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place parmi les chefs-d'œuvre de notre art classique. Coinine des inventeurs pensifs qui se pramènent indiirérents dans Téclat des feux, l'agitation des leviers et le mugissement des roues, dont leur ingéniosité' a combiné Tharmonieux ensemble, il est des auteurs dont l'intelligence dirige l'imagination mobile, et qui, distraits par leur curiosité du mouvement extérieur de la machine humaine, n'ont point de repos qu'ils n'aient démêlé le jeu délicat de ses ressorts intimes et découvert le moteur central qui met en branle toute une Ame particulière. Dans leurs œuvres, les personnages sont vus par l'intérieur ; les actions rares et éclaUmtes semblent l'explosion de mines lentement préparées. On les appelle avec raison des analystes car des deux opérations de la pensée humaine, c'est la synthèse qu'ils sacrifient. Tel fut l'auteur des Liaisons dangereuses. &i disposition d'esprit n'était pas nouvelle dans notre littérature. L'esprit classique; est un esprit d'analyse. Le Français sociable, au génie clair et fin, était doué plus qu'aucun autre peuple pour l'analyse morale. Elle date chez nous de l'importance sociale et littéraire prise parles salons, où se forment les meilleurs observateurs et où s'instituent les plus précieuses expériences, car d'une part la pénétration s'y exerce sans cesse et d'autre part la vie sentimentale s'y complique et s'y enrichit infiniment, par l'absence de tout autre souci. Ainsi s'explique le « snobisme » t^mt reproché à la plupart des hoinmes de lettres qui se sont épris de cette forme d'art. Ce qu'ils recherchent dans la bonne compagnie, c'est la matière même de leurs observations. C'est donc des Précieuses et de leurs subtils adorateurs que procède Choderlos de Laclos; ce sont les délicats bergers d'Honoré d'Urfé, les nobles héros de M"* de Scu-
déry, c'est le généreux duc de Nemours et la tendre princesse dcClèvesqui sont les ancêtres des méchants raffines comme Valmont et M"* de Merteuil. Par Marivaux, dramaturge et romancier, Laclos se rattache à Racine, le grand maître de l'analyse du cumr, qu'on a|)pclle bien h tort le « tendre Racine », puisqu'avec beaucoup plus de sérénité, il ne fut guère moins audacieux que l'auteur des Liaisons. Laclos a subi encore deux influences, l'une indirecte, celle de la prédication mondaine, l'autre très directe et très consciente, celle de Rousseau. La prédication mondaine, dont VlntroducUon à la vie dévote de saint François de Sales fut, si l'on ])eut dire, le manifeste, s'efforçait de concilier les nécessités de la vie avec les exigences de la morale religieuse ; en ce sens, elle a produit un bel effort d'analyse. Par sa profondeur de pénétration, par le sérieux qu'il apporte aux choses du cœur, par son n^^ pessimisme, qui est le fond même de la religion, par sa ' chaleur d'indignation, Laclos se place sous c(î jiarrainage inattendu. Qui donc a remarqué qu'une jeune fille qui méprisait sa mère était sûrement livrée h la dépravation, « car celle qui ne respecte » pas sa mère ne se respectera pas elle-même »? C'est malheureusement Valmont. N'est-ce pas, hélas ! M"* de Merteuil qui déclare : « Pour moi, je l'avoue, » je n'ai jamais cru h ces passions entraînantes et » irrésistibles, dont il semble qu'on soit convenu » de faire l'excuse de nos dérèglements. Je ne » conçois pas comment un goût, qu'un moment » voit naître et qu'un autre voit mourir, peut avoir » plus de force que les principes inaltérables de » pudeur, d'honnêteté et de modestie; et je ir<în- » tends pas plus <|u'uiie femme (|ui les Irahilpuisse » êtrejusiiliée ]mrsa passion prétendue, qu'un voleur
» ne le serait par la passion de l'argent ou un » assassin par celle de la vengeance^». Dans des bouches moins indignes, dans celles de M"** de Volanges et de M"" de Rosemonde, on trouverait encore beaucoup de distinctions sûres et opportunes, qui ne seraient pas déplacées dans celle du P. Bourdaloue. Mais tout ce que Laclos doit à la prédication mondaine, il Tavait trouvé chez Rousseau. C'est de Tauleur A'IIéloïse^ qu'il tenait ce tour énergique, [passionné, parfois oratoire. Son imagination courte et sèche d'homme de science était impuissante à enfanter la magnifique poésie du maître, mais il possédait sa sensibilité ; c'est sous son influence immédiate qu'il opéra dans la frivolité, le mensonge et Tanémie de la littérature amoureuse, ce brusque retour à la nature, à l'émotion. N'étaient les allusions trop criantes de ses peintures, c'est la tendre M*"" de Tourvel qui en eut fait tout l'éclat. Sa dureté n'était que la révolte de son cœur et les passions fougueuses du Contrat Social s'agitaient en lui.
Avant Benjamin Constant, qui est encore un pur classi(|ue, avant Stendhal, (|ui est un écrivain de transition, Laclos est le père de noire moderne école de romanciers d'analyse. Ce capitaine d'artillerie, qui apportait dans l'étude des passions de l'amour les mêmes qualités de logique et d'invention qu'il déployait, sous Montalembert, dans la mécanique appliquée, est le précurseur de nos poly- Uïchniciens romanciers, ou plutôt de ceux de nos romanciers dont la méthode rigoureuse et l'imagination abstraite semblent s'être formées à l'école de la science. Du moins Laclos n'a[.portait-il dans ses observations aucune prétention de cet ordre. Il pen-