CHAPITRE II
Analyse des Liaisons dangereuses . — Le vrai sujet : rivalité de Valmont et de M"»« de Mcrteuil. — Un dénouement de Molière. — Le grand succès du jour. — L'indignation des femmes. — Protestation de M"« lUccoboni. — Parodies et imitations. — La fortune du livre.
Avez-vous, à la cour ou à la ville, rencontré le vicomte de Valmont? Rejeton d'une illustre maison, c'est un gentilhomme de belle figure et de manières exquises. Sa tranquille assurance, son esprit séduisant en ont fait, dans la meilleure compagnie, un oracle de la jeunesse et un homme à la mode. Ses succès, à vrai dire, le font craindre autant qu'admirer. Mais que ne pardonnerait-on pas à tant de grâces ? Connaissez-vous la marquise de Merteuil, cette jeune veuve, dont la sage réserve entoure d'un pur éclat la beauté piquante. Elle sait se dérober gaiement aux soins trop empressés et s'est acquise près des galants le renom d'invincible. On lui reproche, il est vrai, quelques inconséquences, mais les dames Agées se sont établies ses apologistes et la défendent de leur imposante autorité. Et la marquise écrit au vicomte : « J'ai une nouvelle « rouerie » » h vous proposer. Le comte de Gercourt, qui fut » votre rival et mon amant, doit épouser la petite
34 LE GÉNÉRAL CHODERLOS Dh LACLOS
» Yolanges; cela n'a que quinze ans, c'est le bouton » de rose ; venez donc prouver à Gercourt qu'il n'est » qu'un sot. » Et le vicomte de répondre : « Fi d'une » ingénue ! J'entreprends une dévote, la présidente » de Tourvel, qui a vingt -deux ans, une figure » céleste et un cœur à l'avenant. Me voilà transformé » en petit saint ! »
Entre deux, exploits semblables, cet lioinine et cetle femme se sont rencontrés et reconnus. Ils sont de la même race, deux êtres de proie, le mftle et la femelle. Au seuil de la vie, ils ont méprisé l'amour, «cette passion pusillanime». Elle n'est pour eux, comme la médecine, que <( l'art d'aider à la nature ». Leur cœur est flétri, et ils ne se trouvent plus (|ue des sens impérieux et cbangeanis. L(îs voilà descendus bien au-dessous de l'instinct, car leur désir s'envenime de méchanceté. Ce ne sont pas des complaisants qu'ils cherchent, mais des victimes. Séduire n'est rien pour eux, il faut perdre. Dans cette guerre, «qu'ils ont reconnu si souvent être semblable à l'autre », tous deux sont admirables dans l'aclion connue au conseil. Yalinont a calculé toutes les ressources de l'amabilité, de la tristesse, de l'audace, de l'hypocrisie, de la per.sévériince ; il connait le pouvoir d'une bonne action, la force de la religion et l'efTet d'un scandale ; l'usage qu*on peut faire des lettres reçues ou volées et des indiscrétions de femmes de chambre. Pourquoi ses parents ne lui ont-ils pas appris, dès l'enfance, l'art ingénieux des filous? Des moyens de déshonoi*er une femme, il en connait cent, il en connait mille. Au service de cette volonté réfléchie, fonctionne la machine nerveuse la plus délicate. Feindre l'eiTroi, causer la terreur, s'absorber en prières, simuler l'innocence, pleurer à volonté, autant de jeux où il
excelle. Ainsi armé, quel merveilleux tacticien, (|uelles savantes manœuvres ! Ses modèles sont Turcnne et Frédéric. « Il ne laisse rien au hasard » que parla considération de grands avantages en cas » de succès, et la certitude des ressources en cas de » défaite. » Comme il fond sur Tobstaclc et précipite un dénouement, il sait aussi résister aux occasions prématurées. Il ne lui suffit pas de posséder une femme, il faut la contraindre à se livrer, faire expirer sa vertu dans une lente agonie et la fixer par degrés sur ce spectacle; alors, quand elle est à ses j!;enoux, baignée de pleurs et criant merci, quelle ivresse farouche de supériorité, ou plutôt quelle douce impression du sentiment de la gloire! Il se retourne el dit à ses rivaux : « Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple ! » « L'homme le plus adroit, déclare Valmont, est encore au-dessous de la femme la plus vraie. » Par le naturel raffiné, la longue portée des prévisions, Taudacieuse simplicité des moyens, M"*® de Merteuil le domine. Sans doute la partie est inégale pour son sexe, mais elle a su trouver des moyens inconnus jusque là. Qu'a-t-elle de commun avec ces femmes en délire, « dont l'imagination exaltée ferait » croire que la nature a placé leurs sens dans leur » tête », ou avec ces femmes sensibles, « qui dans » leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi » futur » ? C'est sur ses principes qu'elle se guide ; elle les a créés; ils sont le fruit de ses profondes réflexions, et ne devant rien à personne, elle peut se dire son ouvrage. Il faut entendre cette fée malfaisante dévoiler elle-même les terribles secrets de son art subtil. Jeune fille, qu'on croyait distraite, rien n'échappait à son oreille attentive ; elle s'exerçait à dissimuler et h mentir et acquérait, aux
pri?c (rciïorls ohslinés, une puissance d'hypocrisie, (|ui n'étnit égalée que par sa puissance de pénétration. « Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà » les talents auxquels la plus grande partie de nos poli- » tiques doivent leur réputation. » Devenue femme, elle ne vit dans Tamour, que « des faits à recueillir » et h méditer et s'assura que cette cause de nos » plaisii*s n'en est au plus que le prétexte. » Un air d'étourderie et une froideur simulée endormirent la confiance de son mari. La première année de son veuvage fut consacrée h rechercher dans les moralistes les plus sévères les apparences qu'exige la vertu. Pour inspirer l'amour et le feindre, il suffit de joindre <( l'esprit d'un auteur au talent d'un » comédien». C'est après s'être exercée dans les deux genres qu'elle se lança sur le théAtre du monde. Elle couvrit de flatteries les prudes reconnaissantes, utilisa les importuns à se procurer les honneui*s d'une résistance publique et céda sans crainte à ceux qui lui plaisaient. « Ce sont les soins antérieurs qui » livrent le secret des femmes». Elle ne se prémunit pas moins contre les indiscrétions des amants. Nouvelle Dalila, de combien de Samsons modernes n'at-elle pas surpris le secret et tenu les cheveux sous le ciseau ! C'est ainsi qu'elle a su, dit-elle, faire de ces hommes si redoutables le jouet de ses caprices, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance de lui nuire et, suivant ses goûts mobiles, les attacher à sa suite ou les rejeter loin de soi.
Entre joueurs de cette force, on abat les cartes. Ces deux grands maîtres de la perversité se sont séparés, après avoir scellé « sur une ottomane » une éternelle alliance. Désormais, il y a « un compte ouvert » entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Yalmont. Qui pourra résister à la force
d'une telle union ? Mais la sagesse humaine, a dit Bossuct, est toujours faible par quelque côté. Il est malaisé d'être deux à régner dans le monde. Qui sera le débiteur de l'autre ? C'est alors que leur claii*voyance va se troubler de leur rivalité. Comme deux voleurs, ils se surveillent du coin de l'œil. Une implacable jalousie les ronge. Chacun rêve d'établir sa supériorité sur son complice. Quel triomphe d'abattre un tel rival ! C'est ainsi qu'ils ne cessent de penser à se rapprocher, parce qu'ils ne cessent de penser à se combattre. Leur désir réciproque se nourrit du mutuel espoir de s'humilier. La vanité dans le crime, tel est le vrai sujet du livre; il en relie toutes les parties et en éclaire toutes les nuances.
Comme une biche craintive à travers les halliers, Valmont, dans le tranquille chAteau de M"* de Rosemonde, donne la chasse à M*"* de Tourvel. Dès l'abord, elle fuit terrifiée, puis s'arrête fascinée et s'abîme en prières. Elle refuse les entretiens du jeune hommci mais pleure sur ses lettres. « Je la » ravirai, s'écrie Valmont, au Dieu même qu'elle » adore ! » Suivant le succès du jour, sa colère est terrible ou sa joie insultante. Derrière elle, il a des ironies de gamin féroce. A bout de forces, elle le supplie de partir ; il obéit, car « qui commande, » s'engage ». 11 revient, elle part à son tour, mais défaillante et brisée. Cependant, pour s'être jeté en dehors de l'humanité, Valmont n'en est pas moins -7 homme. Sa victime est si douce et si candide ! Son ' ûme pure est, en dépit d'elle, si faite pour la passion, ses combats sont si touchants entre l'amour et le devoir que le bourreau recule étonné. Devant ces grands yeux timides, il est saisi des ravissements de J la nature. A travers ses lettres froides et cruelles,
on scnl percer renlhoiisiasme. FI jouit de celte ivresse de TAine « dont on parle toujours et qu*on » éprouve si rarement ». Le voilà, qui « cédant à » un mouvement de jeune homme », baise avec transport les lettres de cette femme adorable.
11 ne s'est pas encore reconnu, que M™' de Mertcuil Ta deviné. « Vous êtes amoureux » s'écriet-elle. Déjà le dépit Ta mordue. Quoi ! Yalmont pourrait se vanter d'un si beau triomphe. Il posséderait un cœur qu'elle serait impuiss<uite à remphiccr. Dans l'ombre, elle commence à aiguiser ses armes. Ce choix, dit-elle, vous fait honte. Cette femme s'est « encroûtée » ; c'est une « espèce ». Sa coquetterie s'ingénie à rappeler la puiss^uice de ses charmes. Elle insinue de perfides conseils. Cependant, tout comme Valmont, celle tête -forte s'est laissée prendre à la fraîcheur, à la jcnmesse, à tout ce qui fait la force et la grâce des aiïections humaines. Son choix s'est fixé sur le chevalier Danceny, qui a vingt ans, des yeux tendres, un cœur sincère et qui rime en soupirant.
Or Danceny raffole de la petite Volanges, qui le lui rend bien. Les deux enfants se voient en cachette et s'écrivent les billets les plus doux. M'"" de Merteuil a bientôt fait de devenir leur meilleure amie, et c'est elle-même qui favorise leur manège amoureux. Comme un grand politique, ne sait-elle pas faire dime difficulté un moyen ? Dénonçant secrète^ ment Danceny à M'"* de Volanges, elle la détermine à le chasser de chez elle et à enuuener sa fille cliex M"*" de Rosemonde. Du nu'îme coup, elle écarte une rivale oi la livre à Yalmont qu'elle distrait ainsi, par une tentation piquante, de M'"® de Tourvcl. M"* de Volanges est sortie du couvent ignorante par éducation et vicieuse par nature. Yalmont la prend
en badinant et la déprave par désœuvrement. Mais avant qu'il ait pu triompher de ce nouveau forfait, M°* de Merteuil l'avait éclipsé par une éclatante .aventure. Prévan, le fameux Prévan, le seul homme dont Yalmont craignit la concurrence, celui qui sut jadis diviser et perdre en un jour trois ficres et inséparahh;s beautés, Prévan qui, devant tout un cercle, avait accepté le défi de « la rendre sensible», la prestigieuse marquise Ta joué comme un enfant; elle a su, tout en lui cédant, le couvrir à la fois de ridicule et de honte et faire sa victime de celui qui prétendait la soumettre. Arrivés ainsi au sommet de leur criminelle carrière, les deux lutteurs, fous de vanité, se mesurent anxieusement et brûlent plus que jamais de se combattre corps à corps. Yalmont, rongé d'envie, réclame d'un air galant « un renou- » vellement de bail ». « Je veux être une récom- » pense, répond insidieusement M™* de Merteuil, et » non une consolation. Quand vous aurez eu votre » dévote, venez et je suis à vous. »
M"* de Tourvel, claustrée du monde, lutte avec désespoir contre la fatale passion qui la domine. Hélas ! Son amour s'exalte dans la solitude. Elle a pris pour conseillère la bonne et indulgente M"* de Rosemonde, mais que fait-elle que s'entretenir nnprcs de la vieille dame de l'homme qu'elle voudrait oublier ? Pour triompher d'une ûme si haute, il faut du moins un ressort puissant. Yalmont écrit au P. Anselme, en lui annonçant « l'humiliant » aveu de ses longs égarements. » Qu'il lui ménage une dernière entrevue avec celle dont l'amour l'a ramené au bien ; il en obtiendra son pardon et lui remettra ses lettres. Le P. Anselme persuade et la inalhoureuse consent. Yalmont, entré dans la place, livre alors sa dernière bataille et sa « pureté
de méthode » jette enfin sa yictime évanouie dans ses bras.
« La voilà donc vaincue cette femme superbe qui M avait osé croire qu'on pourrait me résister... » et Yalmont, maîtrisant un trouble qu'il dissimule mal, vient réclamer à la Marquise le prix de sa victoire. M"* de Mertcuil se dérobe : « Il ne m'a jamais » convenu d'entrer dans un sérail ; Danceny nuî » plaît davantage. — Mais vous êtes la vériUible » souveraine de mon cœur. — En ce cas, j'exigerais » des sacrifices. — Je suis prêt h tous. — Voici » votre lettre de rupture, envoyez-là si vous l'osez». Valmont n'hésite pas. Un cri déchirant s'échappe alors du pauvre cœur transpercé : « Le voile est » déchiré sur lequel était peinte l'illusion de mon » bonheur. La funeste vérité m'éclaire et ne me » laisse voir qu'une mort assurée et prochaine, dont » la route m'est tracée entre la honte et le » remords... » A peine le coup frappé, Valmont frémit d'inquiétude. N'a-t-il pas lâché la proie pour l'ombre ? Quoi ! S'il voulait renouer avec M™* de Tourvel elle pourrait ne plus le vouloir ? « que dis- » je, ne pas le désirer, n'en plus faire son suprême » bonheur ! Est-ce donc ainsi qu'on aime,.,"!» C'est alors que M*"* de Merteuil se découvre d'un grand geste : Ce n'est pas votre maîtresse, que j'ai vaincue, c'est vous : voilà le plaisant, « et ce qui est vraiment » délicieux. Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup » M"'" de Tourvel, et même vous l'aimez encore, » vous l'aimez comme un fou : mais parce que je » m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez bra- » veinent siicrifiée. Vous en auriez sacrifié mille » plutôt que de soufTrir une plaisanterie. Où nous » conduit pourtant la vanité... Quoi ! vous aviez » l'idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre !
» Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour. M Ah ! croyez-moi, Vicomte, quand une femme » frappe dans le cœur d'une autre, elle manque » rarement de trouver l'endroit sensible et la bles- » sure est incurable ». Puis s'échappant, implacable et légère, elle s'en retourne à Danceny. C'en est trop et Valmont n'est pas homme à se laisser jouer. « Je serai votre amant ou votre ennemi, clame-t-il, » la guerre ou la paix? — Eh bien, la guerre ! »
C'est ici le véritable dénouement de cette histoire. L'effroyable alliance s'est détruite d'elle-même et s'est écroulée sur son fondement. Les voilà dressés face h face, ces deux roués consommés, l'écunic; aux lèvres, les poings crispés, la rage au cœur, plus égarés désormais et plus imprudents que leurs victimes lamentables, armés l'un contre l'autre de plus de haine qu'ils n'en déployèrent jamais contre elles ; ils vont être leurs propres justiciers et s'égorger comme des brigands sur leur butin lamentable. Mais la vie ne finit jamais rien tout à fait. 11 n'était pas impossible que Valmont mourut, comme le duc de Richelieu, chargé d'ans et comblé d'honneurs, et M"' de Merteuil était bien capable, avec l'clge, d'égaler en considération une Maréchale de Luxembourg, « car tel est ce pays-ci, dit Besenval, pourvu qu'on » soit opulent et qu'on porte un beau nom, non » seulement tout s'oublie, mais même on peut jouir » d'une vieillesse considérée après la jeunesse la » plus méprisable. » Laclos devait au public un dénouement plus moral. 11 fallait faire éclater la justice du Prince ou la force de la religion, et que la statue du Commandeur apparût. Son roman se termine donc à dessein aussi faiblement qu'une comédie de Molière. Danceny, éclairé tour h tour par Valmont et M*"* de Merteuil, (piittc l'une etpro-
voqiic raiilrc. Yalinonl est liuS ol livro cm mourant à son advcu^sairc les lettres de sn complice. Déshonorée piibliquenienl, ruinée par un procès, défigurée par la petite vérole, celle-ci s'enfuit à l'étranger. Danceny va se fixer à Malte et M"* de Yolanges au couvent. Réfugiée dans sa chambrette de pensionnaire, où le délire la poursuit. M"'* de Tourvel revoit dans les ténèbres tantôt Tétre malfaisant qui Ta perdue, et tantiUTaimable amant qui la ravissait; elle apprend sa fin tragique et meurt en demandant au ciel de pardonner à Valmont. Lie spectateur est rassuré et le rideau tombe '.
En dépit d'un dénouement si. convenable, je doute que les mères de famille aient beaucoup apprécié ce nouveau roman. Cependant, il eut aussitôt dans Paris un furieux succès. En moins d'un mois, on en vendit deux mille exemplaires. « Depuis » plusieurs années, écrivit Grimm à ses augustes » correspondants, il n'a pas encore paru de ro- » man dont le succès ait été aussi brillant. » Avec sa maavaise humeur habituelle, I^harpe signale aussitôt l'ouvrage au grand duc Paul de Russie ^ « Il fit une prodigieuse sensation » dans le public, » écrit le beau Tilly, aloi's page de Marie-Antoinette, qui s'en déclarait « l'admirateur passionné, » et le répandait chez les dames. La Reine elle-même en posséda un exemplaire richement relié, mais dont le dos ne portiiit pas de titre.
1. Griram, et Lahorpo trouvèrent ce dénouement invrniacmblablo et peut-4^trc avaient-iU raUon. « Lo vice », écrivit Luharpo », ne » trouve [Hin, ici au punition en lui-inèino ». C'est qu'il n'uvuit |ni» aperçu le véritable dénouement qui ne finUtaii rien.
2. Grimm, édit. Tourneux XI p. 81 — Lahorpe, III lettre &63. — Traité do Lacloa ovec aon éditeur. B. N. 12S45. On y voit que Loclos appela d'abord aon livre le Danger des Liaisons.
Sur le navire qui cmportail en Amérique toute une brillante jeunesse, Lauxun, Ségur, Broglie, Alexandre de Lameth, on se moquait du baron de Montesquieu, qui n'avait pas lu le roman à la mode ; un combat s'engage avec une frégate anglaise et un projectile formé de deux boulets réunis par une barre de fer tombe sur le pont. « Les voilà, crie plaisamment » Loménie à Montesquieu, les voilà, ^les liaisons dan- » gereuses K »
C'était un roman bien parisien. « On a appelé,
<( disait Grimm, Restif de la Bretonne le Rousseau
» du ruisseau ; on pourrait appeler M. de Laclos le
» Restif de la bonne compagnie. » La bonne corn-
p<agnie aime avant tout qu'on s'occupe d'elle et qu'on
lui parle son langage. Grébillon, Marmontel et l'abbé
Ponsinet y tâchaient en vain et leur ignorance du
vrai monde semblait ridicule et gâtait le plaisir. Laclos
triomphait dans ce genre délicat, dontM'^'deGenlis
s'attribuait orgueilleusement le monopole. Le baron
de Besenval, le duc de Lauxun ou le vicomte de
Scîgur auraient-ils conté l'aventure galante avec plus
de nuances et de simplicité que Valmont? Quelle
grande dame n'eût pas désiré tourner une lettre
comme M'"° de Rosemonde ou la marquise de Mer-
teuil? L'histoire de Prévan séduisant tour à tour trois
inséparables, puis joué par M"** de Merteuil, celle
de Vressac, les lettres de Valmont et de son chasseur
Âzolan imssèrent pour des chefs-d'œuvre de bel air.
Quelle satisfaction d'entendre parler de<( roueries »,
de « gaucheries », de gens « usagés, » « senti-
mentaires » « encroûtés », d' « espèces ». Des
phrases comme celles-ci : « J'ai déclaré que j'étais
perdue de vapeurs. » « Vous êtes cause que je suis