Procès-verbal cil uiigluin. A. N. W. 294 dossier
dont on le chargeait. L'Assemblée affecta de yoir dans cette discussion une querelle personnelle entre La Fayette et le duc d'Orléans et, sur la proposition de Duquesnoy, passa à Tordre du jour.
Le 4, poussé par Laclos, le duc se rendit chex M. de La Luzerne *, pour obtenir de lui l'attestation écrite de la conversation de la yeille, à la suite de laquelle Louis XVI lui proposait, un peu tard, une seconde mission, sans doute aussi illusoire que la première. Le duc repoussa l'offre et demanda une audience. « Mon plus grand désir est que Votre » Majesté me permette de lui parler directement avec » toute la vérité qu'un sujet fidèle doit à son roi et » toute la confiance que les vertus personnelles de » Votre Majesté m'inspirent. Si, après cet entretien, » elle daigne m'honorerde nouveau de sa confiance et » que j'obtienne le consentement de l'Assemblée » nationale pour cette mission, je me trouverai heu- » reux de prouver à Votre Majesté mon empresse- » ment à exécuter ses ordres. »
Le duc d'Orléans et Laclos arrivèrent à Paris dans la nuit du 9 au 10. Dès le 11, le prince parut à l'Assemblée, applaudi par le côté gauche. Il vint lire à la tribune un petit discours de circonstance et prêta le serment civique « que depuis longtemps il » porLiit dans son cœur «ivant que sa bouche ne le » prononçAl ». Tout cela fut dit d'un ton mal assuré; sa contenance éUiit pleine d'embarras ; il n'était imposant que dans la représentation de cour. Laclos s'était assuré deè tribunes qui manifestèrent bruyamment. Le soir, le duc se rendit chez le Roi, qui le
1. « Ce charmant prince n, écrit La Luzerne (\ Ln Fayette, « a tiré » de sa poche une note, qui oTait l'air d'avoir été écrite ù la hAte, » mais qui, dans le fait, était fort adroite, et que j'ai reconnue par » cette raison ôlrc l'ouvrage de Laclos, v (La Fayette, 11, p. 47G.)
reçut, ainsi que la Reine, ires froidement. « Sa vue, dit » Ferriores, inspira un sentiment d'horreur à tous » ceu\ qui se trouvèrent au ch&tcau. Les femmes lui » tournèrent le dos, les hommes le regardèrent avec » un mépris provoquant. Chacun crut qu'il venaiti » prêter son nom à quelque nouveau crime ». Un officier du nom de Goguelat, le même qui accompagna plus tard la famille royale h Varennes, Tinsulta grossièrement. D'après un libelle ', le Prince aurait assemblé son conseil pour savoir s'il devait se battre avec lui. Il avait déjà reçu soixante provocations, parmi lesquelles celles de Tilly et du prince de Coudé. Goguelat annonçait qu'il n'enverrait que s(m valet pour se battn*, si le duc n'(*nvoyait qu'un des siriis. IjîicIos i^t Lntouclie, «ivre une ardeur toute militaire, tinrent .«^euls pour accepter le défi. Ijt conseil se (hïcida pour la négative. Q^i^^iques jour» après, la Cour, l'Assemblée et trois cent mille Français, se juraient un amour éternel sous les mains bénissantes de Talleyrand. « Le duc d'Orléans, dit » M'"' Eliott, marchait avec la procession et on fut » très surpris de le voir après les bruits qui avaient » couru. Je le reçus ce jour-là: il dina chez moi » avec le duc de Uiron et d'autres... Le duc témoi- » gna beaucoup de regret d'avoir quitté l'Angleterre. » Plût à Dieu qu'il y fut resté*! »
Laclos gardait sa place, mais amoindrie. Ses appointements avaient passé de six à quatre mille francs. Il se j(;ta cepiîndant dans la lutte avec uiu; ardeur nouvelle. Oueh|ue temps avant de (|uitter l^mdres, il avait lancé sous U) nom de son mattre une sorte de manifeste, destiné à ramener vers « Toi*-
1. Lettre de M. IaicIom écrite de Parts à Ai. Forth, à Lomdrtê. 27 joillol ITîK).
t>. M- ËlioU, op. cit.
léanisme » les sympathies de l'opinion'. C'est un de ses meilleurs morceaux. Jamais Yalmont ne prit ayec plus de naturel des airs de petit saint. Dans cet écrit, qu'il n'avait d'abord composé que pour lui seul, et l)Our ses enfants, le prince se présente modestement coiiune l'ainaiit naturel de la liberté; elle fut toujours d'insliiicl son « {j;(mU <loniinant ». « Je la clié- » rissnis, dit-il, bien avant de la connaître. Je la » cherchais en vain autour de moi ; je n'étais pas » place pour la rencontrer si facilement. Je crusen » apercevoir l'image dans ces grands corps de ma- » gistratiire qui, au moins, en avaient, en quelque » sorte, conservé les formes et le langage. Au défaut » de la réalité, j'embrassais le fantôme et je lui » consacrais mes premiers vœux. Trois fois j'en ai » été la victime et trois fois ces traverses passagères » ont augmenté le goût, que, par elles, on cherchait » à détruire ». De ([uels frais ombrages est sorti, à (|uelle source pure s'est nourri ce disciple ingénu de Rousseau, arrivant si vertueux à la cour corrompue du despote?
(^est son inclination naturelle qui le conduisit en Angleterre, « cette terre natale de la liberté ; c'est » elle qui lui fit deviner les vœux de la nation dans » ces Instructions que je faisais, dit-il, rédiger à » mesure par l'un de mes secrétaires des coniman- » déments, en y joignant un ouvrage du plus fort de » nos publicistes. » Laclos ne manque pas de s'indi- <|uer ici lui-même, à coté de Siéyès. 11 savait aussi se dissimuler à l'occasion. Avant la Révolution, fait-il observer au duc, « il est bien vrai qu'on me » dirigeait d'une manière conforme à mon goût,
1. Exposé de la conduite de M. le duc d'Orléan» dan» la Hévolu^ lion de France, rétligée par lui-même à iA>ndre». 1790.
» mais enfin on nie dirigeait, et je ne puis pas dire » que la conduite que je tins alors fut réellenicnl » ma conduite. Livré h moi seul, eAt-elle été meil- » leure ou pire? C'est ce qu'il ne me convient pas » d'examiner. » Ainsi se présente le règne impérieux de M'"" de Genlis, sa grande rivale ; celui de Laclos avait été autrement actif et scabreux. « Depuis, » continue le duc, ma conduite fut entièrement le » résulUit de UU3S idées et relfel de ma vulonlé. »> Et- voilà Liiclos hors de cause sous couleur de llatter son maître ! Accuse-t-on le duc d'avoir acheté les gardes françaises ? Laclos trouve une ré|M)nse admirable : « On ne peut acheter que ceux qui sont » à vendre... C'eût été si les gardes françaises se » fussent conduites autrement que j'aurais été tenté » de croire que siins doute on leur avait payé cbère- » ment leui*s services. » Le duc assure enfin qu'il fut récompensé de sa conduite par l'amour du peuple. A Boulogne, notanunent, a retenu par une » foule innombrable, on eût dit que j'emportais avec » moi le salut de toute la France ; la résistance ne » se manifestait qu'au milieu des louanges et des » bénédictions; il était difficile de ne pas être im|m- » tienlé, mais il était impossible de ne pas être » attendri. » L'exposé finit par un appel à la conciliation : « Que le Comte d'Artois revienne jouir de » la partie la plus précieuse de son héritage: l'amour » (jue la nation la plus sensible et la plus aimante » a voué aux descendants de Henri IV.... » Quant au duc, chargé «rune importante négociation, si h» événements c<mtinuent de s'opposer aux efi^orts de son zèle, il reviendra prendre sa place h l'Assemblée. Un S(Mil vœu est dans son cœur: « celui de vivre » libre et heureux au milieu de la France heureuse » et libre, enfin celui de voir la nation française
» jouir du degré de puissance, de gloire et de bonheur, » que depuis si longtemps la nature lui destinait en » vain. »
Si Tauteur des lettres de Valinont à M"' de Tourvel ne se dévoilait à de pareils traits, le dépit de sa rivale, M*"® de Genlis, le désignerait assez pour Tauteur de cette pièce. Elle écrivait peu après au duc d'Orléans : « Je suis charmée, dear friend^ » qu'on vous ait dit du bien de mon journal.... on » vous y voit toujours sous les traits les plus aima- » blés de la bonté, de la douceur et de Tindulgence ; » enfin, consUnninent le meilleur des pères, et » depuis deux ans, le plus patient des maris. Aussi » ai-je eu le plaisir d'entendre dire à tous ceux qui » l'ont lu, (jue rien au monde ne pouvait vous louer » mieux que ces faits contés avec tant de simplicité. » Ah ! si vous m'eussiez chargée de faire la brochure » qui précéda votre retour d'Angleterre ! Elle aurait » eu aussi un bien grand succès. Comme cet écrit » était maladroit et manqué... ! ^ » Le public n'en jugeait pas ainsi. La « Confession » de Philippe d'Orléans, charmait sa sensibilité et flattait sa vertu. Un historien même, s'est laissé prendre à tant de grâce honnête. « Cet écrit, dit Dulaure, oflre un » mélange de candeur et de dignité et s'il n'amène » pas une pleine conviction, il inspire de l'intérêt » pour son auteur. » « M. de Laclos ne l'aurait pas » mieux fait, dirent en souriant les connaisseurs, » mais il semble, ajoute Grimm, que, dans une cir- » constance aussi grave, un Bourbon devait parler » à la fois avec plus de franchise et de dignité 2. »
1. Correspondance de L. P. J, d'Orléans, édil. 1801, II, p. 70.