A. G. .\riiiéc du Rhin
coiiipliiiiriils (lo la part do Morcaii et nn lui mcnngc pas les éloges ; dans une telle bouche, ils ont du prix: « Votre expérience et vos lumières, dit-il, auraient » doublé Tactivilé que je suis susceptible d'employer » et le service y aurait infiniment gagné..; on vous » pleure. » Eblé n'aurait voulu que lui et Laclos pour commander Fartillerie de Tarmée du Rhin.
Par Wurzach, Zurich, sous des pluies continuelles et dans une mer de boue, par Berne, où il rend visite au ministre Reinhard et se promène sous des arcades, qui lui rappellent celles du Palais-Egalité, par Lausanne et Genève, Laclos regagne la France et arrive h Grenoble, le 26 juin. Il y apprend la bataille de Marengo, qui semble décider de toute la campagne ^ La mission de l'armée du Rhin, où le rôle de Tartillerie a été si brillant, parait maintenant inutile et cependant Laclos, jouant de malheur, la quitte, (juelques mois avantla grande victoire d'Hohenlinden. Il s'établit donc coiiiine général, triste et déjà lassé, <laiis celle brillante garnison, où il avait gagné ses galons de capitaine et vécu les années les plus heureuses de sa jeunesse tourmentée. L'aubergiste, chez lequel il tomba, était son traitant de jadis ; il lui devait sa fortune ; leur rencontre fut « une scène fort touchante ».
(i\»st à Grenoble, (|ue poète frondeur et quelque peu libertin, amoureux volage, brillant causeur, il endormait par l'observation intense, méthodique, vengeresse, sa fièvre d'ambition. Après tant d'orages malencontreux, de frénésies impuissantes et de vains espoirs, quelle douceur ou quelle amertume trouvat-il à revoir la place ^renette? Ici, tous les souvenirs
1. Laclos envoya une colisiilioii de 24 froncs ù In souscription pour le monument de Desaix, V. le Moniteur du 20 thermidor an VUI.
ViO LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
[larlaîent à son esprit; plus d*un devait se glisser jus(|irà son cœur. Kn (écrivant à sa femme, il se montra sur ce dernier point plus sobre que de raison; celle-ci s*en aperçut et ne manqua pointde le tciquiner. 11 se récria qu'elle se moquait de son vieux mari, en feignant de le prendre pour un galantin. Il assura qu'il n'avait laissé à Grenoble aucune véritable airertion, mais seulement d'aimables connaissances, ({ui sont toutes « la fine (leur de raristocratitî »». Pour le moment, elles sont à la campagne et il ne va pas courir après. De vrai, tout ce passé était bien mort pour lui. L'expérience, autant que l'âge, Tavaienldé* goAté des aventures sentimentales, aussi bien que politi(|ues; c'est pour sa fennne et ses enfants qu*îl réser\e depuis longtemps tous les élans de sim ca*ur. Il n(^ cesse de les porter eu lui. Il a pour les voir « les yeux de rslme,(|ui valent mieuxque lestongues- » vues de (jonicbon». A Grenoble même, il ne rencontre pas un enfant suivant sa mère, sans une forte et douce émotion. Il maudit ce cruel état de l'absence, 011, comme dit Rousseau, « on ne vitque par le passé, » le présent n'existe pas encore». 11 travei*se la Suisse en aveugle, replié sur son regret. Cependant la route de Lausanne à (ienève lui fait lever la tète et Téblouît par sou idéale beauté. « C'est le roman de Julie mis » en [paysage, écrit-il h sa femme ; tout y rappelle » les souvenirs de cet ouvrage délicieux. Combien » je t'ai désirée dans ma voiture ! Kst-ce donc que » jamais nous rn\ ferons ensembles un voyage en » Suisse ? »>
Quv nous voilà loin de la gloire! Le général Laclos n'y rêve plus (|u'à la dérobée, comme un amoureux éconduit. Qu'on lui donne encore un siège à faire, où il puisse employer ses boulets creux, et qu'une prompte et lionorable paix le ramène à sa femme et
h ses enfants. Certes, il ne redoute pas la guerre. On parle deTcnvoyer en Hollande, et il est prêt à tout. Il irait même en Egypte. Après avoir satisfait fiTactiTité de Morcau,il n'en craint aucune autre. Mais il aime, ma foi, mieux se reposer h Grenoble (|ue de courir les brûlantes campagnes d'Italie. Qu'on lui donne comme il y a droit, un emploi stable « au dedans » de son corps » et il se tiendra pour le plus fortuné des mortels. Dans cette vue, il écrit h Marmont, h Lauriston « son ancien camarade », à Clarke.
Le H août, l'ordre arrive enfin de passer en Italie avec tous les hommes, les chevaux et le matériel sous les ordres de La Martillère. Lacombe Saint- Michel, qui trouve son commandement insuffisant, n'entend pas de cette oreille. « Il ne se laisse pas » facilement jeter des pelletées de terre sur la » figure» et court à Paris réclamer au Premier Consul. A Lyon, il rencontre Brune, nommé commandant en chef de l'armée d'Italie, qui arrange les choses et emmène avec (lui l'équipage de siège et ses deux commandants. Laclos, raidi dans le sentiment du devoir, accepte avec une résignation virile cette nouvelle fortune. Il croit la paix proche; si les hostilités reprennent, il remplira vaillamment sa tâche; ses fonctions lui conviennent; ses chefs l'estiment; sa sanlé se soutient. Il cite en exemple le général La Martillère,auquel,en1792,ilconfialecommandeinent de l'artillerie de l'armée des Pyrénées; maintenant il a soixante-neuf ans; il ne peut plus monter h cheval et, depuis dix ans, il supporte, sans se plaindre, les fatigues de la guerre. Le 29 août, l'équipage de siège s'apprête à franchir les Alpes; quinze jours après, Laclos entre h Turin.
Marmont remplaça La Martillère au commandement de l'artillerie de l'armée d'Italie. Ce fut une
honne rorliiiic pour Laclos. Cegciiéral do vingt-sept ans, tout l>ouiilant (l*ardeur, avide de gloire etdésireux de faire grand, mùine après Bonaparte, s*éprit du vétéran plein d*expérienee, qui donnait modestement l'exemple de toutes les vertus milit^iires. 11 goAta surtout dans Fauteur des Liaisons dangereuses la haute culture etTurhanité de Tancien régime, qu*on ne rencontrait que rarement aux armées, il Tappelle, dans ses mémoires, « le célèbre Laclos ». Celui-ci malgré ses maigres ressources, apportait dans son commandement un peu du faste d'autrefois. Il donnait, à Grenoble, un diner d'apparat « de dix-huit » personnes seulement, mais très élégant». En Italie, il se croit tenu d'avoir table ouverte pour ses officiers; tous les soirs, son diner comprend dix ou douze couverts. Il avait gardé les anciennes manières et restait un causeur charmant ; même il s'était acheté une perruque, « par coquetterie ». Marmont très fier de sa naissance, instruit, poli, recherchait comme Bonaparte les survivants des salons du dernier siècle, qui semblaient perpétuer, parmi leurs rudes compagnons, les nobles traditions d'autrefois; il méprisait Davout, brutal et grossier, et Brune, un révolutionnaire endurci. M'"'* Marmont, qui accompagnait son mari, bien qu'assez fièrede son naturel, prodiguait à Laclos les avances et les compliments. Yalmont vieilli les retournait fort galamment. Tous deux étaient en coquetterie. M'"" Marmont était liée avec M"* Pourrai. Laclos devint l'ami et le commensal habituel de la uuiison. Marmont, qui l'estimait militairement a sa valeur, l'attacha à son état-major et lui confia le commandement de sa réserve particulière.
Ce corps superbe était composé de 24 pièces, servies par des canonniers à pied, et de 30, servies par des canonniersà cheval. 11 marchait sur le front de l'armée
LA YIKILLESSli: D'UN AMUITIKUX 443
cl Marinoiil coinpUiit se battre usa lete pour assurer la victoire. Le général Sugny, nommé Inspecteur de l'artillerie de marine, en conservait provisoirement le commandement, jusqu'à son départ, qui était très prochain. Laclos devait lui succéder immédiatement. Cette distinction flatteuse fit une dernière fois tressaillir de joie son cœur ambitieux. « C'est le plus beau » poste d'artillerie de l'armée », écrit-il à sa femme, à laquelle il fait remarquer plaisamment que la réserve de l'artillerie n'est pas l'artillerie de la réserve. Le voilà à la tête de 200 voitures, 1.000 chevaux, 14 à 1.500 hommes, bien en ordre et tout prêts à s'ébranler, quand sonnera la marche. « Je voudrais » bien, » confie tout bas Laclos, « que le général » Sugny fût parti avant la première aflaire.»
Hélas ! la fortune devait encore tromper ses dernières espérances de gloire. Après avoir attendu trois mois, avec « une scandaleuse envie de faire la guerre », larupturiMle rarniislice, la \h)\\c. armée d'iUi lie sortit (nifin de ses cantonnements pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Hrescia et les Autrichiens repassèrent aussitôt le Mincio. L'entrain des troupes était admirable. Le chef d'État-Major Oudinot, Chasseloup qui commandait le génie, Davout, à la tête de sa cavalerie, Marmont, transportés par les souvenirs de Gènes et de Marengo, se préparaient à une victoire éclatante et rapide. « Nous passerons le car- » naval à Venise ou à Paris, disait Marmont à Laclos, » et plutôt à Paris. » Les hésitations et la timidité de Brune transformèrent cette campagne, qui pouvait être brillante, en une heureuse opération de second ordre, qui dura deux mois. L'armée consuma son ardeur à poursuivre les Autrichiens ; on marchait sans combattre et fort avant dans la nuit. Les soldats mécontents de leur chef disaient qu'on marchait à
la 2»/7£//f '.En vain Marmont fait de beaux plans et, aidé i\{\ Laclos, dé|)loie savamment sa belle réserve au passage du Mincio, de TAdige et de la Brenta; tantôt Brune, par son inertie, déjoue tous ses caloulSy tantôt Tennemi lui-même lui échappe par lu mollesse de sa défense. Il n*y eut d*airaire un peu chaude qu'à Mozenbano, sur le Mincio; ce fut là que le général Laclos reçut à soixante ans le bapt(>me du feu. Les balles saluèrent ironiquementses cheveux blancs. <c Pour mon com|ile, » écrit-il modestenumt à s<i femme, « quelques coups de canon qui n'ont influé » sur rien». Cependant un boulet était tombé dans les fontes de sa selle et avait tué son cheval. A la Brenta, ses pièces battirent les rives pendant une demi-heure. Un brillant combat d'avant-garde à Castelfr.'mco termina la campngnt*. Laclos, suivant toujours Marmont, reprit la route de Milan, qu'il atteignit à la fin de février.
Il y parvint très las, attendant la conclusion définitive de la paix à la(|uelle, dans le secret de sonAme, il aspirait maintennnt de toutes ses forces. C'en est fini; il a cessé de prétendre à la gloire, « qu'il a tou- » jours vu placée trop loin tlt^ lui pour pouvoir i'at- » teindre ». Il (*st simplement siitisfiiit d'avoir justifié aux yeux de tous la bonne o|nnion, qu'ont de lui quelques amis. Maintenant c'est la paix qu'il aime, la p!iix([u'il désire ; l'impatience le rend « réellement » mallu^ureux », quand il y songe et c'est pourquoi il ne veut penser i\\il\ son devoir. Au milieu de ces généraux de trente ans, il sent bien que sa carrière est finie, (|u'il est usé, (|u'en dépit de son énergie, il n'a même [dus la santé nécessaire, pour jouer allègrement les seconds n^les. Cependant il se S4;nt encore