M»" RICCOBONI
Je ne suis pas surprise (|u'un fils de M. de Chiiudcrlot» i^rrive hien. L'esprit est héréditnire dans su famille; mais je ne puis le féliciter d employer ses talcns, sa facilité, lea grAces de son style à donner siux étrangers une idée si révoltante des mteurs de sa nation et du froiit de ses compatriotes. Un écrivain distingue conung M. de Laclos doit avoir deux objets en se faisant imprimer : celui de plaire, et celui d'être utile. En remplir un, ce n'est pas assez |Miiir un homme honnête. On n'apiis hesoinde se mettre en garde contre des caractères (|ui ne peuvent exister, et j'invite M. de Ijaclos h ne jamais orner le vice des agrémens rpi'il a prét6 à M"*- de Merteuil.
M. de Liclos remenrie bien sincèrement M"^ Iliccolioni de la honte qu'elle a eue de lui faire parvenir son avis sur Touvrage qu'il vient de faire paraître. Il lui doit hieii plus de remerciements encore de l'indulgence quelle a |>urté
1. H. N. iiiM. U, 12.8'ir>. — Lntf lotlrctf «lo ll">* RicguInhii Minl en ori^iiiul cl ceUcs du Luclos on luiimlOH do mu main.
dans son jugement littéraire ; mais il la supplie de lui permettre ((uciqiics réclamations sur la sévérité avec laquelle elle a jugé la morale de Tauteur.
M. de L... commence par féliciter M'"® R... de ne pas croire à l'existence des femmes méchantes et dépravées ; l>our lui, éclairé |»nr une expérience plus malheureuse, il assure avec chagrin,, mais avec sincérité, qu'il ne pourrait effacer aucun des traits qu'il a rassemblés dans la personne de M""® de M..., sans mentir à sa conscience, sans taire au moins une partie de ce qu'il a vu. Serait-ce donc un tort, dans l'indignation de ces horreurs, les dévoiler, les combattre, et pcîit-étre en prévenir de semblables.
Si M. de L... peut être accusé d'avoir donné, par là, aux étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût des compatriotes^ il faut faire le même reproche au peintre de Lovelace, à l'auteur des Egarements du cœur et de l'espnt.
Sans (fuitter l'ouvrage dont il est question, si les étrangers apportent dans ce pays la crainte salutaire des M..., on senti roit de même le prix des Tourvel et des Rosemonde; et se plaiudra-t-on d'eux s'ils jugent les femmes d'après ce <pi'en dit cette même M'"" de Rosemonde, lettre 130?
Enfm M. de L... n'a point cherché à orner le vice des agréments qu'il a prêtés à M"* de M.... Mais il a crû qu'en peignant le vice, il pouvoit lui laisser tous les agréments dont il n'est que trop souvent orné; et il a voulu que cette gravure dangereuse et séduisante ne put affaiblir un moment l'impression d'hommes que le vice doit toujours exciter, tel à peu près, au monument élevé par Pigal, on ne voit point sans effroi sous une draperie moelleuse le squelette de la mort fortement prononcé.
M. de L... n'en sent pas moins que les regards pourront être blessés de quelques-uns des tableaux qu'il n'a pas craint de présenter ; mais son premier objet étoit d'être utile, et ce n'est que pour y parvenir qu'il a désiré de plaire.
Quand ses lecteurs, fatigués d'une image attristante, voudront se reposer sur des sentiments plus doux ; quand ils rechercheront la nature embellie, quand ils voudront con-
noitre tout ce que l'esprit et les grâces peuvent ajouter de charmes ik la tendresse, à la vertu, M. de Laclos les invitera ù lire Ernestiney Fanny, Caterly, etc. Et si h la vue d'aussi charmants tahleaux, ils doutoicnt de Texistence des modèles, il leur dira avec confiance: ils sont tous dans le cœur du peintre. Peut-être alors conviendront-ils que c*est aux femmes seules, qu'appartient cette sensibilité précieuse, cette imagination facile et riante qui emhélit tout ce quVIle touche, et cr(>e les objets tels qu'ils devroient être, mais que les hommes rondanmés à un travail phis sévère ont toujours sufiisannnent hien fait quand ils ont rendu la nature avec exactitude et fidélité.
M. de Laclos osera-t-il joindre h cette justification peutêtre trop longue, un exemplaire de son ouvrage? M** R... (acceptera) cet honunage avec indulgence, si elle veut liien eu juger moins sur sa valeur que sur le sentiment qui le fait présenter.
Vous êtes hien généreux, monsieur, de répondre par des compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la lil>erté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d*un ouvrage dont le style et les détails méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m'attribuant la partialité (Vun auteur. Je le suis de si peu de choses, qu'en lisantun livre nouveau, je me trouverois bien injuste et bien sotte, si je le comparois aux bagatelles sorties de ma plume et croyois mes idées propres à guider celles des autres. C'est en qualité de fenune, monsieur, de Française, de |>atriotc zélée pour l'honneur de ma nation, que j'ai senti mou cieur lilessé du caractère de M*^ de Merteiiil. Si, romine vous l'assurez, ce caractère afl'reux existe, je m'applaudis d*avoir passé mes jours dans un petit cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se rencontrer avec de pareils monstres.
Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l'agréable présent que vous avez bien voulu me foire. Tout
Paris s'empresse à vous lire, tout Paris s'entreiieDt de vous. Si c est un bonheur d'occuper les habitans de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir. Personne n'a pu le goûter autant que vous. J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec tous les sentimcns qui vous sont dus.
Votre très humble et très obéissante servante,
RlCCOBONI.
14 avril 1782.
C'est cncor moi. Madame, et je crains bien que vous ne me trouviés importun ; mais le moyen de no pas répondre à votre obligeante lettre 1 de ne pas vous remercier de vos remerciements I enfin, que vous dirai-jC ! cette correspondance peut cesser, et même je m'y attends ; je sais que vous avés le droit de vous taire, et que je n'aurai pas celui de réclamer contre votre silence ; mais sans doute vous ne vous attendes pas (|ue ce soit moi qui en donne l'exemple ; ce sera bien assez de m'y conformer. J'ai appris depuis longtemps ù supporter des privations, mais non pas à m'en imposer.
Non, Madame, je ne vous ai point soupçonnée de la partialité d'un auteur^ et qui pourroit vous en inspirer ? que pourroil-on écrire qui détruisit jamais le charme de ces ouvrages délicieux, que vous seule nommés des bagatelles, qu'on chérira toujours, tant qu'on sentira le prix des sentiinenls honùtcs délicatement exprimés. Mais, dittes-vous, vous élcs femme et Française I Hé bien! ces deux qualités ne in'ciïraieiit point. Je sens dans mon cœur tout ce qu'il faut pour ne pas redouter ce tribunal.
Peut-être ces mêmes liaisons dangereuses^ tant reprochées aujourd'huy par les femmes, sont-elles une preuve assés forte que je me suis beaucoup occupé d'elles ; comment s'en occuper et ne les aimer pas ?
Que si j'en ai rencontré quehpies-unes jettées en quelque sorte hors de leur sexe par la dépravation et la méchanceté;
48'a APPENDIGK
si frappé du mal qu'elles faisoieni, des maux qifelles pouvoient faire, j'ai répandu Tallarme et dévoilé leurs coupables artifices ; (|u*ai-je fait en cela, (jue servir les femmes honétes, et pour quoi me reprocheroieut-elles d'avoir conibatu Tennemi qui faisoit leur honte, et pouvoit faire leur malheur?
Mais, poursuit-on, vous créés des monstres pour les combattre [; de telles femmes n'existent point. Supposons-le, j'y consens : alors, pourquoi tant de rumeur ? Quand D. Quichote s'arma pour aller combattre les moulins à vents, (pielqu'un s'avisa-t-il d'en prendre la défense ? On le plaignit, on ne l'aima point. Revenons à la vérité.
Ou insiste et l'on me demande, M"^de M... a-t-elle jamais existé? Je l'ignore. Je n'ai point prétendu faire une libelle, mais quand Molière peignit le Tartuffe, existoit-il un homme, qui, sous le manteau de la religion, eut entrepris de séduire la mère dont il épousoit la fille, de brouiller le fils avec le père, d'enlever à celui-cy sa fortune et do finir par se rendre le délateur de sa victime pour échapper à ses réclamations? non sans doute, cet homme n'existoit pas ; mais vingt, mais cent hypocrites a voient commis séparément de semblables horreurs : Molière les réunit sur un seul d'entre eux et le livra à l'indignation publiipie.
Vous ne me soupçonnerés pas, sans doute, de me comparer «\ Molière; mais j'ai pu, comme lui, rassembler dans un même personnage les traits épars du même caractère. J'ai donc peint, ou du moins j'ai voulu peindre les noirceurs que des femmes dépravées s'étoient permises, en couvrant leurs vices de l'hypocrisie des mœurs.
Si aucune femme ne s'est livrée à la débauche en feignant de se rendre à l'amour, si jamais une autre n'a facilité, provoc|ué uiémc la séduction de sa compagne, de son amie; s'il ne s'en trouve point qui ait voulu perdre, qui ait perdu en effet son amant, devenu troptAt infidèle; si Toneun point vu, dans ce choc des passions viles, se permettre un grand mal pour un très léger intérêt; si enfin ce mot de gaité n'a pas été prophané indistinrtement par les hommes et paries iemmes, pour exprimer des charmes qui doivent révolter
toute ânic honôte; si tout cela n'est point, j'ai eu tort d'écrire... mais (|ui osera nier la vérité de tous les jours.
Voilà, Madame, une partie des raisons que je me suis dittes avant de publier mon ouvrage, et que peut-être je serai obligé de dire un jour à tout le monde. J'en ai d'autres encor, mais ce n'est pas avec vous qu'il est besoin de tout dire.
J'ajouterai cependant que M™" de M... n'est pas plus une Françoise qu'une femme de tout autre pays. Partout où il naîtra une femme avec des sens actifs et un cœur incapable d'amour, quelque esprit et une âme vile, qui sera méchante, et dont la méchanceté aura de la profondeur sans rncrgic, là existera M"' de M..., sons(pielque costume (ju'clle se présente, et seulement avec des différences locales. Si j'ai donné à cellercy l'habit français, c'est que, persuadé qu'on ne peint avec vérité qu'en peignant d'après nature, j'ai préféré la draperie que je pouvois avoir sous mes yeux, mais l'œuil exercé dépouille aisément le modèle, et rcconnoit le nu,
Soyés donc, Madame, femme et Françoise; chérisses votre sexe et votre patrie, qui tous deux doivent s'honorer de vous posséder; j'y trouverai un motif de plus de désirer votre suffrage, mais aucune raison nouvelle pour ne pas l'obtenir.
J'ai l'honneur d'être. Madame, etc.
Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre adresse, c'est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que j'étois farouche. Je le suis en effet. Mais l'antre où je me cache ne m'a pas rendue tout à fait impolie, et je reconnoitrois mal la bonne opinion que vous daignez avoir de mon caractère si je paroissois insensible aux égards dont vous m'honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un militaire, mettre au rang de ses privations la négligence d'une femme dont il a
pu entendre i)arler ù sa grand*môre 1 Gela ne vous fait-il pas rire, monsieur?
Vous avez la fantaisie de me persuader, môme de me convaincre par vos raisonnemens, qu*un livre, où brille votre esprit, est le résultat de vos remarr|ues et non Touvrage de votre imagination. N*est-ce pas là votre idée? En le supposant, toutes les campagnes n'offrent point Taspcct d'un joli paysage, et c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine. Oui sans doute, monsieur, ou a montré avant vous des monstres détestables. Mais leur vice est puni par les loix. Tartuffe, que vous chargez à tort d'un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a su rassembler des traits frappans sur ce personnage, le théâtre exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple, Lovelace, est un être de raison. Tja passion vraiment forte, vraiment tendre que Ilichardsou lui donne pour Clarice le met absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et vain, 8*en rapproche bien davantage. Il trompe, il trahit de sang-froid, ce qu'un homme amoureux ne sauroit faire.
Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa première jeunesse à se former un vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un lutuMpie pour cacher à tous les regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses que la misère réduite vivre de leur infamie. Tant de dépravation irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chaque p«ige : cela n'est point, cela ne sauroit être! L'exagération été au précepte la force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, en damnant son auditoire, n'excite pas la moindre réflexion salutaire. Il en a trop dit, on ne le croit pas. Ce sont les vérités douces et simples qui s'insinuent aisément dans le cœur ; on ne peut se défendre d'en être touché parce qu'elles parlent à l'âme et l'ouvrent au sentiment dont on veut la péaétrer. Un homme extrêmement pervers est aussi rare dansU société qu'un honuue extrêmement vertueux. On n*a pas
COllUKSPONDANCE AVEC M- RIGCOBONI 487
hosoin de prévenir contre les crimes, tout le monde en conçoit de riiorreur. Mais des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera toujours un mérite d'en donner. Vous avez tant de facilité, monsieur, un style si aimable I Pourquoi ne pas les employer à présenter ces caractères que Ton désire d'imiter. Vous prétendez aimer les femmes ? Faites-les donc taire, appaiser leurs cris et calmer leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien vous regreterez un jour leur amitié ; elle est si douce ; elle devient si agréable à votre sexe, quand les passions amorties lui permettent de ne plus les regarder comme Tobjet de son amusement. Les hommes s'estiment, se servent, s'obligent même, mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits soins, de ces complaisances continuelles et consolantes dont l'amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de sistème, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de la moitié du monde, excepté de la mienne, pourtant. Car je vous pardonne de tout mon cœur, et je vous excuserai même, autant que je le pourrai sans me faire arracher les yeux. J'ai l'honneur d'être, monsieur.
Votre tr(>s liiiiiible et très obéissante servante
RiCCOBONI.
Vendredi, 19 avril 1782.
Vous croire dispensée de me répondre. Madame, et vous donner mon adresse, c'est dénotter uncpclilc contradiction; mais désirer de recevoir de vos lettres, et ne vous pas donner le moyen de me les faire parvenir, en eût été une autre. Forcé de choisir, j'ai préféré, je l'avouô, le parti de mes désirs à celui de mes craintes. Ce que je ne voulois pas devoir à mon indiscrétion, j'espérois l'obtenir de votre politesse; et il est si difficile de s'arrêter dans ses désirs que je sonliaile acluelleinent mériter (fu'au moins par la suite
votre politesse ne soit plus le seul motif de votre correspondance. Je m'attends encore que cet espoir sera déçu, et cependant si je connaissois quelque moyen pour qu^il ne le fut pas, je n*en négligerois aucun. C'est toujours môme conduitte, comme vous voyés; et que ce soit votre faute ou la mienne, j'ai bien peur de ne pas me corriger. Je no peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une privation dans votre silence I Et cependant je me rappelle foi*t hîcn d'avoir entendu, comme vous dittes, Madame, parler de vous h ma grand*môre; j*cn parle môme encor tous les jours avec mon père, qui n'est plus jeune ; et pour tout dire, je ne le suis plus moi-môme; mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur tour ; et si après vous avoir lue, ils ne regardoient pas comme une privation de ne plus avoir à vous lire, j'estimerois bien peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver ces torts par le plaisir que je trouve à m'en justifier; il n'eu est pas de iinhue de ceux (|ue vous trouvés à mou ouvrage. Une longue justification est si près d'être une justification ennuieuse, «ju'il ne faut pus moins que le cas infini que je fais de votre suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.
Je conviens avec vous. Madame, (|ue toutes les campa^ gncs n'offrent point Vaapect d'un joli pay%age^ et que c'est au peintre à choisir les vues quHl dessine. Mais si quelques-unes nous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers, les précipices, les goufres et les volcans? et la paisible habitante de Paris sera-t-elle autliorisée à reprocher au peintre du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le môme pinceau ne peut-il pas s'exercer tour à tour dans les deux genres? Si je m'en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant celui du ruinie, et l'un n'a pas nui h l'autre.
Ce n'est pas (|ue pour mon compte, je m'engage à conrir l'autre carrière, lié! qui osera se croire le talent néccsaaire pour peindre les femmes dans tous leurs avantageai pour rendre comme on le sent, et leur force et leurs grAccs, et
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leur courage et uiémc leurs faiblesses! toutes les vertus embélies jusqu'aux défauts devenus séduisants 1 la raison sans raisonnement, Tesprit sans prétention ! Tabandon de la tendresse et la réserve de la modestie, la solidité de l'Âge mûr et Fenjouement folâtre de Tenfancel cpie sais-je... Mais surtout comment ne pas laisser là le tableau, pour courir après le modèle? Ilousseau osa fixer Julie; il essaya de la peindre; il porta Tenthousiasme jusqu'au délire, et vingt fois cependant il resta au-dessous de son sujet.
Sans doute, ime femme née avec une l>elle âme, un cœur sensible et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu'elle trace, une partie des charmes qu'elle possède; elle jouit dans son travaille d'une paisible facilité; elle ne fait en quelque sorte que donner une contre-épreuve d'ellemême. Mais quel homme assés froid peut faire une étude tranquille d'un modèle enchanteur? quelle main ne sera pas tremblante? quels yeux ne seront point troublés?... Et si cet homme impassible existe, par là même, il ne fera qu'une image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je ne retrouverai plus la femme qu'il faut aimer : celle-là ne peut se rcronnoître qu'aux transports (|ii'clle excite, et celui <|ui les ressent s'occupc-t-il à les peindre.
Vous voyés. Madame, combien je suis loin encore de faire taire les femmes, d'appaiser leurs cris et de calmer leur colère. Heureusement j'avois déjà quelques-unes d'elles pour amies, et mon criminel ouvrage ne m'a point encore attiré leur malédiction. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui disoit en parlant de Dieu : « Les réprouvés, » dit-on, le haïssent; il faudroit donc quil m'empêche de » l'aimer ». J'ose dire comme elle. Je mets trop de prix à l'amitié des femmes, pour ne pas espérer de la conserver, peutêtre même d'en obtenir encore. Pour vous, Madame, il y auroit sûrement de l'indiscrétion à vous demander plus que de l'indulgence... je sens qu'il faut m'arrêter icy pour ne pas tomlter cncor dans une petite contradiction.
Cette longue lettre ne répond, comme vous voyés, qu'à une partie de la vôtre, et je n'ai même dit cncor qu'une partie de mes raisons sur les objets dont j'ai parlé. Si vous
crait^ni^s un second volume, il sera niVessaire (jiic vous mo le fussic^s soavoir liicntôt.
J'ai riionncur d'être, etc.
Cette lettre n'est, Madame, que la continuation de celle (|ue j'ai eu l'iionueur de vous écrire il y a quelques jours. Il me semlile que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j'en profite pour l'clairer les objets qui me restent à traiter avec vous.
Je n'ai point prétendu charger Tartuffe (Vun désir inceêtueux. Si je n'ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c'est qu'écrivant sur un sujet si connu, j'étois assuré d'être entendu ; c'est de plus que je ne prétendois pas apprécier le péché, mais seulenicut le procédé; or Tactioii c^uimî-* dérée sous cette face et relativement à Orgoii me pairoit absolument la même. Il n'en est pas moins vrai que foxpression n'est pas exacte, et j'aurois dû dire : de séduire la femme de Vhomme dont il épousait la fille. Je me permets à mon tour une observation sur ce que vous me dittcs de cette pièce; c'est (pie Tartuffe n'est point puni par U$ loiXy mais par l'authorité. Je fais cette remarque penrcqu*!! me semble (pic le droit du moraliste, soit dramaticpic, soit romancier, ne commence (pi'où les loix se Uiisent. Molière lui-même paroit si bien de cet avis, qu'il a pris soin do mettre à l'abri des atteintes de la loi juscpi'à la donation irrégulière d'Orgon à Tartuffe. C'est qu'en effet les hommes une fois rassemblés en société n'ont droit de se faire justice que des délits (pie le gouvernement ne s'est pas chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les défauts, et l'indignation pour les vices. I^ punition de Tartuffe n'est-elle même ((u'une suite de l'indignation du prince ; et le cliAtiment est motivé sur d'autres actions que celles qui seront passées durant le cours de la pièce.
Mais combien cette salutaire indignation publique n'cstelle pas utile à réveiller sur les vices eu faveur desipiels elle
semble se relâcher I C'est ce que j'ai voulu faire. M"*' de M... et V... excitent dans ce moment une clameur généralle. Mais rappclcs-vous les événements de nos jours, et vous retroiiverés une foule de traits semblables dont les héros des deux sexes ne sont ou n*ont été que mieux accueillis et plus honorés. J'ajoute même cpie je me suis particulièroiuent firivé de quelques traits qui niancpient à mes caractères par la seulle raison qu'ils étoienl trop récens et trop connus, et que Thonuéte homme en diffamant le vice répugne cependant à diffamer les vicieux.
Les mœurs cjue j\ii peintes ne sont pourtant pas, Madame, celles de ces malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie; mais ce sont celles de ces femmes, plus villes encore, qui sçavent calculer ce que le rang ou la fortune leur permettent d'ajouter à ces vices infâmes, et qui en redoublent le danger par la profanation de Tesprit et des grâces. Le tableau en est attristant, je Tavouë; mais il est vrai ; et le mérite que je reconnois î\ tracer des sentiments qu'on désire dHmiter^ n'empêche pas, je crois, qu'il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se deffendre.
Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, Madame, de riionuéteté avec bupielle vous avés combattu mon avis, et métuc encor de la complaisance que vous avés eue de la combattre, et je me félicite d'avoir fixé un moment sur moi l'attention volage du public; c'est particulièrement par l'occasion que j'y ai trouvé de faire parvenir jusqu'à vous, et de pouvoir vous adresser moi -môme l'assurance et l'hommage des sentiments d estime et de respect que je vous ai voués pour la vie.
J'ai l'honneur d'être, etc.
A Monsieur^ Monsieur de La Clos, à V hôtel de la Garde, à Paria ^ rue MelléCy
Avec de l'esprit, de l'éloquence et de l'obstination, on a
souvent raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence les personnes qui n'aiment ni ù disserter, ni à soutenir leur opinion avec trop de chaleur. Permettez-moi donc de terminer une dispute dont nos derniers neveux ne verroient pas la An, si elle continuoit. Le brillant succès de votre livre doit vous faire oublier ma légère censure. Parmi tant de suffrages, à quoi vous serviroit celui d*unc cénobite ignorée? Il n*ajouteroit point à votre gloire. Dire ce que je ne pense pas nie paroit une trahison, et je vous trom|)eroi8 en feignant de me rendre à vos sentiniens. Ainsi, monsieur, après un volume de lettres, nous nous retrouverions toujours au point d'où nous sommes partis. J*ai Thonneur <l*étre votre très humble et très obéissante servante.
RiCCOBONI.
Ce vendredi.