PORTRAIT DE M- DE GENLIS
telle que les Français la prodiguaient avant que certains ouvrages les eussent initiés aux mystères du gouvernement * .
Ne soyons pas surpris si tant de gens accusent l'envie. G*est une manière de se supposer des talents que d'annoncer que Ton excite dans autrui ce sentiment pénible. Gela est si incroyablement ridicule, que prouver à quelqu'un qu'il ne peut pas exciter l'envie, c'est faire une satire amère. Il y a certainement une sorte de mérite à composer certains ouvrages, à raconter des histoires, à dialoguer la morale, à esquisser quelques tableaux de mœurs ; mais cela ne peut exciter l'envie que de ceux qu'on n'enviera jamais.
Pourquoi faire des livres ? C'est notre inconcevable manie. Sommes-nous parvenus à quelques postes distingués, c'est peu de nos contemporains, nous nous emparons de nos neveux et nous prétendons gouverner Tavcnir comme nous commandons au présent.
Les élèves de Polyxène ont mieux réussi que ses ouvrages ; ceux-ci seront bientôt oubliés ; les autres promettent de vivre dans l'histoire ; ils la récompenseront dans la postérité. Ses ouvrngcs oubliés I oui, parce que c'est le sort de. tout livre qui n'est pas inspiré par le génie. « Il règne dans » ceux de Polyxène, tme pédanterie de morale qui assomme ; » toujours une envie marquée de faire des cadres ; toujours y> le précepte, jamais la séduction. On croit entendre un n homme de collège, qui a beaucoup d'esprit, mais qui n*a » aucune dignité, aucune idée de cette fleur d'imagination, » de ces grAces naïves, de cette philosophie aimable qui » fait le graud mérite de tout genre d'écrire*. »
Polyxène a le talent de bien critiquer. Outre de la sagacité dans sa manière de voir, elle a une précision dans ses remarques, qui éclaircit tout de suite la question. Toute
1. Est-ce une nllusion aux Liaisoru dangereuiet qui parurent en 1782 ? La malignité publique retrouva peut-être dans M"* de Merteuil quelques traits du caractère de M"* de Genlis.
2. Cette phrusc, comme les vers qui suivent, sont probablement extraits d'autres écrits de Laclos.
censure admet presque toujours deux opinions. Il faut beaucoup de force [K)ur détrôner celle qui rè{^ue, liciiucoup d'artifîce pour enlever les admirateurs, sans leur faire apercevoir qu'ils passent d'une erreur, qui était leur ouvrage, à une meilleure manière de voir, qui est l'ouvrage du censeur. C'est un secret que Polyxène a trouvé et dont elle a fait usage avec succès dans plusieurs de ses ouvrages. J'en excepterai la Théologie. Elle parlait alors un langage étranger et hasardait hien gratuitement sa réput<ition. Un bon bourgeois, un de ceux de Molière, écrivait à sa fille :
Change donc ma ûUe Ta plume en aiguille Brûle ton papier ; Il faut te résoudre A filer, à coudre, C'est là ton métier.
La leçon serait trop sévère, si on l'appliquait h tcuis les genres ; mais elle est parfaitement juste, si l'on s'en lient aux matières de religion.
Un individu qui n'est pas au timon des affaires ne peut jamais faire beaucoup de mal à beaucoup do personnes. S'adonnàt-on au passe-temps de nuire, il ne peut jamais s'exercer que sur le petit nombre. D*où vient donc que certaines personnes ont tant d'ennemis ? Le succès irrite la multitude, et l'on no veut louer que les malheureux, ou pardonner seulement la fortune à ceux qui l'ont trouvée établie, dès leur berœau, dans leurs foyers. 11 est vrai aussi que ce (|u'on appelle des ennemis est une plaisante espèce de gens. ils disent du mal, mais sans effet. Pour que du mal en produise, il faut avoir de l'influence; pour avoir de l'influence, il faut être connu homme d'un jugement sain et d'un esprit éclairé; pour s'être acquis cette réputation, il faut <:o que n'ont point ceux qui disent du mal. TjCS seuls ennemis, les vrais ennemis des gens de lettres, ou des hommes «\ pré* tention, sont ceux qui n'en parlent point, puisqu'ils détruisent leur chimère, faire du bniit.