A. G. Dossier Laclos ci dossier du Régiment de TouL
2. D'Aboville, Locombe Saint-Michel, Meusnier, Eblé, Bonaparte ; dans le gr^nie, Carnot, Prieur, etc..
3. Sa signature est h toute époque accompagnée des signes maçonniques. Il en est de même de celle de son frère. On verra que la plupart de ses protecteurs et omis étaient francs-maçons. D'après Barruel, il faisait partie de la logo la Candeur.
losophie, de goût pour les lumières, c'esl-à^lire qu*on s'y montrait frondeur et irréligieux. C*étiiit justement là le « bel air » de la cour et de la capitale. Les oisifs y venaient pour s'y distraire, les beaux esprits pour y briller et les ambitieux pour s'y faire des relations utiles. Dès 1774, Laclos lançait une épigramme h la Dubarry. Dans une note de VAinour, Stendhal nous livre un renseignement bien curieux. Il dit avoir lu h Naples, chez le marquis Rerio, « un manuscrit de trois cents pages du général Laclos, bien scandaleux », donnant la liste de tous les grands seigneurs de 1778, avec des notes prises sur leurs mœurs. Ce précieux manuscrit, qu'on regrette de ne pas connaître, c'est le dossier des Liaisons dangereuses. Ainsi l'ardent officier mûrissait son âpre dessein de dénoncer à l'indignation publique ceux qui lui barraient la route de la fortune.
Le marquis de Montalembert, qui dirigeait les travaux de l'île d'Aix, était un vétéran oublié des guerres du règne précédent. A soixante et un ans, il avait quitté sa charge de deuxième enseigne des chevau-légers de la garde [»our se consacrer h ses travaux scientifiques. Il se piquait en môme temps de littérature, composait, comme Laclos, des contes en vers et des chansons, et possédait même un théâtre h Paris où Ton représentait des comédies. Sa femme, Joséphine de Comarieu, h laquelle Laclos adressait une épitre, est clleHuème l'auteur d'un roman distingué. Elise Dtuncsnil. Mont^iiembert, inventeur malheureux, savant méconnu, aigri contre la cour et mal vu des bureaux, qu'il fatiguait de ses réclamations, devait plus tard embrasser avec ardeur le parti de la Révolution et finir, sous la Convention, sa laborieuse carrière, aux câtës de Carnot,
son éinuie. Depuis 1779, Laclos vécut dans son intimité. Louis XVI venait de déclarer la guerre à TAngleterre. Un généreux élan emportait la jeune noblesse vers les rives du Nouveau Monde, au secours des insurgenls d'Amérique. Chacun voulait partir : mais, à défaut du sort, il fallait pour Tobtenir, être un protégé de la cour comme Noailles ou Lauzun, un parent de ministre, comme Ségur, ou, comme La Fayette, ôtre assez riche pour servir à ses frais. Le régiment de Toul avait été dispersé dans les ports de Bretagne et de Normandie. Le capitaine Laclos parcourut jusqu'à Brest des côtes sauvages et inhospitalières, passa de longs mois à File d'Aix et à Tile de Bé, au milieu des pécheurs, poursuivant avec un zèle qui ne se démentit pas, des travaux de fortification, qui ne servirent à rien. Voir apparaître la flotte anglaise, telle était sa dernière espérance ; elle ne se montra pas, et ce fut sa déception suprême. Après trois ans de ce labeur ingrat, il vit les jeunes vainqueurs revenir à leurs maîtresses, tout auréolés de gloire. En 1782, la guerre touchait à sa fin ; les Anglais ne la soutenaient plus que pour riionneur et tout espoir semblait perdu pour Laclos de donner enfin sa mesure et de remplir sa destinée. Il avait alors quarante ans, Tftge difficile des ambitieux, et devait attendre désormais sa retraite avec la croix de Saint Louis.
C'est alors que son cœur éclata. Vingt ans plus tard, une fièvre pareille précipitera les jeunes Français sur les champs de bataille, à la suite de l'Empereur ; sous la Bestauration, Julien Sorel, dévoré de l'envie de parvenir, entrait au séminaire ; au xviii' siècle, il n'était qu'un moyen de sortir rapidement d'une condition commune, c'était d'être homme de lettres ; ainsi Bousseau, sur le déclin de
sa inalurilé, était, en quelques mois, passé grand homme. Notre ambitieux, fatigué de rimer sans succès et « d'étudier un métier, qui ne devait le )> mener ni h un grand avancement, ni h une grande » considération », résolut, a-t-il dit, « de faire un » livre qui sortit de la roule ordinaire, qui fit du » bruit et qui retentit encore sur la terre après » qu'il y serait passé < ». Depuis Umgtemps il roulait son projet dans sa tête : riieure était venue de l'exécuter.
Le 4 septembre 1781, il demanda un congé do six mois qu'il passa sans doute a Paris ou à La Rochelle 2. Qu'on ne s'y trompe pas, c'est un pamphlet, un pamphlet politique, que Laclos méditait dans Si\ colère. Il voulait en lapider les grands seigneurs, ces vils parasites, qui s'étaient emparés du gouvernement et accaparaient toutes les places. Mais comment éviter la Bastille ? Si la liberté de la presse eût existé, Laclos n'aurait jamais écrit les Liaisons dangereuses. L'an d'après, Beaumarchais portait la politique au théâtre avec le Mariage de Figaro ; de son coté, Laclos s'avisa d'en faire sous forme de roman et cette entreprise était d'autant plus naturelle que l'amour semblait la principale occupation des puissants du jour. 11 versa tout ensemble dans son livre vingt ans d'amertume et d'observation. Ce suprême effort l'éleva au-dessus de lui-même, et il composa le plus sombre et le plus profond de tous les pamphlets.
« J'ai vu les mamrs de mon siècle, s'était écrié » l'auteur de la Nouvelle Jléloïse^ai j'ai compos4*
1. Tilly. Mémoire» H, p. 320. (Il rapporte les paroles mêmes de Laclos.) V. plus loin chap. viii, p. 220.