Lctlrci KVâ et
sait que les choses du cœur sont aflaire de pénétration, et sans doute, sa langue claire et précise, bien que légère, est-elle beaucoup plus scientifique qu'un certain jargon que de nos jours le pédantisme a emprunté au\ savants. Cette absence d'affectation n'est pas une des moindres raisons qui l'ont empêché d'égaler la faveur, dontStendhdl est l'objet^ Laclos écrivait beaucoup mieux que l'auteur du Rouge, et l'égalait en profondeur. Mais Stendhal est aussi plus près de nous ; c'est un homme du xviii* siècle, transporté dans le régime moderne; nous retrouvons chez cet amateur lumineux et divers les germes de toutes nos idées, de tous nos engouements, de toutes nos fièvres. Laclos est un homme du passé. On aimerait il entendre, quarante ans plus tard, les jugements de son esprit simple et hardi, à le voir consacrer à des pense rs nouveaux sa prose classique. Mais il naquit trop tôt, dans un siècle trop vieux, et son mince bagage littéraire ne se défend plus que par des qualités éternelles.
Quand Benjamin Gonst^mt dépeignait, sous la Restauration, le désir farouche d'indépendance, la crainte jalouse de sortir de soi qui arrachait le sensible Adolphe aux sentiments les plus attachants de la nature et lui barrait la voie des plus doux sacrifices, c'était sa propre confession qu'il offrait à son siècle. C'est dans son propre cœur, inquiet et fermé, qu'il avait découvert cette lamentable impuissance
1. La fameuse illcorie de lo cristallisation est tout entière expliquée dans ces quelques phroses de M"* de Mertcuil : «... Ces per- 9 fections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur )» tète exaltée ne rdve qu'agréments et vertus : elles en parent » (\ plaisir celui qu'elles préfèrent : c'est la draperie d'un Dieu » portée souvent pnr un modèle nbjcct : mois, quel qu'il soit, h peine I» l'en ont-elles revêtu, que, dupes de leur propre ouvrogc, elles se 9 prosternent pour l'ndorer. e Lettre lO'i.
En (l(!crivant cette autre maladie, qui s'alliique à TanuKir, la cruauté, où doue Liclos avait-il ti*ouvé ses modèles? Ëtait-il donc vrai, comme il en annonçait, en tète de son livre, Tinsolent dessein, qu'il avait fait la peinture des mœurs de son temps et n'avait eu pour écrire qu'à regarder autour de lui? Que cette société fiU déréglée, on ne Ta que trop dit. Etait-elle donc impitoyable et méchante?
Ce fut, dès 1782, Tobjot de discussions passionnées.
a Un des plus grands défauts de ces sortes de ro- » mans, écrivit La Harpe, est de donner pour les » mœurs du siècle ce qui n'est au fond que l'his- » toire d'une vingtaine de fats et de catins qui se » croient une grande supériorité d'esprit. » I^ livre de LnIcIos est fait d'après nature, avoue le comte d'Allonville dans ses Mémoires: «les personnages » sont vrais mais peu communs. » Dans les s«ilons de la Restauration, ou l'on avait appris à oublier, il eût été du plus mauvais goût de prononcer le nom d'un ouvrage, (|ue chacun lisait encore. Des pi*éventions contraires ont amené certiiins historiens à prétendre que les Valmont et les Merteuil fourmillaient dans une société d'où la nature était exclue, bien que la sensibilité y fût de mise. Taine a fait observer que les personnages des Liaisons avaient eu leurs originaux. « Le seul embarras, disent les » Concourt est cpi'on leur trouve trop de modèles. » Paut-il rappeler la vie d'un Richelieu, les débuts d'un Choiseul, « l'eiïrayante figure» du marquisde Louvois"? Besenval avoue qu'il s'intéressait infiniment au «trtivail» du comte de Frise, qui «martyrisait» M"*"^ de Blot, reculant le dénouement pour faire durer l'intrigue et les tourments et partant satisfait des larmes de sa victime; Tilly se vante de certaines
LES LIAISONS DANGEREUSES. — Il 71
vengeances qu'eût applaudies Yalmont et les fameux couplets de Tressan sur la maréchale de Luxembourg s'appliquent point par point h la marquise de Mer- " ieuil :
Le mensonge et la noirceur,
KnOu font rendue odieuse
El, pour comble dliorrcur.
Son état nous fait mal au cœur.
La noblesse française qui se pressait à Versailles, à la fin du xvni" ciècle, était peut-être la société la plus polie et la plus cultivée que lemondeaitconnue; elle restera dans l'histoire comme IVîternel régal des délicats.Finscomme des enfantsd'Athènes,majestueux comme des patriciens romains, ces grands seigneurs possédaient encore toutes les qualités d'une race dont ils étaient la fleur et le modèle. Ils étaient généreux autant qu'aimables, braves autant que spirituels, bien plus humains, tolérants, ouverts à toutes les idées, tous les progrès, tous les enthousiasmes (jue les aristocraties des nations voisines et que les autres classes de la nation française. Mais comme Taine, après Stendhal, Ta démontré de manière définitive, deux siècles de servitude en avaient fait des gens de salon. 11 en résultait que la volonté, qui cherche à triompher, avait été remplacée dans leur Ame par la vanité, qui cherche h paraître, et cette passion nouvelle et dominatrice s'était emparée d'eux avec toute la force d'une seconde nature.
Elle était déjà dans leur première nature si l'on croit, comme tous les grands observateurs de notre pays l'ont bien vu depuis La Fontaine, que:
C'est proprement le mal fnuiçois.
Mais combien la vanité s'exalte et se raffine dans
la vie (le s^ilon ! 11 ne s'agit plus que de faire figure el (rélal)lir sa supériorité, non par son mérite réel, mais par son attitude apprise. Quelle émulation créent les regards si discrètement ardents, si savamment nuancés! Pour qui réussit, quelle jouissance dans une vie de représentation perpétuelle! Mais aussi, pour qui succombe, quelle torture sous les dédains sans cesse renouvelés dans leur variation muette! Par un tel régime Thomme devient un comédien habile, attentif et froid; Tartifice recouvre et étoufle ses sentiments vrais. N'attaquez jamais chez un mondain Tamour-propre de salon. Par ailleurs son Ame peut-être accueillante et sensible; de ce coté la souffrance et Teffort l'ont durcie, elle est de roc.
Connue elle avait ouvert lescuun's delà noblesse aux ravages de la vanité, la monarchie absolue l'avait soustrait aux élans de l'ambition. «Je sus à » douze ans, écrit Lauzun, que j'étnis destiné h » une fortune immense et à la plus belle place du » royaume, sans être obligé de me donner la » peine d'être un bon sujet.» Gagner de l'argent ou primer dans une carrière ét<iient des aiguillons inconnus à un seigneur français. \jC roi pourvoyait à tout. A la guerre même on ne cherchait qu'à briller par une action d'éclat pour jouira la cour d'une nouvelle auréole; le savoir el l'application étaientle fait des officiers de fortune. Louis XVI d'ailleurs n'entendait rien à l'armée et, après 1763, il n'y eut plus de grandes guerres. L'amour-propre h la fois surchauffé et circonscrit devait donc consumer son ardeur et déployer ses ressources dans les combats légers et frivoles des salons; les succès de société lui restaient seuls. En est-il de plus grisants et de plus flatteurs que les succès d'amour ?
Chez les membres d'une même caste, tranquillement assise dans sa supériorité séculaire, et inaccessible au mérite lui-môme, car le temps seul anoblit, la rivalité ne peut plus s'exercer qu'entre pairs, c'est-à-dire ({u'elle ne peut plus porter que sur les inégalités naturelles, «pii ne sont jamais plus sensibles qu'on amour. Voilà comment les salons de Versailles devinrent le champ d'élection de la bataille des sexes. C'est dans cette guerre nouvelle que les lutteurs les plus froids et les plus Gns du monde vont tromper leur oisiveté et assouvir leur amour-propre. « Les hommes, dit Besenval, « n'étaient occupés qu'à augmenter authcntujuement » la liste de leurs maîtresses et les femmes à s'enle- » ver leurs amants avec publicité... Ce n'était point » la passion, encore moins l'estime, qui faisait les » inclinations. Avoir i^oxxr les hommes, /j/iZet^e/' pour » les femmes étaient des vrais motifs qui faisaient » attaquer et se rendre. » Ainsi s'implanta dans les mœurs Tamour-vanité, c'est-à-dire un combat sans merci où le cœur, resté sec, demeure impitoyable, car il n'est avide que de renommée. Et qu'a donc fait Laclos, sinon de peindre dans Valmont et M"" de Merteuil les effets extrêmes de la vanité dans l'amour? Par là son livre, d'une originalité si profonde, prend une portée historique considérable.
Veut-on s'éclairer par un contraste? Il suffit de comparer Valmont à Lovelace. C'est l'orgueil, non la vanité qui incendie le cœur du don Juan anglais. Dès l'enfance, il n'a pu souffrir de contradiction; il était « le gouverneur de ses gouverneurs. » Le petit Valmont étalait déjà, comme Chérubin, ses grâces et sa parure et se vantait sans doute de ses premières polissonneries, quand le petit Lovelace, au contraire, était «un franc vaurien, plein de feu, de caprices
»et (le méchanceté, qui allait h la picorée dans les »Yergei*s, qui rnontaitpardessus les murailles, quicou- » raità cheval sans selle et sans bride; un audacieux petit » coquin, qui donnait des coups et qui en recevait, » qui ne rendait justice àpei*sonneet qui n'en deman- » dait pas; qui, ayant la tête cassée dix fois le jour, » disait : c'est TafTaire d'une emphUrc, ou qu'elle se » guérisse toute seule, tandis (|ue, ne pensiinl qu'21 » faire du niai encore, il allait s'exposer d'un autre » côté à se faire briser les os. » L'âge a creusé ces différences entre le persécuteur de la douce M'"* de Tourvel et celui de la ficre Clarisse Ilarlowe. Lovelace n'est point, comme notre français, un voltairien ricaneur, paradant de son impiété: « Quoique » nous trouvions la religion contre nous, « dit son ami Hedford, » nous n'avons pas encore entrepris » d'en composer une qui s'accorde avec notre pratique. » Ceux qui le font nous paraissent méprisables et » nous ne sommes pas même assez ignorants pour » nous dégrader jusqu'au doute. » 11 n'est point un gamin lubrique, aux sens exigeants et blasés, tirant gloire de ses débauches ; h son avis, l'intrigue a plus de charmes que la possession. Il n'est point non plus méchant par nature et par goût ; il connaît le trouble et les sanglots; rencontrant une jeune fille innocente, victime facile et que sa grand'mère le supplie d'épargner, « un bouton de rose », comme Cécile Volanges, il s'attendrit, la respecte et la marie lui-même a un brave garçon. Mieux encore, ce don Juan admirable est sohre, matinal, ne joue pas, et nuuiage son bien pour ne dépendre de pei*sonne.
Mais il n'est pas sous le ciel brumeux de l'Angleterre de mortel plus audacieux et plus constant. Fougueux comme un ouragan, rien ne peut abattre sa superbe. Il repousserait une fille de roi, capable
(riiésiler entre un empereur et lui. Ce sont les grands airs et le mépris hautain de la fille des Harlowc, c'est Tinsolence de son odieuse famille^ qui le déterminent à en faire secrètement sa maltresse, sans que nul le sache, avant de l'épouser. L'esprit sec et lucide de Yalmont s'épuise en combinaisons sentimentales. Du front solide de Lovelace s'échappe un tlot d'imaginations pratiques, qui parfois lui retournent en rêves fantastiques. Valmont n'est à l'aise que dans un salon pour y dresser de subtiles embûches. Lovelace parcourt les campagnes sous des déguisemenLs, rôde la nuit comme un vagabond, opère des enjèveinenls, s'ensevelit avec sa proie dans un bouge de Londres, où ses machinations sont incroyables. Toutefois, s'il est plus inventif, il est moins bon comédien ; il n'a pas les nerfs souples et fins d'un courtisan de Versailles ; Valmont eut été tout simplement vertueux pour séduire Clarisse ; Lovelace n'a que ses ruses, sa colère et ses folles témérités. Ce grand seigneur énergique parle de Cromwell à peu près comme Julien Sorel fait de Danton. Il n'est pas tout à fait plaisant quand il se compare à César ou à Annibal. Son oncle le presse d'entrer au Parlement ; on est convaincu qu'il y ferait d'excellentes lois, en ayant pratiqué de mauvaises. Mais l'amour est Sii destinée. Il s'y applique avec un acharnement silencieux, troublé par les éclats bruyants lie sa verve animale. Conquérir les fenmies, tel est son sport favori. 11 s'est voué à cette course insensée, effrayant tout le inonde par son obstination farouche et se déclarant indifférent à l'opinion, laquelle en son pays est pudibonde. Dans ce galop effréné sur les chairs et sur les cœurs, il déploie toutes les ({ualilés qui font « la supériorité des Anglo-saxons ». « J'ai trois passions, dit-il, qui me dominent tour à
» tour, tontes trois royales, Tamour, la vengeance et » Fanibition ou le désir de con(|uôles ». Vahnonl n'est qu'un glorieux, qui se contente d'applaudissements.
Mais dans quel pays trouverait-on des émules à M*°* de M erteuil ? Moins à l'aise que Valmont, l'hypocrisie nécessaire à son se\e limite le champ de sa vanité: elle ne peut triompher que de l'humiliation de ses victimes et des regards de son rival. Ainsi resserrée, comme cette vanité s'ingénie et s'élance ! Laclos écrivait bien à M'"* Riccoboni que les vices de M*"" de Merteuil étaient de tous les pays et de tous les temps ; mais c'est en France seulement qu'ils pouvaient s'illustrer, dans une société où l'amour était l'unique préoccupation, où ses succès dépassant tous les autres étiiient d'une conséquence inouïe, et où la femme, devenue l'égale de l'homme et son adversaire direct, pouvait opposer ses avantages aux siens, l'égaler en audace et le surpasser par la finesse et la dissimulation.
Mais, dira-t-on, Lovelace est bien de sa race et de son siècle. Son mal est bien anglais : l'orgueil insatiable et l'exagération de la volonté. 11 n'a rien qui étonne chez un débauclié brutal du temps de Georges 111. 11 en va tout autrement des Français de la cour de Louis XV, que Laclos nous a peints comme de vrais sauvages en amour. Ils étaient doux, aimables, légers et polis jusqu'à l'épuisement. Walpole, qui les connaissait, leur refusait même la vivacité et l(»s taxait d'anémie. « Si Ton excepte, » écrivait-il en 1763, à son cousin Conway, l'élour- » (lerie des mousquetaires et deux ou trois petits » maîtres assez impertinents, ils me semblent plus » inanimés que les Allemands. Je ne puis com- » prendre comment ils se sont fait une réputation
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» (le vivacité. Charles Townshend a en lui plus de » sel volatil que toute cette nation. Son roi est la » taciturnité même ; Mirepoix est une momie ambu- » lante, Nivernois a autant de gaieté qu'un enfant » gâté malade et d'Usson n'est qu'un gentilhomme » campagnard de bonne humeur, qui s'est grisé la » veille et qui cherche h se bien tenir. Si j'ai la » goutte l'année prochaine et qu'elle me mette tout )» à fait bas, j'irais à Paris pour me trouver à leur » niveau. A présent, je suis trop fou pour leur tenir » compagnie. » Valmont est donc plaisant avec ses récits de bakûlle et s(;s bulletins de victoire et la profondeur de M'"® de Merteuil fait sourire... On se prenait en riant et Ton se quittait de même. « Pas de lendemain » était le mot d'ordre. L'occasion seule avait quelque puissance. 11 n'y avait aucune suite dans les desseins et c'est une grossière inconséquence d'avoir fait des méchants impitoyables et des bourreaux persévérants de ces grands étourdis et de ces charmantes folles. Sans doute, la vanité leur donnait des ailes, mais c'était des ailes fragiles et brillantes de papillons, incapables de longs essors. Aussi bien l'air des salons n'est pas respirable pour les passions fortes et l'on sait que Stendhal est intarissable sur ce chapitre.
Raisonner ainsi serait mal connaître la puissance de la vanité. Cette passion n'est frivole que par les objets auxquels elle s'applique, et changeante que parce qu'elle se contente des apparences et des superûcies. Mais elle ne le cède en rien à l'orgueil par la violence de son choc et la constance de son action. Peut-être ses rafûnements sont-ils plus savants et ses vengeances plus féroces. Stendhal se trompait étrangement ([iiand, cédant aux préjugés révolutionnaires, il croyait Tancien régime inca-
pablc clc sentir vivement. La vie de «ilon éinousse les instincts physiques, eontnirie les sentiments naturels, mais affine, irrite, exaspère la sensibilitti. Un cheval de course consume autant d'ardeur capricieuse autour d'un hippodrome qu'un cheval de guerre ne déploie de vigueur patiente sur les grandes routes. En vantant la guillotine, la guerre et ritalie, Stendhal suivait inconsciemment les philosophes dans leur retour à la nature animale, où les avait précipités le dégoût des fadeurs et les mièvreries de la Cour. Mais les passions primitives dont il admirait, sous le nom d'énergie, les terribles effets dormaient silencieuses, aiguisées et disciplinées dans le cœur froid des mondains. Voilà la dure vérité que LnIcIos n'a pas craint de mettre en lumière. Voilà celle qu'il a osé faire vivre dans ses personnages et crier à ses contemporains et il aurait pu dire h Stendhal : « Ni » les jeunes garçons du Translevere, aux yeux des- » quels brille une pointe de poignard et qui assassinent » la nuit, sur les bords du fleuve, leur insulteur ou leur » rival, ni les belles milanaises à l'agitation passion- » née, qui se livrent éperdument et se vengent par le » poison de l'amant infidèle, ni les condottieri de la » Renaissance à l'énergie neuve, à la volonté inflexible, » n'ont senti les transports de rage qu'a soulevés chez » un courtisan impassible une certaine nuance de » dédain. J'ai observé sur les visages aimables et fins, » dans le pétillement discret des conversations en- » jouées, parmi le luxe somptueux des parures, des » meubles et des lambris, des haines plus méchantes » et des jalousies plus sauvages qu'il n'en pousse au » cœur des bandits en guenilles, qui jouent du cou- » teau parmi les roches abruptes, les arbres noirs et le » ciel embrasé de votre chère Italie. J'ai vu des furies » en paniers et des démons poudrés, passés maiti*es en
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» noirceur comme en politesse et scélércits autant que » sensibles, et les hommes qui violent ou les femmes » qui tuent n'ont pas Vdme si inflexible que ces vani- » teux enrubannés qui torturent leurs victimes de » leurs mains délicates et de leurs lèvres précieuses » (»t qui se dressent encore implacables et glorieux » au-dessus des ruines qu'ils ont accumulées. »
Courbons la tête devant ces tristes et humiliantes vérités. Reconnaissons que la suprême élégance peut recouvrir une vanité violente et mauvaise comme rinstinct primitif. Mais que l'ébranlement de ces passions terribles s'arrête au cerveau ; que l'esprit reste aussi serein que le visage est froid ; qu'il [Kiisse sans horreur analyser avec minutie et précision l'ignominie du cœur ; que M"® de Merteuil et Valmont soient leurs meilleurs juges comme ils seront leurs propres justiciers; bien plus, qu'inaccessibles à la pudeur, comme ils le sont au trouble et au remords, ils étalent à plaisir et détaillent avec subtilité leurs plaies hideuses et leurs monstrueuses déformations, sîins le voile léger d'une excuse, sans même les hésikitions d'une pudeur dernière, ce sont là des sentiments tellement inhumains qu'ils s'évadent en quelque sorte de la nature et le moraliste ne pourrait-il pas s'écrier : c'est plus qu'une calomnie, c'est une erreur ! Si la vanité a la violence de l'instinct, comme lui elle est impulsive. Elle est trop aveugle pour être consciente. L'habitude d'attaquer emporte la réflexion. Les facultés trop tendues ne peuvent se replier sur elles-mêmes. Don Juan agit sur les femmes avec trop de puissance pour se reconnaître ou pour les pénétrer. L'ivresse de les avoir prises de vive force ne lui permet pas de les administrer avec art et délicatesse. Elles-mêmes se dérobent en se livrant h lui, comme les villes conquises qui ouvrent
leurs portes et ferment leurs fenêtres. Ses ruses sont grossières, siinph^s et eflicaces. Il ne s<î souvient que de la brune et de la blonde, et c'est pourquoi Tennui est sur sa route. Voyez, dans les mémoires de Lauzun ou de Ricbelieu, comme ses récits sont monotones et superficiels ! Laclos en a fait un général bavard ou un chasseur disirait; c*est un soudard emporté par six marche, et Rel-Ami est plus vrai que Valinont.
Ce reproche est communément adressé aux romanciers d'analyse, toujours tentés dé se mettre à la place de leurs personnages et de les faire disserter au lieu de les faire vivre. Peut-être ce défaut du genre est-il moins sensibh* dans un roman par lettres, car une lettre devient très naturellement une confession. Mais il n'est pas vrai que la cornpréli(;nsion sereine et l'observation méthodique ne puissent s'allier au\ violences de la passion. Le roman d'analyse n'a même d'autre objet que de mettre en lumière ce phénomène particulier. La pleine; consi^ience est souvent commune aux ambitieux de l'amour et aux grands hommes d'action, qui se servent de l'analyse comnu; d'un éclaireur sur leur propre route. N'a-t-on pas remarqué de quelle pénétration minutieuse a fait preuve un grand conducteur d'hommes, Ignace de Loyola, dans ses Exercices spirituels. L'analyse était la méthode habituelle de Napoléon. Il se plaisait à « couper ses idées en quatre ». « J'ai toujours aimé l'analysi;, » disiiit-il un jour à M'"" de Uémusat, et si je » devenais sérieusement amoureux, je décomposiTais » mon amour pièce par pièce. » C'est par là, par là seulement, que Yalmont se compare non sans raison aux grands hommes de guerre et M"* de Merteuil aux plus habiles politiques. Elle se retrouve encore,
cette alliance contradictoire au point d^en ôtrc monstrueuse, chez de grands intellectuels, qui se croient tout permis, parce qu'ils comprennent tout. Dans tous ces êtres si dissemblables, cette disposition suppose une étonnante indiflerence, un mépris liaut'iin de tout préjugé, c'est-à-dire une invincible coiiliaiu!0 en sii supériorité. C'est un trait tout aristocratique et c'est pourquoi il n'est nullement déplacé à la cour de Versailles. L'orgueil de la naissance convient à merveille à Don Juan. L'idée d'égalité le révolte. Il habite peu dans les démocraties. « Je croirais assez, dit Stendhal, qu'un » homme (|ui porte un nom historique est plus dis- » posé qu'un autre à mettre le feu à une ville pour » se faire cuire vin œuf* ». Richelieu pensait que M"® Michelin était trop heureuse de pleurer pour un duc. Valmont avait certainement pour M"" de Tourvel quelque peu du mépris d'Âzolan pour les gens de robe. A cet orgueil aristocratique foncier et indestructible comme la nature même, s'ajoutait, chez les éin ules de Valmont et les rivales de M™® de Merteuil, un orgueil intellectuel qu'ils apprirent des gens de lettres, grands et petits, quand « tous les étages de la » littérature se répandirent dans la société ». L'abus de l'esprit était, comme la vanité de paraître, une maladie courante dans les salons du xviii® siècle. H Me voilà enfin, pensait Valmont, livré à une » passion forte. » Ce trait est surtout marqué chez M"'* de Merteuil, qui se défendait d'avoir « ses sens dans la tête », et, sur un ton digne de Montesquieu, déclarait ne voir dans l'amour « que des faits à » recueillir et à méditer ». «J'étais bien jeune encore, » dit-elle, et presque sans intérêt, mais je n'avais à