‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 40 sur 173 · Talleyrand, op. cii · texte numérisé non relu

Talleyrand, op. cii

de la Convention pénétrèrent en 1793 dans le Palais- Royal, ils y découvrirent des cabinets secrets qui contenaient tout Tappareil d'une savante débauche. Cédons la parole à M. de Talleyrand. «Ma tâche ne » sera que trop remplie, déclare-t-il, en disant que » tous les goûts, tous les caprices, toutes les bizar- » reries, dont les sens, d'abord impérieux, ensuite indi- » gents, ont besoin pour être assouvis ou excités, » furent mis en usage par M. le duc d'Orléans. » L'évâque d'Autun était un habitué des fêtes du Palais-Royal. C'est merveille d'entendre le ton grave et mélancolique dont il jugea, sous la Restauration, cet hôte complaisant, grftce auquel il connut « la » douceur de vivre. » Le prince fut, d'après lui, la victime d'un système de philosophie « connu par » ses sectateurs sous le nom de désabusement ». Le Duc d'Orléans se moquait bien de la philosophie, et Talleyrand lui-même n'en avait cure. Les mœurs du Palais-Royal étaient courantes à la cour, pratiquées par les uns, regardées par les autres avec indulgence. La société du duc d'Orléans, dit le prince de Ligne, « jusque un an avant la Révolution était » composée de tout ce qu'il y avait de mieux en » hommes». Charles X, qui en fut longtemps, ressemblait alors à s'y méprendre à Philippe-Egalité, et Talleyrand pensait plus justement en disant qu'un tableau de la vie de ce dernier « donnerait cxacte- » ment les traits et la couleur du règne faible et » passager de Louis XVI. » Au milieu d'une noblesse de salon, cet homme, dont on a fait un monstre, présentait le type accompli du prince homme du monde ; il avait toutes les gr&ces, tous les Vices et tout l'aveuglement de ses semblables, et si son éducation fut plus négligée, c'est que ce futur régicide était né prince français.

Une des singularités les plus remarquées du duc avait été de faire, en 1781, de M*"* de Genlis, déjà gouvernante de sa Tille depuis 1777, le gouverneur de ses trois fils, qui s'appelaient, en 1789, les ducs de Chartres, de Montpensier et de Beaujolais. M** de Genlis habitait avec ses élèves un petit pavillon du couvent de Beilechasse ^ et y offrait le spectacle d'une studieuse et austère retraite qui contrastait avec le luxe et la dissipation de la Cour. Il faut reconnaître que ce choix fut heureux, sinon éclairé. M"** de Genlis était une éducatrice originale et supérieure. Abandonnant Téliquette, les langues anciennes et les sports de paradC; qui faisaient jusque-là le fonds de l'éducation des princes, elle éleva les enfants d'Orléans pour la vie pratique et les nourrit de connaiss<'mces utiles. Chacun d'eux avait son petit jardin qu'il cultivait ; on parlait anglais en dînant, italien en soupant et allemand en jardinant. C'est en jouant de petites pièces, qu'elle composait, ou en regardant des images, qu'ils apprenaient l'histoire et la géographie. Dans les hôpitaux, dans les fabriques, elle leur donnait de continuelles leçons de choses. Par une gymnastique raisonnée, ils durcissi'iient et assouplissaient leur corps. M"** de Genlis était connue du public par une foule d'ouvrages relatifs à l'éducation^. Elle possédait tous les

1. Co pavillon, situé rue Saint-Dominique, vient d'ôtro démoli.

2. Le |>lu)ft célèbre et non le moinii « vertueux » était AdèU el Théodore qui parut en même temps que les Liaiiom dangtituêe». M** de G<Milis raconte à ce sujet dans ses Mémoires (lU, pp. 178-179) une anecdote ossex piquante. Rulhière avait adressé les d«us ouvrages à un do ses omis, auquel il faisait tenir les livres en » vogue. « Voulant envoyer le mien le premier, dit-elle, il profita d'une occasion plus prompte. » Mais Rulhière se trompa et la lettr* qui annonçait Adèle et Théodore fut accompagnée des LiaUouê dangereuêeê. Cette erreur mit M"* de Genlis « au désespoir. » Elle ne

talents et prétendait h un savoir encyclopédique. Bien qu'elle s'inspirât de Rousseau, comme éducatrice, elle avait déclaré la guerre aux. philosophes et n'îivait pas craint de s'ériger en théologienne. Rivaroi rappelailmalicicusement une «mère de l'Eglise». Cette femme ambitieuse ne bornait point là ses desseins. Quand Laclos entra au Palais-Royal, elle ne gouvernait pas seulement ses élèves, mais bien leur père, et, depuis longtemps, toute la maison. Aussi bien elle avait su asseoir sur des bases solides sa domination jalouse et elle était d'un caractère à savoir la défendre.

Félicité Ducrest de Saint-Aubin, née en 1746, près d'Autun, d'une famille obscure et pauvre, était, comme Laclos, une parvenue de la petite noblesse, accourue toute jeune à Paris avec les dents aiguës, le cœur avide, armée de cette incroyable vitalité qui dormait en ce temps-là dans la province française. Sa petite enfance avait été misérable et rude comme celle d'une enfant du peuple. Cependant on nourrissiiit dans le ch&teau délabré de sa famille un extrême orgueil nobiliaire. Elle avait la mine gentille et les façons délurées d'une petite comédienne ; on l'habillait en amour, comme dans un travesti de Versailles, et elle courait les champs avec de petites ailes qu'on ne lui retirait qu'à l'église. Sa facilité à tout apprendre touchait au prodige et sa soif de domination était insatiable. Avec ce tempérament, une femme devient pédante et enseignante. M"* de Saint-Aubin commença fort jeune cet apostolat, qui ne cessa qu'à son dernier soupir. Elle était née pédagogue ; avec un verbe intarissable, tantôt insi-

poovait supporter l'idée qu'on Tait crue un instant l'auteur de « l'infûme ouvrage de Laclos. »

nunnlo, UinlAl impc^ricuse , toujours persuasive, petite nile elle enseignait d*un balcon les enfants de son village ; elle eût enseigné toute sa province. Un fermier général, M. de la Popelinière, la recueillit avec sa mère et Tamena h Paris, a peu près comme M"** de Boulainvilliers recueillit Jeanne de la Motte. M. de la Popelinière avait l'humeur galante. 11 trouvait M"** Ducrest h son gortt et disait en regardant la nUe : « Quel malheur (|u*clle n*ait que » treize ans ! » Comme elle jouait de la harpe merveilleusement et dansait à ravir, la jeune Félicité se produisit dans les soirées. On la payait vingt livres le cachet <( quand elle ne dépassait pas minuit ». Un jeune et bouillant capitaine de vaisseau, Brûlart, comte de Oenlis, qui voguait sur des mers lointaines, vit par hasard son portrait, fut conquis, accourut à Paris. Félicité avait quinze ans à peine. Elle devint a tant bien que mal » comtesse de Genlis, puis marquise de Sillery, à la grande fureur de tous les Brùlart. Mais la jeune femme, sentant bien que la famille de son mari pouvait seule lui ouvrir les rangs de la bonne société, mit « tous ses moyens en » jeu.... Elle se montra complaisante, attentive, » gaie sans gaucherie, et elle sut même donner à » une complaisance continue, une nuance de sensi- » bilité* ».

Cette ingénue admirable parvint h plaire h Toncle de son mari, le M^*de Puysieuh, « Tun des hommes » les plus ennuyés de son temps ». Sa faveur naissait; elle commença d'écrire et se mit en devoir d'enseigner ses contemporains. Sa production litté-

1. Talleyrand, op. cil. U fait de M"* de Genlis un portrait méchant, roaia bien spirituel. Cf. Texcellent article de la Biographie Michaud, dont j'ai maintes fois vérifié la ri^fourcuse exactitude.

raire qui s'étend jusqu'à Tannée de sa mort, cnl830> est immense ; elle égale presque celle de Voltaire. Au premier examen, son style simple, naturel, coulant ressemble aussi h celui de Voltaire ; mais l'auteur de Candide trempait sa plume dans l'acide ; M'"® de Genlis semble écrire avec de l'eau. Son bavardage est il présent insupportable ; il n'est alimenté que par sa vanité. Gomme elle ne parlait que d'elle^ elle parlait sans cesse. La postérité sourit, s'ennuie et ne l'écoute plus. C'est qu'elle avait autrefois d'autres arguments pour se faire entendre et que les charmes de sa figure étaient encore plus piquants que ceux de son esprit.

M"** de Genlis avait une tante M"* de Montesson^ qui avait réussi, étant devenue la maîtresse du vieux duc d'Orléans. La nièce s'introduisit après la tante au Palais-Royal, sut intéresser à son sort la jeune duchesse de Chartres, dont la bienveillance détruisit les dernières oppositions de société, qui la gênaient encore, et devint sa dame d'honneur. Le duc de Chnrln^s avait alors trente ans à peine et M"*" de Oc^nlis vingt-six. Elle fut trouvée charmante, se laissa prendre avec célérité, et tantôt souple, tantôt ardente, toujours experte, s'empara puissamment du cœur de son amant. Nous avons quelques pièces de ce petit roman*. La police de Louis XV intercep- Liit les lettres du prince et de sa maltresse, sans doute pour en distraire Fennui du vieux roi. On en trouve de fort significatives dans leur banalité amoureuse. La w mère de l'Eglise » est bien tendre, bien brûlante; elle ne voile rien de ses charmes et se montre coquette h souhait : « Je suis extrêmement à

1. A. K. Froiico 319. Ce sont des copies provenant, selon toute apparence, du « cabinet noir ».

}<« L£ CESmUL CBOD£KL0S DC LiClOS

* b 0MMi«. Le Ch«Talier maiiiie r^lfemcnt: je sais > «m ieric<r avec le Vironuli- i-l TAIilir nie soiçse. • Jlai« jusque dans son délire, qui n*est pas toujours feîiit. elle demeure enseignante el dominatrice. Le prince ett r «on enfant « : elle corrige ses lettres, lui apprend le dessin, dirige ses goûts: elle réussit à éîrt toujours présente et ce n'est que Térilé quand elle écrit : « Vous êtes mon bien, tous êtes à moi, j^en

* disffose. A .Ne pouTant épouser le fils, comme V M cbêre tante «, qu'elle détestait^ a^ait fait du |jêre, M*^ de tienlis s'était bien juré de ne point devenir maîtresse en titre et affichée. Elle préToyaît plus loin et Tisait plus haut. Certes « le plus alfreux ^ sacrifice * serait de céder au\ instances de son mari : « cefpend;inl, déclarait-elle, si je suis forcée A d'acceptrrr la loi qu'on veut m'iinposer, tous con-

* naiï-sez nuTu restitutions: elles soûl inébranlables. *» Je n^aurai plus auprès de vous d'autres droits et « d'autrcrs titres que ceux que donne Tamitié. » Ausj^i, quand le volage amant aura porté sa flamme â 31** de Cambis, il restera toujours pour elle «« Tami ^^ et » Tenfant » : le Comte de Genlis * sera capitainejdes gardes; le marquis Ducrest, son frère, deviendra chancelier avec cent mille livres de traitement et elle-même, songeant à l'avenir, s'emparera des enfants d'Orléans. Du couvent de Bellechasse, ce sera toujours l'austère « gouverneur », comme jadis la maîtresse experte, qui commandera au F^alais-Roval.

u M. le duc d'Orléans, dit Tallcyrand, se montrait I» i>arfois dans le monde, mais comme un ennemi M qui cherche des victimes... M"* de Sillery, pour

1. n prit, à U mort de ton père, le nom de Marquis de SOIary, ■MÛ •* femme coofterra celui qu'elle «Tait illustré.

» éviter le scandale de la coquetterie, a toujours » cédé aisément ». Ne dirait-on pas que ces traits sont empruntés à Yalmont et à M"* de Merteuil * . Par une bizarre rencontre et comme par une vengeance de la destinée, dans ce moment où tous les hommes ardents cherchent en tAtonnant leur poste de conihal, Laclos s'enferme dans les rangs mêmes de ces grands seigneurs, qu'il avait si cruellement flétris. Ce sont ses victimes qui l'attirent. C'est sur les roués du Palais-Royal qu'il va fonder ses espérances et édiûer ses grands desseins. Après avoir tracé d'eux une terrible image, il pouvait maintenant les regarder à son aise. Sans doute, il dut s'avouer qu'il les avait beaucoup noircis et vantés tout ensemble. A la mode des révolutionnaires qui, dans leurs pamphlets, faisaient de Louis XVI un tigre altéré de sang et de Marie- Antoinette une FVédégonde, il leur avait prêté dans le mal sa propre énergie de lutteur. Le duc d'Orléans était un Valmonl bien veule, bien incon- ,sistant et M"** de Genlis, presque aussi une que M™' de Morleuil, utilisait du moins l'amour pour des desseins plus solides. Est-ce rancune de s'être retrouvée dans le caractère de M"® de Merteuil, jalousie d'auteur, hypocrisie calculée, est-ce plutôt par crainte d'un pareil observateur et d'un rival aussi artiCcieux que l'ancienne maîtresse du duc d'Orléans redouta si fort l'auteur des Liaisons dangereuses avant môme de l'avoir vu ?

« J'eus dans ce temps, écrivit-elle longtemps » après, en abordant avec prudence et discrétion » l'époque de la Révolution, toutes les espèces de

1. Ce sont les soins antérieurs, dil M*"* de Merlcuil, qui livroiit es secrets des femmes.

» mécontentements : M. le Duc d^Orlëans me fit la » proposition la plus étrange ; il me dit que M. le » Vicomte de Ségur lui avait demandé une place de » Secrétaire des Commandements auprès de M. le » Duc de Chartres pour M. de Laclos, auteur des » Liaisons dangereuses ; je restai confondue. » Apres un moment de silence, je répondis que s*il » donnait cette place à un tel homme, je quitterais » le lendemain Véducation de ses enfants.... M. le » Vicomte de Ségur eut le manque de pudeur et » d*esprit de venir tout exprès à Bellechasse, pour » me reparler en faveur de M. de Laclos: il me dit^ » entre autres choses, que M. de Laclos était Tunde » mes plus grands admirateurs et que, si je vou- » lais l)icn y réfléchir, je trouverais un grand, fonds » (le morale dans son roman : je lui répondis ce qui » était vrai, que je venais de le lire pour la première » fois, que non seulement je le trouvais exécrable » par les principes, mais qu'il me paraissait un fort » mauvais ouvrage sous les rapports littéraires*. »

Ce fut donc en dépit des efforts de M°** de Genlis^ et sans doute après une résistance désespérée, que Laclos entra au Palais-Royal. On devine quelle fut la rencontre de cet homme h Tabord fi*oid, aux traits énergiiiues, aux yeux pénétrants et de cette femme prétentieuse et maniérée, au nez retroussé, aux lèvres flnes, dont le regard aimable et insinuant devenait si facilement dominateur. D'instinct, ces deux bons joueurs s'ébiient reconnus, redoutés, détestés et leur premier coup d'œil dût être celui du déli. La rivalité de Liiclos et de M'*"* de Uenlis remplira désormais r histoire du « parti Orléanais ».

On croira facilement que les projets politiques du

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