Aulard. Hiit. pol, p. 130, noie
Le grand obstacle était l*Assemblée nationale qui se rapprochait de jour en jour davantage de Louis XVI. Elle avait chargé ses Comités de lui faire un rapport sur les récents événements. Ce rapport, œuvre de Muguet de Nantou, qui fut mis en discussion le 13 juillet, écartait dédaigneusement les républicains, ne faisait aucune allusion a la régence et couvrait le roi du principe de Tinviolabilité. Il était certain que l'Assemblée adopterait les conclusions de ce rapport ; or elle avait Topinion avec elle; son prestige était immense ; c'él'iit Tarclie sainte a laquelle personne n*osait encore toucher ; seule, elle avnit cpialité pour interj)réter sa « divine Constitution ». Laclos professait dans son journal un respect religieux pour ses décisions et les Amis de la Constitution ne s'étaient même associés que pour les défendre. A la veille d*etre rejeté dans l'illégalité, Laclos devait donc manœuvrer assez habilement pour ne pas entrer en lutte avec TAssemblée, mais, par une pression puissante, la contraindre h céder.
11 se campe résolument en face des républicains et les prend pour adversaires. C'est un parti désemparé dès sa naissance, sans force et sans crédit : I^clos le grossit l\ dessein ; il en fait un monstre, un danger national. C'est a Brissot qu'il feint de s'opposer, c'est-n-dire au plus populaire, au plus doginati(|ue et au plus candide des réj)ublicains. Le 12 juillet, sous ce titre : De la Monarchie et du Hépublieanisine, il publie ensemble, et en quelque sorte face à face, la profession de foi de Brissot et la sienne. Que les Jacobins de France lisent et choisissent ! La |)rofession de foi de Brissot, parue dans le Patriote Français^ se terminait ainsi « Point de roi, » ou un roi avec un conseil électif et amovible. »
Celle (le L'ielos éUiil crunc {^rumle vigueur de raisonnement et d'une grande élévation de termes : « Je » \c\xK une monarchie pour maintenir Tégalité entre » les différents départements, pour que la souverai- » neté nationale ne se divise pas en souverainetés » partielles, pour que le plus bel empire d'Europe » ne consomme pas ses ressources et n'épuise pas » ses forces dans des discussions intéressées, nées de » prétentions mesquines et locales ; je veux aussi » et principalement une monarchie pour que le » département de Paris ne devienne pas, à l'égard » des 82 autres départements, ce qu'était l'ancienne » Rome h l'égard de l'empire romain... Je voudrais » encore une monarchie, pour maintenir l'égalité » entre les personnes ; je voudrais une monarchie » pour me garantir (contre les grands citoyens ; je » la voudrais pour n'avoir pas à me décider » un jour, et très prochainement peut-être, » entre César et Pompée ; je la voudrais pour » qu'il y ait quelque chose au-dessus des gran- » des fortunes, (|uel(|ue chose au-dessus des grands » talents, quehpu; chose même au-dessus des » grands services rendus, enfin quelque chose » encore au-dessus de la réuni(ui de ces avantages » et ce quelque chose, je veux que ce soit une in»- » titution constitutionnelle ; une véritable magistra- » ture ; l'ouvrage de la loi, créé et circonscrit par » elle ; et non le produit où de vertus dangereuses, » ou de crimes heureux et non l'efTet de l'enthou- » siasme ou de la crainte...^ » « Je ne veux pas, » dit-il encore, faisant allusion au CcmsiMl électif et
1. Luclos, flunt »on discours du 1" juillet, ditnit déjà, en ii*iidres- Huiit aux ré|)ublicaiiiii : « Je leur demande et nom n'uuroMë pmê des » emyereurê nommée par ses êoidai», »
amovible proposé par Brissot, « d'une monarchie M sans monarque, ni d'une régence sans régent. Je >> veux la monarchie héréditaire et Tinyiolabilité » absolue. » Toutefois, cette inviolabilité ne s'étendrait pas, d'après Laclos, aux « délits nationaux », comme la fuite de Louis XYI et la violation de ses serments solennels. « J'observe ici que les dernières » circonstances ayant rendu à la Nation l'entier » exercice de ses droits..., il est du devoir de ses » représentants de nous en faire jouir sans restric- » tion et de s'attacher rigoureusement aux prin- » ci|)cs. »
Reprenant les idées développées dans ses derniers discoui*s, il indiquait les réformes à opérer : les décrets relatifs à la royauté devaient âtre annulés et révisés ; la liste civile amoindrie et divisée en dépenses fixes et personnelles; le choix des ministres confié au peuple ; une partie des emplois militaires enlevés au Roi pour éviter le rétablissement d'une caste particulière et dangereuse, « la noblesse mililaire ». Tellesdevaientèlre les concessions du nouveau régime à la Révolution. Laclos proposait en somme à la France « la meilleure des Républiques », par peur des républicains. C'est la politique que La Fayette lui-même, en 1830, devait appuyer de sa popularité, au profit du fils de ce prince qu'il traitait alors de factieux.
Le débat était donc habilement placé sur un terrain favorable. Restait à gagner la bataille. C'est alors que Laclos va mettre en avant sa fameuse idée de pétition. N'a-t-il pas fait remarquer qu'« un seul » individu, sans sortir de chez lui, peut faire parve- » nir à l'Asseuibléc nationale une pétition revêtue » de toutes les signatures du royaume. » Admirable simplicit('; dos moyens ! Sans se compromettre, sans
s'ngiler, Liiclos va provoquer une consutlalioii nationale, en appeler des élus à leurs électeurs, de TAsseinhlée au pays tout entier. I^)uis XVI sera déchu et Philippe d'Orléans, qui se dérobe, deviendra régent malgré lui et malgré M"* de Genlis, par la grâce du peuple et des Jacobins : pour accomplir ce grand œuvre, il aura suffi d*une pétition. Pour fiiire marcher cette pétition, à Paris, Liclos organisera une journée ; il sait s*y prendre. Déjà, le 24 juin, 30,000 citoyens réunis sur la place Vendôme ont fait une pétition pour que la Constituante ne décidât rien surl^uis XVI, avant d'avoir consulté les départements. Les Cordeliers de Uanton ont applaudi h cette manifestation et s*y sont ralliés. En province, Laclos compte sur les nombreuses Sociéti^ de Jacobins, que, depuis dix mois, il dirige, il instruit, il discipline par son journal et ses correspondances secrètes. Qu'il leur envoie le mot d'ordre, et, dans chaciue ville, les patriotes se chargeront des signatures. *
Voici les instructions signées de Liclos lui-même cl de Boissy-d'Anglas, comme membres du Comité de correspondance, (|ue les Jacobins de Paris adressaient à uiuî société affiliée de province, celle de Villeneuve-su r-Berg en Vivarais. Il est fort probable que la première partie de la lettre qu'on va lire, et que nous reproduisons tout entière, contient les instructions générales adressées, à Tinstigation de Laclos, à toutes les sociétésaffiliéesdesAmisdela Cicmstilution.
« Paris, !«•' juillet 1791.
» Les événements (|ui ont occupé sans relâche la
1. « Les orléaiiistei et les jacobins, dit Ferrièrei (H 423). ogis- » saiciit dons les départements. »
Société (les Amis de la Constitution nous ont empêché d'entretenir avec vous la correspondance ordinaire, mais vous avez successivement reçu les courriers qui vous instruisaient de nos intentions sur les mesures h prendre et qui ont dû vous instruire par ces mômes mesures de notre position et de nos dangers.
» L'événement du 20 Juin, suivi de l'arrestation du fraitrc-Hoi, est, dans l'ordre des possibles, Tévénement le plus heureux et c'est maintenant que le vaisseau de la République peut s'élancer au sein des mers, mais il faut encore du courage, des efforts et un patriotisme soutenu.
» Ij«'1 suspension à la nomination de la nouvelle législatui'e * éUiit une mesure devenue nécessaire et qu'il faut faire goûter au peuple; la fuite du Roi et sa protestation du 20 annulent la Constitution royale, qu'il avait acceptée ; il faut une nouvelle forme constitutive, qui, remettant le délégué de la nation à sa place, l'éloigné à jamais de la Constitution et rende son acceptation inutile, pour assurer à la Constitution une existence indépendante de ses refus. Cela ne se pouvait faire que par les députés, qui ont créé la Constitution, et vous sentirez aisément cette vérité.
» Ce qu'il importe de nous apprendre, c'est de quel œil le peuple a vu la fuite du Roi et son arrest;ition, et de (|uel œil il verrait progressivement son interdiction, sa déposition, l'élection de son fils Ji la couronne, un conseil de régence et même l'humiliation de la Royauté. II faut sonder le peuple sur tous ces rapports et nous instruire de ses sentiments, sous chacune de ces acceptions éven-
]. C*c8t-à-dire lo suspension du Roi jusqu'à la prochoine ossembléc. G'étnit In mesure prise par la Constituante à l'égard de Louis XVI.
tucllcs. Mais il faut lui fiiire observer Fimpossibililé (le laisser sur le In^ne une iiMe brute, roiuluit par une femme ennemie née de la France, cou|Mible (radullère et de crime de trabison cnYei*s la Nation.
« 11 faut lui présenter Tassurance qu'une fois le Roi interdit et sa femme punie, toutes les rigueurs de l'Assemblée contre les catboliques cesseront aussitôt.
» La première cbose que fera la Régenre sera un accord avec tous les mécontents et la reconnaissance de la religion catbolique romaine comme la première des religions de TÉtat. A ce titre, elle aura les bonneurs du culte public et on se prêtera h tous les arrangements possibles pour ramener les catboliques non sermentés. Nous sommes déjà cerLiinsde l'approbation du Pape, moyennant quelques conditicms (ouïes relatives à TinténM pécuniaire, et il cbantera la palinodie au premier signe. — Si votre noblesse avait le moindre cœur, elle devrait se ivunir H nos projets et on lui ferait trouver de grands avantages ; mais MM. Vogué {sic) et Antraigues * sont si entêtés, si convaincus, le dernier surtout, du crime de lùse-Nation (|ue nous n'espérons rien de leur conversion.
» 11 s'agit donc moins assurément de ménager la noblesse que de nous ramener vos prêtres et les catboliques non sermentés.
» Assurez au peuple qu'il peut et qu'il doit dès lors (*l déjà cesser de payer toutes les redevances seigneuriales, même celles sujettc^s au radiât: il n*y a pas de radial contre les traitres à la Nation, et si
t Les comtes de Vogué et d'Antroigucit, tout» deux dé|>uté8 ât la noblenvc du UaH-VÎTurais. Ce dernier, lo coiiitpiruteur royulUU bien connu, uvuit quitté la France on 1790 et continuait d'iuUrigiiev dons Hoii pay», qui était un centre d'agitation contrc-rcvululiuiiiiaîre.
rinlcrdiclion du Roi n lieu, h plus forte raison s<i déposition, rAssemblée est décidée h faire présent au peuple de la totalité des redevances et de toutes les propriétés des royalistes. La Société m'ordonne de vous rassurer.
» Le patriotisme a déjà éclairé les châteaux des aristocrates en Bretagne, en Anjou, dans le Lyonnais, en attendant chaque courrier que vous nous appreniez que ceux de MM. Vogué et Antraigues n'existent plus. M. Antraigues travaille de toutes ses forces contre nous. Vous connaissez ses derniers écrits, mais apprenez qu'il a été vu d'abord à Londres, traitant avec M. Pitt, puis à Venise, Vienne^ Padoue et Mantouc traitant avec Léopold.
» Maintenant il s'est rendu de Gênes à Londres, envoyé de M. d'Arlois et Galonné pour traiter avec Pitt. Voilà sur quoi vous pouvez compter et ce que vous devez répondre. — Vous aurez soin de faire îirnHcr, si cela se peut, dans les suites d'une émeute MM. Tavci'nol et Digoine, correspondants de M.Antniigues, et de faire à l'improviste saisir tous leurs papiers. Vous les apporterez à M. Gamon fils, qui les apportera en toute hftte au Comité des recherches.
» Quand MM. Digoine et Tavernol ne seraient plus au monde, le monde ne finirait pas et la Constitution en irait beaucoup mieux.
» Dépenser de l'argent à propos, c'est l'écoinmiisci', et nous vous envoyons 10 mille livres en petits assignats : cela peut suffire au premier besoin, i
» Vous pouvez assurer, en toute confiance, que nous n'avons rien à craindre des puissances étrangères; elles ne peuvent nous attaquer; elles le pourraient qu'elles ne l'oseraient pas; elles l'oseraient qu'elles ne le liasarderaient pas. Les peuples sont en général 1res éclairés et très disposés à mettre la
tète (les Rois sous les pieds du peuple; cela ne sera pas long; cela sera plus court s*ils remuent.
» Est-il croyalile qu'il se présente si peu de recrues pour aller aux frontières? Quoi! Avec l'assurance de n'y pas trouver un seul ennemi, on nous refuse cette marque de zèle: c'est de la dernière infamie. Il faut, pour remédier au mauvais effet que cela peut faire, cpie le Procureur-Syndic du Département nous envoie un éUit en liloc signé de lui (|ui annonce 8,(MH) soldats préls à marcher. Avec cela il faut une adresse de vous bien patriotique. Comme on n'a pas besoin de troupe, cela suffira pour en imposer. Adieu, Messieui*s, tout avons.
ç. ,1 Laclos.
' ^ * / BoissY d'Awîlas.
Ce curieux document * jette une vive lumière sur les rapports secrets de la « Société mère »avec les Sociétés aftiliées, sur la complicité des Jacobins et du Comité dos recherches de TAssemblée. On voit que l^iclos et son collègue y tracent déjà le progranune politique du futur gouvernement: paciflcation religieuse par une négociation avec le Pape ; abimdon de toutes les redevances seigneuriales et confiscation des biens émigrés ; assurances pacifiques a l'extérieur; nccord avec tous les mécontents. Cette lettre contient encore certaines demandts et certaines insinuations, v(ds de papiers, excitation à Tincendie, k
1. n AU trouve uux Archive:» iiii|»ériii1i')i de Yi4Miiic. C'cutuiae go|im. Elle fui truiiMinÎMo pur le Due île Poli^fuiic i\ rBiii|»emur Lûopold, |»uniii les docunieiiU qu'il lui udreitiiint |M»ur le |»rcii«cr d'agir en fiivcur du Uui. 11 vM fort probuble t|uo le Duc do Poli)pinc M 1« procurûl pur le Couite d'Aiitrui^fucd si admit, si iiisinuaiil et qui uvnit conservé de nombreuses influences duns son poys, et à Paris même. J'en dois communication aux obligeantes recherches de M. DelorUe de Ucuuuiurchuis, secrétaire do l'Ambassade de Fronee à Vienne.
r<îiii(Miln <îl, soiiil)I(î-Uil, à l'assassinat, fabrication de faux étîits, ([lie la lièvre révolutionnaire et les circonstances critiques n'excusent guère. C'est une terrible conseillère que l'ambition au cœur des philosophes et des hommes sensibles ! Laclos sondait donc la province sur sa prochaine pétition. 11 espérait sans doute que le mouvement de Paris entraînerait la France. 11 n'y avait plus qu'une difficulté : faire suivre la pétition « de toutes les signatures du » royaume», sans qu'elle devint collective ; demander la déchéance de Louis XVI, sans violer la décision imminente de TAsscmblée, qui déclarait le Roi inviolable, c'cst-à-din; commettre deux illégaliti*s sans paraître violer la loi.
Assurément c'éUiit un joli problème à résoudre pour l'esprit exercé de l'auteur des Liaisons.
Voici maintenant la dernière scène de cette persévérante intrigue. Le 43 juillet, aux Jacobins, la plus vive opposition se manifesta contre le rapport des Comités de l'Assemblée Constituante, déposé le malin menu; el dont le vote était proche. Legendre se répandit en imprécations violentes. Le député Biauzat, qui protestait, dut quitter la séance. Robespierre, dont l'attitude fut très tortueuse en cette affaire, et qui guettait aux Jacobins la succession de Duport et de Lameth, déclara qu'il n'était ni répuplicain ni monarchiste et que la constitution était une république avec un monarque. Danton flétrit le système de l'inviolabilité absolue, réprouvé par la nation toute entière. «Que l'Assemblée nationale tremble... », clama-t-il. « La nation, comme Hercule, » achèvera ses douze travaux en exterminant tous ses » ennemis. » Le 15 juillet, l'Assemblée rendit enfin son décret consacrant l'inviolabilité du Roi.
La nouvelle éUiit connue aux Jacobins quand la
séance, commençii, vers 9 heures du soir. Laclos présidait en l*alisence de Bouche. La salle ébiit tumultueuse. Un membre fut expulsé pour avoir tenu des propos injurieux contre Robespierre. Laclos dut se couvrir et faire mine de lever la séance. Danton, de sa place, disait que le décret était infAme et demandait ii'oniquement des cartes d'entrée |)our Maury cl Ca/alès. Biau/at vint (hmuer (luehpies explications embarrassées sur le décret de TAssemblée nationale. Le marquis de la Poypefit remarquer qu'il y étiitconstamment question du roi et nonde Louis XV/ ;que celui-ci restait en faiteten droit suspendu de ses fonctions ; il soutint que, si Ton s'en tenait à la lettre du décret, laqucstionresUiitentièreetque les Jacobinsavaient toujours le droit de délibérer sur le sort réservé à Louis XVI. Robespierre appuya cet avis de son autorité. C'est 21 l'abri de cette première équivoque que Laclos, qui venait de céder h Anthoine le fauteuil de la présidence, prit la parole. Répondant h Rewbell, qui avait justement fait remarquer que l'intention du décret n'était pas douteuse, si tant est que la lettre le fut, il déclara, comme la Poypc;, que les Amis de la Constitution devaient être soumis aux lois et non aux inl(^nti(U)s du législateur. Si donc l'Assimililée n'avait rien décidé sur la personne de I^uis XVI, c'est évidemment qu'elle ne s'était pas crue assez instruite du vœu national...
a Un décret bien calomnié, continua-t-il, et » qui sera néanmoins à jamais le palladium de notre » liberté, est celui qui règle le droit de pétition. Je » propose que nous fassions une pétition sage, mais » ferme, non pas au nom de la Société, car les Socië- » tés n'ont pas ce droit, mais au nom de tous les bons » citoyens de la Société ; que la copie littérale de » cette pétition soit envoyée à toutes les Sociétés
» |mtrioti(|iios, non comme Sociétés, mais comme lieux » de rassemblement de tous les bons citoyens, pour » être présentée à la signature et envoyée par elles » dans les bourgs , villes et villages de leurs » environs. — Je demande qu'on admette à signer » tous les citoyens sans distinction, actifs, non ac- » tifs, femmes, mineurs, avec la seule attention de » classer ces trois genres de signatures. Je ne doute » pas que cette pétition ne revienne à TAssemblée » nationale, revêtue de dix millions de signatures ; » et Ton verra alors si l'Assemblée nationale taxera » une telle pétition d'être le vœu de quelques fac- » tieux à moins qu'elle ne décide qu'il existe en M France vingt quatre millions neuf cent mille fac- » tieux, qui veulent y faire la loi. — Je demande » que la Société se forme en Comité pour s'occuper » de la rédaction de cette adresse.»
Debruyants applaudissements couvrirentce discours subtil autant qu'énergique, dont nous n'avons qu'un résumé. On a vu comment Laclos éludait la loi qui n'autorisait que les pétitions individuelles, comme il avait éludé auparavant le décret de l'Assemblée, consacrant l'inviolabilité du Roi. Conformément à une théorie déjà développée par lui, il proposait audacieusement un mode de suffrage aussi séduisant pour les disciples de Rousseau, que chimérique pour des gens sensés.
Biauzat vint timidement le combattre. La motion de Laclos, dit-il, était illégale et tombait d'elle même. Mais Danton, plein de fougue, courut à la rescousse : Qui donc avait le droit d'empêcher une pétition, même contre un décret? D'ailleurs, si l'intention du décret était manifeste, son texte était obscur; l'intention même l'était aussi pour les citoyens des départements, qui n'avaient pas vu.
comme ceux de Paris, « le jeu des ressorts» ! « Si nous avons de IVmergie, s*écria-t-il, montrons-la. » C'était rAssenibléc, non les Jacobins, qui conspirait contre la constitution. Pour soutenir cette oflensive hardie, il usa d'intimidation: .« Que ceux qui ne » sentent pas le courage de lever le front de Tliommc » libre se dispensent de signer notre pétition. N'avons- » nous pas besoin d'un scrutin épuratoire ? Eh bien ! » le voilà tout trouvé. » Robespierre, toujoui*s prudent, opina pour une simple adresse. « Quanta Topi- » nion de M. I^clos, dit-il, « elle me parait devoir » être rejetéc, du moins modifiée. Pourquoi y appe- » 1er les enfants et les fenunes ? » *
Il éUiit alors 11 heures du s(Mr. Avant de lever la séaiu'.e, on mit aux voix la proposition di; Liclos. A ce moment précis (tous les témoignages sonld'accoril sur ce point) un membre annonça que plus de quctlni mille citoyens se portaient du Palais-lioi/al dans la Société. C'étaient, ditM'"" Roland, qui vit la scène d*une tribune, « quehiues centaines de motionnaires et de » coureuses ». « Hommes, fei!unes de tous les » éUits », dit le procès-verbal des débats, « portant » dans leurs yeux et leurs gestes l'énergie et la titin- » quillité des honnnes libres. » Tout le monde reconnut les clients habituels de l'orléanisme, les aboyeurs et les filles du Palais-Royal, les bandes d'octobre et du ISavril. — La salle se remplit. Anthoine remonte au fauteuil, lin orateur populaire prend la |MU*ole: n \jii France est en deuil, dit-il, tous les spectiu^les » sont fermés. Nous venons dans le sein des Amis » de la Constitution, des vrais soutiens de la liberté, » les inviter à se rendre demain avec nous en corps
1. Laclos savait bien, remorque Michelet, « qu'en ^néral les feinioM « voulaient un roi et qu'elles ne signeraient contre Louis XVI qa'aa « profit d'un autre roi. »
» OU par députations au Champ de Mars, pour jurer » sur Taulel de la pairie de ne jamais reconnaître » Louis XVI comme roi des Français K » Les voûtes du vieux cloître retentissent d'applaudissements. Cette proposition n'était plus une illégalité détournée comme celle de Laclos, mais bien une illégalité llagranle el, dans les circonslimces ])résentes, un véritable appel à Tinsurrection.
Le Président néanmoins remercie « cette intéresi> santé dépu talion ». Laclos monte à la tribune a pour justifier par la démarche du peuple la » mesure proposée de signer une pétition. » On discute assez longuement ; et finalement on se range au vuHi du « |)euple » ; on arrête, dit le /oi/r/ia/ des Débals, « ([ue demain à 14 heures, la Société se » rassemblera pour entendre la lecture de cette » pétition, pour la rédaclion de laquelle on nomme » des commissaires ; que cette pétition sera portée » ensuite au Champ de Mars, à la signature de tous » les citoyens qui voudront s'y présenter ; que » Ton fera des milliers de copies littérales de celte » pétilion, qui seront envoyées à toutes les Sociétés » patriotiques du royaume pour être envoyées à » la Société nmnies chacune de cent signatures et » êlre ensuite présentées à l'Assemblée nationale. »
(iC lexle esl forun^l : la pétition devait être rédigée et porlée au Champ de Mars |)ar les Jacobins ; une hypocrisie de rédaclion, d'ailleurs postérieure aux événements, laissait subsister l'hypothèse d'une signature individuelle par les citoyens « qui vou- « draient se présenter ». Cinq commissaires furent nommés : c'étaient Laclos, Brissot, Danton, Real et Ducanccl. il était minuit. Brissot était parti avant