CHAPITRE III
1. Mérite littéraire. — Laclos est un pur classique. — Valmont et Don Juan. — M"** de Merteuil et Tartufe. — M"** de Tourvel et les femmes de Racine. — Laclos procède des analystes de salon, des prédicateurs mondains et de Rousseau. — Il est le père des modernes romanciers d'analyse.
— Pourquoi il est moins connu que Stendabl. — 2. Portée historique : Dans quelle mesure Laclos a-t-il peint les mœurs de l'Ancien Régime ? — La vanité de salon était la passion maf tresse. — L'amour offrait les succès les plus flatteurs.
— Yalmont et Lovelace. — > Que la vanité peut être légère et violente. — Qu'elle peut être violente et froide. — Laclos du germe a fait la maladie. — L'épidémie s^est propagée dans la démocratie. — Les Liaisons dangereuses et le Bouge et le Noir, — 3. Moralité, — Sérieux moral du livre. — Valmont plus vrai que Julien Sorel. — Pourquoi l'impression du livre reste troublante. — Laclos passe pour Valmont.
Quel est le mérite littéraire des Liaisons dangereuses \ quelle valeur faut-il leur attribuer comme document historique; enfin que doit-on penser de leur moralité : ce sont ces trois points (|ue j«î voudrais successivement examiner.
Par ses procédés, par son art, par sa langue, Laclos est un pur classique. L'Ame seule l'intéresse et, dans TAme, les qualités essentielles. Son champ d'observation se limite h la bonne compagnie et il ne la présente qu'amoureuse. Cette étude, qui fut
très documentée, ne porte pas un trait de crayon qui date, pas un coup de pinceau pittoresque et circonstancié ; elle ne contient presqu'aucun détail original et instructif sur la vie journalière de l'époque. A peine aperçoit-on la silhouette d'un cordonnier parisien qui a de si belles façons, que la petite Volanges, au sortir du couvent, le prend pour un prétendant et, quand il se met à ses pieds, jette un cri d'émotion joyeuse. Azolan, chasseur de Valmont, déclare qu'il ne saurait quitter son maître pour porter la livrée, « et encore une livrée de robe » ; mais ce fripon d'Azolan, quant au reste, parle un langage de tous les temps. Relisez la scène curieuse où Valmont, suivi h la chasse par un espion de M™* de Tourvel, imagine d'accomplir une bonne action, qui lui sera rapportée. Tout d'abord, le gentilhomme irrité pense h envoyer un coup de fusil au manant qui l'importune.
« Cependant j'arrive au village; je vois de la » rumeur; je m'avance; j'interroge; on me raconte » le fait. Je fais venir le collecteur ; et, cédant h ma » généreuse compassion, je paie noblement cin- » quante-six livres, pour lesquelles on réduisait » cinq personnes à la paille et au désespoir. Après » cet acte si simple, vous n'imaginez pas quel » chœur de bénédictions retentit autour de moi de » la part des assisUmts ! Quelles larmes de recon- » naissance coulaient des yeux du vieux chef de » cette famille, et embellissaient cette figure de » patriarche, qu'un moment auparavant l'empreinte » farouche du désespoir rendait vraiment hideuse ! » J'examinais ce spectacle, lorsqu'un autre paysan, » plus jeune, conduisant par la main une femme et » deux enfants, et s'avançant vers moi îi pas préci- » piles, leur dit : « Tombons tous au pied de celte
» image de Dieu », et dans le même instant, j*ai » été entouré de cette famille, prosternée h mes » genoux. J'avouerai ma faiblesse; mes yeux se sont » mouillés de larmes, et j'ai senti en moi un mou- » vement involontaire, mais délicieux. J'ai été étonné » du plaisir qu'on éprouve en faisant le bien ; et je » serais tenté de croire que ce que nous appelons les » gens vertueux, n'ont pas tant de mérite qu'on se » plait h nous le dire. Quoi (|u'il en soit, j'ai trouvé » juste (le payer h ces pauvres gens le plaisir qu'ils » venaient de me faire. J'avais pris dix louis sur » moi ; je les leur ai donnés. Ici ont recommencé » les remerciements, mais ils n'avaient plus ce » même degré de pathétique; le nécessaire avait » produit le grand, le véritilile eiïet; le reste n'était » qu'une simple expression de recoimaissanco et » d'étonncments pour des dons superflus ^ »
Nous sommes à la veille de la Révolution et Laclos a parcouru vingt ans la province française. 11 ne trouve à ce petit tableau qu'un décor conventionnel et neutre, et n'a souci que d'accumuler les traits de caractère et de faire ressortir le cœur sec et l'esprit clairvoyant de son héros. Imaginez le même sujet traité dans un roman contemporain. Bien d'autres, depuis Laclos, ont peint, sous des couleurs généralement sombres, les mœurs des salons. De combien de toilettes, de meubles, de bibelots, de paysages, à la mode du jour ou du lendemain, ne font-ils pas maintenant émerger leui*s personnages! (In public plus réaliste veut être exactement renseigné sur les habitudes de ce petit monde, que la démocratie n'a pas laissé de bouleverser en le pénétrant. Bien plus que la naissance, c'est Tar-
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gent qui en est h présent « l'armature ». C'est le mélange paradoxal des origines et des intérêts, né de la concurrence universelle, qui fournit à Tobseryateur mondain ses plus piquantes découvertes. Puis la dangereuse irréligion n'est plus du « bel air » ; Tesprit est anxieux et le cœur inquiet. Une « senlimrntalité » plus bourgeoise a remplacé la « sensibilité » de nos pores, qui leur pesait si peu *. L'amour s'ébattait plus h l'aise en ces temps légers. Protégé par les barrières sociales, entretenu par les faveurs du roi, il s'oubliait dans son luxueux enclos et n'avait cure de l'opinion, ni souci du lendemain. Laclos l'attaqua tout nu et c'est pourquoi, sans doute, son audace est encore h égaler.
Son (iMivre est simple, harmonieuse et impersonnelle. L'action est « chargée de peu de matière » et tout s'explique par le développement des caractères et la réaction des sentiments merveilleusement gradués 11 y a un art extrême dans l'arrangement des parties. Chacune de ses lettres s'anime d'un double intérêt, celui du récit et celui du narrateur. 11 excelle dans les récits sobres et lestement contés où tous les mots portent. Sous la plume de M"** de Merteuil se glissent des portraits d'un tact infini et d'une précision minutieuse, qui sont dignes de La Bruyère, mais d'un La Bruyère moins grave et plus frémissant, qui a traversé la Régence et le règne de la Dubarry. Voici qui est admirable ! Laclos s'est inspiré de Rousseau ; on verra qu'il en avait l'esprit tout imprégné et Rousseau, si dangereux à imiter, ne l'a pas gâté littérairement. On ne trouve dans
1. Gomporcx pnr exemple nux lÀaiiom dangereuses^ les romans «le M. pQul llcrvicu (V Armature, Peints par eux-mêmes) et ceux do M. Paul Bourget.
les Liaisons dangereuses aucune de ces digressions donl Vlléloise est sans cesse alourdie ; ce seuil les senliuu;nls (|ui accusent et la manière de les présenter. Rousseau s'est mis tout entier dans son livre; ceux qui connaissaient Laclos ont regretté qu'il n'ait pas mis plus de lui-même dans le sien. Enfin Laclos, après s'être échauffé au verbe enflammé de Rousseau, n'est pas tombé dans la déclamation. Seules, les dernières lettres de M'"® de Tourv(d ont un certain tour oratoire et qui n'est nullement déplacé. C'est que Valmont et M'"* de Merteuil parlaient la langue des salons et que la fougue et la couleur sont plébéiennes. Entre grands seigncui*s, la simplicité est de mise, le bon ton ne permet que l'élégance et la grûce et les traits les plus aiguisés sont aussi les plus polis. Valmont et M'"* de Merteuil, en détaillant leurs crimes, ne commettent pas une faute de goût. Laclos écrivait un livre terrible h l'usage des délicats. Dans la préface, il donne comme un de ses mérites la variété des styles. Tilly signale aussi cette variété, mais pour la critiquer comme un manque de noblesse. Elle est pour nous à peine sensible. Cécile Volanges et A/olan détonent faiblement dans le concert, et un lecteur d'à présent se plaindrait plutôt de l'uniformité du ton. Vax langue, que nous entendons, martelée de mots propres, enflée tantôt d'abstractions scientifiques et tantôt tachée d'images outrancières, brisée dans Sii structure et ne connaissant ni frein à ses fanUiisies, ni bornes à son audace, s'ingénie ii solliciter et à retenir notre attention distraite et pénètre en quelque sorte dans notre esprit par tous nos sens. On dirait d'une orchestration savante qui trouble l'idée, la heurte ou l'exagère, tandis que la langue classique, discrète mélodie, détaillait toutes les nuances et sui-
vait les inoindrcs contours. Notre punition est cruelle de ne la goûter aujourd'hui qu'avec effort. Laclos la pratiquait merveilleusement. C'était un incomparable instrument d'analyse morale, qui convenait à sa main souple et h son regard aigu. Des courtisans pénétrants en compagnie de grandes dames au goiit exquis en avaient amoureusement aiguisé la lame étroite et effilé la pointe ténue, pour se jouer finement dans les replis du cœur humain. Laclos l'enfonça sans pitié jusqu'aux profondeurs où l'égoïsme devient cruel et le désir lubrique. A côté de ces simples moyens de l'audace classique, nos procédés littéraires semblent puérils. C'est d'un burin léger, mais mordant, que Laclos sut graver celle planche d'anatomie morale. Les passions qu'il décrivait enflammaient, comme des brindilles légères, ses petites phrases élégantes et sèches. C'était un tissu si transparent, qu'il rendait plus effrayante encore leur hideuse nudité : « tel à peu près, écri- » vait Liclos h M'"" Uiccoboni, au monument élevé » par Pigalle, on ne voit point sans effroi, sous une » draperie moelleuse le squelette de la mort forlc- » ment prononcé. »
Quel caractère que Valmont !
Corrompant sans plaisir, amoureux de lui-même,
Et pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime * .
C'est bien lui, c'est Don Juan dont l'ombre prestigieuse a traversé toutes les littératures. Mais une main audacieuse l'a dépouillé de son auréole éblouissante et de son royal manteau. C'est Don Juan sans musique. Ce n'est pas Don Juan, c'est le cœur de Don Juan. Encore, le cœur du Don Juan
1. Alfred de Musset. I^amouna^ XV. Il oppliquc ces vers à LoYelocc.
espagnol, transpercé par les moines franciscains, inai^rissail-il de remords el de religieuse é|K)uvanle; le cœur du Don Juan chanté par Lord Byron était d'un bel animal furieusement aimable, comme celui d'un clergyman est furieusement morose et fait pour l'amour, comme l'autre pour l'oraison ; le cœur du Don Juan rêvé par Musset, cherchait dans l'angoisse, une impossible amante. Yalmont ne connaît ni le remords, ni la folie, ni l'angoisse. Regardez-le derrière la loupe de Laclos, c'est un vieillard indifl'érent, et, s'il brûle, c'est de la flamme sèche de la vanité ! Yalmont, suivi de son chasseur Azolan, procède du Don Juan de Molière, suivi de Sganarelle. Celui-ci tantôt romanesque, tantôt comique ou fantastique, est une création manquée. 11 nîprésenle le roué de 1G6Î). Celui de i782, plus nerveux et plus subtil, dépassait son aine. C'était un scélérat accompli, dont Laclos nous a laissé uiie peinture si vigoureuse qu'on ne trouve guère à lui comparer que le Lovelace de Richardson. De nos jours. Don Juan s'est lassé des grandes aventures. 11 ne prend plus les femmes que pour le plaisir et ne s'en sert que pour le profit. Son cœur plus veule est d'un Apre bourgeois. Ce qu'il veut, ce sont les honneurs et l'argent. L'amour est un mol oreiller pour ces rôves utiles. A quoi bon déployer une stratégie savante en vue d'un prix frivole ? Quelle étrange aberration que de tuer en artiste et par vanité pure ! Yalmont est un homme d'un autre Age. 11 passerait parmi nous pour un naïf.
Le caractère tout viril de M'"*- de Merteuil est à peu près unique dans la littérature. 11 n'évoque, dans la nôtre, que le souvenir de cette rude et franche ébauche de Mathurin Régnier, Macette ou VHypocrisie déconcertée. Comme Laclos l'insinuait
lui-iiiôine à M'"* Riccoboni, en se défendant d'y prétendre, c'est Ji Tartufe qu'il faudrait comparer cette femme artificieuse « qui ne se rattache a son » sexe que par le caprice » et qui recouvre d'une dissimulation supérieure, son Apre et fin génie du mal. Dans le siècle de la philosophie et des lumières, l'hypocrisie des mœurs devait succéder h celle de la religion. Laclos remarque à ce propos que le droit du moraliste ne commence qu'où les lois se taisent. Molière, dit-il, étoit si bien de cet avis qu'il a pris soin de mettre à l'abri des lois jusqu'à la donation irrégulière d'Argon à Tartufe et que celui-ci n'est puni que par l'indignation royale*. M"" de Merteuil est donc une preuve que le vice peut souvent consommer à Tabri des lois, ses pires attentats et pousser tranquillement ses excès jusqu'aux limites de la vraisemblance. Mais décidément elle est trop poussée au noir ; on sent qu'elle fut enfantée dans la colère ; c'est un code vivant de la perversité amoureuse. Les Liaisons dangereuses^ ont dit les Goncourt, sont à la morale amoureuse de la fin du ivui" siècle ce que le traité An Prince^ de Machiavel, est à la morale politique de l'Italie du xvi®. Laclos aurait pu, sans craindre la comparaison, appeler son livre La Princesse,
Que dire de Cécile Volanges ! Dans le vice, l'art parait peut-être moins répugnant que la nature. « On ne saurait trop admirer, dit Arsène Houssaye, » la naïveté et même la bêtise de Cécile Volanges. » Un homme d'un talent médiocre n'a jamais osé » peindre une femme bête. » Laclos a osé plus encore en découvrant, sous l'ingénuité de la jeune
1. Laclos laisse entendre de inômc que Vnlmont n commis un crime stisccplible de |>oursniles légales, dont M** de Merteuil ][»osscdc le tfccrct. V. lettres 81 et 152.
fille, la l)cslinlil(5 do rinslincl et, comme dil Bande- V laire, « l'ordure originelle-. »
Reposons nos yeux sur M"** deTourvel, dontrûme grandiose et attendrissante semble une fraiche et odorante oasis dans un désert calciné. Ce n'est ni le plaisir, ni la vanité qui la mènent et ses sens ne sont pas la route de son cœur. Ce cœur, fait pour la passion, est un autel où Tamour a dérobé les pui*s hommages qu'elle n'adressait qu'à Dieu. C'est lui, dès qu'il s'est donné, qui ébranle toute entière, cette femme douce et timide. « Je l'ai vue, dit Yalmont, » sortir du plaisir tout éplorée, et le moment d'après, » retrouver la volupté dans un mot qui répondait à » son Ame. » On peut la résumer d'un mot ; elle est racinienne, blessée comme Phèdre, tendre comme Bérénice. Ecoulez-Ià, crédule autant que généreuse, après la démarche du P. Anselme :
« Me vanterais-je d'une sagesse, que déjà je ne » dois qu'à Valmont? 11 m'a sauvée, et j'oserais me » plaindre en souffrant pour lui ! Non : mes souf- » franccs me seront chères, si son bonheur en est » le prix. Sans doute il fallait qu'il revint à son » tour au Père commun. Le Dieu qui l'a formé » devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé » cet être charmant *, pour n'en faire qu'un ré- » prouvé. C'est à moi de porter la peine de mon » audacieuse imprudence -. »
Qu'on relise aussi ces paroles suprêmes, où sa douleur mortelle s'exhale dans un dernier délire. Par sa sobriété dramati(|ue, par s«'i noblesse oratoire et ses proportions calculées, ce morceau est tout à
1. Que de »oin» m'eût coûté cette tête charmante ! Phèdre, II, 6.