‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 144 sur 173 · Cf. Mcmoirea de Maimuuty \\\, ]i · texte numérisé non relu

Cf. Mcmoirea de Maimuuty \\\, ]i

plein iriiilclligence cl (le talents. Il croit qu'il rendrait de réels services dans la carrière diplomatique. Certes il ne prétend pas courir la grande ambassade, comme Alquier, qui est nommé à Naples, comme Macdonald, qui Va h Copenhague, ou Clarke, auquel on confie les plus impoi tantes missions. Qu'on le nomme ministre, auprès de quelque petit prince, et qu'on l'oublie dans une place de retraite, où personne ne l'envie ; il y vivra, non pas triste, mais tranquille. Certes il n'y fera pas fortune ; « il n'y a guère que » les fripons qui y réussissent». Mais il est bien « purgé d'ambition » et qu'importe, s'il est heureux entre sa femme et ses enfants. « Si quelquefois , » déclare-t-il, je me surprends à désirer d'être à » môme de déployer le talent dont j'ai la conscience, » plus souvent je me répète que l'obscure médiocrité » a aussi ses avantages et ses plaisirs et celui, qui » a su vivre si longtemps impassible au milieu des » injustices, n'ira [>as prendre de chagrin parce qu'il » n'a |)as ou n'aura pas di) faveurs.»

Et, de fait, il est sans faveur ; tout le inonde oublis ce triste débris de l'ancien régime. Alquier qui passe h Milan se défie, en bon égoïste, des confidences d'un ami malheureux, lui serre froidement la main et s'esquive. Sa femme lui apprend qu'il n'est pas mis dans la liste des notabilités, où l'on choisira les titulaires des hauts emplois. Il fait taire son amourpropre et relance ses anciennes relations. [I presse sa femme de vaincre sa timidité et d'aller chez Talleyrand, mais celui-ci a trop d'amis pour s'occuper d'une simple connaissance absente. Clarke est oublieux comme les favoris de la fortune. Barthélémy se rappclle-t-il seulement qu'il y a un Laclos dans le inonde et qu'il pensa le faire entrer dans la diplomatie? Servan ne peut rien et Berthicr veut ignorer.

ftkù LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS

Lacombe Saint-Michel va Atre désigné pour succéder h Marniont. Encore un auquel la fortune aura souri ! Mais Laclos ne critique rien ; il garde son opinion sans rien dire. Bonaparte est là pour juger. C'est à ce dieu suprùine qu*il confie son sort. Ce que fait Bonaparte est bienfait, du moins il est résolu h le trouver tel.

Aussi bien, c'est la dure, riinpérieust; nécessité qui le talonne. Il faut vivre et faire vivre sa famille. S*il a pris du service, c'est pour remplir à la fois son devoir d'officier et de père de famille, élever convenablement ses enfants et procurer h sa femme quelque agrément. Au retour de la campagne, s'il n'obtient pas un emploi fixe dans son corps, il siu*a mis en réforme et ne touchera plus que 3.000 francs au lieu de 10.000. Dans cette attente cruelle, son cœur se serre et, pour retrouver quelque douceur, il lève amoureusement les yeux Vers celle qu'il a c( pour femme, pour maîtresse, pour amie, pour tout » enfin.»Aul)outderétape, poudreux etbrisé, il s'attarde bien loin dans la nuit |)our écrire h « la chère » amie de son cœur ». Il se ruine en ports de lettres pour « celle qu'il aime encore comme au » premier jour ». Renfermé dans sa chapelle intime, il y trouve une ilpre consolation h ses maux. c( Je ne vis que de ces sentiments, je les savoure, je » lesdigcreetilsme procurent encore et souvent des » plaisirs bien vifs et bien doux, même à Portolegnano, » où le plaisir doit être bien étonné de se trouver.» C'est son coun* qui provoque, échaufle son imagination et en fait un voyant de l'ame. Comme de la prison de Picpus,il assiste d'Italie, aux repas, aux scènes intim<*s d(ï la famille. Il voit constamment le « grand Etienne, la menue Sou- » lange et U) gros Charles ». Il adresse h

sa femme les plus tendres baisers de Tamour et de « VidentiléyK C'est là son seul plaisir, «sa rêverie la » plus agréable ». Des plaines lointaines où il combat, il reste, au logis du Faubourg-Poissonnière, le chef obéi et vigilant. 11 gronde doucement sa femme, qu*il traite un peu comme son enfant et qui en semble heureusr, sur sa tristesse, « sa farou- » chérie », sa « dtprisation » d'elle-même. « 11 y » a de la vapeur, dit-il, dans cette opinion. » Qu'elle quitte ce découragement, qu'elle aille dans la société, au bal de l'Opéra ; qu'elle lise Voltaire, de bons romans, du bon théAlre, Yllistoirc des voyages par Laharpe ; ({u'elle fréquente aussi les spectacles et se fasse inviter aux soirées du Ministre; les journaux, les visites la distrairont. Noire esprit doit passer du monde à la solitude, comme notre corps du repos au mouvement. L'auteur des Liaisons est devenu sermonneur avec rage, bien qu'il soit demeuré sceptique. « Quand je n'ai pas les données je ne m'oc- « cupe pas de résoudre le problème. » Il scîinble s'approprier ce mot qu'il cite, d'un paysan à son confesseur: « Je ne crois ni ne décrois. » Il déclare ailleurs que « Voltaire et Rousseau sont morts sans » savoir leur ba be bi bo bu sur beaucoup de choses, M dont ils s'étaient fort occupés. » Le bonheur lui semble le seul but, la résignation le seul remède, mais il ne recherchait plus le bonheur que dans ce qui ennoblit la vie, la satisfaction de; la conscience et le don du cœur. Peut-être pensait-il moins solidement dans sa jeunesse? C'est Francklin qu'il propose comme modèle à son fils Etienne. « Francklin, est un des hommes » qui a vécu le plus heureux ; il a fait son bonheur » lui-même et par d(;s moyens, qui sont à la portée de » tout le monde; enfin il a toujours été sage et ver- » tueux.» Laclos conseille à sa lille Soulange la lec-

turc,' (le y Essai sur les mœurs. Il dirige son ëdiicution dti viMi dos sciences et croit les iiiutliéinatiqiies excellentes « pour réguinriser et calmer son imagi- » nation un peu trop vive ». LMiistoire naturelle est, dans son système d't^ducation, « la première de » toutes les études et celle qui convient le mieux aux » enfants.» Quant au gros Charles, il se borne, pour le moment, à lui envoyer des gilteaux, s*întércssc à sou alphabet et lui a|iplique ces deux vers du Devin (le village:

Quant on sait aimer ci plaire, Qu'a-t-on hesoin d'autre bien.

(iharh^s a renvei-sé son (encrier, écrit sa mèn*. « Pour avoir voulu devenir trop tcU homme de » lettres, « ré[K)nd son père, » il n'a fait que perdre son » encre, malheur que bien (Vautres ont éprouvé » avant lui. Il ne sait pas que cette encre, quMI a » versée, aurait suffi peut-être pour assurer Fimmor- » talité i\ tel qui Teikt su bien employer; mais pour- » vu qu'il sache faimer, c'en est assez, dans ce » monuuit, pour votre bonheur à tous deux et quand n on est heureux, qu'a-t-on besoin de gloire; h? » bonheur est le but, la gloire n*est qu'un moyen ! » C'est en etret par ce moyen que le général Laclos étiût allé, connue dit Beyie, à la chasse au bonheur.

Il avait conservé toutes les grâces d'un style, dont il dédaignait d'user, sinon |>our épancher son cœur. C'est par un mot ileurant encore l'aimable gailé d'autrefois, (|ue ce vieux mari consolait ssi femme « toujours adorable et toujours adorée » d'un commencement d'embonpoint : « De toi, déclarait-il, plus il y en a et mieux c'est. » Voici le charmant lûUet qu'il écrivait, en lui envoyant son portrait

SOUS la forme d'un camée, qu'il avait fait faire à Turin par un artiste italien :

» Quoique tu sois peu versée dans les connais- » sances numismatiques, je présume qu'entre toi et » tes enfants vous possédez assez votre histoire pour » reconnaître quel est l'empereur que ce camée re- » présente. Pour ^ous mettre tous sur la voie, voici » pour mon compte ce que j'en sais. Il sut, par des » moyens doux, l'emporter sur ses nombreux concur- » rents, quoique peut-être il eût moins de droits » que quelques-uns d'eux à l'empire que tous dési- » raient. Il l'a possédé près de dix-huit ans, s'occu- » pant du honheur de ses sujets et trouvant 1<; sien » dans leur tendre affection pour lui et, quoique les » événements extérieurs lui aient fait éprouver quel- » ques traverses, il répétait souvent que grilce aux » sentiments qu'il éprouvait et qu'il inspirait, il se » trouvait plus heureux que bien d'autres, qu'il » reconnaissait comme plus puissants que lui. Je » t'en dirai hien davantage, mais ce sérail faire tort » h Ui mémoire. Tu sais celle histoire-la par cœur » (*l tu l'as a|)prise à les enfants. Charles môme la » balbutie déjà... »

Ce fut un jcur de fétc au Faubourg-Poissonnière que celui où Ton reçut le précieux camée : Soulange pAlit de joie et Charles sauta en criant: Papa! M'"" de Laclos remercia son mari avec les mots de l'amour le plus vif. « Souffres, écrivit-elle, l'exprcs- » sion d'un sentiment que tu inspires toujours, que » le temps et l'Age n'ont pu détruire, que tu forti- » lies par l'attrait irrésistible de ta bonté, de tes » vertus et le charme de ton esprit. » Elle couvre le camée f< des baisers de l'amour et de la reconnaissance ». Il sera pour elle « le talisman <lc la vertu ». « Si mon inutilité, dit-elle en finissant, ne

» mr nuit point dnns ton cœur, ne st*rait-îl p;is » iihsurde que* je crusse que des visites et des gvi- » niaces dans le monde pourraient te pousser ù lu » roue de ]a fortune? Oh! si tes talents ne peuvent » la faire tourner, il ne m^appartient pas d*y pré- » tendre. Je t'abandonne ce soin sans remords... » A Milan, |H)ur combattre Tennui, I^clos épuisiiit la l)outi(|ue «fun « mauvais |)ctit libraire français»; il se plais«'iit aux Mélanges de Al"''' Neckei\ oii il trouvait « beaucoup de bon esprit ». Quand parut Elise Dumesnil de M"*" de Montalembert, il regratta de n'être |)oint à Paris « tranquille, au coin de son feu », pour lui consacrer un article, qu*il aurait signé de son nom. Au fond de Tltalie, il entendait encore parler souvent «le son fameux roman. LVvt^que de Pavie lui eu demanda un exemplaire avec dédicace et lit le |dus vif élo^e de Touvra^re et de sa moralité; il le déclarait très utile surtout pour les jeunes femmes. Absorbé par son nuMier et par ses affections, Laclos ne se sentait plus le courage de fain* un livn;. «Je suis devenu si béte », écrivait-il plaisannuent, « (|ue je n'ai plus la moindre idée. » Il disait encon; (pTil s(;ntait beaucou|)et pensiiit peu. Un proj(*l cepentlaut lourmenlait euconîTauleur des Liaisons dangereuses ; il avait pres(|ue pris rengagement de s'en occuptT et rêvait d'y consacrer ses vieux jours. Le motif de l'ouvrage serait de rendre populaire cette vérité qu'il n'existe de bonheur que dans la famille, « Assurément je suis en fonds pour » prouver cela et je ne suis pas embarrasse; de savoir » 011 je prendrai le sujet de mes t«ibleaux. Mais les » événements seront difficiles à arranger et la diffi- » culte pres<|ue insurmontable sera d'intéresser sans » rien de romanesque. Il faudra le style des deux » pn*miers volum(.*s des Confessions de J.-J. Rous-

)) seau et celte idée est décourageante. Mais si je ne » travaille pas pour le public, je travaillerai pour » moi et puis je sais bien encore pour qui. Ce sera » une dette dont au moins j'aurai fait le billet, ne » pouvant pas l'acquitter. » Ainsi parlait, h soixante ans, riiomme qui pénétra jusqu'au fond de la perversité humaine et son de Senectute aurait pu être le roman de sa jeunesse.

Les dévots de Stendhal et de Nietzsche, les amateurs d'énergie, les admirateurs béats de la passion, tous ceux qui veulent voir dans les Liaisons dangereuscs une apologie amorale* de la volonté, n'apprennent pas s«-ms quelque émotion que LnIcIos vieilli parcourut en guerroyant les plaines de l'Italie. 11 vécut sur cette terre de sang et de volupté ce Machiavel de l'amour, qui semble avoir deviné de Versîiillcs les dognresses artificieuses et les nobles bandits de la Renaissance. Hélas! il faut en prendre son parti. Laclos a vu les glaciers, les pins de la Loinhardie et son ciel d'un bleu si parfait; il a écoulé la divine musique de Cimarosa ; il a rencontré les yeux brillants des Milanaises, et il n'a rien vu, rien entendu ; il n'a pensé qu'à son devoir militaire, à sa femme et à ses enfants. lia couché dans les palais superbes et dans les masures pittoresques, et il y a fort mal dormi. Pour lui, la rouUî étîiit longue (le Turin à Manloue et le ciel était peu clément. Grelotter au soleil, étouffer au coin du feu, voilà d'après lui le climat de l'Italie. A quoi bon courir le pays jour et nuit, comme font le général Marmont et sa jeune femme. « Des rues et des maisons », voilà Milan. Son rôve intérieur est plus beau. « Mon imagination, écrit-il, bAtit dix fois par jour » des villes cent fois plus belles que ne peut être » Gênes, et cela sans que je sorte de ma chambre,

» ni m) (léiioiH^ los cordons du ma boiii*se», lltnuive que ritnlion a très pou de bons ouvrages, «?i l'exception do quelques poèmes et sonnets », et n'est pas curieux de rapprendre. C'est une langue de pur agnhncnt ; l'anglais est plus utile. Il écrit en sortant de la Scala. « Il n'y a rien de plus mortellement » ennuyeux qu'un opéra-houflbn italien, si ce n'est » p(Mit-otre un opéra sérieux, dont nous sommes » menacés pour l'entrée de l'hiver ». \a\ hc^tise des paroles enlève encore au charme de la musique. 11 accorde seuh^ment que les décorations sont belles et que les ballets ont leur genre d'intérêt. Quant aux Italiennes, voici son opinion : « Elles n'ont, » déclare-t-il, aucune des grâces, qui cliex nous « enihellissent les mauvaises mœurs. Klles sont plus » libertines que galantes. Voltaire a» dit de l'amour: » étoile de la nature que l'imaginaticm a brodée. » Los Italiennes font le plus grand usage de » rétofTtï, sans faire aucun cas de la broderie. On » cito ce mot de je ne sais quelle princesse, qui, » lisant dans un roman de chevalerie une lon- » gue conversation entre h; héros et sa maîtresse, » s'écria : A (|Uoi bon tous ces discours, puis- » (prils sont seuls ! Si'krement cette princesse était » italienne. » Laclos fait encore cette observation fort curieuse que traduire en italien les Liaisons dangereuses {comim) le voudrait M. Piou,maitred'italien de Soulange) serait une entreprise fort difficile, de l'avis dos lettrés italiens eux-mêmes. Que s(*rait en eilel un Walleau boursouflé par hi (liuracbe (Ui lavé par h; (juido? Laclos avait l'observation aiguê, la sensibilité profonde, mais l'imagination pauvre. S'il bâtissait en rêve des villes plus belles que Gônes, assurément c'est qu'il avait mal regardé celle-ci et qu'il n'avait de bons yeux que pour lire dans

VSiine Iluniainc. L'exagération italienne blessait son esprit de mesure et son goût exquis des nuances. Ce disciple de Rousseau n'était pas touché par la nature ; ce fils de Racine a fini en pur classique; ce général n'a vu en Italie que ses canons: c'est un grand scandale.

Dans cette inénie campagne du Mincio, tandis que le général Laclos se faisait traîner à la tôte de la réserve de l'artillerie de Marmont, un sous-lieutenant de dix-huit ans à peine, jeune athlète aux joues roses, aux cheveux noirs et bouclés, caracolait joyeuseuMMil, fou de gloire et de soleil, parmi les dragons de Davoul. Jl était né à Grenoble et s'appelait Henry Beyle. Depuis qu'il avait traversé les Alpes en écuyer aussi maladroit que le vieux Laclos, mais dans quelle exaltation, il se croyait tombé au milieu du paradis terrestre. La Scala de Milan lui semblait le plus beau lieu du monde; il manquait de fondre en larmes en y entrant. I^ musique de Giinarosa le plongeait dans un attendrissement mélancolique. 11 était amoureux de toutes les Italiennes, et principalement de M'"' Pietragua, imposante comme une Sibylle, et vrai type de ces grâces naïves et fortes, dont il jouissait « par tous les pores », sous le ciel embrasé de « sa chère Italie ». Le jeune dragon s'eflbrçait de passer pour un roué ; il se croyait a la fois « un Saint-Preux et un Valmont », mais il était dévoré de timidité, se trouvait méconnu et se résignait à la chasteté de Chérubin. 11 n'avait pas encore vu « le plus petit bout du monde », mais il avait « senti » tous les romans possibles: il aimait YHéloïse presqu'autant que le général Laclos et « clicrchait des émotions » dans les Liaisons dangereuses. M"'" de Tourvel lui éttiit une occasion d'adorer la nature et de

hbfk LK GKNKRAL CHODERLOS DE LACLOS

inaiidire h;s prcHres. Il (roniinonrait do s*aniily- SOI* aussi tinciiiont ol iioiirrissait honrgoois<;iii«!iil un son cœur prosquo autant de vanité que Yulniont. Vingt ans apros, il écrivit Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme.

Or, il advint sur cotto toiTO d'Italie, à Milan, que le sous-liout(;nant Boyio fut présenté au général I^clos, « dans la loge do TKUit-Major, à la Scala », 011 Tun s*oxaUait, tandis que Tautre btlillait, en écoutant la musique de Ciinarosa. La conversiilion s'engagea entre ce jeune homme et ce vieillard, deuv des plus grands oliservateurs de rilme française, de celle d'hier et de celle d'aujourd*hui. Boyhî « lit sa cour à Laclos, «*i cause des LUtisons dangereuses » et Laclos, apprenant qu'il était de Grenoble, « s'attendrit ^k \a*. souvenir de cette iiuicontre restera cher à ceux qui voient dans Yalmont et dans Julien Sorel les deux aspects définitifs des frénésies françaises*.

Que si Ton compare ces deux hommes tels qu'ils S(ï virent, dans h; costuuie de l'action, tout l'avantage est [lour Lidos. lieyle n'avait de l'énergie (|ue les apparences mensongères : un physi(|ne puissant, des plaisanteries de corps de garde, une certaine intrépidité, qu'il prouva notamment au combat de Castelfranco. Mais il avait les nerfs délicats d'une femme, une sensualité raffinée, n'aimait pas son métier et trouvait ses camarades « bêles, insolents, hilbleurs et criards »*. Le sang-

1. Stendhal, Vie de Henri BruUrd, pp. 62 et 250. — Cf. lùJomruai. Dans i' Amour p. 264, Stendhal écrit en note & propos des mœnre an temps do Louis XV : // faut avoir entendu parler t'aimabiê gémérmH Lac lot.

2. Voici on quels termes il parle des € héros grossiers » de rBmpire : « La postérité ne suuru jumuis lu grossièreté el la bétiic àm

froid, raudace, la volonté ardente et réfléchie, tels étaient les traits dominants du technicien pâle, aux épaules étroites, qu'était Laclos. Jus(iu\i sa mort, il donnera rexemplc du devoir militaire silencieusement accompli. « Julien Sorel, c'est moi », disait Ueyle, en plaisantant; mais il n'était pas plus Julien que Laclos n'était Valmont.Laroutedcrambitionlui était trop rude et il était plus sincère en s*intitulant « observateur du cœur humain »; en politique, il n*eut que des mots ; dans les lettres même, ou il pensa briller, et encore en amour, il ne fut qu'un curieux passionné. Laclos désirait mieux que de briller ; il voulait le pouvoir et aspirait h commander ; h la connaissance des hommes, il joignait le sens des réalités ; conspirateur, il eut des imaginations pratiques ; son seul livre est le pamphlet d'un ambitieux. Ueyle aima l'énergie, Laclos fut énergique. De tempéraments si difl'érents, ils étaient également doués pour l'analyse morale. Laclos, avec un cou|) (l'œil incomparable, a pénétré plus fu'ofondémenl les passions de l'aiiiour. Bcyle, qui brisa le moule classi(|ue, sut jouir d'un plus grand nombre d'idées et goiiter plus de nuances de la beauté.

Le sous-lieutenant Beyle elle général Laclos attendirent la conclusion définitive de la paix de Lunéville, l'un en courant joyeusement à travers la Loinbardie, où il souhaitait de vivre et de mourir ; l'autre, en comptant les jours, à Milan, auprès du général Marmont. Le 23 février, Laclos eut du moins le grand bonheur d'être réuni h son frère « le bon Choder », sur le sort duquel il était depuis longtemps

» CCS gens-Ih hors de leur chnmp de bntnillo, ot, mômo sur le champ » de bntoillo, ils ne cherchaient qu'ù se faire égraiigiicr jMiur un » galon. y> Vie de Henri Brulard, p. 188.

fort inquiet. Lo r4()nsiil (FAlep, avait Hé fait prisonnier par les Anglais en ITOO, après que Bonaparte eut quitté TEgyptc ; il subit mille vicissitudes, parvint h s'échapper et h gagner Messine, d'où un bateau italien le transporta à Livoume. Le commissaire français, Belleville Ty reçut avec le « respect dû au malheur » * . Malgré ses longues soufTrances, son frère le retrouva très bien portant. Ils dînèrent ensemble chez Murmont et Clioder repartit huitjours après pour Paris. Laclos était toujours incertain de son sort. « Quant » à nous, écrit-il, soldats de la République, personne » ne sait encore ce que nous deviendrons. » Les uns vont îx Naples avec Murât ; les autres occuperont les républiques cisalpine et ligurienne; le reste partira sans doute, |mr la Hongrie, pour Constanlinopltt el rÉgypte. GrAce h Marmont, Laclos fut désigné pour rejoindre la France. Mais il attendit deux longs mois encore avant d'entendre sonner Theure désirée du retour. Le 20 avril, il montait enfin avec le général et M'"*" Marmont dans une voiture, qui brûla les postes. Sa figure, disait M"*® Marmont, s'épanouissait h chaque étape et sa figure, assure-t-il lui-même, était bien Tiniage de son cœur. Encore a-t-elle deux ou trois dents de moins, timdis que son cœur est resté le même. « Je ne lui remarque pas encore une seule ride. » Au Mont-Genis, il quitta les Marmont. Le 7 avril, ce tendre époux, ce père modèle était au milieu des siens et, pendant près de tniis mois, on le laissai goûter, avtîc un repos bien gagné, les joies les plus douces h son cœur.

11 était toujours hors cadres^ c*est-ft-dire h la disposition du ministre. Cependant il fut nommé, pour

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