statue n'avançait pas. Elle n'aimait, disait-elle, ni les passions trop longues, ni les statues trop lentes. Et sa jolie bouche souriait, doucement, laissant tomber ces froideurs avec des langueurs tendres.
— J'irai à l'atelier, dit-elle, si vous voulez me promettre de faire ma statue, à moi, en argent massif. . .
Son joli rire cristallin d'Anglaise devenait railleur et sec. Charrière avait des envies de révolte et de colère.
— Alors, vous ne viendrez plus?
— Qui vous dit ça? Je verrai ! J'ai si peu de temps! Elle riait toujours.
— Je suis une artiste, maintenant, darling !
Une voix forte interrompit Lucy Vaughan. Le machiniste, placé dans un dessous, détachant le fil attaché à un poteau, se tenait prêt à faire monter la trappe où, sur un endroit marqué à la craie, l'Anglaise se redressa, brusquement, toute droite, comme un soldat au commandement.
Et Charrière songeait à tout ce que ces filles de théâtre acceptent d'esclavage pour paraître, pour briller, séduire, s'étaler devant le public, triomphantes, rêvant des rêves d'or!
Le machiniste, laissant brusquement filer le cordage qui retenait la trappe, criait à Charrière : — Reculez-vous donc! —Et, superbe, debout, dans l'étincellement de sa beauté, Lucy montait lentement vers la scène comme dans une apothéose. Par l'ouverture du plancher de la scène, glissant sur les coulisseaux, Charrière apercevait la découpure géométrique d'une lumière ardente sur laquelle la vive silhouette verte et blanche, le satin et la chair de Lucy se détachaient comme baignés de rayons chauds, comme entourés d'une rouge auréole. Puis, la trappe arrivant à la scène et prenant la place du plancher, tout avait disparu. Il ne restait plus à François que la mélancolie d'une vision enfuie et cette taie sur le regard que donne une lumière trop intense. Alors, pendant que des machinistes continuaient
dans cet entre-croisement de poutres et de poteaux à manier la machinerie redoutable des planchers, Charrière s'enfonçait plus avant, avec la joie de la solitude, dans ce souterrain du théâtre, entendant au-dessus de lui, là, sur sa tête, <ians la chaleur devinée delà rampe, une musique sautillante et gaie qui semblait railler son amertume et qui soulignait le couplet de la Fée des Eaux, chanté par miss Vaughan avec un accent anglais qui faisait rire et qui plaisait pourtant chez cette créature insolemment belle.
Et Charrière éprouvait une angoisse mêlée de volupté à se dire qu'il en était de toutes choses comme de ce théâtre, dont il voyait là, dont il respirait le fond et l'odeur caverneuse. Le silence sombre, l'humidité pénétrante qui l'entouraient, répondaient à cette musique de quadrille, allumant là-haut la gaieté et faisant courir, à travers les fauteuils d'orchestre , l'appétit nerveux et la trépidation de la bacchanale.
Maintenant, une pensée bizarre, tragiquement narquoise, relevait la lèvre du sculpteur et faisait passer un sourire de bravade dans sa barbe jadis rousse et qui grisonnait.
Il aperçut Brécheux qui, soufflant et épongeant sa grosse tête, lui disait :
— Vous n'allez pas rester comme ça pendant toute la représentation dans le troisième dessous?
— Oh! j'y suis pour plus longtemps que ça! dit Charrière en riant nerveusement. Pour toute ma vie maintenant. Moi et bien d'autres. Le troisième dessous, c'est l'arrondissement souterrain de Paris et le plus peuplé de tous : quelque chose comme les catacombes des enfoncés! Et celui où je me débats, monsieur Brécheux, est encore plus noir que le vôtre!
Il ajouta, montrant à Justin les poutres et les traverses, puis l'endroit du plancher d'où partait l'orchestre invisible.
— Ça serait pourtant drôle, ça, tenez, de se pendre là, un beau soir, en musique !
Mais, tout secoué qu'il fût par cette passion attirante, mordue et tenaillée par le souvenir qu'il avait pour labelle fille, Charrière ne put s'empêcher de frissonner en aperce-
vant l'illumination bizarre qui passa tout à coup sur le bon gros visage de Brécheux. Le sculpteur parlait de se pendre !... Un éclair de tentation farouche emplit brusquement les yeux du pauvre homme, et, tout bas, regardant Charriera en face :
— J'y ai déjà pensé, dit-il simplement.
Alors le sculpteur entrevit chez le bronzier dévoyé tout un monde de douleurs cachées, des inquiétudes sinistres, un anéantissement effrayé, quelque chose de dramatiquement bourgeois, comme une agonie sans tapage, et il entraîna brusquement Brécheux en lui disant, sans en penser un mot :
— Allons donc ! les millionnaires ne se tuent pas ! Et vous allez gagner un argent fou avec les épaules de Lucy Vaughan !
Il quitta ce troisième dessous avec une sorte de joie, respirant plus à l'aise en entendant le pauvre Brécheux lui répéter à chaque marche :
— Alors, vous croyez que ça ira? Je l'espère, je vous avoue que je l'espère. Seulement, vous savez, on se trompe souvent. Enfin, puisqu'ils veulent de la féerie ils auront de la féerie. Mais, Dieu de Dieu, les costumes, les décors, les trucs, c'est cher, mon Dieu, que c'est cher !
Il y avait longtemps que Justin Brécheux ne connaissait plus les bons sommeils d'autrefois, pleins de ronflements tranquilles. Le poids de ce théâtre, de la responsabilité prise, l'écrasait. Et ce malheureux Dutilleul, qui était perdu sans ressources! Oh! il luttait comme un noyé, machinalement. Mais si Brécheux ne le sauvait point, tout était dit : Dutilleul coulait bas. Pourvu que cette féerie fit de l'argent! Brécheux avait des envies d'embrasser Charriera, ce désespéré qui lui donnait de l'espoir !
La première avait été bonne, la presse ne se montrait pas mauvaise. On trouvait la pièce drôle. Les costumes étaient élégants, les femmes jolies. «Nous avons des chances >■>, disait Roblot. Mais ce pauvre Brécheux avait un malheur : il n'était point Parisien. Il n'était pas dans le train, comme
disent les initiés. Il ne savait pas faire visite aux journalistes, fréquenter les restaurants à la mode; son habileté de commis-voyageur bon enfant n'avait rien de cette intelligence spéciale, insinuante, fine et prompte à rejeter le lest du préjugé, que l'argot de ce temps a nommé d'un mot qui peint un siècle : la roublardise. On l'avait trop raillé, on avait trop fait de mots sur son ignorance, sur ses lampascopes, sur sa boutique de zingueur. Le malheureux Théâtre du Boulevard n'était pas « dans le mouvement». On conseillait à Brécheux d'ajouter de l'argent de sa poche, pendant les premières représentations, afin de grossir la moyenne des recettes, et de publier les chiffres dans les journaux. Il hésitait. L'argent lui manquait déjà. Dutilleul en avait mangé, mangé... Et lui, Brécheux, si confiant, qui avait, quatre ans auparavant, pour grossir ses revenus, pour faire sonner plus haut le chiffre de ses rentes et de la fortune d'Alexis, placé une grande partie de sa fortune en fonds turcs!... L'angoisse le prenait à la gorge lorsqu'il songeait à tout ce qui le menaçait, à la faillite, à son argent dévoré, à son nom compromis, à l'avenir de son fils perdu ! Et il piochait, il travaillait, il passait des nuits, il allait de son contrôle à son bureau, additionnant les recettes, voyant avec effroi le droit des pauvres s'abattre sur lui, menacé d'être aussi pauvre qu'eux, et lui prendre dix pour cent de l'argent qu'il encaissait: maigre argent, mincesrecettes. La féerie tombait comme le drame. Le Théâtre du Boulevard était mort-né. Et alors les jours passaient dans les angoisses, Brécheux regardant avec effroi tout ce personnel de comédiens, de musiciens, de machinistes, qu'il fallait payer, le 5 de chaque mois et qu'il redoutait de renvoj'er sans argent, lui qui, jadis, aux beaux temps de la maison Brécheux, soldait tout à caisse ouverte et rubis sur l'ongle. Un audacieux eût relevé le front, bravé le sort, haussé les épaules. Lui, Brécheux, honnête et tremblant, n'osait plus commander, donner un ordre, parlait doucement, s'esquivait, s'effaçait, s'enfermait dans son bureau et demandait à Alexis, chaque soir d'uue voix basse :
— Eh bien ! quelle recette?
— Sept cents!
— Avec dix-huit cents francs de frais!...
Il se prenait la tête dans les mains, le pauvre homme effaré. Son crâne chauve bouillait. Il avait des étourdissements, des insomnies, des cauchemars. La faillite! l'écroulement! La ruine ! Ah! s'il savait se remuer, tripoter, intriguer, il se tirerait d'affaire! Mais il n'osait pas. Il savait travailler, se tuer de fatigue, payer de sa personne, faire bravement un métier de manœuvre. C'était tout. C'avait été assez pourtant, rue des Gravilliers, pour faire fortune. Son humble boutique laborieuse, qu'il la regrettait, le pauvre homme ! Qu'il eût voulu y être encore, le tablier de serge sur la poitrine et l'outil à la main! Il chantait alors!. Il savait par cœur tous les couplets qui couraient Paris ! Mais le théâtre... Ah! le maudit théâtre ! il eût préféré la tâche du galérien à ce métier de roublard où les affaires ne se traitent pas, mais se maquignonnent ! Il n'avait pas menti à Charrière lorsqu'il disait qu'il avait, dans cette atmosphère étrange, affolante du troisième dessous, pensé qu'on y pouvait mourir, sans crainte d'être surpris, loin du bruit, dans l'ombre...
Mourir! Lui, ce gros bon vivant de Brécheux, et laisser Alexis dans le dédale ou la vase de ce tas d'affaires? Le pauvre enfant, il saurait encore moins se débrouiller que lui. Ah! misère! Avoir été Notable Commerçant, avoir rêvé de faire partie du Tribunal de Commerce, et se voir là, la corde au cou, avec la fatalité lugubre du bilan à déposer! Car il en était là Brécheux. Plus d'argent. Plus de ressources. Le ricanement des anciens concurrents, des bons bourgeois qui se moquaient du boutiquier devenu directeur ! Des dettes du côté de Dutilleul ! Des dettes du côté du théâtre ! Des dettes partout. C'était sinistre. Un enfoncé de plus.
Et pas de pitié autour de lui ! Plus ses pièces tombaient, plus on le raillait. Les journaux s'amusaient de ses fours, le croyaient millionnaire et trouvaient drôle cette quotidienne saignée faite au sac du bonhomme. Les acteurs seuls
le plaignaient, l'encourageaient, n'osant pas trop lui montrer qu'ils s'apercevaient de sa pâleur effarée, mais pourtant sachant le consoler, lui disant que « rien ne faisait d'argent, que la saison était mauvaise, queplus tard.... il suffit d'une pièce... on ne sait pas... le théâtre est un lansquenet...» — Oui, un lansquenet, songeait Brécheux, et j'ai perdu. • Imbécile, bête stupide! Est-ce que <ces métiers-là sont faits pour nous ?
— Et si encore je trouvais une femme possible, disait Pépézut, j'ai une idée : je proposerais à Brécheux une association. Je parie cent sous que je le sauverais!
Le sauver? C'en était fait. Dutilleul croulait. La maison Brécheux s'effondrait. « Mon pauvre père, disait le gros Justin. Que dirait-il de ça, le pauvre vieux? » Et, après la maison de bronzes, c'était le théâtre. On le fermait, ce Théâtre du Boulevard, qui avait, des mois auparavant, ouvert si bruyamment ses portes. L'ombre emplissait de nouveau la salle aux dorures neuves. La serge verte s'étendait sur les fauteuils comme un ensevelissement. Des affiches pendaient déchirées sur le boulevard, annonçant ironiquement une pièce future qu'on n'avait pas d'argent pour monter. Brécheux réunissait ses créanciers, leur expliquait, en s'efforçant de ne pas pleurer, qu'il avait lutté, fait de son mieux, qu'avec le temps il payerait sa dette. Et lui, si bonassement fier aux temps prospères, il suppliait, il recevait à bout portant les insolences de fournisseurs qui l'avaient exploité sans vergogne. Il devenait rouge, il renfonçait sa colère et ses larmes. Il étouffait. Enfin, le concordat était accordé. Il travaillerait, ce vieux Brécheux. On n'est pas, à son âge, encore bon à mettre au rancart. Et alors quelque chose de sinistre et de bouffon se produisait autour de lui. Ces tas de gens qui spéculaient naguère sur sa crédulité, son ignorance, sa bêtise, ne pouvaient croire que cet homme, s'il eût été réellement honnête, eût englouti sottement sa fortune dans ce théâtre comme dans un puits. Ils le soupçonnaient d'être un malin qui s'était débarrassé sur un successeur de sa maison de commerce, et
qui avait déposé son bilan en môme temps que Dutilleul pour masquer l'opération.
Il devait avoir du foin dans ses bottes, le gros Brécheux ! Sous son air bêta, il n'y avait pas de Normand qui lui allât à la cheville. Comme il avait bien pris l'air ému devant ses créanciers! Comme il leur avait enlevé ce concordat haut la main! C'était Macaire ou Mercadet sous l'apparence de Prudhomme. Il y avait des affaires à faire avec un homme comme ça. Et alors, de dessous les pavés sales, des gens véreux accouraient et proposaient à Brécheux des combinaisons d'association baroques, lui apportaient des projets douteux, lui offraient d'ouvrir avec lui des établissements louches, des jardins publics, des squares recouverts de vitrages, où dans Fentassemeni de femmes, par l'appât du vice, on réaliserait, ou gagnerait des sommes folles. Et | c'était des inventions étranges, des idées biscornues et révoltantes, des organisations de paris, des maisons de jeux établies en tournant, en fraudant la Loi ! Et Brécheux se débattait, se dérobait, répondait éperdu:
— Mais je n'ai pas d'argent, moi! Mais je ne demande rien, rien que du travail tant que j'aurai des bras!
Et ces gens ricanaient, clignaient de l'œil, lui tapaient sur le ventre :
— Gros farceur! Ah! le gros farceur ! Voyons, avec quarante mille francs comptant on ferait l'affaire. C'est trop? Trente mille ! Allons, Brécheux, versez-nous les trente mille et !a chose est faite.
Il s'essuyait le front où la sueur perlait; il rougissait, il avait envie d'étrangler ces ètres-là qui ne se doutaient pas de l'insulte faite au pauvre homme, il répétait :
— Mais je n'ai rien, rien, rien!... Vous me prenez donc pour une canaille? Je suis un honnête homme! J'aurais de l'argent, je le donnerais à mes créanciers!
Alors on haussait les épaules et l'on s'éloignait en disant :
— Allons, allons, le père Brécheux est encore plus malin juon ne le croyait!
— Ils me tueront, disait le gros homme à son fils. Ah!
mais de quoi est donc fait tout ce monde qu'on me traite comme si j'avais volé au lieu d'avoir tout perdu?
— Père, vois-tu, répondit Alexis, — ce grand maigre et timide Alexis, — un soir,comme s'il avait longuement réfléchi, nous sommes, toi et moi, ce qu'on appelle des imbéciles. A ces imbéciles-là il faut le sillon habituel, comme au bœuf de labour, et pas autre chose. J'ai cru que j'étais né pour être de l'Académie; c'est vrai, ça, j'ai tout rêvé ce qu'on peut rêver. Ils m'ont bien prouvé, avec leurs sifflets, que je n'étais qu'une bête. Mais tu sais, papa, on peut être une bête dans une partie et pas dans une autre. Je ferais, je le vois, un auteur stupide, mais peut-être un bronzier qui aurait ses mérites. Veux-tu m'apprendre le métier, mon cher et vénéré père, dis, veux-tu? Je travaillerai avec toi, comme toi, pour toi. et ton grand dadais d'Alexis qui t'a jeté dans cette caverne saura peut-être t'en tirer 1
— Toi, petit?...
Le cœur gros de Brécheux se déchirait en écoutant cette voix tendre, un peu tremblante, d'une timidité résolue.
— Dame! c'est bien le diable si un bachelier ne peut pas faire un monteur en bronze, dit Alexis.
Et, se penchant à l'oreille rouge et velue du bonhomme, il lui dit, comme dans un baiser :
— Et ce sera toujours la Maiso?i Brécheux, puisque ce sera la mienne !
— Embrasse-moi, dit Justin en serrant à l'étouffer le maigre jeune homme sur sa poitrine que soulevaient les sanglots. Tous ceux qui t'ont raillé, vois-tu, tous ces beaux messieurs si spirituels ne seraient pas dignes de détacher les cordons de tes souliers!
Et, avec une effusion de malheureux consolé, il caressait, baissait et mouillait de larmes — le pauvre gros homme ! — la tète pâle de ce grand garçon qui, courageusement, hardiment, ridicule hier, sublime aujourd'hui, brûlait sa chimère aux pieds du père, avec de saintes ardeurs juvéniles et des appétits de travail à tout embrasser et à tout vaincre...
Depuis la rupture de son engagement, Hélène se sentait, non pas libre, mais perdue. Elle se heurtaitdéjà aux portes closes, elle voyait qu'il n'y a\ait pour" elle aucune place à Paris. Toutes les situalions étaient prises, toutes les voies obstruées. Chaque théâtre avait son étoile. Paris ne gardait pas, après tout, tant de joies à la comédienne pour qu'elle s'acharnât à y demeurer. Elle ne songeait plus à Saint- Yves qu'avec le dégoût de son mensonge; à Philippe qu'avec une sorte de terreur instinctive, comme si elle l'eût aimé plus qu'elle ne le voulait dire et que cet amour lui lit peur ; à Henri et à Geneviève qu'avec l'âpre désir de disparaître, pour laisser dans la paix cette femme inconnue et qui était sa mère. Elle ne haïssait pas cette solitude froide où le sort la laissait. Elle eût voulu seulement être éloignée et comme perdue dans une autre ville, loin de tout ce bruit parisien dont elle avait déjà la lassitude et la nausée. Malade d'ailleurs, se sentant douloureusement affaiblie, avec une fièvre continuelle et une petite toux sèche qui l'épuisait, elle éprouvait instinctivement le besoin d'aller vers le soleil, l'air libre, dans une atmosphère vivifiante.
Elle avait bien vite pris son parti, et, puisque tout se fermait devant elle, à Paris, elle n'hésiterait pas. Elle partirait. Il y avait bien, en province, des théâtres qui la feraient vivre et, résolue, elle se présenta dans ces espèces de maisons de commission pour les artistes, agences dramatiques où
se tiennent des lots de jeunes premières, de dugazons, de soubrettes et d'ingénues. Elle alla chez une sorte de juif allemand qu'on lui indiqua, dirigeant une Grande Agence théâtrale et mettant sur son prospectus des spécialités diverses : « Joseph Kriegelstein. — Engagements d'artistes dramatiques et lyriques, instrumentistes, chorégraphes. — Déclamation, chant, cours, leçons, mise en scène. — Correspondance avec les directeurs de théâtres, de concerts et de casinos de bains de mer, de sociétés philharmoniques et orphéoniques. — Assortiment complet de maillots première qualité, à prix modérés ; maillots de soie avec bustes, maillots en fil d'Ecosse jouant la soie, en blanc et en chair, maillots de coton depuis 3 fr. 50, qualités supérieures jusqu'à 15 francs. »
Ce Kriegelstein connaissait Hélène. Il lui promit un engagement prochain, à des conditions excellentes. Hélène avait-elle besoin d'une garde-robe? Il se chargeait de la lui procurer, payable à tant par mois, avec vingt pour cent de retenue d'avance. Et du blanc de théâtre, de la brosserie, de la parfumerie? Kriegelstein débitait tout cela. C'était une façon de Maître Jacques tenant bazar des choses du théâtre. Hélène sortait, assez attristée, de cette étrange officine où se cuisinaient les engagements de tant de pauvres hères, lorsqu'elle se heurta dans l'escalier contre le petit Duret, qui montait lentement, comme accablé.
Il la regarda, la reconnut, lui sourit. Elle le trouva trèspùle. Il y avait de quoi.
Hélène ne savait donc pas?... La mère Harel avait tant et tant fait, grognant, geignant, irritant l'un, montant la tête à l'autre, que, ma foi, un beau jour, on s'était séparé, comme ça, brusquement, bêtement, Claudine allant d'un côté avec sa mère, lui, d'un autre, tout seul!... Et, le plus triste, c'est que cette Claudine il l'aimait toujours. Au fond, oui, malgré son petit égoïsme et sa futilité, ses caprices et cette faiblesse qu'elle avait maintenant d'écouter la mère Harel, il l'aimait. Et que de reproches pourtant il avait à lui faire ! Que de chagrins elle lui avait causés! Comment, Hélène ignorait tout cela? Mais elle savait bien cependant
que Louis avait été malade, fort malade, après Jeanne Michelin, et qu'il avait failli mourir d'une fièvre typhoïde, si bien qu'un soir Claudine avait demandé à Brécheux qu'on la remplaçât au théâtre afin de rester auprès de son mari — et Duret était content de la savoir là, et il la regardait, quand il n'avait pas le délire ; puis, pendant qu'il était assoupi, ne voilà-t-il pas que Claudine s'échappait, disparaissait avec sa mère et allait au théâtre, grimpait tout en haut, pour qu'on ne la vît pas, et se mettait à écouter pour savoir si celle qui la remplaçait, ce soir-là, et jusqu'à ce qu'elle reprît son rôle, était bonne ou mauvaise. Oui, oui, la cabotine jalouse restait éveillée jusque dans la petite femme inquiète. Et quand Louis, qui l'avait cherchée et demandée en sortant de son assoupissement, la voyant rentrer, lui disait avec tristesse : — « Tu m'as laissé seul, d'où \iens-tu? — J'ai voulu voir, répondait-elle, comment la petite Anna se tirerait de la grande scène du trois. Eh bien! tu sais, elle ne me vaut pas. » Et il ne fallait pas croire qu'elle fût méchante pour ça. Non. Mais l'amour des planches, la vanité de l'actrice, la tenaient, la mordaient au cœur. Comment, mais c'était bien pis ! N'était-elle pas jalouse de Duret, de son mari, parce qu'il chantait bien et qu'on l'applaudissait parfois plus qu'elle, quoiqu'il eût, disait la mère Harel, la voix poussive ? Est-ce que ce n'était pas drôle tout de môme et triste, ces choses bizarres, hein?
Louis contait tout cela simplement, d'un ton las. Il voulait quitter Paris. Ses camarades du Théâtre du Boulevard parlaient d'un essai d'une exploitation en société de ce malheureux théâtre fermé. Lui, tenait absolument à fuir Paris. Ses parents se moquaient de lui, lui répétaient : a Eh ! bien, et ta Claudine? Un beau mariage ? Parlons-en ! » Et il avait peur, quelque soir, de la rencontrer passant sur le boulevard, au bras d'un autre. Il ne voulait pas voir ça. Il s'en irait. Il jouerait ou chanterait ce qu'on voudrait, à Carpentras ou à Bayonne, le plus loin possible.
Et il faisait de la peine à Hélène, ce pauvre garçon
qu'elle avait vu courir, tout souriant, au-devant de son prix, au Conservatoire. La figure malicieuse du petit Louis était assombrie, maigre, et déjà vieille. Il lui semblait courbé.
— Ab ! quelle vie! disait-il. Et vous aussi vous venez chezKriegelstein ? Vous aussi, vous voidez partir?... Je sais quelqu'un qui en sera triste, fit-il, si la raison lui revient.
— Qui donc? demanda Hélène.
Elle pressentait un malheur terrible. « Si la raison lui revient?... » De qui parlait là Duret?
— Comment, vous ne savez pas non plus ?... Vous ne savez donc rien ? dit Louis.
— Non, je ne sais rien...
— Mais les journaux...
— Est-ce que je lis les journaux !
Duret tira de sa pocbe une feuille pliée et la tendit à la jeune fille :
— Eli bien ! vous aurez la dedans de ses nouvelles !
— Des nouvelles de qui?
— De Saint-Yves. Il est fou.
— Fou! s'écria Hélène en reculant, effarée et en s'appuyaut, pour ne pas tomber, à la rampe de l'escalier.
— Oh ! quand « mam'zelle » Verrier se met à l'ouvrage, c'est un ver-à-soie sur le mûrier ! Il est devenu fou, en scène, en jouant... On l'a vu porter ses mains à son front... comme ça... Il a éclaté de rire. En sortant descène, c'était fiai.. . Paf!... Voilà ce que c'est que la raison, le talent... tout!
— Saint-Yves! murmurait Hélène.
Ce Saint-Yves qu'elle avait aimé, Saint-Yves, sa foi et son admiration vivante ! Saint-Yves, fou !
— Et, ce qui est curieux, c'est qu'il vous demande parfois, oui, vous, dit Louis en vo^vant la pâleur d'Hélène. Oh! si vous voulez l'aller voir, vous ne risquez rien, il n'est pas dangereux...
Le pauvre Duret se méprenait sur l'effroi d'Hélène. Ce n'était pas la terreur qui la rendait pâle, c'était une émotion poignante, qui lui glaçait le sang et l'anéantissait. Saint-
Yves était fou! Cette intelligence haute, ce talent fier, ce pénétrant regard, tout ce charme viril s'éboulaient dans ce gouffre : la folie! Et il la demandait! Il l'appelait! Il souffrait peut-être de l'implacable silence d'Hélène. Elle entendait maintenant le dernier cri, l'adieu à la fois plaintif et menaçant de cet homme. Qui sait? Elle pouvait le sauver. Et elle l'avait livré pieds et poings liés à cette Clotilde. La faiblesse de Saint-Yves méritait-elle donc un pareil châtiment?
Dans la rue, Hélène dépliait le journal, y cherchait le nom de Saint-Yves, ne le trouvait pas et finissait par deviner, sous les pseudonymes transparents d'une chronique parisienne, l'histoire de cette catastrophe. On racontait là, à la première page du journal, qu'un comédien d'un talent rare, un séducteur de princesses exotiques, avait trouvé sa dompteuse dans une belle artiste au profil arabe dont le portrait figurerait, disait-on, au Salon prochain : « Cette charmante et terrible femme, comme pour faire payer à nos compatriotes nos conquêtes d'Afrique, se montrait, disait le cboniqu'eur, aussi capricieusement féroce en amour qu'elle était exquise et passionnée sur le théâtre. Elle avait littéralement joué avec le comédien trop naïf comme le chat avec la souris. » Et le journaliste faisait ressortir l'étrangeté de ces amours de théâtre où l'illusion se met si fort de la partie que ces êtres habitués à feindre tous les sentiments, s'y laissent prendre pourtant aussi facilement que des collégiens. « D'ailleurs, disait-il encore, c'est l'histoire banale. Le roman et le théâtre ont déjà trop abusé de ces Dalilasqui ne coupent les cheveux et ne rognent les ongles qu'aux sots. Il serait temps de s'intéresser à d'autres anecdotes. Les femmes de proie font leur métier. Tant pis pour l'insecte qui tombe dans la trappe du formica leo. »
L'article continuait ainsi, banal, à son tour, comme l'histoire racontée ; mais Hélène trouvait, dans quelques lignes des Nouvelles de théâtre, le renseignement qui devait éclairer le public sur la signification de ce verbiage.
« On raconte, lisait-elle, dans le monde des coulisses
qu'un de nos comédiens les plus distingués vient d'être transporté dans la maison de santé de Passy. On nous saura gré de la discrétion qui nous fait ne pas insister davantage. »
Et immédiatement ensuite, après un tiret séparant les deux alinéas :
«M. Saint-Yves vient d'être forcé d'abandonner, pour des raisons de santé, le rôle qu'il remplissait dans la pièce de M. Guérard. On craint que M. Saint- Yves ne soit contraint de rester pour toujours éloigné du théâtre. »
Puis, comme de la terre tombale déjà jetée sur ce vivant, on donnait la biographie de Saint-Yves. On faisait connaître son véritable nom : Charles de Fresnes; on imprimait la liste complète des rôles qu'il avait créés : Don Juan, Hamlet, Lovelace, Desgrieux... Et les éloges qui accompagnaient tout cela paraissaient à Hélène lugubres comme un discours funèbre.
Elle n'hésita pas alors, et puisque Saint-Yves la demandait, elle voulut aller à lui; elle se jeta dans un fiacre, donnant l'adresse de la maison de Passy. Elle y allait seule, sans savoir si on la laisserait pénétrer jusqu'à Saint-Yves, et, en chemin, elle se rappelait avec quelle joie elle l'avait entendu lui murmurer le premier compliment, avec quelle émotion elle contemplait son portrait, sur la cheminée, et ces causeries pleines de silence, et cet aveu, le soir de la répétition si pleine d'espoirs, et cette apparition soudaine, cette vision alfreuse dans l'avant-scène... Et peu à peu, tout cela lui paraissait un rêve, un mauvais rêve. Elle allait le retrouver tel qu'autrefois, sans l'horrible maladie qui l'avait frappé, souriant, aimant, avec sa voix vibrante qui ne dirait jamais qu'à elle ce qu'il savait si bien dire...
Alors, Hélène, dans une étrange hallucination, touchant elle-même à la folie, se voyait, au bras de Saint- Yves et portant son nom, et allant au théâtre avec lui, en robe rose, toute rose, rajeunie, heureuse, ah! heureuse...
La voiture s'arrêta. Le cocher ouvrait la portière. C'était la maison de santé. Hélène y entra, blanche comme une
morte, demandant si elle ne pouvait parler au directeur, à un médecin, à quelqu'un. Elle faisait passer sa carte, un domestique la conduisait au médecin en chef, et elle disait alors, sentant les larmes lui monter aux yeux, ce qu'elle voulait.
— Voir M. Saint-Yves? fit le docteur. Cela est possible. Il fait sa promenade. Oui, en effet, il vous demande souvent, mademoiselle, et voire présence, s'il en était conscient, le calmerait peut-être. Mais je doute qu'il vous reconnaisse...
— Ah ! dit Hélène.
Elle demanda timidement :
— Il est... dangereusement malade?
— Il a le délire de la persécution. Manie tenace.
Hélène courbait la tête. Le médecin la conduisit ellemême vers une terrasse où, dans de petits jardinets, les malades, ayant sous les yeux la Seine, le Champ de Mars, l'entassement prodigieux des maisons, le cercle immense des collines, embrassaient Paris d'un coup d'oeil. Et la jeune fille aperçut un homme maigre, sans barbe, la tète rasée, portant une sortede houppelante grise et qui, assis sur un pliant, regardait droit devant lui la ville où tombaient le? rayons d'un soleil pâle.
— Qui est-ce doue? dit Hélène.
— C'est lui.
Elle ne l'avait pas reconnu. Elle ne le reconnaissait pas encore. Ces lèvres sans moustache, ce crâne aux cheveux ras, toute cette tète ronde et glabre l'épouvantait. Il se retourna vers elle lentement, et, alors, dans ce vague regard, dans la fixité de ses yeux, elle retrouva pourtant quelque chose de ce qu'avait été autrefois cet homme élégant qui captivait les foules et qui maintenant, le front rapetissé, les joues avalées, se traînait dans ce petit jardin comme un vieillard incurable.
— Salut, monsieur Saint-Yves, dit le docteur, je vous amène une visite... Une amie... Regardez bien... Ne la reconnaissez-vous pas?
Il s'était levé, saluant Hélène avec une dignité encore
grande et, essayant de sourire, ses lèvres bleuies par la barbe rasée se crispant sous un effort :
— Non, dit-il, non... je ne reconnais pas... Je vous demande pardon, madame! Mais j'ai tant vu de gens, j'en ai tant vu !
— Mademoiselle Gervais, dit le médecin, Hélène Gervais !
Elle attendait un cri, un éclair, un souvenir.
— Ah! Hélène Gervais... Oui, oui, fit Saint- Yves... Je me rappelle... Jolie femme... Honnête femme... Elle est morte !
Hélène, livide, entendait tout cela avec une angoisse grandissante, et elle serrait ses dents pour ne pas éclater en sanglots. Lui continuait à la regarder de cet air vague, avec son sourire pénible, lorsqu'un sifflement lointain traversa l'air et fit tressaillir, puis bondir, le malheureux qui courut droit devant lui, dardant son regard plein de menace vers la Seine où passait, avec le bruit de sa vapeur, un bateau-mouche allant vers Bellevue.
— Savez-vous ce que c'est, ça ? dit alors le fou avec une expression sinistre. Vous croyez que c'est un bateau? Ah! bien, oui, un bateau! C'est quelqu'un que Clotilde Verrier envoie ici pour me siffler; oui, moi, Saint-Yves, elle me fait siffler ! Elle me fait siffler parce que je l'ai quittée, la misérable, et parce que Marchenoir ... vous savez bien!... Marchenoir... Marchenoir, de la Porte-Saint-Martin... Marchenoir, son nouvel amant, est jaloux de moi. Et toute la journée ils sifflent, ils sifflent, ils sifflent, ces misérables ! On me fait siffler! On me siffle! A bas la cabale! A la porte, les siffleurs! A la porte ! à la porte ! — Qu'est-ce qui est là? dit-il en sautant vers Hélène. Une femme? C'est mademoiselle Verrier qui t'envoie? Tu viens me siffler ausn, coquine? A la porte ! à la porte !
— Emmenez-moi! emmenez-moi! J'ai peur! dit Hélène efïarée en se pressant contrôle docteur.
Mais le médecin, doucement, calmant le malade :
— Voyons, monsieur Saint-Yves, est-ce que vous êtes de
ceux qu'on siffle, vous, un homme de votre taleut? Ce sont des bateaux, je vous jure. Vous savez bien qu'il y a un service de bateaux sur la Seine!
Et le fou, suivant son idée fixe, hochait la tète, s'éloignait, murmurait: — « Vous ne les connaissez pas ! Vous ne savez pas de quoi elle est capable! » — et allait se rasseoir, immobile, regardant ce Paris où, çà et là, comme des haleines, des fumées montaient dans l'air du soir.
Hélène sortit de la maison de santé comme si c'eût été l'enfer. Un tremblement nerveux l'avait prise. Il lui sembla, lorsque la porte du dehors se referma sur elle, qu'elle entendait retomber sur Saint-Yves mort la pierre d'un tombeau.
Ah! plus que jamais maintenant elle voulait partir» elle voulait disparaître ! Ce Paris lui faisait horreur. Elle ne pourrait sans frissonner revoir de loin les hauteurs de Passy. A chaque angle de rue elle redoutait de voir apparaître, rasé et sinistre, le spectre effrayant de Saint-Yves. Elle se précipita chez Kriegelstein, signant tout ce qu'il voulut, acceptant les conditions imposées, les clauses féroces où les appointements étaient retenus en cas de maladie, fût-elle d'un jour, avide de fuir, de retrouver peut-être une sorte de paix dans quelque solitude.
Kriegelstein l'envoyait en Italie, dans une troupe nomade où avait figuré Desclôe.
— Vous nous reviendrez peut-être comme elle, fit-il avec un sourire aimable.
— Je ne tiens pas à revenir, répondit Hélène.
Elle éprouvait un soulagement à se dire que, sa signature donnée, maintenant le sort était fixé. Elle n'avait plus que douze jours à rester à Paris. Elle partirait à la fin de septembre. Elle avait soif d'espace, de mouvement, d'oubli. Elle remontait jusqu'au passage Colin, lorsque, rue Drouot, sur une affiche, le nom de mademoiselle Esther L..., artiste dramatique, la frappa. Il s'agissait d'une vente publique de bijoux, de vêtements et d'objets d'art à l'Hôtel des commissaires-priseurs. Des équipages armoriés ou chiffrés ame-
oO:. LE TÇQISIKMlî DESSOUS
naient, à chaque instant, des visiteurs, des curieuses. Esther L...? C'était Esther Lévy, sans doute. Et machinalement, Hélène entra.
La foule encombrait l'abord d'une immense salle et s'y engouffrait avec des avidités de voir, de toucher, la curiosité gloutonne et indiscrète que fait naître cette chose inattendue : une tente d'actrice! Il semble que le mystère de ces existences de luxe va s'étaler soudain devant les yeux de tous, qu'on va pénétrer dans l'intimité — interdite aux pauvres — d'une de ces femmes vers qui Paris tourne ses yeux avides. Chaque meuble doit livrer le secret qu'il cache ; i'alcùve démontée va laisser deviner ce qu'elle abrita; tout haut on doit entendre, se dit-on, le chœur bizarre des bijoux indiscrets. Et la foule allait, pressée, avide, s'arrètar.t devant les colliers, les bracelets, les éventails, les robes, les émaux, l'argenterie, les petits bronzes.
Quoi! tout cela avait appartenu, appartenait è la petite Lévy ! Hélène passait, étonnée, devant les vitrines, n'éprouvant ni tentation ni dégoût, plutôt de la surprise et comparant avec un sourire calme son existence avec celle d'Esther.
En descendant, elle l'aperçut justement, la jolie fille, toujours gaie, grasse, fraîche, aimable, qui sautait lestement dans son coupé. Esther vit Hélène en même temps qu'Hélène la voyait. Sa jolie main potelée se tendit, par la portière, vers sa camarade d'autrefois.
— Eh bien, dit-elle, vous avez vu... là-haut? Que de monde, hein!... Je fais une foule !
Eli;- se mit à rire .
— On voit bien que je ne joue pas !
— C'est ma première vente, dit-elle. Je la fais pour me poser. Ça donne du relief. Après quoi, si j'en mène une autre à bien, je plante là tout ça et je vais, je ne sais où, semer des choux et nourrir des poules ! Vous croyez que je ris? Parole d'honneur! Vous n'avez rien de tout ça, vous, parce que vous n'en voulez pas. Ah ! vous avez bien raison. •Si vous saviez comme tout cela coûte cher !
Rapidement elle s'enfonça , toujours vive , dans le coupé, car on commençait à la regarder et la foule s'amassait.
— Adieu, Hélène! Au revoir !... Vous n'êtes pas malade? Je vous trouve pâlotte ! Allons, à notre prochaine rencontre ! Car, c'est vrai, ce Paris, on ne se voit pas, on se heurte. Bonne chance ! — A l'hôtel, Jean !
Et le cocher partait. Hélène remontait au passage Colin. Son pauvre logis d'ouvrière lui semblait bon à revoir. Elle n'y laisserait pourtant aucun souvenir de joie. Tous les espoirs qui y étaient nés n'avaient point grandi, comme des plantes fanées trop vite. Pourtant, à mesure que ce départ voulu, certain, approchait, le cœur d'Hélène se serrait. Elle voyait Henri souvent, tous les jours. Elle lui avait raconté, avec une éloquente impression d'effroi, cette visite à la maison de Passy. Elle lui livrait, avec des tendresses de sœur, bien des secrets de ses souffrances, mais elle cachait, à lui comme à tout le monde, cette résolution prise : l'engagement signé, pour l'Italie, la disparition ressemblant à une fuite. Elle ne voulait ni déchirement romanesque, ni supplications, ni obstacle. On saurait tout quand elle serait loin. Elle écrirait. Jusque-là elle se taisait, exigeant de Kriegelstein que les journaux ne parleraient pas. Elle éprouvait, à s'enfoncer ainsi dans l'inconnu, quelque chose de cette volupté cruelle qui pousse les suicidés à se jeter, la nuit, dans l'eau qui les enveloppe et les étouffe sans bruit. Elle avait soif de cette sorte d'anonymat moral que lui imposait la destinée. Elle se rappelait ses réflexions d'autrefois sur la tragique bâtarde, sur cette Eriphile se donnant •en victime expiatoire. Elle voulait disparaître comme elle, comme elle perdue et frappée d'avance. C'était le côté romanesque de cette pauvre tille, qui n'avait rêvé cependant que la destinée la plus simple, celle de toute honnête femme : le foyer, la maternité, — le devoir jusque dans cette vie de coulisses où il est, assurent tant de gens, impossible.
Oui, disparaître! Oui, partir! Ah ! mais, quand le jour de ce départ viendrait-il donc?... Paris, qui lui avait tout pris,
50i LE TROISIÈME DESSOUS
lui semblait une machine immense à broyer les efforts, à écraser les être?. Et en partant, elle ne rêvait pas les revanches éclatantes, le retour victorieux, les lendemains pleins de triomphes. Ces triomphes lui semblaient faits pour les Clolilde Verrier, pour cette comédienne dont le nom, chaque jour plus vanté, grandissait et s'imposait dans le tapage et l'entraînement d'une vogue que tout servait, l'éirangeté féminine, le charme morbide, le talent plein d'audace, 1 apreté de cette nature d'Arabe humant et brûlant l'existence avec une avidité de poitrinaire, tout jusqu'à l'histoire même de Saint- Yves, devenue une des légendes des coulisses.
— « Voilà celles qui arrivent ! » se disait Hélène.
Et elle se comparait, elle, pauvre fille timide, dépaysée dans ce monde dont elle avait l'ardeur artistique sans en avoir le charlatanisme ; elle se mesurait à ces rivales victorieuses. Elle n'avait ni l'inconscience de la petite Lévy, ni l'àpreté de Clotilde. Mademoiselle Verrier l'avait jugée d'un mot : « Hélène Gervais? c'est une couturière ! »
Hélène se sentait d'ailleurs atteinte, malade. Toute cette fièvre, ces épreuves, ces déceptions et ces tristesses la brisaient. Elle ne se soignait pas. A quoi bon? Si la mort venait, par hasard, ce serait tant mieux. Inutile, elle mourrait sans une plainte. Sérieusement, la vie ne valait pas un regret. Dans la lassitude complète, dans l'accablement où elle se trouvait, Hélène n'avait plus un désir. Une inappétence profonde s'emparait d'elle. Elle se rappelait que la mère Gervais était ainsi dans les derniers mois de sa vie. On eût dit qu'une maladie lente couvait dans ce corps épuisé par une pensée constamment triste. Elle ne formula qu'un vœu, demandant à Henri, comme une grâce, de lui laisser voir sa mère.
— Lavoir? dit Henri. Vous l'embrasserez et elle vous appellera sa fille. Je veux tout lui apprendre maintenant.
— Nom fit Hélène, je veux la voir simplement... une fois!
Elle approchait, la date du départ. Emporter, comme le souvenir d'une vision, l'image de celle qui était sa mère, c'est tout ce que demandait Hélène. Sa mère ! Elle voulait voir cette vivante adoration qui, pour elle, s'incarnait dans la pauvre femme dont elle gardait le nom, Gervais. Et quand elle serait là-bas, dans l'éloignement de son volontaire exil, elle se rappellerait cette madame Roquevert dont elle ne voulait pas troubler la paix et dont elle vénérerait le souvenir ! Ainsi (ce n'était pas bien ambitieux) de tout ce qui avait été sa vie déjeune fille, voilà tout ce que garderait Hélène : des fantômes !
Chaque jour, à la messe de huit heures, Geneviève sortait de chez elle et lentement, de son pas silencieux, se rendait à l'église Saint-Clément, la tranche d'or de son paroissien avivantseule les longs plis de laine noire qui l'enveloppaient, et au fond de ces voiles de crêpe, une espèce de visage de cire apparaissait, avec des yeux rougis et navrés comme ceux des madones de bois des vieilles chapelles espagnoles. Elle montait d'un pas raidi les marches de l'église neuve, poussait la porte de cuir, entrait dans le bâtiment froid, cherchait, derrière un pilier accoutumé, un coin plein d'ombre; et son corps maigre semblant disparaître alors, comme cassé sous les plis de ses vêtements sombres, elle restait là, abîmée, le front dans ses mains osseuses, dans la pose écrasée de la pénitente affamée de pitié...
La messe continuait, les sonnettes jetaient au Sauctus et à ['Elévation, leur note argentine et grêle, les fidèles se levaient, s'agenouillaient, s'inclinaient, le prêtre se tournait vers l'autel pour prendre le calice ou vers la foule pour bénir, Geneviève ne bougeait pas; elle demeurait comme ourde et pétrifiée dans sa douleur, impassible et cachant ;ous cette immobilité farouche la terreur la plus ardente et es angoisses les plus éperdues.
Puis, toujours lente, elle se levait, ses vêtements tombant Iroit le long de sa maigreur ; elle s'inclinait devant l'autel iont l'or ruisselait, se signait, et, trempant ses doigts dans 'eau jaune du bénitier de marbre, elle disparaissait par
ja petite porte basse qu'elle franchissait tous les jours.
Henri avait conduit Hélène à l'église Saint-Clément, et, tandis que le cœur de la jeune fille battait sous les vêtements noirs qu'elle ne quittait plus, elle aussi, du geste il avail montré cette femme courbée, aux formes invisibles sous les plis de son châle et, la voix tremblante, il avait dit :
— C'est elle !
Puis, se dissimulant derrière un pilier, évitant le regard de l'abbé Ronchat, qui passait tandis qu'officiait le curé, iJ attendit la fin de cette messe si longue, à son gré. Et Hélène regardait ce fantôme noir, comme aplati à terre. Quelle douleur daus cet effondrement sinistre! Pauvre femme don il lui semblait voir le dos secoué par les sanglots! Et si Ge neviève pleurait, c'était elle, c'était sa uaissance exécrée qu faisait couler ces larmes ! Non, elle ne voulait pas qu'Henr parlât. Elle voulait emporter ce secret que la mort affreusi de Monnerol avait anéanti.
Henri remarquait avec une crainte rapide que la jeuui fille toussait beaucoup, singulièrement et d'une toux sinis tre, le froid de l'église neuve lui tombant sur les épaules.
La messe finie, Geneviève s'était levée. Elle saluait l'autel faisait le signe de la croix comme chaque jour, et allait ma' thématiquement vers le bénitier, de son même pas lent Par le porche ouvert, la lumière entrait toute grande et Hé lène, tremblante, le cœur serré, aussi pâle que cette Gène viève qui venait vers elle, enveloppait d'un regard ardent comme d'une muette caresse, celte vieille femme au fron jauni, les paupières baissées, l'aspect implacable et sombr d'une figure tombale qui marcherait. Et cette appariiioj l'emplissait à la fois de terreur et de pitié. C'était une souf france vivante, une douleur ambulante qui venait. Elle s'a vança doucement, tendit à la dévote ses doigts trempé dans l'eau bénite, et Geneviève, touchant ses doigts san voir qu'ils tremblaient, laissa tomber sur cette belle jeun fille, maigre, l'air souffrant, les lèvres frémissantes, un re gard glacé qu'accompagnait froidement ce mot, dit très bas :
— Merci !
Hélène frissonna en sentant sur ses doigts le rapide contact des doigts de sa mère, et elle se recula pour la voir disparaître, la suivant des yeux, marchant derrière elle et la voyant lentement descendre les marches de pierre, roide comme une statue de marbre noir.
Maintenant, c'était fini. Elle pouvait partir. Elfe monta au cimetière où reposait maman Gervais et , pour la première fois, en parlant à la vieille femme endormie, elle ne lui dit pas : Ma mère.
Henri se reprochait déjà d'avoir tardé à dire la vérité entière à Geneviève. Avait-il le droit, connaissant un tel secret, de le garder enseveli ? Hélène réclamait le silence, mais Hélène ainsi restait fidèle à son caractère résigné, à son appétit d'oubli profond. Elle croyait faire son devoir en ne demandant rien. Henri ferait le sien en lui rendant auprès de sa mère la place à laquelle elle avait droit. Il n'hésita plus. Et pourquoi eût-il hésité maintenant? Il restait seul face à face avec Geneviève. Ni Roquevert, qu'une telle révélation pouvait tuer; ni Monnerol, qui voulait en vivre, n'étaient là ! Le sort ne laissait plus en présence que ces trois êtres : la mère, le fils et l'enfant perdue.
Il ne redoutait qu'une chose, cet Henri qui eût voulu jeter Hélène dans les bras de Geneviève. Oubliant tout ce qui était ses rêves d'hier, revoyant d'ailleurs éternellement son père agonisant et jouant, eD présence de la mort, cette terrible scène de comédie, désespérant de jamais atteindre à un tel degré de vérité poignante, — il n'avait qu'une préoccupation, mais inquiétante comme une idée fixe: Geneviève consentirait-elle à accueillir, à embrasser l'abandonnée? Il semblait s'être fait, dans l'esprit de la dévote, comme un travail nouveau de cristallisation: plus que jamais elle était froide, silencieuse, d'apparence inflexible. L'influence de l'abbé Ronchat sur cet esprit faible grandissait, implacable, et le rude prêtre campagnard, irrité d'avoir vu lui échapper Roquevert, foudroyait littéralement de son courroux sa pénitente qui n'avait pas eu le courage d'arracher au mori-
bond une parole de remords. Encore ignorait-il que Roquevert, si peu d'heures avant de succomber, avait, de sesièvres, prêtes à laisser enfuir leur dernier souffle, laissé tomber des vers de Molière !
Et, sous la colère de l'abbé Ronchat, Geneviève se courbait davantage, plus effrayée que jamais. Ce redoublement visible de piété farouche donnait à Henri une inquiétude vague. Mais non ! Une mère est une mère. Geneviève croyait sa fille morte ; de quelle joie, malgré sa froideur, allait-elle saluer sa résurrection ! Il lui dit, un matin, au moment où la vieille femme venait d'entendre la messe à Saint-Clément, qu'il ava|t à lui apprendre quelque chose de grave. Quoi donc? Geneviève, levant vers lui ses yeux sans lumière, le trouva, en effet, très-pâle. Elle monta jusqu'à sa chambre, de ce pas qui glissait plus qu'il ne s'appuyait sur les marches, et elle lui dit là qu'elle Técoutait. Henri alla droit à son but, ne cherchant pas les détours habiles, révélant à cette mère qui, depuis tant d'années, cro3rait sa fille morte, qu'il savait, lui, qu'elle vivait et où elle vivait.
— Elle? répondit seulement Geneviève d'une voix qu'une émotion contenue, étouffée, rendait rauque.
Henri regardait bien sa mère, l'étudiant involontairement, malgré l'émotion qui l'étranglait lui-même. Elle était cruellement remuée, avec une violence sourde. Ses yeux sans vie retrouvaient , au fond de leurs prunelles, une fugitive flamme. Ah! il en était bien sûr que cette révélation, qu'il redoutait de faire, ranimerait la pauvre femme et lui causerait une joie! Sa fille vivait ! Elle ne se rendait pas bien compte de, la réalité d'une telle confidence, mais quelque chose de tendre et de douloureux à la fois semblait l'envelopper. Sa fille! Cette petite fille qu'il avait emportée si loin, elle vivait !
— Elle vit, et vous la connaissez, dit Henri.
— Je la connais?
La voix était froide toujours et comme rouiilée, mais l'émotion se trahissait pourtant dans le frémissement des" lèvres.
— Vous l'avez vue, l'autre jour... oui, tu l'as vue, mère... à Saint-Clément, lundi dernier...
— A Saint-Clément ?
— Cette grande jeune fille qui t'a tendu de l'eau bénite lorsque tu sortais...
— Ah! dit Geneviève dont les paupières lourdes s'abaissaient sur ses yeux et qui, blême, immobile, revoyait sans doute ou cherchait à revoir cette inconnue qu'elle avait remarquée justement et qui était sa fille.
Oui, grande, élégante, l'air triste. Et c'était son enfant? Etait-ce possible !
Elle releva ses paupières, et, regardant son fils longuement :
— Qui te l'a dit que c'était elle?
— Lui, répondit Henri à voix basse, avec un dégoût pro- I fond, n'osant pas, devant cette malheureuse qui était sa jmère, prononcer un nom maudit.
— Il a pu mentir, fit-elle, terrible.
— Non... non... les preuves étaient là... Il les étalait comme une menace... Hélène les a vues.
— Hélène?... répéta la mère.
Et ce nom prit, même sur ses lèvres, une douce expression musicale et triste. Oui, Hélène, c'était bien ainsi qu'elle L'avait appelée, la pauvre petite créature furtivement mise à la vie. Hélène! Tout un passé amer et effrayant revivait dans ce nom; et pourtant Geneviève le disait et l 'écoutait ivec un plaisir douloureux, étonné.
— Il y a longtemps que je devrais avoir parlé, disait Henri. J'attendais. Mais je savais bien que le jour où vous sauriez qu'elle n'est pas morte, vous n'hésiteriez pas à lommer votre fille celle que j'ai déjà appelée ma sœur.
La sœur d'Henri ! Il avait raison. Cette enfant qu'on lui ivait prise était la sœur de ce grand beau jeune homme pi'elle avait élevé, et qui ne l'avait jamais quittée. Comme out s'éclairait autour d'elle d'une lumière bizarre, soulaine et violente!
Hélène !... Et comment avait-elle vécu, cette Hélène?
Comment avait-elle échappé à l'influence malsaine de Monnerol? Henri connaissait l'existence de la jeune fiile presque jour par jour; il pouvait dire ce qu'elle avait bravé et supporté de misères, ce qu'elle gardait en elle d'honnêteté et de courage. Il la montrait à Geneviève, vivant d'abord de son métier, puis emportée par cette vocation que maman Gervais nourrissait en elle, et, à mesure qu'il parlait un froid de glace tombait sur le cœur de la mère; tout ce qui, une minute auparavant, était de. l'espoir et presque de la joie, devenait quelque chose d'assombri et de détesté : la dévote retombait dans son ombre et elle se demandait maintenant et encore une fois avec une épouvante nouvelle, si elle n'était point marquée du sceau des réprouvés, puisqu'elle se heurtait partout et toujours à cette œuvre satanique, à cette chose hideuse, le théâtre, puisqu'une sorte de fatalité semblait l'enserrer, la jetant de Monnerol à Jacques et d'Henri à Hélène ! Quoi ! après Jacques c'était son fils que tentait le démon des planches et, cette enfant retrouvée, c'était encore dans cet antre du théâtre qu'elle vivait, c'était cette atmosphère impure qu'elle respirait, absorbant avec les miasmes des coulisses l'air empesté de vice, et aussi, en quelque sorte, la malédiction de l'Église.
Hélène ! Hélène Gervais ! Henri l'avait nommée. Et cette femme dont Geneviève avait tant de fois entendu parler et qu'elle redoutait naguère, c'était sa fille. Sa fille ! Une comédienne, une enfant de bohème, avec le sang de Monnerol dans les veines, une fille perdue, entraînée vers cette vie maudite par l'hérédité qu'elle tenait du père.
Et vainement, maintenant Henri montrait à cette mère ce qu'était la malheureuse enfant qui n'avait rien connu de la vie que les épreuves, chacune de ses paroles était comme un clou qui fermait plus solidement un cercueil. La pitié, un moment réveillée, de Geneviève, gisait plus froide au fond de ce cœur glacé comme une tombe. Toute l'horreur inspirée à la dévote par l'abbé Ronchat s'accumulait sur cette créature maudite qui ne semblait plus à la mère
une enfant retrouvée, mais une incarnation nouvelle de Monnerol. Fille de l'histrion, la comédienne ne pouvait avoir, quoi qu'en dit Henri, que la bassesse du misérable. Non, ce n'était point sa fille, c'était la fille de Monnerol. Elle eût préféré ne rien savoir, n'avoir rien appris. Morta, elle pouvait pleurer sa fille ; la sachant vivante et sur les planches, étalant sa beauté derrière la rampe, incarnant le mensonge, parodiant la douleur , versant des larmes feintes, elle la méprisait, elle la reniait. Non, non, non, encore une fois, ce n'était point sa fille.
Henri reculait effrayé, et, peu à peu se taisait devant l'inflexibilité presque irritée de Geneviève. Le prêtre avait si bien pétri ce cerveau livré à toutes les stupeurs que, de cette confidence commencée sous un rayon d'espoir, Geneviève ne voyait rien retenir que le sentiment plus profond d'une exp;ation due au Seigneur pour tant de fautes. Châtiée dans son mari, elle était frappée aussi dans sa fi de, aussi dans ce fils que le même démon attirait. Il lui semblait que la tonnante voix de l'âpre abbé Ronchat l'accablait de ses grondements. Par une superstition insensée, elle se disait que la destinée d'Hélène était la punition de cette suprême faiblesse : n'avoir pas supplié Roquevert de renier sa vie de comédien et de demander l'absolution de son passé.
Alors elle terminait, dans une inflexibilité absolue, un entretien qui laissait Henri abattu, n'osant point, devant cette résolution impassible et cette foi féroce, laisser éclater l'indignation ressentie, la colère et la douleur qui l'oppressaient. Elle retournait à son prie-Dieu, à ses supplications ardentes, puis à ces silences terribles que Roquevert lui-même autrefois ne pouvait rompre. Henri était désolé. Il s'interrogeait anxieusement, se demandant s'il avait été maladroit dans sa confidence, n'osant plus revoir Hélène, car il craignait que le secret de la froideur de Geneviève ne lui échappât et ne frappât la pauvre fdle d'une blessure nouvelle. Il comptait sur le temps, sur un nouvel assaut de pitié pour avoir raison de "cette dévotion
étroite, farouche, accablante. Mais chaque fois qu'il essaj'ait de faire devant Geneviève une allusion à celle qui attendait, à la pâle donneuse d'eau bénite qui était apparue à sa mère près du pilier de pierre, une réponse froide de la dévote tranchait d'un seul coup toute discussion, toute conversation, tout espoir :
— J'aimerais mieux la mort du corps que la mort de l'âme ! Et le théâtre, c'est le suicide de cette âme même ! — Ne me parle pas, ne me parle de rien, et laisse-moi prier !
Elle priait pour Jacques. Elle priait aussi pour Hélène. Non pour cette femme aperçue auprès du bénitier de Saint- Clément, mais pour cette petite créature abandonnée autrefois aux mains de celui qui en était le père. Que lui importait cette jeune femme en robe de deuil ? C'était pour elle une étrangère, moins qu'une étrangère puisqu'elle ajoutait sa damnation certaine au constant effroi qu'éprouvait Geneviève. Mais l'enfant, l'innocente enfant disparue, la petite morte, comme l'appelait encore sa mère, tenait, par la dure racine du souvenir, au coeur presque desséché de cette femme. Elle ne connaissait pas, elle ne voulait pas connaître cette Hélène Gervais que l'abbé Ronchat eût enveloppée dans la réprobation générale d'une race maudite. Mais la petite Hélène qui naissait, sans que ses cris fussent pour la malheureuse accouchée autre chose qu'une terreur, cette enfant toute pâle, chétive et souffreteuse dont l'image lui réapparaissait parfois, c'était sa fille. Et de sa fille, elle ne voulait voir, elle ne voulait connaître que ces heures tremblantes où la misérable petite créature vagissait dans ses langes.
Henri n'espérait plus rien de cette femme enfoncée dans sa dévotion étroite et courbée sous l'effroi du châtiment éternel. Il lui semblait que rien d'humain ne pouvait renaître dans cette âme fermée à tout ce qui était la vie des autres créatures et comme ossifiée dans son désespoir. Hélène avait disparu. Elle partait, comme elle se fût suicidée. Une longue lettre mise à la poste à la gare même le soir,
au moment où le train allait s'éloigner, l'apprenait à Henri. Et le jeune nomme se disait qu'après tout, n'ayant point sa place dans ce grand désert de Paris, la pauvre fiile avait eu raison de la demander à une vie nouvelle, de la chercher dans Téloignement, dans ce volontaire exil.
Il se condamnait, à son tour, à ne plus parler d'Hélène. Il se rappelait avec quel orgueil elle réclamait le droit de s'ensevelir dans un silence fier. Il lui semblait qu'elle eût été humiliée d'une supplication et qu'elle lui eût reproché, comme une lâcheté, la moindre prière. Il ne comptait plus sur rien pour jeter l'abandonnée aux bras que la mère semblait refermer durement contre sa poitrine.
Un soir, dans le rangement douloureux et le classement pénible de papiers que la mort de Jacques faisait tomber entre ses mains, — lettres d'auteurs illustres, manuscrits des pièces créées autrefois dans les grandes soirées romantiques, — Geneviève, chez qui ces noms de poètes morts, ou ces titres d'oeuvres, la plupart oubliées, quelques-unes immortelles, réveillaient tant de souvenirs, mettait de côté ces papiers jaunis pour les donner à Henri qui en était le maître ; puis, allant et venant dans sa chambre, à la clarté de la lampe, elle ouvrait et refermait machinalement, çà et là, des tiroirs qu'elle n'avait pas touchés depuis bien des années et qui enfermaient, comme des cercueils, les châles d'autrefois, les dentelles, le cachemire que Geneviève ne mettait plus, et qui lui rappelaient les premières années de son mariage, l'amour profond de Jacques, la naissance d'Henri, tant de choses évanouies ! Et, comme entraînée par cette fièvre de fouilles dans le passé qui saisit, à de certaines heures, l'homme toujours prêt à jeter, sur le chemin parcouru, sur ce qui fut l'aurore de sa vie finissante, un mélancolique regard, elle interrogeait, dans sa chambre silencieuse, des objets endormis depuis vingt ans et plus au fond des armoires closes qu'elle seule pouvait ouvrir et qu'elle n'ouvrait jamais, comme si quelque chose de douloureux eût été scellé là sous une enveloppe de plomb. Elle remuait doucement le linge amassé, nombreux comme
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dans un vieux logis provincial; elle amenait sous l'abatjour de la lampe quelque vieux fichu de soie, quelque malincs roussie par le temps; elle sortait de quelque coffret de? bijoux qu'elle ne portait plus, des bagues et des bracelets, des colliers enfouis, cadeaux de Roquevert, toute sa parure de jeune femme qui lui semblait aujourd'hui bien ironique, bien inutile, presque coupable.
EL voilà que dans ce tombeau de son passé, tout à coup sa main frémit en rencontrant quelque chose de frais et de doux qu'elle regarda d'un œil agrandi, sous la lumière rougissant ce linge fin que le temps devait avoir jauni.
Geneviève, lentement, doucement, contempîaut ce qu'elle trouvait là, sachant bien qu'elle avait conservé toujours ces reliques avec une sorte de piété tenace, mais n'y songeant plus et les rencontrant brusquement dans cette sorte de visite d'outre-tombe, Geneviève se sentait envahir par une émotion étonnée, furtive d'abord, toute-puissante ensuite et comme éperdue en regardant cette matérialisation même de ses douleurs et de ses remords. C'étaient trois petits bonnets d'enfant, l'un fait de broderies et de valenciennes, l'autre au crochet, le troisième de simple linge orné d'une petite dentelle et qu'elle avait cousu jadis, tremblante de peur, angoissée, y voyant à peine à travers ses larmes, dans la petite chambre que l'oncle Pesquidoux lui donnait au cinquième étage de la maison du Café Vendes. Et il y avait là aussi une brassière, une petite brassière de piqué blanc, garnie au cou d'une mignonne broderie qu'elle avait taillée et ourlée — c'était hier, lui semblait-il — et qui avait caressé la peau satinée de l'enfant, de la petite Hélène souffreteuse et grelottante. Et comme dans une vision qui, de minute en minute, prenait plus d'intensité et de vie, l'enfant semblait réapparaître sous ces bonnets où la main maigre de la dévote s'enfonçait avec des frémissements étranges. Les petits bras de la brassière semblaient encore remplis par ceux de l'enfant, et, dans une fantasmagorie bizarre, paraissaient se tendre vers la mère qui, frémissante,
retrouvait clans les moindres plis de ce pauvre petit corsage le souvenir de ses joies pleines de honte et de ses larmes trr. iquement essuyées.
Tout lui remontait alors à ia mémoire. Elle avait vingtquatre ans de moins. Il faisait nuit, elle était seule ainsi, dans sa chambre, sous la lampe et elle travaillait pour l'innocente ! Avec quelle coquetterie pleine d'amour, elle avait orné ce parement, cousu cette broderie, passé cette brassière vide autour du corps grêle de l'enfant !
La petite Hélène, cette frêle créature qu'elle avait eu, elle misérable, l'odieuse faiblesse de laisser emporter par le père, cette Hélène, sa fille, elle vivait cependant ! C'était une femme grande, belle, bonne et charmante, disait Henri, une pauvre fille qui, elle aussi, à travers la vie, supportait depuis sa naissance le poids terrible de l'expiation. Hélène, la pauvre petite Hélène, qui appelait, criait, tendait ses petites lèvres froncées et ses mains ridées vers sa mère, elle lui était rendue et elle ne l'avait pas déjà embrassée! Et les bonnets d'autrefois, les bonnets jaunes, la brassière qui gardait encore quelque chose de sa peluche blanche, comme le duvet d'un oiselet, ces humbles choses muettes, tout ce qu'avait conservé Geneviève du naufrage de sa jeunesse, ces pauvres reliques d'une morte retrouvée, remuaient au fond de ce cœur desséché tout un amas de souvenirs mal éteints. Des pleurs, des pleurs venaient à ces yeux rouges et sévères et — comme l'eau fait refleurir les roses desséchées de Jéricho — sous ces larmes des sentiments endormis semblaient apparaître dans une germination inattendue, pensées consolantes et amères à la fois, mouvement de trouble et de terreur, remords qui prenaient un asprêt nouveau et qui n'étaient plus ceux de l'épouse c urbée sous son long silence, mais ceux de la mère se demandant, et demandant à son Dieu même si elle n'était point cent fois plus coupable d'avoir chassé Hélène retrouvée et d'avoir renié sa fille que de lui avoir donné la vie.
C'était comme une sensation de maternité nouvelle qui
la tenaillait, tandis que ses doigts maigres caressaient la toile, fine comme la peau d'un nouveau-né. Des mots confus de pardon et de pitié montaient à ses lèvres froides. Une lièvre lui venait de courir tout à coup et brusquement vers cette Hélène, comme elle se fût penchée sur son berceau. Elle portait à sa bouche tremblante cette brassière et la baisait comme si elle eût senti sous cette caresse la chaleur des membres de la petite; elle promenait sur la fraîcheur de ces bonnets ses lèvres comme sur la joue même de l'enfant. Et comme si le vieux Jacques Roquevert eût été là présent, à la fois juge et conseiller, elle le prenait à témoin de ses souffrances et de cette amère joie, et il lui semblait que des laiges yeux pleins de feu du grand vieillard, une absolution, pareille à celle du prêtre, coulait avec des larmes.
Geneviève se sentait devenir folle, comprenant qu'il y avait encore une joie ou plutôt un devoir, un âpre et vaillant devoir pour elle : arracher Hélène à cette effrayante vie des planches, la sauver, l'embrasser du moins et l'appeler sa fille. Sa fille! sa fille! Elle s'enivrait tout à coup de ce mot, comme si Hélène venait de naître ! Elle cherchait à se rappeler cette grande jeune femme qui lui était apparue dans ce cadre sévère de l'église Saint- Clément. Et elle ne revoyait que vaguement un visage pâle, avec de beaux yeux doux. Elle avait hâte de la retrouver cette Hélène, et de lui demander pardon comme elle l'eût demandé a Jacques, comme elle l'eût demandé à Dieu.
La mère amena sur le visage attristé d'Henri un grand éclair de joie, d'immense et ardente joie lorsqu'elle lui dit simplement, froidement, avec une résolution absolue :
— J'ai songé. —Où est ma fille? Je veux voir ma fille!
Henri poussa un cri heureux, prit follement entre ses mains le front osseux de Geneviève et l'embrassa tout en pleurant.
Mais Hélène n'était plus là. Hélène s'était expatriée. Ii attendait de ses nouvelles avec anxiété. Elle devait être à Turin; elle devait avoir joué déjà. Et Geneviève, en l'écou-
tant, se répétait encore qu'elle enlèverait — oui certes, elle le promettait au Seigneur — sa fille à ce théâtre maudit. Mais aucune lettre, aucune nouvelle, rien n'était venu. Eh bien ! Henri courrait chezKriegelstein, à l'Agence, interrogerait, saurait. Ah ! maintenant il avait cent fois plus de hâte de savoir exactement où était la jeune femme, pour lui écrire, comme il le lui eût crié : « Notre mère sait tout ! » A l'Agence, on ne put lui fournir aucun renseignement. Mademoiselle Gervais était partie à la date fixée. La saison théâtrale n'était point commencée encore en Italie. Mademoiselle Gervais se rendait sans doute à Turin à petites journées. Henri songea alors à Philippe. Il n'ignorait pas la sympathie profonde qui unissait Marsy à Hélène. Il ;alla chez lui. Marsy, pâle, abattu, très-malade, ne savait rien, rien que le départ de la jeune fille. Il tendit à Henri une main brûlante de fièvre et lui demanda, d'une voix creuse, lassée et basse, qui fit mal à Henri :
— Elle ne court aucun danger, au moins?
— Aucun... aucun... Quelle idée!
Geneviève attendait Henri. Elle le vit revenir inquiet. Pourquoi ce silence ? Instinctivement, la terreur de son fils la gagna. 11 y avait dans cette ferme volonté d'Hélène se condamnant ainsi à disparaître quelque chose de résolument tragique. Et la mère se demandait si ce n'était pas elle qui avait ainsi poussé la malheureuse vers l'exil.
Quelques jours s'écoulaient, pleins d'angoisses. Un soir, vers six heures, une dépèche arriva place Dancourt, laconique, mais d'une éloquence terrible. Mademoiselle Gervais, arrêtée à Lyon par une maladie, se mourait à l'hôtel. Ce n'était pas elle qui avait signé cette dépèche adressée à Henri, c'était l'hôtelier. Henri demeura comme foudroyé en lisant ces lignes rapides, brutales comme un boulet, mécaniquement tracées sur ce papier bleu chargé de douleurs.
— Eh bien ! il faut partir, dit froidement et fermement la mère.
On eût dit que quelqu'un d'invisible commandait et qu'elle obéissait.
Il était temps encore de prendre le train de cette nuit. Henri jeta rapidement dans une malle des vêtements pour sa mère, attacha des couvertures dans une courroie et dit à la vieille Suzanne:
— Nous revenons bientôt!
Le pauvre chien César, triste depuis la mort de Roquevert et qui se collait, comme un abandonné, aux jupes de la servante, regardait de ses bons yeux profonds les préparatifs de cet autre départ, et, silencieux, il semblait flairer un malheur nouveau.
Pendant la longue fièvre du voj'age, dans la fraîcheur d'une pluvieuse nuit de septembre, Geneviève pria. Elle suppliait le Seigneur, au nom de tout ce qu'elle avait souffert, de détourner d'elle sa colère, de lui épargner cette épreuve, ces remords: la mort de cette fille qui avait grandi loin d'elle et dont elle n'avait jamais entendu la voix.
Henri, navré, se répétait avec une douleur violente, les termes mêmes du télégramme: Mademoiselle Gervais se meurt. Elle avait donc appelé? Elle avait donc voulu revoir son frère? Mais non! Ce n'était même pas elle qui le suppliait d'accourir !
— Seigneur, Seigneur! répétait Geneviève, la tète perdue, enfoncée dans l'angle du wagon. Seigneur, que la lèvre de cette enfant ait du moins le temps de laisser tomber son pardon sur la plus coupable des pécheresses !
Et le train emportait, à travers les champs endormis, ces souffrances qui veillaient — et bien d'autres angoisses sans doute enfermées avec elles dans ces wagons silencieux qui passaient sur la route defer...
Au petit jour on était à Lyon. Henri, soutenant Geneviève, affaiblie par cette terrible nuit douloureuse, se jeta dans un fiacre et donna le nom de l'hôtel. « Place des Brotteaux ! » Ah! comme ce cheval marchait lentement! Le cocher avait l'air engourdi sur son siège.
— Vite, vite ! Je vous en supplie ! Plus vite !
L'hôtel était à peine éveillé. Un garçon décrochait, en bâillant, des volets fermés. Le grand bâtiment sentait le sommeil et le froid.
Le premier mot d'Henri fat ce nom qui contenait tout un monde d'angoisses :
— Mademoiselle Gervais?
Froide et droite dans son châle noir, Geneviève attendait la réponse avec un atroce serrement de coeur.
Le garçon écarta lentement ses bras qui pendaient le long de son corps et dit à voix basse, comme si c'eût été un secret honteux et comme si l'hôtel en était déshonoré :
— Elle est morte, monsieur!
Morte !
L'œil ardeot, effaré et enfiévré d'Henri rencontra le pâle regard brusquement épouvanté de Geneviève.
— Cette nuit, dit encore le garçon, tout bas: — à une heure du matin! Est-ce que vous êtes les personnes qu'elle appelait?
Ils ne répondaient pas.
— Venez, ajouta le garçon. Je vais vous conduire...
Il monta assez rapidement un grand escalier à rampe de fer, tandis qu'avec lenteur Henri suivait, soutenant Geneviève et lui disant : « Ma mère ! Ma chère mère ! » Blême, roide, enveloppée de son deuil éternel, la mère était redevenue la statue qui marchait.
On ouvrit devant eux une porte, puis, une antichambre franchie, ils se trouvèrent enfacedulit de mort où, les yeux clos, la bouche fermée et semblant dormir, gisait Hélène.
Elle était maigre, mais bien belle avec les bandeaux de ses cheveux noirs tranchant sur sa pâleur de marbre, et un sourire indistinct, à demi effacé et comme envolé, un de ces sourires qui saluent l'infiui lorsqu'il s'ouvre, un sourire de captif délivré, relevait doucement ses lèvres régulières, maintenant violacées. On avait croisé sur sa poitrine les mains amincies de la jeune femme, et elle semblait dormir là, d'un sommeil d'enfant, un crucifix posé sur son sein de vierge.
A côté, deux grandes bougies brûlaient avec une lueur pâle qu'attristait l'aurore eutraut du haut d'une cour par une fenêtre étroite. Du buis trempait dans un bol à filets d'or au chiffre de l'hôtel. Une religieuse priait au pied du lit, ou plutôt, après cette nuit de veille, sommeillait, le nez dans un livre.
Henri, sur le seuil, restait immobile, mordant ses lèvres pour arrêter ses sanglots et regardant la morte à travers ses larmes. Geneviève, lente, s'approcha du lit de son enfant et, de toute sa hauteur, tombant d'un bloc sur ses genoux, elle resta là, silencieuse, abimée dans la plus effrayante et la plus insondable des douleurs.
On vint peu à peu donner à Henri des renseignements sur l'agonie d'Hélène et lui demander ce qu'on décidait pour les funérailles. Il y avait trois semaines environ que mademoiselle Gervais s'était arrêtée à Lyon, se sentant très-faible, trop souffrante, disait-elle, pour continuer sans quelque repos son voyage vers l'Italie. Elle était d'abord demeurée là simplement lassée, sans maladie déclarée, puis elle s'était alitée et, dès le premier jour, le médeciu avait prévu une issue funeste. Il y avait là une sorte d'anémie compliquée de phthisie galopante. Le docteur avait voulu conseiller à Hélène d'écrire à ses parents, à ses amis.
— Je n'ai pas de parents et ne veux pas attrister mes amis, avait-elle dit. Si je guéris, je ne les affligerai pas. S: je disparais, ceux qui m'aiment l'apprendront assez tôt.
Elle semblait — répétait, chaque soir, le docteur à l'hôtelier — avoir soif de silence et de solitude. Elle souriait d'une façon étrange à la mort qui venait et qu'assurément elle sentait venir. Ce sourire d'affranchissement qui erra:: encore sur ses lèvres froides, elle l'avait toujours eu, durant sa maladie. Quand on lui demandait s'il fallait avertir quelqu'un, elle répétait non avec une insistance bizarre : «Il n'est pas encore temps. Je me sens bien. Plus Lard ! » Puis, un jour, elle dit : — « Eh bien, oui, vous pouvez écrire maintenant. » C'était hier. Elle avait donné un nom, une adresse. La dépèche était partie. Puis, îc soir, mademoiselle
Gervais avait voulu se lever, se sentant décidément mieux, disait-elle.
— Demain, je verrai Henri î...
Elle répétait ces mêmes mots avec une espèce de joie d'enfant, ajoutant aussi, en parlant sans doute de Madame;
« — Et elle] Qui sait? »
Vers dix heures, une faiblesse était survenue. On l'avait couchée. Le médecin était accouru, puis il s'était retiré, disant que tout était fini. Elle s'était alors endormie, doucement, comme fatiguée, répétant par deux fois :
— S'il vient — ou s'ils viennent, on n'avait pas bien entendu au juste — vous me réveillerez !
On lui avait promis cela, en hochant la tète, car on savait la vérité, et le dernier sommeil l'avait surprise ainsi sans agonie, doucement, avec ce beau sourire sur sa bouche.
Tandis que l'hôtelier racontait, sans trop d'émotion, cette fin résignée comme la vie toute entière de la jeune femme, Henri contemplait ce beau profil sculptural de la pauvre Hélène, et Geneviève relevée, droite, froide, écrasée sous sa douleur muette, laissait tomber des mots sans suite, ou disait :
— Merci... merci...
Elle voulut rester, elle demeura jusqu'à la fin au chevet de la morte. Elle demandait à Henri de ramener à Paris ce cadavre. Le médecin qu'avait fait appeler Henri, rappela alors que la pauvre jeune femme avait, souriant à demi, dit un jour que si elle succombait, son désir était d'être enterrée à Lyon, dans quelque coin solitaire, comme elle avait vécu.
— C'était une sorte de vœu.
— C'est bien... Merci... Laissez-moi...
Et Geneviève courbait alors son front jaune sous cette volonté, triste comme une sentence. Oui, elle était morte, seule, comme elle avait grandi, l'abandonnée et la bâtarde! Elle dormirait loin de Geneviève, dans un cimetière inconnu, dans une tombe comparable à ce banal lit d'auberge où elle venait de rendre le dernier soupir. Et c'était sa
mère, et c'était le cri'ifte même de sa naissance qui la condamnaient à cet exil jusque dans la mort !
Elle pressait maintenant, sous ses lèvres enfiévrées, les mains glacées de son enfant, cette mère qui ne retrouvait, qui n'embrassait sa fiile que pour ne plus la revoir! Elle regardait ce beau visage calme que la terre allait lui prendre. Eile essayait de fixer à jamais, dans une contemplation éperdue, ces traits superbes, blêmis et figés, sur lesquels le bois du cercueil allait se poser comme un masque.
— Toujours, toujours, disait-elle à son fils, je voudrais garder devant les yeux son imago !
Henri, un moment, laissa ses yeux attachés sur ceux de sa mère, puis, brusquement il sortit, donna à un garçon un ordre rapide et revint à côté de Geneviève s'asseoir près du lit de la morte. Tète nue, le garçon rentra bientôt, marchant doucement, regardant avec un certain oi Hélène endormie, et tendant à Henri un grand carton et des crayons enveloppés de papier. Le fils de Roquevert appela alors à lui tout son sang-froid, essuyant ses yeux, écrasant entre ses paupières les larmes qui pouvaient tomber sur le papier, et là, intrépide, volontairement cloué à une œuvre tragique, malgré la fièvre qui rendait sa main tremblante, malgré la douleur qui lui enfonçait comme un genou sur la poitrine, il jeta sur le papier du large album, avec le frémissement d'une douleur que chaque regard redoublait, le profil de sa sœur morte, ces traits fins et fiers, ce nez droit légèrement pincé, ce beau front pur, cette bouche froide et pourtant vivante, les contours de cette joue, de ce menton, de l'attache exquise de ce cou disparaissant à demi sous les draps qui recouvraient déjà ce corps comme d'un suaire. Il dessina celte tète de vierge endormie, ce bras aux lignes ondulantes doucement plié et comme lassé sur une poitrine que la respiration de la vie semblait soulever encore. Il mit dans ce dessin tout son amour, toute sa douleur, toute sa vie ; et le soir tombait, un soir gris et froid d'automne hàtif, un triste soir où s'avivaient les lumières tremblotantes des cierges apportés de-
puis Je matin, le crépuscule entrait, avec des frissons glacés, dans cette chambre mortuaire, et Henri travaillait encore, essayant de faire revivre cette morte et de donner à cette mère l'image de sa fille endormie.
C'était un chef-d'œuvre, ce dessin tragiquement achevé dans la veillée de la mort. La beauté honnête d'Hélène vivante s'unissait là à la majesté saisissante que donne l'éternel repos. Et, chose étrange, tandis qu'Henri travaillait, sentant une sueur glacée lui couler sur la joue, il lui semblait, tant le jeûoe, la fatigue, l'émotion, surexcitaient en lui les nerfs et le cerveau, qu'une voix, — celle d'un autre mort, celle du père, ce grand artiste qui se relevait pour lui léguer sa tradition et ce souffle qu'Henri désespérait d'égaler — lui pariait et que cette voix lui disait que c'était là sa véritable voie, cet art qui laisse après soi l'œuvre encore debout, qui fixe à jamais, et autant qu'une œuvre humaine peut se vanter d'être éternelle, sur une feuille volante ou sur un lambeau de toile, les traits de ceux qui ont vécu. Et Henri sentait, par une sorte de cristallisation interne où sa volonté n'était pour rien, se fixer toutes ses irrésolutions, disparaître tous ses doutes, s'envoler tous ses rêves de théâtre, tous ses projets, toutes ses chimères, et son esprit, son être tout entier, son âme en même temps que sa main, s'attacher à cet art dont toute la puissance lui apparaissait maintenant là, oui, là, au chevet de sa sœur morte, dans l'affolement et le brisement de sa tête et de son cœur, tandis que ses doigts, avec une habileté de machine et une virtuosité admirable, dessinaient, retraçaient, enveloppaient de poésie ce profil de morte, et donnaient à la réalité saisissante de ce cadavre étendu le rayonnement et comme l'auréole d'une sainte divinisée par la mort.
Geneviève poussa un cri lorsque, laissant enfin éclater sa douleur, Henri, broyé de fatigue, la joue sillonnée de larmes, lui tendit ce dessin admirable.
C'était Hélène! C'était Hélène pour toujours visible et présente à cette mère qui n'avait jamais entendu un mot
de cette bouche close, jamais senti de ces lèvres autre chose que l'inconscient baiser de l'enfant.
Et, alors, Henri se penchant sur la morte et donnait à ce front glacé un baiser long comme un adieu:
— Ma mère, dit-il, je sais maintenant où j'irai, et c'est « notre Hélène » qui vient de me le dire. Le théâtre a donné au père un nom qu'on ne doit pas diminuer; le théâtre vous a pris votre fille. C'est assez! je ne serai pas comédien, je serai peintre !
Même sur le visage dévasté, martelé de douleurs de la vieille femme, une lueur de reconnaissance passa, et, comme si la bâtarde eût, par sa mort, sauvé la vie, marqué l'avenir du fils de Roquevert, la mère écrasée s'agenouilla encore, avec une ferveur plus farouche et une souffrance plus déchirante, devant ce cadavre, et doucement, tout bas, affolée par la souffrance et son corps maigre secoué par les sanglots, toute la nuit, dans cette chambre d'hôtel, au milieu de l'immense silence qui tombait sur la sombre et laborieuse ville, Geneviève Roquevert parla, suppliante, éperdue et versant des larmes, à l'oreille muette de la fille de Monnerol.
Philippe ignorait tout de cette fin résignée d'Hélène Gervais et de l'ensevelissement silencieux de la jeune fille dans un cimetière de Lyon, avec Henri, Geneviève, un hôtelier, des garçons et quelques inconnus suivant son convoi. Elle lui avait, par un mot rapide, annoncé son départ, mais c'était tout. D'Italie elle écrirait. Il aurait de ses nouvelles certainement. Il semblait à Marsy qu'il y avait plus que de l'amitié dans cet adieu, et que les mots de ces quelque? lignes ne disaient pas tout ce qu'eût voulu confier Hélène à ce billet rapide. Peut-être Philippe s'illusionnait-il, mesurant à l'affection qu'il avait pour elle la sympathie qu'Hélène devait avoir pour lui. Mais c'était sa joie, cette illusion, et il lui semblait que, là-bas, la comédienne ne Foublirait point, songerait à lui et lui donnerait une part dans les consolations que lui gardaient ses triomphes. Il ne lisait d'ailleurs et décidément rien, ne demandait
rien, éprouvait une joie amère à vivre d'une vie machinale, solitaire, n'ayant d'autre but que de donner quelque plaisir au petit André qui lui paraissait triste, pâle, souffrant depuis' le départ de Sabine. L'enfant ne parlait jamais de sa mère, mais il semblait à Marsy qu'il y pensait toujours.
Ces petits cerveaux ont des songeries profondes. Et Philippe avait peur que la contention de quelque idée fixe ne rendît l'enfant malade et, lui déjà souffrant, agité d'une fièvre lente, morbide, qui le minait cruellement, le condamnait à l'insomnie, le rendait pâle, brûlait ses yeux, creusait ses tempes, lui, profondément atteint et menacé, n'avait qu'une inquiétude et qu'une crainte: son fils.
Valérie, l'aïeule, suivait avec angoisse sur le visage de Philippe les ravages grandissants de cette fièvre que rien ne pouvait vaincre; Henri, revenu à Paris avec sa mère, plus effrayante qu'auparavant, automatique et retombée dans son mutisme tragique, Henri, affligé de ce dépérissement continu de son maître, lui cachait avec un soin profond la mort d'Hélène, Marsy croyant que le jeune homme ne portait qu'un deuil quand il en avait deux au cœur, et le malade semblait ne point se sentir frappé, uniquement poursuivi, hanté par cette épouvante que le petit André devenait chétif et pouvait mourir.
Alors, il sortait avec l'enfant le plus souvent possible, le baignait d'air, comme il disait, le promenait, André courant çà et là, et le père se traînant, affaibli, dans les jardins et les squares. Il l'avait, un dimanche, conduit au Luxembourg devant un théâtre enfantin, sous les arbres. Le ciel, avec des tons d'un bleu doux, tendre, profond comme un infini, pomponné de nuages d'un blanc d'ouate, formait au-dessus de ce théâtre en plein vent un gai plafond, plein de lumière. Des rayons de soleil d'avril traversaient les feuilles des arbres, d'un vert encore acide et transparent. Et, sous ces branches fraîches, sous ce ciel déjà chaud, dans l'atmosphère tiède d'un premier beau jour, autour de la baraque du montreur de marionnettes, des enfanta s'entassaient sur les bancs, sur les chaises, assis
ou debout, pressés, avides, leurs grands yeux pleins de fièvre braqués sur un même point : cette scène étroite où, devant un décor criard, dansait au bout d'un fil un comédien de bois. Et c'était, dans tout ce public enfantin, des exclamations joyeuses, des grands cris fous, des battements de mains tapageurs, des amusements bruyants, des éclats de voix qui ressemblaient à des soleils de feux d'artifices.
Sous les chapeaux de paille ou de feutre, sous les toquets enrubannés, les cheveux bruns ou blonds, d'une soie fine, voltigeaient, se mêlaient, se penchaient, et de toutes ces chevelures, de toutes ces bariolures de costumes, avec de larges ceintures rouges, bleues, écossaises, sortaient des rires perlés, des acclamations, des joies sans fin. Une harpe enrouée, un violon nasillard, c'était tout l'orchestre. Des bruits de sous remués dans quelque sébile de ferblanc accompagnaient parfois l'air de valse. Des recommandations de papas ou de mamans debout, hors du théâtre, le ventre tendant la corde qui les séparait de leurs petits, se croisaient : « Prends garde au soleil, Georges ! Tiens-toi droite, Marcelle. Ne mords pas tes gants, Gustave ! » Et puis tout était étouffé sous l'explosion ardente de ces tas de gamins émus, charmés, entraînés, par l'apparition de quelque Chinois combattant un petit soldat en pantalon rouge, le sac sur le dos — Guignol en campagne — et qui, de sa tète de bois frappant le mandarin avec des coups secs, étendait à terre cet habitant du pays bleu, malgré son grand sabre d'étain! Alors, le même contentement éclatait, le même mot courait, joyeux sur toutes ces lèvres ouvertes comme des pétales de fleurs épanouies : 11 est mort! Il est mort! Et c'était étrange ce mot sinistre : mort, sortant de ces petites bouches, de ces marmots grouillant de vie, de cette enfance qui riait de cela : la mort, comme si elle eût bien senti qu'elle était le contraire de cette froide chose, épouvantable. Et le rideau tombait tout à coup. Et c'était un grand bruit bavard, argentin, amusant, piïutanier, succédant au silence; et tout aussitôt dans le cercle des petits,
le marchand de gaufres apparaissait grand, le torse serré dans sa veste blanche, portant sur sa main gauche la corbeille où de blonds gâteaux montraient leur apparence jaune traversée de soleil, et que de sa main droite il saupoudrait de sucre fin emporté tout autour de lui par le vent et jeté sur les têtes blondes, comme un nuage léger de poudre blanche...
— T'es-tu bien amusé, André? disait Philippe en emmenant le petit.
— Oh ! beaucoup ! beaucoup ! et toi ?
— Je m'amuse toujours quand tu es content !
Ils allaient alors par les rues, cherchant une voiture et, vers l'Odéon, Marsy devenait subitement très-pâle, il serrait contre lui son enfant comme si quelque affreux danger planait.
— Ne regarde pas, disait-il avec un effroi soudain.
Ne regarde pas ! La curiosité éveillée du petit cherchait aussitôt tout autour et voyait là, très-près, passer un convoi, celui d'un autre enfant.
Et le mot de tout à l'heure revenait sur ces lèvres roses : Mort.
— Ne dis pas cela ! Ne dis pas ce mot ! Viens, viens vite, répétait Philippe en entraînant André.
Mais un embarras de voitures pleines forçait le pauvre père à tout voir, à frôler presque ce convoi lugubre, et, comme s'il y avait eu là, dans ce spectacle, quelque magnétisme bizarre, l'enfant, que Marsy entraînait, tournait invinciblement la tête vers la petite bière et la suivait des yeux, étonné, attiré. Et alors toutes les superstitions, toutes les faiblesses de l'être aimant qui craint tout pour l'être aimé torturaient Philippe, et il lui semblait que l'enfant au cercueil appelait cet enfant vivant, debout et qu'il serrait contre lui, tout en marchant, comme si la grande voleuse eût étendu ses doigts osseux vers ce petit front...
— Ah ! se disait le père, que tout croule autour de moi, mais que mon fils me reste ! Il ne me manquerait plus que cet atroce malheur !
Puis, son imagination s'exaltait, la fièvre venant grandissante. Elle affaiblissait déjà ce corps solide, cet esprit robuste et net. Philippe éprouvait maintenant des lassitudes profondes, des accablements et comme la nausée même de la vie. Il ne pouvait ni travailler ni penser. Sa main et son cerveau subissaient une égale fatigue. Chaque jour diminuait sa force, son énergie, et cette fièvre pernicieuse finit par avoir raison des dernières résistances de ce tempérament vigoureux. Un matin, Philippe ne put se lever. Il sentit sa tète lui tourner et s'affaissa sur son lit, se glissant ensuite sur son oreiller où il tomba avec un frisson et un claquement de dents.
Il éprouvait une sensation atroce d'affaissement et d'impuissance. Il ne voulut plus désormais que sa mère le quittât. Il restait couché, Valérie demeurant là, silencieuse: et, lui, comptant les journées qui s'écoulaient, lentes, uniformes, chargées de pensées tristes que Philippe s'efforçait de chasser en regardant devant lui. Le soleil, pendant le jour, dorait les rideaux de mousseline et faisait paraître transparents les grands rideaux de perse; Philippe apercevait vaguement à travers ce voile les arbres de l'avenue qui verdissaient, avec des effluves de vie printaniôre; puis le soir venait, le soleil s'affaiblissait peu à peu, et il semblait à Philippe que c'était sa propre vie qui s'éteignait. L'ombre tombait, le silence se faisait au dehors, et l'on n'entendait que des bruits de roues et de fers de chevaux. Les rideaux prenaient tour à tour une teinte d'opale d'un bleu gris, la chambre s'emplissait d'une ombre froide, puis la lumière jauue de la lampe entrait, s'accrocbant au cadre de la glace, à l'or des flambeaux, à la pendule, jaunissant toutes choses et, lanuit devenant plus profonde, le malade avait seulement pour se distraire les ronds tremblotants que la lumière mouvante de la lampe dessinait à côté de la rosace, sur ie plafond.
Quelquefois aussi, le petit André entrait, galopant sur le tapis avec un bruit que le malade aimait à entendre, il courait à la fenêtre, le jour, et regardait, devant lui, des
enfants du dehors qui s'amusaient à se jeter au visage la paille étendue là devant l'hôtel de Marsy, pour assourdir le bruit des voitures. Ils se roulaient là dedans, ces petits, et ils riaient, leurs cheveux tout emmêlés de brins jaunes. Et il eût voulu comme eux courir, le petit André, gambader comme eux et lancer à pleines poignées cette paille fraîche !
— Maman Valérie, je voudrais faire comme ces petits garçons-là ! Je peux bien, moi, puisque c'est notre paille !
Les chut de l'aïeule lui répondaient alors doucement. Puis le soir, tout bas, l'enfant, venant embrasser son père, lui disait de cet air confidentiel qu'ont les petits :
— Tu sais, dépêche-toi de te lever ! C'est joli dehors ! On a allumé les étoiles !
Ou encore :
— On les a éteintes
Et le malade hdchait la tête. Il le savait, il le savait bien hèlasl que les étoiles étaient éteintes. Il y en avait une, au firmament, qui brillait autrefois et sur laquelle une petite bouche fémiuiue avait soufflé : Pft ! Et elle s'était éteinte, l'étoile !
Tout fier, un matin, et tout souriant, le petit vint, comme Philippe assoupi après une nuit de fièvre s'éveillait, encore engourdi : et, de sa petite voix d'oiseau qui chante :
— Papa, tu as toujours mal, dis? Eh bien ! c'est moi qui va te soigner! Tiens !
Il tendait, il jetait sur le lit du père un grand Polichinelle qu'il était allé déterrer dans ses joujoux, disant de sa petite voix douce, tendre, caressante :
— Amuse-toi, tiens!
— Pauvre et bon petit !
Le Polichinelle, jeté sur le lit, les jambes écartées, levant au plafond ses mains maigres, semblait, avec son fin profil voltairien, son nez et son menton aigus, railler, dans son attitude bizarre, ce malade qui le regardait de ses yeux agrandis et tristes. Involontairement le peintre contemplait ce pantin à demi brisé, son costume de satin mi-partie rose
et blanc défraîchi, sa collerette de dentelle déchiquetée, avec des lambeaux de toison blanche sortant de dessous son grand chapeau galonné, dont les doigts du petit André avaient arraché la ganse, et ces gaies couleurs vives, tranchant sur la blancheur des draps, retenaient ce morne regard et faisaient remonter la pensée du malade vers ce jour — si peu éloigné — où, tout content, il avait apporté le jouet au logis, faisant envelopper par le marchand ce grand joujou qu'il mettait sous son bras et dont les grelots, tintant à chaque pas comme un pépiement de poussin, semblaient déjà contenir le joyeux rire de l'enfant. A travers le papier, les sabots de velours noir galonné d'argent du polichinelle passaient et, comme il pleuvait, Marsy hâtait le pas, coudoyant tout ce monde qui ne se doutait guère du fardeau léger qu'emportait gravement cet homme. Et comme le père avait monté l'escalier ! Comme il demandait en hâte qu'on appelât l'enfant ! et André venait, Philippe dissimulait derrière son dos le polichinelle blanc et rose, et le petit, les yeux brillants, se doutait bien que ces mains cachées tenaient quelque surprise ! Il attendait et toute sa jolie figure, trouée de ses prunelles noires, s'éclairait quand, au bout des doigts de Marsy, apparaissait, montrant sa figure ridée, ses yeux fixes, sa bouche rouge piquée de dents aiguës, Polichinelle, ce beau Polichinelle, qui dansait, levant les bras, écartant les jambes et riant d'un rire muet dans ses dentelles et ses galons d'argent. Comme l'enfant battail des mains alors! Comme le père était heureux! — Et Philippe se rappelait maintenant que Sabine, ne comprenant rien à ces divines puérilités de l'amour paternel, regardait cette scène avec son sourire ennuyé, méprisant, et ses yeux lassés.
— Amuse-toi bien, papa ! répétait l'enfant en passant le jouet sous les doigts maigres du malade. Je ne te le prête pas, je te le donne,
Charrière venait, avec Henri, s'asseoir souvent au chevet de Philippe. Il y trouvait toujours la mère, la vieille madame Marsy immobile, regardant dépérir son fils, cel
enfant dont elle avait fait un homme, — un grand homme, disait-elle, — et qui s'en allait de jour eu jour plus sûrement. François essayait de rendre à Philippe un peu de ce courage qu'il n'avait plus lui-même et qu'il semblait pourtant retrouver, à l'aspect de ce moribond, comme en présence d'un danger. Il se raidissait pour ne pas laisser apparaître devant Marsy son navrement sans fond. Il se contraignait à sembler optimiste devant son ami désespéré.
— Il fait bon vivre à présent, hein, Philippe? Les pris de Rome, avec la pension de l'Etat et la rente Decaen, qui les attend à Paris à leur retour d'Italie, sont des coqs en pâte ! Nous n'avions pas ça, nous; mais bah! nous nous sommes tirés d'affaire tout de même !
Tiré d'aff nire ! Comme il mentait, le pauvre diable!
Il avait d'ailleurs fini par se trouver trop lâche, trop niais et trop vil devant l'Anglaise, et, avec un courage féroce, échappant à cet amour enfoncé dans sa chair, se l'arrachant comme avec des tenailles, il brisait chez lui tout ce qui lui parlait de la Vaughan, et bénissait comme le salut cette nécessité qui l'enlevait à sa rage et le forçait à aller voir Marsy.
Il y venait souvent avec Henri, et Henri annonçait à son maître qu'il se remettait décidément à la peinture, et pour tout de bon.
— Bravo ! faisait Philippe doucement. Le contraire eût été dommage !... Votre route est tracée, Henri... Vous arriverez !... Et si... et si aucun obstacle... si vous rencontrez une femme intelligente qui vous comprenne... Mais non, murmurait-il tout bas, tous les mariages ne sont pas des suicides. — Et que dit votre mère ?
— Ma mère? L'abbé Ronchat la supplie de me pousser vers la peinture religieuse!
— Bah ! dit Philippe. Il suffit quelquefois de faire le portrait d'un contemporain pour représenter le Christ en croix!
Le Salon, pendant ce temps, venait d'ouvrir. Philippe revoyait du fond de son lit cette journée fiévreuse du dernier jour des envois : les tableaux apportés par les com-
missionnaires, montés par le grand escalier de pierre du Palais de l'Industrie, salués par les gouailleries des rapins, par les plaisanteries bruyantes de ceux qui blaguent sans songer que l'auteur est là souvent, et qu'un mot lui enfonce un couteau au cœur; puis le vernissage, où tout Paris figure, où les succès se dessinent comme à la répétition générale d'une pièce, et l'Ouverture enfin, avec la foule accourue, les jugements qui se croisent, les saluts, les propos, les bous mots de tout ce monde de peintres, d'amateurs, de critiques qui se coudoient, se saluent, se complimentent, se déchirent...
Machinalement, le malade se faisait apporter les journaux, lisait les nouvelles des arts, les critiques. Sa Pitié, qu'il s'était décidé à envoyer, figurait dans la grande salle carrée, et le succès s'était, dès le premier jour, établi autour de ce tableau. Le mourant devinait bien, à distance, que la revanche de son insuccès de la Charité ne se ferait pas attendre. Il était heureux. Il se sentait comme raffermi, consolé, sauvé... Enfin! Il reprenait sa place. Il retrouvait son rang !
Comme il lisait un de ces articles, il poussa un cri. Sa mère accourut.
— Hélène Gervais est donc morte ? dit-il d'une voix étranglée.
Le critique rappelait, en effet, à propos de la Pitié, que cette exquise figure évoquait l'image de la pauvre mademoiselle Gervais, si brillamment apparue et sitôt disparue, enterrée, là-bas, dans un cimetière de Lyon...
— Morte ?
— Oui, répondit tristement Valérie. On te l'avait caché. On savait que ça t'attristerait trop.
— Morte !
Il ne dit plus un mot jusqu'au soir. Hélène était moite ! Il lui semblait que cet espoir renaissant se brisait, qu'il retombait du haut d'un rêve. Hélène morte ! Il ne voulut plus l'ouvrir un journal, il ne s'occupait même plus de la Pitié, du Salon, de rien. Quand Henri venait, il parlait d'Hélène.
Autour de lui, on n'était point fâché qu'il ne lût plus rien. Les journaux, en effet, étaient remplis du nom de Marsy ; mais à ce nom se joignait souvent celui de Sabine. Sabine avait exposé. Des fleurs, comme toujours, des fruits, des natures mortes. On s'extasiait sur ces merveilles. Le Trimaliste avait décidément mis Sabine à la mode. Elle avait hardiment accepté et sa situation nouvelle et l'espèce de notoriété scandaleuse qu'elle s'était faite. Elle groupait autour d'elle les amis de Cordier, Baloche, Foubertaille et les autres qui lui dédiaient leurs symphonies ou leurs livres. Elle donnait des fêtes dont le Trivialiste parlait. Cordier n'aimait qu'à demi ces réunions artistiques qu'il présidait, un peu malgré lui, déclarant tout bas qu'il les trouvait «ennuyeuses comme la pluie». On y parlait beaucoup trop de Sabine et pas assez de lui. Ce succès de madame Marsy grandissait comme un paradoxe, l'offusquait, finissait par lui donner sur les nerfs. Lié à cette femme comme un forçat à son boulet, depuis cette imbécile de blessure, comme il disait, il traînait partout cette liaison pesante qui faisait dire à Baloche et répéter chez Pulchérie : « Tout indépendant qu'il soit, Cordier copie David : il est l'auteur de l'enlèvement de Sabine. »
Aussi comme il fuyait Paris, emmenant cette femme à qui de temps à autre, entre deux traductions du sanscrit, le vieux Tournier envoyait une demi-page de morale douce ! Ce Parisien de Cordier prenait Paris en grippe. Il y était trop connu ; il n'y pouvait faire un pas sans qu'on ne le montrât du coin de l'œil : « Voilà Cordier, vous savez, celui quia reçu de Marsy ce coup d'épée... » Le coup d'épée était devenu son seul titre de gloire. Ah çà ! et ses tableaux? On n'en parlait pas, on ne parlait que des toiles de Sabine.
Et pendant que Philippe se mourait, ils étaient au Havre, respirant les premières bonnes brises, allant d'Orcher à Montivilliers, un peu. partout. Cordier était heureux de passer là, daus lu liberté de son anonymat, sous l'inévitable histoire de son coup d'épée sans cesse répétée, ressassée.
— Eh ! bien, nous resterons au Havre toujours ! disait Sabine.
Et tandis qu'il faisait légèrement la grimace, elle lui disait, lui montrant le port, avec les dentelures éloignées des navires et l'entre-croisement des mâts :
— N'est-ce pas que c'est beau ? N'est-ce pas que cela vous donne l'envie de partir, d'aller plus loin, où vont ces steamers, vers l'inconnu, vers l'infini? Si nous partions? Si nous disparaissions ? Ah ! quitter Paris, pour longtemps, pour des années, comme ce serait bon !
Mais, maintenant, Cordier secouait la tète, répondait très-vulgairement : « Eh bien ! merci. En voilà une idée! » et se demandait, avec des colères profondes, se répétait pour la millième fois, avec des rages impuissantes contre lui-même, quelle sotte idée il avait eue de se fourrer dans une aventure aussi niaisement soporifique et dont tout l'agrément était parti. Ah ! parole d'honneur, il eût volontiers reçu un second coup d'épée pour en avoir fini avec cette liaison! mais le monie était là, non pas le moade bizarre de la Vieille Sparte, mais celui des clubs que choj'ait le peintre. Que dirait son Cercle ? Il fallait, pour cette galerie spéciale, se conduire en gentleman, garder, au moins pour un temps moral (et le mot faisait sourire m ème Cordier), la femme compromise. Dieu ! quel ennui !
Et Sabine aussi éprouvait déjà la lassitude de cet amour fait de caprice. Elle commençait à juger à sa valeur ceP arisien aux plaisanteries stéréotypées, ce bellâtre, dont les cheveux à la Lucius Vérus lui causaient une impression particulière, celle d'un buste chaque jour contemplé dont la majesté agace et finit par sembler prétentieuse. Voilà bien pourquoi, avec une avidité singulière, un appétit de fuite et d'éternel mouvement, elle rêvait maintenant quelque long voyage, quelque disparition folle, avec des mois passés aux Indes ou à Tokio, dans le centre même de ce japonisme dont Emile Cordier faisait comme une religion.
En revenant à l'hôtel, un soir, par la rue de Paris, Sabine aperçut, à la porte d'un café d'où sortaient des bouffées de
musique, une affiche qui l'arrêta un moment et la fit rêver; Cordier se demandait ce qu'elle regardait. Elle montra du doigt l'affiche tracée à la main, avec des rinceaux pour encadrements, et sur cette pancarte les noms de Pépézut et de Louis Duret : « Louis Duret, premier prix du Conservatoire de Paris., ex-artiste du théâtre du Boidevard, chantera les romances de son répertoire. » Louis Duret ! Sabine se rappelait parfaitement l'avoir vu autrefois, au Conservatoire justement, lorsqu'il concourait avec Hélène Gervais... Comment le lauréat était-il tombé si bas, en si peu de temps ? C'était bizarre! La fantaisie lui prit de voir cela. Elle entraîna Cordier et ils entrèrent.
Le café était petit, et dans le fond de la salle se tenaient Pépézut, souriant toujours malgré sa vieillesse visible, et Duret, qui chantait, taudis qu'un grand garçon pâle, à longs cheveux couleur de maïs, l'accompagnait sur le piano. Depuis la chute de Brécheux et la fermeture du Théâtre du Boulevard, Duret et Pépézut avaient tant bien que mal cherché à vivre, et le petit Duret avait, en outre, voulu fuir Paris « où il y avait Claudine.» L'un et l'autre avaient accepté, Louis tout naturellement et Pépézut en faisant la grimace, l'engagement que leur offrait l'Agence Kriegelstein. Toutes les troupes étaient complètes. Il n'y avait guère que les théâtres étrangers et les petits établissements du genre de ce café du Havre qui eussent encore besoin d'artistes. Au premier abord, chanter dans un café ne paraissait pas chose séduisante, mais on y était libre. On appointait à ses frais le musicien accompagnateur, — quatre francs par soirée — et après chaque morceau chanté, on faisait la quête. Quelle chute ! Mais du moins la clientèle était bonne, il y avait de ces chanteurs qui devenaient riches. D'ailleurs qu'importait à Duret ? Il voulait fuir Claudine, la coquette petite Claudine qui voulait, elle aussi, devenir à la mode et se montrait au Bois avec Clotilde Verrier, et plus Louis s'enfonçait, allait loin, moins il la reverrait. Quant à Pépézut, il songeait également à une chose toute simple, c'est que pins il se rapprocherait du public, moins il y aurait de
rampe entre lui et les spectatrices, plus il aurait la cnau.ce de foudroyer d'un regard la femme attendue. Oh ! une amie. Maintenant il ne rêvait plus l'amour. Une amie qui lui fit de bon lait de poule et du feu pour chauffer ses rhumatismes. Et ils étaient partis, Kriegelstein leur fournissant l'accompagnateur, un élève de Marmontel qui avait eu des revers. Et là, dans ce café du Havre, s'ouvrant de plainpied sur la route de Paris, le petit Duret montait chaque soir sur un petit socle de bois, l'estrade et la scène, et de sa voix gutturale, sans méthode, mais profonde et pleine souvent de tendresses infinies, il chantait. Des matelots de tous pays, bronzés, hàlés, avec le nom de leur navire écrit sur leur toque ou brodé sur leur poitrine, écoutaient, fumantleur pipe de terre et rêvant tout en regardant de méchants paysages peints sur la muraille et qui représentaient de lointaines terres, de roses oasis, des banquises blanches des forêts vertes, des mers bleuâtres, des tempêtes, des combats, des naufrages. Et les romances que Duret choisissait tout exprès pour ces matelots, disaient, à leur tour, dans leur banalité pénétrante, les séparations des fiancés, les départs des marins, les rêveries du petit mousse voyant passer une hirondelle qui s'en va peut-être au pays. De leurs yeux bleus pensifs, les matelots du Nord suivaient, en écoutant, les gestes du chanteur, et leur pensée s'en allait là-bas, vers Christiania, Stockholm ou Copenhague, tandis que les marins italiens de la Speranza ou les Espagnol? de la Esméralda revoyaient leur golfe de Naples ou leur blanche et coquette Cadix.
Et, dans l'atmosphère épaisse du café, dans la chaleu: du gaz et la fumée des pipes et des cigares, dans l'aigre vapeur de la bière brune, cette poésie montait. La chauùe voix du petit chanteur vibrait. Pour lui, comme pour ces marins silencieux, les murailles de la tabagie s'enfonçaient, comme un décor trop étroit, pour laisser apercevoir les perspectives infinies des grands voyages, et partout dans ces cadres heureux, le petit Duret revoyait Claudine, entendait le rire et le babil de Claudine, tandis que, battant des
ailes, libre, poétique, faite de rêves, la chanson du chanteur que Sabine écoutait maintenant, disait :
Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller ?
La voile ouvre son aile, La brise va souffler !
Dans la rue, à travers la porte à claire- voie, faite de volets verts, des groupes de matelots plus pauvres stationnaient, l'oreille collée aux battants et saisissant, comme on se nourrirait de l'odeur d'un repas, l'écho des chansons de Louis.
Et qui sait de combien de doux songes le pauvre chanteur, l'ancien lauréat tombé jusque-là, emplissait ces cerveaux de grands enfants partant pour les longs voyages? Qui sait tout ce qu'ils emportaient, du fond de ce café étouffant, de consolants refrains qui leur revenaient en mer, lorsque la vague hurlait et que les cordages sifflaient dans le vent? Qui sait quels germes jetés au hasard poussaient dans ces âmes candides, dans ces corps robustes, et combien de pauvres gens, éloignés des leurs, battus du vent, menacés des tempêtes, il avait consolés dans leur exil intermittent, et raffermis et encouragés, le malheureux chanteur ignoré , l'artiste enfoncé , le pauvre humble vaincu de la grande bataille parisienne, l'épave de Paris échouée dans un caboulut du Havre?
Et comme les marins, Sabine, bercée par ses souvenirs tandis que Cordier bâillait et regrettait l'Alcazar d'hiver, Sabine revoyait, en écoutant le petit Duret, un passé qui la mordait au cœur : cette loge du Conservatoire où Henri entrait, timide, mal à l'aise, et où la coquetterie savante de la femme croyait bien avoir triomphé de son puritanisme ! Ah! cet Henri ! C'était lui pourtant qui l'avait poussée vers Cordier par cette austérité irritante et détestée ! Elle le haïssait, elle eût voulu s'en venger... Mais, bah ! A quoi bon?... Eh bien 1 elle était lancée hors de son monde, déclassée, perdue, que lui importait ? Une femme de sa
valeur peut braver toutes choses ! Elle préférait encore cette existence nerveuse, avec ses succès de Salon ou d'expositions libres, ses réceptions de Spartiates excentriques, ses fièvres et ses gaietés absurdes, à cette monotone vie de l'avenue de Villiers, où elle avait laissé Philippe et le petit André, auxquels elle ne pensait pas.
Il fallait même la rencontre deDuret, le hasard de cette entrée dans le petit café pour que, dans le fracas de sa vie nouvelle, Sabine songeât un moment à sa vie passée. Son soin actuel était de ne penser à rien. Elle se mit à rire en voyant Pépézut succéder à Louis Duret sur le socle de bois. Duret chantait la romance sentimentale et Pépézut la chansonnette comique. Il faisait peine à voir, le pauvre diable, avec sa maigreur triste, qui voulait être drôle; et sa voix cassée aux accents de laquelle se pâmaient jadis les amis de Montpellier, sonnait creux et semblait râler. Mais justement Sabine trouvait amusant ce divertissement macabre. Elle riait, applaudissait, disait à Cordier : — « Mais il est étonnant ! Il est superbe ! » Et Pépézut, à travers la fumée du tabac, regardait cette jolie Parisienne élégante, dont les petites mains gantées de suède accompagnaient de battements rapides chacun de ses refrains.
La chanson chantée, il prit la sébile de bois et fit avec une lenteur savante le tour des tables, remerciant avec dignité et ne jetant pas un regard sur ce qui tombait dans la sébile, comme si le pauvre diable eût professé le dédain des richesses. En arrivant devant Sabine, il donna machinalement un pli à son paletot usé et montra du linge. Son sourire se fixa plein de mansuétude sur cette jolie blonde qui le regardait à travers ses cils avec un bizarre et troublant sourire. Elle laissa tomber une pièce qu'il ne vit pas, ne voyant que la main serrée dans un gant de couleur noisette. Il dit : Merci en s'inclinant avec une modestie conquérante, puis il passa à une autre table, emportant le sourire de Sabine et croyant bien lui avoir laissé le sien.
Sabine s'était levée et sortait, suivie de Cordier et du
garçon qui les accompagnait, en s'inclinant. Elle franchissait le seuil du café en se retournant encore pour revoir Duret, Pépézut et ce pauvre pianiste aux cheveux paille qui jouait toujours. La foule des marins groupés au dehors s'écartait devant elle. Et tout à coup, Sabine aperçut dans ce groupe une femme, une petite femme élégante, pâle, le visage à demi caché sous une mantille noire, qui s'approcha avec vivacité du garçon resté sur le seuil et lui dit rapidement, en lui glissant quelque chose dans la main :
— Dites donc à M. Pépézut qu'il vienne et qu'une dame le demande !
Sabine se mit à rire en s'éloignant. Etait-ce bizarre? Ce bouffon qui faisait des conquêtes ! Cordier comprenait-il cela ? Eh bien ! à vrai dire, cela ne l'étonnait pas extrêmement, elle. Il était laid, il était vieux, il semblait avoir une fatuité niaise, ce Pépézut, mais il était drôle ! C'est quelque chose que de savoir amuser une femme î Ah ! s'amuser ! s'amuser ! Le Havre ennuyait déjà Sabine. On le quitterait demain pour regagner Paris, en bateau, jusqu'à Rouen. Etait-ce dit ?
— Comme vous voudrez, répondait Cordier.
Et tandis qu'elle traversait avec lui, sans plus parler, la place du Théâtre, — en se demandant (réflexion rapide et bien vite oubliée !) si, déclassée à jamais et volontairement tombée, elle ne connaîtrait pas, elle aussi, un jour, ces chutes sinistres et définitives, — le garçon s'approchait de Pépézut, lui disant à l'oreille qu'une dame l'attendait à la porte et voulait lui parler.
Une dame ! Elle, parbleu! Celle qui était là tout à l'heure, assise ! Celle-là ou une autre ! Mais elle, celle qu'il appelait depuis tant d'années ! C'était elle ! Pépézut se leva en chancelant, ses jambes refusant de porter tant de joie. Une dame ! Enfin ! Enfin ! c'était la réalisation de ce vieux rêve qui, depuis si longtemps, semblait s'éloigner, s'éloigner !... Jeune, cette dame ? — Oui, jeune. D'ailleurs il allait bien v oir !
Et Pépézut marchait vers la porte avec une lenteur vou-
lue, contraignant stoïquement son cœur à ne point battre trop vite, et apercevant pourtant dans une vision la petite gantée de suède qui lui faisait des signes.
Il interrogea rapidement, sur le seuil de la porte, la foule amassée dans l'ombre de la rue, et avec quelle anxiété heureuse il vit une forme féminine s'en détacher et venir à lui prestement ! Avec quelle émotion il sentit, — était-ce possible? — une petite main s'appuyer, presque tremblante, sur' sa main !... Il tremblait aussi, lui-même; il tremblait bien fort ! Et maintenant il entendait une voix, une douce voix, une jolie voix qui suppliait, lui dire tout bas :
— Monsieur Pépézut, monsieur Pépézut, je vous en conjure, dites à Louis que je veux lui parler !
Louis ! Ah ! l'écroulement ! . .. Il la reconnaissait cette voix, il la reconnaissait cette femme ! C'était Claudine, Claudine dont on affichait justement, à cette heure, pour le lendemain, le nom à la porte du Grand-Théâtre ! Claudine qui venait donner des représentations d'opérette au Havre, et qui venait toute seule, sans la mère Harel demeurée à Paris pour soigner un asthme naissant! Claudine qui, furtive, — peureuse, la petite Claudine, — redoutant que Duret ne « la reçût mal », suppliait Pépézut, l'ami Pépézut, ce bon et brave Pépézut, de prier Louis pour elle et de le décider à lui venir dire bonsoir.
— Patatras ! songeait Pépézut. Allons c'est encore un château de cartes qui tombe ! Encore ! Encore et toujours ! — Ne craignez rien, je vais lui dire...
Et il rentrait tète basse, il allait en hochant le front, vers Duret qui ne chantait plus, et il lui disait doucement :
— Claudine est là, dans la rue ! Claudine t'attend. Va voir Claudine !
Puis, tout en remontant sur le socle de bois, il cherchait, à la table vide, la place de Sabine, disparue, et il chantait, à son tour, pendant que Louis, très-pâle, courait vers cette Claudine qui l'attendait, prise du caprice de le revoir, — quitte à le laisser au Havre et à revenir seule à Paris, vers la mère Harel. — il chantait, le pauvre Pépézut, quelque
drôlerie qui faisait rire les matelots et qui lui donnait, à lui songeant à tant d'espoirs successivement bafoués, l'envie de pleurer un peu.
Philippe Marsy se sentait perdu et voyait la fin venir sans illusion et sans faiblesse, songeant peut-être qu'il allait rejoindre Hélène. Il en était arrivé à ne pas la plaindre, la pauvre fille. Elle ne pouvait vivre, ayant sa vie brisée. Il n'y avait pas plus pour elle que pour lui de joie dans le monde. Entre elle et lui se dressait la vivante. La comédienne laissait la place à Sabine. Lui, Philippe la laissait à Cordier.
— Ce sera peut-être leur châtiment à tous deux, songeait-il. La vie n'est pas gaie ; mais point de pessimisme. Tout a une sanction ; il suffit d'attendre !
Puis, enfonçant sa tête dans l'oreiller : « Ah ! que je l'avais adorée cette Sabine ! » disait-il.
Et il secouait avec colère ces souvenirs déçus. Il avait soif de repos. Il assistait, par avance et dans une sorte de fantasmagorie morbide, à cette cérémonie d'une banalité tragique : ses obsèques, dans une église où les confrères, les camarades étaient venus, par devoir ou par désœuvrement, les uns curieux, les autres ennuyés. On célébrait le service des morts devant cette foule, — ou plutôt devant cette poignée indifférente, où des gens chuchotaient du prochain concert, parlaient du ministère en formation, de la dernière comédie ou du dernier scandale. Il voyait, il revoyait plutôt ce spectacle auquel il avait tant de fois assisté lui-même. Les cierges brillaient devant le tabernacle d'or qui s'enlevait sur le fond noir des draperies traversé par une large croix de satin blanc. Devant l'autel, le catafalque sombre attendait, tandis que les prêtres disaient la messe et que le suisse, du bout retentissant de sa canne, frappait les dalles pour faire se lever ou s'asseoir les assistants. La fumée lourde de l'encens montait, jaunissant les lumières des cierges. Marsy la suivait des yeux, s'envolant dans du soleil. Et les petits enfants de chœur, tenant par une poignée de velours pourpre à franges d'or d'énormes
cierges de bois, riaient en regardant la ilainine qui rougissait leur visage et le reflet d'un vitrail d'uu bleu clair qui se jouait sur la manche de leurs surplis blancs.
— Je ferais ce tableau ! se disait Philippe. Si je pouvais tenir un pinceau, je le ferais.
Et il se plaisait à cette vision tant de fois regardée. Une file de prêtres et de desservants, en chasubles de velours noir brodé d'argent, se tournaient vers le catafalque où il était couché, lui, Philippe. Le curé marchait rapidement autour, l'aspergeant d'eau bénite et; comme il allait d'un pas allègre, un des deux prêtres qui portaient sa chasuble semblait s'essouffler à le suivre. Grave et roide, comme à la parade, le suisse, avec ses épaulettes de jais, appuyait sa main droite gantée de noir sur la grosse pomme d'argent de sa canne, et dressait, de sa main gauche sa hallebarde historiée, enveloppée d'un crêpe.
Et les chants montaient. Et c'était un tremblement, un déchirant soupir de l'orgue, tendre comme une prière, suppliant comme une plainte, puis des grondements de tonnerre, des éclats d'orage, des accents de terreur et de menaces. Les cierges brillaient toujours dans la fumée des cassolettes et Philippe, dans cette vision de malade, lisait distinctement le banal discours qu'avait dans sa poche un des assistants chargé de laisser tomber sur lux les louanges pompeuses de la harangue funèbre, et qui était précisément, celui-là, par une ironie dernière, quelqu'un que Philippe n'avait pas aimé !
Paris apprit, en effet, un matin, que l'auteur de cette magnifique figure de la Pitié qui faisait fureur au Salon encore ouvert était mort, dans son hôtel de l'avenue de Villiers. Ce fut une émotion générale. Quoi! si jeune? Philippe Marsy, un maître, — oui, vraiment un maître, — un des espoirs, mieux que cela, une des gloires de l'école française ! Etait-ce possible ? On parlait de chagrins éprouvés, d'amertumes sinistres, et les mêmes gens qui écrivaient contre la Charité des articles dédaigneusement injustes, constataient que la critique avait été tout simplement ini-
que avec un homme dont le talent honorait un pays. Les photographies de Marsy apparaissaient aux vitrines de la rue Vivienne ; on envoyait son portrait au graveur pour les publications illustrées. La louange tombait maintenant sur ce front pâli comme une cruauté suprême. Le jury parlait sur-le-champ de décerner, comme un dernier hommage, la grande médaille d'honneur à l'auteur de la Pitié.
Philippe était mort après avoir confié à Henri qui ne le quittait pas, à Charrière et à la vieille Valérie, cet enfant dont il venait d'embrasser la joue pour la dernière fois. Le peintre ne laissait point de fortune ; son hôtel hypothéqué pour le paiement, ses esquisses, ses études, peu de chose à coup sûr. Mais il sentait que le petit André ne serait pas seul. Il avait semblé à Henri Roquevert qu'un sourire pareil à celui qui errait sur les lèvres d'Hélène montait aux lèvres de son maître expiré. Les lettres de faire part envoyées par Henri ne portaient pas le nom de Sabine. C'était l'expresse volonté de l'aïeule.
— Elle n'est rien ici, disait la vieille femme d'un ton farouche. Elle n'est ni épouse ni mère ! Elle m'a pris Philippe, elle ne me prendra pas André, dussé-je plaider, la traîner devant la justice !
Il lui semblait que ce mort , son Philippe, son enfant, avait été tué lentement, assassiné.
Elle ne s'arracha à lui que lorsque la foule des invités, le flot montant de tous ceux qui avaient connu, admiré, aimé et même jalousé et attaqué Philippe, envahit l'hôtel tendu de draperies sombres, avec un grand M argenté sur l'écusson du milieu. Alors elle s'enferma, lugubre, dans une chambre donnant sur l'avenue, avec Charrière et le petit André.
Henri recevait les invités dans cet hôtel envahi, rempli de monde, de visages célèbres, d'inconnus, de curieux.
La mort ouvrait les coins secrets à la banalité avide des gens accourus , entassés , montant l'escalier, pénétrant partout en se composant un visage. Dans cet envahissement sinistre de l'appartement par les invités, dans ces
coudoiements de gens en deuil, de femmes enveloppées de voiles, dans ces poignées de mains gantées de noir, le^ mêmes paroles s'échangeaient toutes basses, les plainte > habituelles, les hochements de tête qui voulaient être navrés, les soupirs vrais ou faux de la douleur ou des comédies de la douleur. Les vieux camarades réapparaissaient, en souriant involontairement, après des années de séparation, à deux pas de la chambre où l'on vissait le cercueil. « Tiens ! c'est toi ! — Ah ! quel hasard !
— Tu n'es pas changé ! — Oh! on perd ses cheveux ! — Et ce pauvre Marsy ? — C'est un malheur ? — Brave garçon !
— Et quel talent ! »
Baloche était là et Leménil; ils avaient connu Philippe après tout. Ses tableaux, on n'en parlait pas, mais c'était un « bon garçon » qui plaidait parfois pour les jeunes. Ils n'étaient point fâchés d'ailleurs de se mêler aux gens illustres. L'Institut était venu, les professeurs de l'Ecole, le clan des hors concours et des gens à commande, comme disait Baloche. Et les indépendants guettaient un salut, un sourire, un regard de ces « médaillards » qui les détroussaient de leur gloire et leur volaient leur part de soleil.
L'appartement tout entier était comme pris d'assaut, livré à cette foule grossissante qui machinalement cherchait les signatures au bas des tableaux accrochés, discutait leur valeur ou leur mérite, remuait doucement dans l'atelier désormais désert les toiles retournées, pour voir les ébauches que laissait Marsy ; et c'était un bourdonnement sourd, confus et triste, un bruit de pas, de voix basses, de propos échangés qui emplissaient les escaliers et les salles de l'hôtel d'un murmure mélancolique pareil à celui de la mer.
— Mais pourquoi donc qu'il vient tant de monde ? disait André, surpris, àCharrière et à Valérie, qui ne répondaient pas.
Par les volets fermés de cette chambre où ils s'étaient réfugiés, le soleil glissait encore des rayons clairs qui jetaient sur les tapis leurs raies vives ; et cette joie lumi-
neuse du dehors, entrant dans la maison triste, faisait hocher la tête à la vieille aïeule qui en avait tant vu déjà de ces mornes départs ! Elle se tenait enfoncée dans un fauteuil, passant ses mains glacées sur le front du petit André, qui était tout ce qui lui restait de la chair de sa chair. Et Charrière, debout auprès d'elle, Charrière amaigri, écrasé, sorti, comme d'un enfer, de cette épreuve où il avait failli laisser sa vie, et où il laissait sa foi en lui-même et son art, se penchait doucement vers la mère et disait, de sa voix ironique autrefois, maintenant brisée :
— C'est Philippe qui revit en lui ! C'est votre enfant ! Pauvre petit! A nous deux nous relèverons... oui, sans rien demander à... à personne, disait-il en voyant l'affreux et soudain frémissement de Valérie qui songeait à Sabine.
Et Charrière, pensif, se répétait tout bas, retrouvant contre lui-même le sarcasme de jadis :
—Tu n'as plus de talent, tu es fini, Charrière, et tu n'as à en accuser personne. Si tu n'as pas fait de statues, c'est que tu n'en avais pas en toi. Les femmes ne vident que les sots. Philippe laissera un nom, toi, rien ! Mais tu peux du moins nourrir quelqu'un avec ton métier, puisque tu as nourri cette femme. Artiste manqué, sois un bon ouvrier ! Tu as ce petit à élever.
Et parlant à ce mort qu'on allait emporter, comme si Philippe eût été présent :
— Ne t'inquiète pas, je suis là, Philippe. Le petit a encore une mère, la tienne, et si Barbedienne trouve que cet imbécile de Charrière est trop fini, trop usé, a trop gâché sa main, eh ! bien, je ferai du zinc pour la maison Alexis Brécheux, et le petit André ne manquera de rien, mon pauvre Philippe.
André ! Il allait, venait, courait, intrigué et inquiet de tout ce bruit, de ce grondement de pas dans l'escalier, de tout ce monde, de ces vêtements noirs dont on l'avait couvert et qui lui semblaient si laids... si laids... Il comprenait, le pauvre enfant, aux regards navrés de l'aïeule, à la pâleur de Charrière, à celle d'Henri, que quelque chose
de lugubre entrait chez lui. Pourquoi maman ne revenaitelle pas puisque papa s'en allait ? Il s'en allait, il le savait, il l'avait entendu dire à la cuisine. Où qu'il s'en allait? Ardre ne voulait pas qu'il partît, il voulait aller avec lui ! Papa le laissait seul maintenant ! Pourquoi ? L'éternel pourquoi ? de l'enfance montait à ces petites lèvres sèches qui d'instinct, s'ouvraient tristement, les yeux confusément interrogateurs et profonds comme l'infini, attendant une réponse que le petit ne comprenait pas et qui amenait encore et toujours un affreux, un cruel et effilant : Pourquoi?
Oui, pourquoi lui disait-on de se taire? Pourquoi maman Valérie le prenait-elle entre ses mains, le serrant si fort, avec des larmes chaudes qui tombaient sur son front, comme lorsque papa était triste? Et partout, sur tous les visages et sur tous les regards, le petit André promenait ses prunelles élargies et noires qui brûlaient dans sa petite figure pâle.
Tout à coup il entendit un grand bruit en bas, dans l'avenue ; il s'échappa des pauvres bras tremblants de l'aïeule, courut à la fenêtre, et collant son visage aux carreaux, se haussant sur ses pieds, laissant tomber son bon regard effaré au dehors, il vit, — là, sous les fenêtres, — des soldats avec des collets jaunes et des pantalons rouges qui arrivaient, se plaçaient en rang des deux côtés d'une voiture où s'allongeait une boite sur laquelle des fleurs étaient jetées avec un ruban rouge où pendait une croix piquée dans le drap noir, et comprenant soudain que cette grande voiture sombre, pareille à celles qu'il avait rencontrées parfois dans la rue et que saluaient les passants, allait lui prendre, lui emporter, son père
— Maman Valérie, maman Valérie, dit-il, de sa pauvre petite voix apeurée et avec un frémissement de tout son corps, empêche-les, empêche les méchants soldats de venir chercher papa !
— Emmenez cet enfant, commanda doucement l'aïeule à la bonne. Qu'il ne voie pas...
Mais il fallait arracher André pleurant et suppliant, de cette fenêtre où, lentement, l'aïeule prenait sa place, enfonçant dans sa bouche son mouchoir que ses dents mordaient, regardant sur la terre jaune de l'avenue cette silhouette noire du char garni d'argent qui, lentement se mettait en marche. Des gens décorés, cravatés de blanc, tête nue, tenaient, de chaque côté, les cordons du poêle. On les nommait, en bas, dans la foule, et Valérie ne les connaissait pas.
Elle suivait, à travers les volets, ce lugubre défilé, cette ouïe en deuil, ces deux rangs de soldats, le fusil baissé ; elle regardait cette lumière chaude et crue du soleil tombant sur tout ce monde et faisant étinceler les galons d'argent, les crépines claires, les ornements funèbres; les plumes blanches qui frémissaient à chaque tour de roue. Et, pour accompagner ce long cortège qui s'éloignait, se déroulait, formait en bas comme un ruissellement sombre sous la pleine clarté d'un beau jour de printemps, de sourds roulements de tambour montaient, coups de baguettes lourdes retentissant sur le crêpe noir comme frappés sur le cœur de la mère. Oui, c'était bien vraiment sur ce cœur maternel qu'était frappé chacun de ces roulements qui saluaient Philippe Marsy et que Marsy n'entendait pas.
Alors des sanglots effrayants gonflaient la poitrine et soulevaient les épaules de la vieille femme, et Charrière, avant de la quitter pour accompagner Philippe là-bas, cherchait les mains fiévreuses de maman Valérie et les serrait doucement dans les siennes, lui répétant toujours le même mot: «.Courage... oourage... » et l'entendant qui, à travers ses larmes, mêlait, avec des malédictions, le nom détesté de Sabine au nom adoré de son fils.
Maintenant, par la large avenue, sous le souffle plus frais d'une bnso qui remuait doucement les feuilles reverdies, le noir cortège serpentait, la voiture funèbre devenait déjà presque invisible dans l'éloignement et ne laissait plus apercevoir au-dessus des tètes que le large chapeaa ga-
lonné du cocher et les panaches du char. Il disparaissait et la foule, attendant pour se mettre en marche à la suite de tout ce monde, était grande encore dans les escaliers et aux alentours de l'hôtel. Les derniers arrivants, les tard venus, avides de n'être pas oubliés par les reporters, soulevaient, pour passer, les lourdes tentures noires dont la porte était drapée, puis se précipitaient, se bousculaient sous le vestibule, dans l'antichambre, partout, demandant de l'encre pour signer leurs noms.
Et comme, sur les longues pages blanches apportées là et posées sur une table, au bas de l'escalier, il ne restait plus de place pour mettre des signatures, — tant le feuillet était couvert d'écritures hâtives, de paraphes fébrilement tracés où des noms célèbres que notaient sur leur carnet les journalistes accourus coudoyaient des noms inconnus, — un domestique apporta en bâte un buvard quelconque qu'il trouvait traînant, là-haut, sur quelque table, un buvard en cuir de Russie qu'il ouvrait en cherchant du papier dans les poches doublées de moire violette où Sabine sans doute serrait autrefois ses petits billets :
— Voilà de quoi signer, messieurs ! disait-il.
Et, secouant vivement le buvard, il faisait tomber sur la table, — dans l'éparpillement de papiers de formats divers, — des vieilles cartes dorées sur tranches, des enveloppes satinées, des programmes de concerts, des invitations d'autrefois, tout le reliquat des fêtes oubliées qui attiraient et enfiévraient Sabine, ou que naguère elle donnait encore dans cet hôtel en deuil...
Et c'était sur ces cartes jaunies que maintenant des mains rapides traçaient leurs signatures et jetaient, — au lieu de l armes — à ce mort emporté déjà des gouttes d'encre qui tombaient sur le bristol imprimé où se lisaient encore ces Lignes ironiques: « Monsieur et Madame Marsy resteront shez eux le Samedi 25 Janvier. On dansera, »