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COCU THÉOPHILE

——. citoyen fran- —— çais,néàCorneville -sur- Risle

QI

(Eure), le rr fé-

vrier 1820.

Un mauvais

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génie, sous les traits d’un de ses oncles, lui jeta un sort la veille desanaissance. Voici dans quelles circonstances :

La mère de Théophile étant sur le point d’accoucher, l’oncle en question venait chaque soir voir s’il y avait du

nouveau.

Le 1o février, la veille du grand événement, il vint” |

‘comme d'habitude, sonna et demanda en riant à la SFA =

femme :

— Eh bien! et mon petit neveu... où est: il2.

La sage-femme répondit : :

— Monsieur... nous l’attendons; mais il n'est pas encore né. 5 LUN

— Tant mieux pour lui, reprit l'oncle en s’en allant ; mais il se rattrapera plus tard.

Sur le moment, on ne fit pas grande attention à la pré-

diction fatale que l'oncle avait glissée à l’aide d’un affreux . 4

calembour; mais depuis, les amis de Théophile ont bien reconnu que sa réponse méphistophélique n’était pas aussi | insignifiante qu’elle avait pu le paraître au premier abord.

L'enfance de Théophile n'offrit rien de remarquable.

Appartenant à une famille aisée, il fit d'assez bonnes : études, sortit du collège à peu près instruit, fit un peu son droit en amateur et vécut jusqu’à vingt-cinq ans de la pension que lui servait son père et à laquelle il avait même ajouté quelques dettes. |

A cette époque, il hérita de ses parents, qui venaient de mourir le laissant possesseur d’une assez jolie fortune.

Le premier soin de Théophile, en se voyant libre, riche et jeune, fut de rompre avec toute espèce 'espuRs tion sérieuse et d’arranger sa vie en célibataire cossu,

Par malheur pour lui, la France, à cette époque, entrait en plein dans la période impériale qui commençait déjà à resplendir dans toute l’impureté de ses mœurs et dont l'épanouissemenit complet devait bien vite inonder de

joies faciles et de plaisirs malsains toute la génération des

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jeunes hommes qui avaient eu le guignon de naître vingt

années avant le glorieux bombardement de la maison Sal-

landrouze.

Lesté d’un tort joli porte-monnaie, Théophile entra le

cœur léger dans cette existence interlope qui a la jouis-

sance matérielle pour base, l'indifférence morale pour

programme et le gâtisme pour résultat.

Théophile passa réglementairement par toutes ces phases

obligées de la vie libertine et sans but.

Ne se sentant pas stimulé par le besoin, puisque son argent le mettait à même de satisfaire ses désirs, vivant au milieu d’une jeunesse corrompue, oisive et sceptique dont il partageait les plaisirs, n'ayant sous les yeux que le spectacle débilitant d’une société faite de viveurs, d’es- Crocs, d'inutiles, de blasés, de pourris, de vendus et de catins, Théophile se trouvait isolé dans cette tourbe et absolument éloigné de tout ce qui eût pu réveiller en lui quelque reste de jeunesse, d’enthousiasme et de vigueur.

Il $’acoquina à cette existence de fainéant et de viveur; et pendant les dix années qu’il la mena, il ne trouva pas

une seconde pour se demander si vraiment il ne restait

pas autre chosé sur terre pour un homme qui se respecte

que le grand seize du café Anglais, les premières représentations de piècés à maillots et les centièmes de faveurs d’une cabotine mise en société anonyme.

A ce petit jeu, il perdit en moins de dix ans argent, santé, courage, dents, cheveux, muscles, etc..., etc..…., etc. Et il se réveilla un beau matin, à trente-six ans, ruiné,

goutteux, ventru, blême, ravagé, éteint, sans métier, sans

courage, sans foi, sans opinion, incapable de quoi que ce fût, triste épave du vice, invalide du libertinage, devant à son tapissier, à son chemisier, au docteur Ricord, etc., etc.; enfin, cet être jeune encore, mais flétri, décoloré, que les pères de filles à marier appellent complaisamment un «homme mûr, — un garçon qui a jeté sa gourme », et que nous appelons, nous, une charogne précoce. |

Qnand Théophile se vit à bout de ressources, quand il sentit les secondes atteintes d’une gastrite qui lui avait coûté assez cher pour être chronique, lorsqu’enfin, ayant jeté les yeux en arrière, il constata qu'il avait parcouru la première partie d’une existence pendant laquelle il s'était consacré à son bonheur personnel, il pensa qu'il était de son devoir de vouer la seconde moitié de sa vie au malheur d’une autre personne.

Il se mit donc en quête d’un mariage convenable et ne tarda pas à trouver le beau-père de ses rêves; car, ainsi que nous l’avons indiqué sommairement tout à l’heure, notre société fourmille de ces honorables pères qui ne voient dans la vie crapuleuse et l'impuissance prématurée de leur futur gendre qu’une garantie de plus contre les « entraînements des passions » (cliché).

Grâce à l’appui de quelques-uns de ses camarades d’orgie, Théophile obtint une place assez lucrative dans une compagnie financière de récente fondation, une sorte de sinécure, car Théophile était absolument incapable de gagner quinze cents francs par an.

De plus, par la haute protection d’une dame très bien lancée depuis dans la diplomatie et dont il avait été dans le

temps demi-quart de douzième d’entreteneur, Théophile

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avait obtenu un certain ordre étranger du grand Paroutatchia d'or de la Mistalagoulatrombtie qui faisait un excellent effet à sa boutonnière.

De nombreux onguents, onze fausses dents, une teinture de cheveux assez solide, une ceinture compressive, complétaient l’ensemble et faisaient de Théophile un prétendu high life dont les charmes subjuguèrent M. Cornudin, père d’une jeune Adèle de 17 ans. HR

Ce qui avait surtout séduit M. Cornudin, c'était le cordon rouge du grand Paroutatchia de la Mistalagoulatrombie de son élégant futur gendre. |

Théophile lui en fit avoir un pareil, et le mariage se fit.

M'° Adèle Cornudin n'était point positivement une mauvaise personne. Un peu benoîtonne peut-être, comme toutes les filles de ce monde et de cette époque; mais pas vicieuse.

Un brave garcon de 22 ans eût pu en faire une honnête femme et une bonne mère de famille.

Seulement, au bout de quinze jours, quand elle se vit accolée pour toute sa vie à cet à-peu-près d'homme qui se démontait le soir en se couchant; à cet être morne qui n'avait ni esprit, ni cœur. ni nerfs; à ce produit honteux de la décadence qui ne trouvait jamais pour les belles actions et pour les lâchetés ni un éclair d'enthousiasme, ni un mouvement d’indignation:; ah! alors Adèle lança à son époux un regard de mépris et de dégoût qui promettait bien des choses. |

Hâtons-nous de dire que toutes les choses promises ont été tenues largement. Nous ne nous amuserons pas à énu-

mérer ici les coups de canif dont la femme de Théophile a

jugé bon d'illustrer son contrat de mariage depuis quinze ans. Là n’est pas la question. | | |

Ce qu’il importe surtout d'établir, c’est que Théophile, comme la majeure partie de ses confrèrés, n’est pas une victime intéressante. rss

Il appartient à la catégorie nombreuse de ces hommes qui, se mariant soit par lassitude du libertinage, ae par | raison, soit par intérêt, doivent se dire le matin de la noces

— Ma femme me trompera bien si elle ne me trompe pas. 4 Ceci explique pourquoi on a pris l’habitude de rire d’un accident qui est peut-être le plus terrible de tous.

Et l’on a bien raison. |

S’il faut plaindre l’honnête homme qu’une gueuse trahit, jamais en revanche rien ne sera plus risible que de voir cocufier un vieillard imbécile ou un débauché impuissant qui aura trouvé drôle d’associer pour la vie à ses catarrhes chroniques ou à ses spasmes hideux de libertin vidé, quelque belle fille robuste et fraîche à qui tout dit et redit dans la nature que le pansement d’un cautère n’est pas l'idéal du véritable amour.

Au physique, Théophile est un cocu superbe : le cocu complet dans tout l’épanouissement de sa mauvaise graisse jaune. | |

Théophile sait-il qu'il est cocu? lignore-t-il? Peu importe. | (rl

Du reste, il a presque autant l'air de le savoir que de lignorer, tant sa figure est placide, tranquille et vide de

toute expression de dignité.

Théophile est-il un cocu complaisant, un cocu résigné, un cocu malgré lui, un cocu ignorant, un cocu passif, un cocu effronté ? | |

Personne ne le sait; mais, à coup sûr, c'est un cocu renforcé.

Il traîne, à côté de sa femme, ardente et jeune encore, son existence terne, plate et desséchée, soignant de son mieux ses douleurs d’estomac et les restes, sans cesse renaissants, des accidents de sa jeunesse déréglée.

Îl n’a pas d'enfants, bien entendu; sa vie est sans but,

son Cœur sans élans, son cerveau sans éclairs, ses muscles sans ressorts, ses os sans moelle, son âme sans croyance.

Il a gâché sa vie au début et n’a plus rien à attendre d'elle. Cocu avéré, cocu insensible, cocu grotesque, cocu

piteux, il n’est plus bon à rien sur la terre qu’à tenir tout

grand ouvert, au-dessus du canapé où madame le cocufie

en | à l'heure et à la course, le parapluie protecteur de son nom, à l'abri duquel la compagne de sa vie le livre à la risée du monde.

Novembre 1881 .

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