‹ Le trombinoscope (volume 2)Chapitre 65 sur 173 · Mrmoire» de Condorcet, U, p · texte numérisé non relu

Mrmoire» de Condorcet, U, p

avec une grosse cocarde à son chapeau, souriant, une badine à la main, suivi de la populace et acclamé par la foule aux cris de « Vive le Roi d'Orléans » ; le duc de Biron raccompagnait. Il ne se montra ni à l'Assemblée, ni aux cotés du Roi. Quant à Laclos, toujours mystérieux, toujours invisible, pour la première fois on le voit, ou, du moins, on Tcntrevoit. « Ima- » ginez, » dit Taine, décrivant la foule des femmes qui marchaient sur Versailles, « que Chamfort et Laclos » ont envoyé leurs maîtresses ». Pour Laclos, l'hypothèse est fausse; c'était un époux tendre et rangé. Mais M. do Ternay, qui le connaissait pour l'avoir vu plusieurs fois dans la tribune des su|)pléa]ils à l'Assemblée, croit l'avoir distingué à Versailles, dans les appartements, « vêtu d'un habit brun et conver- » sant avec différents groupes du monde ; il était » alors 5 heures environ de l'après-midi du lundi 5 ». Rulhière déchira également avoir entendu dire que « M. de Laclos, officier d'artillerie, s'était rendu à » Saint-Denis pour attendre M. le duc d'Orléans et » partir avec lui*. » Mais ce prince n'était pas homme

1. Procédure du Châtelet. Dépositions du comte d'Absac de Ternay et de Rulhière. — l\ est probable que Laclos, qui connaissait la vanité de La Foyettc, fit luire à ses yeux l'espoir de la régence pour lui-môme, afin de le déterminer à marcher sur Vcrsoilles. Il espérait que cette marche de l'armée porisicnne déterminerait In fuite du Roi, en ne compromettent que son général. Ln régence fut proposée ik Ln Fnyettc, le 5 au mutin, dans la salle du Comité de police, présidée par l'nbbé Faucliet, qui était gagné ou parti d'Orléans* Cf. La Fnycltc. Mémoires, il, p. 337. — M. de Staël écrivait le 22 octobre à Gustave III, en signalant la participation du duc d'Orléans aux journées des 5 et 6 octobre : « Un moment d'audoce le rendrait » mottre du royaume. Dans celle-ci, la peur l*a fait fuir. M. de la » Touche, son chancelier, le duc de Biron, son ami, M. de Sillery/ rt son capitaine des gardes, et surtout M. de Laclos, qui apportient Y> nu duc d'Orléans, nulcur d'un fnmeux roman intitulé les Liai»on$ Y> dangerewiesy chef-d'ccuvrc d'intrigues, dont il s'amusait ovont de Y> le mettre en oction, suscitaient le complot. »

à quitter M'"* de Buiïon pour tenter un coup de foiTe. Uivaroldisiiit ironiquementqu'ilélait « le prince » le plus sngc qui ait encore paru dans une insurrec- » tion » et Ducrest, « qu'il aurait toujours peur de ne » pas avoir les filles de TOpéra dans son parti. » Le Roi d'ailleurs aurait tout subi plutiU que de se mettre sous la tutelle de son cousin ; la Reine eût préféré la mort h cette humiliation. Tous deux furent ramenés à Paris en prisonniers, mais sauvés de la faction d'Orléans. I^i frondti du Prince avait échoué. Laclos, après un an de la plus folle intrigue, n'avait réussi qu'à précipiter pour toujours dans un insondahle abime son malheureux prince.

Comme les frondeurs de 1780 ne se guidaient que sur les précédents du |)assé, c'est encore ainsi que hi Cour l(îs jugea. Habituée connue eux h user de manœuvres souterraines et de corruption, incapable de comprendre la force nationale qui venait de se lever en France, cherchant à ses côtés les nouveaux meneurs de la populace, c'est au duc d'Orléans, h ses rancunes, à son ambition, h son or, à ses agents, qu'elle attribua tous ses malheurs. Lii Révolution n*avait ni plan, ni guide ; elle s'avançait, aveugle cl formidable, comme une force de la nature; il eut fallu, pour la comprendre, soupçonner la démocratie prés du tréne, et connaître la psychologie des foules au milieu des sîilons. Le « parti Orléanais » offrait seul les caractères d'une faction ; il avait un passif un but, des moyiMis. I^e Roi c^t la Reine, d'accord en cela avec La Fayette, crurent sincèrement qu'il était cause de tout. Ils étiient également convaincus que les Anglais favorisaient et soudoyaient le duc d'Orléans.

La croyance en cette alliance secrète était générale en Europe. Staël et Mercy en faisaient part à

leurs gouyernements. L'appel à Tétranger n'était-îl pas la tradition d«î8 frondeurs ? Pitt était pacifique et réformateur ; la hévolution le débarrassait d'un voisin redoutable. Le sort de Louis XVI ne le touchait pas plus (|ue celui de Charles I*"^ n'avait touché Mnxarin. 11 avait à se venger de la guerre d'Amérique. L'ambition du duc d'Orléans et l'or des Anglais, telles étaient, pourM"*°Campan, les deux causes de la Révolution française. « N'allez pas à Paris tel » jour, lui disait la Reine, les Anglais ont versé de » Tor, il y aura du bruit ». Elle lui disait encore : « Je » ne prononce pas le nom de Pitt, sans que la petite » mort ne me vienne dans le dos ». Elle envoyait des émissaires en Angleterre, et leurs récits lui semblaient « sinistres ». Tippoo-Sahib ayant fait demander à Louis XVI son appui contre les Anglais, celui-ci refusa et dit à Bertrand de MoUeville : « Ceci res- » semble beaucoup à TalTaire d'Amérique, à laquelle » je ne pense jamais sans regrets. On abusa dans » celte occasion un peu de ma jeunesse et nous en » portons aujourd'hui la peine. La leçon est trop » forte pour être oubliée ». Le Ministre des Affaires étrangères, Montmorin, cherchait vainement des preuves ; ses agents secrets ne cessaient de l'avertir à la fois des agissements de l'ambassadeur d'Angleterre, le duc de Dorset, et de ceux du duc d'Orléans. « Ce que je |>uis vous assiu*er, de science cer- » taine, « lui écrivait le 14 août, l'ambassadeur de » France à Londres, » c'est que, dès les premiers » moments que les troupes ont reçu l'ordre d'appro- » cher de Paris, et beaucoup avant leur arrivée, » M. le duc de Dorset a assuré à la cour que c'était » une fausse démarche et que ces mômes troupes, si » elles étaient employées, se déclareraient pour le » peuple de préférence au Roi. Cet esprit du duc de

)> Dorsel peut assurément faire croire qu'il avait des » données extrêmement positives. » L'accusation d'avoir soudoyé les gardes françaises et les autres régiments du Roi éUiit précisément une des plus répandues contre le duc d'Orléans. Malgré l'abondance de la récolte en Angleterre, la Chambre des Comnumes rofusii d'autoriser l'iniporlation des blés en France ou régnait la disette ; or tout le monde répétant que le duc d'Orléans spéculait sur la chertc'; des grains ^

Ce prince passai donc à la fois pour le chef de tous les factieux et pour le complice des ennemis de la France. Le mépris, qu'il inspirait déjà, se changea en exécration. Le tendre amant d'Agnès de Buflbn apparut comme un monstre d'infamie, hm viveur aimable et nonchalant de Monceau et du Raincy prit un masque dVmergie criminelle. N'avaitil pas pour conseiller Tauteur des Liaisons dangereuses ? C'est Laclos en elfet, c'est ce terrible ambitieux qui Tavait lancé sur la voie fatale, dont le dernier terme devait être le régicide et la guillotine. Décidément « l'homme noir » avait bien « tr«ivaillé » son prinee. On disait couramment qu'il avait été ]>our lui <c la plus dangereuse des liaisons. »

1. Se gentunt coiiiproiiiitf, le duc do Dorset écrivit au Préiidentde rAtieiiiblée pour lui déiioncor un prétendu complot formé pour brâler Dre»t. 11 déclara h Louis XVl que l'urgent, qu'on diiaît sortir de cliei lui, était adressé par dc« négociants anglais |M>ur le compte do négociants frantjais. Louis XVl su jilaignit h (jC<irgrs III de son unihastfudt'ur, qui, devant lu rumeur publique, dut quitter Paris. (V. lu corr. du député Jean-Félix Foydel, publiée dans ia Quirnsmine du 1*' octobre lixyi). Le Club des Noirs était soudoyé pur l'Angleterre et publiait le journal l'Observateur, dirigé par Gabriel Feydel, que nous retrouverons aux côtés de Laclos. Faydel reçut, par erreur, plusieurs lettres adressées à Gabriel Feydel por un club anglais, qui se disait depuis 40 ans en rapports avec les révolutionnaires français.

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